Procès contre Ross

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Première page de la seconde brochure de J.J. Ross sur Russell, intitulée Some Facts and More Facts about the Self-Styled 'Pastor' Charles T. Russell, dans laquelle le révérend accuse le pasteur de parjure

En 1912, le révérend John Jacob Ross, pasteur d'une Église baptiste à Hamilton, en Ontario, publia la brochure de huit pages Some Facts about the Self-Styled 'Pastor' Charles T. Russell, dénonçant Charles Taze Russell, sur plusieurs points: entre autres griefs, celui-ci faisait la promotion de doctrines contredisant le christianisme, n'avait aucune qualification en tant que ministre et s'enrichissait, ce qui poussa Russell à intenter un procès contre Ross au motif de diffamation. L'action fut classée sans suite par le Grand Jury qui examina le témoignage de Russell; toutefois, les réponses de ce dernier lors de son interrogatoire par l'avocat de Ross, rapportées de façon déformée par le révérend dans une seconde brochure, amenèrent de nombreux critiques à affirmer que Russell s'était rendu coupable de parjure, ce que dément un examen plus approfondi de la transcription du procès.

Historique

Origine du procès

La brochure de Ross fut publiée en juin 1912. Dans celle-ci, Ross présentait, dans un langage vindicatif, Russell comme étant un pseudo-érudit et un philosophe qui "n'avait jamais fréquenté les grandes maisons d'enseignement, qui ne connaissait relativement rien en philosophie, théologie systématique ou historique, et qui est totalement ignorant des langues mortes"; de plus, il critiquait les ouvrages de Russell Études dans les Écritures qui, selon lui, avaient un "titre dévoyé et destiné à tromper le public chrétien", et ses dogmes comme étant "les doctrines destructrices d'un homme qui n'est pas un érudit pas plus qu'un théologien". L'ensemble des croyances du russellisme était présenté comme étant "irrationnel, non scientifique, anti-biblique, anti-chrétien et une déplorable perversion de l'évangile du cher Fils de Dieu".[1] Ross critiquait également Russell sur sa personnalité, considéré comme un "faux enseignement et berger", "un individu excentrique" qui "fait de la publicité sur les panneaux d'affichage d'une façon des plus grotesques" à tel point que, selon Ross, "beaucoup ne pensent pas qu'il soit normal, et ainsi ils sont persuadés qu'il est auto-trompeur".[2] La vie privée du pasteur est aussi critiquée, étant accusé d'avoir privé son épouse sa pension alimentaire, d'avoir eu des comportements indécents avec d'autres femmes et d'avoir été impliqué dans la vente du "blé miraculeux" qui lui a rapporté de l'argent.[3]

Selon la Watch Tower, la raison de l'attaque de Ross était dû au succès de Russell, déclarant que "le clergé voyait naturellement d'un mauvais œil cette congrégation très active", celle de Hamilton, qui était l'une des premières à avoir été fondée au Canada. De ce fait, selon l'organisation, "à défaut d'arguments bibliques contre les puissants assauts de la vérité, les membres du clergé en vinrent aux invectives personnelles. Dans une tentative apparemment désespérée, ils se déchaînèrent contre un homme: C. Russell" [italique dans l'original]. (Il est à noter toutefois que la Watch Tower recourt aux mêmes méthodes quand elle ne peut contrer les arguments de ceux qu'elle appelle les "apostats", et salit leur réputation en ayant recours aux attaques ad hominem et aux calomnies — voir l'exemple de Raymond Franz dans Crise de conscience.) Ross est ensuite présenté comme un ecclésiastique "connu pour son style ampoulé" qui "écrivit un pamphlet injurieux où il accumulait les fausses accusations contre Russell". De ce fait, sur les conseils de Joseph Rutherford, alors conseiller juridique de la Watch Tower, le pasteur décida de porter l'affaire devant les tribunaux, mais dans ce cas, il avait la charge de prouver que les accusations portées contre lui par Ross étaient infondées.[4]

