Sang
Autres actions
Le refus des transfusions sanguines est, depuis 1945, la règle la plus connue des Témoins de Jéhovah, et celle qui a eu les conséquences les plus graves. La Société Watch Tower l'appuie sur l'interdiction biblique de « manger » le sang et sur le décret des apôtres demandant de « s'abstenir du sang »[1][2]. À partir de 1961, accepter une transfusion fut un motif d'exclusion[3]. Des adeptes, dont des enfants, sont morts après avoir refusé une transfusion, et des tribunaux de nombreux pays ont eu à trancher entre la liberté religieuse et la protection de la vie[4].
La règle a pourtant beaucoup varié, en particulier sur les fractions du sang. En 2026, le Collège central a laissé à la conscience de chacun l'usage de son propre sang, puis celui des quatre composants principaux du sang d'un donneur. Seule la transfusion de sang total reste interdite[5]. Le détail des changements figure dans l'article Chronologie de la doctrine sur les transfusions sanguines.
Les fondements bibliques invoqués
La Société Watch Tower s'appuie sur trois passages : l'ordre donné à Noé de ne pas manger la chair avec son sang (Genèse 9:4), l'interdit de la Loi de Moïse (Lévitique 17:10-14) et la lettre des apôtres demandant aux chrétiens non juifs de « s'abstenir du sang » (Actes 15:28-29)[6][7].
Ces lectures sont contestées. Raymond Franz, ancien membre du Collège central, estime qu'« il n'existe aucun rapport réel ni aucun véritable parallèle » entre l'interdit de manger le sang d'un animal abattu et l'usage du sang dans une transfusion[8]. Tony Wills rappelle que Charles Taze Russell tenait le décret des apôtres pour une mesure temporaire. Selon Russell, ce décret devait faciliter la vie commune entre chrétiens d'origine juive et non juive, et Paul montrait en 1 Corinthiens 8:4 que la viande offerte aux idoles, mentionnée dans le même décret, ne souillait pas celui qui la mangeait en connaissance de cause. Pour Wills, le Collège central n'a jamais répondu à cet argument et s'est contenté de l'écarter[9]. Le linguiste norvégien Rolf Furuli, dans un livre sur sa « religion bien-aimée » très critique envers le Collège central, juge pour sa part que seul le sang total est visé par Actes 15:29, et qu'aucune fraction, globules compris, n'est interdite[10].
La naissance de l'interdit (1921-1945)
1921-1930 : pas d'interdit du sang
En 1921, La Tour de Garde commente le décret des apôtres d'Actes 15:28-29, le seul texte du Nouveau Testament qui interdit le sang. Elle en donne la lecture des commentateurs chrétiens : un « sage compromis », destiné à permettre aux convertis d'origine juive et païenne de partager les mêmes repas, dans l'esprit de Paul pour qui rien n'est impur en soi[11]. C'était déjà la lecture de Charles Taze Russell[12]. Le numéro du 15 décembre 1927 évoque l'ordre donné à Noé de ne pas manger le sang, mais sous la forme d'un récit, sans consigne au lecteur : le sujet de l'article est le sang versé par le meurtre et la guerre[13].
1930-1938 : l'interdit alimentaire est posé, puis imposé aux fidèles
Le 1er novembre 1930, à propos de l'alliance conclue avec Noé, La Tour de Garde pose la règle. Dieu a permis de manger la chair, mais non le sang, car « le principe de vie est dans le sang ». Elle ajoute que c'est « une violation de l'alliance de tuer des animaux par sport ou par plaisir, ou d'en manger le sang »[14].
Le premier à appliquer l'interdit du sang à la médecine n'est pas La Tour de Garde, mais Clayton Woodworth, rédacteur en chef de L'Âge d'Or et adversaire acharné des vaccins[15][16]. Trois mois après la règle de 1930, le 4 février 1931, il publie l'article d'un lecteur de Virginie, Charles A. Pattillo : « Le caractère sacré du sang humain — pourquoi la vaccination est contraire aux Écritures ». Son éditorial y salue « un point de vue entièrement nouveau »[17]. Le raisonnement est le suivant : puisqu'on ne doit pas manger le sang des bêtes, on ne doit pas non plus faire entrer dans les veines de l'homme des sérums tirés du sang de veaux ou de chevaux[18]. Pour la première fois, l'interdit ne vise plus ce que l'on mange, mais ce que l'on fait entrer dans le sang par une piqûre. Woodworth y trouve un appui biblique pour sa lutte contre les vaccins. L'Âge d'Or n'engageait pas la doctrine, qui était fixée par La Tour de Garde. Mais c'est ce même passage du « manger » à « faire entrer dans le sang » que La Tour de Garde fera en 1945 contre la transfusion.
