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La Tour de Garde du 15 septembre 1940

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde du 15 septembre 1940
Revue La Tour de Garde
Date 1940
Année 1940
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

Ce numéro est dominé par une longue étude typologique du personnage biblique d'Éhud, le juge gaucher de la tribu de Benjamin (Juges 3:12-30), dont chaque détail narratif est mis en correspondance avec la situation du mouvement entre 1914 et 1940. Le roi Églon de Moab, la servitude de dix-huit ans, la ville des palmiers et le geste libérateur d'Éhud sont interprétés comme autant de « figures prophétiques » dont l'accomplissement antitype est localisé dans des événements précis : la venue du Christ au temple en 1918, le congrès de Cedar Point en 1922, l'abolition du système des « anciens élus » en 1932, et la déclaration ouverte contre la religion comme œuvre de Satan en 1936.

Le « reste » des oints est placé au centre de cette lecture : identifié à la fois à Éhud libérateur et aux Israélites opprimés, il est présenté comme le groupe qui, après avoir trop longtemps toléré des pratiques assimilées à la religion — soumission aux « puissances supérieures » terrestres, culte de la créature sous couvert de « développement du caractère » —, aurait finalement accompli une rupture nette avec la « chrétienté » et ses alliés politiques et commerciaux.

Analyse

Croyances

La typologie comme machine doctrinale

La conversion des chapitres trois et quatre du livre des Juges en « images prophétiques » applicables au XXe siècle constitue le dispositif herméneutique qui produit l'ensemble du contenu doctrinal de ce numéro. Le procédé n'est pas neuf chez Rutherford : dès 1925, les récits historiques des Juges, des Rois et des Chroniques sont exploités comme réservoirs de figures dont le « type » prendrait fin au moment où « l'antitype » commence, principe explicitement formulé dans les développements de la Watch Tower sur Jonas.[1] Ce qui distingue l'application faite ici, c'est son exhaustivité : le récit biblique ne fournit pas une analogie générale mais une grille d'équivalences terme à terme, où Églon désigne la classe religieuse mercantile, les Ammonites l'élément politique et les Amalécites une force d'agression vouée par décret divin à l'extermination.

Le choix d'Amalek comme figure de l'agression originelle mobilise une tradition exégétique ancienne : le texte d'Exode 17:8-16 décrit une attaque portée sur l'arrière-garde, contre les faibles et les traînards, et fait jurer à Jéhovah « guerre à Amalek de génération en génération », commandement que l'exégèse contemporaine analyse comme un impératif paradoxal de mémoire perpétuelle d'un ennemi qu'il faudrait effacer.[2] De même, le rapprochement entre Moab et Ammon repose sur leur origine commune dans le récit de Lot, dont la tradition biblique tire un motif d'arrogance et d'outrage — un matériau déjà polémique que la lecture typologique réoriente vers la « chrétienté » contemporaine.

L'exégèse onomastique appliquée à la généalogie d'Éhud pousse ce dispositif à son terme. Le rattachement du nom אֵהוּד à la racine אחד (« un »), d'où le sens revendiqué d'« unité », correspond bien à l'hypothèse lexicographique dominante, mais cette étymologie reste discutée : aucune trace de la racine supposée אהד n'apparaît ailleurs dans la Bible hébraïque, et une hypothèse concurrente rattache le nom à הוֹד (*hod*), « gloire ».[3][4] Une incertitude philologique sert donc de fondement à l'exigence doctrinale d'unité absolue du corps du Christ. L'argument numismatique tiré de la guéra est plus solidement établi : cette unité valait effectivement le vingtième du sicle sacré (Exode 30:13 ; Lévitique 27:25) et son nom désignait littéralement un grain, probablement la fève du caroubier.[5] De même, la particularité attribuée aux Benjamites est attestée : les trois seules mentions de gauchers dans la Bible hébraïque — Éhud, les sept cents frondeurs de Juges 20:16 et les ambidextres de 1 Chroniques 12:2 — relèvent toutes d'un contexte militaire et concernent toutes cette tribu, dont le nom signifie pourtant « fils de la droite ».[6] Le détail philologique authentique fonctionne ici comme caution de l'application antitypique, qui, elle, ne relève d'aucune donnée textuelle.

Le dispositif se clôt sur lui-même par le recours à l'angélologie. L'affirmation selon laquelle Jéhovah dirigea le déroulement de la convention de Détroit par l'intermédiaire de son ange, sans que les organisateurs l'eussent prévu ou compris sur le moment, prolonge une position formulée dès 1930, où Dieu était dit employer des « députés invisibles » pour transmettre ses messages à la revue, les lecteurs n'ayant pas à comprendre comment l'opération s'effectuait.[7] Cette clause d'ignorance rétroactive rend l'interprétation invérifiable par ceux-là mêmes qu'elle décrit : ce qui fut accompli sans intention consciente ne peut être contesté par aucun témoignage de ses acteurs. Il convient de noter que la convention de Détroit attestée pour 1928 est celle du réseau radio de la Watch Tower, avec un discours diffusé par cent sept stations devant douze mille auditeurs.[8]

L'armature chronologique et ses révisions

La typologie ne produit d'effet doctrinal que parce qu'elle est datée. Le pivot de 1914 comme fin des « temps des Gentils » et entrée en pouvoir du Christ, appuyé sur Luc 21:24 et sur la formule d'Ézéchiel 21:27 désignant « celui à qui appartient de droit le règne », repose sur un calcul de deux mille cinq cent vingt ans à partir de la déposition de Sédécias, fixée à 607 avant notre ère — construction chronologique héritée de la période russellienne et maintenue sans modification sous la présidence de Rutherford.[9]

La datation de la « première résurrection » en 1918 constitue en revanche une révision explicite. L'événement avait été antérieurement fixé à 1878, et ce n'est qu'en 1927 qu'il fut déplacé à la venue du Christ au temple en 1918 — la même année où l'« esclave fidèle et avisé » de Matthieu 24:45-47, identifié depuis 1897 à la personne de Russell, devint une classe collective composée de tous les oints.[10][11] L'indication portée dans ce numéro selon laquelle la conviction ne fut acquise qu'à partir de l'article « La Première Résurrection » de juin 1927 constitue donc une reconnaissance explicite du caractère tardif et révisé de cet enseignement, formulée non comme un aveu de changement mais comme une révélation progressive.

L'application de Daniel 8:14 à l'année 1932 mérite d'être relevée comme particulière : le compte des deux mille trois cents jours de ce verset fut ailleurs rapporté par la Watch Tower à une période courant de juin 1938 à octobre 1944, sans lien avec l'abolition des « anciens élus ».[12] La purification du sanctuaire est donc ici mobilisée comme catégorie théologique détachée du décompte numérique qui lui est habituellement associé, pour valider rétrospectivement une mesure organisationnelle prise en 1932.

Quant à 1936, année désignée comme celle de la révélation pleine sur la nature satanique de la religion et terme du second cycle de dix-huit ans, elle correspond à la publication du livre Riches, qui comporte un chapitre sur la cause de la pauvreté et de la mort traitant de Satan et de son organisation.[13] C'est également en 1936 que débuta en Écosse la campagne de pancartes portant le slogan dénonçant la religion comme piège et escroquerie, dont le discours éponyme fut prononcé en 1939 et diffusé de porte en porte au moyen de phonographes portables.[14] La périodisation typologique des deux servitudes sous Églon se cale ainsi exactement sur des dates de campagne organisationnelle.

