Personnalité de Rutherford

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Joseph Franklin Rutherford, qui succéda à Charles Taze Russell à la tête de la Société Watch Tower, était un homme grand et solidement construit,[1] avec une attitude sénatoriale et une voix puissante qui contribua à faire de lui un orateur marquant;[2][3] en 1917, le New York Times affirma même que Rutherford "a[vait] une réputation d'orateur éloquent et énergique".[4] Toutefois, son caractère et sa personnalité constituent bien souvent un important point de controverse dans l'histoire du mouvement des Témoins de Jéhovah. Hormis la littérature jéhoviste qui glorifie Rutherford — comme elle fait d'ailleurs pour tous les dirigeants de l'organisation —, le montrant comme un homme aux multiples qualités propres au chrétien oint qu'il était censé être, de nombreuses sources profanes décrivent le successeur de Russell comme un homme autoritaire, orgueilleux, misogyne, alcoolique, qui cherchait la polémique, se complaisait dans le luxe et était coureur de jupons. Le nombre de documents allant dans ce sens est si élevé et les preuves si concordantes qu'il n'est pas possible de les ignorer et de prétendre qu'il s'agit simplement de critiques provenant d'anciens membres aigris. Bien qu'il ne soit absolument pas possible de généraliser, ce comportement de la part d'un des plus importants Témoins qui, n'a jamais été repris par le mouvement, remet sérieusement en question l'affirmation selon laquelle les dirigeants seraient dirigés par l'esprit saint de Dieu pour guider son peuple.

Résumant leur opinion sur Rutherford, les auteurs William Whalen et James Penton affirme qu'il était à Russell ce que Brigham Young était au prophète mormon Joseph Smith. Penton soutient que Russell et Smith étaient des chefs religieux capables, mais aussi des visionnaires naïfs, tandis que Rutherford et Young étaient des "pragmatiques durs à cuire qui ont donné un certain degré de permanence aux mouvements qu'ils ont dominés".[5] L'auteure Barbara Grizzuti Harrison déclare: "Le Juge semble avoir eu une vie compartimentée, la personne privée et la personne publique ne fusionnèrent jamais, comme elles le firent de façon si spectaculaire en la personne de Charles Taze Russell."[6] Sur Internet, certains critiques établissent une comparaison entre les personnalités de Rutherford et d'Al Capone.

Probité dans sa profession d'avocat

Lorsqu'il exerça la fonction d'avocat, Rutherford fut condamné pour offense à la Cour en 1894 — et une autre fois en 1895 selon une certaine source.[7] De plus, dans une affaire de 1896 dans laquelle il était l'avocat d'une fabrique de caisses enregistreuses, il s'opposa à un huissier venu prendre la caisse enregistreuse en faisant diversion pour que l'huissier parte demander conseil, la subtilisant et la cachant ensuite dans son bureau, là où l'huissier parvint plus tard à la retrouver, alors que Rutherford lui prétendait qu'il l'avait envoyée à la fabrique. La Cour d'appel du Missouri, devant laquelle l'affaire fut portée, déclara que l'attitude de Rutherford correspondait à "être futile avec la justice, et que c'était la quintessence de ce qui apparaissait comme une conduite tordue"; il était dit aussi que certains de ses procédés étaient "peu honnêtes".[8]

Caractère autoritaire

Témoignages

Témoignage de Rutherford lors de son procès en 1918, dans lequel il explique son goût pour l'armée

Rutherford n'a jamais caché ses sentiments guerriers. Il a par exemple clairement signifié lors du procès de 1918, "que son inclinaison individuelle est d'aller à la guerre" car son rêve "depuis son enfance est de diriger une armée". Il opposait cette inclinaison individuelle avec l'obligation pour un chrétien de ne pas faire la guerre.[9] Dès lors, il n'est pas étonnant de voir que sous sa présidence, son mouvement s'est organisé et s'est considéré comme une "armée". De plus, il pouvait manifester fort peu d'égards pour les gens et ne pas tenir parole: par exemple, il passa outre aux volontés de Russell exprimées dans son testament — alors qu'il s'était engagé à les respecter — en congédiant le comité de rédaction et en publiant un nouveau magazine. À l'époque, ce comportement peu respectueux provoqua des divisions au sein des Étudiants de la Bible.

