Développement des doctrines

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Les doctrines de la Société Watch Tower se sont développées tout au long de l'histoire du mouvement, et ceci dès la parution du magazine La Tour de Garde qui commença en 1879. Les premières doctrines furent établies par le fondateur de la Watch Tower Bible & Tract Society, Charles Taze Russell, puis furent modifiées, rejetées ou remplacées par ses successeurs, Joseph Rutherford et Nathan Knorr. Depuis 1976, les doctrines sont établies par suite de décisions prises à huis clos par le Collège Central,[1] et attribuées officiellement à des "révélations progressives de Dieu" données à l'organe dirigeant qui serait le représentant[2][3] de la classe de "l'esclave fidèle et avisé", actuellement composée sur terre de plus de 10 000 oints.[4] Ces enseignements sont diffusés dans La Tour de Garde, et lors des rassemblements des Témoins de Jéhovah, qu'il s'agisse des assemblées ou des réunions hebdomadaires de la congrégation. L'écrasante majorité des adeptes du mouvement ne font pas partie du Collège Central et ainsi ne jouent aucun rôle dans l'élaboration des doctrines,[5] mais sont malgré tout tenus d'adhérer à toutes les décisions prises au siège de Brooklyn.[6][7][8] Les publications jéhovistes enseignent que les Témoins de Jéhovah doivent accepter avec joie les modifications doctrinales apportées dans leur culte, et considérer de tels changements comme des "ajustements" résultants d'une "nouvelle lumière" ou "nouvelle compréhension" accordée par Dieu, cela étant censé prouver qu'ils sont sur le "sentier des justes".[9][10]

Justifications des changements

Certaines croyances fondamentales des Témoins de Jéhovah sont resté inchangées à travers l'histoire du mouvement religieux. Certaines d'entre elles, en particulier celles ayant trait à la chronologie biblique, furent fondées sur ce que Russell avait appelées une "vénérable tradition", bien qu'il ait concédé que celle-ci n'avait pas été directement confirmée par des faits ou par les Écritures, mais seulement "basée sur la foi".[11][12] La Tour de Garde affirme que les changements doctrinaux sont la conséquance d'affinements dus à une meilleure compréhension, celle-ci résultant d'une révélation progressivement de la volonté divine.[13][14][15][16] La littérature de la Société Watch Tower a attribué ces "éclaircissements" à l'application de la raison et de l'étude,[17] ainsi qu'à la direction de Saint-Esprit, de Jésus-Christ et des anges.[18] Rutherford parla d'"éclairs spirituels dans le temple",[19] tandis que la Société déclara, au sujet de sa doctrine de la "grande foule" et "autres brebis", qu'elle fut "révélée" aux "serviteurs terrestres de Dieu" en 1935,[20][21] et la littérature jéhoviste décrivit aussi des changements soudains dans les doctrines comme étant "des éclairs de lumière" donnés par Dieu à travers son Esprit Saint.[22] Une publication de 1930 prétendait que Dieu avait utilisé des "anges invisibles" afin de transmettre des "messages" à La Tour de Garde,[23] bien que la Société Watch Tower déclara aux Témoins qu'il n'était pas nécessaire pour eux de comprendre comment cela se déroulait.[24] En 1973, un changement de politique relatif à l'utilisation de tabac, devenu alors un motif d'exclusion, fut présentée comme une décision que "Jéhovah avait portée à l'attention de son peuple 'saint'".[25]

Les publications de la Watch Tower citent souvent Proverbes 4:18 quand elle donne une nouvelle interprétation d'un point de doctrine.[26] Les publications antérieures de l'organisation inclurent des prédictions, notamment à propos de 1925, qui étaient qualifiées d'"indiscutables",[27] d'"absolument et inconditionnellement correctes" et portant "le sceau de l'approbation du Dieu Tout-Puissant".[28] Afin d'atténuer les critiques qui ont été adressées contre l'organisation, le Collège Central, qui fut constitué ultérieurement, déclara que ses enseignements n'étaient ni infaillibles ni divinement inspirés;[29][30][31] néanmoins, il n'empêche que dans les faits, ces interprétations étaient obligatoires et présentées comme la compréhension que Dieu avait donnée.

Robert Crompton, qui a écrit un livre sur l'eschatologie de la Watch Tower, a noté qu'il est difficile de retracer le développement de doctrines car les changements explicites ne sont souvent pas identifiés comme tels dans la littérature des Témoins de Jéhovah, qui, plus astucieusement, laisse les lecteurs présumer des détails qui ont été remplacés.[32] Beaucoup d'anciennes compréhensions — par exemple la durée de 7000 ans des jours de création — sont purement et simplement oubliées sans être jamais explicitement reniées.

