Pédophilie
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| Des responsables de la filiale australienne devant la Commission royale, lors de l'étude de cas 54, en mars 2017 (photo Commonwealth d'Australie, CC BY 4.0) |
Les Témoins de Jéhovah ont été confrontés en leur sein à de nombreuses affaires de pédophilie, c'est-à-dire d'abus sexuels commis sur des enfants. Leurs publications condamnent ces crimes depuis les années 1980. Mais les accusations sont traitées d'abord à l'intérieur de la congrégation, par des anciens, selon des règles tirées de la Bible. La plus critiquée exige deux témoins de l'acte, ou l'aveu de l'accusé, avant toute sanction[1]. Les anciens appellent d'abord le service juridique de la Société Watch Tower, et non la police[2].
Depuis la fin des années 1990, d'anciens responsables, des victimes et des journalistes dénoncent une politique du silence. Plusieurs tribunaux américains ont condamné la Société Watch Tower à verser des dommages-intérêts. En 2016, une commission d'enquête officielle australienne a établi que l'organisation avait des dossiers sur 1 006 auteurs présumés depuis 1950. Elle n'en avait signalé aucun à la police[3]. Des enquêtes semblables ont suivi au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Nouvelle-Zélande. En France et en Espagne, les Témoins de Jéhovah ont perdu des procès qu'ils avaient intentés à une journaliste et à une association de victimes.
Ce qu'enseignent les publications
Les publications des Témoins de Jéhovah présentent l'abus sexuel d'un enfant comme un péché grave. Celui qui le commet risque l'exclusion de la congrégation[4]. Elles parlent d'un « vieux fléau » aux effets « dévastateurs ». Elles décrivent le silence imposé aux victimes par leur agresseur. Elles conseillent aux parents d'apprendre à leurs enfants à refuser les gestes déplacés[5]. Un livre destiné aux enfants aborde aussi la question[6].
En 1985, Réveillez-vous ! demandait de protéger l'enfant « peu importe le prix », même si un parent devait aller en prison[7]. En 1997, la revue conseillait aux parents de « dénoncer le coupable aux autorités »[8]. La même année, La Tour de Garde écrivait que la congrégation ne doit pas soustraire l'agresseur aux peines prévues par la loi[9].
Ces textes s'adressent aux parents. Aucun ne demande aux anciens de prévenir eux-mêmes la police. Bill Bowen, ancien d'une congrégation du Kentucky, dit avoir cherché une telle consigne dans les publications, sans la trouver[10]. Devant la Commission royale australienne, l'experte engagée par l'organisation a vanté la qualité de ces articles. La Commission a écarté son avis : il ne s'appuyait sur aucun fait précis et ignorait l'expérience réelle des victimes[11].
Un article plus ancien éclaire la suite. En 1974, La Tour de Garde déconseille de porter plainte contre un autre Témoin, même exclu. Il ne faut pas « jeter le discrédit sur la congrégation ». Celui qui passerait outre risquerait de perdre des responsabilités[12]. Le texte vise les litiges entre fidèles, pas les crimes. Mais la peur de « jeter l'opprobre sur le nom de Jéhovah » revient sans cesse dans les témoignages de victimes. On la retrouve en France, en Espagne et aux États-Unis (voir plus bas).
Le traitement d'une accusation dans la congrégation
Les règles appliquées par les anciens sont les mêmes dans le monde entier. Elles figurent dans des lettres aux collèges d'anciens. Elles figurent aussi dans un manuel réservé aux anciens, Shepherd the Flock of God (« Faites paître le troupeau de Dieu »). Une partie de ce manuel traite des abus sur les enfants[13]. Les simples fidèles n'ont pas le droit de le lire[14].
L'appel au service juridique
Le 1er juillet 1989, une lettre de la Société Watch Tower s'adresse aux anciens des États-Unis. S'ils apprennent un abus sur un enfant, ils doivent contacter « immédiatement » son service juridique. La lettre insiste sur la confidentialité. Une indiscrétion peut coûter des procès, car les « gens du monde » recourent vite aux tribunaux[15]. Dans l'affaire Conti, la cour d'appel de Californie voit dans cette lettre la pièce centrale du dossier de la victime[16].
