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La Tour de Garde de décembre 1879

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde de décembre 1879
Revue La Tour de Garde
Date 1879
Auteur(s) John H. Paton, William I. Mann
Année 1879
Langue Anglais
Pays États-Unis

L'identification de l'Antéchrist à la papauté occupe les premières pages, sous forme de dialogue entre deux interlocuteurs qui examinent 2 Thessaloniciens 2:1-12 et Apocalypse 12. L'« homme du péché » n'est pas un individu à venir mais l'union de l'Église et de l'Empire romain, dont la destruction s'opère lentement par la diffusion de la Bible. Plusieurs dates encadrent cette lecture : 538 et 1798 pour les 1 260 ans, 1870 pour l'abolition de l'Inquisition romaine.

Le reste du numéro tourne autour de la restauration à venir et de la place des croyants vivants. Sion est comprise de deux façons, terrestre et céleste, et les deux doivent être relevées pendant les trente-sept ans ouverts en 1878 et s'achevant en 1914. La parabole des invités aux noces sert à expliquer pourquoi les chrétiens vivants sont appelés des invités et non l'épouse : ils sont examinés et triés avant d'être changés. Une difficulté avouée accompagne cette discussion — l'auteur demande aux lecteurs de lui apporter d'autres éclaircissements — et une allusion est faite à l'épreuve traversée par beaucoup pendant l'année écoulée.

Trois articles s'écartent de la prophétie. Joseph est présenté comme une allégorie de la vie du Christ, du puits jusqu'à sa charge auprès de Pharaon. Le jugement de l'Église est situé dans le présent et non après la fin de l'ère évangélique. Une lecture biblique en sept points rassemble les textes sur la Seigneurie du Christ, de son autorité sur les anges jusqu'à la rançon donnée pour tous. Enfin, une question de lecteur sur Apocalypse 20:5 amène la réponse que la première phrase du verset manque dans trois des plus anciens manuscrits et doit être tenue pour une addition de copiste.

Analyse

Croyances

Lire la Bible par types, allégories et double sens

Avant d'exposer la moindre doctrine, le numéro explique comment il faut lire l'Ancien Testament. L'article sur Joseph distingue deux manières de lire un récit ancien : le type strict institué par la Loi, où chaque détail trouve son correspondant exact, et l'allégorie, où l'on cherche une ressemblance d'ensemble appuyée sur des principes généraux. L'exemple donné est celui des deux femmes d'Abraham, que Paul appelle lui-même une allégorie en Galates 4:24.[1] Cette précaution a un effet pratique : elle autorise à multiplier les rapprochements entre Joseph et Jésus sans avoir à justifier chaque détail du récit de la Genèse.

La même méthode permet de dire qu'un texte parle à la fois d'une chose terrestre et d'une chose céleste. L'article sur la construction de Sion généralise cette lecture : deux Adams, deux alliances, deux lois, deux temples, deux terres d'héritage, et donc deux Jérusalem.[2] La distinction entre une Jérusalem terrestre rétablie pour les Juifs et une Jérusalem céleste réservée à l'Église circulait depuis les années 1849-1851 dans l'adventisme de l'« âge à venir », où Joseph Marsh annonçait la restauration du peuple juif en Palestine pendant le millénium.[3] Les commentateurs du XIXe siècle identifiaient déjà l'épouse d'Apocalypse 19:7 à l'Église prise comme corps collectif, assimilée ailleurs à la cité sainte.[4]

De cette règle découlent deux conséquences. La venue du Christ cesse d'être un événement unique : elle devient une suite de manifestations étalées dans le temps, au point que les expressions « première venue » et « seconde venue » sont déclarées non bibliques et conservées seulement par commodité.[5] Le même raisonnement sur le temps des prophéties avait déjà servi, en août 1879, à soutenir que la septième trompette couvre une période entière et non un son momentané.[6] Ici, l'argument est appuyé sur un principe nommé « principe de perspective » : plusieurs arbres vus de loin semblent proches alors qu'ils sont séparés de plusieurs lieues, et le prophète voit de la même manière.[7] L'autre conséquence porte sur les paraboles du royaume : dès qu'un homme meurt, il sort de la parabole, donc le tri final ne concerne que la génération encore vivante.[8]

La papauté identifiée à l'Antéchrist par les dates

L'Antéchrist n'est pas un homme à venir mais une institution déjà en place. Les identifications courantes à l'époque — Napoléon, ses successeurs, le prince Jérôme Bonaparte, le pape régnant pris comme individu — sont toutes écartées.[9] Cette position reprend celle de Luther, qui voyait dans la papauté comme institution l'« homme du péché », et Russell revendiquera cette filiation.[10] Elle était largement partagée dans le milieu adventiste : Jonas Wendell identifiait la onzième corne de Daniel 7 à la papauté et les sept têtes du dragon aux sept formes du gouvernement romain.[11] L'énumération des sept formes du gouvernement romain remonte à Osiander en 1511.[12]

La preuve avancée est l'usage par les papes de titres réservés au Christ. Léon XIII, monté sur le trône pontifical le 3 mars 1878, est accusé de s'être fait écrire sur une sculpture les mots latins « Leo de tribu Juda », d'après le Pittsburgh Dispatch du 14 juin 1879.[13] Ni les encycliques ni la presse catholique contemporaine n'attestent cet épisode : l'allégation reste celle de la revue.[14]

Les dates fournissent l'ossature. Les 1 260 ans de domination papale sont comptés de 538 à 1798, calcul qui était le lieu commun de l'exégèse protestante : on part de 1798, année où le général Berthier emmène Pie VI prisonnier, et on remonte de 1 260 ans jusqu'à Justinien. L'exposé de référence est celui d'Edward Bishop Elliott, dont les Horae Apocalypticae connaissent cinq éditions entre 1844 et 1862.[15][16] L'identification des Vaudois à la femme réfugiée au désert d'Apocalypse 12:6 pendant ces mêmes 1 260 ans est elle aussi un lieu commun protestant : les Vaudois y sont présentés comme ayant gardé et recopié la Bible.[17] De même pour la date de 1526, retenue comme le début de l'affaiblissement de la papauté par la diffusion de la Bible : le Nouveau Testament anglais de Tyndale est imprimé à Worms au début de 1526, un millier d'exemplaires entrent clandestinement en Angleterre, et ils sont brûlés publiquement à St Paul's Cross en octobre de la même année.[18]

Un seul calcul n'a pas d'antécédent connu : le millénium que la papauté se serait attribué de 792 à 1792, suivi d'une « petite saison » après 1798.[19] La littérature historiciste standard retient 538-1798 pour la suprématie papale et ne produit pas ce millénaire de 792 à 1792.[20] Dans le même mouvement, Michel est appliqué à la papauté : son nom signifiant « Qui comme Dieu », il correspondrait à l'homme du péché qui se fait passer pour Dieu.[21]

Le rapport entre un pouvoir invisible et un pouvoir visible fournit le modèle de cette domination. L'Empire romain, bête à sept têtes, est appelé « le Diable et Satan » en Apocalypse 12:9, de sorte qu'un royaume invisible agit par un État visible.[22] Dans l'exégèse historiciste, le dragon désignait Rome païenne parce qu'il persécute l'enfant.[23] L'objection sur le siège de l'homme du péché — comment s'asseoir dans un temple détruit depuis des siècles ? — est écartée en faisant du temple une demeure spirituelle depuis la mort de Jésus, moment où la gloire quitte l'édifice de pierre.[24] Cette croyance que l'Église est le temple en construction depuis le Christ figure dans le credo des premiers Étudiants de la Bible, appuyée sur 1 Corinthiens 3:16-17 et Éphésiens 2:20-22.[25]

1878-1914 : le calendrier et la présence invisible

La destruction de la papauté n'est pas annoncée comme un coup d'éclat. 2 Thessaloniciens 2:8 est retraduit : le Seigneur rend l'Antéchrist sans pouvoir « par la manifestation de sa présence ».[26] La ruine se fait donc par étapes, à mesure que la présence invisible se fait sentir. Cette lecture de parousia comme « présence » vient de Benjamin Keith, qui l'a trouvée dans l'Emphatic Diaglott de Benjamin Wilson ; Barbour l'a diffusée dans le Herald of the Morning d'octobre 1875.[27] Le pasteur anglais Robert Govett soutenait déjà avant eux que le mot désignait une présence et non une arrivée.[28] Raymond Franz a souligné qu'une présence invisible ne peut être ni prouvée ni réfutée, ce qui a permis de garder une date en changeant ce qu'on en attendait.[29]

L'intronisation du Christ est ici datée du printemps 1878 et justifiée par un parallèle : comme Jésus entra à Jérusalem sur un ânon en accomplissement de « voici, ton Roi vient », il est entré en fonction de roi à ce moment-là.[30] Ce qui est ajouté, c'est la liste des pouvoirs attachés à cette royauté : restaurer la Jérusalem des Juifs et bâtir la Jérusalem spirituelle, les deux dans le même temps.[31]

