La Tour de Garde du 15 octobre 1940
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| La Tour de Garde du 15 octobre 1940 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1940 |
| Année | 1940 |
| Éditeur | Watch Tower Bible and Tract Society |
Ce numéro est entièrement dominé par une lecture typologique intensive des Écritures hébraïques, mobilisée pour interpréter la situation présente des Témoins de Jéhovah comme l'accomplissement direct de figures bibliques antiques. Le récit d'Éhud et d'Églon, la verge de Moïse transformée en serpent, la guerre céleste de Michel contre le Dragon : chacun de ces épisodes est déployé comme le « type » dont les événements contemporains constitueraient l'antitype, dans une herméneutique qui fait de 1914 et de 1918 les pivots de l'histoire sacrée.
La persécution des Témoins de Jéhovah — imputée en premier lieu à la hiérarchie catholique romaine, désignée comme alliée secrète des régimes totalitaires — est ainsi intégrée dans un récit eschatologique où Armageddon est annoncé comme imminent. Le « Gouvernement théocratique » est présenté comme l'enjeu ultime du conflit, et les fidèles sont exhortés à refuser tout compromis dans l'attente de la victoire finale.
Analyse
Croyances
La chronologie de 1914 comme axiome fondateur
L'accomplissement moderne du drame prophétique de la verge de Moïse est explicitement daté de 1914, année où expirèrent les « temps des Gentils » établis à partir de Luc 21:24 et Daniel 4:16, moment où Jéhovah plaça son Roi sur sa « colline sainte de Sion » selon Psaumes 2:6.[1] Ce calcul repose sur un enchaînement de conventions établies avant la fondation du mouvement : la durée de 2 520 ans appliquée aux « sept temps » de Daniel 4 n'est pas une trouvaille de Russell mais un procédé exégétique introduit par John Aquila Brown en 1823, repris par Edward B. Elliott en 1844 et par Robert Seeley en 1849, tous deux aboutissant déjà à 1914 ; Nelson Barbour l'adopta en 1875 dans Herald of the Morning avant que Russell ne le publie à son tour en 1876.[2] La date présentée comme une donnée scripturaire objective est donc l'héritage d'une tradition millénariste anglo-américaine antérieure d'un demi-siècle.
Ce qui change entre Russell et 1940 n'est pas la date mais ce qu'on lui fait porter. Russell attendait pour 1914 la fin du temps de détresse et l'écrasement achevé des gouvernements humains ; la datation retenue en 1940 en fait au contraire le commencement du trouble, le « temps de trouble » sans précédent de Daniel 12:1 étant identifié à l'éclatement de la Grande Guerre.[3] Le même millésime a donc changé de fonction logique : de terme il est devenu point de départ, retournement opéré sous Rutherford après l'échec des attentes de 1925.[4]
Sur cette base, la séquence 1914-1918-1919 fonctionne comme une grille où chaque événement récent reçoit sa case. La guerre céleste s'achève par l'expulsion de Satan ; le trouble terrestre est abrégé en 1918 pour permettre l'œuvre de témoignage, conformément à Matthieu 24:14, 21-22 ; en 1918 le Christ vient au temple pour le jugement et la séparation des brebis et des boucs ; les disciples terrestres, saisis de crainte, s'enfuient au désert selon Apocalypse 12:6, 14 ; en 1919 Jéhovah ranime ses témoins, leur donnant les « vêtements du salut » et la « robe de justice » d'Ésaïe 61:10.[5] L'enchaînement n'est pas déduit du texte apocalyptique : le calendrier est fixé d'abord, les versets viennent ensuite occuper les positions prévues. Le procédé est particulièrement net dans la lecture d'Apocalypse 11:3-8, où le témoignage « en sac » puis « tué » des deux témoins est rapporté à l'interdiction du Mystère accompli et à l'emprisonnement des dirigeants de la société en mai 1918, la libération de mars 1919 devenant leur résurrection.[6]
Le procédé typologique appliqué à Éhud et à la verge de Moïse
Le récit d'Éhud et d'Églon (Juges 3) est décomposé en une série d'antitypes contemporains : la porte fermée devient les lois fondamentales américaines, les « carrières » de Gilgal les systèmes idolâtres, Séira l'organisation théocratique, les gués du Jourdain la retraite coupée des ennemis, les dix mille Moabites la totalité des adversaires.[7] Aucun détail narratif n'est laissé sans correspondance moderne. Le même procédé gouverne l'interprétation de la verge de Moïse : jetée à terre, elle figure l'extension de l'autorité du Christ aux choses de la terre ; devenue serpent, elle figure le « mal » créé par Jéhovah pour ses ennemis selon Ésaïe 45:7 ; reprise par la queue, elle signale l'achèvement de la distribution mondiale du message.[8]
Cette exégèse n'est pas propre à ce numéro : dès le milieu des années 1920, les récits des Juges et des Rois sont systématiquement exploités comme réserves de types dont le mouvement contemporain constitue l'antitype, selon le principe posé que le type prend fin là où l'antitype commence. Ce que ce numéro ajoute est un aveu méthodologique rare : la signification typologique d'Éhud est déclarée variable selon les moments du récit, tantôt le « reste » (Romains 11:5 ; Apocalypse 12:17), tantôt le Christ Jésus seul lorsqu'il sonne de la trompette.[9] Le personnage biblique ne renvoie donc pas à une réalité unique mais change d'identité au fil des versets, ce qui revient à reconnaître que l'antitype est choisi en fonction de ce que l'on veut démontrer, non imposé par le texte.
La christologie développée ici procède de cette mécanique plutôt que d'une réflexion systématique. L'identification du Christ Jésus à Abaddon-Apollyon, « roi de l'abîme » d'Apocalypse 9:11, commandant les « sauterelles » que sont les oints, et le recours à Jérémie 8:17 et Amos 9:3 pour montrer Jéhovah envoyant des serpents contre ses ennemis, aboutissent à un Christ dont l'attribut premier est l'exécution du jugement.[10] Cette figure du destructeur — conséquence de la lecture typologique d'Exode 4 — occupe, dans l'économie doctrinale de ce numéro, une place bien plus grande que celle du rédempteur, mentionné seulement en tant qu'avocat couvrant les faiblesses involontaires des oints selon 1 Jean 2:1.[11]
Élection du reste et obligation de témoigner
Les identités prophétiques attribuées au « reste » s'accumulent dans ce numéro : antitype d'Éhud, « femme » persécutée d'Apocalypse 12:13, « deux témoins » d'Apocalypse 11, « sacerdoce royal », « sauterelles » d'Apocalypse 9.[12] Aucune de ces désignations n'est contemplative. La sonnerie de la trompette de guerre d'Éhud, rapprochée du commandement fait aux prêtres d'Israël en Nombres 10:9, est convertie en obligation pour tous les oints de participer à la proclamation du Royaume.[13] Le principe est énoncé sans détour : la vérité n'a pas été donnée pour être jouie personnellement mais pour être proclamée, et nul ne peut être agréable à Dieu sans agir comme témoin.[14]
Cette conversion de l'élection en astreinte n'est pas neuve en 1940 : l'obligation faite à chaque membre d'annoncer le Royaume de porte en porte est posée dès l'assemblée de Cedar Point en 1922, et la doctrine selon laquelle Matthieu 24:14 engage individuellement tout chrétien s'est fixée dans les années suivantes. Ce numéro en fournit la justification scripturaire la plus contraignante possible en la fondant sur un commandement de guerre : sonner l'alarme n'est pas une faculté mais un ordre militaire.
