Eglises
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Églises
Dans la théologie et la rhétorique des Témoins de Jéhovah, le terme « églises » désigne de manière générale l'ensemble des institutions religieuses chrétiennes historiques — catholiques, protestantes, orthodoxes — considérées par la Watch Tower Bible and Tract Society comme relevant de la « fausse religion » ou de la « Babylone la Grande ». Cette position, qui prend sa forme la plus agressive à partir de l'avènement de Joseph Franklin Rutherford à la présidence de la Société en 1917, structure une grande partie de la littérature watchtoweriste jusqu'à l'époque contemporaine.
Contexte général : Russell et les origines
Sous la direction de Charles Taze Russell, les Étudiants de la Bible développent déjà une ecclésiologie critique vis-à-vis des grandes confessions chrétiennes, notamment en contestant le dogme de la Trinité, la doctrine de l'enfer et l'immortalité de l'âme. Russell se distingue cependant de son successeur par un ton davantage irénique et œcuménique : il échange avec d'autres groupes protestants et ne fait pas de l'attaque des institutions ecclésiastiques le cœur de son discours. Sa critique porte principalement sur les doctrines, non sur les organisations elles-mêmes comme instruments sataniques.
Cette réserve relative disparaît brutalement avec la publication en 1917 du Le Mystère Accompli, présenté comme le septième volume des Études dans les Écritures. Cet ouvrage, paru peu après la mort de Russell et sous l'impulsion de Rutherford, accuse violemment la hiérarchie catholique d'incarner l'Antéchrist et de mériter la destruction, ouvrant ainsi une ère de conflictualité systématique avec les institutions religieuses établies.
L'ère Rutherford (1917–1942) : l'anticléricalisme érigé en doctrine
C'est sous la présidence de Rutherford que la hostilité envers les églises — en particulier l'Église catholique romaine — devient un élément structurant de l'identité jéhoviste. Dès 1919, Rutherford réorganise le mouvement et lui imprime une orientation polémique radicale. En 1922, il entame une campagne d'attaques systématiques contre la « chrétienté », visant surtout l'Église catholique et ses doctrines. Dans ses discours et publications, il qualifie le clergé catholique de « bande d'aigrefins » et présente la hiérarchie romaine comme le principal ennemi visible de Dieu sur terre.
Cette rhétorique se cristallise dans plusieurs publications majeures des années 1930 :
- Enemies (Ennemis, 1937) : Rutherford y développe la thèse que la religion — représentée avant tout par la hiérarchie catholique romaine — constitue l'instrument principal du diable pour détourner les hommes de Dieu. La religion organisée est présentée comme une « prostituée » au sens de l'Apocalypse, et toute forme de « religion chrétienne » est qualifiée d'héritage de l'ennemi. Cette publication, particulièrement virulente, contribuera directement à l'affaire judiciaire américaine Cantwell v. Connecticut (1940), arrêt fondateur en matière de liberté religieuse aux États-Unis.
- Crimes et calamités — La cause, le remède (1930) : Modèle:À compléter
- La Guerre ou la Paix — Laquelle ? (1930) : voir section dédiée ci-dessous.
La virulence des propos de Rutherford contre les églises dépasse les frontières des États-Unis. En 1933, le gouvernement australien interdit la diffusion radiophonique des sermons de Rutherford, qui contenaient des attaques répétées contre l'Église catholique et d'autres confessions chrétiennes, l'Empire britannique et les États-Unis. Cette interdiction illustre la portée internationale du conflit entre la Watch Tower et les institutions religieuses établies.
En Allemagne nazie, les autorités du régime signalent dès 1933 que les publications des « Étudiants sérieux de la Bible » contiennent des « attaques malveillantes contre les principales Églises chrétiennes et leurs institutions », justifiant ainsi l'interdiction du mouvement sur le territoire allemand. Ce double front — anticlérical d'un côté, persécuté de l'autre — caractérise la position paradoxale du mouvement dans l'entre-deux-guerres.
La Déclaration de Faits de 1933, remise aux autorités nazies à Berlin, tente de se démarquer stratégiquement de l'influence catholique et des démocraties anglo-saxonnes, tout en maintenant la rhétorique antichrétienne dans les publications internes. Modèle:À compléter
Dans « La Guerre ou la Paix — Laquelle ? » (1930)
La brochure La Guerre ou la Paix — Laquelle ? (titre original anglais : War or Peace — Which ?), publiée par la Watch Tower Bible and Tract Society en 1930, constitue un document particulièrement révélateur de la conception rutherfordiste du rôle des églises dans les affaires du monde.
Dans cette publication, Rutherford articule sa thèse centrale autour d'une opposition binaire : d'un côté le Royaume de Dieu, seul garant d'une paix véritable et durable ; de l'autre, les institutions humaines — gouvernements, organisations internationales et churches — présentées comme les instruments d'un ordre mondial trompeur. Les églises chrétiennes, et au premier chef la hiérarchie catholique romaine, y sont décrites comme des acteurs-clés du maintien d'un état de guerre permanent, spirituel et physique, en raison de leur alliance avec les puissances politiques et financières.
La brochure s'inscrit dans le contexte de l'après-Première Guerre mondiale et des débats autour de la Société des Nations, que Rutherford rejette comme une construction diabolique. Les églises qui soutiennent ou cautionnent la Société des Nations sont, dans cette logique, complices du système satanique que Rutherford nomme « la chrétienté » (Christendom). La hiérarchie catholique est spécifiquement mise en cause pour son influence sur les gouvernements européens et sa participation perçue aux jeux de pouvoir qui ont conduit à la guerre.
