Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)
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| Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915) | |
|---|---|
| Auteur | Joseph F. Rutherford |
| Titre original | A Great Battle in the Ecclesiastical Heavens |
| Genre | Brochure apologétique |
| Sujet | Témoins de Jéhovah |
| Langue | Anglais |
| Pays | Erreur lors de la création de la vignette : /bin/bash: /usr/bin/rsvg-convert: No such file or directory États-Unis |
| Éditeur | Watch Tower Bible and Tract Society |
| Parution | 1915 |
| Format | Brochure |
Publiée en 1915, alors que la Première Guerre mondiale plonge l'Europe dans une crise sans précédent et que les milieux religieux anglo-saxons vivent de profondes tensions internes, la brochure A Great Battle in the Ecclesiastical Heavens (traduite littéralement : Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques) paraît dans un contexte où l'autorité des Églises établies est doublement fragilisée — par le choc du conflit armé et par la montée de mouvements bibliques dissidents.
Au sein de l'histoire du mouvement des étudiants de la Bible, cette publication occupe une place singulière : rédigée par Joseph Franklin Rutherford, alors avocat et conseiller juridique de Charles Taze Russell, elle constitue l'une des premières interventions publiques d'envergure de celui qui allait succéder à Russell à la tête de la Watch Tower Bible and Tract Society en 1917. Elle témoigne de la virulence des attaques auxquelles Russell était exposé dans les dernières années de sa vie, et préfigure le style combatif et les thèses anticléricales que Rutherford allait ériger en doctrine centrale après la mort du fondateur.
La brochure traite de trois grands dossiers : la coalition des dénominations chrétiennes — catholiques et protestantes confondues — contre la personne et l'influence de Russell ; la réfutation des accusations personnelles portées contre lui (troubles conjugaux, manipulations financières, commercialisation du dit « Miracle Wheat ») ; et la défense de la légitimité des organisations fondées par Russell face aux structures d'ordination ecclésiastiques.
Contenu
Avant-propos

L'avant-propos expose la situation de départ : des ecclésiastiques représentant de nombreuses dénominations — épiscopaliens, presbytériens, baptistes, méthodistes, luthériens, Frères Unis, ainsi que certains évêques et prélats catholiques — se sont coalisés contre un seul homme. La brochure précise qu'ils le combattent « par tous les moyens disponibles, y compris des méthodes jugées déloyales ». L'auteur, Joseph F. Rutherford, justifie sa prise de parole publique par le fait qu'il a lui-même été cité comme source par les forces opposées, ce qui l'oblige, dit-il, à rétablir les faits devant le public.
Les belligérants préfigurés
Les belligérants préfigurés
La brochure pose en principe qu'en toute grande controverse, les principes divins établis par Jéhovah constituent le seul guide sûr : celui qui agit en accord avec ces principes est guidé par eux, tandis que celui qui y contrevient est gouverné par la passion. La conscience individuelle est présentée comme un guide moral insuffisant si elle n'est pas éduquée selon la règle divine.
Les clergymen qui déshonorent leur office
La publication soutient qu'un ministre de l'Évangile occupe une position honorable, mais que lorsqu'un ecclésiastique use de son office à des fins personnelles ou pour nuire à un rival, il viole ses obligations envers Dieu et déshonore le christianisme. L'auteur réduit l'alternative à deux maîtres possibles — Dieu ou Satan — et pose publiquement la question de savoir lequel de ces deux maîtres servent les clergymen coalisés contre le Pasteur Russell.
La lumière et ses adversaires
La lumière et ses adversaires
La brochure présente le Pasteur Russell comme « une lumière dans le monde » depuis près d'un demi-siècle, luttant pour le bien et proclamant la vérité biblique. Elle affirme que plus cette lumière a brillé, plus ses adversaires sont devenus virulents, et cite Jésus pour expliquer ce phénomène : « les ténèbres haïssent la Lumière ». Les erreurs, est-il soutenu, s'abritent dans l'obscurité, et les grands défenseurs de la vérité ont toujours eu des ennemis mortels. La publication affirme que, au fur et à mesure que Russell a conduit des milliers de chrétiens sincères hors des systèmes religieux humains vers la lumière divine, ses adversaires ont redoublé de férocité.
