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La Tour de Garde du 1er décembre 1940

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde du 1er décembre 1940
Revue La Tour de Garde
Date 1940
Année 1940
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

Ce numéro est dominé par une exégèse typologique de grande ampleur : le récit biblique de Déborah et Barak (Juges 4) y est lu comme une préfiguration point par point de la situation que traversent les Témoins de Jéhovah en 1940, dans un monde en guerre où les puissances anti-théocratiques — nazisme, Hiérarchie catholique romaine, gouvernements alliés à la religion — sont assimilées aux armées du roi Yabin commandées par Sisera. La théocratie divine, seule forme de gouvernement reconnue comme légitime, y est opposée tant à la démocratie qu'à tout gouvernement hiérarchique d'Église.

La question de l'organisation interne du mouvement est abordée de manière explicitement doctrinale : ni la forme démocratique ni la forme hiérarchique ne sont présentées comme conformes aux Écritures, la première étant jugée absente de l'épître apostolique, la seconde désignée comme une invention du Diable dont la Hiérarchie catholique constitue l'exemple contemporain. Seule la « théocratie pure » — avec Christ Jésus comme Roi et Seigneur, sous l'autorité de Jéhovah — est reconnue comme modèle valide de gouvernement du peuple de Dieu.

Analyse

Croyances

Un calendrier divin inflexible et la conversion du livre des Juges en prophétie

L'exposé s'ouvre sur Malachie 3:6 pour poser que Jéhovah n'écarte jamais son dessein d'un iota et qu'il agit à l'heure exacte qu'il a fixée.[1] Dans le texte prophétique, [2] Le déplacement opéré est considérable : une affirmation sur le caractère de Dieu devient la prémisse qui autorise à dater les interventions divines et à les inscrire dans un échéancier vérifiable. Ce même verset est invoqué pour fixer en 1918 la venue du Christ au temple, dans La Tour de Garde du 1er novembre 1940 et La Tour de Garde du 15 novembre 1940 [3]

Cette prémisse admise, le récit de Déborah et Barak cesse d'être un épisode de l'histoire d'Israël pour devenir une grille de lecture du présent, où chaque personnage et chaque élément du décor reçoit un équivalent contemporain.[4] Le texte de Juges 4:4-10 fournit un matériau dense : Déborah, prophétesse et épouse de Lappidoth, siégeant sous son palmier entre Rama et Béthel, convoque Barak fils d'Abinoam depuis Kedesh en Nephtali, lui ordonne de monter au Tabor avec dix mille hommes de Nephtali et de Zabulon, et lui promet que Sisera sera attiré au torrent du Kishon.[5] Chacun de ces détails — la figure féminine, le nombre, les deux tribus nommées les premières, le lieu du désastre — reçoit une charge prophétique. Le procédé n'est pas neuf : Rutherford l'applique depuis les années 1920 aux livres historiques, et il avait consacré en 1934 un développement entier aux livres de Ruth et d'Esther comme « drames prophétiques dirigés par Dieu », Esther y représentant ceux venus au Roi après 1918 et oints en raison de leur fidélité.[6] La convocation de Ruth et d'Esther comme types du même groupe que les dix mille de Barak reprend donc, six ans plus tard, une identification déjà fixée.[7]

L'étymologie sert de pivot à la démonstration: Le nom Barak reproduit exactement l'hébreu בָּרָק, « éclair », enraciné dans une racine sémitique qui exprime l'éclat soudain.[8] Ce fait lexical est mis au service d'une thèse sur l'actualité : le Diable, aurait choisi le nom de la guerre éclair menée en 1939 pour son représentant allemand Hitler afin de contrefaire ce que Jéhovah emploie.[9] La chronologie du mot invite à la prudence sur cette construction : le composé allemand *Blitzkrieg*, formé de *Krieg* et de *Blitz*, fut popularisé dans le monde anglophone par le magazine Time du 25 septembre 1939 à propos de l'invasion de la Pologne, et massivement repris par la presse occidentale après les campagnes de 1940 — alors qu'il ne figurait pratiquement jamais dans la terminologie militaire officielle de la Wehrmacht.[10][11] Le mot dont on fait une contrefaçon satanique délibérée du nom de Barak était, en décembre 1940, un terme de presse anglo-saxonne vieux de quinze mois, non une désignation que l'adversaire se serait donnée.