La catégorie de « religion » et la révision interne

Le partage entre « religion » satanique et christianisme n'est pas une simple polémique dirigée vers l'extérieur : il sert d'abord à reclasser les enseignements antérieurs du mouvement. Le « développement du caractère », requalifié ici en culte de la créature et en démarche méritocratique étrangère à la volonté divine, avait été l'un des axes de la piété russellienne ; il fut contesté dès 1926 par l'article « Caractère ou alliance — lequel ? » puis désigné en 1927 comme une ruse subtile de l'adversaire.[15] La même logique de rupture avait conduit en 1928 à l'abandon des spéculations sur la Grande Pyramide de Gizeh, autre pilier de l'héritage russellien.[16]

La réinterprétation des « puissances supérieures » de Romains 13:1, présentée dans ce numéro comme une survivance religieuse dont les consacrés ne se dégagèrent qu'après 1918, renvoie à un basculement doctrinal opéré dans les livraisons des 1er et 15 juin 1929 de la revue, où l'expression cessa de désigner les gouvernements humains pour désigner Jéhovah et le Christ.[17] Cette relecture eut des conséquences pratiques immédiates : elle fournit le fondement scripturaire du refus du salut au drapeau adopté à partir de juin 1935, appuyé sur Exode 20:4-6. L'année 1936, présentée ici comme charnière, est aussi celle où toute représentation de la croix disparaît des publications au profit de l'affirmation que le Christ mourut sur un poteau.[18] La rétrospective typologique de ce numéro réunit donc sous une même figure — la délivrance progressive du joug d'Églon — une série de ruptures dont chacune fut en son temps une révision de l'enseignement précédent.

Le sociologue Bryan Wilson a analysé ce type de configuration comme relevant de la « secte de rejet du monde », dont la caractéristique est précisément de refuser la dénominationalisation en maintenant une frontière absolue entre l'assemblée des élus et l'ensemble des institutions extérieures.[19] La catégorie unique de « religion », qui absorbe indistinctement les cultes cananéens, la « chrétienté » et les pratiques antérieures du mouvement lui-même, opère exactement cette fonction de clôture.

Vindication du nom divin et clôture du salut

L'affirmation selon laquelle le Royaume constitue la plus grande doctrine de la Parole de Dieu parce qu'il vindique le nom de Jéhovah déplace le centre de gravité de la théologie de la sotériologie vers la théodicée : le salut des hommes n'est pas la fin poursuivie, mais une conséquence seconde de la justification de la souveraineté divine. Cette primauté de la vindication s'était imposée comme doctrine centrale du mouvement à partir de 1929, et l'adoption du nom de Témoins de Jéhovah en juillet 1931, appuyée sur Ésaïe 43:10, en avait été l'expression.[20]

L'exégèse suivie de la septième trompette fournit la mise en scène scripturaire de ce transfert. Le texte d'Révélation 11:15-19 associe effectivement l'ouverture du temple céleste, l'apparition de l'arche, les éclairs, les tonnerres, le tremblement de terre et la grêle en une séquence que l'exégèse contemporaine lit comme une théophanie amplifiée marquant la fin, la formule « les nations se sont irritées » reprenant mot pour mot la version grecque du Cantique de Moïse en Exode 15:14.[21] L'application de la colère des nations à l'année 1914 et de l'ouverture du temple à 1918 substitue à cette lecture liturgique une lecture calendaire, où chaque élément du texte reçoit une date.

La clôture du salut découle logiquement de cette architecture. Le recours à Hébreux 5:9 pour restreindre la qualité d'« auteur du salut éternel » aux seuls obéissants rejoint une lecture commentée de longue date, qui distingue l'obéissance comme condition et non comme cause du salut et souligne que le Christ n'en est pas l'auteur pour tous les hommes.[22] Le couple Jacob/Ésaü mobilisé comme critère discriminant relève en revanche d'une exégèse contestée : l'usage de Romains 9:13 citant Malachie 1:2-3 fait l'objet d'un débat continu, une partie de la recherche soutenant que le texte porte sur l'élection de peuples à des vocations distinctes et non sur une prédestination individuelle au salut, Ésaü n'étant pas exclu définitivement de la miséricorde divine.[23]

L'exclusion définitive d'Adam de toute résurrection, présentée ici au nom de l'immutabilité divine et du caractère volontaire et non trompé de son péché, marque l'écart le plus net avec l'enseignement russellien, qui affirmait la résurrection de tous les morts, Adam compris. La restriction progressive s'était amorcée en 1923 avec l'exclusion du clergé et s'était accompagnée de l'apparition des notions de ruine irrévocable et de périodes de jugement que Russell avait évitées.[24] La distinction entre péché adamique hérité et péché volontaire contre la pleine lumière existait certes dans le corpus antérieur, où elle servait à circonscrire la seconde mort[25] ; elle est ici retournée contre Adam lui-même, ce qui ferme rétrospectivement la perspective de restitution universelle qui avait fondé la prédication des débuts du mouvement. La qualification du « rachat universel » comme ruse du grand trompeur achève cette inversion : ce qui fut enseigné est désormais imputé au Diable.

Organisation et histoire

Le calendrier comme matrice : la chronologie typologique au fondement de l'autorité

L'ossature de l'article « Éhud » n'est pas exégétique mais chronologique : les dix-huit années de servitude d'Israël sous Églon (Juges 3:14) sont converties en deux cycles historiques du mouvement lui-même, 1914-1932 et 1918-1936, chacun clos par une « délivrance ».[26] Le procédé est remarquable par son inversion : ce ne sont pas les dates institutionnelles qui viennent illustrer le récit biblique, mais le chiffre biblique qui vient certifier deux décisions administratives datées — l'abolition d'un mode de gouvernance en 1932 et une reformulation identitaire en 1936. Le procédé typologique appliqué aux livres historiques de l'Ancien Testament n'est pas nouveau chez Joseph Franklin Rutherford, qui puisait dès 1925 dans Juges, Rois et Chroniques des figures du « reste » oint ; ce qui est propre à ce numéro est l'usage du comput des années comme instrument de validation rétrospective.

La même opération s'applique en amont à la préhistoire du mouvement : la période 1878-1918 est décrite comme un temps de préparation précédant la venue du grand Juge, sur le modèle du vide de magistrature en Israël après la mort d'Othniel.[27] Ces deux bornes appartiennent à la chronologie élaborée sous Charles Taze Russell, où 1878 marquait la fin de la « préparation de la moisson » et 1918 son achèvement, l'Église nominale cessant en 1878 d'être le sanctuaire de Dieu.[28] Le cadre russellite est donc conservé comme squelette chronologique alors même que son contenu doctrinal est démonté ailleurs dans le même article : l'organisation contemporaine hérite des dates sans hériter des doctrines qui les avaient produites.

La borne de 1918 concentre à elle seule plusieurs verrous institutionnels. Elle porte l'arrivée du Christ au temple, l'admission des fidèles dans la « classe du temple » et la « première résurrection » des saints morts.[29] Or l'article indique lui-même que cette conviction ne fut formulée qu'après 1918, à partir de l'article « La Première Résurrection » paru dans La Tour de Garde du 1er juin 1927.[30] Cette précision est exacte et l'aveu est doctrinalement lourd : en 1927, la « première résurrection », jusque-là située en 1878, fut déplacée à 1918.[31] La portée est organisationnelle autant que doctrinale : en fixant en 1918 le moment du jugement des oints, on clôt par construction le recrutement du groupe habilité à gouverner. Le même déplacement de 1927 avait transformé l'« esclave fidèle et avisé », identifié à Russell depuis 1897, en une classe collective d'oints.[32]

La chaîne chronologique se referme sur 1922, année où le congrès de Cedar Point (Ohio), tenu du 5 au 13 septembre, est identifié à l'entrée en mission d'Éhud portant son présent au roi.[33] C'est en effet à Cedar Point que fut lancé l'appel à faire de chaque chrétien un prédicateur de porte en porte, appuyé sur Matthieu 24:14. Ce raccord est logiquement nécessaire à l'édifice : après avoir posé en 1918 la quasi-suspension mondiale de la prédication, il fallait un acte de relance daté pour que le récit de la délivrance ait un commencement.[34] Cette suspension correspond à l'incarcération du président et de sept collaborateurs, condamnés le 21 juin 1918 à vingt ans de réclusion après la mise à l'index du Mystère accompli le 14 mars 1918, puis libérés le 26 mars 1919.[35] L'article ne mentionne pas cet épisode judiciaire : la crise institutionnelle de 1918 y est intégralement traduite en langage prophétique, comme oppression exercée par la « chrétienté » sur des « consacrés » restés attachés à la religion.[36]

Effacer l'héritage russellite : la centralisation de la gouvernance comme purification

Le premier des deux cycles de dix-huit ans aboutit à 1932, année où l'abolition de la disposition des « anciens élus » est qualifiée de purification du sanctuaire au titre de Daniel 8:14 et présentée comme la suppression d'un arrangement anti-théocratique.[37] La mesure est bien attestée : La Tour de Garde des 15 août et 1er septembre 1932 déclara la charge d'ancien élu non scripturaire, mettant fin à un système électif en vigueur depuis plus de cinquante ans.[38] L'application de Daniel 8:14 à cette réforme mérite en revanche d'être relevée comme propre à ce numéro : la Watch Tower comptait par ailleurs les 2 300 jours de ce verset à partir de juin 1938 jusqu'en octobre 1944, et non vers 1932.[39] La même prophétie sert donc ici à sacraliser, huit ans après coup, une réforme statutaire que d'autres textes de la même maison rattachaient à une tout autre période.

