La Tour de Garde du 1er juillet 1930
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| La Tour de Garde du 1er juillet 1930 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1930 |
| Année | 1930 |
| Éditeur | Watch Tower Bible and Tract Society |
Ce numéro est dominé par une réévaluation théologique de premier plan : la doctrine du Royaume de Dieu y est explicitement placée au-dessus du sacrifice de rançon au rang des enseignements bibliques fondamentaux, rupture notable avec la hiérarchie doctrinale héritée de l'ère Russell. La publication y construit une lecture typologique de l'histoire d'Israël pour établir que les « fruits du Royaume » désignent non pas le perfectionnement moral individuel, mais la proclamation active du message divin par des serviteurs fidèles.
Ce repositionnement doctrinal s'accompagne d'une offensive polémique soutenue contre le clergé institutionnel, que la publication tient pour corrompu et inapte à remplir la mission qu'il prétend assumer. La radio y est présentée comme l'instrument providentiel permettant de contourner cette résistance ecclésiastique et d'atteindre directement les foyers, dans le prolongement de la stratégie de diffusion de masse développée par Joseph Rutherford à cette époque.
Contenu
Le Royaume — Les fruits
Cet article de fond, qui s'ouvre sur la citation de Matthieu 21:43, développe une réflexion théologique sur la nature du Royaume de Dieu et sur ce que la publication nomme « les fruits du Royaume ». La rédaction pose d'emblée que la plus grande doctrine biblique n'est pas, contrairement à ce qui avait longtemps été enseigné, le sacrifice de rançon, mais bien le Royaume de Dieu lui-même. La publication soutient que la plus grande doctrine de la Bible concerne le Royaume de Dieu ,au motif que c'est par ce Royaume que Dieu « vengera entièrement son nom et sa parole ».[1]
L'article soumet ensuite une relecture de l'histoire d'Israël comme peuple « typique », c'est-à-dire préfigurant la véritable nation du Royaume. La publication affirme que si Israël avait tenu les termes de son alliance avec Dieu — scellée au Sinaï selon Exode 19:5-6 — il aurait constitué l'instrument de Jéhovah, mais que son infidélité lui fit perdre ce privilège.[2] Jésus, en prononçant la sentence de Matthieu 21:43, aurait alors posé la règle selon laquelle nul ne peut appartenir à la nation du Royaume sans en « produire les fruits ».[3]
La publication rejette explicitement l'interprétation traditionnelle selon laquelle ces « fruits » désigneraient le développement d'un « caractère individuel » par le croyant. Elle soutient que « aucun développement du caractère ne pourrait fournir une substance vivifiante pour le bénéfice de l'homme », et que les fruits du Royaume sont en réalité le message de vérité concernant le Royaume, produit par Dieu lui-même et distribué par ses serviteurs comme des instruments.[4]
L'article dresse ensuite un parallèle entre les chefs religieux d'Israël — prêtres, Pharisiens et scribes — et le clergé contemporain. Ces derniers sont décrits comme portant un message corrompu, s'occupant de mouvements de réforme tels que la prohibition, la Société des Nations ou le pacifisme, au lieu d'annoncer le Royaume de Dieu. La publication affirme que « ces ecclésiastiques apportent leur propre message au lieu du message du Royaume de Dieu. Ils ne produisent pas un bon fruit. Au contraire, ils produisent un fruit corrompu. » [5]
L'article distingue deux classes de serviteurs apparues au sein de l'« esclave fidèle et avisé » : ceux qui prêchèrent le Royaume pour des motifs égoïstes et constituèrent la classe du « mauvais serviteur », et ceux qui servirent par amour de Dieu et de leurs frères, à qui l'on attribue la désignation d'« esclave fidèle et avisé » selon Matthieu 24:45-47.[6] La publication précise que ces « biens » du Seigneur et les « fruits du Royaume » désignent la même réalité, confiée à cette classe fidèle. L'article est présenté comme devant être continué dans une livraison ultérieure.[7]
Pourquoi Israël tomba