Sur le plan ecclésiologique, La Guerre ou la Paix reprend et amplifie le thème de « Babylone la Grande » comme figure symbolique de l'ensemble des religions institutionnelles : les églises sont présentées non comme des guides spirituels, mais comme des obstacles à la vérité divine et comme des forces qui perpétuent la souffrance humaine en détournant les peuples du Royaume de Dieu. Cette lecture de l'Apocalypse — dans laquelle « Babylone » désigne l'Église catholique au premier chef — constitue une constante de la littérature watchtoweriste de l'époque.
L'apport spécifique de cette brochure dans l'histoire de la relation Watch Tower/Églises tient à sa dimension géopolitique : Rutherford ne se contente pas d'une critique doctrinale ou morale des institutions religieuses, mais leur attribue une responsabilité directe dans les conflits armés et dans l'échec des tentatives de paix internationale. Ce faisant, il radicalise la position du mouvement en faisant des églises — plus encore que des adversaires théologiques — des ennemis de l'humanité entière, complices des puissances de ce monde. Modèle:À compléter
L'après-Rutherford : évolution du discours (1942–années 1980)
Après la mort de Rutherford en 1942, la présidence de Nathan Knorr (1942–1977) marque une modération relative du ton polémique. Les attaques nominatives et ouvertement insultantes contre le clergé catholique disparaissent progressivement des publications officielles, sans que la théologie de fond — rejet de la « fausse religion », identification de « Babylone la Grande » aux églises — soit remise en cause. Frederick Franz, idéologue en chef de la période Knorr, maintient le cadre doctrinal hérité de Rutherford.
L'esclave fidèle et avisé continue à enseigner que les membres des églises de la chrétienté qui n'acceptent pas le message jéhoviste appartiennent à un système voué à la destruction lors d'Harmaguédon. La notion de « grande prostituée » de l'Apocalypse, identifiée aux religions organisées et à l'Église catholique en particulier, reste une constante des publications de La Tour de Garde.
La période qui suit 1975 — marquée par l'échec de la prédiction de la fin du monde — entraîne une réorganisation interne et un recentrage sur la prédication, sans modification substantielle de la position vis-à-vis des autres religions. Modèle:À compléter
Période contemporaine (années 1980 à nos jours)
À partir des années 1980–1990, le discours de la Watch Tower sur les églises se nuance légèrement dans sa forme, sans changement de fond. La Tour de Garde et Réveillez-vous ! continuent de présenter les institutions religieuses comme faisant partie de « Babylone la Grande », tout en adoptant un style moins agressif que celui de la période rutherfordiste.
Des tensions juridiques et médiatiques persistent dans plusieurs pays. En France, la question du statut légal des Témoins de Jéhovah face aux institutions et à l'État — indirectement liée à leur positionnement par rapport aux Églises reconnues — donne lieu à plusieurs procédures, notamment l'affaire Fédération chrétienne des Témoins de Jéhovah de France c. France devant la Cour européenne des droits de l'homme.
Sur le plan doctrinal, la fin des années 2000 voit apparaître dans les publications officielles une formulation légèrement adoucie de la condamnation des autres religions, dans un contexte où le mouvement cherche à améliorer son image publique face aux enquêtes parlementaires et aux commissions parlementaires qui se multiplient en Europe. Néanmoins, la conviction fondamentale que les membres des iglises institutionnelles doivent « sortir de Babylone » pour avoir une chance de survie lors de la destruction divine demeure inchangée dans les enseignements internes.
La publication en 2002 de l'ouvrage de référence des Témoins eux-mêmes, Les Témoins de Jéhovah : Prédicateurs du Royaume de Dieu, révèle à quel point la mémoire de la lutte contre les églises — notamment lors des persécutions de l'ère nazie — est constitutive de l'identité du mouvement, même si les modalités rhétoriques de l'opposition ont considérablement évolué depuis l'époque de Rutherford. Modèle:À compléter
Publications de référence
Les publications de la Watch Tower Bible and Tract Society les plus significatives sur le thème des églises incluent notamment :
- Le Mystère Accompli (1917)
- La Guerre ou la Paix — Laquelle ? (1930)
- Crimes et calamités — La cause, le remède (1930)
- La Prohibition et la Société des Nations (1930)
- Ennemis (1937)
- Intolerance (Modèle:À compléter)
- Fascisme ou Liberté (Modèle:À compléter)
Voir aussi
- Joseph Rutherford
- Joseph Franklin Rutherford
- Charles Taze Russell
- Le Mystère Accompli
- Ennemis
- Antisémitisme
- Croisade contre le christianisme
- Allemagne nazie
- Déclaration de Faits
- La prohibition et la Société des Nations: nées de Dieu ou du Diable? Ce qu'en dit la Bible
- Crimes et calamités — La cause, le remède (1930)
- Armageddon
- Harmaguédon
- Esclave fidèle et avisé
- Collège Central
- Frederick Franz
- La Tour de Garde
- Fédération chrétienne des Témoins de Jéhovah de France c. France
- Commissions parlementaires et Témoins de Jéhovah
- 1914
- 1917
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- 1933
- 1942