Cette réforme n'est pas isolée dans l'article : elle voisine avec la condamnation de ceux qui, vers 1917-1918, « glorifiaient des hommes connus comme anciens dans l'Église » et rendaient encore honneur à un chef récemment décédé.[40] La périphrase désigne Charles Taze Russell, mort le 31 octobre 1916, sans le nommer. Le rapprochement des deux griefs — la structure élective d'un côté, la piété envers le fondateur de l'autre — n'est pas fortuit : c'est la même opération qui délégitime l'un et l'autre, et qui fournit sa couverture scripturaire à la centralisation des nominations. Le mouvement de fond était engagé depuis 1931, année de la suppression du comité de rédaction de la revue, et fut achevé le 1er octobre 1938 par la division des États-Unis en onze régions subdivisées en 148 zones, tous les « serviteurs » étant désormais nommés depuis Brooklyn, ce qui mit fin à un mode de désignation démocratique pratiqué pendant les soixante années précédentes.[41]

Le troisième volet de cette liquidation de l'héritage est la doctrine du « développement du caractère », dénoncée dans l'article comme un culte de la créature déguisé et comme une démarche méritocratique d'accès au ciel.[42] Cet abandon date de l'article « Caractère ou alliance — lequel ? »[note 1] paru en mai 1926, la pédagogie intérieure héritée de Russell étant ensuite qualifiée en 1927 de ruse subtile de l'adversaire.[43] La substitution est structurante : ce qui remplace la culture de soi n'est pas une autre spiritualité mais une activité mesurable, le témoignage public, dont la Société fixe les objectifs.

Le quatrième volet touche directement le rapport à l'État. L'article range parmi les vestiges religieux de 1918 le fait d'avoir reconnu les dirigeants terrestres comme les « puissances supérieures » de Romains 13:1.[44] L'ancienne lecture, qui identifiait ces puissances aux gouvernements humains, avait été renversée par La Tour de Garde des 1er et 15 juin 1929, p. 163-170 et 179-184, au profit de Jéhovah et du Christ.[45] Ce renversement est la clef institutionnelle de la décennie suivante : c'est lui qui rend possible le refus du salut au drapeau adopté le 3 juin 1935 sur la base d'Exode 20:4-6, et c'est lui qui, en septembre 1940, fait de chaque poursuite judiciaire une question de souveraineté et non de simple police administrative.

De la rupture avec « la religion » à l'identité de combat

Le second cycle de dix-huit ans aboutit à 1936, année où la nature satanique de la religion — celle de la « chrétienté » incluse — est présentée comme ayant été clairement révélée, l'article précisant qu'avant cette date aucune rupture nette et ouverte n'avait été opérée.[46] Cette datation à fin 1936 coïncide avec la parution de Riches, volume de 379 pages comportant un chapitre « Le faux et le vrai »[note 2] et un chapitre consacré à la cause de la pauvreté et de la mort traitant de Satan et de son organisation.[47] La campagne de pancartes portant le slogan « La religion est un piège et un racket » débuta la même année à Glasgow, en Écosse, le mot d'ordre étant lancé publiquement à Londres en 1938 et développé dans un discours de 1939, diffusé de porte en porte au moyen de phonographes portables.[48] La distinction doctrinale entre « religion » et « christianisme » fut formalisée dans l'ouvrage Religion and Christianity de 1937.[49] L'année 1936 fut également celle de l'abandon de toute référence à la croix et à la crucifixion dans les publications de la Société.[50]

À cette désaffiliation polémique répond symétriquement une appropriation : la désignation « Témoins de Jéhovah » est revendiquée comme donnée par Dieu lui-même et rétroprojetée sur six mille ans d'existence terrestre.[51] Le nom avait en réalité été adopté par résolution le 26 juillet 1931 au congrès de Columbus (Ohio), sur la base d'Ésaïe 43:10, notamment pour distinguer le mouvement des autres groupes issus de la mouvance des étudiants de la Bible.[52] Neuf ans plus tard, ce nom de neuf ans est présenté comme antérieur à toute histoire humaine — construction qui annule d'un même geste la nouveauté du nom et la dépendance à l'égard de la décision d'un congrès.

C'est dans ce cadre qu'intervient la riposte au professeur Elmer T. Clark, dont l'article rejette la qualification du mouvement comme « toute petite secte ou groupuscule » d'origine récente.[53] The Small Sects in America avait paru en 1937 ; son auteur, Elmer Talmadge Clark (1886-1966), écrivain, éditeur et historien de l'Église méthodiste, y rangeait les Témoins de Jéhovah parmi les « sectes pessimistes ou adventistes », en relevant l'influence adventiste sur Russell.[54] L'ouvrage est aujourd'hui compté parmi les classiques ayant traité les petits groupes religieux avec sympathie.[55] Deux éléments de la classification sont visés sans être distingués : la taille et la récence. La réponse ne conteste ni l'une ni l'autre sur le terrain empirique, mais déplace le débat en attribuant la dénomination à Dieu — ce qui rend la catégorisation savante par principe inapte. Cette clôture argumentative rejoint l'observation, formulée plus tard par la sociologie du mouvement, que la Société dénie toute légitimité à la critique externe comme interne.[56]

L'appareil de mobilisation : conventions, déclarations et diffusion de masse

L'article « La septième trompette » fournit la clef organisationnelle du numéro en identifiant sept années, de 1922 à 1928, à sept conventions annuelles porteuses chacune d'une proclamation publique, la dernière tenue à Détroit (Michigan).[57] Cette série est documentée et sa composition connue : Cedar Point en 1922, Los Angeles en 1923 avec la résolution « Proclamation — Un avertissement à tous les chrétiens »[note 3], Columbus du 20 au 27 juillet 1924 avec « Ecclésiastiques mis en accusation »[note 4] reprise dans un tract diffusé à cinquante millions d'exemplaires, Indianapolis en 1925 avec « Message d'espérance »[note 5], Londres du 25 au 31 mai 1926, Toronto le 24 juillet 1927, puis Détroit le 5 août 1928.[58][59] L'identification de cette série aux sonneries de trompettes apocalyptiques est une lecture durable de la Société, ces conventions étant tenues pour avoir condamné successivement des parties de l'« organisation de Satan ».[60]

Le rendement de ce dispositif tient à son couplage avec les ondes et l'imprimerie. La convention de Détroit fut relayée par 107 stations devant un auditoire de 12 000 personnes, celle de Toronto par 53 stations devant 15 000 auditeurs.[61] La Déclaration de Détroit, dont l'article reproduit les sept clauses, est bien attestée sous le titre « Déclaration contre Satan et pour Jéhovah »[note 6], sa clause finale appelant tous ceux qui aiment la justice à prendre position du côté de Jéhovah.[62] Le texte fut ensuite converti en objet imprimé de masse sous le titre L'Ami du peuple[note 7], tract déposé en 1928 à Brooklyn par l'International Bible Students Association et attribué à son président.[63] Le circuit décrit dans le numéro — résolution votée en congrès, retransmission radiophonique, compte rendu dans L'Âge d'Or du 5 septembre 1928 et dans La Tour de Garde du 15 septembre 1928, puis brochure diffusée en millions d'exemplaires dans plusieurs langues[64] — décrit moins une commémoration qu'une chaîne de production documentaire, dont les périodiques constituent l'archive autoréférentielle.