La confrontation de Rutherford avec les quatre administrateurs de la Watch Tower qui s'opposaient à lui en 1917 souligna à la fois la vigueur de sa personnalité et sa détermination à lutter pour s'emparer de la présidence. Penton affirme que Rutherford joua de "politiques ecclésiastiques de dure poigne et n'étai[t] pas [un] ange",[10] et Alan Rogerson accuse Rutherford d'avoir utilisé la Watch Tower comme média de propagande pour attaquer ses opposants dans ce qui fut effectivement une bataille pour le poste de président.[11] Au centre des plaintes de ses adversaires était son comportement "autocratique", étant donné qu'il s'efforçait d'"exercer une gestion complète de la Société et de ses affaires".[12] Penton décrit de façon similaire les actions de Rutherford dans sa première année de présidence — notamment sa nomination des nouveaux administrateurs, son refus d'autoriser l'examen des comptes de la Société et sa décision sans appel de publier Le Mystère Accompli — comme autoritaires et dissimulées.[13] Edmond C. Gruss décrit Rutherford comme étant à la fois "habile" et "audacieux" dans sa prise de position en 1917: non content d'être le président et le chef exécutif des corporations, il souhaitait aussi contrôler les filiales, les imprimeries, les congrégations individuelles, les biens immobiliers et même chaque membre, la gestion des finances, l'élection des anciens, ce qui permettait de surcroît de se débarrasser des derniers membres supporters de Russell.[14] Le conférencier en sociologie James Beckford écrivit que "Rutherford était souvent grossier et brutal, son tempérament était d'humeur changeante et ses manières renfermées".[15] Selon Rogerson, Rutherford "afficha plus d'égotisme personnel que Russell et exigea davantage d'obéissance de ses disciples".[16]

De plus, Rutherford entrepris une "dérussellisation" du mouvement des Étudiants de la Bible, c'est-à-dire une série d'actions destinée à faire disparaître l'ombre du fondateur de la Société Watch Tower, et ceci après avoir élevé et promu ce dernier. S'interrogeant sur la raison de ces actions, l'historien Bernard Blandre écrivit: "Les Témoins de Jéhovah prétendent qu'il désirait éliminer tout culte de la créature; plausible (...). N'excluons pourtant pas des motivations plus opportunistes: on pouvait constamment opposer l'exemple du défunt à l'autorité de Rutherford; au fur et à mesure que celui-ci modifiait la doctrine, il devenait plus facile aux dissidents de le contester sur la base des ouvrages de son prédécesseur. Il fallait donc se débarrasser de la statue du commandeur".[17] Ainsi, Rutherford s'efforça d'effacer le souvenir de Russell afin de mieux assoeir sa propre autorité.

Parlant de sa période précédant son adhésion aux Étudiants de la Bible, l'auteur Timothy White le décrit comme étant alors charitable et généreux, déclarant que sa sympathie pour les pauvres et les opprimés n'était dépassée que par sa haine des riches et des oppresseurs (ce qui pouvait être effectivement le cas alors, Rutherford ayant grandi dans la pauvreté).[3] Il note également qu'il était un extraverti dynamique et impatient.[18] D'autres auteurs évoquent aussi le caractère abrasif de Rutherford: Penton le décrit comme quelqu'un de brutal et de lunatique avec un tempérament explosif et une tendance à "l'auto-glorification qui l'amenait à considérer tous ceux qui s'opposaient à lui comme venant du Diable",[19] tandis que Rogerson constate qu'il fut une "personne dogmatique et insensible, obsédée par sa propre importance".[20] Gruss le décrit comme "un homme dur, froid, arrogant, qui ridiculisait la courtoisie et la gentillesse".[14]

Lors du procès Moyle en 1942 fut évoqué l'autorité qu'exerçait Rutherford de 1935 à 1939, date à laquelle Olin Moyle, ancien avocat de la Société Watch Tower, se trouvait au Béthel de Brooklyn et où il fut choqué par l'attitude de Rutherford. Le témoignage de Nathan Homer Knorr, alors vice-président du mouvement au moment des faits et nouveau président du mouvement au moment du procès, fut révélateur sous plusieurs aspects: par exemple, Knorr montra dans ses propos que Rutherford dirigeait tout, y compris l'assignation des travailleurs au Béthel.[21] Bien qu'il le présenta comme un "témoin de Jéhovah comme les autres", il reconnut que Rutherford écrivait tous les livres et revues,[22] et en même temps que, sans clamer l'infaillibilité, les écrits du mouvement étaient bel et bien considérés comme étant la parole de Dieu,[23] et que Rutherford pouvait faire tout ce qu'il voulait avec l'argent de la Société sans le moindre contrôle des directeurs.[24] Enfin, pour la doctrine jéhoviste, la fidélité et la loyauté à l'organisation équivalait à manifester ces qualités envers Dieu lui-même,[25] tout en déclarant par ailleurs qu'il n'y avait pas de distinction entre clergé et laïc chez les Témoins de Jéhovah.[26] Mis bout à bout, le témoignage de Knorr montra tout le paradoxe de la doctrine jéhoviste prétendant à l'égalité parfaite de tous les membres du mouvement (pas de clergé, tous étant frères) et en même temps qu'obéir à un homme, en l'occurrence Rutherford, équivalait à obéir à Dieu, Rutherford devenant ainsi l'égal de Dieu. Dans ce même procès, Bonnie Boyd Heath témoigna qu'elle appelait Rutherford "Papa".[27] Matthew Arnold Howlett, un autre proche de Rutherford, révéla que pratiquement tout le monde à l'époque au Béthel, l'appelait "Papa".[28] Ainsi, au moins au Béthel de Brooklyn, Rutherford semblait exercer son emprise au point de prendre symboliquement la place du Père.