Cette règle est restée en place. La lettre du 1er août 2016, « Protecting Minors From Abuse », demande à deux anciens d'appeler « immédiatement » le service juridique. Cela vaut même si l'abus est ancien, ou si un seul témoin en parle[17]. Le document officiel de septembre 2025 dit encore que les anciens consultent « immédiatement » la filiale « pour un avis juridique »[18].
En Espagne, la juge de première instance s'est étonnée de cet ordre des choses. Pourquoi les anciens appellent-ils le service juridique au lieu d'aller à la police avec la victime ? L'avocat de l'association de victimes rapporte qu'elle a compris que les anciens attendaient des consignes de ce service[19].
La règle des deux témoins
Une fois saisis, deux anciens mènent une enquête. Ils ne peuvent prendre une sanction que si l'accusé avoue, ou si deux ou trois témoins « dignes de foi » ont vu les faits[20]. La règle repose sur des versets comme Deutéronome 19:15 : « Ce n'est que sur le dire de deux témoins ou sur le dire de trois témoins que l'affaire tiendra. » Depuis 2002, deux témoins de faits distincts du même genre peuvent suffire[21].
Or un enfant est presque toujours abusé à l'abri des regards. Les responsables entendus en Australie l'ont reconnu, comme ils ont reconnu que ces accusations sont presque toujours fondées[22]. La Commission royale conclut que la règle joue « le plus souvent » en faveur de l'agresseur. Il échappe à toute sanction, reste dans la congrégation et peut côtoyer sa victime[23]. En 2021, la commission d'enquête britannique sur les abus sexuels d'enfants (IICSA) juge que cette règle « n'a pas sa place » ici. Elle « manque de compassion pour la victime et protège l'agresseur »[24].
Les responsables australiens ont soutenu que l'organisation n'a pas le pouvoir de changer la règle[25]. En novembre 2017, un haut responsable, Gary Breaux, s'exprime sur la télévision du mouvement : « Nous ne changerons jamais notre position biblique sur ce sujet »[26]. La Tour de Garde de mai 2019 confirme que « deux témoins sont nécessaires » pour établir l'accusation. Elle précise que la règle vaut pour la sanction interne, et que les anciens laissent les affaires criminelles aux autorités[27].
Le document officiel de 2025 sur la protection des enfants ne mentionne plus du tout la règle des deux témoins[28]. Elle reste pourtant la condition de toute sanction. Si la victime est seule à témoigner et que l'accusé nie, la congrégation ne fait rien. La lettre aux anciens du 15 octobre 2002 le dit en toutes lettres[29].
La confrontation avec l'agresseur
Jusque vers 1998, l'enfant devait répéter son accusation devant les anciens et devant son agresseur[30]. Au Canada, la filiale de la Société Watch Tower a été condamnée en 2003. Une jeune femme avait subi une telle confrontation en décembre 1989[31][réf. à confirmer]. Au Royaume-Uni, encore en avril 2014, des plaignantes ont été interrogées en présence de l'ancien Jonathan Rose, déjà condamné, qui a pu les questionner lui-même[32].
La lettre de 2016 dispense la victime mineure de parler devant l'accusé[33]. Depuis 2019, le manuel des anciens précise qu'une victime de viol ou d'abus sur enfant n'est « jamais » obligée de faire face à l'accusé[34]. Mais l'enquête interne demeure. En 2024, la commission royale néo-zélandaise a jugé « inapproprié » et éprouvant pour les enfants l'interrogatoire mené par les anciens[35].
Des hommes seuls pour juger
Seuls des hommes peuvent être anciens. Devant la Commission royale, Geoffrey Jackson, membre du Collège Central, a écarté toute évolution : « Y a-t-il une chance de faire des femmes anciens ? Non. Il n'y a là aucune marge de manœuvre. »[36] Des femmes peuvent recueillir le récit d'une victime. Mais la décision revient aux anciens seuls. La Commission y voit un défaut de fond, qui expose la victime à de nouvelles souffrances[37].