Le renvoi de l'article à la pétition de 1936 réclamant l'usage libre et non censuré de la radio relève du même appareil, mais dans une phase de reflux.[65] Une troisième pétition nationale fut effectivement rassemblée en septembre 1936 contre la censure radiophonique, les appels adressés à la Federal Communications Commission étant restés sans effet face au boycott et à l'intimidation exercés par le clergé et divers groupes d'intérêt.[66] Au Canada, l'interdiction de l'activité radiophonique prononcée par Hector Charlesworth avait donné lieu à une pétition ayant recueilli 406 270 signatures.[67] La mention de cette pétition dans un numéro de 1940 s'éclaire d'un fait que l'article ne dit pas : le réseau, qui comptait 250 stations en 1931, 340 en 1932 et 408 en 1933, avait été abandonné le 31 octobre 1937 au profit du phonographe et du porte-à-porte. La pétition de 1936 n'est donc évoquée ni comme succès ni comme outil disponible, mais comme grief.

L'appareil a enfin une cible démographique explicite. Le rassemblement de la classe « Ruth et Esther » et de la « grande foule » est formulé comme un programme de recrutement assorti d'une mission scripturaire tirée d'Ésaïe 42:7 et d'Ésaïe 49:9.[68] Cette catégorie avait reçu sa définition institutionnelle au congrès de Washington du 3 juin 1935, lors du discours « Voyez ! La grande foule ! »[note 8], où la « grande foule » d'Révélation 7:9 fut assignée à une espérance terrestre et non céleste, avec 840 baptêmes à la clef.[69] Ce redécoupage était devenu nécessaire du fait même de la clôture du scellement des 144 000, déplacée en 1931 : une organisation dont le corps des oints est fermé doit se doter d'un second statut d'appartenance si elle veut continuer de croître.[70]

Le contrôle des marges : unité obligatoire et disqualification du dissident

L'exigence liminaire de l'article « Éhud » — l'unité complète de tous les membres du corps du Christ au sein du gouvernement théocratique, appuyée sur Jean 17:21 et Éphésiens 4:13-15 — reçoit une caution onomastique : le nom d'Éhud est traduit par « union » ou « unité ».[71] Ce rattachement à la racine hébraïque de l'unité est celui de la plupart des lexicographes du temps, mais l'étymologie de אֵהוּד est en réalité incertaine, aucune trace de la racine supposée n'existant ailleurs dans le texte biblique, une hypothèse concurrente rapprochant le nom de hod, « gloire ».[72] La norme de conformité interne est ainsi adossée à une étymologie disputée présentée comme acquise.

Cette norme est assortie de deux sanctions graduées. La première est l'exclusion du Royaume : les membres qui céderaient à la religion ou au démonisme rejoignent la classe du « méchant serviteur » et perdent toute part à l'héritage, sur le modèle de l'échec de Saül, benjaminite comme Éhud.[73] Cette catégorie, dérivée de Matthieu 24:48 et interprétée comme une classe issue de l'« esclave fidèle », fonctionnait depuis les années 1920 comme portrait-type de l'apostat. La seconde est l'assimilation à la trahison : les manœuvres de Balak engageant Balaam contre Israël sont présentées comme préfiguration de la « cinquième colonne » moderne.[74] L'expression est alors d'une brûlante actualité — forgée en 1936 à propos de Madrid, popularisée aux États-Unis par les travaux du Comité Dies sur la subversion intérieure — et son emploi dans ce contexte typologique transporte dans la gestion des dissidents le vocabulaire de l'ennemi de guerre.

Le numéro paraît un an après une affaire qui donne à ce dispositif sa portée concrète : la lettre de démission adressée le 21 juillet 1939 par Olin R. Moyle, conseiller juridique de la Société, critiquant le fonctionnement du Béthel et la conduite du président, à laquelle La Tour de Garde du 15 octobre 1939 répondit en vilipendant son auteur comme un calomniateur que Dieu avait secoué hors de l'organisation, avant son exclusion et le procès en diffamation qui s'ensuivit.[75] La sociologie des mouvements religieux à forte exigence a décrit ce type de configuration : James A. Beckford, dont la thèse The Trumpet of Prophecy constitue la première grande étude sociologique du mouvement, relève l'intolérance de la Société à la dissidence et à la discussion ouverte de ses doctrines, ainsi que l'exigence d'uniformité des croyances, l'habitude de questionner la doctrine officielle étant combattue à tous les niveaux organisationnels.[76] Les travaux ethnographiques ultérieurs ont analysé l'exclusion comme un mécanisme de maintenance des frontières, rompant les liens sociaux avec les anciens membres et stigmatisant ceux qui s'écartent.[77] Le vocabulaire du numéro — unité, méchant serviteur, cinquième colonne — en constitue l'appareil légitimant à l'échelle d'un seul article.

L'épreuve extérieure : répression étatique et guerre mondiale converties en preuve

Les agressions, arrestations, comparutions, amendes et emprisonnements datés de 1929 ne sont pas présentés comme des revers mais comme un aiguillon de la détermination et du zèle.[78] Le phénomène est documenté : la vague de poursuites avait commencé en 1928 à South Amboy (New Jersey), les proclamateurs étant traduits en justice pour vente sans licence, colportage sans permis, trouble à l'ordre public ou violation des lois dominicales, et qualifiés de démarcheurs ou marchands ambulants plutôt que de ministres de l'Évangile ; le nombre d'arrestations aux États-Unis passa de 268 en 1933 à 340 en 1934, 478 en 1935 et 1 149 en 1936, la Société établissant un service juridique à Brooklyn et adoptant une politique d'appel systématique des décisions défavorables.[79] L'article mentionne les faits sans donner ces chiffres ni la réponse juridique qui leur fut apportée : la contrainte administrative est traduite en épreuve spirituelle, ce qui dispense d'en exposer le traitement institutionnel.

Le tableau opérationnel dressé en tête du numéro procède de la même conversion. L'Europe est dite submergée par les instruments de Satan, la Grande-Bretagne et l'Amérique connaissant des difficultés croissantes imputées à une coalition des organisations religieuses, politiques et commerciales.[80] La situation réelle en septembre 1940 est plus précise que cette lecture ne le laisse paraître : le mouvement est interdit en Allemagne et en France, l'interdiction canadienne ayant été prononcée le 4 juillet 1940, tandis que les tribunaux britanniques d'objection de conscience refusaient aux Témoins l'exemption inconditionnelle qu'ils réclamaient.[81] L'attribution de ces mesures à une coalition du clergé, des politiques et du commerce substitue à des décisions d'États en guerre un acteur unique et théologiquement identifié, avec une conséquence organisationnelle nette : aucune adaptation tactique n'est envisageable là où l'hostilité constitue la confirmation attendue. Bryan Wilson a rangé les Témoins de Jéhovah dans la catégorie des sectes de rejet du monde, dont il notait la résistance durable à la dénominationalisation ; le mécanisme observable dans ce numéro — réinvestissement systématique de l'hostilité extérieure en preuve d'élection — en est l'un des ressorts.[82]


Contenu

Éhud — Première partie

La première partie de l'article « Éhud » constitue la pièce maîtresse de ce numéro. Le développement repose sur une lecture typologique des récits de l'Ancien Testament, en particulier des chapitres trois et quatre du livre des Juges, présentés comme des « images prophétiques »[83] que Jéhovah aurait intentionnellement gravées dans les Écritures à l'intention des fidèles vivant à l'époque actuelle. La prémisse théologique est que Jéhovah et Christ Jésus forment une unité parfaite — non pas d'identité de personnes, mais d'harmonie et d'unanimité d'action — et que tous les membres du corps de Christ doivent eux aussi se trouver dans cette unité complète au sein du gouvernement théocratique.[84] L'unité de foi est citée comme impératif absolu, appuyée sur Jean 17:21 et Éphésiens 4:13-15.

