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La Tour de Garde du 1er octobre 1930

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde du 1er octobre 1930
Revue La Tour de Garde
Date 1930
Année 1930
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

Ce numéro place au cœur de sa réflexion la question de la fidélité doctrinale et de l'apostasie au sein du mouvement, articulant cette problématique autour de la figure du « serviteur mauvais » et de l'« homme du péché » de 2 Thessaloniciens 2:1-12. L'article principal développe une lecture interne de ces textes pauliniens, les détournant de l'interprétation protestante classique pour les appliquer à ceux qui, ayant reçu ce que la publication considère comme la vérité, s'en seraient détournés pour combattre l'organisation.

Le numéro s'inscrit dans une période où la direction du mouvement, sous Joseph Rutherford, accentue la démarcation entre le « reste » fidèle et ceux qui quittent ou contestent l'organisation, tout en intensifiant l'effort de proclamation radiophonique et de porte-à-porte comme critère de loyauté. La notion de « monde » comme organisation satanique englobant les structures politiques, financières et religieuses y est exposée avec une netteté particulièrement tranchée.

Contenu

Tenir ferme

Cet article, le plus étendu du numéro, occupe plusieurs pages et constitue le développement d'une réflexion entamée dans un précédent numéro sur la figure de l'« homme du péché » (man of sin) mentionné en 2 Thessaloniciens 2:1-12.[1] La publication y affirme que le « jour de Christ » a débuté en 1918, lorsque Jésus serait venu à son temple, et que la rébellion qui devait précéder cet événement a commencé aux alentours de 1914 et atteint son point culminant en 1917.[2]

La publication soutient que l'« homme du péché » n'est pas le système papal — contrairement à l'interprétation protestante traditionnelle — mais désigne plutôt le « serviteur mauvais », c'est-à-dire ceux qui, ayant d'abord reçu la vérité, s'en sont ensuite détournés pour s'opposer activement à l'organisation et à son œuvre de témoignage mondial.[3] L'article précise que cette classe se caractérise par un péché particulièrement grave : celui commis contre l'esprit saint, qualifié de péché conduisant à la mort, et distingué du péché ordinaire pour lequel le sang du Christ offre l'expiation.[4]

L'article développe l'idée selon laquelle la déception dont sont victimes ces apostats trouve sa racine dans leur manque d'amour désintéressé pour la vérité. La publication affirme que « ils ont apostasié "parce qu'ils n'ont pas reçu l'amour de la vérité, afin d'être sauvés" » Ces individus auraient accepté la vérité dans un esprit égoïste, cherchant une récompense personnelle ou une position élevée dans le royaume, plutôt que la glorification du nom de Jéhovah.[5]

La publication établit un lien entre l'inactivité dans le service et la vulnérabilité à cette déception : elle signale que, aux États-Unis, moins de la moitié de ceux qui participent au Mémorial de la mort du Seigneur s'impliquent dans le service de proclamation.[6] Les « fidèles », à l'inverse, sont ceux qui continuent de proclamer l'évangile du royaume en dépit de l'opposition, obéissant ainsi aux commandements divins tels que résumés dans Matthieu 24:14 et Ésaïe 43:10-12.[7]

La section consacrée à la « forte illusion » (strong delusion) de 2 Thessaloniciens 2:11 précise que Dieu n'est pas à l'origine de l'organisation de l'erreur, mais que, en chassant Satan des cieux et en retirant l'administration de l'esprit saint comme consolateur et avocat, il laisse Satan agir contre ceux qui n'ont pas reçu l'amour de la vérité. La publication indique que « le motif invoqué, à savoir "pour cette raison", disculpe entièrement Jéhovah d'être partie à la tromperie » [8]

L'article se conclut par une exhortation directe au « reste » (remnant) à demeurer ferme face à l'opposition du « serviteur mauvais » et à poursuivre activement le service, le présentant comme le seul moyen de résister au malin et de demeurer dans l'amour de Dieu.[9] Une série de questions d'étude béréenne clôt l'article, couvrant chacun des paragraphes numérotés.[10]