Rutherford pouvait perdre son sang-froid et était capable d'en venir à la violence physique, comme en témoigne son altercation avec Paul Johnson, au cours duquel Rutherford, fou furieux, se rua sur Johnson, l'agrippa par le bras et l'a presque fait tomber. Alexander Macmillan fut même forcé d'intervenir pour empêcher Rutherford de fracasser le crâne à Johnson.[29] Ce dernier se plaignit aussi que, dans une audience antérieure, Rutherford lui avait parlé avec des ricanements, des sarcasmes et des moqueries, déclarant: "Son visage exprim[ait] plus de mépris que celui de tout autre visage que j'ai jamais regardé."[30] De même, dans sa lettre ouverte à Rutherford, Moyle lui reprochait notamment sa façon de traiter les fidèles au siège de Brooklyn et ses crises de colères.

Commentant la mort de Rutherford, Rogerson écrivit: "On ne peut s'empêcher de penser que beaucoup de ceux entourant Rutherford ont été quelque peu soulagés quand il décéda. Ils avaient enduré sa "langue qui flagellait" et alors tandis qu'ils le respectaient, sinon craint, ils ne l'aimaient pas de la manière dont le pasteur Russell était aimé. Ce fut peut-être une des raisons pour lesquelles sa mort a suscité si peu de consternation dans l'organisation".[31]

Avis de la Watch Tower

De son côté, la Société Watch Tower reconnaît dans sa littérature que sa personnalité contrastait fortement avec celle de son prédécesseur: par exemple, un livre de l'organisation présente Russell comme gentil, chaleureux et plein de tact, et Rutherford comme étant "chaleureux et généreux envers ses associés, mais [comme] un type de personne brusque et directe", ajoutant que "son passé juridique et ses expériences en début de vie lui ont donné une franchise dans son approche des problèmes à traiter avec ses frères qui ont amené certains à s'en offusquer".[32] Un autre récit de la Watch Tower dit qu'il ne dissimulait pas ses sentiments, précisant: "Son franc-parler, même quand il parlait de bonté, fut parfois mal compris".[33] Macmillan déclara que Rutherford "parlait aussi simplement et directement aux gens qu'il savait le faire, et il était un homme extrêmement sincère. Il était profondément convaincu que ce qu'il avait à dire était la vérité et que c'était une question de la vie et la mort".[34] Il ajouta: "Il ne tolérerait jamais rien qui serait contraire à ce qu'il avait clairement compris de la Bible. Il était si strict à ce sujet, il n'aurait permis à rien de ce qui semblait montrer un compromis quand il s'agissait d'une question de la vérité".[35]

Toutefois, la Watch Tower fut bien forcée d'admettre: "Il en est toutefois qui ont prétendu que Joseph Rutherford préconisait ces changements en matière d'organisation parce (...) qu'il se servait de ce moyen pour asseoir son autorité. Était-ce vrai? Il ne fait aucun doute que frère Rutherford était un homme aux convictions très fermes. Il parlait catégoriquement et sans détours de ce qu'il tenait pour la vérité. Il pouvait être très brusque quand il s'occupait de situations où il percevait que les individus se souciaient davantage d'eux-mêmes que de l'œuvre du Seigneur. Par contre, il était véritablement humble devant Dieu."[36] On remarquera qu'à la question "Était-ce vrai?", la Watch Tower ne répond pas directement, mais fait une digression sur le comportement de Rutherford, preuve qu'il était bien connu, avant de conclure par son "humilité devant Dieu", ce dernier ne s'étant malheureusement pas exprimé pour confirmer cette prétention...