Sanction, réintégration et récidive
L'agresseur reconnu coupable est jugé sur son repentir. S'il est jugé repentant, il reste dans la congrégation avec une simple réprimande. Sinon, il est exclu jusqu'à ce qu'il montre un repentir sincère[38]. Pour juger du risque de récidive, les anciens se fient à la seule parole de l'agresseur[39]. Les fidèles ne connaissent pas les restrictions qui lui sont imposées. Les anciens « peuvent » avertir les parents ; ils n'y sont pas tenus[40]. Un agresseur peut retrouver une fonction au bout de vingt ans[41].
Les dossiers australiens montrent ce que donne cette pratique. Sur 1 006 auteurs présumés, 401 ont été exclus, et 230 d'entre eux ont été réintégrés ensuite[42]. Vingt-huit ont été nommés anciens ou assistants ministériels alors qu'une accusation pesait déjà sur eux[43]. Pour la Commission, la réprimande et l'exclusion ne protègent pas les enfants. Exclu ou non, l'agresseur reste libre dans la communauté[44].
Les tribunaux ont relevé les mêmes faits. En Norvège, un homme a abusé d'enfants de sa congrégation pendant 23 ans. Les anciens l'ont exclu sans le dénoncer, et il a continué. Il n'a été condamné qu'après la plainte des parents d'un garçon de neuf ans[45]. À San Diego, Gonzalo Campos était connu des anciens comme agresseur dès 1982. Il est pourtant devenu ancien en 1993. Exclu en 1995 après une nouvelle affaire, il a été réintégré en 2000[46].
Ne pas prévenir la police
L'organisation demande aux anciens de respecter les lois qui obligent à signaler les abus. Là où aucune loi ne l'impose, la Commission royale n'a trouvé qu'une politique « passive ». Les anciens ne doivent pas décourager la victime ou sa famille de porter plainte, et doivent leur rappeler qu'elles en ont le droit[47]. Pour la Commission, renvoyer au « droit absolu » de la victime ne protège en rien un enfant mineur[48]. Elle rejette aussi l'idée que les anciens seraient tenus au secret comme des confesseurs. Quand l'agresseur avoue, « l'obligation de signaler est impérieuse »[49].
Le document officiel de 2025 va plus loin. Même sans obligation légale, la filiale demande aux anciens de signaler l'affaire si la victime ou un autre mineur est en danger[50]. Le vocabulaire a aussi évolué. En 2016, la victime avait le « droit absolu » de prévenir les autorités. En 2025, elle est « libre » de le faire[51].
Dans les faits, la pression vient souvent de l'entourage. Bill Bowen raconte qu'au Kentucky, une victime a refusé de signer sa plainte. Ses parents l'avaient menacée de la mettre à la rue : elle aurait « jeté l'opprobre sur Jéhovah »[52]. En Pennsylvanie, un ancien ancien rapporte la question que posaient les responsables : « Voulez-vous vraiment jeter l'opprobre sur le nom de Jéhovah ? »[53]
La mise à l'écart de ceux qui partent
Un Témoin exclu, ou qui quitte l'organisation, est évité par les fidèles, y compris par sa famille. Celui qui ne respecte pas cette consigne peut lui-même être exclu[54]. Geoffrey Jackson a reconnu que quitter l'organisation peut être « personnellement dévastateur », car on peut perdre toute sa famille et tous ses amis[55].
La Commission royale lie directement cette pratique au traitement des abus. Une victime dont l'agresseur reste dans la congrégation doit choisir. Elle peut rester dans une organisation qui protège son agresseur, ou partir et perdre tous ses proches[56]. En Belgique, Patrick Haeck a été Témoin pendant 35 ans et ancien jusqu'en 2010[57]. Il a porté plainte contre cette mise à l'écart plutôt que contre les abus. Selon lui, c'est la peur d'être rejetés qui retient les parents d'aller à la police[58].