Les trente-sept ans de 1878 à 1914 sont identifiés au jour de la colère et à la seconde moitié de la septième trompette.[32] La date de 1914 vient de Barbour, qui l'avait annoncée dans le Herald of the Morning de septembre 1875 comme terme des 2 520 ans commencés avec la fin du règne de Sédécias en 606 avant notre ère.[33] Chez Barbour, la septième trompette sonne depuis août 1840, date du grand mouvement adventiste.[34] Ce qui est propre à ce numéro, c'est le contenu placé dans cet intervalle : la restauration de Jérusalem, la récompense de toute l'Église — prophètes, saints, petits et grands — et la construction de la Sion céleste, toutes rattachées à Apocalypse 11:18.[35] En août 1879, la septième trompette couvrait déjà le jour de la colère, les sept coupes et la résurrection des saints.[36]

La rançon : une vie humaine pour une vie humaine

La seigneurie du Christ est exposée par degrés, du plus bas au plus haut. Le point de départ est l'étymologie du mot anglais pour « seigneur » : lord vient du vieil anglais hlaford, contraction de hlafweard, littéralement « gardien du pain », de hlaf « pain » et weard « gardien ».[37][38] De là vient l'image du Christ distributeur de pain, qui commande aussi le parallèle entre Joseph nourrissant l'Égypte et Jésus donnant la vie.[39] Russell employait cette image du pain de vie pour décrire son propre ministère dans sa lettre à Barbour du 3 mai 1879.[40]

Vient ensuite l'autorité sur les anges, posée comme supérieure à celle de Moïse : Moïse recevait la Loi par l'intermédiaire des anges, le Christ les commande.[41] La croyance que la Loi fut donnée par le ministère des anges, affirmée en Actes 7:53 et Galates 3:19, reposait surtout sur la version grecque de Deutéronome 33:2 et sur les milliers d'anges du Sinaï de Psaumes 68:17.[42]

Le sommet de la démonstration est la rançon comprise comme un prix exactement équivalent : une vie humaine pour une vie humaine.[43] C'est pourquoi l'incarnation est nécessaire : le Christ a pris la nature de la descendance d'Abraham et non celle des anges (Hébreux 2:16), parce que seule une vie de même nature peut remplacer celle qu'Adam a perdue. Cette conception vient de George Stetson, qui expliquait en 1872 qu'Adam avait perdu la « vie-sang » et que Jésus devait sacrifier la même vie-sang, sans la reprendre à sa résurrection, faute de quoi le prix serait annulé.[44] Russell dit l'avoir comprise ainsi dès 1872 en lisant George Storrs.[45] Schulz et de Vienne soulignent qu'une telle rançon n'a rien à voir avec la doctrine d'Anselme de Cantorbéry, laquelle suppose la Trinité et un prix supérieur à la valeur du genre humain.[46] Nelson Barbour avait justement reproché à Russell de reprendre « la doctrine papale de la substitution ».[47]

Le dernier degré est l'immortalité, présentée comme un don que le Christ seul accorde. L'argument tient au contraste de 1 Corinthiens 15:45 : le premier Adam est une « âme vivante », le dernier un « esprit vivifiant ».[48] Cette conclusion s'accorde avec la rançon : si l'âme était immortelle par nature, Adam n'aurait rien perdu qu'un prix puisse racheter. La doctrine de l'immortalité conditionnelle vient de Henry Grew, dont un tract convainquit Storrs en 1837 ; Storrs en devint le principal défenseur aux États-Unis, ses Six Sermons atteignant environ deux cent mille exemplaires en 1880.[49][50] Russell a reconnu en 1894 sa dette envers Storrs et Stetson pour avoir désappris bien des erreurs anciennes.[51]

Ce que la rançon garantit : restitution et place des Juifs

Les résurrections racontées dans la Bible — Tabitha, Eutychus, les miracles d'Élie et d'Élisée — sont lues comme des avant-goûts et des garanties du rétablissement général à venir.[52] Ce rétablissement garantit à chacun un procès, non le salut de chacun : Crompton résume la position de Russell en disant que la mort de Jésus ne garantit pas la vie éternelle à tous, mais une seconde occasion, dans des conditions parfaites, de prouver son obéissance.[53]

Les Juifs rétablis en Palestine sont déclarés hommes naturels : n'étant pas nés de nouveau, ils ne peuvent ni voir ni hériter le royaume céleste, selon Jean 3:3 et 1 Corinthiens 15:50.[54] La restauration littérale d'Israël pendant le millénium avait été rejetée par William Miller, ce qui le séparait des prémillénaristes littéralistes.[55] Joseph Marsh l'a réintroduite dans l'adventisme, et Storrs l'a adoptée.[56] L'opposition entre les deux positions était vive : Storrs expliquait en 1843 que les millénaristes attendaient le retour des Juifs comme nation pour mille ans, tandis que les adventistes n'attendaient que la résurrection des Juifs pieux de tous les temps.[57] Des prédicateurs furent exclus de congrégations adventistes pour avoir prêché cette restauration.[58] L'article sur Joseph complète la doctrine par une scène : au jour de la restitution, les Juifs regarderont celui qu'ils ont transpercé, se lamenteront et seront nourris par lui.[59]

Sous l'Évangile, en revanche, le privilège juif n'existe plus : Juif et Grec sont également appelés, et la vision de Pierre sur les animaux impurs sert à le prouver.[60] Le même Christ est ainsi donneur de pain pour les uns et pour les autres sans distinction.

Le tri de l'Église : justice reçue, jugement en cours, position révocable

La position du croyant repose sur une justice qui lui est donnée. Le poème « Une belle robe » écarte les titres, le génie et la renommée : seul compte le fait de compter toutes choses comme de la boue et de se confier au nom de Jésus.[61] La robe est nommée « robe de Justice du Christ », vocabulaire protestant courant.[62]

Cette justice reçue n'empêche pas un examen en cours. 1 Pierre 4:17 sert à poser un jugement déjà commencé pour l'Église, distinct du jugement futur du monde, et l'expression employée est celle du « jugement d'enquête » en session.[63] Ce vocabulaire est emprunté : le jugement d'enquête est la doctrine adventiste née au lendemain de la Grande Déception, et 1 Pierre 4:17 figure parmi ses textes d'appui, avec Daniel 7:9-10 et Apocalypse 14:6-7.[64][65] Chryssides rappelle que les adventistes, après 1844, conclurent qu'un événement spirituel invisible s'était produit et serait suivi d'un jugement d'enquête déterminant quels noms figureraient au livre de vie.[66] Ici, ce jugement ne porte pas sur les morts mais sur le chrétien vivant, qui est à la fois accusé et témoin de son propre procès.[67]

L'épouse de l'Agneau est l'Église entière, morts et vivants, et le mariage est un processus graduel de résurrection et de glorification.[68] Entrer aux noces n'est donc pas la glorification : c'est une position d'attente, que le vêtement manquant peut faire perdre.[69] Le vêtement avait été identifié au caractère chrétien, et non à une théologie exacte, dans les numéros d'octobre et de novembre 1879.[70][71] Ce point était l'objet d'une querelle avec Barbour, qui soutenait que le vêtement de noces était une théologie pure ; Paton lui répondra que la conséquence morale d'une telle doctrine est d'inviter les auditeurs à cesser de chercher à être bons pour se consacrer à l'étude du plan.[72]

L'échec de l'enlèvement attendu au printemps 1878 est présent, mais sans être nommé : il est appelé « un étrange test durant l'année passée », connu de tous.[73] Barbour enseignait avec assurance que l'Église monterait au ciel en avril 1878, à la Pâque ; Russell, lui, ne s'était pas prononcé.[74] Après l'échec, la congrégation d'Allegheny se réunit et conclut que la chronologie restait solide comme toujours.[75] Le numéro ne revient pas sur la date : il requalifie l'échec en tri voulu par le Seigneur, qui se poursuit, et il interdit de juger ses frères, le Seigneur seul décidant qui possède le vêtement.[76] Le départ des uns devient ainsi la preuve que les autres sont restés dans la lumière. Penton observe qu'après chaque date manquée, les dirigeants ont soutenu que la mauvaise chose s'était produite au bon moment, et que la correction était présentée comme une « lumière nouvelle ».[77]

Le tri ne produit pas deux sorts tranchés mais des rangs. Certains occupent une place avec le Christ dans son trône, d'autres servent devant le trône, mais tous appartiennent à la cité céleste.[78] Russell tenait la « grande compagnie » pour ceux qui, appelés comme le petit troupeau, ont manqué de zèle : ils reçoivent les palmes de la victoire mais perdent la cohéritière de gloire, et leur condition ressemble à celle des anges.[79] L'épreuve présente prépare ceux qui serviront : la méditation signée W. I. M. décrit le battage, le vannage, la mouture et la cuisson comme autant d'étapes appliquées à la génération vivante.[80]

Garder la doctrine : le devoir de contredire l'erreur

Combattre l'erreur doctrinale est présenté comme une obligation, non comme un choix. L'image retenue est celle de la sentinelle postée sur la tour de garde, comptable du sang du peuple qu'elle n'a pas averti.[81] Hyménée et Philète servent d'exemple, cités d'après 2 Timothée 2:16-18 pour avoir dit que la résurrection était déjà passée. Les commentateurs voient dans leur faute la négation de la résurrection future du corps au profit d'un éveil spirituel du péché à la connaissance de Dieu, sur une lecture fautive de Romains 6:1-11.[82]