Quant à Rutherford lui-même, il affirma: "Il était de mon devoir d'utiliser le pouvoir que le Seigneur avait mis entre mes mains pour soutenir les intérêts des actionnaires et de toutes les autres personnes intéressées par la Vérité à travers le monde (...) Être infidèle serait être infidèle au Seigneur".[37] Macmillan, qui a soutenu Rutherford tout au long de la crise de 1917, affirma que le président était extrêmement patient et avait fait tout ce qu'il pouvait pour aider ses opposants à voir leur erreur, tenant un certain nombre de réunions avec eux, essayant de raisonner avec eux et de leur montrer comment leur voie était contraire à la charte de la Société".[35]

Penton estime que les portraits de Rutherford dressés par la Watch Tower et par Macmillan, qui présentent le président comme un homme patient et bon, ne sont rien d'autre que "de sérieuses distorsions de la vérité".[10]

Mégalomanie

En outre, Rutherford semblait avoir un ego très important. Selon Rogerson, il était certes "plus rationnel que Russell", mais mégalomane à tel point qu'il "installa un microphone par son siège au moment des repas afin que les mots qu'il était susceptible de proférer soient entendus via les haut-parleurs".[38] Outre le fait qu'il chercha à s'emparer de tous les pouvoirs au sein de la Watch Tower, il attribua à certaines de ses décisions un rôle divin en prétendant que celles-ci réalisaient des prophéties bibliques. Par exemple, lorsque le 6 mai 1924, le gouvernement espagnol lui refusa l'autorisation de prononcer un discours à Madrid, et que cela fut suivi par une période d'au moins trois mois et demi de sécheresse dans cette ville, Rutherford considéra que cela constituait un "remarquable accomplissement de la prophétie" consignée en Zacharie 14:17, à savoir que ceux qui ne prosterneraient pas devant le Roi, Jéhovah des armées, ne bénéficieraient pas de pluie (voir le premier scan ci-dessous).[39] Il eut également l'idée de demander aux adeptes d'utiliser des phonographes en prédication afin qu'ils diffusent des discours qu'il avait prononcés. Il se présenta constamment en faisant précéder son nom du le titre de "Juge", alors qu'il n'avait effectivement exercé cette profession que pendant quatre jours. Personne ne pouvait légitimement parler contre lui, et tous ceux qui l'ont fait — par exemple Johnson, Moyle, Salter et Fisher — l'ont payé très cher, étant vilipendés et chassés du mouvement, quand bien même ils avaient raison.

Pour se faire une idée de la façon dont Rutherford répondait aux critiques, on peut examiner sa réponse au journal The Associated Press qui avait affirmé, en 1935, qu'un discours du juge n'avait pas été prononcé à son initiative. Dès le lendemain, Rutherford adressa une lettre à la direction du journal dans laquelle il écrivit notamment: "Je vous écris aussi longuement parce que je suis en train de chercher un langage qui puisse exprimer mon mépris absolu pour un groupe d'hommes hypocrites qui prétendent dire la vérité, et qui se plaisent à recourir à des mensonges", puis leur appliqua les paroles du Christ adressées aux Pharisiens hypocrites, paroles contenues en Jean 8:44 qui les identifiaient à des menteurs avec pour père le Diable, un meurtrier (voir les 3 scans ci-dessous).[40]

Parlant de Rutherford, Penton évoque "ses délires extrêmes de grandeur, à la suite de laquelle il en est venu à voir ses idées personnelles comme la volonté de Jéhovah. Sa mégalomanie le rendit prêt à écraser toute opposition parmi ses frères que ce soit sur ses enseignements ou ses actions, avec peu ou pas de contrainte morale. De bien des façons, il ressemblait à deux démagogues américains contemporains, le gouverneur et sénateur de Louisiane Huey Pierce Long, et l'ennemi détesté du Témoin, le prêtre catholique canadien et démagogue, le Père Charles Edward Coughlin". L'historien explique brièvement en quoi ces trois personnes se ressemblent: ils appartenaient à "la même tradition populiste", "fulminaient contre les maux du grand business et en sont venus à attaquer le Président Roosevelt de façon venimeuse.[41]

La Watch Tower a parfois qualifié Rutherford de personne "humble" qui constituait un exemple à cet égard, et ceci simplement parce qu'il aurait reconnu son erreur concernant les attentes pour 1925,[42] mais avait-il vraiment le choix compte tenu puisque les preuves de son échec prophétique étaient accablantes? Que vaut une timide remarque très circonstanciée face à de très nombreuses déclarations péremptoires, indiscutables et dogmatiques qui envahissaient alors toute la littérature qu'il produisait?

