Satisfied (1940)
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| Satisfied (1940) | |
|---|---|
| Auteur | Joseph Franklin Rutherford |
| Titre original | Satisfied (1940) |
| Genre | Brochure |
| Sujet | Témoins de Jéhovah |
| Langue | Anglais |
| Pays | |
| Éditeur | Watch Tower Bible and Tract Society |
| Parution | 1940 |
| Format | Brochure |
Satisfied est une brochure qui traite de deux questions christologiques étroitement liées : la manière dont le Messie est venu accomplir les prophéties bibliques, et la nature de sa présence invisible depuis 1914. Le cœur de la démonstration repose sur une réinterprétation du terme grec parousia — traduit habituellement par « venue » dans les Bibles courantes — comme désignant une présence réelle mais invisible, à l'image de celle de Satan qui gouverne le monde sans être perçu par les yeux humains.
La brochure s'appuie sur un enchaînement typologique articulant les temples de l'Ancien Testament, la résurrection spirituelle du Christ et la venue de ce dernier au temple de Jéhovah. Cette venue, présentée comme déjà accomplie au printemps 1918, est liée aux épreuves subies par les membres fidèles du peuple de Dieu à cette date précise, interprétées comme l'accomplissement du jugement prophétisé en Malachie 3:2-3 et en 1 Pierre 4:17.
Analyse
Croyances
Daniel et Aggée : la chronologie comme preuve d'identité messianique
L'argumentation s'ouvre non par une affirmation de foi mais par un calcul : les soixante-dix semaines de Daniel 9:25-26 sont mobilisées comme démonstration arithmétique que Jésus est le Messie annoncé, avant que les témoignages évangéliques et le discours de Pierre en Actes 2:29-36 ne viennent confirmer une conclusion déjà acquise par la chronologie[1]. Cet ordre n'est pas neutre. Le calcul retenu par la Société Watch Tower fait partir les 490 ans de 455 av. J.-C., année où Néhémie reçoit d'Artaxerxès l'autorisation de rebâtir Jérusalem, pour aboutir en 29 de notre ère au baptême et à l'onction de Jésus[2]. Cette date de départ s'écarte de celle que retient la majorité des historiens pour la vingtième année d'Artaxerxès, soit 445 av. J.-C., décalage d'une décennie sans lequel l'ensemble du calcul cesse de tomber juste[3].
Le même procédé est appliqué au présent avec Aggée 2:7, dont le « désir de toutes les nations » est identifié au Christ pour affirmer que l'ébranlement des nations a commencé en 1914[4]. Or cette lecture personnelle du verset repose sur un état ancien de la traduction : le verbe hébreu y est au pluriel tandis que le substantif ḥemdat est un singulier collectif, ce qui impose de lire « les choses désirables » — les trésors des nations affluant vers le temple — et non la venue d'une personne[5]. La lecture christologique dérive d'une interprétation de la Vulgate reprise par la King James, que les grandes traductions anglaises abandonnent dès l'American Standard Version de 1901 au profit de « trésors » ou « choses précieuses »[6], [7]. Le raisonnement s'appuie donc, quarante ans après l'abandon de cette lecture par la philologie, sur un état textuel daté, ce qui reste invisible au lecteur puisque le verset est cité comme une donnée.
L'aboutissement de cet édifice est individuel : le couple de la trame narrative se retire « pleinement déterminé à en apprendre davantage sur le Messie et son royaume » parce qu'il souhaite vivre éternellement sous un gouvernement juste[8]. La promesse mobilisée — une terre conservée, les seuls méchants disparaissant — fonctionne sociologiquement comme suppression de l'angoisse devant la mort et la séparation, et constitue depuis 1935 l'espérance offerte à la majorité des adhérents, l'espérance céleste étant réservée à un groupe restreint[9].