Deux doctrines sont nommées comme intangibles : l'Expiation et la Résurrection.[83] Le choix de ces deux-là tient à un conflit précis. En août 1878, Barbour avait déclaré dans le Herald of the Morning que la substitution n'était pas biblique, comparant l'idée au fait d'embrocher une mouche sur une épingle pour solder la faute d'un enfant.[84] Paton rédigea, à la demande de Russell, l'article de réfutation paru en décembre 1878.[85] Russell écrivit à Barbour le 3 mai 1879 que les divergences étaient trop fondamentales pour que la relation se poursuive, puis retira son nom de la revue par lettre du 22 mai.[86] Ce qui est ajouté ici, c'est la justification du durcissement : le danger vient de l'intérieur, de l'envie de trouver des choses nouvelles et frappantes qui ébranlent les premiers principes.[87]


Organisation et histoire

Plusieurs plumes, un réseau de correspondants

Cinq articles du numéro portent les initiales « J. H. P. » : le parallèle entre Joseph et le Christ, les invités aux noces, l'opposition, le « désir de toutes les nations » et la seigneurie du Christ.[88] Il s'agit de John Henry Paton, prédicateur d'Almont dans le Michigan, né à Galston en Écosse le 7 avril 1843, qui avait collaboré à l'Herald of the Morning de Nelson Barbour comme éditeur adjoint de 1875 à 1879.[89] Schulz et de Vienne jugent que Paton était alors la principale voix doctrinale du périodique et qu'il en écrivait la plus grande part des articles.[90] Au même moment, à l'automne 1879, Albert D. Jones pressait Paton de mettre ses conférences par écrit et s'engageait à en payer l'impression : Paton quitta la route cinq jours par semaine et rédigea The Day Dawn en sept semaines environ.[91]

Une seconde signature apparaît dans le numéro : la méditation sur la moisson porte les initiales « W. I. M. », celles de William I. Mann, d'Allegheny, l'un des quatre collaborateurs réguliers annoncés en première page depuis le lancement.[92][93] Mann avait d'ailleurs participé, avec la congrégation d'Allegheny, au réexamen des calculs après l'échec du printemps 1878.[94]

Cette méditation de Mann cite 1 Corinthiens 10:16-17 dans la traduction de l'Emphatic Diaglott.[95] Ce Nouveau Testament anglais avait été publié en 1864 par Benjamin Wilson, un ancien disciple du Christ passé aux adventistes de l'âge à venir, qui éditait depuis 1855 des périodiques dans ce milieu ; Blandre en fait le livre de référence de Russell.[96] C'est dans cette même traduction que Benjamin W. Keith, autre collaborateur crédité du périodique, avait lu le mot grec rendu par « présence » là où la version du roi Jacques donnait « avènement ».[97] La revue puise donc ses outils de lecture dans le réseau des adventistes de l'âge à venir, en dehors des Églises établies.

Enfin, une note de bas de page indique qu'une version révisée de l'article sur l'Antéchrist a paru en décembre 1881.[98] Un texte publié peut donc être repris et corrigé. Cette souplesse se retrouve dans la clause imprimée en première page du périodique, selon laquelle le rédacteur n'est responsable ni de tous les sentiments exprimés par ses correspondants ni de chaque phrase des articles repris d'autres périodiques.[99]

Le guetteur et le droit de combattre les autres prédicateurs

L'article sur l'opposition fonde la mission du périodique sur une image précise : Dieu a établi des sentinelles sur la tour de garde, responsables devant le peuple de l'avertir du danger, et si elles manquent à ce devoir le sang du peuple est réclamé de leur main.[100] La formule vient d'Ézéchiel 33:6. Le titre de la revue cesse ainsi d'être une simple enseigne pour devenir une charge : celui qui publie répond devant Dieu de ce qu'il n'a pas dit.

De ce devoir découle une politique affichée. Garder le troupeau ne consiste pas seulement à le nourrir, mais à le défendre contre l'entrée de l'erreur, et quand l'enseignement l'exige la revue s'opposera aux doctrines d'autrui.[101] Deux doctrines sont nommées comme intangibles : l'Expiation et la Résurrection.[102] Ce choix se comprend par un conflit daté. En août 1878, dans l'Herald of the Morning, Barbour avait déclaré la substitution non biblique, comparant l'idée que la mort du Christ paie la dette d'Adam au fait d'épingler une mouche au mur pour pardonner la faute d'un enfant.[103] Russell avait alors demandé à Paton de rédiger l'article de décembre 1878 réaffirmant la foi dans le sang du Christ.[104] Paton, l'homme qui avait écrit cette réfutation, est le signataire de l'article qui fait maintenant de l'Expiation un point hors discussion.

La mise en garde qui suit ne vise pas un adversaire extérieur : le danger est de vouloir trouver des choses nouvelles et frappantes au point d'ébranler la foi dans ses premiers principes.[105] Paton avait employé des mots proches pour qualifier la rupture de Barbour, qu'il avait attribuée à un désir malsain de nouveauté.[106] Le sociologue Bryan Wilson a décrit ce mécanisme : un groupe qui prétend détenir seul l'interprétation juste doit fixer un noyau d'enseignements qu'on ne discute plus, sous peine de ne plus savoir où passe sa frontière.[107] Dans la même revue, le numéro d'octobre 1879 avait pourtant posé le principe qu'on n'exclurait personne pour une différence d'opinion sur l'Expiation, la Résurrection ou la Restitution, en invoquant la séparation de Paul et de Barnabas.[108] Décembre 1879 ne parle plus de tolérance : il parle d'un devoir de combattre.

Le tri des adhérents après l'échec de 1878

La conclusion de l'article sur les invités aux noces évoque « un étrange test durant l'année passée est connu de tous », affirme que le tri se poursuit et interdit de se hâter de juger ses frères, le Seigneur seul décidant qui possède le vêtement de noces.[109] L'épreuve dont il est question est l'attente, portée par Barbour, d'un enlèvement de l'Église au ciel à la Pâque d'avril 1878, attente sur laquelle Russell ne s'était pas engagé.[110] Barbour avait reconnu le découragement de son groupe : ils avaient espéré être enlevés à sa rencontre, et jusqu'à l'automne ils cherchèrent à faire donner plus de lumière à leurs lampes.[111] Les discussions se poursuivirent de numéro en numéro dans l'Herald of the Morning du début de 1878 au milieu de 1879, et le tirage de ce périodique tomba de quinze mille à six mille exemplaires.[112][113]

Le tri est présenté comme l'œuvre du Seigneur, et non comme une perte. Un départ cesse d'être un échec de la revue pour devenir la preuve que la sélection annoncée est en cours. Paton avait d'ailleurs accusé Barbour, à propos de ce même vêtement de noces, de réduire le vêtement à une doctrine exacte et de détourner ainsi les auditeurs de l'effort moral.[114] En décembre 1879, le vêtement n'est plus défini du tout : qui le porte, le Seigneur seul le sait. L'interdiction de juger ses frères protège autant ceux qui restent que ceux qui sont partis.

La presse de Pittsburgh et les Vaudois comme appuis

L'article sur l'Antéchrist cite le Pittsburgh Dispatch du 14 juin 1879 pour établir que Léon XIII s'était fait appliquer le titre « Lion de la tribu de Juda ».[115] Le Dispatch, fondé par le colonel J. Heron Foster et paru pour la première fois le 9 février 1846, était le premier journal à un sou de l'ouest de la Pennsylvanie ; dès 1857 il était le premier quotidien de Pittsburgh avec quatorze mille exemplaires, loin devant le Chronicle.[116][117] La revue va donc chercher sa preuve dans le journal le plus lu de sa propre ville. Cette allégation sur Léon XIII ne se retrouve toutefois ni dans les encycliques du pape ni dans la presse catholique de l'époque : les publications de la Watch Tower en sont la seule source connue.[118][119]

Le même article cherche un second appui dans l'histoire. Le « reste de la semence de la femme » que le dragon poursuit est identifié aux Vaudois et aux groupes dissidents du même genre, présentés comme ayant su par la prophétie qu'une grande apostasie précéderait le jour du Seigneur.[120] Cette généalogie était un lieu commun de l'exégèse protestante du temps, qui voyait dans les Vaudois la femme réfugiée au désert pendant les 1 260 ans et les créditait d'avoir conservé et recopié la Bible dans leur langue.[121] Elle était alors d'actualité : James Aitken Wylie, auteur par ailleurs d'un ouvrage soutenant que la papauté est l'Antéchrist, publiait en 1880 à Londres une History of the Waldenses dont la préface signalait que des événements récents en Europe avaient remis ce peuple en vedette.[122] Un groupe formé depuis quelques mois seulement se donne ainsi treize siècles d'ancêtres persécutés.