L'Alliance impie
L'Alliance impie
La brochure insiste sur le caractère selon elle « contre-nature » de la coalition formée contre Russell : catholiques et protestants, ennemis séculaires, se seraient unis dans une même campagne de persécution. La presse publique, notamment le Brooklyn Eagle, est présentée comme ayant rejoint cette coalition, acceptant de servir d'instrument à la diffusion de contenu diffamatoire. Derrière cette coalition, la publication identifie des hommes d'Église cultivés et calculateurs — portant les titres de « Révérend », « Docteur en divinité », « Cardinal » ou « Prêtre » — qui auraient maintenu leurs fidèles dans l'ignorance pour préserver leur confort et leur autorité, et qui, voyant leur position menacée par l'essor de la vérité biblique et par le départ de nombreux fidèles, se seraient ligués en désespoir de cause.
Rome papale et sa progéniture
Rome papale et sa progéniture
La brochure établit une comparaison avec le procès fait à Martin Luther : dans le cas de Luther, c'était Rome seule contre un homme ; ici, affirme l'auteur, c'est Rome et l'ensemble des dénominations protestantes issues d'elle qui se liguent contre un seul homme, à l'échelle mondiale — en Amérique, au Canada, en Europe, en Asie et en Australie.
Le défendeur : Pasteur Russell
Le défendeur est formellement identifié comme le Pasteur Russell, que la publication qualifie de « le prédicateur vivant le plus connu au monde »le prédicateur vivant le plus connu au monde. Ses écrits bénéficieraient, selon la brochure, d'une diffusion hebdomadaire dans la presse supérieure à celle de tous les prêtres et pasteurs d'Amérique du Nord réunis, ainsi qu'à celle des plus grands éditorialistes américains. Cette notoriété exceptionnelle est présentée comme l'une des causes principales de l'hostilité des milieux ecclésiastiques à son égard.
L'Union des prédicateurs et les cartes d'ordination
L'Union des prédicateurs et les cartes d'ordination

La brochure retrace l'histoire des schismes protestants depuis Luther, aboutissant à la formation en 1846 de l'« Alliance évangélique », qui aurait progressivement imposé un système d'ordination centralisé. Toute personne souhaitant prêcher sans avoir reçu l'ordination d'un de ces organes est, selon l'auteur, stigmatisée comme prédicateur irrégulier — à la manière d'un travailleur sans carte syndicale. Le Pasteur Russell ayant refusé cette ordination humaine en s'en tenant au modèle scripturaire, l'Union des prédicateurs aurait tenté de le discréditer par un débat public qui se serait finalement retourné contre elle, révélant les failles de ses propres doctrines. La suppression par Russell de la doctrine de l'enfer éternel et son slogan « Sièges gratuits, pas de quête » sont présentés comme des provocations supplémentaires aux yeux de l'Alliance.
La Photo-Drama de la Création
La Photo-Drama de la Création
La brochure présente la Photo-Drama de la Création comme une présentation multimédia — associant phonographe, projections colorées et films animés — illustrant l'histoire biblique de la création jusqu'à l'époque moderne. Environ neuf millions de personnes auraient assisté à cette exhibition aux États-Unis, toujours à l'entrée gratuite et sans collecte. L'auteur la qualifie de « la plus grande philanthropie éducative offerte au monde »la plus grande philanthropie éducative jamais offerte au monde. Des cas d'obstruction de l'Union des prédicateurs sont relatés, notamment à Laurel (Mississippi), où des membres auraient exercé des pressions sur le maire, le chef de police et la compagnie d'électricité pour empêcher la présentation ; l'intervention d'un avocat local menaçant de recours judiciaire aurait finalement contraint les autorités à céder.
Les accusations personnelles
Le « mercier »

Les adversaires du Pasteur Russell le désignent avec dérision comme un « mercier » ou « vendeur de chemises », en référence à son activité commerciale de jeunesse dans la vente de fournitures vestimentaires pour hommes. La brochure conteste toute valeur péjorative à ce fait, rappelant que saint Paul exerçait le métier de fabricant de tentes et que Jésus était charpentier.
Les charges concernant les corporations
La publication examine les accusations relatives aux corporations fondées par Russell. La Watch Tower Bible and Tract Society, fondée en 1884 en Pennsylvanie, est décrite comme une corporation sans capital-actions, ne versant ni dividendes ni salaires et financée par contributions volontaires. À la dernière élection interne, absent et sans avoir lui-même voté, Russell aurait reçu plus de cent mille voix. La Peoples Pulpit Association, créée en 1909 à New York lors du transfert du siège à Brooklyn, et l'International Bible Students Association, fondée en Grande-Bretagne pour coordonner les activités européennes, sont présentées comme formant pratiquement une seule et même organisation, entièrement financée par la Watch Tower Society sans aucun bénéfice personnel pour quiconque. La United States Investment Company est décrite non comme une corporation mais comme une société en commandite de droit pennsylvanien, dont tous les bénéfices ont été reversés à la Watch Tower Society, et qui n'existait plus depuis plus de deux ans au moment de la rédaction.