Une résurrection spirituelle qui rend le retour indétectable
La thèse selon laquelle Jésus est mort en tant qu'humain et ressuscité comme « esprit vivifiant » n'est pas un développement annexe : elle conditionne tout le reste[10]. Sans dissolution du corps de chair, l'invisibilité du retour perd son fondement. La position est établie de longue date dans les publications de la Société, qui enseignent que Dieu fit disparaître le corps de Jésus sans le laisser se corrompre, l'ayant dissous dans les éléments dont sont faits tous les corps humains[11]. Cette lecture de 1 Corinthiens 15:45 est contestée par l'exégèse dominante, pour qui l'opposition paulinienne entre corps « naturel » et corps « spirituel » ne recouvre pas celle du matériel et de l'immatériel, mais distingue le corps terrestre du corps transformé de la résurrection ; « esprit vivifiant » y désigne l'origine divine de la vie nouvelle, non la substance du ressuscité[12], [13].
L'exaltation du ressuscité à la droite du Père, avec soumission des puissances angéliques (Philippiens 2:9-11, 1 Pierre 3:22), fournit ensuite la capacité de régner sans être vu[14]. Cette exaltation reste subordinatianiste : le Fils partage la nature spirituelle du Père et se voit qualifié de « dieu puissant », mais demeure une créature du Père et n'est pas le vrai Dieu[15].
Sur ce socle vient l'argument philologique central : parousia signifierait « présence » et non « venue »[16]. Le terme est effectivement formé de para et ousia et admet le sens de présence[17], mais les travaux de Moulton et Milligan sur les papyri montrent qu'il fonctionne depuis l'époque ptolémaïque comme terme quasi technique désignant la visite officielle d'un souverain dans une cité, accompagnée de festivités publiques — donc une arrivée manifeste et non une présence dérobée[18]. Le recours à parousia comme « présence » remonte chez les étudiants de la Bible à l'usage que faisait Russell de l'Emphatic Diaglott, interlinéaire rendant systématiquement le mot ainsi[19].
L'ensemble produit un dispositif que rien ne peut démentir. La comparaison avec Satan, esprit invisible dominant le monde sans être perçu (2 Corinthiens 4:4), la venue « comme un voleur dans la nuit » et le petit nombre de témoins de l'ascension convergent pour expliquer par avance pourquoi l'immense majorité ne constate rien[20]. L'aveuglement des personnes de bonne volonté est imputé à l'action des démons, de sorte que l'incrédulité devient elle-même une confirmation[21]. Le mécanisme rejoint ce que Festinger et ses collaborateurs décriront sous le nom de spiritualisation : les membres d'un groupe millénariste confrontés à une prédiction non vérifiée n'éprouvent pas un échec mais estiment avoir mal compris la nature de l'événement annoncé, lequel est réinterprété comme spirituel[22]. Ici, la spiritualisation est intégrée en amont : la doctrine ne réagit pas à un démenti, elle le rend impossible.
1914, 1918 et le temple : dater l'invisible
L'invisibilité une fois établie, la réalité de la présence doit être ancrée ailleurs que dans l'observation : elle l'est dans des dates. Le calcul aboutissant au printemps 1918 procède par transposition typologique — Jésus oint en 29 vient au temple de Jérusalem trois ans et demi plus tard, donc le Christ intronisé en 1914 vient au temple spirituel en 1918 — renforcé par le parallèle de la quatrième année du règne de Salomon[23]. Cette construction est celle que les publications de la Société développent alors, l'antitype de 1918 étant présenté comme l'inspection des chrétiens de profession, le jugement commençant par la maison de Dieu selon 1 Pierre 4:17[24]. Sur cette date, la brochure reste strictement alignée sur les livraisons de la Tour de Garde de la même année, où 1918 fonde tour à tour le jugement en cours, la séparation du « serviteur fidèle » et du « méchant serviteur », et l'établissement de l'organisation capitale[25].
L'apport propre de la brochure tient à ce qu'elle applique Malachie 3:1-3 non pas d'abord pour trancher entre classes de serviteurs, comme le fait la Tour de Garde du 15 novembre 1940, mais pour établir l'existence même de l'événement de 1918, dont la trace historique visible est la suppression du « travail d'Élie » par l'action des religieux et l'emprisonnement de nombreux prédicateurs[26]. L'événement invisible reçoit ainsi une vérification par ses effets répressifs. Le rôle typique d'Élie, que les publications de la Société appliquent par ailleurs à Jean le Baptiste sur la base de Matthieu 11:10-14 et Luc 1:16-17[27], est ici transféré à l'activité de publication commencée en juillet 1879, période de quarante ans close par la répression de 1918[28]. Quant au contexte originel de Malachie 3:2-3, qui vise un sacerdoce corrompu présentant des offrandes impures[29], sa transposition aux « fils de Lévi » du XXe siècle prolonge un usage déjà fixé dans les livraisons de novembre et décembre 1940 (voir ).