Le contexte géopolitique contemporain est intégré directement à l'interprétation scripturaire : l'Europe est décrite comme ayant été « submergée par les instruments de Satan agissant sous la direction de Gog le démon », tandis qu'en Grande-Bretagne et en Amérique la prédication rencontrerait des difficultés croissantes, alimentées par une coalition des organisations religieuses, politiques et commerciales contre le gouvernement théocratique.[85] Cette coalition est présentée comme la raison principale des persécutions subies par les Témoins de Jéhovah.

La prière du psaume 83 (Psaumes 83:1-17) est longuement citée et présentée comme la prière que les « oints » fidèles adresseraient actuellement au trône céleste, demandant que Jéhovah répète contre les ennemis d'aujourd'hui la dévastation infligée jadis aux Madianites, à Sisera et à Jabin.[86] Le lien typologique est explicitement établi entre ces ennemis bibliques anciens et les adversaires contemporains du gouvernement théocratique.

L'article aborde ensuite la condition des Israélites en Canaan : Jéhovah y aurait délibérément laissé subsister des nations païennes comme épreuve, afin que son peuple apprenne à se tenir à l'écart de la « religion du diable ».[87] Le raisonnement repose sur Juges 3:1-5 et sur l'invitation de Moïse à ne pas se mêler aux pratiques des peuples cananéens (Deutéronome 7:1-16). Les Israélites ayant néanmoins pris des femmes cananéennes et adoré Baalim (Juges 3:6-7), ils seraient tombés dans le piège de la religion, terme employé dans ce contexte comme désignant toute forme de culte organisé étranger à la volonté directe de Jéhovah.[88]

Le passage fait ensuite le rapprochement avec l'histoire moderne du mouvement. Il est soutenu qu'avant 1918 les « consacrés » de Jéhovah avaient accepté en principe de se défaire de tout ce qui relevait de la religion, mais sans effectuer de rupture nette et ouverte.[89] Lors de la venue du Christ au temple en 1918 (référence à Malachie 3:1-4), les consacrés portaient encore des traces de pratiques religieuses — notamment la soumission aux dirigeants terrestres considérés comme les « puissances supérieures » de Romains 13:1 et une certaine forme de culte de la créature, désignée comme « péché de Samarie » en référence à Amos 8:14.[90] La guerre déclarée contre la religion en tant qu'œuvre de Satan n'aurait été clairement engagée qu'à partir de la fin de l'année 1936.[91]

L'article revient ensuite sur le drame scripturaire proprement dit : au moment où Juges 3:12 situe la scène, il n'y avait plus de juge en Israël, Othniel venait de mourir, et les enfants d'Israël pratiquaient la religion du diable. Ce vide est mis en parallèle avec la période allant de 1878 à 1918, présentée comme un temps de préparation avant la venue du grand Juge envoyé par Jéhovah, soit Christ Jésus, arrivé au temple en 1918.[92]

Églon, roi de Moab, est alors introduit comme figure typologique. Jéhovah l'aurait renforcé contre Israël en raison des pratiques religieuses de ce dernier (Juges 3:12). Moab est interprété comme préfiguration des leaders religieux pratiquant leur ministère à des fins mercantiles — la classe religieuse, commerciale et politique qui adopte la religion à des fins égoïstes et gouverne ce qui est désigné comme la « chrétienté ».[93] L'épisode de Balak roi de Moab engageant le prophète Balaam pour maudire Israël (Nombres 22:1-41 ; Nombres 23:1-30) est présenté comme une préfiguration des manœuvres de la « cinquième colonne » dans les temps modernes.[94]

La coalition qu'Églon forma en rassemblant Ammonites et Amalécites pour envahir Israël (Juges 3:13) est décryptée comme l'image des alliés politiques et commerciaux de la religion : les Ammonites symbolisent l'élément politique qui place l'État au-dessus de Dieu et exige que l'obéissance lui soit rendue en premier, tandis que les Amalécites, premiers à avoir attaqué Israël lors de l'Exode (Exode 17:8-16), représentent une force d'agression originelle vouée à la destruction par décret divin.[95]

La suite de l'article « Éhud » développe l'interprétation typologique de la figure éponyme en l'appliquant au Christ Jésus et au « reste » des oints. La ville des palmiers, identifiée à Jéricho, sert de cadre symbolique : les Israélites ayant choisi de suivre les voies du diable, Jéhovah aurait permis que ce lieu de gloire tombât aux mains des envahisseurs — de même que, vers 1917-1918, les « consacrés » restés attachés à des pratiques religieuses auraient subi l'oppression de la « chrétienté ».[96] Le palmier, symbole de droiture (Psaumes 92:12 ; Jérémie 10:5), illustre le contraste entre ceux qui se tiennent debout devant le Seigneur et ceux qui s'y refusent en pratiquant la religion.

La condition de la « chrétienté » vers 1917-1918 est évoquée en miroir : pendant la guerre mondiale, les religionnaires auraient soutenu le conflit armé, tandis qu'une minorité tentait de se tenir droite devant le Seigneur. Ceux-ci rendirent cependant encore honneur à un chef récemment décédé, glorifièrent des hommes connus comme « anciens » dans l'Église, et se livraient à une forme de culte de la créature sous le couvert du « développement du caractère » — démarche assimilée à une préparation méritocratique pour l'accès au ciel.[97] Ils négligeaient ainsi le témoignage du nom de Jéhovah et reconnaissaient les dirigeants humains comme les « puissances supérieures », reléguant au second plan le gouvernement théocratique. Cette période est désignée comme le commencement du rassemblement de la « grande foule, préfigurée par l'agitation des branches de palmiers lors de la fête du rassemblement » (Révélation 7:9-10).[98]

La servitude de dix-huit ans que les Israélites supportèrent sous le roi Églon (Juges 3:14) est mise en parallèle avec la période allant de 1914 à 1932 : dix-huit années de soumission aux religionnaires de la « chrétienté », au terme desquelles une première délivrance intervint en 1932, lorsque la disposition des « anciens élus » fut abolie et que le sanctuaire de Dieu fut purifié de cet arrangement anti-théocratique, en référence à Daniel 8:14.[99] Une seconde tranche de dix-huit ans, courant de 1918 à 1936, aboutit à une délivrance plus complète : en 1936, le Seigneur aurait clairement révélé à son peuple que la religion, y compris celle de la « chrétienté », était l'œuvre de Satan, et que ses serviteurs fidèles devaient s'en éloigner pour obtenir la délivrance et le salut.[100] C'est également en 1936 que les religionnaires sont présentés comme ayant accompli l'antitype de la persécution exercée jadis par les Philistiens, et que l'« œuvre étrange » de Dieu aurait été comprise pour la première fois par son peuple. L'article mentionne aussi, pour la même année, la visite de Pacelli — alors nonce, depuis lors élevé à la papauté — au président des États-Unis, ainsi qu'une pétition des Témoins de Jéhovah au gouvernement américain réclamant l'usage libre et non censuré de la radio.[101]

La persécution s'intensifia à partir de 1929 : des membres furent agressés, arrêtés, traduits devant les tribunaux, condamnés à des amendes et emprisonnés. Ces épreuves sont présentées non comme un frein mais comme un aiguillon de la détermination et du zèle des fidèles.[102]