Les trois textes convoqués pour rattacher la foudre à l'action guerrière divine — Psaumes 144:5-7, Psaumes 18:14 et 2 Samuel 22:15 — relèvent dans leur contexte d'origine du registre de la théophanie : David y reprend les images du Sinaï pour décrire figurativement la venue de Dieu tirant vengeance de ses ennemis, l'éclair et les flèches symbolisant un jugement rapide et décisif.[12] Transposées, ces images cessent d'être des figures pour devenir la description d'un armement. La même opération affecte le torrent du Kishon, dont le nom est glosé comme « sinueux » et qui, selon Juges 5:21, « balaya » les ennemis : le lit de rivière normalement à sec que la crue transforme en torrent où s'enlisent les chars devient le modèle d'une destruction à venir.[13][14] Le rappel du Carmel achève de donner à ce lieu sa fonction : après la descente du feu, Élie fit saisir les prophètes de Baal, les fit descendre au Kishon et les y égorgea, quatre cent cinquante selon le rassemblement décrit en 1 Rois 18:40.[15] Le Kishon devient ainsi, dans cette lecture, le lieu où le clergé est égorgé deux fois : une fois dans l'histoire, une fois dans l'avenir annoncé.

Reste à expliquer pourquoi l'adversaire marcherait de lui-même vers ce piège. Juges 4:7 — Jéhovah attirant Sisera avec ses chars et sa multitude — et Ésaïe 60:2 fournissent la réponse : l'ennemi est aveuglé par une disposition divine.[16] Les ténèbres d'Ésaïe désignent dans l'exégèse classique l'ignorance, l'idolâtrie et l'erreur, les « ténèbres épaisses » figurant l'aveuglement le plus complet quant aux choses divines, le verset opposant terme à terme cet égarement des nations et l'illumination du peuple élu.[17] L'argument est ici étendu aux dirigeants politiques et religieux contemporains et rapproché de l'obscurité où les démons auraient été précipités depuis le déluge.[18] L'ensemble forme un système clos : le calendrier est fixé d'avance, la grille typologique assigne d'avance les rôles, les éléments naturels sont d'avance les exécuteurs, et l'aveuglement de l'adversaire garantit d'avance qu'il ne pourra éviter sa perte. La défaite des opposants est donc établie avant tout examen des faits, par la seule cohérence interne de la construction.

Le règne au milieu des ennemis et la persécution comme preuve

L'eschatologie exposée n'est pas celle d'une attente passive. Le Grand Barak, Christ Jésus, a reçu commandement de prendre son pouvoir et de régner selon Apocalypse 11:17, mais son règne s'exerce d'abord « au milieu de ses ennemis » selon Psaumes 110:2, phase durant laquelle il prépare la guerre finale.[19] Les deux versets, lus séparément dans l'exégèse classique, y reçoivent des sens différents de celui qu'on leur donne ici : Psaumes 110:2 est compris comme la commission d'établir un royaume parmi ceux qui étaient ennemis, non en les détruisant mais en les subjuguant jusqu'à en faire des serviteurs consentants.[20] La soudure des deux textes convertit une domination progressive en délai avant l'anéantissement : la période présente n'est plus un temps de conversion mais un temps de mobilisation, où la prédication vaut préparatif militaire.

La destination de cette mobilisation est la « vallée de la décision » de Joël 3:14, vers laquelle Jéhovah est décrit comme convoquant toutes les nations.[21] Le choix du texte est cohérent avec son sens reçu : la vallée est ainsi nommée parce que la cause doit y être tranchée entre Dieu et ses ennemis, et le nom même de Josaphat signifie « Jéhovah juge » — l'homme s'y tient, mais c'est Dieu qui décide.[22][23] L'appel simultané de 2 Chroniques 20:15 et 1 Samuel 17:47, qui retirent le combat aux hommes pour l'attribuer à Dieu, a une conséquence pratique dans le contexte de décembre 1940 : les fidèles sont mobilisés sans être armés, leur rôle se limitant à la proclamation.[24]

L'annonce du Royaume comme « grand Gouvernement Théocratique » est désignée comme la cause de la haine universelle rencontrée, en accomplissement de Matthieu 24:9.[25] Le contexte américain immédiat donne à cette lecture une force de conviction redoutable : la décision Minersville School District v. Gobitis, rendue le 3 juin 1940 par huit voix contre une, avait été suivie d'une vague de violences ; les rapports font état de 335 incidents visant les Témoins de Jéhovah dans 44 États cette même année, touchant 1 488 personnes.[26] En Allemagne, plusieurs milliers de Bibelforscher étaient alors internés en camp. L'hostilité rencontrée est réelle.

Théocratie pure : l'abolition déclarée de la hiérarchie comme justification de la centralisation

L'argumentation sur l'organisation repose sur une requalification des « Autorités supérieures » de Romains 13:1, identifiées à Jéhovah et au Christ plutôt qu'aux pouvoirs civils.[27] Cette lecture n'est pas propre à ce numéro : elle avait été formulée dans les livraisons de la Watch Tower des 1er et 15 juin 1929 et constitue depuis lors la position officielle du mouvement.[28] Son effet est de vider le monde civil de toute légitimité religieuse : aucune autorité terrestre ne peut plus se réclamer de ce verset, longtemps invoqué pour fonder l'obéissance au magistrat.