La typologie du temple achève de rendre caduc tout référent matériel. La destruction du temple d'Hérode en 70 met fin au culte sacrificiel centralisé maintenu depuis le tabernacle mosaïque[30], lecture que les chrétiens des premiers siècles mobilisaient déjà comme signe d'un retrait divin à l'égard du peuple juif[31]. Le silence du chantier de Salomon, où « ni marteau, ni hache, ni aucun outil de fer ne fut entendu » (1 Rois 6:7), est lu comme type des « pierres vivantes »[32] ; cette lecture reprend un motif exégétique classique selon lequel les pierres, taillées hors de vue à la carrière, sont posées sans bruit, appliqué aux fidèles de 1 Pierre 2:5[33]. Le résultat est que le temple où le Christ est dit venu en 1918 n'est ni un lieu ni un bâtiment vérifiable : il est le groupe lui-même, ce qui fait de la chronologie un instrument de qualification de l'organisation par elle-même plutôt que la description d'un événement observable.
Deux organisations, un seul canal de lumière
La lecture dualiste opposant l'organisation de Jéhovah à celle du Diable, avec Satan comme esprit invisible dominant le monde selon 2 Corinthiens 4:4 et Galates 1:4, ne sert pas seulement à expliquer l'incrédulité : elle range du côté diabolique la « religion organisée » de la chrétienté[34]. L'argument est construit par continuité historique : le clergé juif qui cherchait à faire périr Jésus alors qu'il enseignait au temple (Luc 19:47-48) est mis en série avec les religieux tenus pour responsables de la suppression du « travail d'Élie » en 1918[35]. L'adversaire est ainsi présenté comme un seul et même acteur à travers dix-neuf siècles, ce qui dispense d'examiner les causes juridiques propres aux poursuites de 1918.
Le versant positif de cette clôture est un principe épistémologique explicite : toute lumière sur le dessein divin vient de Jéhovah et parvient au « reste » oint par l'intermédiaire du Christ, chef de son organisation[36]. La réinterprétation de l'éclair de Matthieu 24:26-27 sert précisément cela : l'éclair n'éclaire pas le monde, il est discerné simultanément par des personnes dispersées qui cherchent — c'est-à-dire par ceux que le canal alimente[37]. Délégitimation de tout extérieur et monopolisation de la révélation forment ici les deux faces d'un même dispositif de frontière.
Le jugement en cours et l'injonction théocratique
Le jugement commencé sur la maison de Dieu est étendu aux nations : les personnes de bonne volonté de toutes les nations manifestent leur accord avec la royauté du Christ en prenant parti, selon Matthieu 25:31-40[38]. L'attitude envers la prédication du Royaume devient ainsi le critère de survie, et le « lieu secret du Très-Haut » désigne l'appartenance organisationnelle comme seule protection contre la destruction finale[39]. L'opposition est directe avec l'illusion de paix dénoncée par 1 Thessaloniciens 5:3, verset dont l'application aux dictateurs totalitaires alliés à la hiérarchie catholique avait été précisée la même année[40] ; la brochure en conserve la fonction de signal d'imminence sans en reprendre l'identification des proclamateurs.
La conclusion présente la Théocratie comme « le gouvernement du monde sous l'administration du Dieu Tout-Puissant par le Christ Jésus », unique solution aux problèmes humains, et somme le lecteur de choisir immédiatement[41]. Ce type de salut a été analysé par Bryan Wilson, qui relie la voie de salut prêchée par un groupe à sa trajectoire sociale : une secte qui fonde le salut sur l'exclusion du monde, comme les Témoins de Jéhovah, ne peut évoluer vers la forme dénominationnelle sans perdre sa nature même[42], [43]. L'urgence eschatologique n'est donc pas ici un ornement rhétorique : elle est le ressort même du recrutement, la trame narrative du jeune couple qui rentre chez lui muni d'une Bible et des publications de la Société en fournissant le modèle explicite[44].