Revenant au drame scripturaire, l'article commente Juges 3:15 : Jéhovah répondit aux cris de son peuple en suscitant Éhud fils de Guéra, benjaminite et gaucher, chargé de porter un présent au roi Églon. L'application antitype est développée à partir de 1918, année où la proclamation du message du Royaume fut pratiquement suspendue dans le monde entier.[103] En 1922, lors du congrès de Cedar Point (Ohio), les Témoins de Jéhovah auraient compris, sous l'impulsion du Seigneur, que Christ Jésus se trouvait au temple ; cette prise de conscience s'accompagna d'un cri de joie, interprété comme le signe que la défaveur divine était levée et qu'un libérateur avait été envoyé (Ésaïe 12:1-2), la prière commune demandant la prospérité de l'œuvre de témoignage étant identifiée au Psaumes 118:25.[104]

Le nom d'Éhud, signifiant « union » ou « unité », est exploité typologiquement : le Grand Éhud, Christ Jésus, venu au temple à partir de 1918 (où il se trouverait depuis 1915), rassembla les oints fidèles pour les juger, les éprouver, les approuver et les envoyer en service sous son nom et celui de Jéhovah.[105] L'article cite Psaumes 86:11« Enseigne-moi ta voie, ô Seigneur ; je marcherai dans ta vérité ; unis mon cœur à la crainte de ton nom » — comme expression de l'unité requise de tous les membres du corps du Christ avec Jéhovah et Christ Jésus dans l'Organisation théocratique (1 Corinthiens 12:12-18, 27). L'image de l'épée brandie contre les portes de la « chrétienté » est tirée d'Ézéchiel 21:15-16, et le rassemblement des oints est ancré dans 2 Thessaloniciens 2:1-2, cité comme preuve que l'apôtre Paul lui-même avait fixé le moment de l'accomplissement de ces Écritures à la venue du Seigneur Jésus-Christ au temple.[106]

La généalogie d'Éhud est ensuite scrutée : son père Guéra signifie « grain », notamment utilisé comme unité monétaire (la guéra valant la vingtième partie d'un sicle, cf. Exode 30:13), symbole de ce qui est tenu pour insignifiant aux yeux des ennemis du peuple de Dieu.[107] Cette insignifiance est mise en miroir avec le mépris que les religionnaires orthodoxes manifestent à l'égard des Témoins de Jéhovah, renvoyés au rang de la « toute petite secte ou groupuscule » d'origine récente, en référence aux commentaires du professeur Elmer T. Clark dans The Small Sects in America.[108] Face à cette condescendance, l'article affirme que les Témoins de Jéhovah ont existé sur la terre depuis six mille ans et que c'est Dieu lui-même qui leur donne ce nom. La promesse d'Ésaïe 49:15-16« Je t'ai gravé sur la paume de mes mains » — est alors citée comme gage de la mémoire fidèle de Jéhovah envers ses serviteurs zélés.[109]

L'appartenance d'Éhud à la tribu de Benjamin est présentée comme prophétiquement significative : les prophéties de Jacob (Genèse 49:27) et de Moïse (Deutéronome 33:12) lui sont appliquées, et le quartier général du roi Églon, établi dans le territoire de Benjamin aux environs de Jéricho (Josué 18:21), souligne que le dictateur moabite occupait la terre même confiée par le Seigneur à la tribu du libérateur.[110]

La défaillance de Ruben, premier-né de Jacob, puis celle d'Éphraïm, fils favori de Joseph (1 Chroniques 5:1 ; Psaumes 78:9-11, 67-68), avait placé Benjamin en position royale — de même que Saül, issu de cette tribu, échoua à son tour en se livrant au démonisme et à la religion. Le parallèle antitype désigne le « reste » des Israélites spirituels de Dieu comme héritiers du royaume avec Christ Jésus, l'antitypique David, sous réserve d'une fidélité totale à la Théocratie ; ceux qui cèdent à la religion ou au démonisme rejoignent le camp du « méchant serviteur » et perdent toute part au royaume.[111]

La particularité physique d'Éhud — sa gaucherie, ou plus exactement sa capacité à se servir des deux mains (Juges 20:16 ; 1 Chroniques 12:2) — est interprétée comme une faveur spéciale accordée par Jéhovah à la tribu de Benjamin pour frapper de toutes parts sans être pris par surprise. Le Grand Éhud antitype disposerait ainsi d'une capacité d'attaque et de défense omnidirectionnelle.[112]

La mission diplomatique d'Éhud portant un présent au roi Églon est décryptée comme une démarche destinée à flatter la vanité du dictateur et à obtenir une audience, sans que le présent lui-même traduise aucune affection — simple moyen d'approche au service d'une mission de vindication du nom de Jéhovah en faveur de son peuple en alliance.[113]

Dans l'antitype, c'est en 1922 que le « reste » des oints se mit en mouvement avec unité et harmonie. La classe « Ruth et Esther » — symbole de ceux qui deviendraient plus tard partie du reste — se trouvait alors encore en captivité sous l'emprise religieuse de Babylone, c'est-à-dire de la « chrétienté ». La mission confiée au Christ et, par lui, aux membres du reste oint, est citée d'après Ésaïe 42:7 et Ésaïe 49:9 : ouvrir les yeux des aveugles, faire sortir les prisonniers de leur prison et permettre aux captifs de se nourrir librement.[114] Outre la classe Ruth et Esther, une « grande foule » sans nombre défini — des personnes au cœur droit, désireuses de connaître et d'accomplir la volonté de Dieu, retenues prisonnières par les religionnaires — attendait également d'être rassemblée, en application d'Exode 20:10.[115] L'article se conclut sur la certitude que Jéhovah lui-même avait suscité Éhud et disposé les circonstances de manière à rendre sa mission à la fois possible et nécessaire, garantissant ainsi son succès sous la direction divine. La suite est annoncée dans le numéro suivant.

Échapper à la mort

La mort de l'être humain est présentée comme une conséquence directe de la désobéissance du premier homme, Adam, qui se joignit délibérément au Diable dans sa rébellion contre le Créateur Jéhovah Dieu (Genèse 3:4). Puisque toute la race humaine descend d'Adam et qu'Adam était déjà pécheur avant que lui et Ève n'aient des enfants, il s'ensuit que tous les hommes sont nés imparfaits et pècheurs par héritage.[116] Le roi David est cité à l'appui de cette affirmation : « Voici, j'ai été formé dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché » (Psaumes 51:5), et l'apôtre Paul explique comment « par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort » (Romains 5:12).[117]

Jéhovah Dieu n'est soumis à aucune obligation de pourvoir au salut des hommes, tous étant des pécheurs par nature. Il aurait pu laisser périr l'humanité entière et créer une nouvelle race — pourtant, agissant de manière entièrement désintéressée, il a pourvu au salut en donnant son Fils unique (Jean 3:16). Cette référence scripturaire est toutefois présentée comme ne constituant aucune autorité pour la doctrine du « rachat universel » ou du « salut universel » de tous les pécheurs, y compris du Diable lui-même — une telle doctrine est qualifiée de ruse du grand trompeur.[118] Le salut, selon Jean 3:16, n'est accordé qu'à ceux qui croient au Seigneur Jésus-Christ, et les gages de cette conviction sont tirés de Romains 6:23 : la vie est un don de Dieu, reçu de nulle autre source.

