Attitude vis-à-vis des chercheurs non membres

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La Société Watch Tower s'est fréquemment montrée très frileuse lorsqu'elle a été sollicitée pour être l'objet d'études effectuées par des personnes extérieures au mouvement. Toutefois, dans les dernières décennies, elle a semblé avoir compris que, parfois, des enquêtes faites par des sociologues et des historiens pouvaient se révéler utiles et constituer des ressources mobilisables en cas de critiques, pour autant bien sûr que les chercheurs aient mis en lumière des aspects favorables sur le mouvement. Toutefois, dans l'ensemble, les Témoins de Jéhovah se montrent toujours très suspects vis-à-vis des chercheurs, estimant bien souvent que ceux-ci pourraient leur nuire en présentant une réalité moins glorieuse que celle émanant des publications de leur mouvement.

Cas de refus ou de réticences à collaborer

L'Âge d'Or, 6 mars 1929, p. 369, "A Timely Warning": Mise en garde de Rutherford au sujet de l'enquête de Czatt

La Société a fréquemment refusé de coopérer avec des chercheurs, et ceci particulièrement lorsque leur sujet était susceptible de contredire l'histoire officielle du mouvement. Cela constitue l'une des raisons majeures pour lesquelles le nombre d'études réalisées sur le mouvement est relativement restreint,[1] en comparaison d'autres groupes numériquement inférieurs et plus récents (par exemple, l'Église de l'Unification du révérend Moon).[2]

Déjà en 1929, la Société Watch Tower refusa de participer à une analyse indépendante effectuée par un chercheur du nom de Milton S. Czatt, qui avait distribué aux Étudiants de la Bible 500 exemplaires d'un sondage de 12 questions destinées à établir un profil démographique des adeptes. En finalité, l'auteur de l'enquête dut se contenter d'une réponse de Joseph Rutherford, ce dernier qualifiant Czatt de personne "employée par les membres actifs de l'organisation de Satan pour collecter des informations" dans le but de "causer des préjudices", et recommanda aux adeptes de "n'avoir rien à faire" avec ce sondage.[3]

En 1943, le sociologue Herbert H. Stroup reçut, en réponse à sa demande d'étude sociologique du mouvement, un courrier de la part de Nathan Knorr lui précisant ceci: "[La] Société n'a pas le temps, et ne trouvera pas le temps, de vous aider dans votre publication concernant les Témoins de Jéhovah".[4] Puis, dans les années 1950, quand William Cumberland, de l'Université de l'Iowa, demanda à la Watch Tower de consulter les documents relatifs à la crise de succession de 1917, cette dernière refusa, ce qui ne fut pas le cas des Étudiants de la Bible de l'Aurore, le "camps opposé".[5]

En 1966, le sociologue Jean Séguy, qui fit une étude sur les Témoins de Jéhovah de Paris, rapporta: "Il est rare de pouvoir enquêter directement auprès des Témoins de Jéhovah. De toutes les sectes, ils sont à la fois une des plus agissantes et des moins saisissables. Ils fuient l'enquêteur dès qu'il ne leur paraît plus susceptible de conversion immédiate et ne font rien pour entrer dans ses problématiques". Le sociologue note que, lors de l'entretien, le responsable des Témoins "se contente de lieux communs", que le choix de cinq adeptes ordinaires sur les lieux d'une assemblée s'est effectué "sous l'œil vigilant du Directeur administratif". Le sociologue relève des différences significatives dans les réponses spontanées des Témoins ordinaires et dans celles du responsable, ces dernières relevant davantage du discours officiel.[6] Neuf ans plus tard, Séguy a parlé, au sujet d'une enquête sociologique effectuée par James A. Beckford, d'"un tour de force" car, expliqua-t-il, "dans un groupe aussi peu accessible aux "mondains" et surtout aux "professeurs", il est rare d'obtenir de si bons résultats".[7]