Edmond C. Gruss, un critique du mouvement, releva qu'en 1943 les publications de la Watch Tower établirent une nouvelle chronologie relative à la création, déplaçant la date de la création d'Adam de 100 ans; toutefois, les écrits du mouvement ne firent plus mention de l'ancien calcul, celui-ci ayant été précédemment perçu comme étant "exact hors de doute".[33]

Doctrines fondatrices

Dès le premier numéro de Zion Watch Tower de juillet 1879, Russell commença à promouvoir un certain nombre de doctrines, beaucoup d'entre elles étant tirées des enseignements adventistes, notamment l'expiation, la résurrection, l'âme, l'invisible parousie (ou retour) du Christ[34] et le "plan des âges" établi par Dieu.[35] Russell enseigna que l'humanité devait être rachetée, non pas de tourments, mais de la peine de mort qui avait été imposée à Adam et ensuite transmise à tous ses descendants. Il écrivit que la "rançon pour tous", le Christ, telle que mentionnée en 1 Timothée 2:5 serait appliquée à toute l'humanité plutôt qu'aux personnes justes uniquement.[36][37] La mort du Christ a fourni le paiement d'une rançon pour libérer les humains de la mort.[38] Il croyait que quelques élus seraient ressuscités pour effectuer un sacerdoce céleste et que tous les êtres humains qui étaient morts seraient ressuscités sur terre, elle-même restaurée dans la perfection édénique.[39]

Le thème dominant et central des enseignements de Russell avait trait au temps, à la nature et au but de la Seconde Venue du Christ.[40] Ses convictions sur le calendrier de l'Avent du Christ et du plan global de Dieu pour les êtres humains furent exposées pour la première fois dans Les Trois Mondes, un livre qu'il fit écrire, moyennant finances, au millérite adventiste Nelson H. Barbour en 1877.[41] Russell et Barbour se séparèrent en 1879 et, à partir de 1886, Russell commença à écrire ses propres livres dans lesquels il développa ses croyances millénaristes.

Les doctrines de Russell sur le Millénaire suivaient une tradition d'interprétation de l'Écriture qui avait commencée au Ier siècle après JC, quand les rabbins juifs cherchaient à identifier l'époque d'apparition du Messie en interprétant la prophétie des 70 semaines d'années de Daniel 9:24-27. Leur approche de l'interprétation prophétique était basée sur le principe d'un jour pour une année, principe tiré d'Ézéchiel 4:6 et Nombres 14:34, dans lequel un jour prophétique représente une année dans la réalité.[42] De tels enseignements furent repris et popularisé dans le début du XIXe siècle par le prédicateur adventiste américain William Miller.

Russell intégra également l'enseignement de Miller relatif aux types et aux antitypes dans lesquels une situation historique réelle (le type) préfigurait une situation correspondante (l'antitype),[43] ainsi qu'une version modifiée de l'enseignement de John Nelson Darby sur le dispensationalisme. Russell modifia les enseignements de Darby afin de créer sa propre doctrine des parallèles de dispensations dans lesquelles la chronologie de certains événements dans l'âge juif fournissait des indications prophétiques d'événements correspondants à la fin de l'âge de l'Évangile.[44] Il croyait que l'harmonie interne de son "plan de l'âge" prouvait sa validité au-delà de tout doute raisonnable, notant qu'un changement d'à peine un an détruirait tous les parallélismes,[45] et trouva une nouvelle confirmation dans les mesures internes de la Grande Pyramide de Gizeh, qu'il considérait comme le témoin érigé par la volonté divine afin d'apporter son soutien à la Bible.[46][47]

Les principaux points de ses doctrines sur la chronologie étaient:

  • Soixante-dix semaines d'années: Russell souscrivait à l'interprétation adventiste de la prophétie des 70 semaines "jusqu'au Messie, le Prince", mentionnée en Daniel 9:24-27, qui, selon lui, pouvait être utilisée pour démontrer la validité de la règle "un jour pour une année". Il prit -454 comme date du décret d'Artaxerxès autorisant la reconstruction de Jérusalem, et en convertissant 69 semaines de sept jours (483 jours) en 483 années, il aboutissait à 29 de notre ère comme date marquant le début du ministère de Jésus. La mise à mort du Christ survint au milieu de la 70e semaine; l'alliance avec la nation juive resta en vigueur une autre "semaine" (sept ans) à partir du début de son ministère et prit fin lors de la conversion de Corneille en 36 (bien que cette date soit donnée de façon gratuite, simplement pour coïncider avec la prophétie), lorsque l'Évangile fut porté aux Gentils.[48]
  • Temps des Gentils: Utilisant le principe d'"un jour pour une année", Russell adopta et modifia les enseignements de Miller et de l'anglais John Brown Aquila qui tous deux enseignaient que le châtiment des Israélites serait proportionnel à "sept fois" leurs péchés (selon Lévitique 26); cette interprétation indiqua une durée de 2520 années, soit sept années prophétiques de 360 jours chacune. Dans le système de chronologie de Russell, la période commençait avec la destitution de Sédécias, le dernier roi de Juda, événement qui marquait la fin du royaume typique de Dieu et le début de domination terrestre des gouvernements, comme cela semblait ressortir d'Ézéchiel 21:25-27. Russell calcula que la destitution de Sédécias était survenu en -606, et affirma donc que le "temps des nations" s'étendait de cette date jusqu'à 1914, lorsque le Royaume serait rétabli sur la terre sous la domination juive. La fin des temps des Gentils serait marquée par le retour des Juifs vers la Palestine (Sionisme). Russell croyait que la période était aussi celle de la dégradation de l'humanité en général, qu'il croyait préfigurée par le récit de Daniel 4 rapportant le rêve de Nabuchodonosor dans lequel celui-ci contemplait un grand arbre coupé et dont la croissance était empêchée pendant "sept temps".[49][50]
  • Temps de la fin: Miller avait établi des doctrines tirées de Daniel 12:4,9 sur le "temps de la fin", période pendant laquelle la signification de certaines prophéties serait finalement révélée. Russell fit une légère modification à cet enseignement, expliquant que ce temps avait commencé en 1799 — la chronologie de Miller indiquait 1798 comme date de départ —[51] lorsque le général français Berthier était entré dans Rome, abolissant le gouvernement papal et établissant la République d'Italie.[43] Le "temps de la fin" durerait 115 années jusqu'en 1914.[52] La date de 1799 avait elle-même été établie en reliant les 1260 jours d'Apocalypse 11:3 avec des périodes de temps mentionnées en Daniel 2,7 et 12. En utilisant le principe jour/année, la période indiquait 1260 années allant de 539 — quand Justinien I reconnut le pape comme évêque universel — à 1799.[51][53]
  • Grand Jubilé: Russell adopta et modifia l'enseignement de Miller selon lequel il existait un second indicateur pour déterminer la date d'échéance du Millénaire. L'ancienne loi juive prévoyait une série de sabbats, chacune d'entre eux culminant dans l'année du Jubilé, la 50e année au cours de laquelle les esclaves étaient libérés et les biens loués restitués à leurs propriétaires légitimes.[54] Comme Miller, Russell croyait que cette disposition préfigurait la libération de l'homme de la dette du péché et de l'esclavage par l'intervention du Christ.[55] Il enseignait que le Millénaire était le Grand Jubilé antitypique, c'est-à-dire le 50ème Jubilé de 50 années chacun, et marquait le début de la seconde présence du Christ. Utilisant ses calculs de la date du dernier Jubilé avant l'exil juif, il y ajoutait 2500 années (50 x 50) et en déduisait donc qu'il avait commencé à la fin de 1874.[56]
  • Grand sabbat: Russell adopta l'idée de Miller selon laquelle puisque "un jour est avec le Seigneur comme mille ans" (2 Pierre 3:8), la septième période de mille ans après la création serait un "jour" de sabbat de mille ans. Mais, tandis que Miller avait cru que 1843 était la date correspondant à la 6000è année après la création,[54] Russell pensait qu'Adam avait été créé en -4129[57] et calculait la date de 1872 comme étant la fin de ces 6000 ans. Il pensait raisonnable qu'Adam et Ève aient vécu deux ans dans le jardin d'Éden avant le péché, et donc calcula que les 6000 ans s'est écoulés à partir du moment où le péché était entré dans le monde jusqu'à octobre 1874, date à laquelle le Christ revint et le temps de restitution commença.[58]
  • Parallèles de dispensations: Russell développa la doctrine de Darby au sujet du dispensationalisme, expliquant que les événements qui se sont abattus sur la nation juive étaient les contreparties prophétiques d'événements qui se dérouleraient durant l'Âge de l'Évangile, suivant un calendrier de ces événements qui aurait aussi une signification prophétique. Il affirma que les Juifs jouissaient de faveur divine pendant 1845 ans depuis la mort de Jacob jusqu'en 33 de notre ère[59] (l'Âge juif) et qu'ils auraient à endurer la défaveur de Dieu pendant la même durée, donc de 33 à 1878 (l'Âge de l'Évangile) — la croyance de Russell en une "répétition" ou un doublement de l'iniquité était tirée de Jérémie 16:18. [60] La chute des Juifs dans la disgrâce fut graduelle, s'étendant sur 37 années de 33 à 70, quand Jérusalem fut détruite, et cette période de temps correspondait à une restauration progressive de la faveur de Dieu à leur égard entre 1878 et 1914.[61] Mais, bien que la chute de la nation juive ait commencé en 33, la faveur de Dieu envers les Juifs individuellement aurait continué encore trois ans et demi à partir de la Pentecôte, période durant laquelle l'appel de l'Évangile fut limitée aux Juifs. Selon Russell, cette période eut pour antitype 3 ½ ans d'opportunité, de 1878 à 1881, cette dernière date marquant la fin de l'"appel céleste" ou invitation à devenir cohéritiers de Christ. Les 3 ½ ans entre l'onction du Christ comme Messie et son entrée dans Jérusalem sur un âne, alors acclamé comme roi et ayant purifié le temple des changeurs de monnaie, avait pour antitype la période comprise entre sa parousie (1874) et son pouvoir royal et son rejet des "systèmes d'églises nominales" (1878).[62] La "moisson" de 40 ans à l'époque de l'Âge juif de 29 à 69 représentait une moisson de 40 ans lors de l'Âge de l'Évangile, de 1874 à 1914.[63] L'attente par les Juifs de l'arrivée du Messie au moment de la naissance de Jésus (Luc 3:15), 30 ans avant son onction, fut mise en lien avec la Grande Déception, c'est-à-dire l'échec de la prédiction de Miller au sujet de la seconde venue du Christ en 1844, 30 ans avant la date indiquée par le méthode de Russell.[64]