Le moyen du salut est identifié exclusivement en Jésus-Christ (Actes 4:12), dont le nom signifie « Jéhovah est le salut ». La naissance de Jésus est évoquée à l'appui de cette identification, l'ange de Jéhovah ayant annoncé : « il vous est né aujourd'hui, dans la cité de David, un Sauveur, qui est le Christ le Seigneur » (Luc 2:11).[119] Jésus-Christ devient le propriétaire des créatures humaines par droit d'achat, le prix d'achat étant son propre sang versé jusqu'à la mort selon la volonté de Jéhovah Dieu son Père (Ésaïe 53:10, 12 ; Lévitique 17:11). L'abaissement volontaire de Jésus jusqu'à la mort est décrit à partir de Hébreux 2:9 et de Philippiens 2:8-11, qui l'associent à son exaltation ultérieure.[120]

Jésus subit pendant trois ans et demi la contradiction des pécheurs et fut continuellement persécuté par les pécheurs religieux ; sous ces conditions adverses, il maintint son intégrité envers Dieu. La référence est Hébreux 5:8-9 : « Tout Fils qu'il était, il apprit l'obéissance par les choses qu'il souffrit, et ayant été rendu parfait, il devint pour tous ceux qui lui obéissent l'auteur d'un salut éternel ».[121] Le sang de Jésus fournit le prix de la rançon pour l'humanité ; par droit d'achat, Jésus devient le propriétaire de l'humanité, investi du plein pouvoir et de l'autorité de dispenser le salut de la mort aux créatures humaines qui se conforment à ce que la loi de Dieu exige (1 Pierre 1:18-19). Jéhovah Dieu est désigné comme le grand Sauveur, et Christ Jésus comme l'« auteur du salut éternel », c'est-à-dire l'Officier exécutif de Dieu qui administre le salut selon la volonté divine (Romains 5:18 ; Romains 6:23).[122]

La question de savoir si le salut est destiné à tous les hommes, qu'ils le désirent ou non, reçoit une réponse négative. La référence déterminante est Hébreux 5:9 : Jésus est l'auteur d'un salut éternel uniquement pour ceux qui lui obéissent. Les créatures intelligentes qui sont délibérément les adversaires de Jéhovah ne recevraient pas le salut comme don gratuit.[123]

L'article développe ensuite la distinction entre Adam et sa postérité. Adam, créé parfait et pleinement informé de la loi divine et de la peine prévue pour sa violation, ne fut pas trompé (1 Timothée 2:14) mais rejoignit volontairement le Diable dans la rébellion — pécheur intelligent, volontaire et délibéré. Sa condamnation à la mort est considérée comme définitive et irréversible, Dieu ne changeant pas selon Malachie 3:6 ; aucune promesse scripturaire n'est présentée comme autorisant la résurrection ou le salut d'Adam.[124] Si Dieu accordait à Adam une seconde chance, ce serait nier la justice de son propre jugement, ce qui est qualifié d'impossibilité divine : « Il ne peut se renier lui-même » (2 Timothée 2:13).[125]

La situation des descendants d'Adam est en revanche entièrement différente. Avant que le péché soit commis, Adam et Ève n'avaient pas encore exercé la faculté de procréer. Quand le jugement de mort fut prononcé contre Adam, ses enfants, non encore nés, n'étaient pas en jugement pour la vie et n'avaient pas été condamnés. Nés ultérieurement, ils devinrent pécheurs par héritage, sans qu'ils aient rien fait pour mériter ce sort ni même eu conscience de leur conception et de leur naissance — une situation jugée « claire, positive et indiscutable » au regard de Romains 5:12, 14.[126]

Moïse est présenté comme un type ou figure prophétique de Christ Jésus, grand Prophète et Sauveur des hommes face à la mort. Puisque les enfants d'Adam sont sous condamnation par héritage et doivent donc mourir et retourner à la poussière, Dieu — qui ne peut approuver des êtres imparfaits ni leur permettre de vivre éternellement (Habacuc 1:13) — peut néanmoins, de manière cohérente, avoir pitié de tous ceux qui ne sont pas des pécheurs volontaires et délibérés.[127] Cette règle fixe de Jéhovah est illustrée par Hébreux 10:28 et Deutéronome 17:2-7, et le contraste entre Jacob et Ésaü (Romains 9:13 ; Hébreux 12:16-17) est invoqué pour montrer que la miséricorde divine est accordée à ceux qui se conforment aux règles fixes de Jéhovah, tandis que les méchants sont voués à la destruction selon Psaumes 145:20.[128]

Le développement s'achève sur la situation présente de l'ensemble des nations, qui font face à la mort non par héritage adamique mais parce que toutes s'opposent au gouvernement théocratique. La bataille d'Harmaguédon — définie comme « la bataille de ce grand jour du Dieu Tout-Puissant » — sera livrée par Jéhovah et Christ Jésus, assistés de tous les saints anges des cieux, contre le Diable, les autres démons et leurs partisans humains (Romains 13:1).[129] Toutes les nations partagent le même sort parce qu'elles sont toutes contre le Gouvernement théocratique. En même temps, parmi les habitants de la terre, une « grande foule » manifeste une sympathie croissante pour ceux qui représentent ce gouvernement, tandis que d'autres deviennent plus durs et plus hostiles envers les « pauvres » du Seigneur — catégorie qualifiée de « pauvres en esprit » dont le sort bienveillant est garanti par Psaumes 41:1-2.[130]

L'article tire argument du déluge pour illustrer le passage des survivants d'un monde à un autre : huit personnes furent sauvées dans l'arche, image de la « grande foule » qui sera portée de l'ancien monde vers le nouveau. La promesse faite à Noé après le déluge (Genèse 8:21-22) et la déclaration d'Ecclésiaste 1:4 que « la terre demeure à toujours » sont invoquées comme preuves positives que les survivants terrestres d'Harmaguédon, s'ils demeurent obéissants au Royaume, pourront vivre heureux sur la terre pour toujours.[131] En vue de l'entrée dans ce nouveau monde, les paroles de Jésus en Jean 11:26 et Jean 8:51 sont citées : ceux qui vivent et croient en lui ne mourront jamais. Le message du Royaume est déclaré par les Témoins de Jéhovah, et la « grande foule » entend ce message et agit en harmonie avec lui, se plaçant ainsi en position de recevoir la vie. Les derniers mots de l'article reprennent l'avertissement adressé à Lot : « Échappe pour ta vie. » (Genèse 19:17).[132]

La septième trompette

Les sept années s'étendant de 1922 à 1928 sont décrites comme ayant correspondu à sept proclamations annuelles d'intérêt public majeur, annoncées lors de sept conventions annuelles successives des Témoins de Jéhovah, la septième ayant eu lieu à Détroit (Michigan).[133] La septième trompette de l'Apocalypse (Révélation 11:15) est interprétée comme la proclamation d'événements de la plus haute importance. La plus grande doctrine de la Parole de Dieu est désignée comme le Royaume, parce que le Royaume vindictera la parole et le nom de Jéhovah.[134] L'expression « le monde » dans ce texte de l'Apocalypse est appliquée au nouveau monde inauguré en 1914, car c'est à cette date que les « temps des Gentils » prirent fin et que Christ Jésus — dont il est dit qu'il est celui à qui appartient de droit le règne (Ézéchiel 21:27) — entra en pouvoir (Luc 21:24).[135]

Jéhovah Dieu envoya son ange pour prendre soin des affaires importantes concernant son peuple sur la terre, faisant en sorte que ses représentants invisibles dirigent ce que devaient faire ses serviteurs et témoins visibles. Ceci est présenté comme une preuve supplémentaire de l'intégralité avec laquelle Jéhovah garde en sa main toute son œuvre.

Les sept clauses de la Déclaration proclamée lors de la convention de Détroit en 1928 forment un acte d'allégeance théologique solennel, rédigé comme un texte normatif à sept articles. La première clause définit le monde comme l'ensemble des peuples organisés en gouvernements sous l'autorité d'un « souverain supérieur et invisible » ; la deuxième proclame Jéhovah comme seul Dieu tout-puissant et source de toute autorité juste ; la troisième attribue à Lucifer — devenu Satan — la responsabilité de la chute de l'humanité ; la quatrième rappelle la promesse divine d'établir un gouvernement juste sur la terre ; la cinquième affirme que l'heure de Jéhovah est venue d'accomplir cette promesse, posant la grande question : « Qui est Dieu, et qui devra gouverner les peuples et les nations ? »; la sixième déclare que la grande bataille d'Armageddon est imminente et que la « cri de ralliement » sera « L'épée de Jéhovah et de son oint »; la septième invite tous ceux qui aiment la justice à prendre position du côté de Jéhovah.[136] Le rapport complet de la résolution et du discours d'appui fut publié dans L'Âge d'Or du 5 septembre 1928, et un compte rendu étendu de la retransmission radio parut dans La Tour de Garde du 15 septembre 1928.[137]