Dans tous les cas, il reste difficile aujourd'hui de déterminer objectivement ce qui s'est réellement passé dans le cas de cette procédure judiciaire car chaque partie qui l'a rapportée s'est basée sur sa propre perception de la situation, et il ne reste plus désormais que des preuves écrites, lesquelles doivent donc être recoupées et considérées avec prudence. Néanmoins, il n'empêche qu'il est possible de tirer quelques conclusions malgré tout.[5]

Déroulement de la procédure

The Brooklyn Daily Eagle, 11 janvier 1913, ""Pastor" Russell Loses Libel Suit" (il manque un court paragraphe à la fin)

Note: la présentation ci-dessous est celle de Ross et des quelques informations que Rutherford donna dans sa défense écrite de Russell.

Ainsi, le 2 décembre 1912, Russell engagea des poursuites judiciaires à l'encontre de Ross au motif de libelle diffamatoire et le fit assigner à comparaître.[6] Selon Rutherford, un mandat d'arrêt fut alors lancé contre Ross; ce dernier aurait alors cherché à se soustraire à l'officier en ne conservant même pas sa nomination dans son église afin de l'empêcher de le mettre en garde à vue.[7] Selon le Brooklyn Daily Eagle, dès le début de l'audition préliminaire, Ross aurait été "inondé de lettres de félicitations", certaines venant d'aussi loin que d'Angleterre, et exprimant souvent le souhait que le procès mette à nu la vie de Russell. Un homme de Pittsburgh, dont le nom ne fut pas révélé par Ross, aurait même proposé à ce dernier une très grosse somme d'argent pour l'aider.[8]

Le 9 décembre, le magistrat George H. Jelfs, de la Cour de police de Hamilton se chargea de l'enquête préliminaire mais sans contre-interrogatoire de Russell. Une somme de 500 $ fut demandée à Russell en guise de caution afin qu'il se présente à Hamilton lors de la prochaine session de la Cour supérieure de l'Ontario. Toutefois, le juge en chef Meredith de Toronto annula la décision comme étant irrégulière et illégale;[6] en effet, le 10 janvier 1913, le conseiller de Ross, J.J. Farmer, fit valoir à la cour que son client n'avait pas eu droit à un jugement équitable, le magistrat de la cour de police n'ayant pas autorisé les témoins à être contre-interrogés. Russell était présent lors de ce jugement, mais sans avocat.[8] Il revint donc à Hamilton et soumit à nouveau le cas au magistrat George H. Jelfs. L'affaire reprit le 7 février en l'absence de Russell,[6] alors en voyage au Panama et dans d'autres États du sud.[7]

L'avocat de Ross, George Lynch Staunton, K.C., demanda à ce que Russell vienne à Hamilton et soit soumis à un contre interrogatoire, car Ross craignait que le pasteur ne vienne pas témoigner lors du procès comme ce fut le cas dans l'affaire du "blé miraculeux";[9] Rutherford interpréta cette demande de Ross comme une volonté de faire croire que Russell cherchait alors à fuir le procès.[7] À cette époque, Ross reçut de la part de S.F. Washington, le conseiller de l'accusation, un marché: Russell acceptait de laisser tomber les poursuites si Ross formulait des excuses; ce dernier répondit qu'il préférait encore une lourde amende ou la prison. Ross fut autorisé à faire venir Russell à témoigner et à cette fin, lui écrivit une lettre datée du 18 février 1913 le pressant de venir à la prochaine audition fixée au 28 février.[10] La lettre fut ignorée jusqu'à ce que la Cour du comté émette un ordre permettant à une commission de se rendre à Brooklyn pour soumettre Russell à un contre-interrogatoire. Russell écrivit alors au procureur de la Couronne pour l'avertir qu'il viendrait. Il vint en effet et fut auditionné lors d'un contre-interrogatoire qui dura environ cinq heures.[11]