Organisation et histoire
Quarante ans de préparation et un jugement divin en 1918
La publication de la Tour de Garde à partir de juillet 1879 est identifiée comme le point de départ du « travail d'Élie », période préparatoire de quarante ans durant laquelle les fidèles auraient quitté l'organisation de Satan, et singulièrement la « religion organisée », avant l'inspection de 1918.[45] Cette datation accomplit une opération institutionnelle précise : elle fait remonter la généalogie de l'organisation de 1940 jusqu'à la première livraison publiée par Charles Taze Russell, tout en reléguant les six décennies antérieures au rang de simple préparation. L'ère Russell est ainsi absorbée sans être nommée — Rutherford avait pourtant fait adopter en 1931 le nom de « Témoins de Jéhovah » précisément pour marquer la rupture avec les autres groupes d'étudiants de la Bible issus de cet héritage.[46] La continuité institutionnelle est affirmée par la date de fondation, la discontinuité doctrinale par le silence sur celui qui l'a fondée.
De cette généalogie découle la date-pivot : Jésus ayant été oint en 29 de notre ère et venu au temple trois ans et demi plus tard, la venue du Roi au temple de Jéhovah est fixée trois ans et demi après l'intronisation de 1914, soit au printemps 1918.[47] Ce raisonnement typologique repose sur l'adossement à Malachie 3:1, dont l'usage dans les publications de la Société est déjà documenté ailleurs sur ce wiki dans. La formulation publique de cette datation remonte à la Watch Tower du 1er octobre 1931, qui situait au printemps 1918 l'apparition du Seigneur Jésus au temple en qualité de représentant de Jéhovah.[48] Ce que la brochure ajoute en 1940 n'est pas la date elle-même mais sa fonction : elle sert désormais à valider rétrospectivement la légitimité de l'organisation auprès d'un lectorat extérieur, dans un opuscule de vulgarisation destiné au colportage et non dans un périodique réservé aux consacrés.
Le renversement s'achève avec le traitement de la répression. Le « travail d'Élie » est dit avoir été supprimé par l'action des religieux ennemis, de nombreux témoins emprisonnés et beaucoup d'autres restreints dans leur liberté d'action au printemps 1918.[49] Les faits ainsi évoqués sont précis et lourds : des mandats sont délivrés le 7 mai 1918 contre huit responsables de la Société, dont Rutherford, William Van Amburgh, Macmillan, Clayton Woodworth, Robison et George Fisher, pour avoir provoqué l'insubordination dans les forces armées des États-Unis ; le verdict de culpabilité tombe le 20 juin 1918 et les condamnés, écopant de peines de dix à vingt ans, sont incarcérés au pénitencier fédéral d'Atlanta.[50] Les prévenus sont libérés le 26 mars 1919 et l'abandon des charges est annoncé en mai 1920.[51] Aucune de ces circonstances judiciaires n'apparaît ici : la décapitation pénale de la direction et la paralysie de l'appareil éditorial sont exclusivement présentées comme l'épreuve de feu du fondeur annoncée par Malachie 3:2-3 pour purifier les fils de Lévi.[52] La défaite juridique n'est pas expliquée, elle est convertie en preuve : c'est parce que le jugement a eu lieu qu'on sait que le Seigneur était venu.
Le jugement comme instrument de discipline interne
Le même dispositif chronologique produit ses effets à l'intérieur du mouvement. Le jugement commençant par la maison de Dieu selon 1 Pierre 4:17 est décrit comme une épreuve de feu séparant les approuvés des réprouvés parmi les membres de la classe du temple, identifiés aux fils de Lévi engendrés de l'esprit.[53] La nouveauté n'est pas le tri lui-même, que les livraisons de novembre 1940 de La Tour de Garde avaient longuement exposé sous la forme de la séparation entre « serviteur fidèle et avisé » et « méchant serviteur » — voir La Tour de Garde du 15 novembre 1940 —, mais son exportation vers un public de non-membres : la brochure expose à des lecteurs extérieurs l'existence d'une procédure de tri permanente dont le mouvement est l'objet.