Contenu

L'Antéchrist

Le numéro s'ouvre sur un long article dialogué consacré à l'identification de l'Antéchrist, prenant appui sur 2 Thessaloniciens 2:1-12. La discussion est mise en scène sous forme d'échange entre deux interlocuteurs désignés par les lettres A et B, procédé pédagogique caractéristique de la littérature des étudiants de la Bible à cette époque.[123]

L'interlocuteur A récuse d'emblée les interprétations littéralistes alors répandues, selon lesquelles Jérusalem serait rebâtie et un homme de chair s'y établirait comme un dieu dans un temple reconstruit. Il juge plus plausible, compte tenu de la tendance contemporaine au scepticisme et à l'athéisme, que le monde soit conduit vers l'irréligion plutôt que vers l'idolâtrie ; aussi tient-il pour improbable l'avènement d'un « homme du péché » individuel.[124] Diverses identifications populaires de l'époque sont mentionnées : Napoléon Bonaparte, ses successeurs au trône de France, le prince Jérôme Bonaparte, puis le pape régnant — autant d'hypothèses congédiées comme insuffisantes.[125]

La thèse développée identifie l'Antéchrist non à une personne physique mais à un système religieux : la papauté. Le raisonnement s'articule autour de l'image de l'union entre l'Église et le monde, comparée au mariage d'Adam et Ève : de même que les deux devinrent « une seule chair » et que Dieu « appela leur nom Adam », l'Église chrétienne, en s'unissant à l'empire romain, aurait formé une entité composite désignée comme l'« homme du péché ».[126] Cette Église-épouse, en prétendant siéger comme reine et régner sur les rois de la terre, est décrite comme ayant accompli la prophétie de Apocalypse 18:5-7 sur Babylone qui « se glorifie et vit dans les délices avec les rois de la terre ».

L'article développe ensuite ce qu'il nomme les « prétentions de la papauté » (Claims of Papacy). La papauté est décrite comme s'attribuant des titres prophétiques réservés au vrai Christ : « roi des rois et seigneur des seigneurs », « Père éternel », « Prince de la paix », « Dieu puissant ».[127] Elle est également présentée comme ayant revendiqué l'accomplissement du règne millénaire de Apocalypse 20:1-10, qu'elle daterait approximativement de 792 à 1792 apr. J.-C., la période postérieure à 1798 étant identifiée à la « petite saison » où « le diable est délié ».[128]

Plusieurs citations papales sont produites à titre de preuve. Le pape Martin est cité dans une déclaration où il s'affirme « tout en tous et au-dessus de tous, de sorte que Dieu lui-même et moi, vicaire de Dieu, partageons le même consistoire », et conclut : « Que puis-je être sinon Dieu ? ». Le pape Grégoire II est cité pour avoir affirmé que tous les rois d'Occident vénèrent le pape comme un dieu sur terre, et le concile de Latran pour l'avoir salué du titre de « Dieu sur terre ».[129]

L'échange aborde enfin le cas du pape contemporain Léon XIII, qui revendique le titre de « Lion de la tribu de Juda » — titre christologique tiré de Apocalypse 5:5. L'article cite à l'appui un extrait du Pittsburgh Dispatch du 14 juin 1879, relatant que le pape aurait lui-même inscrit sur une sculpture en argile fraîche les mots latins Leo de tribu Juda, ce que l'interlocuteur A présente comme une preuve supplémentaire de la prétention antichriste.[130]

La question de la localisation du « temple de Dieu » est ensuite posée par B : comment la papauté peut-elle « siéger dans le temple de Dieu » alors que le temple de Jérusalem était détruit depuis des siècles ? La réponse d'A, amorcée en fin de page, affirme que le temple de Dieu est le lieu de sa demeure, et que depuis la mort de Jésus — moment où le voile du temple se déchira et où la gloire du Seigneur se retira —, l'édifice de pierre a cessé d'être le vrai temple.[131] Une note de bas de page signale qu'une révision de cet article a été publiée dans le numéro de décembre 1881.[132]

L'argument s'étend à la suite de l'identification symbolique de Michel comme représentant de la papauté : puisque le nom « Michel » signifie « Qui comme Dieu », il serait remarquablement en accord avec la description paulinienne de l'« homme du péché » qui s'assoit dans le temple de Dieu en se faisant passer pour Dieu.[133] Lorsque le dragon est chassé du ciel — c'est-à-dire expulsé de la position dominante —, c'est cet être « Qui comme Dieu » qui demeure en contrôle des cieux, et c'est de lui que part la « grande proclamation » des versets 10 à 12 de Apocalypse 12:10-12 : la papauté revendiquait que, lorsqu'elle avait pris le contrôle, le royaume de Dieu et la puissance de son Oint étaient advenus dans le monde.[134]

Dès lors, la papauté est présentée comme ayant prétendu accomplir elle-même le Millénium, réprimant pagans et hérétiques par la puissance militaire de l'empire — lequel, passé sous sa tête ecclésiastique, dirige sa force contre « le reste de la semence de la femme [non de l'apostasie], qui garde les commandements de Dieu et a le témoignage de Jésus ».[135] Ce passage est explicitement appliqué aux Vaudois et aux groupes dissidents analogues, présentés comme ayant su, grâce à la parole prophétique, qu'une grande apostasie devait précéder le jour du Seigneur.[136]

La symbolique des deux ailes de l'aigle données à la femme (Apocalypse 12:14) est interprétée comme désignant les « deux témoins » — c'est-à-dire la Parole de Dieu —, qui permettent à la véritable Église de fuir dans le désert et d'y être nourrie pendant 1 260 ans, soit de 538 à 1798 apr. J.-C.[137] La période du « déluge » lancé par le dragon contre la femme est associée à l'emploi massif des armées contre les dissidents ; seules les perturbations extérieures auraient empêché l'extermination totale de la véritable Église.[138]

La fin de l'article aborde la destruction finale de l'Antéchrist. La formule paulinienne de 2 Thessaloniciens 2:8 — « que le Seigneur consumera avec le souffle de sa bouche » — est comprise comme un affaiblissement progressif de la papauté par la publication de la Parole de Dieu, amorcé vers 1526 et s'accélérant depuis 1798 lorsque les « deux témoins » furent exaltés, c'est-à-dire révérés.[139] La papauté est décrite comme ayant toujours su que la Parole constituerait sa perte et comme ayant cherché à la tenir éloignée du peuple — prête encore à brûler chaque Bible si elle le pouvait.[140] La seconde partie de ce même verset — « qu'il détruira par l'éclat de sa venue » — est traduite plus littéralement par : « le Seigneur rendra sans pouvoir par la manifestation de sa présence », signifiant que la ruine de la papauté s'accomplit progressivement à mesure que la présence invisible de Christ se manifeste, et non par une apparition spectaculaire dans le ciel.[141]

La page physique 3 contient la fin de l'article sur l'Antéchrist (quelques lignes conclusives) puis un poème et un article « THE BUILDING OF ZION ». La fin de l'article sur l'Antéchrist ayant déjà été couverte, je dois continuer directement là où la tranche 2 s'est arrêtée — c'est-à-dire après la conclusion de l'article sur l'Antéchrist — et introduire le poème puis le nouvel article.

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L'article se clôt sur une exhortation : les croyants sont invités à « courir de sorte qu'ils obtiennent le prix », surmontant le véritable dragon par le sang de l'Agneau et la parole de son témoignage, afin d'avoir part avec le véritable Oint Jésus dans le véritable royaume.[142]

Une belle robe

Un poème intitulé « Une belle robe » (A Beautiful Robe), reproduit à la demande des lecteurs, développe sur le mode lyrique la doctrine de la justification par la foi. La robe qu'il évoque est présentée comme parfaite, pure et blanche, reflétant la lumière et s'adaptant à toutes les formes et tailles — métaphore de la justice imputée du Christ, accessible à quiconque se prosterne devant la croix du Sauveur en renonçant à tout mérite personnel.[143] Titres terrestres, génie et renommée sont déclarés sans part en elle ; seuls ceux qui comptent toutes choses comme de la boue et se confient uniquement au nom de Jésus peuvent en être revêtus.[144] La robe est désignée sans ambiguïté comme « la robe de Justice du Christ », reprenant ainsi la terminologie protestante classique de la justice imputée.[145]

La construction de Sion

S'appuyant sur Psaumes 102:16 — « Quand le Seigneur construira Sion, il apparaîtra dans sa gloire » —, cet article développe une exégèse prophétique de la notion de « Sion » selon le principe d'une double application, terrestre et céleste, caractéristique de la méthode herméneutique des étudiants de la Bible.[146]

Le terme « Sion » est reconnu comme doublement employé dans les Écritures : il désigne à la fois Jérusalem terrestre, capitale des nations restaurées, et la Jérusalem céleste, la « ville du Seigneur » (Ésaïe 60:14). Trois interprétations courantes sont passées en revue — application au seul rétablissement de Jérusalem terrestre, application au seul succès de l'Église de l'Évangile, application à un « réveil de la religion » — avant d'être toutes écartées au profit de la double application.[147] La thèse retenue est que ces prophéties s'accomplissent d'abord dans la restauration de la Jérusalem terrestre et, dans un sens supérieur, dans la glorification de la Nouvelle Jérusalem, les deux événements étant situés dans « un seul et même jour » — désigné comme « le jour de la colère », soit la période de 37 ans alors en cours et s'étendant jusqu'à 1914.[148]

L'apparition en gloire est fermement située après la résurrection des saints, en s'appuyant sur Colossiens 3:4 — « Quand Christ, qui est notre vie, apparaîtra, nous apparaîtrons aussi avec lui en gloire » — et sur 1 Pierre 1:7, qui associe la louange, l'honneur et la gloire à l'apparition de Jésus-Christ. La « manifestation des fils de Dieu » (Romains 8:19), l'apparition en gloire et la descente de la Nouvelle Jérusalem sont présentées comme trois expressions d'un seul et même fait grandiose, dont les résultats convergent : les nations marcheront dans la lumière de la Nouvelle Jérusalem (Apocalypse 21:24), la création sera délivrée de la servitude de la corruption (Romains 8:21), et tous les bouts de la terre verront le salut de Dieu (Ésaïe 52:10).[149]