À son retour à Brooklyn, Russell envoya une lettre datée du 19 mars à Ross l'informant de ceci: "Si vous vous excusez de votre erreur de parcours, m'assurant que vous la regrettez et que vous ferez ce que vous pourrez pour corriger les fausses impressions ainsi mises en avant, j'accepterai les excuses et cesserai une action légale contre vous immédiatement".[12] Selon Ross, étant donné que W.R. Bradlaugh, éditeur de The Christian's Armoury, 70 King Cross Road, Londres, publia un article de dénonciation de Russell, ce dernier parvint à "extorquer" des excuses "sous d'extrêmes pressions et des menaces, le peu de temps (seulement quatre jours pour la défense pour préparer le cas), la distance pour amener des témoins et le coût des litiges forçant Bradlaugh à publier dans trois numéros de son journal une correction, une rétractation et des excuses". Toutefois, dans les deux jours, l'avocat de la défense prit connaissance des faits qui auraient rendu la rétraction nulle et non avenue. Bradlaugh publia ensuite tous les faits sur cette affaire, retirant concrètement ses excuses. Une démarche identique de Russell conduisit à des excuses de la part du journal religieux américain The Megaphone.[12] Ross, en réponse à la lettre de Russell, écrivit à ce dernier: "À mon retour en ville aujourd'hui, j'ai trouvé votre lettre du 19 mars m'attendant. J'ai pris bonne note de son contenu et en réponse je souhaite dire que je n'ai pas d'excuses à offrir et pas de promesse à faire quant au futur et que j'attends paisiblement la décision de la Cour canadienne de droit".[13]

Le même mois, la Cour supérieure de l'Ontario soumis la plainte à l'appréciation d'un Grand Jury. Au cours de l'interrogatoire du 17 mars 1913, Russell déclara qu'il avait fréquenté l'école publique pendant seulement sept ans, et qu'il avait quitté celle-ci quand il avait environ quatorze ans. Russell admit qu'il ne savait rien du latin et de l'hébreu, et qu'il n'avait jamais pris de cours de philosophie ou de théologie, et qu'il n'avait jamais fréquenté les écoles d'enseignement supérieur. Les journaux de Hamilton et Toronto signalèrent les allégations faites par Ross, mais ne formulèrent pas d'accusation d'inconduite de la part de Russell, et critiquèrent Ross pour son comportement personnel et son attitude non professionnelle.[14][15] Finalement, la plainte fut rejetée, classée sans suite car le jury estima que rien, dans le contre-interrogatoire de Russell, ne la justifiait. Ross dit avoir été très déçu que cette décision ait empêché à la défense de produire ses témoins — au moins 50, dont Maria Russell,[8] car selon lui, certains faits sur Russell auraient pu être rendu accessibles au public.[13] Rutherford estima que le jury n'avait pas le choix de statuer différemment puisque, selon la Cour, le cas devait montrer qu'il pouvait engendrer une "rupture de la paix publique au Canada" pour être jugé recevable, ce qui pouvait difficilement être le cas puisque Russell et Ross vivaient à de grandes distances l'un de l'autre; toutefois, la Cour déclara que les parties avaient la possibilité de porter l'affaire sur le plan civil pour des dommages, ce que Russell ne fit pas car Ross était "irresponsable financièrement" et ne pourrait pas être contraint à publier une rétraction.[7]

Quoi qu'il en soit, en examinant la transcription du procès, on s'aperçoit que les réponses de Russell ont été vraiment peu sophistiquées, témoignant de son manque d'érudition, ce qui laisse à penser que soit Rutherford n'a pas suffisamment entraîné Russell, soit ce dernier n'a pas suivi les conseils qui lui ont été donnés, ce qui, dans les deux cas, a desservi Russell.[16]

Nouvelle accusation de Ross

Par la suite, Ross publia une deuxième version de sa brochure désormais intitulée Some Facts and More Facts about the Self-Styled 'Pastor' Charles T. Russell, comprenant la version originale à laquelle s'ajoutait son propre récit des événements concernant le procès. Dans cette deuxième partie, Ross affirma que Russell s'était parjuré lors de son contre-interrogatoire, notamment au sujet de sa connaissance du grec. En réponse à ces accusations, Russell déclara au travers de diverses sources imprimées et publiques qu'il n'avait jamais revendiqué une quelconque connaissance de la langue grecque (voir plus bas), mais simplement qu'il connaissait l'alphabet. Rutherford considéra que cette deuxième brochure de Ross contenait des "mensonges et de fausses déclarations non atténués de faits" et, "sélectionnant là et ici des paragraphes isolés des registres de la cour, [Ross] les a tordus, y ajouta, les déforma et les fit paraître tout à fait différents de leur sens véritable".[7][17]