Le dispositif se referme par la condition d'endurance. Le commentaire de Luc 18:8 annonce que le nombre de ceux qui conserveront une foi solide sera petit, et Matthieu 10:22 comme Matthieu 24:13 sont convoqués pour faire de la persévérance sans compromis la condition du salut.[15] L'appartenance au groupe n'est donc jamais acquise : elle est continuellement reconduite par l'activité et la résistance, ce que la sociologie des mouvements de rejet du monde décrit comme un mécanisme de maintien des frontières où l'engagement doit être perpétuellement réattesté pour demeurer valide.[16]
Persécution et Constitution : deux garanties complémentaires
Deux affirmations coexistent dans ce numéro sans que leur tension soit relevée. D'une part, la colère du dragon dirigée contre la « femme » est présentée comme la preuve concluante que quiconque sert Dieu avec zèle sera persécuté par Satan et ses agents jusqu'à l'« acte étrange » d'Har-Maguédon.[17] D'autre part, les lois fondamentales américaines constituent, à l'image de la porte fermée d'Églon, une protection providentiellement accordée par Dieu pour permettre la poursuite de la proclamation.[18] L'hostilité valide l'élection, le droit constitutionnel garantit l'œuvre : aucune configuration du rapport au monde extérieur ne peut infirmer le système.
La date rend cette double affirmation particulièrement remarquable. L'arrêt Minersville School District v. Gobitis du 3 juin 1940, rendu par la Cour suprême à huit voix contre une, venait de valider l'exclusion scolaire des enfants refusant le salut au drapeau, et fut suivi d'une vague de violences contre les Témoins de Jéhovah à travers les États-Unis.[19] Quelques mois après cette défaite judiciaire majeure, la Constitution reste néanmoins qualifiée de disposition divine — ce qui montre que la lecture théologique du droit américain n'est pas indexée sur les résultats obtenus devant les tribunaux. Le récit d'émeutes à Salford et de cinq Témoins grièvement blessés lors de la convention de Manchester, rapporté dans le même numéro, alimente symétriquement le versant « persécution » du dispositif.[20] Ce mécanisme, par lequel l'adversité subie devient argument de vérité, est un trait classique des groupes minoritaires en tension avec leur environnement, où l'opposition rencontrée confirme la validité de la position plutôt qu'elle ne l'ébranle.[21]
La révélation datée par le calendrier de parution
L'enseignement le plus réflexif de ce numéro concerne la connaissance elle-même : la guerre dans les cieux et l'expulsion de Satan n'auraient été comprises par les fidèles qu'à partir du numéro du 1er mars 1925 de La Tour de Garde, et la « robe de justice » d'Ésaïe 61:10 qu'à partir de celui du 1er février 1925 ; ce n'est donc qu'en 1925 que les saints sur terre commencèrent à saisir un fait censé s'être produit onze ans plus tôt.[22] L'illumination divine est ainsi datée par des numéros de périodique.
L'article de 1925 invoqué ici — « La naissance de la nation » — fut publié par Rutherford malgré l'opposition du comité de rédaction, et constitue le moment où l'ensemble de la lecture de Apocalypse 12 comme récit de deux organisations rivales, celle de Dieu et celle du Diable, fut fixé.[23] Que ce texte soit rétrospectivement présenté en 1940 comme le moment où Dieu jugea bon de donner l'intelligence de ce fait revient à sacraliser une décision éditoriale contestée en son temps.
Ce dispositif a une fonction précise. En posant que la vérité est donnée par étapes et à des dates déterminées, il rend tout changement d'enseignement non pas correctif mais progressif : ce qui a été abandonné n'était pas faux, il n'était pas encore temps de le savoir. Il fonde simultanément l'autorité du support éditorial lui-même comme canal exclusif de l'illumination — on ne comprend qu'à partir du moment où la revue l'a imprimé.
L'imminence d'Armageddon comme condition de tout le dispositif
L'annonce que « Armageddon est très proche. L'heure la plus sombre » de tous les temps précède immédiatement la lumière la plus éclatante n'est pas une conclusion tirée des développements typologiques : c'est leur présupposé.[24] Sans cette échéance rapprochée, l'obligation permanente de témoigner perdrait son urgence, la valorisation de la persécution son horizon de compensation, et la datation de la révélation sa portée.
Le motif précis retenu ici accroît encore cette force contraignante : les dix mille Moabites exterminés étaient tous vaillants et en pleine forme, et l'organisation visible de Satan sera pareillement détruite au moment même où elle paraîtra à son apogée.[25] Cette formule immunise l'annonce contre le démenti des faits : la puissance apparente des adversaires, loin de contredire l'imminence de leur ruine, en devient le signe. En octobre 1940, alors que les États corporatifs dénoncés dans ce numéro dominaient l'Europe, l'argument était doctrinalement indispensable.
Le repos du pays pendant quatre-vingts ans après la victoire d'Éhud (Juges 3:30) sert de préfiguration au repos millénaire.[26] L'articulation est significative : le millénium n'apparaît dans ce numéro qu'au terme d'un développement consacré à l'extermination, et comme son revers. L'espérance est entièrement suspendue à la destruction préalable et totale de l'adversaire, sans qu'aucun contenu positif ne soit donné à ce repos au-delà du fait qu'il succède au massacre.
Organisation et histoire
Une autorité concentrée sur la personne du président
Un télégramme daté du 29 septembre 1940 adresse à Rutherford, au nom de quelque 2 500 personnes réunies en convention à Londres, « amour et salutations » ainsi que des remerciements pour ses discours.[27] La formulation mérite l'attention : ce ne sont pas les enseignements de la Société ou les publications qui sont remerciés, mais les discours du président nommément désigné. La même logique se retrouve dans la correspondance de A. D. Schroeder depuis Londres, qui mentionne une lettre personnelle de Rutherford lue devant les conventionnistes de Manchester, puis transmet les remerciements d'un millier de pionniers à temps plein pour le « don » du livre Religion.[28] Un ouvrage produit par une société éditrice y est reçu comme une libéralité personnelle du président, et c'est à lui que la gratitude remonte.
