Judge Rutherford uncovers fifth column (1940)
Autres actions
Le juge Rutherford démasque la cinquième colonne[1] est une brochure construite entièrement sous la forme d'une lettre ouverte adressée à un journaliste du New York Post, Malcolm Logan, qui avait sollicité des informations sur les Témoins de Jéhovah. Rutherford y répond à une série de questions relatives aux violences dont les Témoins de Jéhovah sont victimes aux États-Unis en 1940, et en désigne un responsable unique : la hiérarchie catholique romaine et son bras séculier, l'« Action catholique ».
La thèse centrale est que la véritable « cinquième colonne » infiltrée en Amérique n'est pas celle que la presse et les autorités désignent, mais bien celle pilotée depuis le Vatican, en collusion avec les régimes nazi, fasciste et communiste, dans le but d'abolir les libertés civiles et d'établir un État corporatiste mondial sous contrôle clérical. Les violences contre les Témoins de Jéhovah — emprisonnements, incendies de domiciles, expulsions — sont présentées comme autant de manifestations locales de ce plan global, coordonnées le long des frontières mexicaine et québécoise.
Analyse
Croyances
La théocratie, unique gouvernement légitime
La notion centrale autour de laquelle s'ordonne toute la brochure est celle de « théocratie » : le Royaume de Jéhovah Dieu sous le Christ Jésus est ainsi désigné parce qu'il est le gouvernement du grand « théocrate ».[2] Ce vocabulaire n'est pas ancien dans le mouvement : il s'impose à partir de 1938, année où l'article « Organisation » de La Tour de Garde, publié en deux parties les 1er et 15 juin, substitue au système d'autogouvernement des congrégations locales un système dit théocratique dans lequel le siège de Brooklyn nomme tous les responsables à travers le monde.[3] La brochure de 1940 mobilise donc un terme âgé de deux ans à peine, mais elle lui donne une extension nouvelle : la « théocratie » n'y désigne plus seulement un mode de désignation des responsables, elle devient le critère qui permet de disqualifier toute autre allégeance et de définir par contraste ce qu'est une « cinquième colonne » — laquelle est décrite comme mondaine, politique et opposée au gouvernement théocratique de Jéhovah.[4]
De ce postulat découle une hiérarchie explicite des allégeances : l'obéissance aux lois humaines n'est due que dans la mesure où celles-ci ne contredisent pas la loi divine.[5] Cette conditionnalité prolonge la réinterprétation de Romains 13:1 opérée en 1929, par laquelle les « autorités supérieures » avaient cessé de désigner les gouvernements humains pour désigner Jéhovah et le Christ ; la brochure en tire la conséquence pratique dans un contexte de conflit ouvert avec les autorités américaines.
Cette conséquence prend une forme judiciaire précise avec le cas kentuckien évoqué à la page 17, où six hommes sont arrêtés pour trahison au motif qu'ils « prônent un gouvernement par le seul Dieu Jéhovah ». L'épisode correspond aux arrestations opérées à Harlan en juin 1940, où des propagandistes de la Watch Tower furent poursuivis pour sédition sur le fondement de la loi de l'État de 1920, au motif que leur littérature serait « anti-américaine ».[6] La procédure engagée contre le responsable local Louis Beeler aboutira devant un tribunal fédéral, qui jugera que la diffusion des publications de la Société ne constitue pas une sédition au sens du chapitre 100 des actes de la législature du Kentucky de 1920.[7] Ce que le pouvoir judiciaire de l'État qualifie de sédition, la brochure le revendique comme la formulation la plus concise de sa théologie politique : la doctrine du Royaume comme seul gouvernement reconnu et le chef d'accusation coïncident mot pour mot.
Le jugement prophétique se retourne alors contre les États-Unis eux-mêmes. La prémisse est que le pays fut fondé par des hommes aimant Dieu et que son caractère chrétien fut reconnu par sa propre Cour suprême dans l'arrêt Church vs. United States.[8] Il s'agit de Church of the Holy Trinity v. United States, 143 U.S. 457 (1892), où le juge David Brewer écrivit que l'ensemble des déclarations officielles et non officielles américaines attestait que « ceci est une nation chrétienne » — formule dont Brewer ne précisa jamais si elle visait le gouvernement au sens juridique ou seulement la pratique religieuse majoritaire, ambiguïté qui valut à l'opinion de nombreuses critiques.[9] L'argument est ainsi retourné : ce n'est pas la chrétienté américaine qui se trouve confirmée, mais son apostasie qui se trouve aggravée, puisqu'une nation réputée chrétienne se retourne désormais contre Jéhovah Dieu et le Christ Jésus.[10] Psaumes 9:17, cité pour annoncer que les nations oublieuses de Dieu retourneront au shéol, étend au territoire américain un verdict que les publications de la décennie précédente réservaient plus volontiers à la chrétienté européenne.[11]
Le salut au drapeau, application pratique de la doctrine
Le refus du salut au drapeau constitue le point où cette hiérarchie des allégeances devient vérifiable dans les faits. Le salut obligatoire en milieu scolaire est présenté comme une atteinte à la liberté de conscience, de pensée et de culte, et le « culte du drapeau » qualifié d'idolâtrie rendant le patriote ridicule — qualification empruntée à un texte du général Moss et non à un développement scripturaire propre.[12] Cet emprunt est significatif : la brochure, s'adressant à un journaliste, argumente ici en termes civiques plutôt que théologiques, alors que la doctrine avait été formulée cinq ans plus tôt sur un fondement exclusivement religieux. Le 3 juin 1935, lors d'une assemblée tenue à Washington, Rutherford avait déclaré que saluer un emblème terrestre en lui attribuant le salut constituait une infidélité envers Dieu, position érigée en doctrine officielle avant la fin de l'année par la brochure Loyalty, qui rapprochait explicitement le refus du salut au drapeau américain du refus du salut hitlérien opposé par les Témoins allemands.[13]
L'affaire Gobitis, tranchée le 3 juin 1940 par huit voix contre une en faveur de l'exclusion scolaire, est ici traitée non comme une défaite doctrinale mais comme un instrument que la hiérarchie catholique aurait exploité pour discréditer le mouvement.[14] La même lecture organise les numéros de La Tour de Garde de la fin de l'année, notamment La Tour de Garde du 1er décembre 1940 et La Tour de Garde du 15 décembre 1940, dont la fiche retrace le détail. L'apport propre de la brochure est ailleurs : plutôt que de convertir l'arrêt en confirmation prophétique, elle l'inscrit dans une argumentation juridique, en rappelant que l'American Bar Association et l'American Civil Liberties Union avaient déposé des mémoires d'amicus curiae contestant la légitimité du salut obligatoire, et en assimilant la position défendue à celle de William Penn fuyant l'Europe pour fonder la Pennsylvanie.[15] Le refus du salut y est donc doublement fondé : idolâtrie au regard de la loi divine, et droit constitutionnel au regard de la loi américaine.