Chronologie des changements

Voir article principal Chronologie des changements doctrinaux

Un petit nombre de doctrines élaborées par Russell ont perduré dans le temps — l'idée de Seconde Venue du Christ, la rançon, la résurrection... —, bien que la plupart d'entre elles aient subi diverses modifications plus ou moins importantes. C'est sous l'ère de Rutherford que les nombreux changements majeurs se produisirent: la chronologie établie par Russell fut entièrement remaniée, les interdits et les obligations se multiplièrent, à tel point que les Témoins de Jéhovah actuels ne ressemblent plus beaucoup aux Étudiants de la Bible de la fin du XIXè siècle. Cela amène certains sociologues à affirmer que Rutherford fut en réalité le vrai fondateur des Témoins de Jéhovah tant l'organisation actuelle porte l'empreinte de cette homme.

Les calculs prophétiques, qui foisonnaient dans l'enseignement de Russell, deviennent quasiment inexistants aujourd'hui, et l'enseignement est en train de devenir de moins en moins axé sur les prophéties pour se concentrer davantage sur les comportements. La simplification progressive de la doctrine laisse à penser que les membres actuels du Collège Central n'ont pas, en leur sein, de bons théologiens capables d'échafauder des enseignements complexes, comme ce fut le cas du vivant de Frederick Franz. Le contenu des publications s'en ressent: celles-ci deviennent de plus en plus générales; les explications permettant de justifier un enseignement sont souvent très sommaires, et beaucoup de "conclusions" sont présentées de façon péremptoire sans réelle justification.