Cette personnalisation n'est pas une donnée de circonstance : elle prolonge un processus institutionnel engagé dans les années précédentes. La suppression du comité de rédaction de la revue en 1931 avait fait de Rutherford l'unique rédacteur responsable, et l'abolition en 1932 de l'élection des anciens par les congrégations, justifiée comme non scripturaire, avait transféré les nominations au siège de Brooklyn.[29] Le télégramme de Londres et la lettre lue à Manchester montrent cette architecture en fonctionnement à distance : coupées de New York par la guerre, les assemblées britanniques continuent de se rapporter au même centre unique.
L'autorité personnelle ne s'exerce toutefois pas par le seul prestige oratoire ; elle se prolonge dans un appareil de mesure. Le compte rendu de la convention de Manchester livre un rapport chiffré en bonne et due forme : 2 843 prédicateurs sur le terrain, 2 026 livres reliés, 13 395 brochures et 2 020 magazines placés, 249 baptêmes.[30] Ces catégories ne sont pas improvisées pour l'occasion : elles reproduisent la nomenclature des rapports d'activité que la Société compile de façon continue depuis les années 1920, où proclamateurs, baptêmes et littérature placée constituent les rubriques permanentes.[31] Une assemblée tenue sous les bombes est ainsi restituée au lecteur dans le même format comptable qu'une activité de temps de paix — signe que la mesure normalisée fonctionne ici comme langage administratif ordinaire autant que comme preuve de vitalité.
Le troisième volet de ce mode de gouvernement est la diffusion coordonnée. La parution du tract Kingdom News nº 7 a lieu pour la première fois à Manchester, et plus d'un millier de Témoins portent leurs sacoches de magazines dans les rues de la ville le samedi soir, l'ensemble de la cité étant déclaré couvert.[32] Ce numéro, publié en 1940, s'intitule « Condamnez-vous les crimes indicibles ou fermez-vous les yeux ? »[33] et s'inscrit dans une série de tracts lancée en 1918 par la Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania.[34] Le lancement d'un texte conçu à Brooklyn, sa distribution massive en une soirée et sa comptabilisation immédiate relèvent du même dispositif : ce que le président énonce, l'appareil mesure et déploie.
Tenir une convention sous les bombes
La convention de Manchester se tient en pleine offensive aérienne allemande : des raids surviennent chaque nuit de l'assemblée, une bombe détruit un théâtre situé à quatre-vingt-dix mètres du Free Trade Hall le samedi soir, et un grand magasin proche de la salle est détruit le jeudi précédent.[35] Le contexte est corroboré : les bombardements sur Manchester commencent en août 1940 et, en septembre, le Palace Theatre d'Oxford Street est touché.[36] Le Free Trade Hall lui-même, construit sur Peter Street entre 1853 et 1856, subira des dommages tels qu'il ne sera restauré qu'en 1951.[37]
Or ces circonstances ne sont pas présentées comme des obstacles surmontés malgré tout : elles deviennent la substance même du récit de réussite. Malgré dix jours consécutifs de raids, quelque 3 500 personnes rejoignent Manchester, dont un millier de pionniers venus en auto-stop, à vélo ou à pied, et l'assemblée est qualifiée de « miracle du Seigneur ».[38] L'adversité extrême opère ici comme certificat de faveur divine, et les difficultés de transport — conséquence directe du rationnement de guerre et des restrictions de circulation — se convertissent en preuve de dévouement individuel mesurable. Le fait que les enregistrements du discours de Rutherford, arrivés de New York par avion, aient été retenus trois jours par le gouvernement britannique avant restitution ajoute un troisième obstacle franchi au bénéfice de la même démonstration.[39]
À l'hostilité anonyme des bombes s'ajoute une hostilité qui a un visage : le dimanche matin, de sérieuses émeutes éclatent dans le quartier catholique de Salford et cinq Témoins y sont grièvement blessés.[40] L'épisode n'est pas isolé : la Grande-Bretagne connaît entre 1938 et 1940 une série d'agressions contre les Témoins de Jéhovah, et soixante et onze cas sont signalés pour la seule année 1940.[41] La violence de Salford confirme sur le terrain britannique le conflit avec le catholicisme que la partie doctrinale du numéro énonce en termes théologiques, et fournit au discours de persécution une vérification empirique immédiate.
La sociologie des mouvements religieux a formalisé ce mécanisme. Bryan Wilson a classé les Témoins de Jéhovah parmi les sectes de rejet du monde, dont la cohésion interne se nourrit de l'hostilité extérieure plutôt qu'elle n'en pâtit : l'épreuve, loin de disperser le groupe, en resserre les frontières et valide sa lecture du monde.[42] Le récit de Manchester en offre une illustration presque clinique — bombes, blessés, rétention gouvernementale des disques et affluence record figurent dans le même compte rendu, et concourent au même effet.
Comptes contestés, contre-accusation et recours au droit
L'assemblée de Manchester est aussi l'occasion d'une riposte publique. Lors d'une réunion publique, Schroeder répond aux accusations portées contre l'organisation par le juge Frankland de Manchester et par la presse locale, selon lesquelles le bureau de Brooklyn détiendrait une part importante des réserves d'or des États-Unis.[43] L'index officiel des publications du mouvement rattache effectivement Schroeder à une convention tenue à Manchester en 1940, et le confirme comme responsable de la filiale britannique durant la guerre.[44]
Sa réponse combine deux registres. Le premier est documentaire : il produit l'annuaire de 1936 et le rapport financier général qui y figure, dont le solde déficitaire est présenté comme une réfutation suffisante.[45] Cet annuaire avait été publié en 1935 sous la présidence de Rutherford, et la publication périodique de comptes constituait alors la seule pièce que l'organisation opposait aux questions sur ses finances.[46] Un solde annuel négatif ne renseigne pourtant en rien sur un stock d'actifs, ce qui rend la démonstration formellement inopérante face à l'accusation exacte qui était portée — mais rhétoriquement efficace devant un auditoire acquis.
Le second registre est celui de la contre-accusation. Schroeder demande publiquement pourquoi ni la presse ni le juge Frankland ne réclament le bilan de la hiérarchie catholique romaine, remarque dont il note lui-même qu'elle « fit éclater la salle ».[47] Le déplacement est caractéristique : la question de la transparence n'est pas traitée sur son fond, elle est retournée en accusation d'application sélective. Ce procédé prolonge la campagne engagée depuis 1936 contre la religion présentée comme « piège et escroquerie », déjà déployée sur des pancartes à Glasgow et dans les campagnes londoniennes de 1938.[48]
À ce répertoire polémique répond un répertoire strictement juridique, énoncé dans la partie doctrinale du numéro : les lois fondamentales américaines y sont présentées comme une porte close devant les persécuteurs, protection providentiellement accordée par Dieu pour permettre la poursuite de la proclamation.[49] Cette lecture théologique du droit constitutionnel intervient dans une année où la stratégie judiciaire de la Société connaît des fortunes contrastées : après la victoire unanime obtenue dans Lovell v. City of Griffin le 28 mars 1938, l'arrêt Minersville School District v. Gobitis du 3 juin 1940 valide par huit voix contre une l'obligation du salut au drapeau et déclenche une vague de violences dans quarante-quatre États.[50] La Société avait établi à Brooklyn un service juridique chargé de fournir conseil et assistance dans ce contentieux en expansion.[51] Invoquer la Constitution comme disposition divine quelques mois après un revers majeur devant la Cour suprême permet de maintenir intacte la valeur théologique du bouclier juridique indépendamment de son efficacité pratique.