C'est dans ce cadre qu'il faut lire la mention de faux frères qui se retournèrent contre ceux qui servaient Dieu, appuyée sur Matthieu 24:9-10 et Matthieu 24:12.[54] L'expression renvoie à des événements documentés : en juillet 1917, Rutherford avait écarté sur un argument de procédure quatre des sept administrateurs de la Société — Isaac F. Hoskins, Robert H. Hirsh, Alfred I. Ritchie et James Dennis Wright — qui l'accusaient publiquement d'usurper les pouvoirs du conseil, pour les remplacer par des partisans.[55] Au milieu de 1919, environ un étudiant de la Bible de l'ère Russell sur sept avait cessé toute association avec la Société.[56] Vingt-deux ans après, ces défections ne sont plus présentées comme le produit d'un conflit de gouvernance mais comme la manifestation attendue de la trahison prophétisée. L'opération est décisive : un désaccord institutionnel susceptible d'être discuté devient une déviance déjà jugée par une instance céleste, la sanction cessant d'être administrative pour devenir eschatologique. La sociologie des religions décrit ce type de dispositif comme un mécanisme de maintien des frontières, imposant un coût social élevé à la déviance dans les organisations religieuses à forte exigence et accroissant la tension avec l'environnement.[57] La rédaction de cette brochure est contemporaine du conflit qui oppose Rutherford à son conseiller juridique Olin Moyle, démissionnaire en juillet 1939 après avoir adressé à la direction une lettre critique sur le fonctionnement du Béthel, puis plaideur contre la Société — une illustration, l'année même, du fait que la catégorie du « faux frère » restait opératoire.[58]
Le colportage mis en scène et le monopole de l'interprétation
L'exposé doctrinal est encadré par un récit qui met en scène le canal de diffusion de la brochure elle-même : un couple assis au bord d'une rivière retrouve dans son sac deux numéros de The Watchtower obtenus auprès d'un colporteur, et c'est la lecture à voix haute de ces périodiques qui constitue toute la matière du texte.[59] Le dispositif n'est pas ornemental : il fournit au lecteur réel, qui vient lui aussi de recevoir un imprimé d'un colporteur, un modèle de conduite à imiter. Le colportage occupe alors une place centrale dans le fonctionnement du mouvement, Rutherford ayant relancé cette activité et introduit dès 1920 l'obligation pour chaque membre de remettre des rapports hebdomadaires de prédication.[60]
Le récit se referme en explicitant sa propre finalité : rentrés chez eux, les deux personnages sont désormais résolus à en apprendre davantage, leur Bible est utilisée et ils disposent d'ouvrages publiés par la Watch Tower qui leur permettent de la comprendre.[61] La formulation pose une dépendance : le texte biblique n'est pas dit suffisant, il requiert un appareil interprétatif produit par une institution déterminée. L'argumentation de la brochure elle-même le démontre en acte, puisque l'identification de 1918 comme venue au temple ne peut se déduire d'aucun verset mais résulte d'une construction typologique élaborée à Brooklyn. Le sociologue Andrew Holden observe que les déclarations transmises par les publications de la Watch Tower acquièrent un poids presque égal à celui de la Bible, et que la loyauté envers Jéhovah y devient indissociable de la loyauté envers le mouvement.[62] James Beckford qualifiait pour sa part de « totalisante » la structure organisationnelle du mouvement, caractérisée par une direction autoritaire, des objectifs étroits et un contrôle des sollicitations concurrentes exercées sur le temps des membres.[63] La brochure articule ainsi une méthode d'expansion matérielle — le porte-à-porte et la remise de périodiques — à une revendication de monopole herméneutique qui la justifie : si la Bible ne se comprend qu'avec la littérature de la Société, la diffusion de cette littérature devient l'acte religieux par excellence.