L'amitié du monde, l'inimitié avec Dieu

Cet article est présenté comme une conférence radiophonique de trente minutes.[11] Son propos central est de définir avec précision ce que la Bible entend par le mot « monde » (world), afin de permettre aux auditeurs de comprendre pourquoi l'amitié avec lui constitue une inimitié envers Dieu, selon la formule de Jacques 4:4.[12]

La publication rejette successivement deux interprétations courantes du terme « monde ». La première, qui l'assimile à la planète elle-même, est écartée avec l'argument que la Bible déclare en Ecclésiaste 1:4 que « la terre demeure à jamais ». La seconde, dominante chez les clergymen et évangélistes, qui l'identifie aux classes vicieuses de la société — meurtriers, voleurs, adultères — est réfutée par le fait que Jésus lui-même était l'ami des publicains, des pécheurs et des prostituées.[13]

La publication propose ensuite sa propre définition du mot « monde », fondée sur l'étymologie grecque et définie comme une « organisation » ou un « arrangement ». Elle distingue trois mondes successifs : le premier, allant d'Adam au déluge et décrit en 2 Pierre 3:6 ; le second, du déluge jusqu'au retour du Seigneur ; et un troisième monde à venir, juste et fondé sur le règne du Christ.[14] La publication insiste sur le fait que le monde présent, décrit par Paul en Galates 1:4 comme « ce présent monde mauvais », est une organisation de Satan comprenant une partie invisible — Satan et ses anges, qui manœuvrent sous les noms du spiritisme, du mesmérisme et de l'hypnotisme — et une partie visible constituée par les organisations politiques, financières et religieuses des hommes.[15]

La publication affirme que « toutes les organisations politiques des hommes viennent de Satan. Et c'est par elles que les guerres sont attisées ; que la corruption, la concussion, la vénalité et l'oppression remplissent la terre » [16] Les grandes organisations religieuses sont également visées : la publication leur attribue la responsabilité de propager des doctrines qualifiées de fausses, telles que le tourment éternel, la trinité et le droit divin des rois et du clergé.[17]

L'article se termine par une exhortation à « sortir du monde », présentée comme une condition essentielle à la vie éternelle, et par la proclamation que le « monde à venir » est désormais présent, des millions de livres et brochures étant distribués et le message diffusé sur de nombreuses stations de radio.[18]

Des millions de prisonniers pour entendre l'évangile

Cette conférence radiophonique de quinze minutes s'appuie sur une interprétation symbolique du mot « prisonnier » (prisoner) dans la Bible.[19] La publication y distingue les prisonniers au sens littéral des « prisonniers » symboliques : ces derniers sont des individus en servitude spirituelle, privés de leur liberté de pensée et d'action par la tradition, la superstition, la crainte de l'opinion publique et la peur de perdre leur réputation.[20]

L'article identifie la « chrétienté » (Christendom) à la « Babylone » biblique de Apocalypse 18:4, la décrivant comme la grande maison de prison dont Dieu ordonne à son peuple de sortir. La publication soutient que des milliers de membres du peuple du Seigneur se trouvent retenus au sein des dénominations religieuses, craignant de manifester leur désaccord avec les croyances, méthodes et coutumes de ces organisations.[21] Elle affirme que « l'organisation de Satan vogue sous le nom ronflant de "chrétienté". Elle se vante d'un effectif de plus de 500 000 000 de personnes » [22]

La publication traite ensuite des prisonniers qui, conscients de leur fausse position et des mensonges de Babylone, manquent cependant du courage nécessaire pour s'en affranchir. Leur condition est présentée comme un tourment moral continu, partagé entre la crainte de perdre leur statut social et celle de la désapprobation divine.[23] L'article s'appuie sur Psaume 79:11 et Psaume 102:19-21 pour établir que Dieu entend le gémissement de ces prisonniers et a résolu de les délivrer en détruisant l'organisation de Satan.[24]

La responsabilité des vrais chrétiens à l'égard de ces prisonniers est fortement soulignée : la publication cite Ézéchiel 33:6 pour avertir que les « sentinelles » du Seigneur qui manqueraient à transmettre l'avertissement seront tenues responsables. L'article se conclut par un appel à abandonner les institutions qualifiées de mensongères — celles qui enseignent le tourment éternel, la trinité, l'immortalité de l'âme et l'évolution — et à prendre position sans équivoque pour le Seigneur.[25]