La construction de Sion est décrite comme un processus nécessairement antérieur à l'apparition en gloire : c'est durant la période de théologie imparfaite, où l'on ne connaît qu'en partie, que les pierres du bâtiment céleste sont taillées et ajustées à leurs places. Une fois le temple achevé et rempli de la gloire du Seigneur, « il brillera comme le soleil, et les nations seront éclairées » (Psaumes 22:27).[150]

Face à ceux qui n'admettent l'application qu'au seul rétablissement de Jérusalem terrestre, l'article répond que les deux niveaux ne s'excluent pas : Jérusalem restaurée sera la capitale des nations terrestres et le centre du service terrestre, mais la Nouvelle Jérusalem glorieuse sera la puissance manifestée à travers elle — de même que le royaume invisible de Satan a agi à travers Rome visible, si bien que l'Empire romain, « la bête aux sept têtes et dix cornes », est appelé « le Diable et Satan » en Apocalypse 12:9.[151] Les Juifs restaurés sont décrits comme des hommes naturels, portant l'image du terrestre, incapables de voir ni d'hériter du véritable royaume de Dieu (Jean 3:3 ; 1 Corinthiens 15:50).[152]

Le caractère céleste de Sion est établi à partir de Hébreux 12:22 : « Vous êtes venus à la montagne de Sion, à la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste. » La montagne terrestre pouvait être touchée ; la montagne céleste, symbole de la première, ne le peut pas. Ce principe de double application est présenté comme inhérent au plan de Dieu, dans lequel presque tout est double — deux Adams avec leurs deux épouses et leurs deux familles, deux naissances, deux vies, deux alliances, deux lois, deux sanctuaires, deux circoncisions, deux temples, deux semences, deux nations, deux terres d'héritage. Abraham lui-même, en regardant à travers les choses terrestres, cherchait « un meilleur pays, c'est-à-dire un pays céleste » (Hébreux 11:16) et une cité dont Dieu est le bâtisseur (Hébreux 11:10).[153]

La période de 1878 à 1914 est identifiée comme la dernière moitié de la dernière trompette, et comme la période durant laquelle Jérusalem doit être restaurée. La septième trompette est définie comme couvrant le jour de la colère, la fureur des nations, et le temps de la récompense pour les prophètes, les saints et ceux qui craignent le nom de Dieu, selon Apocalypse 11:18.[154] Tous les chrétiens, quel que soit leur degré de développement, y sont inclus : certains occupent une place avec Christ dans son trône en récompense de leur fidélité, d'autres servent devant le trône, mais tous appartiennent à la cité céleste. Cette cité descendant dans sa plénitude et sa gloire comme lumière des nations est désignée comme « la Fiancée, la femme de l'Agneau », l'antitype de l'Église juive tout entière étant l'Église de l'Évangile tout entière.[155] Cette lecture préserve l'unité et l'indivisibilité du corps du Christ telles qu'elles sont clairement enseignées dans le Nouveau Testament, tout en maintenant l'idée d'ordre et de variété dans la cité de Dieu et en gardant intacte la motivation de rechercher, par la fidélité, une haute position — voire une place dans le trône.[156]

La conclusion de l'article sur la « construction de Sion » (Psaumes 102:16) rappelle que le jour de cette construction est désormais là, que les deux Sion — terrestre et céleste — seront édifiées ensemble, et que le Seigneur en son temple apparaîtra dans sa gloire devant un peuple appelé à le louer.[157]

Une pensée-semence

Dans une brève méditation signée « W. I. M. », la moisson est décrite à travers les étapes successives du travail agricole : fauchage avec séparation de l'ivraie et du blé, rassemblement dans la grange, battage, vannage, puis mouture du grain pur, pétrissage de la fine farine, et enfin cuisson au four bien chauffé pour nourrir les affamés.[158] Ces images sont mises en regard de deux textes clés : Jésus déclare en Jean 6:33 que « le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde », et Paul en 1 Corinthiens 10:16-17 — cité dans la traduction de l'Emphatic Diaglott — rappelle que la coupe et le pain rompus sont participation au corps et au sang de l'Oint, et que parce qu'il y a un seul pain, les nombreux croyants forment un seul corps.[159]

L'auteur demande si les croyants ne se trouvent pas précisément dans la grange en cours de battage, avec bonne perspective de vannage, auquel cas le pétrissage des purifiés devrait suivre, peut-être mêlé d'huile, afin que le four chauffé les prépare mieux encore pour le service du Maître et l'œuvre à venir.[160]

Joseph et Christ

Cet article explore la vie de Joseph, fils de Jacob, telle qu'elle est racontée dans le livre de la Genèse, en la lisant comme une allégorie de la vie et de l'œuvre de Jésus-Christ.[161] Tandis qu'une lecture purement narrative de l'histoire de Joseph présente déjà une valeur propre — sa conduite exemplaire méritant admiration et imitation —, c'est son caractère allégorique qui est jugé « le trait le plus important » de son histoire.[162] La récit lui-même, bien que tenu pour historiquement vrai, s'efface devant sa portée spirituelle : le plus grand éclipse le moindre, et le spirituel l'emporte sur le naturel — sans pour autant que ceux qui saisissent le spirituel déprécient la lettre, qu'ils estiment au contraire davantage en raison de son sens plus profond.[163]

La méthode typologique adoptée est celle de l'allégorie, non du type strict de la Loi où « chaque jot et tittle » trouve son accomplissement : dans une allégorie, on cherche une image fondée sur des principes généraux. L'exemple de référence est celui des deux femmes d'Abraham et de leurs fils Isaac et Ismaël, déclaré « allégorie » en Galates 4:1, où chaque détail de leurs vies ne figure pas, mais où les faits correspondent remarquablement aux deux Jérusalem auxquelles Paul fait application. Le fait que de nombreux traits de cette correspondance entre Joseph et Christ n'aient été remarqués que récemment est présenté comme une preuve supplémentaire de leur authenticité : « cachés comme des joyaux dans la terre, pour être mis au jour à l'encouragement de la foi du disciple en cette heure d'incrédulité audacieuse et défiance ».[164]

Le parallèle inaugural porte sur la condition de fils bien-aimé : Israël aimait Joseph plus que tous ses enfants (Genèse 37:3) ; pour cette raison, pour sa réprimande du péché et ses rêves ambitieux de gloire future, ses frères le haïssaient. De même, Jésus, « Fils bien-aimé » de son Père, était haï de ses frères — les Juifs — pour avoir condamné leur iniquité et revendiqué une royauté. Les paroles sont présentées comme presque identiques : « Régneras-tu vraiment sur nous ? » demandèrent les frères de Joseph ; « Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous ; nous n'avons de roi que César » répondirent les frères de Jésus. Dans les deux cas, la haine dégénéra en dessein de mort ; tous deux descendirent dans la fosse et en furent délivrés.[165] Joseph ne mourut pas réellement, tout comme Isaac — qui préfigurait Christ dans un autre épisode — ne mourut pas, bien qu'il soit dit qu'Abraham l'offrit et le « reçut d'entre les morts en figure » (Hébreux 11:19) : la fosse de Joseph était figure de l'état de mort dans lequel Christ descendit, mais la mort et la résurrection de Christ furent réelles l'une et l'autre.[166]

D'autres correspondances sont relevées : tous deux furent sévèrement tentés et résistèrent ; tous deux occupèrent temporairement la position de serviteur et furent indignement traités ; tous deux furent favorisés de Dieu dans leurs épreuves et leur cause fut miraculeusement justifiée ; tous deux virent un prix fixé sur eux en « pièces d'argent » ; et tous deux obtinrent une victoire glorieuse, exaltés à la « droite de la puissance ».[167] Pharaon remit à Joseph tout le pouvoir de son royaume — « Tu seras sur ma maison, et selon ta parole tout mon peuple sera régi : seulement dans le trône je serai plus grand que toi » (Genèse 41:40) — et devant lui retentissait le cri « Ployez le genou ». De même, Christ fut exalté à la droite de Dieu, s'assit avec le Père dans son trône, reçut toute autorité au ciel et sur la terre, et il est dit de lui que « tout genou fléchira au nom de Jésus » et que tous les anges de Dieu l'adoreraient (Philippiens 2:10 ; Hébreux 1:6).[168]

La fonction de donneur de pain constitue le trait central du parallèle : Joseph distribuait le pain indispensable et l'on ne pouvait aller nulle part ailleurs ; cela représente l'œuvre de Christ comme Donneur de vie. Les paroles évangéliques sont alignées : « Je suis le pain de la vie », « je suis la vérité », « l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu », « les paroles que je vous dis sont esprit et vie » ; et avec Pierre : « À qui irions-nous ? tu as les paroles de la vie éternelle. » La dépendance complète des fidèles envers le Seigneur Jésus pour l'immortalité et la vie éternelle est comparée à la dépendance totale des Égyptiens envers Joseph pour la subsistance naturelle : « La vie éternelle seulement en Christ est l'essence de l'Évangile ».[169]