Cette sous-section, intégrée à l'article principal sur les fruits du Royaume, développe la notion d'Israël comme peuple typique dont l'échec éclaire les conditions d'appartenance au vrai Royaume. La publication insiste sur l'infidélité des leaders d'Israël, qui auraient dû annoncer la venue du Messie mais préférèrent cultiver leur propre prestige aux dépens du peuple.[8] Jésus est présenté comme ayant dénoncé ces chefs dès le début de son ministère, notamment en Matthieu 7:15-16, les qualifiant de faux prophètes reconnaissables à leurs fruits.[9]
La plus grande doctrine
Cette sous-section formule explicitement la réévaluation doctrinale opérée par la publication : le Royaume de Dieu supplante désormais le sacrifice de rançon au rang de doctrine suprême. La publication reconnaît que « pendant de nombreuses années, on a cru que la doctrine primordiale de la Bible était le grand sacrifice de rançon ; mais aujourd'hui nous voyons les choses autrement parce que nous en apprenons davantage sur Jéhovah. » La rançon demeure indispensable au salut humain, mais la doctrine du Royaume la dépasse parce que c'est par elle que Dieu « réhabilite entièrement son nom » devant toute la création.[10]
Les intérêts du Royaume
Cette sous-section expose la commission confiée par Jésus à ses disciples fidèles. La publication souligne que Jésus n'a pas envoyé ses disciples pour développer un « caractère », mais pour aller enseigner toutes les nations, baptiser et observer ses commandements selon Matthieu 28:19-20.[11] Elle insiste sur le fait que cette obligation découle d'une alliance, et que tout membre de l'alliance pour le Royaume est « chargé de veiller aux intérêts du Royaume » sans compromis possible. La publication rappelle également que « celui qui tente de se justifier lui-même au détriment de l'accomplissement de son plein devoir envers son alliance est une abomination aux yeux de Dieu. » [12]
Que se passerait-il s'il n'y avait pas d'Églises ?
Présenté comme une conférence radiophonique de trente minutes, cet article adopte un registre plus polémique pour questionner le rôle des Églises institutionnelles dans la vie morale et spirituelle de la société. La publication commence par signaler que les statistiques d'appartenance aux Églises protestantes américaines seraient gonflées artificiellement, des fidèles étant maintenus sur les registres longtemps après avoir cessé de fréquenter les assemblées, voire après leur décès.[13] Elle note que la Men's Christian Church League aurait constaté que 60 000 des 200 000 Églises protestantes des États-Unis n'avaient enregistré aucun nouveau membre au cours des dernières années.[14]
L'article développe ensuite une réflexion sur la nature même de l'Église, affirmant qu'une Église n'est pas un bâtiment mais une communauté de personnes, s'appuyant sur Actes 7:48 et Actes 17:24 pour souligner que Dieu n'habite pas dans des temples faits de mains d'hommes.[15] La publication rappelle que Jésus lui-même n'était pas un ministre ordonné au sens traditionnel du terme, n'a jamais construit d'église, ne s'est jamais revêtu de vêtements sacerdotaux et n'a jamais usé de titres tels que « père », « révérend » ou « évêque ».[16]
S'appuyant sur Romains 16:3-5, la publication présente l'Église réunie dans une demeure privée comme le modèle légitime et digne d'éloge pour toute communauté chrétienne, et prédit que « le moment viendra où chaque foyer du monde sera une telle demeure ».[17] Elle cite ensuite Isaïe 65:21-24 pour dépeindre le Millénium comme une ère où les humains construiront des maisons et planteront des vignes plutôt que des édifices religieux.[18]
L'article avance également un argument sociologique : les centres de crime et d'immoralité se trouveraient dans les grandes agglomérations riches en Églises, tandis que les districts ruraux, où les bâtiments religieux sont en déclin, présenteraient une moralité plus solide. La publication affirme que « les villes disposant du plus grand nombre d'Églises semblent avoir les citoyens les plus impies », et que les travailleurs évangéliques rencontrent leurs rebuffades les plus nombreuses et les plus virulentes dans les communautés où les édifices religieux abondent.[19]