La fortune personnelle de Russell
La fortune personnelle de Russell

La brochure affirme qu'à l'apogée de sa carrière commerciale, Russell possédait plus de 250 000 dollars, dont la plus grande partie a été consacrée à la publication et à la distribution gratuite de littérature biblique, le reste ayant été transféré à la Watch Tower Society conformément à un accord préalable avec son épouse. Au moment de la rédaction, Russell ne posséderait aucun bien ni compte bancaire, et ne recevrait que ses repas, un logement modeste, ses frais de déplacement et onze dollars par mois pour dépenses courantes. Un audit de cinq experts mandatés lors d'un procès n'aurait révélé aucun détournement.
Les troubles conjugaux
Les troubles conjugaux

La brochure retrace l'histoire conjugale de Russell, marié en 1879. Les treize premières années du mariage auraient été harmonieuses, les deux époux étant engagés dans le travail religieux. Des tensions seraient apparues lorsque Mme Russell a tenté d'influencer la ligne éditoriale de *The Watch Tower*, ce que Russell aurait refusé en tant que chef de famille et responsable de la publication. En 1897, après cette rupture, Mme Russell se serait séparée volontairement de lui ; Russell lui aurait fourni un logement séparé pendant près de sept ans. En juin 1903, elle a déposé une demande de séparation légale devant le tribunal de Pittsburgh ; le jugement a été rendu en avril 1906. L'auteur soutient que plusieurs juristes ayant examiné le dossier auraient estimé qu'aucun tribunal n'avait jamais accordé une séparation sur une base probatoire aussi mince. Un témoignage rapportant des propos à caractère sexuel prêtés à Russell par une tierce personne aurait été écarté par le juge et exclu des éléments soumis au jury, au motif qu'il sortait du cadre de la procédure.
Procédures judiciaires consécutives
Procédures judiciaires consécutives
La publication relate que Russell a interjeté appel et que la Cour supérieure a cassé le jugement initial, renvoyant l'affaire pour un nouveau procès. Lors de ce second procès, le journal impliqué — le Washington Post — aurait proposé un compromis, versé à Russell une somme substantielle avec frais, et publié par la suite ses sermons. L'auteur présente cet accord comme une exonération complète. Une seconde affaire en diffamation, intentée contre le journal Mission Friend (Chicago) pour avoir republié les mêmes allégations, se serait soldée par un démenti complet publié par ce journal, reconnaissant avoir diffusé des allégations fausses et qualifiant Russell de « chrétien et gentilhomme de la plus haute intégrité morale »un chrétien et gentilhomme de la plus haute intégrité morale.
Le Miracle Wheat
Origine et histoire du Miracle Wheat

La brochure consacre une longue section à la controverse du « Miracle Wheat ». Elle retrace l'origine de cette variété : en 1904, un certain K. B. Stoner de Fincastle (Virginie) aurait observé dans son jardin une plante unique présentant 142 tiges issues d'un seul grain, qualité productrice jugée alors exceptionnelle. Stoner l'aurait nommé ainsi en 1906. La publication note que Stoner vendait lui-même ce blé à 1,25 dollar la livre avant toute implication de Russell. En 1911, deux particuliers — J. A. Bohnet de Pittsburgh et S. J. Fleming de Wabash, Indiana — auraient offert environ 30 boisseaux de ce blé à la Watch Tower Society avec la proposition que le blé soit vendu à un dollar la livre, les recettes — soit environ 1 800 dollars au total — allant intégralement à la Society à titre de don pour ses œuvres religieuses. La publication insiste sur le fait que Russell n'a pas découvert le blé, ne l'a pas nommé, et n'en a tiré aucun bénéfice personnel, son unique rôle ayant été de publier un avis dans *The Watch Tower* mentionnant la disponibilité de ce blé.