En 1986-87, Dominique Kiffer, universitaire de Nancy préparant un mémoire de licence en sociologie, fut, dès sa deuxième visite aux Témoins, "mise sous surveillance dès qu'elle voulut prendre des notes. À son troisième passage, l'entrée de la Salle du Royaume lui fut interdite. On lui refusa pareillement le droit d'accompagner un Témoin de Jéhovah faisant du porte à porte, et de procéder à une enquête par questionnaire". L'historien qui rapporte cette anecdote en conclut que "dans de telles conditions, les études [sur le profil des adeptes] ne sont que partielles".[8] À la même époque, le sociologue Régis Dericquebourg admit qu'il était difficile de se procurer certains écrits auprès de la Watch Tower car ceux-ci sont certes parfois "détenus par le quartier général de Brooklyn; [mais celui-ci] est avare de confidences sur le passé de la secte!",[9] et ajouta que le profil des adeptes était difficile à établir "en raison des obstacles que les Témoins placent devant l'enquêteur".[10] En 1990, le sociologue italien Massimo Introvigne écrivit: "Beaucoup de spécialistes sont probablement irrités par les refus réitérés de la direction des Témoins de Jéhovah d'ouvrir les archives du mouvement aux chercheurs, ce qui rend très difficile l'étude de ses origines".[11]

De même, l'historien Bernard Blandre souligna le manque de transparence du mouvement, déclarant: "[Les Témoins] se méfient de ceux qui se présentent comme des chercheurs. Il n'est possible de leur acheter que les ouvrages qu'ils destinent au public, et les demandes de photocopies d'anciens documents aboutissent à un refus systématique. (...) [S'ils] acceptaient une collaboration confiante avec le chercheur, bien des imperfections dans ce qu'on publie à leur sujet pourraient disparaître".[12] Même en 2004, il écrivit au sujet de l'histoire des Témoins en Afrique: "Cette documentation est très riche, parce qu'elle repose sur les archives du Centre mondial, le Béthel de Brooklyn et celles des filiales locales. Les Témoins de Jéhovah n'ouvrant pas leurs archives aux chercheurs non-jéhovistes, l'essentiel serait inconnu si leurs historiens n'avaient pas publié leurs synthèses année après année. Évidemment le problème apparaît immédiatement: les auteurs ont sélectionné les informations et rédigé leurs textes conformément à leur propre mentalité, à leur propre culture. (...) Il faudrait qu'un historien impartial ait accès à la matière brute et qu'il la confronte à d'autres sources".[13]

En 2011, l'historienne Zoe Knox écrivit que, pendant des décennies, "l'examen critique de l'histoire de l'organisation a été activement découragée et de façon persistante par la Société" et que "le manque d'accès à des sources internes a frustré les observateurs universitaires" — ce qui est tout à fait exact; toutefois, elle prétendit que depuis les années 2000, la Watch Tower avait assoupli sa politique à ce sujet.[1] En réalité, les choses n'avaient pas forcément changé à ce sujet au début des années 2000. En effet, une lettre de la Watch Tower datée du 25 avril 2001 envoyée à tous les anciens des congrégations informait ceux-ci que quand des chercheurs envoyaient des enquêtes aux adeptes, il fallait que ce soit un ancien choisi parmi le collège d'anciens de la congrégation qui y réponde (dans le cas où il y répondrait), et la Société disait comment il devait s'y prendre, précisant la raison de cette directive: "Nous voulons certainement éviter que des proclamateurs expriment des points de vue personnels".[14] Quelques mois plus tard, dans la version anglaise du Ministère du Royaume, il était écrit que dans le cas où un chercheur souhaitait faire une enquête sur les Témoins, ceux-ci devaient en informer les anciens qui procéderaient de la manière décrite dans la lettre susmentionnée.[15] En clair, même au début des années 2000, l'ordre était de ne laisser répondre que des adeptes nommés par l'organisation et préparés à fournir des réponses "politiquement correctes", ceci dans le but de présenter une version idéalisée de la vie à l'intérieur du mouvement, sans prendre le risque de laisser s'exprimer des adeptes de base.[16]