Le déplacement déclaré du centre de gravité vers l'Amérique
L'œuvre de proclamation du message du Royaume en Europe est déclarée achevée, et le témoignage final annoncé comme devant être rendu dans l'hémisphère occidental.[52] Sous cette formulation eschatologique se lit une situation matérielle précise : les filiales européennes ont cessé de fonctionner. L'Allemagne avait interdit l'organisation dès 1933, la France est occupée et ses bureaux évacués, la Norvège est sous occupation depuis le 9 avril 1940, et la Suède procède à l'automne 1940 à la confiscation du livre Enemies.[53] L'interdiction canadienne du 4 juillet 1940 ampute en outre le dispositif d'un relais majeur hors d'Europe.[54]
La formule permet de qualifier cet effondrement non comme une perte mais comme un accomplissement. Un réseau international réduit par la répression et la guerre à quelques bases est décrit comme un territoire dont la tâche est faite, et la concentration forcée des ressources sur l'Amérique du Nord devient une étape prévue du plan. Le paradoxe apparent de ce même numéro — l'Europe déclarée achevée tandis que quatre pages sont consacrées à une convention britannique triomphale — se résout précisément par cette logique : la Grande-Bretagne y figure moins comme champ de moisson que comme réservoir de la « multitude » à venir, Rutherford ayant fait savoir qu'une grande partie de celle-ci en proviendrait.[55] L'organisation réinterprète ainsi ses propres pertes territoriales en progression du dessein divin, procédé de conversion des échecs en confirmations que la sociologie des mouvements millénaristes a identifié comme un ressort central de leur durabilité.[56]
Contenu
Éhud (3e partie)
Le « Gouvernement théocratique » est présenté comme l'enjeu central du conflit entre les fidèles de Jéhovah et leurs persécuteurs ; Jéhovah est annoncé comme devant rendre compte de chaque violence exercée contre ses serviteurs, conformément à l'invitation à prier pour la vengeance des élus formulée en Luc 18:7.[57]
La hiérarchie catholique romaine est désignée comme le principal instigateur des persécutions contre les Témoins de Jéhovah, accusée d'entretenir une coopération secrète avec les chefs des États corporatifs — nommément Hitler, Mussolini et Staline — tout en imputant faussement aux Témoins de Jéhovah d'être ce que l'on appelle modernement la « cinquième colonne ».[58] À l'inverse, les Témoins de Jéhovah sont présentés comme les seuls à avoir publiquement dénoncé le nazisme, le fascisme, le communisme et la hiérarchie catholique, ce qui expliquerait « leur persécution impie des serviteurs » du Très-Haut.[59]
La métaphore biblique tirée du récit d'Éhud et d'Églon (Juges 3:24) est développée en parallèle typologique : de même que les serviteurs d'Églon trouvèrent la porte fermée, la hiérarchie et ses alliés se heurtent aux lois fondamentales américaines, présentées comme une protection providentiellement accordée par Dieu à ses serviteurs pour leur permettre de continuer à proclamer le « message théocratique ».[60] L'œuvre de proclamation du message du Royaume en Europe est déclarée achevée, signe que « le témoignage final serait rendu dans l'hémisphère occidental ».[61]
Éhud (3e partie — suite : la fuite, la trompette de guerre et la victoire d'Armageddon)
La fuite d'Éhud au-delà des « carrières » de Gilgal (Juges 3:26) est interprétée comme le tableau antitypique des Témoins de Jéhovah échappant aux persécuteurs religieux.[62] Ces « carrières » ou images gravées, érigées sous influence démoniaque pour déshonorer le nom de Jéhovah, représentent les systèmes idolâtres que les fidèles doivent dépasser. Éhud s'enfuit ensuite vers Séira, nom signifiant « rudesse » ou « pays rocailleux », sur le territoire de la tribu d'Éphraïm, non loin de Silo où se trouvait le tabernacle (Josué 18:1) ; ce terrain montagneux est présenté comme le type de l'organisation théocratique, refuge et protection accordés aux fidèles serviteurs de Jéhovah.[63]
La signification typologique d'Éhud est présentée comme multiple selon les moments du récit : tantôt il représente le « reste » (Romains 11:5 ; Apocalypse 12:17), tantôt le Christ Jésus seul. Lorsqu'il sonne de la trompette depuis la montagne d'Éphraïm et que les fils d'Israël descendent avec lui (Juges 3:27), c'est le Christ Jésus seul qu'il représente, convoquant les armées du ciel (Apocalypse 19:14).[64] La sonnerie de la trompette de guerre est mise en parallèle avec le commandement aux prêtres d'Israël de sonner l'alarme lors des guerres (Nombres 10:9), ce qui est interprété comme l'obligation pour tous les oints du « sacerdoce royal » de participer à la proclamation du message du Royaume.[65]
La descente des armées célestes suivant le Christ — le « Grand Éhud » — est illustrée par Apocalypse 19:14-15, qui décrit les armées du ciel montées sur des chevaux blancs, vêtues de lin fin, blanc et pur, tandis qu'une épée tranchante sort de la bouche du conducteur pour frapper les nations.[66] La question rhétorique de Luc 18:8 — le Fils de l'homme, à son retour, trouvera-t-il la foi sur la terre ? — est commentée comme une indication que le nombre de ceux qui conserveront une foi solide sera petit ; l'invitation à persévérer est appuyée par Matthieu 9:29, Matthieu 10:22 et Matthieu 24:13.[67]
L'heure actuelle est décrite comme la plus sombre de toute l'histoire humaine, mais « Armageddon est très proche. L'heure la plus sombre » de tous les temps cédera bientôt la place à la lumière la plus éclatante jamais apportée à l'humanité.[68] Les fidèles sont invités à ne pas trembler devant leurs ennemis et à refuser tout compromis, dans la certitude que la victoire finale appartient au « grand Théocrate », conformément à 1 Corinthiens 15:57 et au Psaume Psaumes 13:5.[69]
La phase finale du drame typologique décrit la stratégie militaire d'Éhud : anticipant la fuite des Moabites vers les gués du Jourdain, il coupe leur retraite (Juges 3:28), et dix mille hommes moabites — tous vaillants et en pleine forme — sont exterminés sans qu'un seul s'échappe (Juges 3:29).[70] Le chiffre dix mille, quatrième puissance de dix, est présenté comme signifiant la totalité des ennemis. La puissance que manifestait alors Moab au moment de sa destruction est mise en parallèle avec celle de l'organisation visible de Satan à l'approche d'Armageddon : « leur force disparaîtra rapidement. Ils iront » à la destruction au moment même où ils paraîtront à leur apogée.[71] Cette conclusion est étayée par Jérémie 25:35-36, Jérémie 48:42, Apocalypse 19:19-21 et Psaumes 21:8-11.[72]