De cette souveraineté déplacée découle une double disqualification. La forme démocratique est déclarée contraire à la Parole de Dieu, la forme hiérarchique également avec pour types la Jérusalem gouvernée par le clergé au temps de Jérémie et la Hiérarchie catholique romaine, ironiquement c'est ce fonctionnement qui sera choisi par le mouvement plus tard sous la forme du Collège Central.[29]

L'articulation christologique complète le dispositif : le Christ est chef du corps selon Colossiens 1:18, Jéhovah est la tête du Christ selon 1 Corinthiens 11:3, et les membres du corps sont « tous un en Christ Jésus » selon Galates 3:28, aucun ne détenant de rang supérieur.[30] L'affirmation mérite d'être confrontée à l'état réel du mouvement en 1940 : les charges d'anciens élus localement avaient été supprimées comme non scripturaires par les livraisons des 15 août et 1er septembre 1932, et depuis 1938 tous les serviteurs de congrégation étaient nommés depuis Brooklyn, la démocratie congrégationnelle héritée de Russell ayant été remplacée par un gouvernement théocratique.[31] L'égalité proclamée entre serviteurs ne s'oppose donc pas à la centralisation : elle en est le corollaire. En niant tout rang intermédiaire légitime, elle supprime du même geste toute instance de contrôle susceptible de s'interposer entre le sommet et la base, la seule subordination reconnue étant celle de tous au chef invisible — dont les décisions parviennent par la voie administrative unique de Brooklyn. La dénonciation de la hiérarchie comme invention diabolique porte ainsi sur les hiérarchies concurrentes, non sur la concentration du pouvoir elle-même.

L'exigence adressée aux fidèles achève cette construction. Psaumes 110:3 est mobilisé pour réclamer un ralliement public et volontaire au Roi.[32] Le terme hébreu נדבות (*nedâbôth*) y désigne littéralement des offrandes volontaires, si bien que la formule signifie mot à mot « ton peuple [est] offrandes volontaires » : les sujets offrent non des bœufs ni des brebis, mais eux-mêmes.[33][34] Le même vocabulaire hébreu de l'empressement volontaire apparaît sous forme verbale en Juges 5:9, dans le Cantique de Déborah, pour décrire la promptitude des clans à se rassembler pour la bataille — recoupement qui referme la boucle avec le récit servant de base à l'ensemble du numéro.[35] La sociologie des mouvements de rejet du monde a décrit ce type d'exigence sous le nom de maintenance des frontières : l'adhésion doit être publiquement manifestée et sans réserve, précisément parce que c'est cette visibilité qui distingue le membre du monde environnant.[36]

1918 et la stratification du peuple de Dieu

Le dispositif chronologique fonde la légitimité de l'autorité de Brooklyn. La venue du Christ au temple en 1918, présentée comme accomplissement exact de Malachie 3:1, est le point à partir duquel les serviteurs sont dits « nés en Sion » et devenus membres du temple selon Psaumes 87:5.[37] :

Sur cette base est déployée une stratification précise du reste. Les dix mille hommes de Barak, quatrième puissance de dix, figurent la plénitude du groupe ; Nephtali et Zabulon, nommées les premières dans le récit, préfigurent les premiers membres qui ont traversé la Première Guerre mondiale et sont demeurés fidèles jusqu'à l'onction de 1922, tandis que les tribus qui rejoignirent ensuite les rangs représentent les membres ajoutés à partir de cette date.[38] La périodisation est remarquable par sa précision : elle établit une antériorité au sein même du reste, distinguant un noyau éprouvé d'un apport ultérieur. Cette distinction s'articule à la construction du rôle de 1922 déjà posée dans La Tour de Garde du 1er novembre 1940 et La Tour de Garde du 15 novembre 1940, où la convention de Cedar Point du 5 au 13 septembre 1922 fondait à la fois la proclamation obligatoire et la prise de conscience de la venue du Seigneur au temple. Le groupe ainsi composé — noyau originel et membres agrégés — reçoit collectivement le titre de classe du « serviteur sage », à qui sont confiés les intérêts du Royaume et la charge de proclamer le Gouvernement Théocratique.[39] Une date prophétique produit ainsi un corps, et ce corps reçoit un mandat : l'enchaînement est la matrice de l'autorité revendiquée.