Ainsi, après le procès, Ross écrivit que Russell s'était parjuré à plusieurs reprises lors du contre-interrogatoire. Au sujet de ses connaissances en grec, Ross rapporta les propos suivants qui se contredisaient (Q=question par l'avocat Staunton, R=réponse de Russell):[18]

  • Q: Savez-vous le grec?
  • R: Oh oui.
(...)
  • Q: Êtes-vous familier avec la langue grecque?
  • R: Non.

Et aussi:[19]

  • Q: Vous ne prétendez pas, alors, avoir fait des études, de latin?
  • R: Non, Monsieur.
  • Q: Ni de grec?
  • R: Non, Monsieur.

De même, au sujet de son ordination chrétienne, Ross releva les apparentes contradictions suivantes:[20][21]

  • Q: Est-il vrai que vous n'avez jamais été ordonné?
  • R: Ce n'est pas vrai.
(...)
  • Q: Maintenant, vous n'avez jamais reçu une ordination par un évêque, un ecclésiastique, un presbytère, un conseil ou par n'importe quel ministère d'hommes vivants?
  • R (après une longue pause): Je ne l'ai jamais été.

De même, selon Ross (qui toutefois ne fournit pas les propos directs), Russell aurait aussi juré que lui et son épouse n'étaient pas divorcés, et que la cour ne lui avait pas accordé une pension alimentaire, avant d'admettre le contraire lors du contre-interrogatoire.[22] D'une manière générale, selon Ross, Russell aurait exprimé de puissants démentis à ses accusations de diffamation, sauf sur le sujet du "blé miraculeux", pour lequel Russell déclara qu'il y avait "une parcelle de vérité, juste un grain de vérité dans un sens".[23]

L'accusation faite par Ross selon laquelle Russell se serait parjuré lors du procès a été reprise de nombreuses fois, à tel point qu'elle constitue l'une des controverses fréquemment mises en avant pour discréditer Russell. Certains critiques, dont les auteurs Walter Martin, Gérard Hébert et Ken Guindon, ont discuté de ce sujet tout en s'appuyant sur la version de Ross. Guindon écrivit que "Russell se fit piéger par son propre témoignage",[24] et Hébert parla même d'une "série de parjures" de la part de Russell lors de l'interrogatoire.[25]

Pertinence de l'accusation de parjure

Pour se faire une idée de la pertinence des autres accusations de Ross, voir articles détaillés Blé miraculeux, Séparation légale des époux Russell, Richesse de Russell

Comme le note l'ex-Témoin Poul Bregninge, qui a étudié le sujet, l'attitude de Ross était d'une manière générale "résolument critique, voire haineuse" et "assez peu chrétienne" envers Russell qu'il appelait son ennemi public numéro un, et donc le révérend était peu objectif, ce qui ne l'a pas empêché de réussir à convaincre du bien-fondé de ses accusations; toutefois, sa brochure Some Facts and More Facts about the Self-Styled "Pastor" Charles T. Russell reste une source majeure d'information sur le procès qui s'ensuivit.[26]

Malgré la répétition de l'accusation de parjure présentée comme une réalité, l'historien James Penton écrivit que, dans cette histoire, "c'était Ross, non Russell, qui portait un faux témoignage"; en effet, dans la deuxième version de sa brochure, "Ross déforma les propos de son avocat lorsqu'il demanda à Russell s'il 'connaissait le grec'", alors qu'en réalité il lui avait demandé dans un premier temps si c'était l'alphabet grec qu'il connaissait, à quoi Russell avait répondu "oui", sans faire d'autres prétentions sur sa connaissance de cette langue. Ainsi, "Ross déforma la vérité".[27]

En effet, la transcription du procès se lit ainsi:[28]