La transfusion, elle, n'est pas en cause. La même année, L'Âge d'Or signale sans commentaire que 8 000 New-Yorkais vivent de la vente de leur sang pour des transfusions[19]. La question ne se pose qu'après l'ouverture, en 1937 à Chicago, de la première grande banque de sang[20].
Le 1er décembre 1938, dans l'article « L'alliance éternelle » (« Everlasting Covenant »), La Tour de Garde déclare la loi sur le sang applicable à tous les fidèles, au « reste » comme aux « Jonadabs ». Elle s'appuie sur Actes 15, présenté désormais comme une obligation permanente : le « compromis » de 1921 est devenu une loi[21].
1938-1944 : un interdit contesté, une transfusion encore louée
L'article de décembre 1938 reconnaît lui-même que « certains lecteurs » contestaient déjà la règle, à propos de la chasse « pour le sport »[22]. Le 15 février 1939, la rubrique du courrier des lecteurs répond à un lecteur qui avait contesté point par point l'article « L'alliance éternelle ». Un frère de sa congrégation soutenait que ces lois ne valaient que pour Israël, et demandait si le porc était impur. La revue répond que les règles du pur et de l'impur ne concernent que les Juifs, et que le jambon et le lard sont permis ; l'interdit du sang, lui, vaut pour tous, car l'étranger qui vivait en Israël y était déjà soumis[23].
Selon Wills, Joseph Rutherford ne s'est jamais prononcé contre la transfusion, et le seul passage de ses écrits qui l'évoque lui paraît plutôt favorable[24]. En décembre 1940, Consolation rapporte comme un exploit le sauvetage d'une femme qui s'était tiré une balle dans le cœur, pendant lequel un médecin donna « un litre de son sang pour une transfusion »[25].
À Ravensbrück, sur 275 Témoins du camp, 25 seulement suivent une codétenue qui refuse le boudin, d'après Margarete Buber-Neumann[26]. Penton écrit que les Témoins acceptaient « généralement » l'interdit de manger du sang[27] : ces témoignages nuancent ce constat.
La Tour de Garde du 1er décembre 1944 traite des devoirs de l'« étranger » dans l'ancien Israël, qu'elle applique aux Témoins d'aujourd'hui. Au paragraphe 32, une incise précise que l'étranger « avait l'interdiction de manger ou de boire du sang, que ce soit par transfusion ou par la bouche »[28]. La phrase est au passé, et elle est anachronique : l'ancien Israël ne connaissait pas la transfusion. Chaque autre devoir de l'étranger est développé dans l'article ; celui-ci tient en une incise, sans justification. C'est pourtant ce passage que la Société désignera en 1975 comme le point de départ de sa position[29].
1945 : l'interdiction
La Tour de Garde du 1er juillet 1945 pose la consigne dans l'article d'étude « Inébranlables pour le vrai culte », à la section « La sainteté du sang » (p. 198-201)[30][31]. Pour donner à cette règle l'apparence d'un enseignement ancien, l'article s'ouvre sur un renvoi au numéro du 15 décembre 1927 : ce numéro aurait déjà rappelé au « peuple consacré » l'ordre divin de ne manger ni boire de sang.
Le numéro de 1927 ne dit pas cela. Il traite du sang versé par le meurtre et la guerre, et ne mentionne le sang consommé que dans un récit sur Noé, à propos des animaux[32]. L'article de 1945 le transforme sur trois points :
- un récit sur Noé devient un commandement adressé aux fidèles d'aujourd'hui ;
- « manger » devient « manger ni boire », ce qui prépare l'assimilation d'une perfusion à une boisson ;
- le sang des animaux tués pour la nourriture devient « le sang », sans préciser l'espèce, ce qui ouvre la voie au sang humain.
L'extension au sang humain ne repose sur aucun verset : l'article l'obtient par un raisonnement, si le sang des animaux est à ce point sacré, celui de l'homme l'est davantage[33].