La religion comme démonologie et la typologie égyptienne

La polémique antireligieuse du numéro ne vise pas des adversaires mais une catégorie. L'« étrange œuvre » de Jéhovah est dirigée contre les religieux et leurs alliés de la démonologie, la religion étant constituée en réalité théologique négative distincte du service de Dieu.[40] Cette distinction n'est pas incidente : Rutherford l'avait systématisée dans ses discours de Glasgow en 1936 et de Londres en 1938, puis dans la brochure Religion and Christianity de 1937, qui oppose terme à terme la religion — piège et escroquerie — et le christianisme.[41] L'expression « étrange œuvre » provient de Ésaïe 28:21, où elle désigne un jugement inhabituel en ce qu'il se retourne contre le peuple élu lui-même : appliquée à la chrétienté, elle exprime que le châtiment frappe ceux qui se réclament de Dieu.

La typologie égyptienne prolonge cette opération en lui donnant un support narratif. L'ordre de Exode 7:15 est lu de telle sorte que la verge figure le Christ exerçant l'autorité déléguée, Aaron le reste oint, et Pharaon avec son Égypte le Diable et la Hiérarchie catholique alliée au grand commerce.[42] Le récit biblique se prête à cette distribution : la verge est dans la culture israélite un symbole d'autorité, outil du berger pour corriger et guider, et Moïse la remet à Aaron sur ordre divin, celui-ci servant de porte-parole comme les prophètes parlent de Dieu aux hommes.[43][44] Un détail du récit conforte l'usage polémique qui en est fait : la verge jetée devient serpent, créature qui symbolise l'autorité pharaonique elle-même, de sorte que le signe défie frontalement le pouvoir qu'il affronte.[45] Le récit d'Exode contient en outre l'annonce que Jéhovah endurcira le cœur de Pharaon — motif qui rejoint exactement l'aveuglement providentiel invoqué à propos de Sisera, et confirme que les deux typologies du numéro obéissent au même mécanisme théologique.[46]

L'assignation de la Hiérarchie catholique au rôle de Pharaon s'inscrit dans une identification plus ancienne, celle de la Babylone d'Enemies (1937) à l'Église catholique.[47] Ce que décembre 1940 y ajoute est la dimension économique : la Hiérarchie est décrite comme marché universel trafiquant les peuples, ses membres comme grands investisseurs dans le commerce mondial, et les dictateurs de toutes nations comme y trouvant un allié politique et financier.[48] La charge n'est pas sans référent : le concordat signé entre le Reich et le Vatican le 20 juillet 1933 était intervenu peu après l'interdiction de l'association des étudiants de la Bible en juin de la même année. La polémique cléricale et la revendication théocratique forment en définitive les deux faces d'une même opération : disqualifier toute autorité sacerdotale concurrente est la condition pour que l'autorité revendiquée n'ait plus de rivale.

Organisation et histoire

La théocratie contre le gouvernement congrégationaliste

Une section entière du numéro affirme que l'organisation de Jéhovah n'a rien de démocratique : le pouvoir suprême appartient à Jéhovah et au Christ, constitués « Autorités supérieures », et la forme démocratique y est déclarée contraire à la Parole de Dieu.[49] Cette exposition est la formalisation scripturaire d'une réforme de gouvernance engagée deux ans plus tôt : les numéros de juin 1938 du même périodique, publiés sous le titre « Organisation », avaient établi que le pouvoir de nommer les serviteurs de congrégation appartenait au premier siècle à un corps dirigeant et ne reposait pas démocratiquement sur les congrégations, et la quasi-totalité des assemblées affiliées avaient alors abandonné par résolution le mode de gouvernance électif exercé pendant les soixante années précédentes.[50] Au 1er octobre 1938, les États-Unis avaient été découpés en onze régions subdivisées en cent quarante-huit zones, dispositif de nomination descendante administré depuis Brooklyn.[51]

L'argumentation va plus loin que le refus de l'élection : aucune confédération entre congrégations comparable aux droits des États américains n'est décelée dans l'Écriture apostolique.[52] Le choix de cette analogie politique — le fédéralisme américain et l'autonomie des États — vise le régime hérité des Étudiants de la Bible, où chaque assemblée élisait ses anciens et ses diacres, système déclaré non scripturaire par les numéros des 15 août et 1er septembre 1932. La contestation de ce principe est elle-même sanctionnée : s'opposer de quelque manière à la théocratie valait d'être qualifié de fauteur de troubles et d'être évité.[53]

La désignation même de « Gouvernement Théocratique » et de « Théocratie » sert ici d'autodésignation de l'organisation.[54] Le vocable avait été introduit par Rutherford en 1938, Consolation précisant alors que la Théocratie était administrée par la Société Watch Tower dont il était président et directeur général.[55] Le déplacement lexical accomplit le basculement : ce qui est en jeu n'est plus présenté comme un changement de mode de gouvernance, mais comme l'obéissance due à Dieu. Le sociologue James Beckford qualifie de « totalisante » la structure organisationnelle qui en résulte, caractérisée par une direction assertive et un contrôle des demandes concurrentes pesant sur le temps et l'énergie des membres.[56] Max Weber avait désigné sous le nom de « charisme de fonction » la croyance selon laquelle le détenteur d'une charge acquiert des qualités particulières du seul fait d'occuper une fonction sacrée, mécanisme par lequel un mouvement survit institutionnellement à son fondateur.[57]