  • Q: Est-ce que vous connaissez l'alphabet grec?
  • R: Oh oui.
  • Q: Pourriez-vous me dire correctement les lettres si vous les voyiez?
  • R: Certaines d'entre elles; je pourrais faire une erreur sur certaines d'entre elles.
  • Q: Me diriez-vous les noms de celles en haut de la page, la page 447 que j'ai ici?
  • R: Eh bien, je ne sais pas si j'en serai capable.
  • Q: Vous ne pouvez pas me dire quelles sont ces lettres? Regardez-les et voyez si vous les connaissez.
  • R: Ma façon... [il fut interrompu à ce moment et ne fut pas autorisé à s'expliquer]
  • Q: Êtes-vous familier avec la langue grecque?
  • R: Non.

Ainsi, comme le fit remarquer le sociologue italien Massimo Introvigne, "une lecture attentive des sources — rarement consultées par ceux qui, pendant des années, ont répété la version la plus courante de l'affaire — montre qu'en réalité l'avocat de Ross avait simplement demandé à Russell (et avait reçu une réponse affirmative), s'il connaissait l'alphabet grec".[29] Par exemple, Hébert se basa entièrement sur Ross pour évoquer ce procès.[25] Il semble toutefois que la transcription de l'audition soit difficile à se procurer, comme en témoignait le Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque dans l'un de ses journaux en 1975: "Nous avons cherché en vain, comme l'ont fait de nombreuses autres personnes, à nous procurer une copie de l'audition pertinente de la cour de Hamilton. Pour certaines raisons inexpliquées, aucune n'est valable. En réponse à notre demande de copie du principal greffier de la cour de Hamilton, nous reçûmes une lettre enregistrée d'un juge de paix pour la province d'Ontario, qui donnait un bref rapport du tribunal de police de Hamilton mais rien de plus, et qui déclarait qu'elle contenait tous les détails de l'instruction qu'il avait pu déterrer en cette matière durant les 40 dernières années".[30]

Dans leur livre critique Jehovah of the Watchtower — du moins, dans la version révisée de 1974 de leur livre —, Walter Martin et Norman Klann s'appuyèrent sur les accusations de la brochure de Ross tout en citant l'exacte transcription du procès;[31] le deuxième livre de Martin, Kingdom of the Cults, rapporte également l'exacte transcription des propos, puisque l'auteur dit lui-même l'avoir prise "d'une copie se trouvant aux quartiers généraux de la secte à Brooklyn".[28] Ainsi, malgré la rectification, certains — incluant également Alan Rogerson qui rapporte l'exacte demande de l'avocat, à savoir si Russell connaissait l'alphabet grec — estiment que ce dernier s'est malgré tout parjuré par le fait qu'il fut incapable de déchiffrer les lettres quelques instants après, lorsqu'on lui montra la page 447 du Nouveau Testament en grec de Westcott et Hort.[32]

Il est vrai que Russell affirma connaître l'alphabet grec, mais n'identifia pas les lettres, selon la transcription du procès. Toutefois, comme le note James Parkinson en se basant sur une thèse non publiée de l'ex-Témoin suédois Ditlief Felderer, "Russell fut interrompu à ce moment et ne fut pas autorisé à s'expliquer". On ne sait même pas s'il eut le temps de voir le Nouveau Testament que l'avocat lui présentait; en conséquence, on ne peut pas juger si sa prétention de connaître les lettres grecques était véridique ou pas.[33] Bregninge estime néanmoins que, même si Russell a répondu sans intention de tromper, il devait bien comprendre alors l'enjeu des questions dans le contexte d'un tribunal, et que lorsqu'on lui demandait s'il connaissait le grec ou l'alphabet grec, il s'agissait manifestement de savoir s'il avait étudié cette langue, et non d'en connaître quelques rudiments.[34]

Concernant l'accusation selon laquelle Russell se serait parjuré sur la question relative à son ordination, celle-ci est récusée par l'historien Timothy White, car comme il l'écrivit après avoir considéré la transcription du procès, ce qui est interprété comme un parjure était "simplement une question de différence sur l'"ordination" [telle qu'elle comprise par] Russell et [par] l'avocat de Ross".[35] En effet, Russell estimait que son ordination venait "de Dieu", selon le "modèle biblique", ne nécessitant pas l'approbation confessionnelle, et que son élection annuelle comme "pasteur" par plus de 500 congrégations dans le monde entier faisait de lui quelqu'un d'"ordonné", ou choisi, pour être ministre de l'Évangile.[36]