Inclination à la polémique

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Selon White, Rutherford sortit de prison en 1919 en étant amer contre le monde et la collusion qu'il percevait entre le clergé et les militaires qui avaient obtenu son emprisonnement. Peu après sa libération, il inventa le terme d'"organisation de Satan" pour se référer à cette prétendue conspiration.[43] Dans les articles de La Tour de Garde, Rutherford était également cinglant envers les grandes entreprises, la politique et la Société des Nations.[44] Rogerson décrit l'attitude de Rutherford vers le clergé — son ennemi avoué — comme "la haine pure".[45] Ses attaques contre les ecclésiastiques, en particulier ceux de l'Église catholique à partir de la fin des années 1920 furent suffisamment virulentes pour engendrer une interdiction de ses émissions par le réseau de radio NBC, qui condamna son "attaque enragée sur la religion organisée et le clergé".[46] Il appliqua aussi des termes dévalorisants à ceux qui avaient déserté les rangs de la Société Watch Tower, les qualifiant d'"esclave méchant". Il exhorta les lecteurs à considérer avec mépris quiconque s'étant "ouvertement rebellé contre l'ordre de Dieu ou ses commandements"[47] (c'est-à-dire ce que Rutherford énonçait lui-même) et décrivit aussi les anciens électifs des années 1930 qui avaient refusé de se soumettre aux changements administratifs de la Société comme étant "méprisables".[48]

Rutherford voyait la persécution comme un moyen de générer une controverse (emprisonnement de membres) et d'offrir ainsi une publicité à son mouvement (annonces des arrestations dans la presse), ce qui permettait en outre de renforcer la conviction des adeptes d'être dans la "vérité". L'ex-membre William Schnell rapporta qu'en 1939, Rutherford fut satisfait d'apprendre que des violences étaient perpétrées par des foules et que les arrestations de Témoins se multipliaient dans la ville de Hubbard, en Ohio. Rutherford était "fou de joie" et souhaitait que les choses restent inchangées.[49]

White affirme que Rutherford semblait savourer ses descriptions répétées de la destruction de tous les méchants à Har-Maguédôn, s'attardant longuement sur les prophéties de destruction. Il prétend que, vers la fin de son ministère, Rutherford passait environ la moitié des Tour de Garde de chaque année à décrire Har-Maguédôn.[50] La littérature qu'il produisit était davantage axée sur la critique de tout le monde extérieur à la Watch Tower que basé sur l'amour du prochain.

Le sociologue italien Massimo Introvigne écrivit: "Rutherford — presque légendaire pour son caractère peu accommodant, la rhétorique à base de points d'exclamation, les explosions de colères fréquentes — est facilement dépeint par les détracteurs du mouvement comme l'icône et l'emblème de tout ce qui est désagréable dans le thème des Témoins de Jéhovah."[51] Selon Blandre, Rutherford "manifestait une énergie agressive, une tendance aux comportements radicaux et violents", évoquant par l'intermédiaire de W.J. Schnell, son recours aux "brimades publiques infligées à ceux dont la conduite lui déplaisait".[52]

Austérité et goût pour le luxe

Voir article détaillé Train de vie de Rutherford

L'austérité de Rutherford, mise en évidence par son dégoût pour Noël, les anniversaires et autres coutumes populaires,[53] décrits comme étant d'origine païenne ou comme encourageant le culte de créature et donc devant être rejetés,[54] conduisit les Témoins à vivre dans l'austérité à leur tour. En 1938, il ordonna que le chant soit supprimé lors des réunions de la congrégation,[55][56][57][58] celui-ci ayant été rétabli peu après sa mort.[59] Rutherford pouvait être paradoxal, car s'il se montrait très puritain sur certaines questions, il se comportait aussi de façon "parfaitement dissolue" en d'autres occasions.[60]

Le goût du luxe de Rutherford contrastait grandement avec les règles de renoncement qu'il avait fixées pour les fidèles, et cela lui valut un certain nombre de critiques. Par exemple, les lettres de plaintes de Walter Salter et d'Olin Moyle (voir Lettre de Olin Moyle à Joseph Rutherford et Lettre de Walter Salter à Joseph Rutherford), tous deux occupant alors d'importantes fonctions dans l'organisation, reprochaient à Rutherford ses somptueux appartements ainsi que ses Cadillacs en pleine crise économique des années 1930. Dans sa lettre, Moyle lui reprochait également son langage vulgaire, ainsi que ses blagues obsènes.[38]

Misogynie

Voir aussi Point de vue de Rutherford sur le mariage, Point de vue de Rutherford sur la femme et Sexualité de Rutherford