Le récit se conclut sur la victoire complète et le repos du pays pendant quatre-vingts ans (Juges 3:30), présenté comme la préfiguration du repos millénaire qui suivra la bataille du « grand jour du Dieu Tout-Puissant ».[73]
La verge sur les nations
Dans cet article, la verge de Moïse est interprétée comme un vaste drame prophétique préfigurant l'exercice de la puissance du Christ Jésus contre les ennemis de Jéhovah. Les signes ou miracles accomplis par Moïse sont présentés comme porteurs d'une « voix », c'est-à-dire d'un message proclamant le dessein de Jéhovah ; les hommes sages y trouvent profit.[74]
L'épisode du buisson ardent au pied du mont Horeb est rappelé : Jéhovah y ordonna à Moïse de retourner en Égypte pour signifier à Pharaon l'ordre de libérer Israël et conduire le peuple à la montagne pour adorer Jéhovah. Craignant de n'être pas cru, Moïse reçut le pouvoir d'accomplir trois signes, dont deux furent exécutés devant Pharaon, afin que tant les Israélites que Pharaon reconnaissent la toute-puissance de Jéhovah.[75] L'accomplissement moderne de ce drame prophétique est situé à partir de 1914, année où expirèrent les « temps des Gentils » selon Luc 21:24 et Daniel 4:16.[76]
Le premier signe, la verge jetée à terre qui devint un serpent (Exode 4:1-5), est l'objet d'un développement central. La verge du berger Moïse pouvait servir d'arme contre des ennemis bêtes ou humains et valoir comme sceptre — voir Ézéchiel 19:14. Le Psaume Psaumes 2:6 et Psaumes 110:2 sont cités pour établir qu'en 1914 Jéhovah plaça son Roi sur sa « colline sainte de Sion » et l'envoya régner au milieu de ses ennemis. La question que Jéhovah posa à Moïse — « Qu'as-tu dans la main ? » — est transposée au Christ Jésus, le « Grand Moïse », au moment de l'inauguration de son règne céleste.[77]
Le jet de la verge à terre est interprété non comme un abandon de la puissance divine, mais comme l'extension de l'autorité du Christ Jésus aux choses de la terre. Satan, dont Pharaon était le serviteur représentatif, avait depuis longtemps défié Jéhovah (Genèse 3:1-15 ; Job 1:6-12). En 1914, le Christ commença son règne et projecait sa puissance active vers la terre ; en 1918, il vint au temple spirituel de Jéhovah pour le jugement des chrétiens et la séparation des brebis et des boucs (Matthieu 24:31-46). La guerre qui s'ensuivit dans les cieux aboutit à la précipitation de Satan et de ses anges sur la terre (Apocalypse 12:1-10), faisant de la terre l'unique centre des perturbations, placé sous la surveillance constante du Christ.[78]
La verge devenue serpent est ensuite interprétée à la lumière de Ésaïe 45:7 : Jéhovah crée le mal pour les méchants tout en accordant la paix et la prospérité à ses fidèles. Le Christ Jésus, en punissant ses ennemis, exerce un « mal » administré en justice. L'exercice de cette puissance serpentine est illustré par Apocalypse 9:11, où les témoins oints de Jéhovah sont comparés à des sauterelles sous le commandement d'Abaddon-Apollyon, le Christ Jésus, roi de l'abîme, et par Apocalypse 9:19, dont les « chevaux » frappent comme des serpents.[79] Jérémie 8:17 et Amos 9:3 sont également convoqués pour démontrer que Jéhovah envoie des serpents contre ses ennemis sans qu'aucun charme puisse les neutraliser.[80]
La fuite de Moïse devant le serpent (Exode 4:3) est présentée comme figurant non le Christ lui-même, mais ses disciples sur terre. En effet, le Christ, revêtu de toute puissance, ne fuit pas ; ce sont ses suiveurs terrestres qui, vers 1918, furent saisis de crainte et « s'enfuirent, comme prédit en Apocalypse 12:6, 14 » — la femme symbolique de l'organisation de Dieu s'enfuyant dans le désert pendant mille deux cent soixante jours, nourrie par Jéhovah.[81]
La saisie du serpent par la queue, qui le redevint verge en main de Moïse, est finalement interprétée comme le signe que la distribution mondiale du message de vérité sur le gouvernement théocratique constitue l'exercice actif du « mal » contre l'organisation ennemie. Lorsque cette œuvre sera accomplie, la verge de puissance du Christ cessera d'agir comme serpent : « la verge est utilisée non pour frapper mais pour guérir », conformément à Ézéchiel 21:17 et à la prophétie de Ésaïe 19:22 sur l'Égypte frappée puis guérie.[82]
La fin de la guerre dans les cieux
La guerre dans les cieux est exposée à partir du texte d'Apocalypse 12:7-9, cité comme paroles d'un « témoin oculaire » ayant contemplé en vision prophétique les événements des années modernes. Michel, dont le nom signifie « Qui est semblable à Dieu ? », désigne le grand prince divin, le Christ Jésus, « qui est le rayonnement de la gloire [de Dieu] » selon Hébreux 1:3.[83] L'usage du nom Michel vise à attirer l'attention sur la prophétie corroborante de Daniel, fournissant ainsi deux témoins pour ce fait capital : en Daniel 12:1, il est écrit qu'au moment de la naissance de l'enfant mâle ou du royaume de Dieu décrit en Apocalypse 12:1-5, Michel se lèvera, le grand prince qui veille sur le peuple, et qu'il y aura alors un temps de trouble sans précédent — identifié à 1914, lorsque la Grande Guerre éclata sur terre. Dans les cieux, ce trouble prit fin par l'expulsion de Satan et de ses démons ; sur terre, il fut interrompu en 1918 pour permettre l'œuvre de témoignage des Témoins de Jéhovah, avant la fin définitive de l'organisation mondiale de Satan, conformément à Matthieu 24:14, 21-22.[84]
Satan est identifié par quatre noms — Dragon, Serpent, Satan et Diable —, chacun symbolisant un aspect de son œuvre malfaisante. Il est dit qu'il « trompe le monde entier », expression interprétée comme désignant l'ensemble de la terre habitée, conformément à la version américaine révisée et à la traduction de l'Emphatic Diaglott — et non les témoins oints de Jéhovah ni leur « grande multitude » de compagnons, qui ne font pas partie de cette « terre » sous l'emprise de Satan.[85]
Lorsque le Christ, grand Prince, fut établi sur son trône en 1914 comme juste Souverain du monde, sa première œuvre fut d'expulser Satan des cieux. Satan rassembla toutes ses puissances, principautés et anges, symbolisés par les « sept têtes » du dragon décrit en Apocalypse 12:3. Une guerre éclata entre les cieux de Satan et les « nouveaux cieux » sous le Christ Messie. Les « rois de la terre » n'y prirent aucune part, incapables d'intervenir dans une bataille céleste pour secourir leur père Satan ; en revanche, chaque tête ou prince de l'organisation invisible de Satan y fut impliqué, et ceux-ci incitèrent l'organisation visible de Satan sur terre à guerroyer contre les membres de l'organisation de Dieu sur terre — ce qui se produisit effectivement.[86]