De plus, les récits ultérieurs, qui se basaient bien souvent sur le compte rendu fourni par Ross dans sa brochure, prétendirent que Russell "avait été trouvé coupable des charges faites contre lui".[37] En réalité, il n'y avait pas de charge contre Russell dans le cas de ce procès puisque c'était lui qui avait poursuivi Ross en justice.[4] Enfin, l'idée qui se dégageait de la brochure de Ross était que Russell avait été reconnu coupable de parjure par la cour, mais la réalité était que ce ne fut pas le cas puisque la cour se contentait d'estimer si la demande de Russell (c'est-à-dire la poursuite contre Ross au motif de diffamation) était recevable ou pas. Cette allégation n'était en fait qu'une interprétation personnelle de Ross des événements déjà eux-mêmes déformés.

Il reste toutefois que Russell n'a pas réussi à démontrer la fausseté des allégations présentées par le révérend dans sa première brochure puisqu'il n'a pas pu prouver leur caractère diffamatoire, bien que les accusations de Ross soient manifestement amplifiées et le langage particulièrement véhément. Comme l'écrivit l'historien Bernard Blandre, "les propos de Ross n'ayant donc rien de diffamatoire, Russell perdit son procès".[38] À propos de cette fin de non recevoir par la justice de la requête de Russell, ce qui donne à penser que tout ce que disait Ross était fondé, la Watch Tower déclara: "En vertu de la pratique juridique de l'Ontario, seul le procureur de la Couronne est autorisé à prendre la parole devant le grand jury. Nous ne savons pas comment la cause lui fut présentée, ni ce qui l'incita à la rejeter. Aucun jugement ne fut jamais prononcé concernant le bien-fondé de cette cause".[4]

Réponse de Russell

Selon l'auteur Fredrick Zydek qui se base sur les propos d'un Étudiant de la Bible âgé de Winnipeg, au Canada, une rumeur affirmait qu'après son audition, Russell aurait dit à son avocat: "Je suis prêt à parier que nous pouvons trouver un certain nombre de balayeurs de rue à Athènes qui savent lire et écrire le grec, mais qui n'ont pas le mérite d'un talent d'un penny quand il s'agit de l'interprétation biblique".[39]

En 1914, un adepte du nom de E.J. Cowards fit publier la réponse de Russell à l'une de ses lettres dans le journal The Port-of-Spain Gazette, à Trinidad. Cette initiative était motivée par un désir de donner aux Étudiants de la Bible des idées pour répondre aux accusations; de plus un fidèle de la Grenade avait rapporté à Cowards que certains membres proéminents de la dénomination des Frères de Plymouth faisaient circuler la brochure de Ross, bien que peu l'achetaient en raison de son coût (10 cents). Voici la lettre de Russell:[40]

"Je suis assez familier avec le laïus diffamatoire publié par le révérend J.J. Ross. Au Canada, ils ont seulement deux lois régissant la diffamation. Sous l'une, le falsificateur peut être puni par l'évaluation des dommages et de l'argent. En vertu de l'autre, la diffamation criminelle, il est sujet à l'emprisonnement. J'ai engagé une poursuite contre le Rév. Ross en vertu de l'acte criminel, sur les conseils de mes avocats, parce que, comme il n'a pas de propriété, une action pour dommages-intérêts ne l'intimiderait pas, ni ne l'arrêterait. Le tribunal inférieur le reconnut coupable de diffamation. Mais quand l'affaire alla devant le second juge, celui-ci en appela à un précédent anglais, dans lequel il fut jugé que la diffamation criminelle ne fonctionnait que dans un cas où le jury estimait qu'il y avait danger d'émeutes ou de violences. Comme il n'y avait pas de danger que moi-même ou les amis recourent à des émeutes, l'affaire a été rejetée. Je pouvais encore apporter mon action pour des dommages financiers, mais cela m'aurait été coûteux et impuissant à l'égard du Rév. Ross.