L'article conclut en rappelant l'accomplissement des rêves de jeunesse de Joseph : les frères qui l'avaient méprisé et rejeté durent finalement venir à lui pour du pain et s'incliner devant lui. Celui qu'ils avaient rejeté et tenu pour mort devint leur bienfaiteur et sauveur ; ils regardèrent vers celui qu'ils avaient en figure transpercé, se lamentèrent et eurent honte, mais il les nourrit et les excusa : « Ce n'est pas vous qui m'avez envoyé ici, c'est Dieu » (Genèse 45:5-8).[170]

Le parallèle entre Joseph et Christ se conclut sur l'évocation du « jour de la restitution » où les Juifs, comme les frères de Joseph découvrant leur frère, mourront de repentance et non de désespoir : c'est « l'esprit de faveur » qui leur est manifesté par le frère longtemps perdu et maintenant restauré, qui est exalté comme Roi et Donneur de vie et prend soin d'eux.[171] La conclusion doxologique souligne l'impénétrabilité des voies divines — « Que ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles » — et célèbre le « don ineffable » de Dieu qui permet d'entrevoir son plan et son amour. L'article est signé des initiales J. H. P., correspondant à John Henry Paton.[172]

Les invités aux noces

La parabole de Matthieu 22:2 sert de point de départ à une réflexion sur la nature et l'identité des invités aux noces du Fils du Roi. Les Juifs, d'abord conviés au grand festin, s'en désintéressèrent, préférant leurs fermes et leur négoce, et une partie d'entre eux persécuta et tua les serviteurs porteurs de l'invitation ; en conséquence, le roi envoya ses armées, détruisit ces meurtriers et brûla leur ville. L'invitation s'étendit ensuite aux carrefours et à tous ceux qu'on y trouverait : c'est ainsi que les nations furent rassemblées, « bons et mauvais », et que les noces se trouvèrent garnies d'invités.[173]

Les paraboles de Jésus sur le « royaume des cieux » sont interprétées comme se référant toujours à l'« Église militante », c'est-à-dire à la phase vivante et mortelle de l'Église : dès qu'un homme meurt, il n'est plus représenté dans les paraboles. Ainsi, la dernière partie du mouvement décrit par la parabole ne concerne que la génération qui est « en vie et demeure ». La parabole du blé et de l'ivraie (Matthieu 13:30) se rapporte à ceux qui « croissent ensemble jusqu'à la moisson », laquelle est « la fin de l'âge » ; de même, dans la parabole des vierges, l'entrée aux noces désigne le même acte de la dernière génération (Matthieu 25).[174]

Une tension apparente dans le texte sacré est relevée : dans ces paraboles, les croyants sont représentés comme des invités et non comme l'épouse, alors que Paul parle de l'Église comme de la vierge « fiancée » ou épouse en puissance, et que l'Apocalypse présente l'épouse parée de « la justice des saints » (Apocalypse 19:7-8). Une solution en trois points est proposée : premièrement, l'épouse est l'Église entière — morts et vivants, ressuscités et glorifiés ; deuxièmement, le mariage est le processus de résurrection et de glorification de l'Église, ou le processus par lequel le Seigneur « fait ses joyaux » (Malachie 3:17), ce qui implique une œuvre graduelle et non instantanée ; troisièmement, être dans la lumière au moment où ce processus s'accomplit est le privilège de la génération vivante, et c'est pour cela qu'elle est désignée comme invitée.[175]

Ce processus graduel est articulé sur un cadre prophétique précis : la restauration de la Jérusalem terrestre est située sur une période de trente-sept ans, de 1878 à 1914, présentée comme la dernière moitié de la sonnerie de la septième trompette. Deux Jérusalem sont distinguées — une terrestre et une céleste, une montagne que l'on pouvait toucher et un mont Sion que l'on ne pouvait pas toucher (Hébreux 12:18, Hébreux 12:22) —, l'une extérieure et juive, l'autre intérieure et chrétienne, devant toutes deux être édifiées durant la même période. Le Christ est présenté comme étant entré en fonction de Roi au printemps 1878, dans le parallèle de son entrée à Jérusalem en accomplissement de la prophétie « voici, ton Roi vient », et il lui est attribué le pouvoir de restaurer la Jérusalem naturelle comme d'édifier la Jérusalem spirituelle ; sa récompense accordée à toute l'Église — prophètes, saints et craignant son nom, petits et grands — est annoncée pour la période de la septième trompette (Apocalypse 11:18).[176]

L'inspection des invités par le Roi revenu, puis la récompense qui s'ensuit, sont décrites comme une œuvre accomplie en référence aux vivants encore mortels : la récompense suit l'inspection, et l'infidèle est chassé (Luc 19:15, Luc 19:27). L'idée d'être chassé de l'immortalité est jugée absurde, puisque l'immortel « ne peut pas mourir » : l'entrée aux noces n'est donc pas la transformation des vivants en immortels, mais le fait d'entrer dans une position d'attente qui peut être perdue faute des qualifications requises, symbolisées par le vêtement de noces. Les serviteurs rassemblent sans être infaillibles, et le Roi trie ceux qui ne sont pas aptes au Royaume.[177]

Les « morts en Christ », quant à eux, n'ont aucune part dans cette lumière et ne sont donc ni invités ni sujets de cette inspection ou de ce triage : leur cas a été décidé avant qu'ils s'endorment. Lorsque les morts en Christ ressusciteront, ils seront immortels, et lorsque les vivants seront transformés, ils le seront également, partageant tous deux la position de l'Église glorifiée — « l'Épouse, la femme de l'Agneau ». Il n'y a donc aucune contradiction à être invités maintenant, en tant que mortels dans la lumière, et à constituer en temps voulu une partie de l'Épouse lors de la revêture de l'immortalité.[178]

Une mise en garde finale s'adresse aux lecteurs contemporains : « un étrange test durant l'année passée est connu de tous », et le triage se poursuit ; nul ne doit se hâter de juger ses frères, car c'est le Seigneur qui est juge et qui décidera qui possède ou non le vêtement de noces.[179] L'article est signé J. H. P.

Notre jour du jugement

La formule de 1 Pierre 4:17 — « le temps est venu que le jugement commence par la maison de Dieu » — sert de point de départ à une réflexion sur la nature et le moment du jugement des chrétiens. Dans l'opinion populaire, le jour du jugement se situe après la fin de la dispensation évangélique ; pour le monde, il en est bien ainsi, mais pour l'Église, ce jugement est présenté comme déjà en cours, dans le temps présent, et l'ayant été tout au long de la dispensation.[180]

Le chrétien qui a clairement vu la vérité de Dieu est décrit, dans des termes empruntés à un autre auteur, comme étant « maintenant en procès, car le jugement d'enquête est en session active en ce moment », et chaque chrétien, durant sa vie, est en procès devant Dieu, juste « Juge de toute la terre ». Chacun est non seulement à la barre du jugement d'enquête, mais est lui-même le témoin, pour ou contre lui-même, donnant chaque heure une déposition sur laquelle le Juge statue.[181] Toute parole prononcée, tout acte accompli, tout état d'esprit cultivé, tout mobile de vie constituent autant de maillons de la chaîne du témoignage : « Toujours en cour — toujours en procès — donnant toujours des preuves d'après lesquelles le Juge doit décider ».[182]

La résolution du problème de la nature du jugement des chrétiens conduit à une réflexion consolante : si terrifiante que soit la pensée d'être jugé par l'Omniscient, un avocat intercède à ce trône de justice, « notre Père » lui-même ayant compassion de ses enfants, comme l'enseigne le Psaume sur lequel l'article se clôt. « le père a compassion de ses enfants, Jéhovah a compassion de ceux qui le craignent » [183]

L'opposition

La question de savoir s'il est légitime de s'opposer à ce qui est tenu pour une erreur reçoit une réponse affirmative, fondée sur le devoir pastoral de protéger le troupeau contre les hérésies. Garder le troupeau implique non seulement de le « nourrir » avec « la nourriture donnée en temps voulu », mais aussi de le défendre contre l'entrée de l'erreur, conformément à l'avertissement du Christ lui-même de se méfier du levain des pharisiens et des sadducéens.[184]

L'argument s'appuie sur 2 Timothée 2:16-18, où Paul enjoint de fuir les vains bavardages profanes qui « s'étendront vers toujours plus d'impiété », et cite nommément Hyménée et Philète comme exemples d'enseignants ayant erré en affirmant que la résurrection est déjà passée.[185] La Parole inspirée est présentée comme utile non seulement pour la doctrine, mais aussi pour la reprise, la correction et l'instruction dans la justice. Il est de plus rappelé que Dieu a établi des sentinelles sur la Tour de Garde, rendues responsables devant le peuple de le prévenir du danger qui approche : si elles manquent à ce devoir, le sang du peuple est réclamé à leur main.[186]

Si prêcher l'Évangile et présenter les belles vérités du plan du salut est décrit comme une tâche agréable, défendre la vérité contre les erreurs l'est beaucoup moins. Néanmoins, l'objet de l'enseignement est double — apprendre et enseigner — et lorsque l'effort d'enseignement exige de s'opposer aux doctrines d'autrui, il est affirmé que cela sera fait avec l'aide du Seigneur. La mise en garde porte sur le danger qu'il y a, dans l'anxiété de trouver des choses nouvelles et frappantes, à ébranler la foi dans ses « premiers principes ».[187] Les doctrines de l'Expiation et de la Résurrection, telles qu'elles sont enseignées, sont désignées comme des éléments fondamentaux de l'Évangile que la publication entend défendre. L'article est signé des initiales J. H. P.[188]