La prophétie comme clé de lecture de l'actualité
La méthode revendiquée est énoncée sans détour : les conclusions avancées ne reposent pas sur la sagesse humaine mais sur la parole de Dieu tout-puissant et sur des prophéties en cours d'accomplissement.[16] Cette revendication s'accompagne d'une démonstration par vérification : l'invasion de la France, annoncée plus de trois ans auparavant lors d'une allocution parisienne, est donnée comme accomplie, tandis que la prise de la Suisse annoncée à Berne et la destruction de l'Empire britannique annoncée depuis Londres en 1938 sont présentées comme imminentes.[17] Le procédé relève d'un trait constitutif des mouvements millénaristes, dont les adhérents interprètent sélectivement les bouleversements politiques et les catastrophes comme confirmations concrètes de leurs prophéties, tandis que les données infirmantes sont rationalisées, réinterprétées ou écartées.[18] La conviction que des vérités cachées sur le destin du monde ont été révélées à un groupe élu appartient au même répertoire, et la croyance en un événement transformateur imminent y fonctionne comme un mobilisateur puissant de l'action collective.[19]
La séquence eschatologique proposée comporte trois maillons enchaînés : domination mondiale temporaire des totalitaires alliés à la hiérarchie catholique, déclaration de paix et de sécurité, puis intervention du Christ Jésus conduisant des forces invisibles aux yeux humains lors de « la bataille de ce grand jour du Dieu Tout-Puissant ».[20] Le deuxième maillon renvoie à 1 Thessaloniciens 5:3, lu de longue date dans les publications comme l'annonce d'une proclamation mondiale de « paix et sécurité » signalant l'imminence de la destruction soudaine.[21] L'originalité de 1940 tient à l'identification des proclamateurs de ce cri : ce ne sont ni les Églises seules ni les gouvernements seuls, mais la coalition des dictateurs totalitaires et de la hiérarchie catholique, conformément au schéma qui structure toute la brochure. Le recours à Matthieu 24:21-22 pour appuyer l'annonce d'une tribulation abrégée à cause des élus rejoint l'usage qu'en fait la même année End of nazism-Its fall is certain (1940), dont la fiche retrace l'articulation avec le verset 9.
La hiérarchie catholique comme instrument diabolique
L'accusation portée contre la hiérarchie catholique romaine, qui occupe la quasi-totalité de la brochure sous l'appellation d'« Action catholique », n'est pas d'abord une accusation politique. Elle repose sur une identification théologique : la hiérarchie est assimilée aux pharisiens auxquels Jésus s'adressait en Jean 8:44, c'est-à-dire à ceux qui ont le Diable pour père.[22] C'est cette qualification démonologique qui rend cohérente l'imputation de toutes les violences subies à un unique commanditaire : shérifs, procureurs, American Legion, journaux et rédacteurs en chef ne sont que des relais d'une puissance dont la nature est spirituelle avant d'être institutionnelle. La même imputation exclusive est à l'œuvre dans La Tour de Garde du 15 novembre 1940, qui attribue à la hiérarchie catholique, désignée principal agent du Diable sur la terre, l'interdiction canadienne prononcée la même année.
Cette démonologie s'articule au rejet rutherfordien de la « religion » comme catégorie, formalisé depuis la campagne de pancartes de 1938 dont le slogan « La religion est un piège et un racket » donnait au mot « religion » le sens restreint de fausse religion, c'est-à-dire de toute religion extérieure à l'organisation.[23] La brochure inscrit dans cette campagne le discours annoncé pour le 28 juillet 1940, « La Religion comme remède mondial — Les preuves à l'appui », dont l'intitulé annonce une réfutation et non une apologie.[24] La même année paraît le volume de 381 pages Religion, tiré à un million d'exemplaires, qui constitue l'exposé systématique de cette position.[25] La conséquence est que l'affirmation, page 18, selon laquelle les Témoins de Jéhovah ne sont ni une secte ni une organisation religieuse n'est pas un simple argument défensif adressé à un journaliste : elle découle d'une doctrine qui réserve le mot « religion » à ce qui est condamné.[26]
La légitimation de cette polémique passe par un déplacement de la notion d'intolérance : celle-ci est définie non comme la critique fondée sur la Bible mais comme la suppression du droit de s'exprimer, l'exemple de Jésus dénonçant prêtres et clercs comme hypocrites, serpents et voleurs de veuves servant de précédent.[27] L'argument n'est pas propre au mouvement : l'anticléricalisme de la fin du Moyen Âge et de la Réforme puisait déjà l'accusation d'hypocrisie dans le précédent scripturaire des pharisiens de Matthieu 23:13-36, où les scribes et pharisiens sont appelés sept fois « hypocrites » puis nommés « serpents » et « fils de la géhenne ».[28] La virulence de cette charge n'échappait pas aux contemporains : Stanley High, dans The Saturday Evening Post de 1940, reprochait au mouvement d'avoir fait de la haine une religion, en imputant ce trait à l'agressivité de Rutherford envers les autres confessions et singulièrement envers le catholicisme.[29]
Filiation prophétique, mission d'avertissement et lecture théologique de la persécution
L'autodéfinition proposée rattache les Témoins de Jéhovah à la catégorie des hommes fidèles du chapitre 11 de l'épître aux Hébreux.[30] Le choix de ce chapitre n'est pas neutre dans l'économie doctrinale de l'époque : les fidèles antérieurs au Christ qu'il énumère faisaient alors l'objet d'une attente de résurrection prochaine, en vue de leur établissement comme représentants visibles des dirigeants invisibles sur la base de Psaumes 45:16.[31][32] Se ranger dans cette catégorie revient donc à revendiquer une continuité avec une lignée de témoins prophétiques, et non une appartenance confessionnelle — ce qui est parfaitement cohérent avec le refus simultané du qualificatif de « secte » ou d'« organisation religieuse ».
De cette filiation découle une mission strictement définie : informer les peuples du dessein divin d'établir un gouvernement juste sur la terre et les avertir du désastre imminent.[33] La prédication n'est donc pas présentée comme un prosélytisme visant l'agrégation de membres mais comme un devoir d'annonce dont l'accomplissement précède la fin. C'est ce qui permet le dernier maillon du raisonnement : la haine subie n'est imputée à aucune cause sociale, politique ou comportementale, mais à l'inimitié du Diable et de ses agents.[34] Le dispositif est circulaire et non falsifiable — toute hostilité confirme la mission, aucune réaction hostile ne peut valoir comme indice d'une erreur —, mécanisme déjà relevé dans La Tour de Garde du 1er décembre 1940 à propos de Matthieu 24:9. La brochure en offre une variante remarquable : l'accusation d'appartenir à une « cinquième colonne » n'est pas seulement réfutée, elle est retournée en preuve que les véritables agents infiltrés sont les accusateurs eux-mêmes.[35]
Un salut individuel hors de toute institution
L'appel final ne s'adresse à aucun corps constitué. Tout individu — catholique, protestant ou juif — désireux de justice et de vie est invité à abandonner toutes les institutions religieuses et à se placer sous la protection de Dieu tout-puissant et du Christ Jésus, désignée comme l'unique voie d'échappatoire au désastre annoncé.[36] L'inclusion explicite des juifs dans cette invitation mérite d'être relevée : elle traduit une conception du salut où l'appartenance confessionnelle d'origine n'ouvre ni droit ni obstacle, seule comptant la sortie individuelle hors des structures. Cette injonction de rupture prolonge celle formulée quelques mois plus tôt dans La Tour de Garde du 1er novembre 1940, où l'ordre était donné aux personnes de bonne volonté d'abandonner définitivement la religion et toutes les organisations religieuses, comme le retrace la fiche . L'individualisation du salut n'est donc pas ici une concession libérale mais l'aboutissement logique du rejet de la « religion » comme catégorie : dès lors qu'aucune institution religieuse n'est légitime, le salut ne peut se jouer qu'individuellement, par l'abandon de toutes.