La règle des trois ans (1972-2005)
- 1972 : le livre Organisation explique qu'un ancien qui a commis un péché grave « quelques années » plus tôt, sans le signaler, peut garder ses responsabilités si la faute est découverte. Un Ministère du Royaume d'octobre 1972 précise qu'il faut entendre par là deux ou trois ans. Des hommes coupables d'abus sur des enfants ont ainsi pu rester en fonction[réf. à confirmer].
- Octobre 1991 : la règle est rappelée à l'École du ministère du Royaume pour les anciens et les assistants ministériels des États-Unis[réf. à confirmer].
- 2005 : la règle ne vaut plus que pour les péchés légers. Un péché grave entraîne un comité judiciaire et la perte des responsabilités[réf. à confirmer].
Histoire de la controverse
Les premières alertes (années 1990)
Barbara Anderson a travaillé au siège de Brooklyn au début des années 1990. Elle y a lu le courrier sur les abus envoyé par les congrégations[59]. Selon elle, des membres du Comité de rédaction ont voulu changer la politique suivie dans ces affaires. Le Collège Central a refusé, et certains ont vu leur avancement bloqué[réf. à confirmer].
Bill Bowen était le principal ancien de sa congrégation, dans le Kentucky. Il a enquêté pendant un an sur un autre ancien accusé d'abus. Il a envoyé au Béthel un rapport de quinze pages. La réponse : retirer l'homme de sa fonction, et n'en parler à personne[60]. Quand une nouvelle victime s'est fait connaître, il a rappelé le Béthel et enregistré l'appel. On lui conseille de questionner l'homme et, s'il nie, de « laisser ça entre les mains de Jéhovah »[61]. L'enregistrement passe dans le documentaire Enfance sous emprise (Canal+, 2007) :
Voix magnétophone : « Demande-lui encore une fois s'il a quelque chose à voir avec ça. S'il dit “non”, je laisserais tomber, laisse ça à Jéhovah, mais ne te mets pas dans la mélasse. »
Bowen démissionne de sa fonction d'ancien en décembre 2000. En 2001, il fonde Silentlambs (« Les agneaux réduits au silence »), qui recueille les témoignages de victimes[62]. En 2026, il dit avoir signalé plus de 1 000 agresseurs[63].
Les émissions de 2002 et les exclusions
En 2002, le sujet passe à la télévision dans plusieurs pays. Panorama le traite sur la BBC, Dateline sur NBC, Les Témoins silencieux sur Channel 9 en Australie. Panorama fait état d'une base de données interne de 23 720 noms. Le chiffre vient des sources de Bowen. Le porte-parole Paul Gillies répond qu'il n'est « pas pertinent » de s'attacher au nombre de noms dans les registres[64].
Après l'émission de Dateline du 28 mai 2002, des Témoins qui y avaient témoigné sont exclus. Christianity Today en compte trois, l'agence AP quatre, dont Barbara Anderson[65][66]. Le porte-parole J. R. Brown affirme que seuls les coupables non repentants sont exclus[67]. Bowen est exclu à son tour. Le comité d'appel lui explique que dire une vérité qui trouble les fidèles suffit à justifier l'exclusion[68].
Les procès aux États-Unis
- 2007 : la Société Watch Tower règle à l'amiable neuf procès, intentés par seize plaignants en Californie, au Texas et en Oregon. Les montants restent secrets[69].
- 2012 : dans l'affaire Candace Conti, un jury de Californie condamne la Société Watch Tower à 7 millions de dollars de dommages et à 21 millions de dommages punitifs. Le juge réduit ces derniers à 8,6 millions. En 2015, la cour d'appel les annule, mais confirme la faute de la Société Watch Tower. La victime renonce ensuite à un dernier recours en échange d'un accord secret[70][71].