Égalité proclamée entre oints et centralisation de l'autorité

Aucun individu ne détient de rang supérieur dans le « corps du Christ » : tous sont « un en Christ Jésus » selon Galates 3:28, soumis sans exception à la tête unique qu'est le Christ.[58] L'exégèse courante de ce verset y lit la suppression des inégalités de rang devant Dieu — juif et grec, esclave et homme libre, homme et femme — et non celle des fonctions, chaque membre restant subordonné à une tête unique et non à des membres intermédiaires.[59] Employée dans le contexte de 1940, cette lecture produit un effet institutionnel précis : elle supprime les statuts locaux — anciens élus, notables d'assemblée — susceptibles de faire contrepoids au sommet, sans rien retirer à l'autorité centrale, puisque la tête est le Christ et son administration terrestre la Société.

Le mécanisme se complète par l'exigence du ralliement. Les partisans de la Théocratie sont invités à se rallier ouvertement et volontairement à leur Roi, manifestant une obéissance totale selon Psaumes 110:3, disposition présentée comme requise de tous ceux qui servent depuis le jugement du temple.[60] Le terme hébreu nedâbôth employé dans ce verset désigne les offrandes volontaires, la formule signifiant littéralement que le peuple du Roi est lui-même offrande.[61] L'articulation est celle-ci : l'égalité horizontale proclamée entre oints et la soumission verticale uniforme ne se contredisent pas, elles se complètent. Beckford observe que l'organisation exige l'uniformité des croyances et combat vigoureusement à tous les niveaux l'habitude de questionner la doctrine officielle.[62]

Périodisation 1918-1922 et hiérarchie des générations de membres

La mobilisation des dix mille hommes de Barak est lue comme figurant le reste d'Israël spirituel, Nephtali et Zabulon désignant la fraction qui survécut aux épreuves de la Première Guerre mondiale et demeura fidèle jusqu'en 1922, date de l'onction, tandis que les autres tribus figurent ceux qui furent ajoutés après cette date.[63] Le choix des deux tribus n'est pas arbitraire : le Cantique de Déborah stratifie explicitement les clans selon leur engagement, louant Zabulon et Nephtali pour avoir exposé leur âme à la mort (Juges 5:18) et blâmant Ruben, Galaad, Dan et Aser pour leur abstention.[64] Le texte biblique fournit ainsi une échelle de mérite prête à l'emploi, transposée sur les générations successives de membres.

Cette périodisation adosse l'autorité de la direction en place à des dates vérifiables. La venue du Christ au temple en 1918 et la proclamation lancée à la convention de Cedar Point, du 5 au 13 septembre 1922, forment le socle chronologique de la légitimité organisationnelle ; ces deux repères ont déjà été fixés dans les numéros du 1er et du 15 novembre 1940, et leur développement est détaillé dans Chronologie historique : 1918 et Chronologie historique : 1922. L'apport propre de ce numéro est de convertir cette chronologie en principe de classement interne : à l'ancienneté d'adhésion correspond une place typologique, le « reste originel » éprouvé par la guerre occupant le rang des tribus louées, les « ajoutés » celui des renforts. Ruth et Esther sont mobilisées comme types de cette seconde catégorie[65], prolongeant une grille exégétique que Rutherford avait développée dès 1934, où Esther représente ceux venus au Roi après 1918 et oints en raison de leur fidélité.[66]

Le mandat de dénonciation et l'hostilité comme preuve

Les Témoins de Jéhovah reçoivent mandat de prendre position contre la religion et de proclamer que les forces politiques, commerciales, militaires et religieuses du monde ont conspiré contre la Théocratie.[67] L'ajout de l'armée à la triade habituelle religion-politique-commerce élargit le front : cette dénonciation conjointe du clergé, des grandes entreprises et de la politique constitue la matrice polémique de la prédication rutherfordienne depuis sa libération en 1919, l'historien Alan Rogerson caractérisant son attitude envers le clergé comme une haine sans mélange.[68] Le même numéro applique ce mandat à la Hiérarchie catholique romaine, présentée comme grand investisseur du trafic commercial mondial et alliée politique et financière des dictateurs.[69]

L'hostilité que cette posture suscite est par avance convertie en confirmation : la hardiesse à proclamer le Gouvernement Théocratique est donnée pour cause de la haine universelle dont le mouvement est l'objet, en accomplissement de Matthieu 24:9.[70] Le verset annonce une hostilité mondiale et non locale, motivée non par la conduite des disciples mais par leur identification publique au Christ.[71] Le dispositif rend l'opposition ininterprétable autrement que comme preuve : aucune réaction hostile ne peut valoir comme indice d'une erreur du mouvement, puisque toute réaction hostile était annoncée. Le contexte américain de l'année donne à cette lecture une force particulière — l'arrêt Minersville School District v. Gobitis du 3 juin 1940, rendu à huit voix contre une, fut suivi de violences contre les Témoins de Jéhovah à travers le pays[72], ce qui alimente directement la plausibilité interne du schéma prophétique exposé.