Organisation et histoire
Le complot romain comme matrice explicative unique
Chaque réponse apportée aux questions du New York Post ramène l'hostilité subie à une cause unique : un plan piloté depuis la Cité du Vatican et exécuté en Amérique par l'« Action catholique ».[37] Violences de foule au Texas et dans le Maine, annulations de contrats de salles, silence de la presse, arrestations pour trahison : tous ces faits hétérogènes sont rapportés à une même instance causale, désignée comme la véritable « cinquième colonne » implantée le long de la frontière mexicaine et de la frontière québécoise.[38] L'accusation centrale — la hiérarchie catholique aurait placé ses hommes dans chaque grand bureau de presse américain et dans chaque département du gouvernement fédéral — est formulée sans production d'aucun nom ni d'aucune pièce à l'appui.[39] Interrogé par le journaliste Malcolm Logan sur l'identité des prêtres qui auraient incité aux attaques, Rutherford ne fournit aucun nom.[40]
Ce procédé prolonge une orientation déjà installée : Enemies (1937) identifiait l'Église catholique à la Babylone de l'Apocalypse, et les violences les plus véhémentes des publications de la période visaient cette confession.[41] L'apport propre de cette brochure de juillet 1940 n'est pas doctrinal mais opératoire : la désignation d'un adversaire unique devient une grille de lecture institutionnelle de l'actualité américaine immédiate, ce que les études sur les mouvements millénaristes décrivent comme l'interprétation sélective des événements courants et des bouleversements politiques comme confirmations concrètes des prophéties, les données contraires étant rationalisées ou écartées.[42]
La personnalisation nominative des adversaires distingue cependant ce texte des exposés doctrinaux antérieurs. Sont nommés l'évêque de Columbus, le « Père » Murphy, l'évêque Schuler d'El Paso et les Chevaliers de Colomb.[43] James Joseph Hartley (1858-1944) était effectivement le quatrième évêque du diocèse de Columbus, en fonction depuis 1904.[44] Anthony Joseph Schuler, jésuite, était premier évêque d'El Paso depuis 1915 et le seul évêque jésuite des États-Unis pendant son épiscopat.[45] L'exactitude de ces identifications institutionnelles contraste avec le caractère invérifiable des faits qui leur sont imputés.
La poursuite en dommages-intérêts de cent mille dollars engagée par la Watch Tower Society contre l'évêque de Columbus pour avoir obtenu la rupture d'un contrat de diffusion radiophonique marque une étape supplémentaire : le conflit interconfessionnel devient contentieux civil, un dignitaire religieux étant assigné en justice par une société d'édition.[46] Cette judiciarisation prolonge une campagne plus ancienne : depuis 1933, des catholiques américains conduits par des cardinaux, évêques et prêtres menaient une action nationale concertée pour obtenir le retrait de Rutherford des ondes.[47]
Le format même de la publication découle de cette matrice. La brochure s'ouvre sur l'allégation d'un boycott systématique de la presse, des « supérieurs hiérarchiques » ayant interdit toute publication, un rédacteur en chef de Seattle ayant évoqué la fermeture de son journal.[48] Rutherford exige alors que ses réponses soient conservées dans les archives du journal.[49] La conséquence organisationnelle est que la réponse à un questionnaire de presse est publiée en brochure de trente-deux pages par l'organisation elle-même, à Brooklyn, en juillet 1940 : le média sollicité est court-circuité, et le texte entre dans le circuit de colportage ordinaire — il est distribué par les Témoins de Jéhovah à Harvard Square dès septembre 1940.[50] L'accusation de censure justifie ainsi la création d'un canal éditorial autonome dont l'organisation maîtrise entièrement le contenu, la diffusion et l'archivage.
L'été 1940 : arrêt Gobitis, relais patriotiques, complicité locale
Les violences décrites — quatre-vingt-dix Témoins de Jéhovah détenus vingt-quatre heures sans eau ni nourriture au Texas puis contraints à marcher le long d'une voie ferrée sous les cris de « Heil, Hitler », maisons incendiées dans le Maine — sont rattachées à une date charnière, le 10 juin 1940.[51] La documentation indépendante confirme la réalité et l'ampleur de cette vague : l'American Civil Liberties Union recense 1 488 victimes dans plus de trois cents localités réparties sur quarante-quatre États entre mai et octobre 1940, dans une brochure publiée en janvier 1941.[52] La salle du Royaume de Kennebunk fut vandalisée et incendiée le 9 juin 1940 par une foule exaspérée par le refus du salut au drapeau.[53] À Saco, dans le même État, une foule de mille cinq cents à mille sept cents personnes se rassembla devant une salle occupée par des Témoins ; à Odessa, au Texas, des habitants sommèrent des Témoins de saluer le drapeau et les lapidèrent sur leur refus.[54] Ces faits font l'objet d'un chapitre universitaire spécifique, « Mass violence against Jehovah's Witnesses, 1940–1942 », dans un ouvrage publié par Cambridge University Press.[55]
Le déclencheur invoqué est l'arrêt Minersville School District v. Gobitis du 3 juin 1940, par lequel la Cour suprême valida à huit voix contre une l'exclusion scolaire des enfants refusant le salut au drapeau — décision dont d'autres publications de l'organisation firent également le point de départ de la vague de violences.[56] La chronologie retenue ici — vague de persécutions immédiatement consécutive à la décision — est confirmée par les historiens du contentieux du salut au drapeau.[57] L'arrêt n'ordonnait pourtant aucune coercition en dehors du cadre scolaire : son effet fut de fournir aux acteurs locaux une caution judiciaire implicite à la contrainte patriotique.
La désignation nominale de l'American Legion, des Veterans of Foreign Wars, des Disabled American Veterans et de la loge des Elks comme organisateurs locaux de l'opposition est le point où la brochure rejoint le plus étroitement les constats ultérieurs de la recherche.[58] L'analyse des affidavits de victimes établit que l'American Legion est directement impliquée dans 47 % des incidents où les autorités refusent d'intervenir, et dans plus de la moitié des incidents mettant en cause une foule.[59] Shawn Francis Peters établit de même qu'une large part de la persécution fut conduite par des membres d'organisations patriotiques telles que la Légion, et que le département de la Justice comme les autorités des États ignorèrent les appels au secours des Témoins.[60] L'imputation de ces agissements à une direction catholique demeure en revanche invérifiée, la structure des faits — relais civiques locaux et passivité des autorités municipales — se laissant décrire sans recours à une instance centrale.