Qualités agronomiques attestées

La brochure cite onze témoins, dont huit n'auraient eu aucun lien préalable avec Russell ou ses enseignements, attestant de la supériorité du Miracle Wheat sur les variétés ordinaires : des rendements de 32 à 80 boisseaux à l'acre, contre 10 à 21 pour le blé ordinaire, un tallage exceptionnel, ainsi que des premiers prix obtenus dans plusieurs foires agricoles d'État (Tennessee, Géorgie, Caroline du Nord). La publication fait également valoir qu'en novembre 1907, un rapport du Département américain de l'Agriculture avait officiellement salué les qualités de ce blé, et que le gouvernement américain l'expérimentait lui-même depuis plus de trois ans au moment où le Brooklyn Eagle insinuait vouloir enquêter sur Russell. L'auteur conclut que l'attaque du Brooklyn Eagle visait à induire le public en erreur en assimilant cette transaction philanthropique à une escroquerie, alors qu'une comparaison objective montrait que des Églises ordinaires n'auraient jamais fait l'objet d'une telle polémique pour une opération similaire.
Croyances
La brochure *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques* n'est pas un exposé doctrinal structuré : elle relève de la polémique apologétique et du plaidoyer judiciaire. Néanmoins, plusieurs éléments de croyance propres aux étudiants de la Bible transparaissent dans l'argumentation de Rutherford, et le texte prend une importance particulière lorsqu'on le resitue dans la trajectoire intellectuelle et religieuse de son auteur : il constitue, avant même que Rutherford ne prenne la direction du mouvement, l'une des premières manifestations publiques de ce qui deviendra sa marque de fabrique doctrinale — la guerre au clergé institutionnel.
Le clergé comme ennemi théologique
La grille d'analyse que Rutherford impose à l'ensemble du dossier est d'une radicalité frappante pour un texte de 1915. La publication pose comme postulat qu'il n'existe que deux maîtres — Dieu et Satan — et que tout individu sert nécessairement l'un ou l'autre.[1] Appliquée aux ecclésiastiques coalisés contre Russell, cette dichotomie ne laisse aucune place à la bonne foi adverse : les ministres du culte qui persécutent le défendeur sont, par définition, des serviteurs de Satan. Ce schéma dualiste, que Rutherford habille en démonstration juridique, annonce directement la thèse qu'il développera à grande échelle après 1918 : Rutherford déclarait que « la religion a été introduite dans le monde par le Diable », et que tout système clérical organisé participe de cette œuvre diabolique.
La brochure illustre déjà ce glissement : les ecclésiastiques adversaires de Russell n'y sont pas simplement des rivaux ou des contradicteurs de bonne foi, mais des hommes qui ont délibérément « maintenu leurs fidèles dans l'ignorance pour préserver leur confort et leur autorité ».[2] La référence à Apocalypse 18:4 — injonction faite aux fidèles de « sortir » de Babylone — est convoquée pour interpréter théologiquement le départ de membres d'Églises établies vers le mouvement russellite : ce n'est pas une désertion, c'est une obéissance divine.[3]
Une rupture avec la relative ouverture russellite
Ce positionnement radical mérite d'être mesuré à l'aune de l'attitude de Russell lui-même envers les autres chrétiens. Dans ses années de formation, le mouvement des étudiants de la Bible était relativement « libéral » en ce sens qu'il estimait que d'autres chrétiens — en particulier divers protestants — faisaient partie de l'Église du Christ et pouvaient obtenir le salut ; néanmoins, au fil du temps, Russell et ses fidèles se persuadèrent qu'il avait un rôle particulier. La brochure de 1915, rédigée par Rutherford alors que Russell est encore vivant et président de la Watch Tower Society, va sensiblement plus loin dans l'hostilité frontale : l'alliance catholico-protestante contre Russell n'est pas présentée comme une erreur regrettable d'hommes pieux égarés, mais comme la manifestation d'un système corrompu dans son essence même.
Russell avait affirmé qu'en 1878 Dieu avait rejeté toutes les Églises existantes, constituant les russellites comme ses seuls porte-parole ; mais Rutherford ne goûtait pas l'implication selon laquelle les Églises auraient été correctes jusqu'à l'apparition de Russell sur la scène. La brochure de 1915, en présentant l'hostilité du clergé comme une constante structurelle plutôt que comme un événement daté, préfigure précisément le radicalisme que Rutherford imposera au mouvement : il allait déclarer qu'après la résurrection du Christ, le Diable s'était immédiatement mis au travail et avait bâti le grand empire qu'est la papauté, puis avait inspiré la création des diverses Églises protestantes — toutes, sans exception.