Critiques

Aucune excuse de la part de la direction

Alors que certaines anciennes compréhensions peuvent avoir occasionné de sérieuses difficultés aux adeptes ainsi que des sacrifices inutiles et des désillusions, la direction des Témoins de Jéhovah n'exprime aucun mea culpa pour ses erreurs et ses revirements doctrinaux. Tout au contraire, la nouvelle compréhension est présentée comme étant une explication affinée que Dieu aurait permise, et ainsi des qualités telles que l'humilité et la docilité sont présentées comme étant autant les bons comportements à adopter par les adeptes qui veulent se montrer fidèles.[65] De plus, comme le note l'auteur Vivien Perrec qui cite comme exemples La Tour de Garde du 15 mars 2000 page 14 et celle du 1er novembre 2007 page 30, le Collège Central utilise, lorsqu'il s'agit de présenter un changement doctrinal, "une phraséologie habituelle où la forme pronominale "nous" [pour désigner les auteurs du changement] efface artificiellement la distinction, très nette en pratique, entre l'émetteur d'influence qu'est la direction centrale, et la cible d'influence que sont les adeptes", et a également "recours à des questions de rhétorique qui reprennent le "nous" fusionnel en vue d'orienter la réponse intérieure des adeptes dans le sens voulu par la direction centrale".[66] Ainsi, la Watch Tower n'endosse aucune responsabilité dans ses erreurs antérieures, les adeptes ayant subi un préjudice n'ont pas à se plaindre, l'organisation présentant l'ancienne position comme ayant été le fruit du libre arbitre des membres, et ceci alors qu'une pression parfois assortie de sanctions (pouvant aller jusqu'à l'exclusion) en cas de non-respect des directives accompagnaient généralement l'ancienne position. Ceci est particulièrement vrai dans le cas du revirement de point de vue à propos du service civil.

Pas une révélation progressive

L'ancien membre du Collège Central Raymond Franz, le professeur en sociologie Andrew Holden et l'historien James Penton ont souligné que les doctrines — y compris celles relatives aux comportements sexuels dans le cadre du mariage et aux "autorités supérieures" — ont subi des changements qui se sont révélés n'être qu'un retour à des interprétations qui avaient déjà été enseignées des décennies plus tôt.[67] Holden, qui est l'auteur d'une importante étude ethnographique sur les Témoins de Jéhovah, déclara: "Il se pourrait que de nombreux Témoins n'ont pas encore été dans l'organisation assez longtemps pour réaliser que les "nouvelles lumières" ont une habitude de variateur grandissant, tandis que les anciennes sont remises en marche!"[68] Dans son étude des Témoins et de leur histoire, Tony Wills suggéra que, lorsque troisième président Nathan Knorr modifia les doctrines principales qui avaient été établies par son prédécesseur Rutherford, il n'avait rien fait d'autre que ramener les Témoins à beaucoup d'enseignements de Russell. Il demanda: "Comment la Société peut-elle harmoniser ce développement circulaire avec l'affirmation d'un développement progressif?"[69]

Obligation d'accepter les changements

Voir article principal Procès Walsh

La Société Watch Tower s'étant auto-proclamée seul canal de communication de Dieu avec les humains, il s'ensuit qu'il n'est pas possible pour les adeptes de rejeter un enseignement qui leur paraîtrait infondé ou qu'ils ne peuvent accepter en conscience. L'idée maintes fois développée dans les publications de la Watch Tower selon laquelle obéir à l'organisation revient à obéir à Dieu, et donc que rejeter les ordres du mouvement revient à désobéir à Dieu et donc à être passible d'exclusion et de mort à Har-Maguédôn, entraîne une obéissance servile et aveugle qui ne peut pas être à bon droit remise en question. D'ailleurs, dans un témoignage donné lors d'un procès tenu devant un tribunal d'Écosse en 1954, des personnalités de la Société Watch Tower ont admis que, même si les doctrines étaient susceptibles d'être modifiées s'il apparaissait plus tard qu'elles étaient erronées, les Témoins étaient tous tenus de les accepter, sans quoi ils risquaient l'exclusion. Lors du contre-interrogatoire, le vice-président d'alors, Frederick Franz, concéda qu'un Témoin pouvait être excommunié et banni s'il soutenait une croyance qui était contraire à l'enseignement de l'organisation, quand bien même cette croyance serait acceptée plus tard par l'organisation. L'avocat de la Société Hayden Covington déclara au tribunal que, bien que la Société ait, pendant des décennies, publié une "fausse prophétie" au sujet de la date de la Seconde Venue du Christ, les membres de l'organisation devaient l'accepter sous peine d'exclusion, expliquant que l'unité dans l'erreur était préférable à l'expression de la vérité si celle-ci n'émanait pas de la tête du mouvement.