La convention de Détroit est présentée comme la réalisation directe de Révélation 11:15 : l'ange sonnant la septième trompette est identifié à l'action de Jéhovah dirigeant, par l'intermédiaire de son ange, le déroulement de la convention — et ce, sans que quiconque parmi les organisateurs ne l'eût prévu ou compris sur le moment.[138] La résolution et son discours d'appui furent ultérieurement réunis en volume sous le titre « L'Ami du peuple », distribué en millions d'exemplaires en plusieurs langues.[139] À cette même occasion fut également diffusé le livre Government, dont il est indiqué qu'il souligne particulièrement que Jéhovah est le Souverain suprême et que son gouvernement théocratique est « le remède complet aux maux de l'humanité ».[140]

La réaction au message du Royaume est décrite sous l'image des vingt-quatre anciens de l'Apocalypse (Révélation 11:16-17), qui symbolisent la « classe du Royaume » — ceux qui sont au ciel et ceux qui sont encore en vie sur la terre — et qui se prosternent pour rendre grâces à Jéhovah en proclamant sa royauté.[141] La colère des nations en 1914, mentionnée en Révélation 11:18, est interprétée comme marquant la fin du règne ininterrompu de Satan sur la terre. La « colère de Jéhovah » est quant à elle associée à la venue du Christ à son temple en 1918 pour l'œuvre de jugement, moment où les puissances terrestres rejetèrent son autorité et persécutèrent ses témoins.[142] La résurrection des saints chrétiens fidèles morts avant 1918 est présentée comme réalisée lors de cette venue au temple, conformément à la « première résurrection » — une conviction que les Témoins de Jéhovah n'auraient prise conscience qu'après 1918, à partir de la publication de l'article « La Première Résurrection » dans La Tour de Garde du 1er juin 1927.[143]

Les « serviteurs prophètes » mentionnés en Révélation 11:18 sont appliqués aux témoins de Jéhovah qui prêchent « cet évangile du Royaume », tandis que les « saints » désignent les purifiés entièrement consacrés au gouvernement théocratique.[144] L'expression « ceux qui craignent ton nom, les petits et les grands » est interprétée comme visant ceux qui, avant Armageddon, entendent le message de vérité et se tournent vers le Seigneur pour former les « autres brebis » — la « grande foule » qui survivra à Armageddon pour rester éternellement sur la terre (Révélation 7:9-10).[145] La destruction annoncée à l'égard de « ceux qui corrompent la terre » est appliquée aux classes dirigeantes terrestres qui, sous Satan, ont transgressé la loi divine, modifié les ordonnances de Dieu et rompu son alliance éternelle concernant le caractère sacré de la vie humaine (Ésaïe 24:5) — ceux-là seront détruits lors d'Armageddon.[146]

La vision du temple céleste ouvert décrite en Révélation 11:19 est interprétée comme signalant à la fois le réveil des saints fidèles morts et l'admission de ceux trouvés fidèles sur la terre dans la « classe du temple » — marquant ainsi le début de la parabole des talents (Matthieu 25:14-30).[147] L'arche de l'alliance visible dans le temple céleste symbolise la présence de Jéhovah parmi son peuple ; le parallèle est établi avec le transfert de l'arche littérale vers le Mont Sion sous le règne du roi David, occasion de chants et de grande réjouissance (Psaumes 132:8-9 ; Hébreux 9:24).[148] La présence du Seigneur dans son temple invite son peuple à s'exclamer avec David : « Sauve-nous, ô Dieu de notre salut, rassemble-nous et délivre-nous des nations » (1 Chroniques 16:35).[149]

La « grande agitation » symbolisée par les éclairs, voix, tonnerres, tremblement de terre et grosse grêle de Révélation 11:19 est rapportée à la période postérieure à 1918 : les « éclairs » représentent les vérités révélées de la Parole de Dieu qui réjouissent les témoins fidèles mais indignent ceux qui pratiquent la religion au lieu du christianisme ; les messages de vérité, durs comme de la grêle, sont décrits comme balayant « le voile de mensonges de la religion organisée » (Ésaïe 28:17).[150] Les témoins oint de Jéhovah, accompagnés de la « grande foule » de leurs compagnons, sont présentés comme proclamant joyeusement les louanges du nom divin et chantant le « chant nouveau » de la vindication de ce nom par le gouvernement théocratique sous le Christ.[151]

Expériences de terrain

Cette rubrique rassemble plusieurs récits de proclamateurs — dont des pionnières et des témoins de couleur — confrontés aux autorités civiles, à des voisins hostiles ou à des policiers méfiants, dans le contexte de la distribution de magazines et de la collecte de signatures pour une pétition adressée au gouverneur de l'Ohio en faveur de la liberté de réunion des Témoins de Jéhovah.[152]

Dans le premier récit, trois pionnières se rendent à l'hôtel de ville d'une localité non identifiée. L'une d'elles se présente au commissariat pour remettre au chef de police le dernier numéro traitant de « l'Affaire du drapeau ». Le chef réagit avec violence verbale, menaçant de la faire arrêter et d'interdire le travail de prédication dans les rues et dans les maisons. La pionnière répond calmement qu'elle n'a jamais demandé à quiconque de ne pas saluer le drapeau, soulignant que chacun devrait avoir « le droit et la capacité de choisir par lui-même ». Après avoir quitté le commissariat avec discrétion, les trois pionnières abandonnent le porte-à-porte initialement prévu et travaillent les coins de rue et les commerces. En une heure quarante minutes, elles placent trente magazines, puis douze de plus le soir.[153]

Le deuxième témoignage met en scène une nouvelle proclamatrice de couleur qui se présente, pétition à la main, à une réunion d'une dizaine-sept Catholics tenue chez un voisin connu pour ses propos hostiles aux Témoins de Jéhovah. Malgré les railleries et les accusations — notamment d'être au service de Hitler — elle tient bon. Une femme de l'assemblée finit par prendre sa défense et signe la pétition, entraînant tous les autres à en faire autant. L'hôte lui-même signe et met son automobile à sa disposition pour continuer la collecte de signatures.[154]

Le troisième témoignage concerne une proclamatrice qui interpelle une voisine très « patriotique » ayant laissé un drapeau fixé en permanence sur le toit de sa maison depuis le Jour du Drapeau. Elle lui signale que, selon le code du drapeau adopté en 1923 par soixante-huit organisations patriotiques sous l'égide de l'American Legion, laisser le drapeau exposé nuit et jour constitue un manque de respect — et elle fait remarquer que « le président des États-Unis n'est pas autorisé à saluer le drapeau », car, en tant que chef, il ne peut saluer le chef. La voisine accepte finalement d'écouter la conférence enregistrée « Gouvernement et Paix ».[155]

Dans le quatrième témoignage, un proclamateur conduit au commissariat présente sa carte d'identification et le tract La liberté de prêcher au responsable de service. Interrogé sur l'institution qui l'aurait ordonné au ministère, il répond que sa commission vient de la Parole inspirée de Dieu et non d'une institution humaine. Les officiers présents s'emparent de son phonographe portable et écoutent eux-mêmes plusieurs enregistrements — dont « Piège et Vacarme », « Le Salut au Drapeau » et « Avertissement » — chacun joué deux fois, sans trouver matière à inculpation. L'un des officiers en civil lui offre un dollar « pour Jéhovah », que le proclamateur décline en expliquant que Jéhovah n'a pas besoin d'argent. Il distribue de la littérature, remet des invitations pour l'assemblée de zone, puis ressort libre.[156]

Le dernier témoignage, intitulé « Sauterelle » sur un pas de porte de l'Oklahoma, relate la visite chez un homme récalcitrant qui refuse d'abord d'ouvrir sa porte. Le proclamateur installe son phonographe sur le perron ; à mesure que l'enregistrement explique la différence entre religion et christianisme, la porte s'entrouvre progressivement, et l'homme accepte finalement l'ouvrage Salut qui lui est proposé.[157]

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Références

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