La dernière partie de l'article est consacrée à la question de la prière. Citant Matthieu 6:5-6, la publication critique la pratique de la prière publique effectuée debout dans les synagogues ou les Églises, qu'elle assimile à une recherche de reconnaissance humaine. Elle oppose à cette pratique la parabole du Pharisien et du publicain de Luc 18:9-14 pour illustrer que l'humilité sincère, et non l'ostentation cultuelle, est ce qui retient l'attention de Dieu.[20] La publication précise que la prière peut être adressée directement au Père, sans intermédiaire humain ni recours à la Vierge Marie ou aux saints, et que le lieu de prière désigné par le Christ se trouve dans chaque foyer.[21]
Le témoignage de Jéhovah par la prière et la parole (suite)
La fin de l'article sur la prière et la démarche spirituelle authentique développe une critique sévère du clergé à partir des prophètes Isaïe et Jérémie. La publication cite longuement Ésaïe 66:1-3 pour affirmer que les structures ecclésiastiques ne valent rien aux yeux de Dieu : « les structures ecclésiastiques ne signifient rien pour le grand Dieu de l'univers, qui a fait tous les matériaux dont ces structures sont construites ». Ce raisonnement est prolongé par une référence à Jérémie 10:21 et Jérémie 12:10, dont la publication tire la conclusion que les pasteurs du clergé sont devenus « brutaux » parce qu'ils n'ont pas cherché le Seigneur, et que leurs troupeaux se dispersent en conséquence.[22]
L'article évoque ensuite le rôle providentiel de la radio, présentée comme un outil conçu par le Seigneur pour diffuser la vérité là où le prédication de porte-à-porte se heurte à l'hostilité du clergé établi. La publication affirme que « rien ne peut empêcher la radio d'annoncer jusqu'aux extrémités de la terre que le Seigneur est revenu et a établi son royaume sur la terre, invisible aux yeux naturels ». La conclusion de l'article associe cet avènement invisible du royaume à la date de 1915, présentée comme le moment où Christ a commencé à régner « surtout depuis 1915, régnant au milieu de ses ennemis », et se termine par une affirmation que le Millénium est déjà en cours.[23]
Courrier des lecteurs — Les méthodes du Diable dévoilées
Cette rubrique rassemble plusieurs lettres envoyées à Joseph Rutherford par diverses congrégations (appelées « ecclésias ») et individus à travers le monde, toutes exprimant une dévotion inconditionnelle à la direction de Rutherford et à La Tour de Garde comme canal divin. La congrégation de Niagara Falls (Ontario) exprime sa reconnaissance pour « les méthodes sans scrupules de l'adversaire, et en même temps encourageant les travailleurs à aller de porte en porte avec le message de la vérité », et déclare accepter les articles de La Tour de Garde comme la vérité présente venant de la table du Seigneur, envoyée à nous par son canal.[24]
La congrégation de Wichita (Kansas) remercie pour les «éclairs de lumière» révélés dans la publication, notamment les articles sur «la Maison Royale de Jéhovah», et mentionne la visite d'un certain Frère George Young comme une aide précieuse pour le travail de témoignage de maison en maison.[25] Une lettre de la congrégation de New York, signée par Emma A. Gilkes, colporteur, affirme que le Père céleste a réservé les meilleures portions de sa Parole pour la fin et les révèle à son peuple en son temps.[26]
Un correspondant de terrain en Espagne, Francisco Conzo, rend compte d'une tournée de cinq semaines couvrant quatorze villages ainsi que Séville, Cordoue et Malaga. Il décrit la situation socio-politique instable consécutive à la chute du gouvernement espagnol, la pauvreté et l'analphabétisme généralisés, mais aussi l'enthousiasme populaire pour le message du royaume : « si vous pouviez être témoin de la joie de ceux qui se rassemblent dans les rues et les auberges pour écouter le message du royaume ; leurs larmes de tristesse de ne pouvoir lire par eux-mêmes ». Il signale qu'une cinquantaine de personnes se réunissent déjà chaque semaine à Grenade.[27] Une lettre en provenance du Japon, signée J. Akasu, annonce la réception des livres en japonais et décrit la conversion de quatre hommes appartenant à une église locale dans la ville d'Eikatamanchi, qui ont renoncé à leur appartenance ecclésiastique pour rejoindre les Etudiants de la Bible et commencer le service de colporteur.[28]