- 2014-2018 : à San Diego, José Lopez accuse Gonzalo Campos de l'avoir abusé en 1986, à sept ans. La Société Watch Tower refuse de livrer les rapports envoyés par les anciens depuis 1997 et de faire déposer Gerrit Lösch, du Collège central. Le juge la condamne par défaut à 13,5 millions de dollars. En 2016, la cour d'appel annule cette condamnation, mais maintient l'obligation de livrer les documents[72]. L'affaire se termine par un accord confidentiel en 2018[73].
- 2017 : dans l'affaire Osbaldo Padron, autre victime de Campos, un juge inflige 4 000 dollars d'amende par jour à la Société Watch Tower tant qu'elle refuse de livrer ces documents. La cour d'appel confirme. Elle parle d'une partie « récalcitrante » qui refuse d'obéir à des ordres valables[74]. Selon le journal en ligne Reveal, l'amende atteint alors 2 millions de dollars[75].
- 2018-2020 : au Montana, un jury accorde 35 millions de dollars à une victime de Maximo Reyes. En 1998, les anciens avaient répondu à la mère qu'ils ne pouvaient rien faire sans second témoin. Reyes, exclu, avait été réintégré un an plus tard. En 2020, la Cour suprême du Montana annule le verdict : la loi de l'État dispense les ministres du culte de signaler[76].
- 2022-2025 : en Pennsylvanie, un grand jury de l'État enquête sur les Témoins de Jéhovah. À partir d'octobre 2022, quatorze hommes sont mis en cause pour des abus sur des enfants de leur communauté[77]. Plusieurs sont condamnés à de longues peines[78]. L'un d'eux, ancien de congrégation, avait été exclu quelques mois puis réintégré après les plaintes de ses victimes[79]. Aucune poursuite contre l'organisation elle-même n'est connue en octobre 2026.
- 2024 : à Billings (Montana), la Société Watch Tower conclut un accord secret dans l'affaire Caekaert et Mapley, à la veille du procès. Une ordonnance de 2023 citait un rapport de 1978 sur un agresseur : « restreint (prières, exposés, etc.) ; la Société n'a pas été prévenue »[80][81].
Ces procès ont confirmé l'existence d'archives centrales. En 1997, une lettre demande aux anciens un rapport sur tout responsable « connu pour avoir abusé d'un enfant ». Ces rapports partent au siège. Devant la justice, un responsable du siège a déclaré que ces rapports étaient classés dans les dossiers de près de 14 000 congrégations[82]. En 2016, Reveal décrit une organisation prête à tout pour garder ces dossiers secrets[83].
La Commission royale australienne (2015-2021)
La Commission royale australienne sur les réponses des institutions aux abus sexuels d'enfants consacre son étude de cas 29 aux Témoins de Jéhovah. Les audiences se tiennent à Sydney du 27 juillet au 14 août 2015[84]. Sommée de livrer ses archives, la filiale fournit environ 5 000 documents[85]. Ils portent sur 1 006 auteurs présumés depuis 1950[86], et sur au moins 1 800 victimes présumées[87]. 579 auteurs avaient avoué[88]. Aucun n'a été signalé à la police par l'organisation[89]. Un responsable du service juridique dit recevoir trois ou quatre appels d'anciens par mois à ce sujet[90].
Les avocats de l'organisation contestent ces chiffres. Les Témoins n'ont ni écoles, ni orphelinats, ni groupes de jeunes. Selon eux, aucune institution n'est donc plus sûre[91]. La Commission rejette l'argument. Les deux victimes entendues avaient été abusées par des responsables de l'organisation, et l'organisation tenait des dossiers sur les abus depuis 1950[92]. Elle répond aux autres objections en une phrase : « les chiffres parlent d'eux-mêmes »[93].
Le rapport, daté d'octobre 2016, conclut que l'organisation ne répond pas de façon adéquate aux abus. Les enfants n'y sont pas protégés comme ils le devraient[94]. Ne pas signaler les abus graves à la police constitue, selon elle, un « grave manquement » à la protection des enfants[95].