Les livres et les articles écrits par Rutherford témoignaient de ses opinions bien arrêtées sur la place des femmes au sein de la religion et de la société. Dans un livre de 1931, il fit le lien entre la montée des mouvements féministes d'après 1919 qui encourageaient l'égalité des sexes avec l'influence satanique,[61] et prétendit que la coutume, pour un homme, de se décoiffer devant une femme ou de se tenir debout quand une elle entrait dans une pièce étaient des plans du diable pour détourner les hommes de Dieu et indiquaient que les hommes qui respectaient ces coutumes étaient quelque peu efféminés.[55] La fête des Mères fut également décrite comme faisant partie d'un plan pour détourner les gens de Dieu.[61] En 1938, il exhorta les adeptes à reporter leur mariage et la procréation à la période suivant Har-Maguédôn,[62] ce que White considère comme une forte incitation à rejeter le mariage au sein de la communauté des Témoins. Ceux qui se mariaient étaient alors considérés comme faibles spirituellement. Lors d'un congrès de 1941 dans le Missouri, Rutherford cita la description de la femme faite par Rudyard Kipling, à savoir que celle-ci était "une loque et un tas d'os et une tignasse".[55][63]

Dépréciation des Noirs

Rutherford approuva la ségrégation des Noirs. Les ecclasias des Étudiants de la Bible furent parfois sujettes à la ségrégation, même à New York;[64] ce fut notamment la cas lors des dernières années de présidence de Rutherford. De plus, certaines déclarations dévalorisantes sur les Noirs parurent dans les publications à cette époque, comme le nota Herbert H. Stroup, qui rapporta les instructions de Rutherford comme quoi les Noirs ne devaient pas être nommés pionniers. Dans La Tour de Garde (anglais) d'août 1928, il était écrit: "La raison est qu'aussi loin que nous sommes capables d'en juger, les personnes de couleur ont moins d'éducation que les Blancs — beaucoup d'entre elles de façon tout à fait insuffisante pour leur permettre de profiter de la lecture de notre littérature. Notre conclusion, de ce fait, est basée sur la supposition que la lecture distribuée à une congrégation de couleur serait à plus de moitié perdue, et un très faible pourcentage en effet serait susceptible de donner de bons résultats".[65]

Goût pour l'alcool

Rutherford éméché lors d'un apéritif arrosé
Voir article détaillé Alcoolisme de Rutherford

Plusieurs fois au cours de sa présidence, des voix de personnes haut placées dans le mouvement s'élevèrent pour dénoncer la promotion et la consommation d'alcool au Béthel en général et désignant particulièrement Rutherford lui-même. Le 1er avril 1937, dans une lettre ouverte, l'ex-serviteur de filiale du Canada Walter Salter déclara qu'en pleine prohibition, Rutherford se faisait livrer des caisses entières de whisky, brandy et bières pour des milliers de dollars de l'époque, bafouant ainsi les lois gouvernementales. En octobre 1939, Olin Moyle écrivit aussi une lettre dans laquelle il dénonçait l'utilisation de l'alcool au Béthel. Actuellement, de nombreux sociologues et historiens ayant examiné le sujet en détail — par exemple Massimo Introvigne et James Penton — ne doutent pas que Rutherford avait un sérieux problème d'alcoolisme.

Participation au prosélytisme

L'ancien membre du Collège Central Raymond Franz affirme qu'il n'existe aucune preuve que Rutherford se soit engagé dans l'activité de la prédication de porte-à-porte, alors que lui-même présenta cette activité comme étant une exigence et un devoir sacré pour tous les Témoins. Franz affirme avoir entendu des associés de Rutherford dire que "ses responsabilités en tant que président ne lui permettaient pas de s'engager dans cette activité".[66]

De son côté, Alexander H. Macmillan prétend rapporter des détails sur des participations à la prédication de porte en porte de Rutherford en 1905 ou en 1906 quand il fut baptisé.[67] Toutefois, il faut noter qu'à cette époque-là, Rutherford n'était pas encore quelqu'un d'important dans l'organisation et qu'il fallait bien qu'il se soumette aux directives pour progresser dans celle-ci. De même, cette même publication de 1975 cita une Témoin, Sara Kaelin, concernant son expérience avec Rutherford dans le ministère de maison en maison en 1922.[68] Cette anecdote est rapportée par la même Étudiante de la Bible qui évoqua la venue de Maria Russell sur la tombe de son mari avec des fleurs (voir Maria Russell après la séparation légale et Séparation légale des époux Russell).[69] L'histoire officielle des Témoins de Jéhovah rapporte que "Rutherford en personne est allé prêcher le Royaume de maison en maison avec d'autres assistants dans un rayon de 70 kilomètres autour du lieu d'assemblée";[70] même si cela est vrai, cela ne signifie pas pour autant que c'était là son habitude. Le 2 août 1928, lors d'une réunion avec les anciens qui avaient assisté à une convention générale à Detroit, Michigan, Rutherford reconnut qu'on lui reprochait de ne pas prêcher et, après avoir énuméré ses responsabilités, conclut: "Je n'ai pas eu beaucoup de temps pour aller de porte en porte."[71]