La mise en cause des shérifs, officiers de police et procureurs agissant de concert avec les agresseurs correspond également aux constats indépendants : au niveau local, policiers et shérifs laissèrent fréquemment les agressions se produire, secourant tantôt les Témoins, tantôt leurs agresseurs.[61] L'obstruction administrative à l'accès aux salles publiques — Liberty Hall à El Paso, auditorium municipal de Pueblo, terrains de la foire de Columbus — relève du même continuum, la référence au maire Frank Hague de Jersey City rappelant un contentieux antérieur du mouvement avec un pouvoir municipal.[62]
Le refus du salut au drapeau n'était pas une position improvisée en 1940 : dès le 3 juin 1935, lors d'une assemblée à Washington, Rutherford avait déclaré que saluer un emblème terrestre en lui attribuant le salut constituait une infidélité envers Dieu, et la brochure Loyalty avait érigé cette position en doctrine officielle avant la fin de la même année, en comparant explicitement le refus du salut américain au refus du salut hitlérien opposé par les Témoins allemands.[63] Cette analogie, formulée cinq ans plus tôt, éclaire la symétrie construite en 1940 entre les foules américaines criant « Heil, Hitler » et l'Allemagne nazie.
Du recours défensif à l'arme judiciaire offensive
La riposte exposée est intégralement juridique : saisine du département de la Justice, information du F.B.I., prise en charge de la défense par l'American Civil Liberties Union, invocation finale du Solicitor General.[64] Francis Biddle occupait effectivement ce poste depuis le 22 janvier 1940.[65] Sa déclaration du 16 juin 1940 sur le réseau de la National Broadcasting Company, où il constata que les Témoins de Jéhovah avaient été à maintes reprises assaillis et battus et appela les Américains au calme, est exploitée comme disculpation publique officielle.[66] Sa portée réelle fut plus limitée qu'annoncé : le même mois, Eleanor Roosevelt lançait un appel comparable et la communauté juridique américaine condamnait largement l'arrêt Gobitis, sans que les violences cessent.[67]
L'usage tactique de la décision rendue à l'unanimité par la Cour suprême le 20 mai 1940 dans l'affaire opposant trois Témoins de Jéhovah à l'État du Connecticut illustre la rapidité avec laquelle une victoire judiciaire est convertie en argument administratif : deux mois après l'arrêt, il est opposé à la State Fair Association de Columbus pour contester l'annulation du contrat de location.[68] L'épisode de Columbus — contrat signé pour les 24-28 juillet 1940, trente à cinquante mille participants attendus, annulation attribuée aux pressions de l'évêque et du « Père » Murphy, affidavits assermentés à l'appui, noms du directeur Brown et du gérant Kinnan — constitue le dossier organisationnel le plus documenté de la brochure.[69] Aucune source externe ne permet cependant d'en vérifier le déroulement ni l'issue.
La légitimation passe par un ancrage revendiqué dans l'histoire constitutionnelle américaine : William Penn fuyant l'Europe pour fonder la Pennsylvanie, les mémoires d'amicus curiae de l'American Bar Association et de l'American Civil Liberties Union dans l'affaire Gobitis, et l'arrêt Church vs. United States invoqué pour le caractère chrétien de la nation.[70] Cette dernière référence renvoie à Church of the Holy Trinity v. United States, 143 U.S. 457, rendu le 29 février 1892 sur une question d'immigration de ministres du culte.[71] Le juge David Brewer y écrivait que l'ensemble des déclarations recensées « ajoutent un volume de déclarations non officielles à la masse des énoncés organiques établissant que ceci est une nation chrétienne » — formule jamais précisée par son auteur quant à savoir si elle visait le gouvernement au sens juridique ou seulement la pratique majoritaire, et abondamment critiquée sur ce point.[72] Une remarque incidente d'un arrêt de 1892 portant sur le travail sous contrat étranger se trouve ainsi mobilisée comme fondement constitutionnel du caractère chrétien des États-Unis. Le retournement rhétorique est double : les persécutés deviennent les héritiers légitimes de la fondation nationale, leurs accusateurs les véritables étrangers.
L'affaire des six hommes arrêtés au Kentucky pour trahison au motif qu'ils prônaient un gouvernement par Jéhovah seul marque la limite de cette stratégie.[73] Elle correspond aux arrestations opérées le 4 juin 1940 à Harlan, où des colporteurs de la Watch Tower furent inculpés de sédition pour distribution de littérature jugée « anti-américaine », sur le fondement du chapitre 100 des lois du Kentucky de 1920, par des agents publics de la ville et du comté ; le principal inculpé se nommait Louis Beeler.[74] L'inculpation ne visait plus une conduite mais un contenu doctrinal : c'est la théocratie elle-même, dans ses effets civiques, qui devenait justiciable du droit pénal de la sédition.
Le tournant théocratique : vocabulaire, statut et catégories
La qualification de « première convention théocratique » appliquée à la réunion projetée de Columbus, présentée comme inédite dans l'histoire des Témoins de Jéhovah comme dans celle du monde, rattache l'événement au tournant centralisateur amorcé deux ans plus tôt.[75] En 1938, le système d'autogouvernement congrégationnel avait été remplacé par un système dit « théocratique » où le siège de Brooklyn nommait désormais tous les responsables dans le monde, doctrine exposée dans l'article « Organisation » publié en deux parties dans La Tour de Garde des 1er et 15 juin 1938.[76] Le vocabulaire administratif suivit, « organisation » se substituant à « congrégation » et « compagnies » désignant les assemblées locales.[77]
L'usage qui en est fait ici est nouveau : la théocratie, désignée comme le gouvernement du grand « théocrate » avec le Christ Jésus pour roi, sert d'argument juridique et non plus seulement disciplinaire.[78] Le caractère théocratique de l'assemblée est invoqué pour établir la dissociation radicale des participants d'avec toute chose mondaine, politique ou séculière, et donc l'impossibilité logique qu'ils appartiennent à une « cinquième colonne », définie comme mondaine et politique par nature.[79] Le vocabulaire organisationnel adopté en 1938 devient ainsi, en 1940, une défense contre l'accusation de subversion politique.