"Cependant, il est en train d'avoir des problèmes. Depuis qu'il a commencé à m'attaquer, il a divisé les deux congrégations baptistes, l'une à Toronto, l'autre à Hamilton. La dernière fois que j'ai entendu parler de lui, il était à London, Ont., Et de nouveau en difficulté avec sa congrégation. Un esprit de mensonge est assurément un boomerang.

"Concernant mon éducation en grec et en hébreu: Non seulement je ne prétend pas avoir une connaissance très particulière de l'une ou l'autre langue, mais je prétends que pas un seul ministre sur un millier est soit un érudit en hébreu ou en grec. Être en mesure de préciser quelques mots grecs n'a pas de valeur terrestre. Ni il n'est nécessaire d'étudier plus ces langues, afin d'avoir une connaissance de la Bible. Nos amis presbytériens ont sorti à grands frais Analytical Hebrew, Chaldaic, Greek and English Lexicon Concordance de Young, que n'importe qui peut procurer. Et nos amis méthodistes ont publié une œuvre similaire - Analytical Concordance and Lexicon de Strong. Et il y a une encore plus ancienne intitulée Englishman's Hebrew, Chaldaic, Greek and English Lexicon and Concordance. En outre, Greek Lexicon de Liddell et Scott est une autorité standard. Leurs prix ne sont pas au-delà de la portée de l'homme moyen. Par ces travaux, l'information scientifique en rapport avec le texte original de la Bible peut être obtenu. J'ai ces œuvres, toutes les quatre, et les aient utilisées fidèlement. Très peu de professeurs de collège, même, se risqueraient à donner une traduction critique de n'importe quel texte de l'Écriture, sans consulter ces œuvres mêmes de référence, qui sont la norme. Simplement apprendre à lire le grec et l'hébreu, sans un cours de six ans dans leurs grammaires est plus susceptible d'entraver que d'aider dans l'étude de la Bible; loin de mieux acquérir la connaissance reconnue à laquelle j'ai fait allusion.

"En outre, je vous rappeler les nombreuses traductions de la Bible qui existent encore aujourd'hui — toutes très bonnes. Je les ai toutes t les juger utiles dans la comparaison dans l'étude d'un texte — l'une donnant parfois une pensée qu'une autre ne peut pas. L'autre jour, par curiosité, j'ai compté des bibles dans différentes traductions, etc, dans mon étude et j'ai trouvé que j'en ai 32.

(...)

"Et quant à la manière dont j'ai obtenu mon éducation - il me semble de peu de conséquence. J'en ai assez de servir mes propres buts, et, apparemment, trop à plaire le Rév. Ross et d'autres de son genre, qui, ne sachant pas comment répondre à mes enseignements théologiques, ne tentent pas du tout de le faire, mais se contentent de m'accuser d'ignorance. Comme je lisais ses calomnies infâmes, je pensais à ce que le Nouveau Testament dit de Saint Pierre et Saint Jean. Ils étaient si terriblement ignorants que tous les gens s'aperçurent qu'ils étaient "des hommes ignorants et illettrés." S'ils vivaient aujourd'hui, je suppose que le pasteur Ross et Cie seraient après eux pour les démasquer comme n'ayant pas été ordonnés par les baptistes et ne sachant rien de toute façon.

[La suite n'a pas été publiée dans le journal]