« Le désir de toutes les nations viendra » (suite)

La réflexion sur la prophétie de Aggée 2:7 — « Le désir de toutes les nations viendra » — s'ouvre sur l'exposition d'un « principe de perspective »[189] propre à l'interprétation prophétique : de même que plusieurs arbres vus de loin paraissent proches les uns des autres sans l'être, l'œil du prophète perçoit des événements futurs selon ce même principe, sans que soient nécessairement indiquées les distances temporelles qui les séparent. Ésaïe 9:6-7, relatif à la naissance, au développement, au règne et au triomphe final du Seigneur, est cité comme exemple type de cette perspective prophétique : rédigé près de huit siècles avant la naissance du Christ, il use du présent (« un enfant nous est né ») sans aucune indication du long temps requis pour son accomplissement.[190]

Ésaïe 61:1-3 offre un autre exemple : la mission du Messie — proclamer l'année de grâce du Seigneur et le jour de vengeance de notre Dieu — est présentée comme une seule prophétie divisée en deux étapes d'accomplissement séparées par des âges. Le Christ lui-même, en lisant ce texte dans la synagogue, s'est arrêté avant la mention du « jour de vengeance », parce qu'elle n'était pas encore due, et a déclaré : « Ce jour cette Écriture s'est accomplie à vos oreilles » — conformément à Luc 4:21.[191]

La venue du Christ est perçue selon ce même principe comme un unique et grand événement dont le processus comprend plusieurs manifestations ou venues partielles. Les expressions « première venue » et « seconde venue » sont jugées non scripturaires dans leur acception courante, bien qu'elles soient tolérées par commodité de langage. Ce qui est affirmé est que certaines prophéties relatives à la venue du Christ ne seront accomplies qu'après sa seconde manifestation, ce qui constitue, est-il dit, la pierre d'achoppement pour les Juifs comme pour beaucoup de chrétiens.[192]

La question centrale est posée : le Christ est-il, lors de sa seconde apparition, le « Désir de toutes les nations » ? Il est soutenu que non, car ni les nations ni même l'Église professante ne désirent sa venue. La prétention que le Christ incarné était le « Désir de toutes les nations » est rejetée avec force, au motif qu'il n'est pas venu à toutes les nations mais uniquement à la maison d'Israël — conformément à sa propre déclaration en Matthieu 15:24 : « Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël ».[193] Le portrait d'Ésaïe 53 — l'homme des douleurs, méprisé et rejeté des hommes — est convoqué comme preuve que le Christ dans la chair n'était le désir d'aucune nation : « Il est venu vers les siens et les siens ne l'ont pas reçu », et les témoignages évangéliques — « Crucifie-le », « Nous n'avons pas d'autre roi que César » — viennent confirmer cette démonstration.[194]

Le renversement des royaumes annoncé dans le contexte d'Aggée 2:7 est présenté comme devant précéder sa venue en tant que Désir de toutes les nations, et la référence de Paul à ce texte dans Hébreux 12:26-27 — le localisant dans l'avenir de son époque — est invoquée pour confirmer que la prophétie ne s'est accomplie ni lors de la première ni lors de la seconde venue connue. Hébreux 9:28 est identifié comme le seul passage biblique où le mot « second » apparaît en lien avec la venue du Christ, sans que cela exclue d'autres venues postérieures.[195]

L'enseignement se conclut par une exhortation s'appuyant sur 1 Thessaloniciens 4:13-18 : c'est à la venue du Christ que les morts en Christ ressusciteront et que les vivants seront transformés et emportés pour rencontrer le Seigneur dans les airs — « Paroles réconfortantes ! » — et ces versets sont identifiés comme se rapportant à la seconde venue.[196]

La prophétie messianique de Psaumes 102:19-22 vient clore la démonstration : c'est le Seigneur regardant depuis la hauteur de son sanctuaire, entendant le gémissement du prisonnier, qui permet la délivrance, au moment où les peuples sont rassemblés pour le servir. Le Christ est ainsi présenté comme la « consolation de toutes les nations » non dans un passé révolu, mais dans une attente eschatologique rigoureusement ordonnée, dont l'auteur — désigné par les initiales J. H. P., identifiables comme J. H. Paton — a tracé les étapes successives.[197]

Un beau Temple

La Bible est comparée à un édifice magnifique dont la construction aurait duré dix-sept siècles, dont l'architecte et le bâtisseur est Dieu. Ce temple majestueux est dit contenir soixante-six chambres d'inégale grandeur — les soixante-six livres de l'Ancien et du Nouveau Testament — et chacun de ses 31 173 versets est présenté comme une pierre, une poutre ou un panneau de l'édifice, plus glorieux de loin que celui de Salomon ou de Zorobabel avec leurs pierres taillées du Liban, leurs colonnes de cèdre, leurs portes d'olivier et leurs plafonds recouverts d'or.[198]

La visite imaginaire de ce temple biblique s'ouvre sur le Jardin d'Éden et conduit d'abord aux « Chambres de la Loi et de la Justice » — les cinq livres de Moïse — dont l'un fait office de vestibule orné de portraits et de scènes figurant Abel et Énoch, Noé, Abraham, Agar, Sara, Jacob, Ésaü et Joseph, ainsi que le Paradis et le Déluge, le départ d'Ur des Chaldéens, la porte de la tente de Mamré, les villes enflammées de la plaine, le sacrifice d'Isaac, Rébecca au puits et le gouverneur d'Égypte pleurant au cou de ses frères.[199]

De là, on traverse les vastes appartements des « Chambres du Registre historique » — les douze livres allant de Josué à Esther — qui constituent la bibliothèque de l'édifice et renferment les archives de l'Église pour plus d'un millénaire. Vient ensuite un large espace désigné comme le « Gymnase du bâtiment » ou le terrain d'exercice des saints — le livre de Job —, puis à droite la « Galerie musicale des Psaumes », orchestre de la maison où demeurent tous les fils et filles de la chanson avec cymbale, trompette, psaltérion et harpe.[200]

En sortant de cette galerie, on entre aussitôt dans la « Chambre du Commerce » — le livre des Proverbes —, non loin de laquelle se trouve le « Pénitencier de l'endroit », où de tristes banqueroutiers et autres débiteurs peuvent séjourner un temps avec profit — le livre de l'Ecclésiaste. Un peu plus loin se trouve un petit salon enclavé entre de plus grandes pièces, désigné comme la « Chambre de la Sympathie pour les Affligés » — le livre des Lamentations. Dispersés parmi toutes ces pièces se trouvent des « délicieuses serres à fleurs » que sont les livres de Ruth et du Cantique des Cantiques.[201]

La visite se poursuit vers une noble suite de dix-sept appartements aux extraordinaires proportions — les « Salles de la Prophétie ancienne », qui se succèdent en grande procession d'Ésaïe à Malachie — avant de passer à la partie de construction plus récente de l'édifice, dont quatre vastes chambres d'une beauté particulière sont décrites comme en marbre plus beau que tout ce qu'on a jamais extrait

— les quatre Évangiles — désignées comme les quatre portraits grandeur nature du Seigneur du bâtiment, tracés de la main inimitable du Saint-Esprit. Un long appartement résonne ensuite du bruit de machines en mouvement, de roues, d'arbres, de manivelles et de pignons dont la force motrice est au-dessus et hors de vue : c'est la « Chambre des Mécaniques Célestes », grande salle de travail de l'édifice, identifiée au livre des Actes des Apôtres.[202]

On est ensuite conduit dans les majestueuses salles des Épîtres apostoliques, au nombre de vingt et une. Les portes dorées de quatorze d'entre elles portent l'honorable nom de l'apôtre des nations, les sept autres celles de Jacques, Pierre, Jean et Jude. Ces salles renferment les trésors les plus précieux du Seigneur. En dernier lieu on parvient à la galerie mystérieuse où d'éclatantes lumières et de sombres ombres s'échangent curieusement, et où l'histoire de l'Église de Jésus est dévoilée jusqu'à la venue de l'Époux : c'est le grand Apocalypse. Du balcon en saillie à l'extrémité de l'édifice, le regard se pose sur une belle prairie traversée par la pure rivière de l'Eau de la Vie, flanquée de l'Arbre de la Vie avec ses douze sortes de fruits et ses feuilles pour la guérison des nations, tandis qu'au loin, au sommet des Collines Éternelles, brille la Nouvelle Jérusalem, toute d'or, dont les murs sont de jaspe, les fondations de pierres précieuses et les portes gardées par des anges, de perle — « la ville qui n'a besoin ni de soleil ni de lune, car la gloire de Dieu l'éclaire, et l'Agneau en est la lumière ».[203] Le lecteur est invité à faire de cette maison bien-aimée son foyer, et à prier : « Seigneur, ouvre mes yeux afin que je contemple les choses merveilleuses de ta loi ».[204]

La Seigneurie du Christ — Une lecture biblique

La seigneurie du Christ est examinée à partir de l'étymologie même du mot « Seigneur » : lord signifie maître, souverain, gouverneur ; lordship signifie domination, pouvoir, autorité. Le terme anglo-saxon Hlaford, dont dérive le mot anglais Lord, signifie « gardien du pain » et s'applique à celui qui prend soin d'une famille et en a la charge.[205] La seigneurie de Jésus-Christ exprime ainsi une glorieuse plénitude de pouvoir et d'amour.