De même, les adeptes qui n'accepteraient pas un changement sont culpabilisés par l'organisation. En effet, dans les publications jéhovistes telles que La Tour de Garde du 15 juin 1987, page 19, citée par Perrec, ces "réfractaires sont dénoncés en tant qu'insoumis et infidèles, et sont qualifiés indirectement de scories dont le changement organisationnel aura permis de se débarrasser à la manière d'un criblage". Ainsi, l'organisation présente le refus d'accepter ces changements comme constituant une infidélité à Dieu lui-même, alors que ceux qui, en conscience, ne peuvent les accepter, "n'expriment un désaccord qu'à l'égard seul des méthodes de gestion humaines".[70]

Facteurs motivant les changements

Comme Raymond Franz l'a noté et démontré dans ses ouvrages, le caractère fluctuant des doctrines dépend en grande partie d'une volonté d'assurer la pérennité de l'organisation, et bien souvent les changements résultent, non d'une quelconque "nouvelle lumière", mais du fait que l'enseignement jusque là en vigueur ne pouvait plus raisonnablement continuer d'être accepté sans porter atteinte à la crédibilité de l'organisation. Ainsi, l'abandon de la "génération" de 1914 en 1995, après que la Watch Tower ait étiré le plus possible la durée de celle-ci et seulement une fois que l'écrasante majorité des personnes déjà vivantes en 1914 ait disparu, était manifestement motivée par des considérations d'ordre stratégique, et non par un surcroît de connaissance divine. Même des observateurs qui ne revendiquent pas du tout l'esprit saint sont capables de prévoir les changements auxquels la Watch Tower peut précéder dans un avenir proche. Par exemple, était-ce si surprenant lorsque celle-ci a, en 2007, abandonné la date de 1935 comme fin de l'appel céleste alors que le nombre de oints augmentait à nouveau de façon étonnante — et que même des membres actuels du Collège Central n'étaient pas nés ou étaient très jeunes à cette date —, laissant planer un sérieux doute sur la véracité de l'enseignement relatif à cette date?

Il apparaît aussi que les changements doctrinaux sont fort tributaires de la personnalité et des opinions de ceux qui sont à la tête de l'organisation. Ainsi, l'interdiction des vaccins de 1931 à 1952, initiée par Clayton Woodworth, est-elle compréhensible lorsqu'on se rend compte que celui-ci était opposé à la médecine allopathique, d'où l'abandon de cette doctrine une fois seulement qu'il fût décédé. De même, le revirement de Rutherford en 1929 relatif à l'identification des "autorités supérieures", alors interprétées comme se référant à Jéhovah et Jésus et entraînant le rejet des gouvernements humains, s'explique aisément lorsqu'on sait que Rutherford était alcoolique et que le gouvernement américain avait institué la prohibition. Le rejet de la croix comme instrument de torture du Christ et des nombreux remaniements de l'époque étaient motivés par un souhait de purger le mouvement des Étudiants de la Bible de l'influence de Russell et de se démarquer des groupes dissidents qui étaient restés fidèles à ce dernier, changements donc certainement davantage basés sur une "concurrence" religieuse, et non sur une volonté de rechercher la vérité révélée par la direction divine.

De plus, le caractère souvent aléatoire et hasardeux du développement de certaines doctrines est manifeste: tel un barrage naturel se construisant et se consolidant au gré des courants fluviaux, de nombreux enseignements sont nés de façon fortuite, parfois sans une volonté initiale de créer un nouveau dogme (Maria Russell imaginait-elle, lorsqu'elle compara incidemment son mari à un esclave fidèle et avisé, que le concept qu'elle énonçait allait devenir un dogme majeur de l'organisation jéhoviste?), enseignements que les dirigeants successifs ont modifié en ajoutant, retranchant, altérant, renforçant, etc, bref, sur lesquels ils ont "brodé". La genèse des enseignements tels que ceux relatifs à l'ONU, à l'esclave fidèle et avisé, à la chronologie maintes fois remaniée et empruntée à des personnes extérieures à la Watch Tower, au refus des vaccinations qui fut accompagné d'une longue période d'hésitation, etc., sont typiques du genre d'errements doctrinaux qui jalonnent l'histoire de la Watch Tower et qui s'accordent fort mal avec l'idée selon laquelle ils auraient été voulus par un Dieu d'ordre qui les prévoyait depuis longtemps dans son calendrier de révélations successives.