"Je n'ai pas besoin de pas vous dire combien absurdement fausses sont les accusations du Rév. Ross en rapport avec mon ordination, mais vraiment, il semble étrange de voir comment peu de gens utilisent leurs facultés de réflexion sur ces questions — combien quelques-uns qui liraient les déclaration du Rév. Ross verraient leur absurdité. Par exemple, il est un baptiste et a été autorisé ou ordonné par les baptistes — pas par les méthodistes, les presbytériens, les luthériens, les catholiques ou les épiscopaliens. Est-ce qu'un épiscopalien reconnaîtrait l'ordination du Rév. Ross? Sûrement pas! Est-ce qu'un catholique reconnaît son ordination? Bien sûr que non. Ordination signifie simplement autorisation. Les catholiques autoriseront ou ordonneront, seulement ceux qui appartiennent à leur foi. Les baptistes ordonneront, ou autoriseront, seulement ceux qui sont baptistes. Quelle folie, donc, de parler de l'ordination de leur point de vue! Mais l'ordination de mon point de vue, du point de vue biblique, le point de vue d'un nombre croissant d'étudiants de la Bible dans tout le monde, est différent. Il s'agit d'une ordination divine. Mais nos amis baptistes et nos amis méthodistes diraient qu'ils reconnaissent aussi l'ordination de la Bible, qu'ils ne sont pas seulement dépendants les uns des autres. Mais nous mles mettons au défi de prouver qu'ils aient jamais eu une ordination divine ou qu'ils y aient jamais penser. Ils ne font que penser à une ordination sectaire, ou autorisation, chacun de sa propre secte ou parti.

(...)

"Qu'est-ce donc que l'ordination appropriée d'un ministre de Jésus-Christ, et comment peut-elle être obtenue, selon la Bible? Nous répondons que l'ordination de Dieu, ou autorisation, d'un homme à prêcher est par l'impartation de l'Esprit Saint sur lui. Celui qui a reçu le Saint-Esprit a reçu le pouvoir et l'autorité d'enseigner et de prêcher au nom de Dieu. Celui qui n'a pas reçu le Saint-Esprit n'a pas l'autorité divine ou la sanction à sa prédication. En d'autres termes, il est n'est pas ordainé au plus haut, plus vrai sens de ce mot.

"Quel est le secret de l'opposition et de la calomnie qui est élévée contre moi et contre tous ceux qui, comme moi, sont étudiants de la Bible? Il y a de la malice, de la haine, de l'envie, des querelles, de la part de ceux qui en sont encore à étreindre l'absurdité de l'âge des ténèbres et qui négligent la vraie étude de la Bible. Ils voient que leur influence est en déclin. (...)"

Voir aussi

Ressources sur le sujet

Références

  1. Arrowup.png Ross, 1913, p. 7
  2. Arrowup.png Ross, 1913, p. 6
  3. Arrowup.png Ross, 1913, pp. 4-6
  4. 4,0, 4,1 et 4,2 WTBTS (1979), Annuaire des Témoins de Jéhovah, Watch Tower Bible & Tract Society, p. 93
  5. Arrowup.png Bregninge, 2013, p. 90
  6. 6,0, 6,1 et 6,2 Ross, 1993, p. 9
  7. 7,0, 7,1, 7,2, 7,3 et 7,4 Rutherford, 1915, p. 31
  8. 8,0, 8,1 et 8,2 The Brooklyn Daily Eagle (anglais), 11 janvier 1913, ""Pastor" Russell Loses Libel Suit"
  9. Arrowup.png Ross, 1913, p. 10
  10. Arrowup.png Ross, 1913, pp. 11,12
  11. Arrowup.png Ross, 1913, p. 13
  12. 12,0 et 12,1 Ross, 1913, p. 14
  13. 13,0 et 13,1 Ross, 1913, p. 15
  14. Arrowup.png The Hamilton Spectator (anglais), 9 décembre 1912; 7 février et 17,18 et 22 mars 1913
  15. Arrowup.png The Toronto Globe, 18 mars 1913
  16. Arrowup.png Bregninge, 2013, p. 91
  17. Arrowup.png Rutherford, 1915, p. 34
  18. Arrowup.png Ross, 1913, p. 18
  19. Arrowup.png Penton, James M. (1976) (anglais), Jehovah's Witnesses in Canada: Champions of Freedom of Speech and Worship, Toronto: Macmillan of Canada, XI, cité par WTBTS (1979), Annuaire des Témoins de Jéhovah, Watch Tower Bible & Tract Society, p. 93
  20. Arrowup.png Ross, 1913, pp. 19,20
  21. Arrowup.png Martin, 2003, p. 56
  22. Arrowup.png Ross, 1913, p. 20
  23. Arrowup.png Ross, 1913, p. 17
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  30. Arrowup.png Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque, 1975
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