Contenu

Drame de la vengeance (deuxième partie)

Le « drame de la vengeance » est développé comme une lecture typologique du récit de Déborah et Barak tel que rapporté dans le livre des Juges.[73] L'histoire biblique y est interprétée comme une préfiguration prophétique de l'action de l'organisation de Jéhovah dans les temps modernes. Déborah est présentée comme le type de l'organisation de Jéhovah, tandis que Barak symbolise les serviteurs fidèles engagés dans un service actif.[74]

L'argumentation s'ouvre sur l'affirmation que Jéhovah exécute ses desseins à l'heure précise qu'il a fixée, en s'appuyant notamment sur Malachie 3:6 : « Jéhovah ne s'écarte jamais d'un iota de son dessein fixé ». L'arrivée du Christ à son temple, datée de 1918, est posée comme l'accomplissement exact de Malachie 3:1, après que le Fils eut auparavant préparé la voie.[75] Depuis lors, le Christ Jésus, en tant que « Vindicateur » de Jéhovah, est décrit comme préparant la bataille finale, non en secret mais ouvertement, en utilisant des hommes et des femmes dévoués à la Théocratie.[76]

L'épisode de l'envoi du messager de Déborah vers Barak, tiré de Juges 4:6, est présenté comme illustrant la foi de l'organisation : Déborah envoie son message sur une distance de soixante-quinze kilomètres, jusqu'aux abords de la ville cananéenne de Haçor, résidence royale du roi Yabin, manifestant ainsi qu'elle n'obéit qu'à Dieu sans craindre l'ennemi.[77]

L'exégèse s'engage ensuite dans un rapprochement entre le nom de Barak, qui signifie « éclair », et la notion de Blitzkrieg employée par les forces nazies.[78] Il est soutenu que Satan, désigné comme le « dieu-singe », aurait délibérément adopté ce nom pour son représentant en Allemagne, cherchant à reproduire et à détourner ce que Jéhovah emploie. « Le Diable s'empare habituellement des choses que Jéhovah utilise, et cherche à les imiter pour faire honte au nom du Très-Haut ».[79] Le Vatican et les nazis sont explicitement associés dans cette guerre du Diable dont l'issue est jugée sans appel. Plusieurs textes des Psaumes et de Samuel sont mobilisés pour associer la foudre à l'action guerrière divine : Psaumes 144:5-7, Psaumes 18:14 et 2 Samuel 22:15.[80]

Préparation

La mobilisation des dix mille hommes commandés à Barak, issus des tribus de Nephtali et de Zabulon, est interprétée comme figurant l'ensemble des restes d'Israël spirituel — à savoir les témoins oints sur terre engagés dans l'« étrange œuvre » de Jéhovah contre les religieux et leurs alliés de la démonologie.[81] Le nombre dix mille, quatrième puissance de dix, est présenté comme figurant la plénitude du groupe. Les tribus de Nephtali et de Zabulon, mentionnées en premier, préfigurent la partie originelle de la classe des serviteurs qui survécut aux épreuves de la Première Guerre mondiale et demeura fidèle jusqu'en 1922, date de l'onction. Les autres tribus rejoignant les rangs symbolisent quant à elles ceux qui ont été ajoutés au reste originel à partir de 1922, ayant volontairement rejoint l'« étrange œuvre » du Seigneur contre la religion.[82] Ruth et Esther sont citées comme ayant préfiguré cette même catégorie. L'ensemble — reste originel et membres ajoutés — est désigné collectivement comme la classe du « serviteur sage », à qui le Seigneur confie ses intérêts du Royaume et la responsabilité de proclamer le Gouvernement Théocratique.[83]

Jéhovah est décrit comme manœuvrant simultanément ses propres forces et celles de l'ennemi en vue de la bataille du grand jour de Dieu Tout-Puissant.[84] L'ennemi — le Diable, la Hiérarchie et toute leur organisation — est présenté comme aveuglé aux desseins de Jéhovah, cet aveuglement étant mis en rapport avec Ésaïe 60:2 et rapproché de l'obscurité dans laquelle les démons furent précipités depuis le déluge. Les dirigeants religieux et politiques ayant fait cause commune sont inclus dans cet aveuglement collectif.[85] Ce manœuvrement divin de l'ennemi est illustré par Juges 4:7 : « Je t'attirerai Sisera, le chef de l'armée de Yabin, avec ses chars et sa multitude, et je le livrerai entre tes mains ».[86]