Voir aussi

Ressources sur le sujet

Références

  1. Arrowup.png Franz, 2002, p. 106
  2. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 15 avril 2008, p. 11
  3. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 15 mai 2008, p. 29
  4. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 15 juin 1964, p. 365, article "Jehovah, the God of Progressive Revelation":
    "The abundance of spiritual food and the amazing details of Jehovah’s purposes that have been revealed to Jehovah's anointed witnesses are clear evidence that they are the ones mentioned by Jesus when he foretold a 'faithful and discreet slave' class that would be used to dispense God’s progressive revelations in these last days ... How thankful we should be for the provision God has made of this slave class, the modern spiritual remnant, as they faithfully dispense the revealed truths of Jehovah! ... Jehovah’s faithful witnesses have been progressively brought to an understanding of Jehovah's purposes, which are clearer now than ever before in history."
  5. Arrowup.png Franz, 2007, pp. 152–64
  6. Arrowup.png Holden, 2002, pp. 10,22,158,163
  7. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 1er novembre 1974, p. 665, § 10, article "Les qualités divines que sont l'amour et la haine":
    "Les chrétiens (...) ont une confiance sans réserve en leur Père céleste. Ils ne mettent pas en doute ce qu’il leur dit par l’entremise de sa Parole écrite et de son organisation."
  8. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 1er février 1952, p. 79, article "Jehovah’s Theocratic Organization Today":
    "Are we assigned as individuals to bring forth the food for the spiritual table? No? Then let us not try to take over the slave's duties ... The truths we are to publish are the ones provided through the discreet-slave organization, not some personal opinions contrary to what the slave has provided as timely food. Jehovah and Christ direct and correct the slave as needed, not we as individuals. If we do not see a point at first we should keep trying to grasp it, rather than opposing and rejecting it and presumptuously taking the position that we are more likely to be right than the discreet slave. We should meekly go along with the Lord's theocratic organization and wait for further clarification ... Theocratic ones will appreciate the Lord's visible organization and not be so foolish as to pit against Jehovah's channel their own human reasoning and sentiment and personal feelings."
  9. Arrowup.png Muramoto, Osamu (1998) (anglais), "Bioethics of the refusal of blood by Jehovah's Witnesses, part 1", Journal of Medical Ethics, août 1998, vol. 24, n° 4, pp. 223-30
  10. Arrowup.png La Tour de Garde, 15 mars 1982, pp. 26-31, article "La lumière continue de croître sur le sentier des justes"
  11. Arrowup.png Russell, Charles T. (1891) (anglais), Le temps est proche, Watch Tower Bible & Tract Society, p. B39:
    "And though the Bible contains no direct statement that the seventh thousand will be the epoch of Christ's reign, the great Sabbath Day of restitution to the world, yet the venerable tradition is not without a reasonable foundation."
  12. Arrowup.png Zion's Watch Tower & Herald of Christ's Presence (angl.), 1er octobre 1907, R4067, p. 294:
    "Can we feel absolutely sure that the Chronology set forth in the DAWN-STUDIES is correct? ...we have never claimed our calculations to be infallibly correct; we have never claimed that they were knowledge, nor based upon indisputable evidence, facts, knowledge; our claim has always been that they are based on faith. We have set forth the evidences as plainly as possible and stated the conclusions of faith we draw from them, and have invited others to accept as much or as little of them as their hearts and heads could endorse. ...Possibly some who have read the DAWNS have presented our conclusions more strongly than we; but if so that is their own responsibility."
  13. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 1er mars 1965, pp. 158,159, article "Impart God's Progressive Revelation to Mankind"
  14. Arrowup.png Penton, 1997, pp. 165–71
  15. Arrowup.png La Tour de Garde, 15 mai 1995, p. 15, article "Éclaircissements progressifs"
  16. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1993, p. 709
  17. Arrowup.png Penton, 1997, p. 165
  18. Arrowup.png Rutherford, Joseph F. (1933) (anglais), Préparation, Watch Tower Bible & Tract Society, pp. 64,67:
    "Enlightenment proceeds from Jehovah by and through Christ Jesus and is given to the faithful anointed on earth at the temple, and brings great peace and consolation to them. Again Zechariah talked with the angel of the Lord, which shows that the remnant are instructed by the angels of the Lord. The remnant do not hear audible sounds, because such is not necessary. Jehovah has provided his own good way to convey thoughts to the minds of his anointed ones ... Those of the remnant, being honest and true, must say, We do not know; and the Lord enlightens them, sending his angels for that very purpose."
  19. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 1933, pp. 53,62, citée par Penton, 1997, p. 165
  20. Arrowup.png La vie éternelle dans la liberté des fils de Dieu (angl.), Watch Tower Bible & Tract Society, 1966, p. 149, cité par Penton, 1997, p. 165
  21. Arrowup.png La Tour de Garde, 15 mai 1986, p. 14, § 17, article "Les choses révélées nous appartiennent": "En 1925, ces serviteurs terrestres de Dieu ont acquis la bonne intelligence du chapitre 12 du livre de la Révélation. (...) En 1932, leur compréhension s'est encore approfondie: Jéhovah leur a révélé que les prophéties... (...). Puis, en 1935, une meilleure intelligence de la vision de la "grande foule" que Jean a rapportée en Révélation chapitre 7 a redressé le point de vue de ces chrétiens oints de l'esprit et leur a fait prendre conscience de la gigantesque œuvre de rassemblement qui les attendait."
  22. Arrowup.png La Tour de Garde, 15 mai 1995, pp. 17,18, article "Éclaircissements progressifs"
  23. Arrowup.png Rutherford, 1930, pp. 64,106
  24. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 1er décembre 1933, p. 364:
    "Without doubt these angels are delegated by the Lord to convey his instructions to the members of his organization on earth. Just how this is done is not necessary for us to understand."
  25. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 15 février 1976, p. 123, article "You Must Be Holy Because Jehovah Is Holy"
  26. Arrowup.png La Tour de Garde, 15 janvier 2001, p. 18, § 6, article "Marchons avec l'organisation de Jéhovah"
  27. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 1er novembre 1922, citée par Franz, 2002, p. 228
  28. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 15 juillet 1922, citée par Franz, 2002, p. 226
  29. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 15 août 1950, p. 263, article "Name and Purpose of The Watchtower"
  30. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 15 octobre 1954, p. 638, article "Questions From Readers"
  31. Arrowup.png La Tour de Garde (angl.), 1er mars 1979, pp. 23,24, article "To Whom Shall We Go but Jesus Christ?"
  32. Arrowup.png Crompton, 1996, p. 115
  33. Arrowup.png WTBTS (1943) (anglais), The Truth Shall Make You Free, Watch Tower Bible & Tract Society, p. 141-52, cité par Gruss, Edmond C. (1972) (anglais), The Jehovah's Witnesses and Prophetic Speculation, Presbyterian and Reformed Publishing Co, p. 64
  34. Arrowup.png Zion's Watch Tower (angl.), mai 1880, article "The Sign of His Presence"
  35. Arrowup.png Penton, 1997, p. 26
  36. Arrowup.png Wills, 2006, p. 5
  37. Arrowup.png Zion's Watch Tower (angl.), juillet 1879, "If Death Ends All"
  38. Arrowup.png Zion's Watch Tower (angl.), novembre 1879, article "Why Did Christ Die?"
  39. Arrowup.png Zion's Watch Tower (angl.), juillet 1879, articles "The Royal Priesthood" et "If Death Ends All"
  40. Arrowup.png Rogerson, 1969, p. 17
  41. Arrowup.png Wills, 2006, p. 9
  42. Arrowup.png Crompton, 1996, p. 17
  43. 43,0 et 43,1 Crompton, 1996, p. 21
  44. Arrowup.png Crompton, 1996, pp. 43–48,144
  45. Arrowup.png Russell, 1889, pp. 243,244
  46. Arrowup.png Wills, 2006, p. 47
  47. Arrowup.png Russell, 1891, pp. 313–76
  48. Arrowup.png Crompton, 1996, pp. 36,37
  49. Arrowup.png Russell, 1889, pp. 74–102
  50. Arrowup.png Crompton, 1996, pp. 37–39
  51. 51,0 et 51,1 Crompton, 1996, p. 23
  52. Arrowup.png Russell, 1891, pp. 23–60
  53. Arrowup.png Russell, 1891, p. 69
  54. 54,0 et 54,1 Crompton, 1996, p. 25
  55. Arrowup.png Russell, 1889, p. 177
  56. Arrowup.png Crompton, 1996, pp. 39–41
  57. Arrowup.png Russell, 1889, p. 53
  58. Arrowup.png Russell, 1891, pp. 127,128
  59. Arrowup.png Russell, 1889, p. 213
  60. Arrowup.png Le temps est proche, 1889, p. 218
  61. Arrowup.png Russell, 1889, p. 221
  62. Arrowup.png Russell, 1889, p. 235
  63. Arrowup.png Russell, 1889, pp. 105,150,222,234
  64. Arrowup.png Crompton, 1996, p. 47
  65. Arrowup.png Perrec, 2012, p. 93
  66. Arrowup.png Perrec, 2012, p. 94
  67. Arrowup.png Franz, 2007, pp. 480–88
  68. Arrowup.png Holden, 2002, p. 32
  69. Arrowup.png Wills, 2006, p. 253
  70. Arrowup.png Perrec, 2012, p. 96