Rien dans les versets cités ne dit qu'une perfusion équivaut à un repas. Pour franchir ce pas, l'article s'appuie sur une phrase de l'Encyclopedia Americana (édition révisée de 1929, vol. 4, p. 113 ; la même notice figure déjà, à la même page, dans l'édition de 1924) : la transfusion serait « une voie plus rapide et plus courte » que les aliments pour nourrir un corps affaibli[34].
Or, dans l'encyclopédie, cette phrase ne donne pas l'avis des médecins de l'époque. Elle se trouve dans un paragraphe sur l'histoire de la transfusion, et rapporte ce que croyaient les médecins du XVIIe siècle, qui pensaient aussi que la transfusion pouvait rajeunir ou guérir la folie. Quelques lignes plus loin, l'encyclopédie présente la transfusion moderne pour ce qu'elle est : un soin donné après une hémorragie, qui selon elle a une « valeur inestimable »[35].
Grâce au renvoi à 1927, la règle de 1945 passe pour un rappel et non pour une nouveauté ; les publications suivantes continueront de faire remonter la position des Témoins à 1927.
La règle fut adoptée sous la présidence de Nathan Knorr, d'abord sans sanction : pendant longtemps, la Société ne recommanda pas d'exclure celui qui acceptait une transfusion[36]. Elle n'était pas encore bien comprise. Alexander Macmillan, alors dirigeant de la Société, raconte que des Témoins emprisonnés aux États-Unis refusaient le vaccin parce qu'ils le jugeaient « semblable aux transfusions de sang ». Il leur répondit qu'un vaccin n'a rien d'une transfusion, et qu'il s'était lui-même fait vacciner[37]. Le numéro néerlandais de Consolation de septembre 1945 affirmait encore que Dieu n'avait jamais interdit les transfusions.
Le contenu de l'interdiction au fil du temps (1945-2026)

En 1945, la consigne tient en une règle : ne pas manger le sang, ni le faire entrer directement dans le corps, qu'il soit animal ou humain[38]. Tout le reste a été fixé ensuite, au fil des progrès de la médecine et des questions des lecteurs : les fractions du sang, le sort du sang retiré du corps pendant une opération, les usages hors des soins, et les sanctions. Le tableau ci-contre en résume l'évolution, technique par technique.
1946-1953 : la transfusion assimilée à un repas
En 1951, La Tour de Garde répond à un lecteur qui doutait qu'une transfusion revienne à manger du sang. À l'hôpital, écrit-elle, on nourrit un malade par la bouche, par le nez ou par les veines : celui qui reçoit une transfusion « mange » donc le sang « par ses veines »[39]. Le même numéro étend l'interdit au sang humain comme animal, aux chrétiens comme aux Israélites, et même au sang d'un donneur qui ne meurt pas[40].
1954-1960 : les premières précisions
En 1954, Réveillez-vous ! rangeait la gammaglobuline dans la même catégorie que la transfusion[41]. En août 1958, La Tour de Garde écrivait encore qu'un Témoin « n'est pas exclu pour avoir accepté volontairement une transfusion sanguine »[42]. Le mois suivant, la Société changea d'avis sur les fractions : il ne semblait « pas nécessaire » de placer les sérums et les fractions comme la gammaglobuline dans la même catégorie que la transfusion, « bien que nous l'ayons fait par le passé ». La Bible n'interdisant le sang que comme nourriture, leur usage devenait « une question de jugement personnel ». La même réponse ajoutait que Dieu n'avait pas voulu que l'homme « contamine son sang » par des vaccins, des sérums ou des fractions[43].
La chirurgie moderne fait sortir le sang du corps : pour le filtrer, l'oxygéner, le diluer ou le récupérer pendant l'opération. La Société a dû se prononcer sur chacune de ces techniques, sans autre texte biblique que l'ordre de « verser » à terre le sang retiré d'un corps. En 1959, elle interdit de faire prélever son sang, de le conserver et de se le faire réinjecter. Elle admit en revanche qu'un sang perdu pendant une opération soit « immédiatement » renvoyé dans le corps, ou qu'il passe par un appareil qui contourne un organe le temps de l'intervention. Le sang d'autrui ne devait pas servir à « amorcer » l'appareil[44].
1961-1971 : l'exclusion et la multiplication des interdits
En janvier 1961, la même revue qui écrivait trois ans plus tôt qu'on n'excluait pas pour une transfusion déclara que, « selon la loi de Moïse », celui qui reçoit une transfusion « doit être retranché du peuple de Dieu par l'excommunication ou l'exclusion ». Le Témoin qui se repentait après une première faute pouvait échapper à l'exclusion ; celui qui ne se repentait pas, ou recommençait, devait être exclu[45]. Accepter une transfusion devint ainsi un motif d'exclusion[46].