En mars 2017, la Commission rappelle l'organisation pour vérifier ce qui a changé (étude de cas 54). L'avocat qui assiste la Commission constate que les Témoins n'ont pas appliqué la plupart de ses recommandations[96]. Le rapport final, du 15 décembre 2017, leur demande d'abandonner la règle des deux témoins dans les affaires d'abus. Il leur demande aussi d'associer des femmes aux enquêtes. Ceux qui partent à cause d'un abus ne devraient plus être mis à l'écart[97].
L'Australie crée ensuite un dispositif national d'indemnisation des victimes. Les Témoins de Jéhovah refusent d'y entrer avant la date limite du 30 juin 2020. Le Premier ministre Scott Morrison juge ce refus « répréhensible »[98]. L'organisation perd ses financements fédéraux et voit son statut d'organisme caritatif menacé. Elle annonce son adhésion en mars 2021, en précisant qu'elle obéit à la loi et ne l'a pas fait de son plein gré[99]. L'adhésion est effective le 10 septembre 2021[100].
Royaume-Uni, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Canada
Au Royaume-Uni, la Haute Cour donne raison en 2015 à une femme abusée enfant, entre 1989 et 1994, par un assistant ministériel de Loughborough. La responsabilité de l'organisation est retenue, notamment parce que les anciens n'avaient pas averti la congrégation en 1990[101]. L'organisme qui contrôle les associations caritatives ouvre deux enquêtes en 2014. Les Témoins les contestent jusque devant la Cour suprême. Le conseiller juridique de l'organisme qualifie ce niveau de contestation de « tout simplement sans précédent »[102]. La seconde enquête se clôt en août 2023 sans conclusion sur la conduite des dirigeants. Elle juge seulement leurs réponses moins « franches et transparentes » qu'elles n'auraient dû l'être[103].
Aux Pays-Bas, le Parlement fait commander une étude à l'université d'Utrecht. Publiée en janvier 2020, elle recueille 751 signalements, dont 292 de victimes directes. Trois quarts des victimes s'estiment mal aidées par les anciens[104]. Les Témoins tentent en vain d'en empêcher la publication. Le tribunal juge leurs objections « en grande partie inexactes »[105]. En 2023, le tribunal de La Haye rejette aussi leur plainte pour discrimination contre l'État[106].
En Nouvelle-Zélande, une commission royale enquête sur les abus dans les institutions. Les Témoins de Jéhovah sont la seule confession à saisir la justice pour y échapper. La Haute Cour leur répond qu'« il n'existe aucun droit fondamental à échapper à l'examen »[107]. Leur dernier recours est rejeté par la Cour suprême en 2024[108]. La commission trouve des preuves « crédibles » d'abus sexuels, et aucune trace de signalement à la police[109].
Au Québec, une action collective au nom des victimes, menée par Lisa Blais, est autorisée en 2019. La Cour d'appel du Québec rejette les appels des Témoins en décembre 2020[110].
Belgique
À Bruxelles, une jeune fille de neuf ans est abusée pendant un an et demi par un Témoin. Les anciens organisent une confrontation, puis classent l'affaire faute de deux témoins. Devenue adulte, elle porte plainte en 2003, peu avant la prescription. « Il aurait suffi d'en parler à la police à cette époque et tout aurait été fini », dit-elle[111].
En 2018, le Centre d'information et d'avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) saisit le Parlement. L'association Reclaimed Voices compte alors plus de 230 témoignages[112]. Une enquête judiciaire est ouverte et le siège belge est perquisitionné en avril 2019[113]. En octobre 2021, elle se termine par un non-lieu pour l'association des Témoins[114]. Patrick Haeck explique cet échec. Le CIAOSN avait promis aux victimes de taire leurs noms, car la plupart gardaient des liens avec leurs parents Témoins. Faute de plaignants identifiés, la plainte est tombée[115]. En 2022, le tribunal de Bruxelles juge même que le CIAOSN a commis une faute en rédigeant et en diffusant son rapport[116].