Lettres

Cette section rassemble plusieurs lettres adressées à Joseph Rutherford par des membres et des groupes locaux, exprimant leur appréciation pour ses écrits et ses messages radiophoniques.[26] La première lettre est signée de Jesse Hemery, responsable du bureau britannique de la Société, qui relate sa réaction à la lecture des deux volumes de l'ouvrage Light (Lumière), paru en 1930.[27] Hemery y décrit ces livres comme « assurément, et nécessairement, la plus grande de toutes les preuves que Jéhovah accomplit son œuvre prédite par l'intermédiaire de la Société » [28]

D'autres lettres, provenant de groupes et d'individus aux États-Unis et au Canada, témoignent du même enthousiasme pour les publications et les conférences radiophoniques, et expriment la détermination de leurs auteurs à poursuivre le travail de porte-à-porte jusqu'à l'achèvement de l'œuvre de témoignage.[29]

Croyances

L'article « Tenir ferme » constitue l'un des exemples les plus significatifs de la manière dont la théologie de Joseph Rutherford réinterprète le corpus prophétique paulinien pour légitimer l'organisation contre ses dissidents internes. En identifiant l'« homme du péché » de 2 Thessaloniciens 2:1-12 non pas au système papal — interprétation héritée de toute la tradition protestante réformée — mais au « serviteur mauvais », c'est-à-dire aux anciens membres ayant quitté ou contesté la Société, le numéro opère un retournement interprétatif radical.[30] Cette lecture transforme un texte eschatologique classique en instrument de contrôle interne : la figure scripturaire du grand adversaire de l'Église n'est plus recherchée à l'extérieur du mouvement, dans une institution rivale, mais au sein même de ceux qui ont connu la Société de près avant de s'en séparer. Cette logique rejoint exactement la définition de l'apostasie telle qu'elle sera codifiée dans les publications ultérieures de la Watch Tower, selon laquelle les apostats par excellence sont précisément « ceux qui ont connu les doctrines de la Watch Tower d'assez près » et ne peuvent donc, dans la logique interne du mouvement, qu'avoir trahi sciemment une vérité reconnue.

La corrélation établie dans ce numéro entre l'échec apostasique et le « manque d'amour désintéressé pour la vérité » est doctrinalement cohérente avec un glissement plus large en cours à cette époque dans les publications de la Société : l'apostasie n'est pas présentée comme une erreur intellectuelle ou une divergence théologique de bonne foi, mais comme la conséquence d'une motivation égoïste originelle, celle d'avoir cherché dans l'adhésion à la Société un avantage personnel ou une position dans le Royaume plutôt que la seule gloire de Jéhovah.[31] Ce glissement psychologise la dissidence religieuse : l'apostat ne s'est pas trompé, il a toujours été motivé par un mobile impur. Cette caractérisation rend impossible toute dissidence légitime et rétrospective, puisque tout départ de l'organisation devient la preuve de l'insincérité initiale du dissident.

La datation proposée pour le « jour de Christ » — 1918 comme venue de Jésus à son temple, 1914 comme début de la rébellion et 1917 comme point culminant de celle-ci — s'inscrit dans la chronologie prophétique en cours d'élaboration sous Rutherford.[32] La page 1914 du wiki note que selon la Watch Tower, cette année-là « un combat a eu lieu dans le ciel et Satan a été précipité aux abords de la terre », tandis que le Christ était intronisé ; la date de 1918 représente quant à elle la venue de Jésus au temple pour purifier son organisation. Ce calendrier prophétique en trois temps — 1914, 1917, 1918 — sert ici de cadre interprétatif à la lecture de l'épître aux Thessaloniciens, transformant la crise de succession de 1917 et les turbulences internes de l'organisation en accomplissements scripturaires prédits. Lorsque Rutherford publia ses propres commentaires sur l'Apocalypse et Ézéchiel entre 1930 et 1932, il affirma que c'était désormais le « temps de Dieu » et que les interprétations antérieures n'étaient pas satisfaisantes. L'ouvrage Light (Lumière), paru en 1930 et acclamé par Jesse Hemery dans la section des lettres de ce même numéro, constitue la pièce maîtresse de cette relecture prophétique : le commentaire enthousiaste d'Hemery sur cet ouvrage, qu'il décrit comme « la plus grande de toutes les preuves que Jéhovah accomplit son œuvre prédite par l'intermédiaire de la Société », illustre la manière dont la réception interne de ces nouvelles interprétations était présentée comme une validation divine supplémentaire.[33]