Le refus simultané des qualifications de « secte » et d'« organisation religieuse », au profit d'un rattachement à la catégorie des hommes fidèles d'Hébreux 11, constitue une décision de vocabulaire aux effets institutionnels étendus.[80] Elle prolonge le slogan « La religion est un piège et un racket », forgé pour une campagne de pancartes en 1938, où « religion » reçoit le sens restreint de fausse religion, soit toute religion extérieure à l'organisation.[81] La même année 1940 voit paraître, à un million d'exemplaires, un volume de 381 pages entièrement consacré à cette redéfinition.[82] La référence à Hébreux 11 n'est pas anodine sur le plan doctrinal : les fidèles anciens y étaient alors attendus comme ressuscités pour poursuivre l'œuvre, doctrine qui ne sera modifiée que bien plus tard.[83]
La présentation de la Watch Tower Bible & Tract Society comme simple société éditrice agissant pour le compte des Témoins de Jéhovah complète ce dispositif en dissociant l'entité corporative du mouvement.[84] La formulation diverge de celle qu'employait au même moment Consolation, selon laquelle la théocratie était administrée par la Watch Tower Bible and Tract Society dont Rutherford était président et directeur général.[85] Adressée à un journaliste, la description minimale de la société comme maison d'édition soustrait celle-ci à la fois aux catégories juridiques applicables aux organisations religieuses et à la responsabilité des actes commis en son nom, tout en maintenant intacte, vers l'intérieur, la revendication d'une administration théocratique centralisée.
La dénonciation des adversaires cléricaux s'appuie enfin sur un précédent scripturaire explicitement revendiqué : Jésus qualifiant les prêtres de son temps d'hypocrites, de serpents et de voleurs de veuves, cité pour distinguer la critique légitime de l'intolérance.[86] Ce procédé n'est pas propre au mouvement : l'anticléricalisme de la fin du Moyen Âge et de la Réforme puisait déjà l'accusation d'hypocrisie dans Matthieu 23:13-36, où les scribes et pharisiens sont appelés sept fois « hypocrites » et nommés « serpents ».[87]
Puissance éditoriale affichée, retrait des ondes, assemblée reliée
Les données d'auto-présentation fournies en réponse aux questions 10 et 11 — quatre-vingt-dix-neuf livres, soixante-dix-huit langues, plus de trois cents millions d'exemplaires entre les mains du public, le siège du 117 Adams Street à Brooklyn, le renvoi à l'Annuaire pour le détail des statistiques — construisent une stature institutionnelle destinée à un interlocuteur de presse.[88] Le renvoi systématique à l'Annuaire pour les questions relatives à l'organisation et à la croissance du mouvement est révélateur : l'interrogation d'un journaliste sur la structure interne est redirigée vers une publication interne, dont les chiffres proviennent de l'organisation elle-même.[89]
Cette démonstration de puissance coexiste avec l'aveu d'un repli. Deux cent quarante stations de radio utilisées chaque semaine pendant dix ans sont mentionnées au passé, et la question 15 porte explicitement sur l'abandon progressif des ondes.[90] La réponse déplace l'enjeu vers la pétition : plus de deux millions de protestataires, deux millions et demi de signatures.[91] Le chiffre exact était de 2 630 001 signatures, recueillies en septembre 1936 et déposées à Washington le 2 novembre 1936 ; une pétition antérieure de 2 284 128 signatures avait été présentée au Congrès en janvier 1935 sans suite.[92] La proposition de débat radiophonique national arbitré par les auditeurs, restée sans réponse, relevait de la même logique : institutionnaliser la controverse en confrontation publique au moment précis où l'accès aux ondes se refermait.[93]
C'est le mode de diffusion substitué qui constitue l'innovation organisationnelle la plus conséquente. Le discours de clôture prévu pour le 28 juillet 1940 devait être relayé simultanément dans plus de trente villes du continent américain et à Hawaï par des lignes terrestres privées, constituant une assemblée nationale simultanée.[94] Le modèle est effectivement celui qui prévaudra : la convention de Detroit du 24 au 28 juillet 1940, tenue dans plusieurs villes reliées par fils terrestres, sera qualifiée de plus grande jamais tenue par des chrétiens.[95] Le principe sera repris à l'Assemblée théocratique de Saint-Louis, du 6 au 10 août 1941, dont la police estima la fréquentation de pointe à 115 000 personnes.[96] La substitution d'un réseau privé, loué et contrôlé de bout en bout, aux stations commerciales dont l'accès était contesté transforme une contrainte subie en avantage structurel : l'auditoire cesse d'être un public indistinct capté par les ondes pour devenir une assemblée convoquée, rassemblée physiquement et intégralement sous contrôle de l'organisation.
Les grandes manifestations internationales rappelées — séjours en Allemagne entre 1922 et 1934, allocutions de Paris, de Berne, du Royal Albert Hall de Londres en 1938, du Madison Square Garden le 25 juin 1939, avec mention systématique des tentatives de perturbation — servent à établir la continuité d'une activité publique internationale et à en attribuer l'entrave à un adversaire unique.[97] Le discours Fascism or Freedom, prononcé à New York le 2 octobre 1938 puis publié en brochure, appartient à cette série et est cité à plusieurs reprises comme pièce justificative.[98] L'accusation symétrique était d'ailleurs formulée au même moment dans la presse américaine : Stanley High, dans The Saturday Evening Post de 1940, reprochait aux Témoins de Jéhovah d'avoir fait de la haine une religion, imputant ce trait à l'agressivité de Rutherford envers les autres confessions et en particulier le catholicisme.[99]
Contenu
Lettre ouverte au New York Post
La brochure se présente entièrement sous la forme d'une lettre ouverte adressée à un journaliste du New York Post, un certain Malcolm Logan, qui avait sollicité des informations sur les Témoins de Jéhovah.[100] Rutherford y expose d'emblée sa méfiance à l'égard de la presse, affirmant avoir fourni des informations à des représentants de la presse publique à de nombreuses reprises au cours des quinze années précédentes, sans que ces informations aient jamais été publiées.[101] Il précise avoir utilisé en moyenne deux cent quarante stations de radio chaque semaine pendant dix ans pour transmettre ces informations au public, en vain.[102] Des journalistes lui auraient confié que des « supérieurs hiérarchiques avaient ordonné que rien de ce que Rutherford fournirait ne serait publié » interdisaient la publication de tout ce qui émanait de lui.[103]
Rutherford évoque également ses quatre-vingt-dix-neuf livres, publiés en soixante-dix-huit langues et distribués à plus de trois cents millions d'exemplaires, ainsi que ses assemblées ayant rassemblé des millions de personnes en Europe et en Amérique, toutes ignorées par la presse.[104] Le rédacteur en chef d'un grand journal de Seattle lui aurait déclaré que la publication de ses informations provoquerait la fermeture du journal, sous la pression « de l'organisation qui vous hait ».[105] Rutherford accepte néanmoins de répondre aux questions posées, à la condition que ces réponses soient conservées dans les archives du journal afin que, lorsque les conditions européennes auraient gagné l'Amérique, le rédacteur en chef ne puisse prétendre n'avoir pas été averti.[106]