France
En 1998, le tribunal correctionnel de Dijon condamne trois anciens à trois mois de prison avec sursis pour non-dénonciation de crime. Ils avaient entendu un père leur avouer qu'il violait sa fille, et s'étaient tus. Le père a continué un an, avant d'être condamné à douze ans de prison. Les anciens ont expliqué : « Si nous avions eu connaissance d'un crime nous serions peut-être allés le dénoncer, mais un viol c'est différent »[117]. En 1999, la cour d'appel de Montpellier condamne à l'amende quatre Témoins de Pézenas qui avaient recueilli les aveux d'un agresseur sans le dénoncer[118].
Le 4 octobre 2021, le magazine Neon publie une enquête de la journaliste Jade Serrano. Elle a pour titre « Les témoins de Jéhovah accusés de passer sous silence des violences pédocriminelles ». Elle y recense 47 victimes présumées en France[119]. Elle n'a retenu, dit-elle, que des personnes qui avaient porté plainte[120]. L'Association cultuelle des Témoins de Jéhovah de France l'assigne en diffamation, avec l'éditeur Prisma Média. Le tribunal judiciaire de Paris la déboute le 28 juin 2023. La cour d'appel confirme le 27 novembre 2024, et la Cour de cassation rejette le pourvoi le 28 janvier 2026. Pour la cour d'appel, l'enquête repose sur une « base factuelle sérieuse ». Elle décrit « un système interne très précis et centralisé de traitement de ces abus »[121]. Certains propos sont jugés diffamatoires, mais tenus de bonne foi[122].
Au procès, les Témoins ont produit les attestations de douze ou treize anciens. Chacun disait avoir traité dans l'année un cas d'abus sur un enfant dans sa congrégation, et avoir invité la victime à porter plainte. Jade Serrano y voit au contraire la preuve que les abus sont fréquents : plus d'un cas par mois en France[123].
La justice administrative a tranché dans l'autre sens. En 2024 et en 2025, le tribunal administratif de Paris donne raison aux Témoins contre la Miviludes. L'État doit retirer de ses rapports des passages sur la non-dénonciation des abus. Les travaux australiens ne suffisent pas, selon lui, à prouver un rejet de la justice en France. Le ministère n'avait produit aucun élément sur des enquêtes ou des poursuites françaises[124][125].
D'autres affaires sont en cours. À Lorient, une femme accuse son père de viols commis de 1995 à 2008. En 2013, la congrégation avait réuni un comité judiciaire. Elle rapporte qu'on lui a dit qu'une plainte « allait salir le nom de Jéhovah ». Le Béthel répond que le comité « n'interfère en rien » avec la procédure judiciaire[126]. En 2025, France 2 consacre un reportage à cette affaire[127].
Espagne
Les Testigos Cristianos de Jehová attaquent pour atteinte à l'honneur l'Association espagnole des victimes des Témoins de Jéhovah, qui parle de « secte ». Le 5 décembre 2023, le tribunal de Torrejón de Ardoz rejette entièrement leur demande. Il admet que l'on parle de « pratiques sectaires dans l'organisation du culte »[128]. Le jugement reprend des témoignages de victimes. Dans un cas, l'abus n'avait pas été dénoncé « pour ne pas salir le nom de Jéhovah ». Dans un autre, l'argument principal des responsables était « qu'il n'y avait pas eu deux témoins »[129].
L'avocat de l'association, Carlos Bardavío Antón, a réuni les déclarations écrites de 70 témoins, dont 35 d'Espagne[130]. Il souligne que la juge a relevé trois points. Le manuel des anciens ne leur demande pas d'encourager la victime à porter plainte. Aucune loi pénale n'exige deux témoins pour une agression sexuelle. Et les anciens appellent le service juridique avant tout[131].
Le 16 avril 2026, l'Audiencia Provincial de Madrid confirme le jugement. Elle n'exclut pas que des victimes aient été poussées, « voire contraintes », à ne pas porter plainte. Le mot d'ordre était de « ne pas salir le nom de Jéhovah ». Les faits survenus à l'étranger comptent aussi, car il s'agit de « conduites généralisées » de cette confession[132]. Les Témoins ont annoncé un recours[133].