Courrier des lecteurs — suite
La rubrique épistolaire se poursuit avec plusieurs lettres particulièrement significatives du point de vue historique. La congrégation d'Orlando (Floride) exprime sa gratitude pour les livres Life et Prophecy de Rutherford, en déclarant que chaque nouvelle publication semblait être le summum de tout ce qui avait précédé avant d'être elle-même dépassée par la suivante.[29]
Une longue lettre signée J. A. Bohnet, du Michigan, se distingue par ses réflexions sur l'héritage de Charles Taze Russell. Le signataire soutient que Russell avait été utilisé par le Seigneur pour révéler quatre vérités fondamentales — le second avènement du Christ, la philosophie du sacrifice de rançon, le mystère de Dieu et des membres du corps, et la restauration de l'humanité durant le Millénium — mais qu'il ne pouvait pas connaître les vérités ultérieures parce que « le temps n'était pas mûr pour qu'aucun homme ou groupe d'hommes les connaisse avant le temps désigné par Dieu pour la révélation ». La lettre insiste sur le fait que Russell ne pouvait pas connaître la vérité sur la venue de Christ à son temple en 1918, ni sur l'organisation de Dieu et de celle du Diable, et critique ceux qu'elle appelle les «Russellites» endormis qui cherchent encore leur Élie, les qualifiant de «fils égarés des prophètes» et de «vierges folles».[30]
La même lettre contient une affirmation doctrinale notable : « En ce moment nous ne savons pas quand la bataille d'Armageddon commencera. Mais lorsque le grand événement se sera produit, on trouvera sans doute que l'Écriture avait préfiguré la date, mais elle était inconnaissable jusqu'au moment désigné par Dieu pour la révélation ».[31] Cette déclaration traduit une inflexion rhétorique caractéristique de la période Rutherford, qui consiste à ne plus fixer de date précise tout en maintenant l'imminence du dénouement eschatologique.
D'autres lettres de la congrégation de Port Townsend (Washington) et de Bulverde (Illinois) expriment leur loyauté totale envers Rutherford et leur acceptation de La Tour de Garde comme canal de Jéhovah, avec des formules de résolution adoptées à l'unanimité lors de réunions de congrégation.[32]
Rendez-vous de service — Étudiants de la Bible internationaux
La dernière page du numéro publie le calendrier des rendez-vous de service des représentants itinérants de l'Association internationale des Etudiants de la Bible pour les mois de juillet et août 1930, ainsi qu'une liste de conventions de service régionales. On y trouve les programmes détaillés de plusieurs prédicateurs itinérants dont A. H. Macmillan, G. R. Draper, E. B. Sheffield, H. L. Stewart, George Young et d'autres, couvrant de nombreuses villes des États-Unis et du Canada. Des conventions de service sont annoncées dans diverses villes américaines, de Grand Rapids (Michigan) et Paterson (New Jersey) début juillet jusqu'à Tulsa (Oklahoma) fin août, avec des mentions de sections en langue polonaise, russe, albanaise, grecque, arménienne et ukrainienne, témoignant de la diversité ethnique du mouvement à cette époque.[33]
Analyse
Croyances
La doctrine des « autorités supérieures » telle qu'elle est exposée dans ce numéro de juillet 1930 s'inscrit dans un tournant doctrinal précis et documenté. Comme l'établit la page Autorités supérieures du présent wiki, c'est précisément à partir de 1929 que la Watch Tower rompt avec l'interprétation russelienne de Romains 13:1 : les « autorités supérieures » cessent de désigner les gouvernements humains pour être réidentifiées à Jéhovah et à Jésus-Christ. Ce numéro de juillet 1930 constitue donc l'un des vecteurs de diffusion de cette relecture fraîchement adoptée, qui ne sera elle-même abandonnée qu'en 1962, lorsque l'organisation reviendra purement et simplement à la position de Russell.[34] Ce retournement en deux temps illustre une instabilité herméneutique que l'organisation présente pourtant sous le registre d'une « lumière croissante », sans que la première révision de 1929 ni le retour arrière de 1962 n'aient jamais été reconnus comme des erreurs doctrinales.