La persécution comme validation doctrinale
Un élément de croyance structurant dans la brochure est la lecture providentialiste de la persécution. La publication affirme que « plus sa lumière a brillé, plus ses adversaires sont devenus virulents »,plus sa lumière a brillé, plus ses adversaires sont devenus virulents signifiant que l'intensité de la persécution est elle-même la preuve de la valeur spirituelle de la mission. Ce schéma — le serviteur de Dieu reconnaissable à la violence de ses ennemis — sera au cœur de la rhétorique rutherfordienne des années suivantes, notamment après l'emprisonnement de 1918, qui fournira à Rutherford la preuve vivante et personnelle que le clergé est l'ennemi déclaré du peuple de Dieu. Rutherford fut la force qui transforma les étudiants de la Bible passifs de Russell en Témoins de Jéhovah zélés, et sa combativité envers les autres religions — en particulier le catholicisme — infecta tellement les Témoins que certains l'accusèrent de faire de la haine une religion.
La comparaison avec Martin Luther mérite attention : la brochure la présente non pour rapprocher le mouvement du protestantisme, mais pour le dépasser — Luther avait affronté Rome seule, tandis que Russell affronte conjointement Rome et toutes les dénominations issues de la Réforme.[4] Cette surenchère typologique pose implicitement Russell — et, par extension, son défenseur Rutherford — comme accomplit quelque chose que la Réforme n'avait pas su mener à son terme.
L'ordination divine contre l'ordination humaine
La brochure développe par ailleurs une ecclésiologie anti-institutionnelle cohérente, articulée autour du refus de Russell de toute ordination émanant de structures humaines. La publication présente ce refus comme une fidélité au modèle scripturaire contre les « Boards d'ordination » issus de l'Alliance évangélique de 1846,[5] mais il porte une signification doctrinale plus large : si aucune structure ecclésiale humaine ne possède d'autorité divine, alors toute l'architecture du cléricalisme — titres, hiérarchies, revenus, collectes — repose sur une usurpation. Russell avait commencé à encourager des études bibliques dirigées plutôt que la libre étude de la Bible pour son troupeau, et en 1910 il avait affirmé que ses *Études dans les Écritures* constituaient pratiquement la Bible sous forme thématique. La brochure de Rutherford radicalise cette logique : en montrant que c'est précisément le refus de l'ordination institutionnelle qui a déclenché l'hostilité des Unions de prédicateurs, elle transforme la querelle administrative en affrontement théologique.
Russell comme figure providentielle
Enfin, la brochure participe de la construction d'une figure charismatique autour de Russell. L'affirmation selon laquelle il est « le prédicateur vivant le plus connu au monde »,[6] dont les écrits auraient une diffusion hebdomadaire dépassant celle de l'ensemble du clergé nord-américain réuni, n'est pas une simple vantardise : elle est doctrinalement signifiante. Russell et ses fidèles s'étaient persuadés qu'il avait un rôle particulier : c'était lui « ce serviteur » mentionné en Matthieu 24:45-47 qui devait fournir « de la nourriture en temps voulu » à la maison de la foi. La persécution dont il est l'objet confirme et renforce ce rôle aux yeux des étudiants de la Bible : l'ampleur de la coalition adverse est la mesure de l'importance de sa mission. Ce topos du prophète persécuté que Rutherford met en scène avec les moyens du plaidoyer judiciaire sera l'instrument rhétorique qu'il retournera à son propre profit après la mort de Russell en octobre 1916, pour asseoir sa propre légitimité à la tête d'un mouvement en quête de continuité.
Organisation et histoire
Rutherford, avocat de Russell
La brochure s'inscrit dans une période critique pour la Watch Tower Bible and Tract Society : à l'approche de la mort de Charles Taze Russell (octobre 1916), l'organisation fait face à une pression médiatique et ecclésiastique croissante. Rutherford était depuis plusieurs années l'avocat personnel de Russell et, en 1915, rédigea cette apologie en son nom. Rutherford estima que, pour protéger l'organisation et assurer sa croissance future, il lui fallait défendre la réputation du pasteur Russell contre ces accusations.
La brochure est à ce titre un document organisationnel autant qu'une pièce apologétique : elle reflète la stratégie juridique et communicationnelle que Rutherford allait mettre au service du mouvement, avant d'en prendre la direction. Joseph Franklin Rutherford, dit « le juge », deviendra le second président de la Watch Tower Bible and Tract Society en 1917 et exercera cette fonction jusqu'à sa mort en 1942.