Le cours du Kishon — dont le nom signifie « sinueux, tortueux » — est décrit comme le lieu où Jéhovah attira les forces de l'ennemi pour les y détruire, employant les éléments inanimés de la création comme instruments d'exécution.[87] Le mont Carmel, qui borde ce cours d'eau, est évoqué à travers le souvenir de l'épreuve du feu accomplie par le prophète Élie, au terme de laquelle quatre cent cinquante faux prophètes furent mis à mort au bord du Kishon (1 Rois 18:40). Le chant de Déborah désigne ce cours comme l'« ancien fleuve » qui « balaya » les ennemis (Juges 5:21).[88] Par correspondance typologique, Jéhovah est décrit comme manœuvrant les forces anti-théocratiques de l'époque contemporaine vers une destruction similaire, convoquant toutes les nations en application de Joël 3:11 et Joël 3:14 : « Des multitudes, des multitudes dans la vallée de la décision, car le jour de l'Éternel est proche dans la vallée de la décision ».[89]

Les Témoins de Jéhovah sont décrits comme employés par Dieu dans ce manœuvrement de l'ennemi : ils sont commandés de prendre fermement position contre la religion — identifiée à la démonologie — et de proclamer que les forces politiques, commerciales, militaires et religieuses du monde ont conspiré contre la Théocratie.[90] Leur hardiesse à annoncer « le royaume de Dieu, pour lequel Jésus a enseigné à ses disciples à prier, est le grand Gouvernement Théocratique » est présentée comme la raison de la haine universelle dont ils sont l'objet, en accomplissement de la prophétie de Matthieu 24:9.[91]

La livraison promise de Sisera est ensuite conditionnée à une démarche préalable : le Grand Barak, Christ Jésus, reçoit le commandement de prendre son pouvoir et de régner (Apocalypse 11:17), mais doit d'abord préparer la grande guerre finale en régnant « au milieu de ses ennemis », conformément à Psaumes 110:2.[92] Les partisans de la Théocratie sont invités à se rallier ouvertement et volontairement à son Roi, manifestant ainsi leur volonté d'obéissance totale, selon Psaumes 110:3. Cette disposition est présentée comme nécessaire pour tous ceux qui servent le Seigneur depuis le début du jugement du temple, moment où ils furent « nés en Sion » et devinrent membres du temple en application de Psaumes 87:5.[93] La certitude est affirmée que c'est Dieu, par le Christ Jésus, qui conduira le combat pour la vindication de son nom, combat qui aboutira à la délivrance de tous ceux qui lui restent fidèles, en s'appuyant sur 2 Chroniques 20:15 et 1 Samuel 17:47.[94]

Commerce accompli pour — Égypte et Hiérarchie catholique

L'Égypte antique est évoquée comme grande puissance commerciale mondiale, dont le revenu annuel est évalué à environ vingt millions de dollars, équivalent à une somme comparable de l'époque, et comme marché au service du commerce des nations, y compris celui de Tyr.[95] Cette puissance commerciale de l'Égypte ancienne est présentée comme typifiant le grand commerce mondial — désigné comme « Grosse Affaire » — avec lequel la Hiérarchie catholique romaine est décrite comme entretenant des relations étroites et durables, ses membres étant présentés comme de grands investisseurs dans le trafic commercial mondial.[96] La Hiérarchie y est désignée comme un marché universel qui trafique et manipule les peuples, en particulier la « population catholique », à des fins de gain égoïste, tandis que les dictateurs de toutes nations y trouvent un allié à la fois politique et financier.[97]

La situation de l'Égypte au temps de Moïse — nation puissante pratiquant la religion du Diable, grande puissance militaire et commerciale gouvernée par le Pharaon — est mise en parallèle avec celle de la Hiérarchie catholique romaine contemporaine.[98] L'ordre donné par Jéhovah à Moïse de se rendre au bord du Nil avec la verge transformée en serpent (Exode 7:15) est interprété typologiquement : la verge de berger représente le Christ Jésus, Vindicateur du nom de Jéhovah, exerçant la puissance et l'autorité qui lui ont été déléguées.[99] Aaron accompagnant Moïse devant Pharaon figure les restes des témoins oints de Jéhovah sur terre, agissant sous la direction du grand Prophète, Christ Jésus, chef de l'organisation de Jéhovah, pour se présenter devant le Diable et son organisation et lui signifier le dessein divin.[100]