L'interdit sortit ensuite de l'hôpital. En novembre 1961, un aliment dont l'étiquette mentionnait de l'hémoglobine devait être évité[47]. Les Témoins durent demander aux boulangers et aux confiseurs si leur lécithine venait du soja ou du sang. Les cosmétiques tirés du sang de vache furent condamnés. Les agriculteurs Témoins ne devaient plus acheter d'engrais contenant du sang, et les propriétaires d'animaux ne devaient ni laisser un vétérinaire transfuser leur bête, ni lui donner une nourriture contenant du sang[48].
En février 1963, La Tour de Garde interdisait « tout ce qui est tiré du sang et sert à soutenir la vie ou à fortifier »[49], contredisant la réponse de 1958 sur les fractions. Penton juge que les deux positions ne se concilient « qu'au prix de la plus grande casuistique »[50]. En septembre de la même année, la revue présenta favorablement un nouveau cœur-poumon artificiel, que l'on remplissait d'eau glucosée au lieu de six à dix pintes de sang de banque[51].
Les règles accessoires se multiplièrent, et avec elles les contradictions. En 1964, La Tour de Garde laissa à la conscience les emplois au contact du sang : colle de contreplaqué, engrais, vente de boudin. Elle laissa aussi à la conscience du médecin Témoin le fait de transfuser une « personne du monde » qui le demandait, mais pas un Témoin[52]. Un acte qui valait l'exclusion au Témoin qui le recevait pouvait donc être accompli par un Témoin sur autrui.
En 1965, la revue justifia cette indulgence par la Loi de Moïse, qui permettait de vendre à l'étranger une bête non saignée (Deutéronome 14:21). Elle en étendit le bénéfice aux épiciers et aux bouchers qui vendaient du boudin aux non-Témoins. Raymond Franz relève que le boudin n'est pourtant pas de la viande d'animaux non saignés : c'est « un produit qui est fabriqué grâce à la collecte, au stockage et à la transformation du sang, des pratiques qui en toutes autres circonstances sont condamnées par la politique de la Watch Tower »[53].
1972-1980 : hémodilution, poisson et hémophiles
L'hémodilution consiste à retirer une partie du sang du patient avant l'opération, à le remplacer par un liquide de substitution, puis à le lui rendre à la fin. En 1972, Réveillez-vous ! la déclara contraire à « la Parole de Dieu », même si la poche restait reliée au patient par un tube, parce que le sang « ne circule plus » dans son organisme[54].
En 1973, la Société expliqua que le poisson n'a pas à être saigné, puisque la Loi de Moïse ne le demandait pas[55][56].
Le scandale des hémophiles (1975-1978)
Les hémophiles ne peuvent pas arrêter un saignement sans les facteurs de coagulation tirés du sang. Dans les années 1940, avant ces traitements, ils vivaient en moyenne seize ans et demi[57]. Le 22 février 1975, Réveillez-vous ! condamna ces facteurs : « les vrais chrétiens n'utilisent pas ce traitement potentiellement dangereux, et obéissent à l'ordre biblique de “s'abstenir du sang” »[58].
En privé, la règle était différente, et plus cruelle. Raymond Franz, alors membre du Collège central, raconte que les hémophiles qui interrogeaient le siège mondial ou une filiale recevaient cette réponse : accepter une injection une fois n'était pas répréhensible, car c'était un « médicament ». La recevoir plus d'une fois revenait à utiliser le sang comme un « aliment », donc à violer l'interdit biblique. Un hémophile qui s'en tenait à cette règle pouvait « saigner jusqu'à en mourir »[59].
Le Collège central changea de position le 11 juin 1975, quatre mois après l'article de Réveillez-vous !. Mais il ne publia rien. L'ancienne règle n'avait jamais été imprimée, et publier la nouvelle aurait obligé à expliquer l'ancienne. Le personnel du siège écrivit aux hémophiles dont il retrouva le nom dans ses dossiers. Il s'aperçut ensuite que beaucoup de demandes avaient été faites par téléphone, sans qu'aucune note soit gardée. Selon Franz, « si entre-temps, entre l'ancienne réglementation et la nouvelle, certains étaient décédés, ils ne le savaient pas »[60].