Vidéos

  • Comparaison Rutherford / Al Capone

Voir aussi

Ressources sur le sujet

Références

  1. Arrowup.png Stroup, Herbert H. (1945) (anglais), The Jehovah's Witnesses, Columbia University Press, p. 16
  2. Arrowup.png Penton, 1997, p. 47
  3. 3,0 et 3,1 Wills, 2006, p. 131
  4. Arrowup.png The New York Times (anglais), 17 janvier 1919, Section I, p. 9
  5. Arrowup.png Whalen, William J. (1962) (anglais), Armageddon Around the Corner: A report on Jehovah's Witnesses, John Day, New York, cité par Penton, 1997, pp. 75,76
  6. Arrowup.png Harrison, 1978, p. 173
  7. Arrowup.png Circuit Court Record, Morgan County, book 14, p. 251 (8 août 1894); Circuit Court Record, Cooper County, Missouri, book 2, p. 376 (15 mai 1895), cités par Hébert, Gérard (1960), S.J., Les Témoins de Jéhovah. Essai critique d'histoire et de doctrine, Montréal: éditions Bellarmin, p. 232. L'auteur précise qu'il n'a pas vérifié le deuxième cas, rapporté par Felix, Rutherford Exposed
  8. Arrowup.png Missouri Appeal Reports, 1897, vol. 68, pp. 441-47; cité dans Felix, Rutherford Exposed, p. 25
  9. Arrowup.png Transcription du procès de Rutherford de 1918, p. 993
  10. 10,0 et 10,1 Penton, 1997, p. 51
  11. Arrowup.png Rogerson, 1969, p. 37
  12. Arrowup.png Pierson, 1917, pp. 3,4
  13. Arrowup.png Penton, 1997, pp. 51,53
  14. 14,0 et 14,1 Gruss, 2003, p. 26
  15. Arrowup.png Beckford, James A. (1975) (anglais), The Trumpet of Prophecy: A Sociological Study of Jehovah's Witnesses, Basil Blackwell, p. 23 (ISBN 0-631-16310-7):
    "Ruhterford was often rude and brusque; his temperament was moody and his manner withdrawn."
  16. Arrowup.png Rogerson, 1969, p. 64
  17. Arrowup.png Blandre, Bernard (1987), Les Témoins de Jéhovah, un siècle d'histoire, Paris: Desclée de Brouwer, p. 64 (ISBN 978-2-2200-2640-4)
  18. Arrowup.png Wills, 2006, p. 107
  19. Arrowup.png Penton, 1997, pp. 47,48
  20. Arrowup.png Rogerson, 1969, p. 35
  21. Arrowup.png Procès Moyle, pp. 1446,1491
  22. Arrowup.png Procès Moyle, pp. 1484,1485
  23. Arrowup.png Procès Moyle, p. 1474
  24. Arrowup.png Procès Moyle, p. 1487
  25. Arrowup.png Procès Moyle, p. 1505
  26. Arrowup.png Procès Moyle, p. 1501
  27. Arrowup.png Procès Moyle, page 1404
  28. Arrowup.png Procès Moyle, pp. 1200,1201
  29. Arrowup.png Blandre, Bernard (1988), "Aux origines des étudiants de la Bible et des Témoins de Jéhovah - Attentes et débats 1873-1919", Mouvements religieux, Sarreguemines: Association d'étude et d'information sur les mouvements religieux, p. 30
  30. Arrowup.png Johnson, 1917, p. 17
  31. Arrowup.png Rogerson, 1969, p. 66
  32. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1959, p. 68,69
  33. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1975, pp. 83
  34. Arrowup.png Macmillan, 1957, pp. 150,151
  35. 35,0 et 35,1 Macmillan, 1957, p. 77
  36. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1993, p. 220
  37. Arrowup.png Rutherford, Joseph F. (1er août 1917) (anglais), Harvest Siftings, Watch Tower Bible & Tract Society, format pdf, p. 17
  38. 38,0 et 38,1 Rogerson, 1969, p. 65
  39. Arrowup.png L'Âge d'Or (anglais), 3 décembre 1924, p. 151, article "A Remarkable Fulfilment of Prophecy"
  40. Arrowup.png L'Âge d'Or (anglais), 20 novembre 1935, pp. 99-101, article "An Open Letter to The Associated Press"
  41. Arrowup.png Penton, James A. (2004) (anglais), Jehovah's Witnesses and the Third Reich: Sectarian Politics under Persecution, Toronto: University of Toronto Press, pp. 103,104 (ISBN 978-0-8020-8678-5)
  42. Arrowup.png La Tour de Garde, 1er décembre 1993, p. 18, § 17, article "Humilité: des exemples à suivre":
    "Joseph Rutherford (...) a été un courageux défenseur de la vérité biblique et en particulier du nom de Jéhovah. Bien que connu comme étant le juge Rutherford, il était humble de cœur. Un jour, il a eu des propos dogmatiques sur ce que les chrétiens pouvaient attendre pour 1925. Les événements n’ayant pas répondu à son attente, il a humblement dit à la famille du Béthel de Brooklyn qu'il s'était entièrement trompé."
  43. Arrowup.png Wills, 2006, p. 132
  44. Arrowup.png Wills, 2006, pp. 131–38
  45. Arrowup.png Rogerson, 1969, p. 44
  46. Arrowup.png WTBTS (1930) (anglais), Annuaire des Témoins de Jéhovah, Watch Tower Bible & Tract Society, p. 38