La doctrine de la « forte illusion » (strong delusion) développée à partir de 2 Thessaloniciens 2:11 mérite d'être replacée dans son contexte théologique propre. La publication prend soin de disculper Jéhovah de toute responsabilité directe dans la tromperie des apostats, en attribuant celle-ci au retrait actif de l'esprit saint comme consolateur et à l'action consécutive de Satan.[34] Ce dispositif théologique est notable : il préserve la bonté divine tout en affirment que les dissidents se trouvent, en 1930, dans un état de tromperie active dont Dieu lui-même a levé les protections. Pour le lecteur fidèle, l'implication pratique est claire : tout questionnement doctrinal est susceptible d'être le signe d'une telle « illusion » plutôt que d'une réflexion spirituelle légitime.

L'article radiophonique « L'amitié du monde, l'inimitié avec Dieu » prolonge la cosmologie dualiste caractéristique de cette période en déclinant la notion de « monde » (world) comme une organisation satanique structurée en deux volets — invisible et visible —, le second comprenant les pouvoirs politiques, financiers et religieux.[35] Conformément à l'interprétation de l'Apocalypse, les Témoins de Jéhovah considèrent que toutes les autres religions font partie de « Babylone la Grande », un « empire mondial de la fausse religion » sous le contrôle de Satan. Ce numéro d'octobre 1930 se situe à un moment charnière : sous la direction de Rutherford, une nouvelle compréhension de l'apostasie chrétienne et des autres croyances émergea, fondée sur les écrits du théologien protestant Alexander Hislop. L'assimilation de la « chrétienté » à « Babylone » et la description de ses 500 millions de membres comme des « prisonniers » spirituels s'inscrivent ainsi dans ce processus de radicalisation doctrinale qui marquera toute la décennie 1930, conduisant bientôt à l'adoption d'un nom distinct pour le groupe — « Témoins de Jéhovah » en 1931 — afin de marquer la rupture avec l'héritage russelliste et avec l'ensemble de la chrétienté institutionnelle.[36]

La section des lettres, dominée par la figure de Jesse Hemery, mérite enfin une lecture critique à la lumière du parcours ultérieur de ce responsable. Hemery, à la tête du bureau britannique depuis 1901, exprime en 1930 un enthousiasme complet pour l'autorité de Rutherford et pour les nouveaux ouvrages prophétiques de la Société. Cette adhésion sans réserve contraste avec le fait qu'il sera exclu du mouvement en 1951 et fondera son propre groupe religieux — une trajectoire qui illustre de façon saisissante, vingt ans à l'avance, le même mécanisme que ce numéro décrit à propos du « serviteur mauvais » : celui d'un membre longtemps considéré comme fidèle et dont le départ ultérieur sera nécessairement relu, dans la logique doctrinale du mouvement, comme la révélation rétrospective d'une motivation égoïste initiale.[37]


Illustrations du numéro

Références

  1. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 289.
  2. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 292.
  3. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 289.
  4. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 290.
  5. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 293.
  6. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 295.
  7. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 295.
  8. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 296.
  9. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 297.
  10. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 297.
  11. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 297.
  12. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 297.
  13. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 297-298.
  14. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 298.
  15. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 299.
  16. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 299.
  17. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 299.
  18. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 300.
  19. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 301.
  20. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 301.
  21. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 301.
  22. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 301.
  23. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 302.
  24. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 302.
  25. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 302.
  26. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 303.
  27. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 303.
  28. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 303.
  29. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 303.
  30. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 289.
  31. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 293.
  32. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 292.
  33. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 303.
  34. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 296.
  35. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 299.
  36. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 301.
  37. La Tour de Garde du 1er octobre 1930, p. 303.