Le changement ne parut qu'en 1978, dans La Tour de Garde du 15 juin (édition française du 15 septembre). L'hémophilie n'y était pas nommée comme une exception : elle figurait dans une liste d'« injections de sérum » contre des maladies (diphtérie, tétanos, hépatite virale, rage, hémophilie, incompatibilité rhésus), présentée comme une question que « chacun doit résoudre personnellement »[61]. Franz observe que l'hémophilie n'est pourtant pas une maladie, mais une déficience héréditaire, et que la revue n'admettait toujours pas avoir changé de règle[62]. Penton conclut que la Société a ainsi laissé « beaucoup d'hémophiles gravement malades croire pendant plusieurs années » que l'ancien interdit tenait toujours[63].
L'autorisation elle-même contredit la doctrine. Chaque lot de facteur VIII provient du plasma de 2 500 donneurs, d'après La Tour de Garde du 15 juin 1985 ; il faut environ 100 000 litres de sang pour traiter un hémophile pendant toute sa vie. La Société autorise donc un produit dont la fabrication exige de stocker d'énormes quantités de sang, tout en interdisant à un Témoin de mettre de côté son propre sang, au motif que la Bible condamne toute conservation du sang[64].
1981-1997 : récupération du sang, comités hospitaliers, hémodilution
En 1981, l'article rédigé par les services de la Société pour le Journal of the American Medical Association fit le point. L'albumine, les immunoglobulines et les préparations pour hémophiles n'étaient « pas absolument interdites » ; le sang total, les globules rouges, le plasma, les globules blancs et les plaquettes l'étaient. Les techniques de récupération ou d'hémodilution « qui impliquent un stockage du sang » restaient refusées, mais la récupération pendant l'opération était admise si la circulation hors du corps n'était « pas interrompue »[65].
En septembre 1988, le Ministère du Royaume annonça la création, à Brooklyn, d'un nouveau service, les « Services d'information hospitaliers », chargé de superviser « 96 comités hospitaliers » aux États-Unis[66]. Ce sont les futurs comités de liaison hospitaliers.
En 1989, l'hémodilution condamnée en 1972 devint une affaire de conscience, à condition que le circuit reste relié en permanence au patient : chacun devait décider si ce sang détourné était comparable à celui qui passe dans un cœur-poumon[67].
1998-2025 : composants, fractions et « dissociation »
À la fin des années 1990, la Bulgarie refusa d'enregistrer l'association des Témoins de Jéhovah, en raison notamment de leur position sur le sang. Dans le règlement amiable préparé sous l'égide de la Commission européenne des droits de l'homme, les Témoins s'engagèrent à laisser leurs membres « recourir librement » aux services médicaux pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Penton y voit un engagement contraire à leur propre doctrine[68]. En 2000, une note interne adressée aux comités de liaison hospitaliers précisa la nouvelle règle : un Témoin baptisé qui accepte volontairement une transfusion, sans regret, montre par ses actes qu'il ne veut « plus être l'un des Témoins de Jéhovah »[69]. Il n'était plus exclu par un comité judiciaire, mais considéré comme s'étant lui-même « dissocié ». Pour l'intéressé, la conséquence restait la mise à l'écart par la congrégation[70].
En juin 2000, la Société fixa la formule qui a prévalu jusqu'en 2026 : le sang total et ses « quatre composants principaux » (globules rouges, globules blancs, plaquettes, plasma) sont interdits ; les fractions tirées de ces composants relèvent de la conscience de chacun[71]. Raymond Franz relève l'incohérence de ce partage. Le plasma est interdit, alors qu'il est fait à plus de 93 % d'eau, et que ses principaux composants (albumine, globulines, facteurs de coagulation) sont autorisés, « pourvu qu'ils soient introduits dans le corps séparément ». Il reprend une comparaison : « c'est comme si un docteur demandait à une personne de cesser de manger des sandwichs au jambon et au fromage, et qu'il dise ensuite à cette personne qu'elle a le droit de désassembler les sandwichs et de manger séparément le pain, le jambon et le fromage »[72].
En octobre 2000, la Société laissa à chacun le soin de décider comment son propre sang serait traité pendant une opération, un examen ou un traitement : hémodilution, récupération du sang (cell saver), appareils de suppléance d'un organe. La liste comprend aussi le marquage, qui consiste à prélever un peu de sang, à le mélanger à un marqueur ou à un médicament, puis à le réinjecter[73]. Seuls restent interdits le don de sang et le fait de mettre son sang de côté avant une opération, qui va « directement à l'encontre » des Écritures[74]. Ce dernier interdit a été levé en mars 2026.