La mise en avant des « princes » — les fidèles de l'Ancien Testament appelés à une résurrection terrestre imminente — reflète quant à elle une préoccupation théologique centrale de l'ère Rutherford, celle de définir une classe distincte de serviteurs divins destinés à gouverner la terre sous le Royaume céleste.[35] Cette doctrine avait déjà trouvé une expression architecturale concrète l'année précédente : en 1929, Rutherford fit construire à San Diego la villa Beth-Sarim, officiellement destinée à accueillir ces princes ressuscités en attendant leur retour.[36] Le numéro du 1er juillet 1930 développe ainsi le substrat théologique d'une décision immobilière déjà prise, ce qui révèle la cohérence interne du système rutherfordien : les publications servaient à légitimer scripturalement des actes institutionnels accomplis, et non à les précéder.
Sur le plan de la méthode exégétique, ce numéro recourt à une lecture typologique de l'Ancien Testament caractéristique de la période 1920-1942 sous Rutherford : les personnages bibliques (Abraham, Joseph, David) y fonctionnent comme des « types » dont l'organisation contemporaine constituerait l'« antitype ».[37] Cette grille de lecture, héritée du millénarisme adventiste du XIXe siècle et réélaborée par Russell, sera progressivement délaissée après la mort de Rutherford en 1942, puis officiellement abandonnée par la Watch Tower au XXIe siècle, l'organisation reconnaissant que la multiplication des antitypes spéculatifs avait conduit à des interprétations non vérifiables.
Enfin, le ton polémique dirigé contre les institutions politiques et religieuses — caractéristique des publications rutherfordiennes des années 1929-1942 — doit être replacé dans le contexte de la crise mondiale qui s'ouvre après 1929 : la Grande Dépression renforçait la rhétorique de la condamnation du « système satanique » englobant État, Église et grande finance, et offrait à Rutherford un terrain favorable pour présenter l'organisation comme seule alternative à un monde en décomposition.[38]
Analyse
Organisation et histoire
Le numéro du 1er juillet 1930 s'inscrit dans l'une des phases de recomposition doctrinale et identitaire les plus intenses que le mouvement ait traversées. En 1929, le début des « derniers jours » avait été déplacé de 1799 à 1914, et en 1930 la « présence » du Christ fut à son tour transférée de 1874 à 1914. Ce double déplacement chronologique n'est pas anodin : il invalide silencieusement l'édifice eschatologique élaboré par Charles Taze Russell, sans jamais le nommer comme une erreur. C'est précisément dans ce contexte que la lettre de J. A. Bohnet, reproduite dans ce numéro, prend tout son relief organisationnel : en affirmant que Russell n'avait pu connaître les vérités ultérieures parce que le temps n'était pas venu, cette correspondance fournit au lectorat une grille de lecture qui légitime les révisions sans disqualifier le fondateur — un équilibre rhétorique que la direction de Joseph Rutherford cherchait à maintenir depuis plusieurs années pour éviter les schismes.[39]
Rutherford avait continué à promouvoir les interprétations des dates de Russell pour les années 1800 et 1914 jusqu'aux années 1930, et de nombreuses prophéties de dates furent réexpliquées entre 1930 et 1932, les restantes étant ajustées en 1943. Le positionnement de ce numéro face aux dissidents que la lettre de Bohnet désigne comme « Russellites » endormis s'inscrit directement dans cette dynamique : il s'agit de consolider la frontière entre le groupe fidèle à la Société et les fractions indépendantes qui avaient refusé de suivre les orientations de Rutherford après la crise de succession. Sous Joseph Franklin Rutherford, la Société Watch Tower centralisa l'autorité organisationnelle, étendit la prédication publique et introduisit d'importants changements doctrinaux et structurels qui distinguèrent ses fidèles des autres groupes d'étudiants de la Bible.[40]
La déclaration d'ignorance eschatologique concernant la date d'Armageddon, telle que formulée dans la lettre de Bohnet publiée dans ce numéro, représente un pivot rhétorique significatif : aussi tard qu'en 1932, Rutherford continua de prononcer des conférences sur la proximité du Royaume, déclarant que le travail de prédication « arrivait à sa conclusion », qu'Harmageddon n'était « qu'à peu de distance » et que la fin était « bien plus proche que la durée d'une génération ». Cette tension entre la suspension officielle de toute datation précise et l'urgence eschatologique maintenue dans le discours public caractérise la stratégie de la direction Rutherford au tournant de la décennie 1930 : ne plus s'exposer à un échec daté, mais conserver l'atmosphère d'imminence qui mobilisait les membres.[41]