Du côté du Christ combattaient ses myriades d'anges saints, mais aucun chrétien composant le « corps oint du Christ » ne fut engagé dans ce combat. Le Christ Jésus n'était pas encore venu au temple de Dieu pour le jugement des chrétiens ; les chrétiens fidèles décédés n'avaient pas encore été ressuscités, et aucun membre de la classe du serviteur oint sur terre ne pouvait prêter secours dans cette guerre céleste invisible. La puissance de l'ennemi ne put rivaliser avec celle du Christ, auquel appartient toute puissance dans les cieux et sur la terre. Cela est présenté comme la preuve que l'interprétation traditionnelle de Matthieu 12:29 est erronée : le Christ n'a pas besoin de lier Satan préalablement pour chasser ses démons ou détruire son organisation terrestre — Satan recevra toute latitude pour combattre jusqu'au bout, puis sera lié une fois complètement vaincu, avant d'être précipité dans la fosse conformément à Apocalypse 20:1-3.[87]
Le temps n'étant pas encore venu pour Jéhovah de tuer Satan, ce dernier et ses anges furent littéralement chassés des cieux. Jésus avait prophétisé cet événement en termes de certitude accomplie : « J'ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair [c'est-à-dire avec la rapidité de l'éclair] » selon Luc 10:18.[88]
La révélation de la guerre dans les cieux et de l'expulsion de Satan fut rendue publique pour les fidèles sur terre dans le numéro du 1er mars 1925 de La Tour de Garde, qui enseigna pour la première fois que cette guerre avait eu lieu, que Satan avait été expulsé et qu'une grande réjouissance régnait dans les cieux à la naissance de la Nation ou du Royaume.[89] La compréhension de la « robe de justice » et des « vêtements du salut » d'Ésaïe 61:10 fut accordée aux témoins dans le numéro du 1er février 1925 de La Tour de Garde.[90]
La fin du temps d'attente du Christ à la droite de Jéhovah, prédit en Psaumes 110:1-2, marque l'entrée dans ce qui est désigné comme la « dispensation de la plénitude des temps » — ou, selon la traduction de Rotherham, l'« administration de la plénitude des saisons » (Éphésiens 1:10). L'expulsion immédiate de Satan des cieux signale le début de l'exercice du pouvoir du Christ et inaugure une ère nouvelle dans le royaume du grand « Roi d'Éternité », Jéhovah, avant même la destruction complète de l'organisation et de la puissance de Satan à Har-Maguédon.[91]
Tous les saints anges sont fils de Dieu et donc « frères » des chrétiens fidèles décédés et de ceux encore sur terre « en Christ ». La proclamation céleste d'Apocalypse 12:10 — « Maintenant sont venus le salut, la force, le royaume de notre Dieu et la puissance de son Christ, car l'accusateur de nos frères a été précipité » — annonce que la guerre céleste et la naissance du Royaume sont concomitantes. Cette proclamation fut entendue par toute l'armée angélique et, après leur résurrection, par les saints chrétiens rendus semblables au Christ Jésus dans les cieux (1 Corinthiens 15:42-44 ; 1 Jean 3:2). C'est seulement à partir de 1925 que les saints fidèles encore sur terre et dévoués au Gouvernement théocratique commencèrent à comprendre ce fait, ce qui est interprété comme le moment choisi par Dieu pour leur en donner l'intelligence.[92]
L'accusation de Satan contre les fidèles est illustrée par le cas de Job : Satan avait soutenu que Job abandonnerait son intégrité s'il était mis à l'épreuve, et Dieu permit la mise à l'épreuve — que Job surmonta. De même, Satan n'a cessé d'accuser les disciples du Christ, prétendant qu'ils ne resteraient pas fidèles sous la pression ; mais ceux qui ont maintenu leur intégrité ont au contraire vaincu Satan, ainsi que l'énonce Apocalypse 12:11 : ils l'ont vaincu « par le sang de l'Agneau [le Christ Jésus] et par la parole de leur témoignage ; et ils n'ont pas aimé leur vie jusqu'à la mort ».[93]
La victoire des chrétiens oints sur Satan est présentée comme reposant sur deux piliers. Par leur foi au sang du Christ compensant toutes leurs faiblesses et imperfections involontaires, ils tiennent ferme en lui, selon 1 Jean 5:4 : « C'est la victoire qui vainc le monde, c'est notre foi. » Le Christ Jésus est leur avocat auprès de Dieu, intercédant pour ses frères plus faibles (1 Jean 2:1). « La parole de leur témoignage » désigne leur fidélité à rendre témoignage au nom de Dieu et du Christ : il est enseigné qu'on ne peut être agréable à Dieu sans agir comme son témoin, car la vérité a été donnée non pour être jouie personnellement, mais pour être proclamée à d'autres à la gloire du nom divin. Pendant un temps, ces témoins témoignèrent « en sac » au sens figuré ; leur témoignage fut ensuite « tué » comme décrit en Apocalypse 11:3-8. En 1919, Dieu ranima ses témoins sur terre et leur donna un changement de vêtement pour les identifier comme ses témoins purifiés, revêtus des « vêtements du salut » et de la « robe de justice », allant de l'avant avec zèle dans l'œuvre de témoignage, ce témoignage se révélant un boomerang contre Satan et ses agents sur terre, selon Apocalypse 11:9-12.[94]
Ceux qui composèrent les « deux témoins » témoignant en sac « n'aimèrent pas leur vie jusqu'à la mort », préférant mourir plutôt que de céder aux sollicitations ou aux exigences de la foule de Satan. La proclamation se poursuit en Apocalypse 12:12 par une invitation à la réjouissance pour les cieux et ceux qui y « tendent leur tente » (selon la traduction de Rotherham). Le reste des Témoins de Jéhovah, la classe du « serviteur fidèle » sur terre, est considéré comme tabernaculant désormais dans les cieux ou les lieux célestes en vertu de leur droit conditionnel à la vie éternelle dans les cieux, conformément à Éphésiens 2:6. Par la foi, ils voient de quelle façon merveilleuse Dieu a agi envers eux et comment il déroule ses desseins pour eux, et que bientôt sa parole et son nom seront pleinement vindiqués et leur joie sera complète.[95]
Depuis son expulsion des cieux, Satan se trouve cantonné aux choses de la terre. Un avertissement est donc adressé aux habitants de la terre selon Apocalypse 12:12 : « Malheur aux habitants de la terre et de la mer ! car le diable est descendu vers vous, animé d'une grande colère, sachant qu'il lui reste peu de temps. » Le reste et ses compagnons, les « autres brebis » du Seigneur, ne faisant pas partie de cette « terre », ce malheur ne les concerne pas ; il s'adresse à l'organisation visible et terrestre de Satan et à ceux qui la soutiennent. Le reste et ses compagnons proclament cet avertissement de « malheur », raison pour laquelle Satan cherche à les détruire. Cette prophétie indique que Satan poussera ses représentants — le Grand Capital, les hommes politiques et le clergé — à l'extrême limite dans leur opposition à Dieu et aux serviteurs fidèles de Jéhovah sur terre.[96]