En 2004, La Tour de Garde reproduisit mot pour mot la réponse de juin 2000, avec un encadré de questions à poser à son médecin[75]. Furuli note qu'en 2005, accepter du sang figurait parmi les cas de dissociation et non plus d'exclusion[76].
2026 : le choix laissé à la conscience
Les deux annonces de 2026 laissent à la conscience de chacun ce qui était interdit depuis 1945 et sanctionné depuis 1961 : son propre sang en mars, puis les quatre composants principaux du sang d'un donneur en septembre. Le 20 mars 2026, le Collège central laissa à chacun le choix de faire prélever, conserver et réinjecter son propre sang. Gerrit Lösch, membre du Collège central, déclara alors : « La Bible ne dit rien de l'usage du propre sang d'une personne dans les soins médicaux et chirurgicaux »[77]. Le 18 septembre 2026, il fit de même pour le sang d'autrui : accepter ou donner des globules rouges, des globules blancs, du plasma ou des plaquettes est une « décision personnelle » pour chaque Témoin. Le communiqué officiel précise que « les congrégations ne s'impliquent pas dans les décisions personnelles qui relèvent de la conscience individuelle ». Il maintient en revanche le refus de la transfusion de sang total, présenté comme un « enseignement fondamental » fondé sur l'ordre de « s'abstenir du sang » (Actes 15:20)[78]. Les fractions du sang (albumine, immunoglobulines, facteurs de coagulation) relevaient déjà de la conscience individuelle[79].
La Société Watch Tower présente ces décisions comme un « ajustement », dans le prolongement des positions antérieures sur les fractions[80]. Dans les faits, la portée est considérable. Le ministère sud-africain de la Santé, qui a salué une avancée « géante », estime que l'interdit restant sur le sang total ne pose « pas de difficulté importante » au regard de la pratique médicale actuelle[81]. L'AABB, association américaine de médecine transfusionnelle, demande aux hôpitaux de revoir leurs protocoles : on ne peut plus supposer qu'un patient Témoin refuse toute transfusion[82].
D'anciens Témoins soulignent ce que l'organisation ne dit pas. Pour l'ancien membre Mitch Melin, la règle a causé des « pertes de vies insensées »[83]. John Viney, ancien Témoin cité par l'association Humanists UK, refuse d'y voir une simple « clarification » : pour lui, c'est un changement qui sauvera des vies[84]. Le communiqué de septembre 2026 ne dit rien des décès survenus pendant les décennies où ces mêmes composants étaient interdits[85].
Analyse : les trois principes de la doctrine
La Société Watch Tower lit l'interdit en trois temps. Dieu l'aurait donné à Noé, donc à toute l'humanité issue de lui ; la Loi de Moïse l'aurait repris pour Israël ; les apôtres l'auraient confirmé pour les chrétiens[86]. Au mot « s'abstenir » d'Actes 15:29, elle donne un sens plus large que « ne pas manger » : il viserait tout usage du sang, et non la seule nourriture. Elle le défend par une comparaison : un homme à qui son médecin a dit de s'abstenir d'alcool n'obéirait pas s'il cessait d'en boire mais se le faisait injecter dans les veines[87]. De ces textes, les publications tirent trois principes. Elles ne les ont pas toujours respectés.
La vie appartient à Dieu
Pour la Société, le sang représente la vie, et la vie appartient à Dieu : « nul n'a le droit de prendre la vie, sauf quand Dieu le permet et de la manière qu'il prescrit »[88]. Le sang est donc lié à la mort. Dieu a permis à Noé de tuer les bêtes pour les manger (Genèse 9:3), à condition d'en verser le sang à terre, pour reconnaître que leur vie lui revient ; celui qui tuait une bête sans suivre cette règle devenait coupable de sang[89]. Dieu pouvait aussi autoriser la mort d'êtres humains : celle du meurtrier (Genèse 9:6), ou celle des peuples de Canaan, dont les Israélites ne devaient laisser vivre « rien de ce qui respire » (Deutéronome 20:16-17). Ce que l'interdit condamne, c'est la vie prise sans l'accord de Dieu.
Dans une transfusion, pourtant, personne n'est tué. La Société l'a admis dès 1951, en étendant l'interdit au sang d'un donneur qui ne meurt pas[90].