Contenu
Comment le Messie vient
La question de la venue du Messie est abordée à travers une mise en scène narrative : un couple, assis au bord d'une rivière par une journée ensoleillée, retrouve dans son sac deux numéros de The Watchtower récupérés auprès d'un colporteur. L'épouse rappelle que son père évoquait souvent la venue du Christ et de son royaume comme source de satisfaction universelle. C'est dans ce cadre fictif que le mari lit à haute voix les deux articles principaux de la brochure.[64]
L'argumentation scripturaire commence par l'identification du terme « Messie » comme équivalent de « Christ », selon la traduction de la Septante[65]. La prophétie de Daniel est citée pour établir la chronologie de la venue du Messie-Prince : « Depuis la promulgation de l'ordre de restaurer et de rebâtir Jérusalem jusqu'au Messie le Prince, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines » (Daniel 9:25-26). L'identification de Jésus comme Messie est ensuite établie par plusieurs témoignages évangéliques, dont celui de la femme samaritaine (Jean 4:25-26) et de Simon Pierre lors de la Pentecôte, dont le discours des Actes des Apôtres est cité longuement (Actes 2:29-36).[66]
La nature du retour du Christ constitue le cœur doctrinal du développement. La thèse défendue est que Jésus n'est pas revenu et ne reviendra pas dans un corps humain visible. En s'appuyant sur Jean 14:19 — « le monde ne me verra plus » — ainsi que sur 1 Pierre 3:18, la résurrection de Jésus est présentée comme une résurrection spirituelle, non charnelle : mort en tant qu'être humain, il est ressuscité en tant qu'esprit, « un esprit vivifiant » (1 Corinthiens 15:45 ; 1 Pierre 3:18). Son corps de gloire actuel est décrit comme impossible à percevoir par des yeux humains, car il est « l'éclat de la gloire de Dieu » (Hébreux 1:2-3 ; 1 Timothée 6:15-16). Seuls ceux qui participeront à la résurrection spirituelle pourront le voir tel qu'il est, conformément à 1 Jean 3:2.[67]
Après sa résurrection, Jésus est présenté comme exalté à la droite du Père, toutes puissances célestes lui étant soumises (Philippiens 2:9-11 ; Apocalypse 3:21 ; 1 Pierre 3:22). Paul est cité : « Maintenant le Seigneur est cet Esprit » (2 Corinthiens 3:17). Le parallèle avec Satan est développé : de même que le Diable est un esprit invisible qui domine le monde depuis des siècles sans être perçu par les yeux humains (2 Corinthiens 4:4 ; Galates 1:4), le Christ exercera sa domination de manière invisible sur le nouveau monde après avoir chassé Satan.[68]
Un développement philologique soutient cette lecture : le mot grec parousia, traduit en français par « venue » dans de nombreuses Bibles, signifie en réalité « présence » et désigne une présence invisible. Cette interprétation est illustrée par une série de textes néotestamentaires qui emploient ce terme : Matthieu 24:3, Matthieu 24:37-39, 1 Corinthiens 15:22-23, 1 Thessaloniciens 2:19, 1 Thessaloniciens 3:13, 1 Thessaloniciens 4:15-16, 1 Thessaloniciens 5:23, 2 Thessaloniciens 2:1, Jacques 5:7-8 et 2 Pierre 3:3-4. Paul lui-même emploie parousia pour désigner sa propre présence physique par opposition à son absence (Philippiens 2:12), ce qui confirmerait le sens concret et non eschatologique du terme.[69]
La discrétion du retour du Christ est rapprochée de son ascension : comme lors de celle-ci seul un petit nombre de personnes fut témoin du départ, de même seul un petit nombre discerne sa présence au retour. Sa venue est comparée à celle d'un voleur dans la nuit (1 Thessaloniciens 5:2 ; 2 Pierre 3:10 ; Apocalypse 16:15), imperceptible à ceux qui ne veillent pas.[70]
La métaphore de l'éclair (Matthieu 24:26-27 ; Luc 17:24) est réinterprétée : elle ne signifie pas que le Christ apparaît de manière spectaculaire d'est en ouest, mais que, comme l'éclair qui illumine plusieurs points du ciel, sa présence est discernée simultanément par des personnes dispersées qui le cherchent. Toute lumière sur le dessein divin provient de Jéhovah et est communiquée à son « reste » oint par l'intermédiaire du Christ, chef de son organisation.[71]