  47. Arrowup.png La Tour de Garde (anglais), 15 février 1933, p. 55
  48. Arrowup.png La Tour de Garde (anglais), 15 mars 1938, p. 87
  49. Arrowup.png Gruss, 2003, p. 27
  50. Arrowup.png Wills, 2006, pp. 154
  51. Arrowup.png Introvigne, Massimo (2002) (italien), Testimoni di Geova: già e non ancora, Turin: Elledici, (ISBN 978-8801023756)
  52. Arrowup.png Blandre, Bernard (1987), Les Témoins de Jéhovah, un siècle d'histoire, Paris: Desclée de Brouwer, p. 60 (ISBN 978-2-2200-2640-4)
  53. Arrowup.png Rutherford, Joseph F. (anglais), Justification, vol 1, pp. 188,189
  54. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1975, p. 147
  55. 55,0, 55,1 et 55,2 Penton, 1997, p. 66
  56. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1959, p. 215
  57. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1993, p. 241: "Singing in local congregations was largely dispensed with in about 1938"
  58. Arrowup.png La Tour de Garde (anglais), 1er mai 1938, p. 139:
    "At all study meetings...the one presiding at the study might well, as a prelude to the meeting, briefly state God’s purpose which is now being performed... two minutes might well be devoted to such at the beginning of all meetings for study [by] the one presiding... A few words like the above pronounced at the beginning of the study would be far more beneficial than to occupy the same time in singing songs, which often express much that is out of harmony with the truth."
  59. Arrowup.png La Tour de Garde (anglais), 1er février 1997, pp. 26,27, article "Music's Place in Modern Worship":
    "In 1938 singing at congregation meetings was largely dispensed with. However, the wisdom of following apostolic example and direction soon prevailed. At the 1944 district convention, F. W. Franz...announced the release of the Kingdom Service Song Book for use at the weekly service meetings."
  60. Arrowup.png Penton, 1997, p. 48
  61. 61,0 et 61,1 Rutherford, Joseph F. (anglais), Justification, vol. 1, pp. 155-59, cité par Wills, 2006, p. 139
  62. Arrowup.png La Tour de Garde (anglais), 15 novembre 1938, p. 346
  63. Arrowup.png Harrison, 1978, chapitre3
  64. Arrowup.png La Tour de Garde (anglais), 15 mai 1917, cité par Rogerson, 1969, p. 65
  65. Arrowup.png Stroup, Herbert (anglais), The Jehovah's Witnesses, Columbia University Press, p. 155, cité par Rogerson, 1969, pp. 65,66
  66. Arrowup.png Franz, Raymond (2007) (anglais), À la recherche de la liberté chrétienne, Atlanta: Commentary Press, pp. 191,192:
    "There is no evidence that Rutherford himself took any part in this door-to-door work. Based on expressions made by my uncle, Fred Franz, and others who were headquarters members during Rutherford's presidency, it appears that when inquiry was made about this the answer given was that 'his responsibilities as president do not permit his engaging in this activity'."
  67. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1975, p. 83
  68. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1975, p. 133
  69. Arrowup.png La Tour de Garde, 1er août 1994, p. 22
  70. Arrowup.png Watch Tower Bible & Tract Society, 1993, p. 260
  71. Arrowup.png The Messenger (anglais), 3 août 1928, p. 5:
    "Frequently some elder says: "The president of the Society does not go from house to house selling books. Why should I?" ... When I have looked after the management of the work at headquarters with its many departments; when I have given attention to a voluminous mail; when I have managed thirty odd branch offices in different parts of the earth and kept in close touch with them by correspondence and examination of their reports, and given advice and counsel as to what shall be done; when I have given attention to may [sic] legal matters that have arisen against members of the Society by reason of the opposition of the enemy; when I have given counsel to the various parts of the radio work; when I have prepared copy for The Watch Tower and other publications; and occasionally written a book or booklet and followed its progress through the manufacturing thereof; and when I have attended to many other details, I have not had very much time to go from door to door."