Question 1 : les violences contre les Témoins de Jéhovah
La première question porte sur les raisons de la recrudescence soudaine des violences contre les Témoins de Jéhovah dans des régions géographiquement éloignées les unes des autres.[107] La réponse de Rutherford désigne la hiérarchie catholique romaine comme principale responsable, à travers ce qu'elle appelle elle-même l'« Action catholique », dans le cadre d'un plan visant à détruire tout ce qui publie la vérité et à masquer ses propres actions dans sa tentative de contrôler les nations de la terre.[108]
La hiérarchie catholique, pilotée depuis la Cité du Vatican, est présentée comme ayant infiltré chaque pays afin de rétablir le « Saint Empire romain ».[109] Nazis, fascistes et communistes sont identifiés comme partageant le même objectif d'État corporatif et de destruction des républiques, en collusion avec la hiérarchie catholique pour dominer la terre sous un régime dictatorial.[110] Les ouvrages Vindication (volumes 1 et 2), Enemies et un livre d'un ex-prêtre catholique, E. Boyd Barrett, intitulé Rome Stoops to Conquer, sont cités comme sources documentant cette thèse.[111]
La véritable « cinquième colonne » en Amérique est désignée comme étant celle de l'« Action catholique », dont les représentants auraient été implantés tout au long de la frontière mexicaine ainsi que le long de la frontière du Québec.[112] Les vagues de violences contre les Témoins de Jéhovah sont présentées comme ayant pris naissance à partir de ces mêmes points géographiques, avec la participation active de fonctionnaires locaux — shérifs, officiers de police et procureurs — agissant de concert avec des prêtres catholiques.[113]
Rutherford affirme qu'aucune organisation n'a publié davantage contre le nazisme, le fascisme et le communisme que la Watch Tower Bible & Tract Society, dont il est le président, ce qui expliquerait l'hostilité de la hiérarchie à son égard.[114] L'accusation portée contre les Témoins d'appartenir eux-mêmes à une « cinquième colonne » est qualifiée de mensonge délibéré servant à masquer les agissements réels de l'« Action catholique ».[115] Une estimation est avancée selon laquelle, dans un avenir proche, au moins dix millions de personnes pourraient être identifiées comme membres d'une cinquième colonne aux États-Unis, dont quatre-vingt-dix pour cent seraient sous le contrôle absolu de la hiérarchie catholique romaine.[116]
Rutherford rappelle ses discours publics de 1938 au Royal Albert Hall de Londres, retransmis par radio dans le monde entier, au cours desquels des prêtres catholiques auraient tenté de bloquer la diffusion, ainsi que des interventions similaires lors de ses allocutions à New York et au Madison Square Garden le 25 juin 1939, où la hiérarchie catholique et des représentants nazis auraient cherché à perturber les réunions.[117] Les brochures Fascism or Freedom et Government and Peace sont présentées comme contenant des preuves abondantes à l'appui de ces affirmations.[118] La conclusion de la réponse à la première question est que la vague de violences survenue dans les États-Unis autour de la décision de la Cour suprême sur le salut au drapeau dans une affaire venant de Pennsylvanie a été initiée et conduite dans chaque cas par l'« Action catholique ».[119]
Question 2 : identification des instigateurs de la violence
La deuxième question demande si les instigateurs des violences ont pu être identifiés comme membres d'un groupe particulier.[120] Rutherford répond affirmativement, sans aucun doute possible, en indiquant que des photographies documentent des violences collectives menées par des prêtres catholiques, et que des prêtres ont comparu devant des magistrats au Texas pour témoigner qu'ils avaient envoyé leurs représentants expulser les Témoins de Jéhovah.[121] Des informations plus détaillées sont indiquées comme ayant été transmises au département de la Justice.[122]
Question 3 : recours à la Division des libertés civiles
La troisième question porte sur l'éventuel recours à la Division des libertés civiles du département de la Justice et les éventuelles promesses d'aide obtenues.[123] Rutherford indique que l'organisation américaine pour les libertés civiles a volontairement pris en charge la défense des Témoins de Jéhovah, que le Bureau du département de la Justice s'y intéresse désormais, et que le F.B.I. a été dûment informé.[124]
Question 4 : tentatives d'assimilation aux nazis et aux communistes
La quatrième question évoque les tentatives, à Del Rio au Texas et à Kennebunk dans le Maine, d'étiqueter les Témoins de Jéhovah comme sympathisants nazis ou communistes, alors que leurs publications s'y opposent explicitement.[125] Rutherford qualifie cette manœuvre de nouveau stratagème de l'« Action catholique », ses auteurs sachant pertinemment qu'ils mentent : aucun mot ne peut être trouvé dans les publications de l'organisation ni dans les déclarations de ses membres qui exprimerait une quelconque sympathie pour les nazis ou les communistes.[126] Au contraire, de nombreuses publications de l'organisation démontreraient que nazis, catholiques, communistes et fascistes collaborent entre eux.[127]
Question 5 : le salut au drapeau comme prétexte
La cinquième question interroge l'existence d'un plan coordonné derrière les agissements contre les Témoins de Jéhovah, la plupart ayant débuté par des tentatives de les contraindre au salut au drapeau.[128] Rutherford répond que le salut au drapeau obligatoire dans les écoles a été instauré sous la direction de la hiérarchie catholique romaine dans le but de détruire les libertés des citoyens : présenté comme un geste patriotique en apparence, il viserait en réalité à briser la liberté de conscience, la liberté de pensée et la liberté de culte.[129] Des références sont faites au livre Inside Europe de John Gunther et à l'ouvrage d'E. Boyd Barrett Rome Stoops to Conquer.[130]
Rutherford retrace ses propres séjours en Allemagne entre 1922 et 1934, au cours desquels il aurait observé le développement progressif du nazisme sous direction catholique, une méthode qu'il observe selon lui se reproduire en Amérique.[131] Une dépêche de l'United Press en provenance de Berlin, datée approximativement du 6 du mois, est citée, faisant état de réunions spéciales d'évêques catholiques romains en Allemagne aboutissant à une décision d'organiser des messes d'action de grâce pour la victoire allemande en Belgique et en Flandre.[132] Rutherford souligne la contradiction entre l'appartenance en grande partie catholique de la population belge et la connivence de la hiérarchie avec les nazis pour écraser ce peuple en vue d'en contrôler la nation.[133]