La centralité accordée à la prédication de maison en maison et à la radio comme instruments providentiels, tels qu'ils sont célébrés dans ce numéro, reflète une transformation organisationnelle de grande ampleur. L'insistance sur le Royaume remplaça progressivement l'insistance sur la Rançon — que Russell avait tenue pour la doctrine principale de la Bible. Dès 1922, Rutherford avait commencé à utiliser la radio pour répandre son message, et en février 1924 la Société Watch Tower avait ouvert sa propre station, WBBR, à Staten Island. En 1930, le programme de la station et les conférences radiophoniques comme celle reproduite dans ce numéro représentaient donc un outil éprouvé, dont la publication souligne l'invincibilité face aux résistances du clergé — propos qui reflète les tensions réelles entre la Société et les autorités religieuses locales dans plusieurs pays.[42]
Le calendrier de service des représentants itinérants de l'Association internationale des Etudiants de la Bible qui clôt le numéro illustre enfin une autre dimension organisationnelle de cette période : la diversité linguistique attestée par les sections polonaise, russe, albanaise, grecque, arménienne et ukrainienne témoigne d'une implantation multinationale active au sein des communautés immigrantes d'Amérique du Nord. C'est également en 1930 que la parousie du Christ — sa seconde venue ou « présence » invisible — précédemment établie à 1874 et réaffirmée aussi récemment qu'en 1929, fut officiellement déplacée à 1914. Le nom « Témoins de Jéhovah » n'existait pas encore : ce n'est que le 26 juillet 1931, lors d'une convention à Columbus (Ohio), que Rutherford introduisit ce nouveau nom par résolution. Le numéro du 1er juillet 1930 appartient donc à ce bref moment charnière où le mouvement portait encore son nom historique tout en préparant, par ses révisions doctrinales en cascade, l'identité nouvelle qui allait s'imposer l'année suivante.[43]
Illustrations du numéro
Références
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 194.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 197.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 197.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 198-199.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 199.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 201.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 201.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 197-198.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 198.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 194.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 199.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 200.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 202.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 202.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 202.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 202.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 202.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 203.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 203.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 203-204.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 204.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 205.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 205.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 206.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 206.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 206.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 206.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 206.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 207.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 207.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 207.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 207.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 208.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 195-196.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 196-198.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 197 ; voir aussi la page Beth-Sarim sur ce wiki.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 196-200.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 193-194.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 207.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 207.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 207.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 205.
- ↑ La Tour de Garde du 1er juillet 1930, p. 208.