La défense du mouvement
L'organisation affirme qu'elle « abhorre » les abus sur les enfants et qu'elle les tient pour un crime. Ses anciens ne protégeraient « aucun agresseur » face aux autorités[134]. Elle présente l'enquête interne comme une procédure « purement religieuse », qui ne remplace pas la justice[135]. Elle explique que la règle des deux témoins ne vaut que pour la discipline interne[136]. Elle soutient enfin que la plupart des abus ont lieu dans les familles, et non dans un cadre institutionnel[137].
Cette position se heurte aux faits relevés plus haut. Les anciens appellent d'abord le service juridique. La règle des deux témoins bloque presque toujours la sanction. Pendant des décennies, les responsables n'ont pas prévenu la police sans y être obligés par la loi. Les juges ont aussi relevé la façon dont l'organisation se défend en justice. À San Diego, elle a préféré payer des amendes plutôt que livrer ses archives[138]. Bill Bowen et Carlos Bardavío y voient l'application de la « guerre théocratique », qui permet de taire la vérité pour protéger l'organisation[139].
Ce qu'en disent les chercheurs
En 2006, Carol J. Adams, qui avait été experte dans des procès, juge que cette politique « garantit l'échec ». Une règle qui exige des témoins d'un abus ne peut, selon elle, que laisser les victimes sans recours[140]. Faisal Rashid et Ian G. Barron ont étudié les textes publics de l'organisation de 1989 à 2020. Ils concluent qu'elle a entretenu pendant des décennies une culture du secret, en traitant les abus en interne. L'abus y est traité « comme un péché plutôt que comme un crime ». Les coupables sont réintégrés. La protection des enfants est renvoyée aux parents[141].
L'étude d'Utrecht de 2019 montre que les victimes se sentent peu reconnues et peu soutenues. Beaucoup décrivent une seconde souffrance, causée par la façon dont les anciens ont traité leur plainte[142]. Une enquête a interrogé 424 anciens Témoins d'Autriche, d'Allemagne et de Suisse. 18 % disent avoir subi des abus sexuels, contre 6,2 % dans un échantillon représentatif d'Allemands. Les auteurs précisent que ce chiffre n'est pas forcément lié à l'appartenance aux Témoins[143].
Voir aussi
- Liste d'affaires de pédophilie impliquant judiciairement le mouvement
- Affaire Candace Conti
- Rapport de conclusions de l'étude de cas 29 sur les Témoins de Jéhovah en Australie (2016)
- Audition de Geoffrey Jackson devant la commission royale Australienne sur les réponses institutionnelles aux abus sexuels sur enfants
- Comité judiciaire
- Exclusion
- Barbara Anderson
- Bill Bowen
- Stratégie de guerre théocratique
Documentaires
- Panorama, BBC, 2002
- Dateline, NBC, 2002
- Les Témoins silencieux, Channel 9, 2002
- La Fin du silence, WDR, 2003
- Témoins silencieux, Temps Présent, TSR, 2005. En 2006, l'autorité suisse de contrôle des émissions a rejeté une plainte contre ce reportage[144].
- Enfance sous emprise, Canal+, 2007
- « Crimes et scandales - Les témoins de jéhovah devant la Justice », ASTEC, 15 octobre 2026 : entretien avec Jade Serrano, Carlos Bardavío Antón, Patrick Haeck et William Bowen
Ressources sur le sujet
Anderson, Barbara (anglais), Secrets of Pedophilia in an American Religion: Jehovah's Witnesses in Crisis, Lulu.com
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- Erreur lors de la création de la vignette : Fichier manquant Independent Inquiry into Child Sexual Abuse (2021) (anglais), Child protection in religious organisations and settings
Références
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- Une partie du contenu vient de l'article « Affaires de pédophilie chez les Témoins de Jéhovah » de Wikipédia, dans sa version du 20 octobre 2011.