La date du 10 juin — jour de la déclaration de guerre de Mussolini contre la France — est mise en parallèle avec la publication d'un tract de l'American Legion annonçant l'heure des actions « expéditives », coïncidant avec les émeutes qui éclatèrent simultanément à la frontière mexicaine au Texas et à la frontière québécoise dans le Maine.[134] Dans la version des faits présentée, au Texas, quatre-vingt-dix hommes, femmes et enfants Témoins de Jéhovah furent emprisonnés vingt-quatre heures dans une seule pièce sans nourriture ni eau ; libérés, ils furent ensuite contraints de marcher le long d'une voie ferrée sous la chaleur, encadrés par des membres de l'« Action catholique » et de l'American Legion scandant « Heil, Hitler ».[135] Dans le Maine, des membres de l'American Legion et de l'« Action catholique » auraient attaqué les Témoins, pénétré dans leurs maisons et incendié certaines d'entre elles.[136] La presse américaine, présentée comme silencieuse ou sarcastique à l'égard des Témoins, est identifiée comme agissant sur instruction d'individus influents liés à la hiérarchie catholique romaine.[137]
Question 6 : l'esprit martial comme cause invoquée
La sixième question demande si les troubles pourraient être attribués à une montée de l'esprit militariste dans le pays.[138] Rutherford répond catégoriquement par la négative : l'organisation militaire américaine ne serait nullement intéressée à forcer des enfants ou quiconque à saluer le drapeau.[139] Il cite un article du général Moss intitulé « Patriotism of the Flag » (chapitre 14) où celui-ci qualifie le « culte du drapeau » de forme d'idolâtrie rendent le patriote ridicule.[140]
La décision de la Cour suprême dans l'affaire Gobitis sur le salut obligatoire au drapeau pour les jeunes enfants est présentée comme ayant été exploitée par la hiérarchie pour discréditer les Témoins de Jéhovah.[141] Rutherford rappelle que dans cette même affaire, l'American Bar Association et l'American Civil Liberties Union avaient déposé des mémoires d'amicus curiae défendant l'illégitimité du salut obligatoire même dans les écoles, et que la position qu'il avait défendue devant la Cour suprême était identique à celle de William Penn lorsqu'il avait fui l'Europe pour fonder la Pennsylvanie.[142]
Résultats : prédictions prophétiques sur l'avenir du monde
Sous l'intitulé « Résultats », Rutherford annonce les conséquences prévisibles des agissements totalitaires et hiérarchiques, en précisant fonder ses conclusions non sur la sagesse humaine mais sur la parole de Dieu tout-puissant et sur des prophéties désormais en cours d'accomplissement.[143] Il rappelle qu'il avait déclaré lors d'une allocution publique à Paris, plus de trois ans auparavant, que les nazis et les fascistes envahiraient la France — ce qui s'est accompli —, et que lors d'une allocution à Berne, il avait annoncé qu'ils s'empareraient de la Suisse, ce qu'il présente comme devant se réaliser prochainement.[144] Lors d'une allocution diffusée dans tout l'Empire britannique en 1938 depuis Londres, il avait également annoncé que les nazis cherchaient à détruire l'Empire britannique.[145]
La hiérarchie catholique romaine est décrite comme ayant placé ses agents dans tous les grands journaux américains et dans tous les départements du gouvernement des États-Unis, dans le but de s'emparer du gouvernement américain à la manière dont les Pays-Bas et d'autres pays auraient été saisis.[146] La brochure Fascism or Freedom, page 14, section « America », est citée pour les déclarations du prêtre catholique O'Brien concernant la prise de contrôle de l'Amérique en 1940.[147]
Le scénario annoncé est celui d'une domination mondiale temporaire par des dictateurs totalitaires agissant de concert avec la hiérarchie catholique, suivie d'une déclaration de paix et de sécurité, puis de l'intervention divine : le Christ Jésus conduira des forces invisibles aux yeux humains, aboutissant à la bataille d'Harmaguédon, « la bataille de ce grand jour du Dieu Tout-Puissant », qui détruira tous ceux qui pratiquent délibérément la méchanceté.[148] Les textes de Matthieu 24:21-22 et de Jérémie 25 sont cités à l'appui de cette prophétie.[149]
Les États-Unis sont présentés comme une nation chrétienne, fondée par des hommes aimant Dieu, dont la Cour suprême aurait elle-même reconnu le caractère chrétien dans l'arrêt Church vs. United States.[150] La situation présente est décrite comme celle de nations se retournant contre Jéhovah Dieu et contre le Christ Jésus.[151] L'arrestation au Kentucky de six hommes accusés de trahison au motif qu'ils « prônent un gouvernement par le seul Dieu Jéhovah » est citée en exemple.[152] Le verset de Psaumes 9:17 est cité : « Les méchants retourneront au shéol, et toutes les nations qui oublient Dieu ».[153]
La nature des Témoins de Jéhovah et leur moyen d'échapper au désastre
Les Témoins de Jéhovah sont présentés comme n'étant ni une secte ni une organisation religieuse, mais appartenant à la catégorie des hommes fidèles mentionnés au chapitre 11 de l'épître aux Hébreux, dont le seul but est d'informer les peuples du dessein de Dieu d'établir un gouvernement juste sur la terre et de les avertir du désastre imminent qui menace les nations.[154] La presse américaine est à nouveau mise en cause pour son silence ou sa dérision à leur égard, sous la coupe de la hiérarchie catholique et de ses alliés.[155]
Les Témoins sont décrits comme obéissant à toutes les lois non contraires à la loi divine, ne causant de tort à personne, s'opposant non aux individus en raison de leur religion mais proclamant simplement la vérité afin que les gens trouvent le chemin du salut, tout en étant haïs du Diable et de ses agents.[156] La hiérarchie catholique est assimilée aux pharisiens auxquels Jésus s'adressait en Jean 8:44.[157]
Sous le titre « Echapper » (Escape), le seul moyen de survie au terrible désastre à venir est identifié comme étant le Royaume de Jéhovah Dieu sous le Christ Jésus, désigné comme la « théocratie », parce qu'il est le gouvernement du grand « théocrate ».[158] Tout individu, qu'il soit catholique, protestant ou juif, désireux de justice et de vie, est invité à abandonner toutes les institutions religieuses et à se placer sous la protection de Dieu tout-puissant et du Christ Jésus, présentés comme l'unique voie d'échappatoire.[159]
Questions sur l'organisation et la croissance des Témoins de Jéhovah
Les questions 7, 8 et 9 relatives à l'organisation et à la croissance des Témoins de Jéhovah sont renvoyées à l'Annuaire publié chaque année par l'organisation, disponible au 117 Adams Street, Brooklyn, New York.[160] La question 10 est relative à la durée d'implication personnelle de Rutherford dans le mouvement et sollicite une courte notice biographique.[161] Il indique être actif depuis plus de trente ans et rappelle que la Watch Tower Bible & Tract Society existe depuis plus de soixante ans, n'étant qu'une société agissant en qualité d'éditeur pour les Témoins de Jéhovah.[162]
La question 11 porte sur le nombre de livres vendus, d'enregistrements phonographiques distribués et sur le tirage de The Watchtower et de Consolation.[163] Rutherford indique que livres et brochures ont été publiés en soixante-dix-huit langues et plus, pour plus de trois cents millions d'exemplaires entre les mains du public, renvoyant pour les détails à l'Annuaire.[164] La question 15 porte sur l'abandon progressif des stations de radio et sur les éventuelles pressions subies pour en être écarté.[165] Rutherford ironise sur le fait qu'un grand quotidien pose une telle question, rappelant que plus de deux millions de personnes avaient protesté contre les tentatives de la hiérarchie de le faire retirer des ondes, et que cette pétition avait recueilli deux millions et demi de signatures.[166]