Cas de collaborations

En revanche, lorsque des recherches sociologiques étaient susceptibles de donner une bonne image du mouvement, la Société Watch Tower a été prête à collaborer avec des chercheurs, mais en posant ses propres conditions, à savoir superviser l'enquête, et ainsi mettre en avant des points positifs du mouvement. Dans certains cas, c'est même l'organisation jéhoviste qui a commandité ces recherches.

Voir article détaillé Enquête de la SOFRES

Par exemple, en 1998, les autorités jéhovistes sollicitèrent la SOFRES, un institut de sondage spécialisé dans les études marketing et d'opinion, afin qu'elle établisse le profil sociologique des adeptes Témoins de Jéhovah de France grâce à des données sur leur statut social et leurs habitudes de vie. Cette demande s'effectuait dans le cadre d'une réponse aux accusations de retrait de la vie sociale véhiculées par d'anciens membres et par des organismes de lutte contre les sectes. Or, s'il est vrai que, dans l'ensemble, l'enquête fournit des résultats indiquant un bon niveau d'intégration sociale qui s'apparente aux moyennes nationales, la méthodologie utilisée pour l'enquête — choix de questions particulièrement explicites, sélection des adeptes participants — peut soulever des critiques susceptibles de limiter la portée des résultats, puisque l'organisation jéhoviste supervisait cette enquête. Cela n'est pas sans poser problème: comme le remarquent Frédéric Lenoir et Nathalie Luca, "les sociologues des sectes n'ont accès qu'à ce que la secte veut bien leur montrer. Tout ce qu'ils observent est supervisé par le groupe. Aussi peuvent-il rarement constater directement ce que les anciens membres dénoncent". De façon similaire, la sociologue Danièle Hervieu-Léger s'interroge: "Quand un sociologue se rend dans un groupe, fait un certain nombre d'entretiens en prenant pour argent comptant tout ce qu'on lui dit, s'appuie sur la documentation qu'on lui fournit pour étayer une analyse qu'on lui a quasi prescrite, on est en droit de se demander ce que c'est que cette sociologie-là".[17]

En 2002, le sociologue Massimo Introvigne écrivit l'ouvrage I Testimoni di Geova qui se proposait d'étudier les Témoins de Jéhovah. Ce livre était en fait la deuxième version d'un livre publié des années plus tôt — livre considéré comme "apostat" car incluant certaines controverses entourant les Témoins —, mais était cette fois-ci épuré de toute critique envers le mouvement. Des instructions avaient été envoyées aux correspondants du service de l'information des Témoins de Jéhovah, leur donnant des informations spécifiques sur la façon de promouvoir les ventes du livre à l'intérieur des congrégations d'Italie.[18] De cette manière, tout le monde y trouvait son compte: la Société Watch Tower bénéficiait d'un ouvrage sociologique qui lui était favorable, et le sociologue s'assurait un bon nombre de ventes de son livre parmi les adeptes. On peut se demander toutefois si de tels procédés sont bien en accord avec la déontologie de la profession et avec les valeurs d'honnêteté prônées par le mouvement.

Un peu plus tard, en 2004, dans le cadre d'une étude visant à évaluer le niveau de bien-être dans les mouvements qualifiés de "sectes", on apprend que les Témoins de Belgique avaient, dans un premier temps, "souhaité ne pas participer à [l']étude", mais avaient finalement accepté après discussion et moyennant une légère modification du questionnaire. En fait, les chercheurs n'ont contacté que deux responsables des Témoins à qui ils ont remis les questionnaires, et ce sont eux qui les ont ensuite transmis aux fidèles.[19] Le choix des sondés n'était donc peut-être pas aléatoire, mais correspondait à une sélection des anciens. Il est à noter en outre que les résultats, dans l'ensemble favorables aux Témoins, ont été ultérieurement utilisés par la filiale française dans un communiqué.