La grande colère de Satan est dirigée contre Dieu et son organisation. Satan opprime les peuples de multiples manières, suscite tristesse et calamités, puis pousse son clergé aux « visages pieux et aux lèvres menteuses » à imputer toutes ces souffrances, ces malheurs et ces calamités à Jéhovah Dieu — dans le but de détourner les peuples de Dieu avant qu'Har-Maguédon ne soit livré. Satan sait que son temps est court avant la bataille d'Har-Maguédon, où il sera détruit, et sa tentative de rallier tous les hommes à son camp est sa stratégie ultime. La proclamation de la voix céleste s'arrête à ce point de l'Apocalypse 12, ce qui est interprété comme indiquant que les malheurs des peuples de la terre continueront et atteindront leur point culminant à Har-Maguédon.[97]
Le résultat de la guerre dans les cieux est que Satan en est totalement exclu et ne peut plus y mener d'opérations offensives. Sa colère se retourne alors contre la « femme » de Dieu, c'est-à-dire l'organisation de Dieu dont le reste oint des témoins sur terre fait partie, selon Apocalypse 12:13. Cela est présenté comme un avertissement à tous les témoins oints de Jéhovah et, désormais, à leurs compagnons terrestres formant la « grande multitude », qu'ils doivent s'attendre à la persécution de Satan, exercée par l'intermédiaire de ses agents, aussi longtemps que se poursuivra l'« œuvre étrange » de Jéhovah et jusqu'à son « acte étrange » à Har-Maguédon, où seront détruits tous les démons et leur chef, Satan. Cela est présenté comme une preuve concluante que quiconque sert Dieu avec ardeur et zèle en rendant témoignage au grand nom de Dieu, à son dessein et à son Gouvernement théocratique, sera persécuté par Satan, ses démons et certains membres de son organisation visible.[98]
En 1919, Jéhovah ranima l'œuvre de ses témoins sur terre. Est établie une analogie avec le baptême de Jésus dans le Jourdain, immédiatement après lequel Jéhovah conduisit son fils bien-aimé au désert pour un temps, au terme duquel Satan s'opposa violemment au Seigneur Jésus lors de la grande tentation (Matthieu 4:1-11), après quoi le Christ Jésus commença son œuvre agressive de prédication du royaume de Dieu (Matthieu 4:17). De manière analogue, immédiatement après le réveil de ses témoins en 1919, il est jugé approprié que Jéhovah conduisît ses fidèles sur terre dans un « désert ». Le texte d'Apocalypse 12:6, 14 est cité pour décrire la femme fuyant dans le désert, nourrie pendant mille deux cent soixante jours, puis portée par les deux ailes du grand aigle pendant « un temps, des temps et la moitié d'un temps ».[99]
La référence vétérotestamentaire du prophète Élie fuyant devant la reine Jézabel par crainte est convoquée, mais pour être opposée à la fuite de la « femme » symbolique de l'organisation de Dieu : celle-ci ne fuit pas par peur, mais parce que Dieu avait pourvu à sa subsistance. Pendant la période de la Première Guerre mondiale (1914-1918), alors que l'organisation de Dieu sur terre était empêchée d'agir, ses membres prièrent la prière du psalmiste : « Oh ! que n'ai-je des ailes comme la colombe ! je volerais et me reposerais. Je m'éloignerais à la dérobée, je demeurerais dans le désert. Je me hâterais d'échapper au vent impétueux et à la tempête. » selon Psaumes 55:6-8.[100]
Jéhovah Dieu est désigné comme le « grand Aigle » dont les ailes apportent soutien et protection à son organisation. Sa « femme » reçut deux ailes de sa provision — son amour et sa puissance — pour la porter dans le désert, à l'image de ce qu'il dit à Israël en Exode 19:4 : « Je vous ai portés sur des ailes d'aigle et je vous ai amenés vers moi. » Durant cette période, les fidèles de Jéhovah sur terre continuèrent à prier selon Psaumes 17:8 et Psaumes 57:1 et Psaumes 61:4 : « Garde-moi comme la prunelle de l'œil ; cache-moi sous l'ombre de tes ailes. » Lorsque le peuple du Seigneur commença à percevoir sa provision pour lui, il dit : « Que ta bonté est précieuse, ô Dieu ! Les fils des hommes cherchent un refuge à l'ombre de tes ailes. » selon Psaumes 36:7. Jéhovah Dieu révéla par sa vérité son nom et son Gouvernement théocratique à son reste fidèle et à ses compagnons, et sa ministration les a nourris depuis lors.[101]
Lettres
Jéhovah donne grâce et force
Un télégramme daté du 29 septembre 1940, adressé à Rutherford, annonce la tenue à Londres d'une convention qualifiée de « palpitante » par ses organisateurs : quelque 2 500 personnes y sont rassemblées, et les délégués présents transmettent à Rutherford et aux « frères américains » « amour et salutations. Vos discours nous ont remplis de joie et de zèle pour continuer le combat pour la THÉOCRATIE », malgré les circonstances de guerre.[102]
La lettre qui suit, signée A. D. Schroeder depuis Londres, décrit en détail la convention de Manchester. Tenue en pleine période de bombardements aériens intenses, cette assemblée est présentée comme un « miracle du Seigneur » : malgré dix jours consécutifs de raids, quelque 3 500 Témoins de Jéhovah rejoignirent Manchester, dont un millier de pionniers venus de tout le pays, certains en auto-stop, d'autres à vélo ou à pied.[103] Le point culminant de la convention fut la soirée du dimanche, lorsque 4 000 personnes s'entassèrent au Free Trade Hall et dans des salles annexes reliées par fil pour entendre le discours de Rutherford intitulé « Religion as a World Remedy »[104] ; les enregistrements de ce discours étaient arrivés par avion depuis New York le lundi précédent, mais le gouvernement britannique les retint pendant trois jours avant de les restituer.[105]
Lors d'une réunion publique, Schroeder répondit aux accusations portées contre l'organisation par le juge Frankland de Manchester et par la presse locale. En citant l'annuaire de 1936 et le rapport financier général qui y figurait, il s'attacha à démontrer que le déficit indiqué répondait pleinement aux accusations selon lesquelles le bureau de Brooklyn détiendrait une part importante des réserves d'or des États-Unis. Il demanda publiquement pourquoi la presse et le juge Frankland ne réclamaient pas le bilan de la Hiérarchie catholique romaine — remarque qui, selon son propre récit, « fit éclater la salle ».[106] Deux cent quarante-neuf personnes furent baptisées lors de cette convention, et plus d'un millier de Témoins portèrent leurs sacoches de magazines dans les rues de Manchester le samedi soir ; la parution du Kingdom News nº 7 eut lieu pour la première fois dans cette ville, et toute la cité en fut couverte.[107]