L'organisation théocratique en fonctionnement

L'organisation de Jéhovah est présentée comme radicalement opposée à tout principe démocratique : le pouvoir suprême appartient à Jéhovah Dieu, et avec le Christ Jésus il constitue les « Autorités supérieures » auxquelles tout être doit être soumis, selon Romains 13:1.[101] L'organisation divine — désignée comme « Sion » dans les Écritures — est décrite comme une théocratie pure, non une monarchie constitutionnelle ni un gouvernement du peuple : le Christ Jésus y est Seigneur et Roi, chef de l'Église qui est son corps (Colossiens 1:18), et Jéhovah est la tête du Christ (1 Corinthiens 11:3).[102] La nation d'Israël, organisée par Jéhovah, est donnée comme théocratie typique dont tous les actes officiels se réalisent désormais en Christ Jésus, Grand Prêtre et Roi, les membres du « corps du Christ » participant dans une mesure limitée comme sous-sacrificateurs et serviteurs appelés au Royaume, sans qu'aucun individu ne détienne un rang supérieur : « ils sont tous un en Christ Jésus » (Galates 3:28), soumis sans exception à la tête, le Christ Jésus.[103]

La démocratie est exclue de l'Écriture apostolique comme forme valable d'organisation ecclésiale : aucune confédération entre congrégations comparable aux droits des États américains n'y est décelable, et la forme démocratique est déclarée contraire à la Parole de Dieu.[104] La forme hiérarchique de gouvernement religieux est quant à elle présentée comme une invention du Diable, dont l'exemple type est la Jérusalem gouvernée par le clergé au temps de Jérémie (Jérémie 5:30-31), ainsi que la « Hiérarchie d'autorité catholique romaine » contemporaine, décrite comme instituée pour détourner les hommes de Dieu et les placer sous la domination des représentants du Diable.[105] Les apôtres fidèles du Christ n'auraient donc pu fonder ni une organisation démocratique ni un gouvernement hiérarchique sacerdotal : la règle de Jéhovah, avec son peuple typique Israël comme avec ses témoins oints actuels, est présentée comme une théocratie pure, « non sujette aux caprices ou aux règles d'aucune créature ».[106]

Expériences sur le terrain

La rubrique des expériences de terrain rassemble plusieurs témoignages de pionniers et membres ordinaires, illustrant les conditions d'activité dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale.[107]

Un rapport en provenance de l'est de Londres décrit la destruction par bombe d'une maison voisine d'une résidence de pionnières, survenue le 18 septembre à quatre heures du matin : huit femmes pionnières, ensevelies sous les décombres, sont présentées comme miraculeusement indemnes, « pas une seule n'ayant été blessée ni égratignée ».[108] Un « Jonadab » et son épouse, entrés dans « la vérité » trois semaines auparavant, les hébergent et les nourrissent pendant trois jours dans leur petite maison, l'homme prenant même congé de son travail séculier pour les assister.[109]

Un témoignage du Missouri relate la rencontre avec un officier de la Légion américaine locale, propriétaire terrien, qui déclare s'opposer au salut au drapeau obligatoire et affirme que quiconque lit les publications de la Watch Tower sait que les Témoins de Jéhovah ne sont ni nazis, ni fascistes, ni communistes.[110] Il est rapporté que cet homme attribue les persécutions contre les Témoins dans plusieurs localités à l'influence de la « Hiérarchie catholique » au sein de la Légion, et qu'il se dit partisan de la Constitution des États-Unis.[111]

Un pionnier irlandais établi à Dublin témoigne de douze années d'activité ininterrompue, au cours desquelles il aurait parcouru la Grande-Bretagne, l'Irlande, la France et la Suisse « aux frais de Jéhovah », sans jamais manquer d'un repas ni des nécessités de la vie.[112]

Le récit le plus développé provient d'Écosse : lors du retour en bus depuis la convention d'Édimbourg du 13 au 15 septembre, une alerte aérienne force l'arrêt du véhicule et l'extinction des lumières. Un Témoin profite de l'obscurité pour faire fonctionner un phonographe, diffusant l'enregistrement intitulé « Prière », puis un extrait d'un discours du juge Rutherford sur la destruction des gouvernements totalitaires prophétisée dans la Bible.[113] Des questions s'ensuivent parmi les passagers, dont l'une portant sur la différence entre gouvernement politique et gouvernement théocratique. La question de l'épouse de Caïn provoque un moment d'hilarité collective, résolue par une jeune pionnière de quinze ans et demi qui cite Genèse 5:4 pour établir qu'Adam eut des fils et des filles, et que Caïn aurait épousé une de ses sœurs — réponse saluée par une salve d'applaudissements.[114] La séance se conclut par des chants collectifs des Témoins, puis par des chansons populaires afin de démontrer, selon le récit, qu'ils ne sont pas des « religionnistes ».[115]

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Illustrations du numéro

Références

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