Voir aussi

Références

  1. 1,0 et 1,1 Knox, Zoe (juin 2011) (anglais), "Writing Witness History: The Historiography of the Jehovah's Witnesses and the Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania", Journal of Religious History, vol. 35, n°2, pp. 157-180
  2. Arrowup.png Penton, 1997, p. 253
  3. Arrowup.png L'Âge d'Or (anglais), 6 mars 1929, p. 369, "A Timely Warning"
  4. Arrowup.png Penton, 1997, p. 105
  5. Arrowup.png Penton, 1997, p. 54
  6. Arrowup.png Séguy, Jean (1966), "Messianisme et échec social: les Témoins de Jéhovah", Archives des sciences sociales des religions. N. 21, doi: 10.3406/assr.1966.2589, pp. 89-99, persee.fr. Consulté le 23 avril 2012
  7. Arrowup.png Séguy Jean (1975), "The Trumpet of Prophecy. A Sociological Study of Jehovah's Witness", Archives des sciences sociales des religions, vol. 40, n° 1, p. 191. Consulté le 17 mai 2012
  8. Arrowup.png Blandre, Bernard (1991), Les Témoins de Jéhovah, Belgique: éditions Brepols, p. 127 (ISBN 978-2-5035-0064-5)
  9. Arrowup.png Dericquebourg, Régis (1986), "Bergman (Jerry) Witness and Kindred Groups, a Historical Compendium and Bibliography", Archives des sciences sociales des religions, vol. 61, n° 2, p. 231. Consulté le 13 mai 2012
  10. Arrowup.png Dericquebourg, Régis (1992), "Blandre (Bernard) Les Témoins de Jéhovah", Archives des sciences sociales des religions, vol. 80, n° 1, pp. 245-246. Consulté le 16 mai 2012
  11. Arrowup.png Introvigne, Massimo (1990), Les Témoins de Jéhovah, Le Cerf/Fides, p. 11 (ISBN 978-2-2040-4099-0)
  12. Arrowup.png Blandre, Bernard (1991), Les Témoins de Jéhovah, Belgique: éditions Brepols, pp. 8,9 (ISBN 978-2-5035-0064-5)
  13. Arrowup.png Blandre, Bernard (2004) (français), "Les Témoins de Jéhovah à la conquête de l'Afrique: Une mutation transatlantique d'une religion?", Sectes, Églises, Mystiques - Échanges, conquêtes, métamorphoses, sous la direction de Bernadette Rigal-Cellard, Pleine Page: Bordeaux, p. 265 (ISBN 2-913406-08-4)
  14. Arrowup.png Lettre de la Société Watch Tower, datée du 25 avril 2011, envoyée à tous les collèges d'anciens
  15. Arrowup.png Le Ministère du Royaume (anglais), janvier 2002, p. 7
  16. Arrowup.png Shilmer, Martin (15 juin 2011) (anglais), "Watchtower – Independent Analysis of its History?", marvinshilmer.blogspot.fr. Consulté le 23 avril 2012
  17. Arrowup.png Lenoir, Frédéric; Luca, Nathalie (1996), Sectes, mensonges et idéaux, éditions Bayard, p. 128 (ISBN 978-2-2273-1705-5)
  18. Arrowup.png Martinez, Miguel (mars 2003), "Comment Introvigne a-t-il obtenu de la Société Watch Tower qu'elle vende ses livres?", Vitam Impedire Vero. Consulté le 23 avril 2012
  19. Arrowup.png Saroglou, Vassilis; Christians, Louis-Léon; Buxant, Coralie; Casalfiore, Stefania (2005), Mouvements religieux contestés. Psychologie, droit et politiques de précaution, Academia Press, p. 77 (ISBN 978-9-0382-0856-5)