Le dimanche matin, de sérieuses émeutes éclatèrent dans le quartier catholique de Salford, où cinq Témoins furent grièvement blessés. Le rapport d'activité de la convention indique 2 843 prédicateurs sur le terrain, ayant placé 2 026 livres reliés, 13 395 brochures et 2 020 magazines.[108] Des bombardements aériens survinrent chaque nuit de la convention, et une bombe détruisit un théâtre situé à 90 mètres du Free Trade Hall le samedi soir, tandis qu'un grand magasin fut détruit le jeudi soir non loin de la salle. Ces événements sont présentés comme sans effet sur la détermination des Témoins, décrits comme « si débordants de vie, souriants, possédant une grande paix intérieure et une détermination à servir la Théocratie ».[109]
Schroeder rapporte que Rutherford, dans sa lettre personnelle et dans sa conférence publique, avait exprimé sa conviction qu'une grande partie de la « multitude » viendrait de Grande-Bretagne et serait « privilégiée d'accomplir le mandat divin de peupler la terre d'une race juste » — propos décrits comme ayant profondément touché les fidèles et la multitude des Jonadabs qui assistaient à leur première convention.[110] La lettre se conclut sur une note de gratitude à Dieu et à son organisation, et par la transmission des vœux de mille pionniers à temps plein qui souhaitaient remercier Rutherford pour le don du nouveau livre Religion.[111]
Expériences sur le terrain — Pionnier dans la France ravagée par la guerre
Un témoignage relatant l'activité de prédication clandestine dans la France occupée dès le début de la Seconde Guerre mondiale décrit les conditions dans lesquelles un pionnier étranger maintint son ministère malgré l'interdiction des activités de la Société prononcée par décret ministériel en octobre 1939 et la fermeture du bureau de Paris.[112] Des articles de presse présentés comme d'origine jésuite décrivirent l'organisation comme une « société secrète appelée "Les Chevaliers de la Tour de Garde" », ou encore des communistes déguisés, affirmant faussement que leurs salles de réunion comportaient un autel avec une nappe blanche et des bougies et que le président portait un capuchon — accusations jugées absurdes par quiconque connaît les pratiques des Témoins de Jéhovah.[113]
Le pionnier adopta un système consistant à proposer la Bible le matin et, si une disposition favorable se manifestait, à placer discrètement une ou deux brochures transportées dans une poche cachée, en réservant l'après-midi aux visites de retour. Des petites études furent organisées dans des foyers privés, les réunions en salle étant impossibles. En janvier 1940, une cérémonie de baptême rassembla quatre Jonadabs dans un atelier de menuiserie.[114] Une sœur vivant dans un village rural poursuivit l'activité de porte-à-porte malgré plusieurs arrestations et la confiscation de sa littérature par la police ; finalement interdite même de vente de la Bible, elle contourna la restriction en offrant gratuitement des Nouveaux Testaments et en réservant les publications de la Société à ceux qui faisaient preuve d'une réelle bonne volonté.[115]
Le partenaire français du pionnier, mobilisé dans l'armée, se déclara membre de la Théocratie, fut arrêté et emprisonné. Après deux mois de détention, pendant lesquels il persista à témoigner avec audace, les autorités le certifièrent comme fou et l'envoyèrent dans un asile — une issue évoquant le commentaire des autorités à l'égard de Paul en Actes 26:24.[116]
Lorsque le stock de littérature vint à s'épuiser, la providence de Jéhovah est décrite comme ayant permis de récupérer les publications laissées par un pionnier américain expulsé dans un village, lesquelles furent transportées jusqu'à Bordeaux en dépit des circonstances périlleuses, fournissant ainsi de quoi alimenter l'activité pour plusieurs mois. La « vieille prostituée » — désignation de la hiérarchie religieuse, en particulier catholique — est présentée comme ayant profité de la situation pour accroître son influence politique : le pape fut qualifié à la radio de « le Christ de 1940 », et la mort du cardinal Verdier donna lieu à ce qui est décrit comme des éloges nauséabonds.[117]
L'offensive nazie du mois de mai 1940 plongea la France dans la stupeur lorsque Paul Reynaud annonça à la radio la percée allemande jusqu'à Amiens. La déclaration de guerre de l'Italie ne provoqua guère de réaction, l'esprit du peuple étant déjà si abattu. L'auteur note que, lors de la cérémonie d'intronisation du nouveau cardinal de Paris au Sacré-Cœur, ce dernier « bénit » la France et la dédia au « Sacré-Cœur », et que la Marseillaise y fut chantée pour la première fois dans un cadre religieux — commentaire suivi de la réflexion : « Pauvre vieille France ! elle est perdue maintenant. » [118]
La suite du témoignage décrit les multiples fois où le pionnier fut soupçonné d'être un espion ou un parachutiste et arrêté par des gendarmes ou des soldats. Lors d'une fouille de son vélo, il sortit d'abord un disque phonographique intitulé « La Fin du Monde » : la réaction du gendarme — « il dit précipitamment : "Ah oui, c'est bon", et ne voulut rien voir d'autre » — est rapportée comme une délivrance providentielle.[119] Fin juin, à la progression des Nazis vers le sud, le consul britannique recommanda aux ressortissants britanniques de quitter Bordeaux. Hésitant à abandonner le travail et les Jonadabs, le pionnier finit par partir dans la nuit du 19 juin, alors que la ville était lourdement bombardée, le récit se poursuivant dans une autre page du numéro.[120]
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Illustrations du numéro
Références
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- ↑ Carl Olof Jonsson, The Gentile Times Reconsidered — Chronology and Christ's Return, Commentary Press, Atlanta, 2004.
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- ↑ Voir l'article Prédictions pour 1914 du présent wiki.
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- ↑ Voir l'article Comité de rédaction du présent wiki.
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- ↑ La Tour de Garde du 15 octobre 1940, p. 318.
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- ↑ « La Religion comme Remède au Monde ».
- ↑ La Tour de Garde du 15 octobre 1940, p. 319.
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- ↑ La Tour de Garde du 15 octobre 1940, p. 320.
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- ↑ La Tour de Garde du 15 octobre 1940, p. 320.