Une loi de Noé, que l'abandon de la Loi de Moïse ne touche pas
La Société rattache l'interdit à Noé plutôt qu'à Moïse. La règle donnée après le Déluge s'appliquait « non seulement à Noé et à sa famille immédiate, mais à toute l'humanité à partir de ce moment ». Les chrétiens ne sont plus soumis à la Loi de Moïse, mais cela ne change rien : Insight cite Isaac Newton, pour qui les apôtres ont dispensé les non-Juifs de la Loi tout en exceptant cette règle, plus ancienne que Moïse[91].
La Société n'a pas suivi ce principe pour le poisson. En 1973, elle dispensa de le saigner, parce que la Loi de Moïse ne le demandait pas : selon elle, les poissons propres à la consommation ne contenaient pas assez de sang pour qu'on le verse à terre et qu'on le couvre de poussière[92]. Pour échapper à une loi de Noé, elle invoque donc le silence de la Loi de Moïse, qu'elle déclare par ailleurs sans effet sur l'interdit. Penton y voit la preuve que même l'interdit de manger le sang, sur lequel repose toute la doctrine, n'est pas absolu[93]. Or la loi de Noé nomme les poissons : Dieu livre à Noé « tous les poissons de la mer » juste avant de lui interdire le sang (Genèse 9:2-4). Et l'argument du peu de sang ne vaut pas pour les grands poissons. Un thon albacore contient environ 47 ml de sang par kilo, soit près de cinq litres pour un poisson de 100 kg ; chez le germon, on a mesuré de 82 à 197 ml par kilo[94]. Les pêcheurs saignent d'ailleurs les thons à bord, une opération jugée indispensable pour le poisson destiné au sashimi[95].
Le sang sorti du corps doit être versé à terre
Le sang retiré d'un corps devait être « versé à terre comme de l'eau et couvert de poussière » (Lévitique 17:13 ; Deutéronome 12:24). La Société en a tiré en 1959 l'interdiction de prélever son propre sang, de le conserver et de se le faire réinjecter ; seul était admis le sang qui retourne aussitôt dans le corps[96]. Le sang sorti du corps devait donc ou bien être jeté, ou bien rester relié à la circulation du patient.
Elle s'en est écartée à plusieurs reprises, sans jamais le dire :
- les facteurs de coagulation, laissés à la conscience des hémophiles en 1978, sont fabriqués à partir du plasma de milliers de donneurs, prélevé et stocké en grande quantité (voir plus haut, « Le scandale des hémophiles »). La Société autorise ainsi un produit dont la fabrication exige ce qu'elle interdit au patient[97] ;
- l'hémodilution, interdite en 1972 parce que le sang mis en poche « ne circule plus », fut laissée à la conscience en 1989 si la poche restait reliée au patient[98][99]. Le procédé n'avait pas changé : seule la règle avait changé ;
- le marquage, laissé à la conscience en 2000, consiste à prélever un peu de sang, à le mélanger à un marqueur ou à un médicament, puis à le réinjecter. Ce sang sort du corps et n'est plus relié au patient : c'est exactement ce que la Société condamnait en 1959[100] ;
- en mars 2026, la conservation de son propre sang, présentée en 2000 comme allant « directement à l'encontre » des Écritures[101], fut laissée à la conscience, au motif que « la Bible ne dit rien de l'usage du propre sang d'une personne dans les soins médicaux et chirurgicaux »[102]. Les versets invoqués en 1959 n'avaient pas changé.
Les arguments médicaux dans les publications
La Société Watch Tower a toujours présenté son refus comme religieux. Ses juristes et ses auteurs ont cependant soutenu que la transfusion était souvent une mode médicale, inutile dans la plupart des cas grâce aux alternatives, et dangereuse[103]. Chryssides observe que les Témoins voient dans les risques réels de la transfusion, comme la transmission du sida, une confirmation de leur croyance plutôt que sa justification[104].
Le ton des publications s'inversa avec la doctrine. Avant 1945, L'Âge d'Or et Consolation rapportaient des transfusions réussies[105]. Après 1945, elles ne retinrent plus que les échecs et les dangers. La Tour de Garde du 15 septembre 1961 cita ainsi deux médecins selon lesquels le sang transmettrait le caractère du donneur. Pour Alonzo Jay Shadman, le sang d'une personne « est en réalité la personne elle-même » et contient ses « tares héréditaires ». Pour le chirurgien brésilien Américo Valério, « la folie morale, les perversions sexuelles, le refoulement, les complexes d'infériorité, les petits délits » suivent souvent une transfusion[106].