Post-scriptum : la convention de Columbus et l'action catholique
Un post-scriptum daté après la dictée de la lettre principale rapporte un épisode qui illustre concrètement la thèse de toute la brochure. Les Témoins de Jéhovah avaient été invités à tenir leur convention annuelle à Columbus, dans l'Ohio, du 24 au 28 juillet, un contrat ayant été signé avec la State Fair Association pour l'usage des terrains de la foire.[167] Entre trente et cinquante mille personnes provenant de tout le pays étaient attendues. Des hôteliers, des hommes d'affaires et la majorité des citoyens auraient soutenu avec enthousiasme la tenue de cet événement.[168]
Sous la rubrique « Action de la hiérarchie », l'évêque Hartley, le « Révérend Père » Murphy, les Chevaliers de Colomb et d'autres membres de la communauté catholique de Columbus sont présentés comme ayant fait pression sur la direction de la foire pour qu'elle répudie le contrat.[169] Le but déclaré est d'empêcher tout discours sur la Parole de Dieu et d'écraser les seules personnes aux États-Unis qui défendraient les principes fondamentaux constitutionnels de liberté de culte, de parole et de presse.[170] L'influence décrite comme « nazi-hiérarchique » est présentée comme si puissante en Amérique qu'elle serait en mesure de faire taire la liberté de réunion et de presse n'importe où, à l'instar de ce que le maire Hague avait fait dans le New Jersey et de ce que Hitler et Mussolini auraient accompli à travers l'Europe.[171]
Preuves supplémentaires : obstruction à la convention théocratique
Une section intitulée « preuves supplémentaires » développe l'affaire de Columbus en précisant qu'il s'agissait de la première convention dite « théocratique » de l'histoire des Témoins de Jéhovah, et de la première du genre dans l'histoire américaine ou mondiale.[172] La notion de gouvernement théocratique, avec Jéhovah comme grand théocrate et le Christ Jésus comme roi, est présentée comme dissociant radicalement les participants de toute chose mondaine, politique ou séculière, excluant par définition toute connexion avec la « cinquième colonne », laquelle est décrite comme mondaine, politique et opposée au gouvernement théocratique de Jéhovah.[173]
Rutherford y est décrit comme nommant hardiment la hiérarchie catholique romaine comme étant à l'origine de l'opposition, au motif que cette hiérarchie devrait soumettre les États-Unis à l'autorité du Vatican pour atteindre son objectif de domination mondiale, notamment de la chrétienté, avec le pape comme seigneur temporel et spirituel.[174] L'évêque Hartley est rappelé comme ayant déjà fait l'objet d'une poursuite en dommages-intérêts de cent mille dollars de la part de la Watch Tower Society pour avoir exercé son influence afin qu'une station de radio rompe son contrat de diffusion des discours de Rutherford.[175]
Un prêtre soumis à la juridiction hiérarchique de l'évêque, désigné comme le « Père » Murphy, est décrit, affidavits assermentés à l'appui, comme ayant rendu visite au directeur commercial du Bureau des congrès de la Chambre de commerce de Columbus pour discréditer les Témoins de Jéhovah et influencer la Chambre de commerce, puis comme ayant usé de son influence sur le directeur de la foire pour obtenir l'annulation du contrat.[176] Le directeur Brown du département de l'Agriculture de l'État et le gérant Kinnan de la State Fair Association sont présentés comme ayant annulé le contrat arbitrairement, invoquant la crainte de « troubles » plutôt que la véritable raison, à savoir l'action catholique.[177]
La légalité de cette annulation est contestée en référence à la décision unanime de la Cour suprême des États-Unis du 20 mai 1940, dans l'affaire de trois Témoins de Jéhovah contre l'État du Connecticut, qui aurait affirmé que la crainte d'émeutes ne saurait autoriser un officiel à rompre un contrat et à priver des Américains de leurs droits constitutionnels.[178] La convention prévoyait un discours public de Rutherford intitulé « La Religion comme remède mondial — Les preuves à l'appui » le 28 juillet, relayé simultanément dans plus de trente villes du continent américain et à Hawaï par des lignes terrestres privées, constituant une assemblée nationale simultanée.[179]
Deux autres cas d'obstruction sont ensuite documentés. À El Paso, au Texas, les Témoins de Jéhovah avaient obtenu l'usage gratuit du Liberty Hall, un privilège révoqué sous la pression d'un prêtre catholique, Schuler, évêque d'El Paso, qui avait écrit aux commissaires du comté pour exprimer son aversion à l'égard de l'accueil des Témoins de Jéhovah.[180] La notion même d'intolérance est ensuite débattue : l'intolérance est définie non pas comme la critique honnête fondée sur la Bible, mais comme la limitation et la suppression des droits et libertés d'individus ou d'organisations à s'exprimer librement.[181] Jésus est cité en contrepoint : il n'aurait pas été intolérant lorsqu'il dénonça les prêtres et clercs de son époque comme hypocrites, serpents et voleurs de veuves ; les véritables intolérants auraient été les clercs religieux qui firent taire Jésus par le meurtre.[182]
Rutherford est présenté comme ayant proposé dès 1936 un débat public radiophonique à l'échelle nationale entre un dignitaire de la hiérarchie catholique et lui-même, offrant de financer la moitié du coût de la liaison radio et d'en laisser la décision aux auditeurs américains. Plus de deux millions six cent mille personnes auraient signé une pétition réclamant ce débat, présentée à Washington en novembre 1936, mais la hiérarchie catholique américaine n'aurait jamais répondu.[183] Les Témoins de Jéhovah sont dépeints comme n'ayant jamais tenté de perturber les réunions catholiques, contrairement aux catholiques et aux membres de l'American Legion qui l'auraient fait au Texas, en Californie et ailleurs.[184]
Le cas de Pueblo, dans le Colorado, est ensuite mentionné : la loge des Elks, les Veterans of Foreign Wars, les Disabled American Veterans et l'American Legion auraient protesté auprès du conseil municipal pour empêcher l'octroi de l'auditorium municipal à la convention théocratique.[185] Un membre d'un comité de cinq personnes nommé par le poste local de l'American Legion pour enquêter sur la « cinquième colonne » est cité comme ayant témoigné que la légion locale était divisée en deux factions, la meilleure estimant que les Témoins de Jéhovah étaient dans leur droit, l'autre étant sous influence catholique et cherchant à empêcher leur convention.[186]
La brochure se conclut en mentionnant l'intervention du Solicitor General des États-Unis, Francis Biddle, le dimanche 16 juin, sur un réseau du National Broadcasting System, qui aurait promis au nom du département de la Justice de veiller à la protection des droits de libre expression, de culte et d'assemblée.[187] Cette déclaration est présentée comme une disculpation publique des Témoins de Jéhovah, celle-ci étant décrite comme un camouflet pour la hiérarchie catholique. La violence des foules contre les Témoins de Jéhovah est dénoncée comme le produit d'une excitation religieuse organisée, et les Américains respectueux de l'ordre sont appelés à refuser de s'y associer, au nom du « Gouvernement théocratique ».[188]
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Références
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