La venue du Christ au temple — référence à Malachie 3:1-3 et 1 Pierre 4:17 — est déclarée déjà accomplie, et le jugement de la « maison de Dieu » composée des « oints » fidèles ainsi que de la « religion organisée » de la chrétienté, décrite comme faisant partie de l'organisation du Diable, est présenté comme en cours. Ce jugement précède de peu la grande détresse culminant à Har-maguédôn, qui détruira l'organisation de Satan.[72]
Quant à la bataille d'Harmaguédon elle-même, la question de la présence corporelle de Jésus sur terre à ce moment est délibérément laissée ouverte : il pourrait diriger les combats depuis le ciel comme depuis la terre, car « le Christ Jésus, avec son pouvoir illimité, peut diriger son armée angélique fidèle quels que soient les distances ». Le résultat de cette bataille sera que toute la création reconnaîtra que Jéhovah est Dieu et Jésus est Roi des rois.[73]
Le désir de toutes les nations vient
Le second article de la brochure s'ouvre sur une citation du prophète Aggée (Aggée 2:7) : « J'ébranlerai toutes les nations et le désir de toutes les nations viendra, et je remplirai cette maison de gloire ». Ces paroles prononcées il y a environ 2 500 ans sont présentées comme trouvant leur accomplissement au XXe siècle : l'ébranlement des nations a commencé en 1914, et le « désir de toutes les nations » est venu au temple réel, présenté comme la « maison de prière pour toutes les nations ».[74]
Le Christ Jésus est identifié comme « le plaisir de toutes les nations », représentant de Dieu et « Semence » de la promesse faite à Abraham : « en ta semence seront bénies toutes les nations de la terre » (Genèse 22:18). L'aveuglement des peuples de bonne volonté, qui ne parviennent pas encore à discerner le Messie, est attribué à l'influence de Satan et de ses démons.[75]
L'ébranlement politique et financier croissant du monde est présenté comme la démonstration que Jéhovah ne permettra pas aux nations de rétablir elles-mêmes la paix (1 Thessaloniciens 5:3). Seuls ceux qui se trouvent dans le « lieu secret du Très-Haut », sous la protection du Gouvernement théocratique de Jéhovah par le Christ, échapperont à la destruction finale. Tout ce qui relève de l'organisation de Satan doit s'effondrer, conformément à Hébreux 12:26-27. Le Christ est désigné comme étant désormais au temple pour le jugement de toutes les nations.[76]
Le développement se tourne ensuite vers l'histoire des temples de Jérusalem comme types prophétiques du temple réel. La destruction du temple d'Hérode en 70 de notre ère, lors du conflit final entre Juifs et Romains, est rappelée ; avant sa mort, Jésus en avait chassé les marchands et les changeurs en déclarant : « Ma maison sera appelée maison de prière, mais vous en avez fait une caverne de voleurs » (Matthieu 21:12-13).[77]
Le temple de Salomon est interprété comme la préfiguration du temple royal réel que devait édifier un « Plus grand que Salomon ». Les temples successifs de Zorobabel et d'Hérode remplirent la même fonction typologique. Jésus enseignait quotidiennement dans ce dernier temple malgré les tentatives du clergé de le faire périr (Luc 19:47-48). La nature prophétique de ce temple est confirmée par les paroles de Jésus rapportées en Jean 2:15-22, où il déclare qu'il rebâtira ce temple en trois jours — parole comprise par ses disciples après la résurrection comme désignant le corps du Christ, c'est-à-dire l'Église dont Jésus est le Chef.[78]
Jésus est présenté comme la Pierre angulaire ou Pierre du sommet du temple royal de Jéhovah. En s'adressant au clergé juif, il cite lui-même Matthieu 21:42-44 : la pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la tête de l'angle, et le Royaume de Dieu leur sera enlevé pour être donné à une nation qui en produira les fruits. Ce passage est corroboré par les paroles apostoliques adressées aux fidèles membres du « corps » du Christ (Éphésiens 2:18-22).[79]
La construction du temple de Salomon, édifié dans le silence — « ni marteau, ni hache, ni aucun outil de fer ne fut entendu dans le temple pendant sa construction » (1 Rois 6:7) — est lue comme un type du temple royal de Dieu constitué de « pierres vivantes ». Ces pierres vivantes sont des créatures représentées par des pierres, dont la Pierre principale est le Christ Jésus. 1 Pierre 2:3-6 est cité pour établir que les membres fidèles constituent une « maison spirituelle » et un « saint sacerdoce », Jéhovah ayant posé dans Sion une pierre d'angle choisie et précieuse — le Christ Jésus en tant que Roi oint. Ces pierres vivantes, sélectionnées et préparées depuis le choix des disciples par Jésus jusqu'à sa venue pour les rassembler, constituent la classe du temple.[80]