Les publications ont aussi présenté la mort d'enfants comme un exemple de foi. Le Réveillez-vous ! du 22 mai 1994, intitulé « Des jeunes qui mettent Dieu à la première place », portait en couverture les photos de trois enfants morts de leucémie après avoir refusé une transfusion : Adrian Yeatts, 14 ans, à Terre-Neuve, Lisa Kosack, 12 ans, à Toronto, et Lenae Martinez, 12 ans, en Californie[107].
Patients, médecins et tribunaux
Le refus a souvent mis les Témoins en conflit avec les médecins, les hôpitaux et la justice. Des enfants et des adultes ont été transfusés contre leur gré dans des pays qui reconnaissaient par ailleurs le droit de refuser un traitement[108]. Les principales affaires sont rassemblées dans les articles Liste d'affaires de transfusion sanguine et Affaires judiciaires en rapport avec le refus de transfusion sanguine. Le rôle des comités de liaison hospitaliers, créés par la Société Watch Tower pour intervenir auprès des médecins, est traité dans un article à part.
Pour un adulte capable de décider, les juridictions européennes reconnaissent le droit au refus. En 2010, la Cour européenne des droits de l'homme a jugé que la liberté d'accepter ou de refuser un traitement, y compris une transfusion, vaut « quelle que soit la manière dont ces choix peuvent paraître irrationnels, déraisonnables ou imprudents à d'autres ». Elle a qualifié le refus de transfusion d'« expression de la libre volonté » des membres de la communauté[109]. En France, le Conseil d'État a jugé en 2002 que le droit de consentir à un traitement est une « liberté fondamentale ». Il a cependant admis qu'un médecin qui a « tout mis en œuvre pour convaincre » le patient peut pratiquer « un acte indispensable à sa survie et proportionné à son état »[110]. À Genève, le Conseil d'éthique clinique des hôpitaux universitaires distingue plusieurs cas. Le patient adulte peut refuser la transfusion lors d'une opération programmée, et aussi en urgence s'il est conscient, mais il ne peut pas exiger une opération sans sang que l'équipe juge impraticable. Si le patient est inconscient, sa carte de refus n'est que « l'un des moyens de décision disponibles »[111].
La carte de refus
Le premier document écrit de refus n'est pas une carte des Témoins, mais un formulaire d'hôpital. En 1957-1958, lAmerican Hospital Association prépara avec lAmerican Medical Association un formulaire intitulé « Refus d'autoriser une transfusion sanguine », qui dégageait l'hôpital et le médecin de toute responsabilité. Réveillez-vous ! le reproduisit en 1959[112]. Jusqu'en 1975, une déclaration de refus figurait au dos de la carte d'identité de tout proclamateur baptisé. En juin 1975, elle en fut retirée et remplacée par une carte distincte, « Pas de transfusion sanguine », que chacun pouvait se procurer s'il le souhaitait[113]. En 1977, la plupart des Témoins la portaient sur eux[114]. Dans les années 1980, elle devint une déclaration signée devant témoins, renouvelée chaque année et obtenue auprès des anciens[115]. Depuis 1990, une carte de mandat permet de désigner une personne chargée de décider à la place du patient devenu incapable[116].
La question des enfants est la plus douloureuse. Raymond Franz souligne que beaucoup de parents Témoins ont suivi ces règles avec une grande sincérité, et qu'il serait « injuste et cruel » d'attribuer la mort de leurs enfants à un manque d'amour. Ces parents croyaient que les règles de leur organisation venaient de Dieu[117].
Contestations internes
La principale opposition organisée est l'AJWRB (Associated Jehovah's Witnesses for Reform on Blood, devenue Advocates for Jehovah's Witness Reform on Blood). Elle est née en février 1997 du site « New Light on Blood », créé par un ancien qui écrivait sous le pseudonyme de « Lee Elder »[118]. Le médecin Osamu Muramoto, conseiller médical de l'AJWRB, a soutenu dans le Journal of Medical Ethics que beaucoup de patients Témoins ne décident pas librement, sous la pression de l'organisation et faute de connaître les incohérences de la doctrine. Il propose que le médecin, en toute confidentialité et sans contrainte, leur pose les questions qui leur permettront une décision réellement éclairée[119].
Voir aussi
Ressources sur le sujet
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