Prise de distance de Russell à l'égard de la brochure
Un épisode organisationnel notable entoure la publication de cette brochure : elle est mentionnée pour la première fois dans le numéro du 1er mai 1915 du *Watch Tower*, mais Russell prit ses distances vis-à-vis de la brochure et de sa publication, en précisant qu'il ne l'avait pas lue personnellement. Des experts juridiques ont émis l'hypothèse que cette déclaration de non-lecture visait à se prémunir contre d'éventuelles conséquences judiciaires.
Russell avait des raisons de se dissocier de cette brochure : elle le comparait implicitement à Jésus, qualifiait indirectement son épouse de « persécutrice », contenait une hostilité marquée envers les catholiques — une ligne que Russell avait toujours eu soin d'atténuer — et incluait ce que les observateurs de l'époque décrivaient comme un « culte » de la personnalité de Russell, pour lequel ses fidèles étaient notoires.
Les commandes de la brochure ne passaient d'ailleurs pas par les canaux habituels de la Society : elles étaient adressées directement au « juge Rutherford » à une boîte postale de New York, même si le bureau du *Watch Tower* en conservait un stock pour les commandes groupées.
Structure organisationnelle décrite dans la brochure
La brochure fournit, en réponse aux accusations adverses, une description précise de la structure juridique du mouvement à cette époque. Trois entités distinctes sont présentées, dont la brochure affirme qu'elles constituent pratiquement une organisation unique :[7]
- La **Watch Tower Bible and Tract Society**, fondée en 1884 en Pennsylvanie, décrite comme une corporation sans capital-actions.[8] - La **Peoples Pulpit Association**, créée en 1909 à New York lors du transfert du siège social à Brooklyn.[9] - L'**International Bible Students Association**, établie en Grande-Bretagne pour coordonner les activités européennes.[10]
À propos de ces entités, la brochure affirme : « Aucune de ces organisations n'est une corporation à but lucratif ; elles ne versent ni dividendes ni salaires, »Aucune de ces organisations n'est une corporation à but lucratif ; elles ne versent ni dividendes ni salaires, ajoutant que tous les fonds sont utilisés pour la diffusion des vérités bibliques.
La publication décrit également la structure de base du mouvement à l'échelle mondiale : « Des classes d'étudiants de la Bible, indépendantes de tout credo ou système sectaire, se réunissent régulièrement dans des maisons privées ou des salles publiques pour l'étude de la Bible »,À travers le monde se trouvent des classes d'étudiants de la Bible qui, indépendants de tout credo ou système sectaire, se réunissent régulièrement dans des maisons privées ou des salles publiques pour l'étude de la Bible soulignant ainsi le caractère décentralisé du mouvement dans cette phase de son histoire.
Contexte : l'année 1915 dans l'histoire du mouvement
La brochure paraît dans un contexte de double crise pour la Watch Tower Society. D'une part, l'année 1914 — date prophétique majeure dans le système doctrinal russelliste — venait de s'écouler sans que se produise la fin du monde attendue, ce qui plaçait l'organisation dans une position délicate vis-à-vis de ses membres et de l'opinion publique.[11] D'autre part, la presse américaine, en particulier le *Brooklyn Eagle*, multipliait les articles hostiles à Russell, exploitant les affaires judiciaires, les controverses conjugales et l'épisode du « blé miraculeux » pour discréditer le mouvement.[12]
Peu avant la mort de Charles Russell, la Watch Tower Bible and Tract Society se trouvait prise dans une vague de critiques touchant à la fois à sa vie personnelle et à son rôle de dirigeant spirituel, et Russell se tourna vers son ami et avocat Joseph Rutherford pour l'aider à réfuter ces accusations. La brochure est ainsi le produit direct de cette situation de crise, et constitue l'une des premières interventions publiques significatives de Rutherford au nom de l'organisation — une posture de défenseur institutionnel qu'il consolidera après son accession à la présidence en janvier 1917.
Illustrations du numéro
Références
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 3.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 5-6.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 5-6.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 7.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 8-9.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 7.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 14-15.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 13.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 14.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 14.
- ↑ Voir la page 1914 sur ce wiki.
- ↑ *Une grande bataille dans les cieux ecclésiastiques (1915)*, p. 5-6.