La venue du Seigneur au temple en 1918
Le Christ étant venu offrir sa vie trois ans et demi après son onction en 29, et Salomon ayant commencé le temple la quatrième année de son règne, une équivalence chronologique est établie : la venue du Roi Christ Jésus au temple de Jéhovah devait se situer trois ans et demi après le début de son règne en 1914, soit au printemps 1918. Cette date est présentée comme corroborée par les événements qui eurent effectivement lieu cette année-là.[81]
La venue au temple est précédée d'un travail préparatoire désigné comme le « travail d'Élie », accompli par les fidèles serviteurs de Jéhovah. Ce travail, foreshadowed par le prophète Élie, consistait à restaurer les vérités fondamentales longtemps cachées par la religion satanique. La publication de la Tour de Garde à partir de juillet 1879 est identifiée comme le début de ce travail préparatoire : pendant quarante ans, avant 1918, les membres fidèles du peuple de Dieu quittèrent l'organisation de Satan — en particulier la « religion organisée » — et se consacrèrent entièrement à Dieu. Malachie 3:1 est cité comme fondement de cette interprétation.[82]
La venue du Seigneur au temple a pour objet l'exercice du jugement avant la bataille d'Harmaguédon. Ce jugement, qui commence à la maison de Dieu (1 Pierre 4:17), est décrit comme une épreuve de feu destinée à séparer les approuvés des réprouvés parmi les membres de la classe du temple. Malachie 3:2-3 est cité pour décrire ce jugement : le Seigneur vient comme un feu de fondeur qui purifie les fils de Lévi. Les Lévites sont interprétés comme la figure de tous ceux qui sont engendrés de l'esprit de Dieu et appelés au sacerdoce royal sous le Grand Prêtre Christ Jésus.[83]
Les événements du printemps 1918 sont présentés comme la confirmation exacte de cette prophétie. À cette époque, les témoins de Jéhovah consacrés subirent une épreuve ardente : le « travail d'Élie » fut supprimé par l'action des religieux ennemis, de nombreux témoins du Seigneur furent emprisonnés, et beaucoup d'autres virent leur liberté d'action restreinte. De faux frères se retournèrent contre ceux qui servaient Dieu, et le peuple de Dieu fut haï de toutes les nations à cause de sa fidélité au Seigneur, conformément à Matthieu 24:9-10 et Matthieu 24:12.[84]
L'ensemble de ces événements, depuis 1918, est présenté comme la preuve que le Seigneur est bien venu au temple de Jéhovah pour le jugement au printemps 1918, et que le « désir de toutes les nations » est venu au temple à cette date. Désormais, le jugement des nations est en cours, et les personnes de bonne volonté de toutes les nations manifestent leur accord avec la royauté du Christ Jésus en choisissant son camp (Matthieu 25:31-40).[85]
La brochure se conclut en revenant à la trame narrative du jeune couple. Rentrés chez eux ce soir-là, ils sont présentés comme « pleinement déterminés à en apprendre davantage sur le Messie et son royaume », parce qu'ils souhaitent vivre éternellement et jouir des bienfaits d'un gouvernement juste. Leur Bible est désormais utilisée et ils possèdent des ouvrages publiés par la Watch Tower qui leur permettent de la comprendre.[86]
La Théocratie — « la Théocratie, c'est-à-dire le gouvernement du monde sous l'administration du Dieu Tout-Puissant par le Christ Jésus, Roi et Exécuteur Suprême » — est présentée comme le gouvernement de justice qui résoudra tous les problèmes complexes et mettra fin à toutes les souffrances. Dans cette heure de grande détresse, les personnes sincères et honnêtes sont invitées à choisir la voie du salut offerte par la Théocratie, Dieu ayant pourvu à ce que les hommes puissent dès à présent choisir la voie de la vie.[87]
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Illustrations du numéro
Références
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