Cinq dimensions de cette seigneurie sont développées. Premièrement, le Christ est présenté comme Seigneur des morts et des vivants, appuyé sur Romains 14:7-9 : nul ne vit ni ne meurt pour lui-même, et c'est précisément pour être Seigneur des morts et des vivants que le Christ est mort, ressuscité et revenu à la vie. La responsabilité qui en découle pour les chrétiens est d'obéir à celui dont ils sont la propriété.[206]

Deuxièmement, le Christ est Seigneur du Juif et du Grec sans distinction, selon Actes 10:34-36 et Romains 10:12. L'égalité du Juif et du Grec sous l'Évangile, difficile à admettre pour Pierre, lui est démontrée par la vision des animaux impurs et la voix divine : « Ce que Dieu a purifié, ne l'appelle pas commun ». Comme Joseph pour ses frères, le Christ est présenté comme le généreux distributeur de pain pour tous.[207]

Troisièmement, sa seigneurie s'étend aux anges autant qu'aux hommes, conformément à Matthieu 28:18 et Philippiens 2:9-11 : Dieu l'a souverainement exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin que tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. Un contraste est établi entre Moïse et le Christ comme médiateurs des deux alliances : sous l'ancienne alliance, Moïse recevait la loi par l'intermédiaire des anges, qui lui étaient donc supérieurs (Actes 7:53 ; Galates 3:19) ; dans la dispensation présente, le Christ contrôle les anges, qui sont des esprits servants pour les héritiers du salut (Hébreux 1:14).[208]

Quatrièmement, en tant que Seigneur, le Christ est le Grand Enseignant, Conducteur et Commandant, selon Ésaïe 55:4 et Matthieu 28:18-20. En tant que Conducteur, il est à la fois l'exemple dans la vie d'obéissance et le Précurseur dans l'ordre du développement, du naturel au spirituel. Une double déclaration est soulignée avec insistance : « Celui qui croit et est baptisé sera sauvé » d'une part, et d'autre part « Celui qui ne croit pas sera condamné ».[209]

Cinquièmement, sa seigneurie s'exerce sur le corps aussi bien que sur l'âme — pouvoir physique et spirituel à la fois. Comme guérisseur, le Christ confirme sa Parole et établit son autorité (Marc 16:19-20). Des exemples de confirmation par la guérison sont cités : l'homme boiteux de naissance guéri à la porte du Temple appelée la Belle (Actes 3:6-7), Énée guéri à Lydda par Pierre au nom de Jésus-Christ (Actes 9:34-35), et les cas d'Ananias et Saphira dont la mort frappe de grande crainte toute l'Église et amène de nombreux croyants à se joindre au Seigneur (Actes 5:11-14). La guérison est présentée comme la méthode habituelle du Seigneur, mais sa seigneurie s'illustre aussi par son pouvoir sur la vie, qu'il s'agisse de faire mourir ou de faire vivre. La résurrection des morts est la culmination de ce pouvoir physique : le cas de Tabitha, ressuscitée par Pierre en prière (Actes 9:40-42), est cité comme exemple clair où l'action du Seigneur est reconnue par le peuple lui-même, puisque beaucoup se tournent vers lui en conséquence.[210]

Le cas d'Eutychus, tombé mort du troisième étage et ressuscité par Paul (Actes 20:9-12), est également cité comme exemple, avec un parallèle établi avec les résurrections opérées par Élie (1 Rois 17:17-23) et Élisée (2 Rois 4:34-35). Ces cas sont présentés comme des avant-goûts et des garanties de la future restitution universelle.[211]

La sixième dimension de la seigneurie concerne le pouvoir du Christ sur l'humanité entière, fondé sur la rançon. La rançon est définie comme la récupération d'une chose par le paiement de son prix, l'équivalent exact de ce qui est racheté. L'argument central repose sur 1 Timothée 2:5-6 : « il y a un seul Dieu, et un seul Médiateur entre Dieu et les hommes, l'homme Christ Jésus, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous, ce qui devait être attesté en son temps ». La rançon est conçue sur une base d'équivalence stricte : une vie humaine pour une vie humaine. Jésus est devenu homme pour pouvoir donner sa vie (en grec, psuche, la vie naturelle) en rançon pour beaucoup (Matthieu 20:28). En prenant la nature de la descendance d'Abraham et non celle des anges (Hébreux 2:9 ; Hébreux 2:16), il a pu à la fois compatir avec l'humanité et la racheter, détruire le diable et délivrer ceux que la crainte de la mort tenait en esclavage (Hébreux 2:14-15). Le sacrifice est celui du corps préparé par Dieu, offert une fois pour toutes selon sa volonté (Hébreux 10:5-10). Le parallèle entre Adam et le Christ constitue le pivot de cet argument : « comme en Adam tous meurent, de même aussi en Christ tous seront vivifiés » (1 Corinthiens 15:21-22). Le Christ détient les clés de l'Hadès et de la mort (Apocalypse 1:18) : l'Hadès est présenté comme l'état de mort naturelle, et la clé comme symbole de pouvoir.[212]

La septième et dernière dimension est présentée comme la plus haute : en tant que Seigneur, le Christ donne l'immortalité. Tous les degrés inférieurs de sa seigneurie ne sont que des étapes vers ce résultat suprême. Le contraste entre le premier Adam, « âme vivante », et le dernier Adam, « esprit vivifiant » (1 Corinthiens 15:45), sert de fondement : le premier Adam transmet le corps naturel et mortel ; le Christ confère le corps spirituel et immortel. Les textes mobilisés sont Jean 10:28 (« Je leur donne la vie éternelle »), 2 Timothée 1:10 (le Christ a aboli la mort et mis en lumière la vie et l'immortalité) et Hébreux 5:9 (il est devenu la source du salut éternel pour ceux qui lui obéissent). La conclusion de l'article affirme que le Christ est véritablement Seigneur de toutes choses — anges, hommes, conditions et réalités — et que Dieu en Christ est le Rédempteur et Sauveur. L'appel final, signé J. H. P., invite à une « persévérance patiente dans le bien » pour obtenir la gloire, l'honneur et l'immortalité promises en Romains 2:7.[213]

Questions des correspondants

Une rubrique de questions-réponses, tenue par le rédacteur en chef, clôt le numéro. Deux questions de doctrine sur la résurrection y sont traitées.

La première porte sur 1 Corinthiens 15 : le chapitre ne traite-t-il pas uniquement de la résurrection des saints en corps spirituels, sans référence à celle de l'homme naturel en corps naturel ? La réponse rappelle que 1 Corinthiens 15:22 énonce une proposition universelle — « comme en Adam tous meurent, de même aussi en Christ tous seront vivifiés, mais chacun en son propre rang » — impliquant plusieurs résurrections successives dont Paul ne précise pas le nombre. Paul s'adressant à des croyants, il leur indique que leur résurrection constitue le premier rang (« Ensuite, ceux qui appartiennent au Christ, lors de sa parousie »), puis vient « la fin », c'est-à-dire le moment où, après que tous les rangs ont été relevés et le dernier ennemi — la mort — détruit, le Fils remet le royaume au Père et se soumet lui-même à lui (1 Corinthiens 15:28).[214]

La seconde question concerne Apocalypse 20:4-6 : ce texte ne semble reconnaître que deux classes — les bienheureux de la première résurrection et les autres morts qui ne revivent pas avant la fin du millénaire — laissant sans place la grande classe de la restitution. La réponse reconnaît ouvertement que Apocalypse 20:5, si on le prend tel quel, contredit effectivement l'idée d'une restitution progressive durant le règne millénaire, ainsi que les textes enseignant que Dieu rétablirait toutes choses (Actes 3:21) et que Jésus-Christ s'est donné en rançon pour tous (1 Timothée 2:6). La solution proposée repose sur la critique textuelle : la première phrase du verset 5 (« les autres morts ne revinrent pas à la vie jusqu'à ce que les mille ans fussent accomplis ») est absente de trois des manuscrits les plus anciens — le Syriaque (IIe siècle), le Sinaïtique (vers 350 apr. J.-C.) et le Vatican. Le seul manuscrit ancien la contenant est l'Alexandrin, daté du milieu du Ve siècle et jugé moins fiable en raison du temps supplémentaire qu'il laissait aux copistes pour interpoler le texte. Le rédacteur estime que la suppression de cette phrase améliore positivement la cohérence du contexte, et conclut qu'il s'agit d'une note marginale ou parenthétique d'un copiste, intégrée par erreur dans le texte inspiré par des transcripteurs ultérieurs — un phénomène analogue à l'interpolation de Jean 21:25, également absente du Sinaïtique. Un article sur « La Sainte Bible », annoncé comme ayant été repoussé faute de place, est promis pour le numéro de janvier.[215]

Le numéro se clôt par une brève notice indiquant que presque tous les collaborateurs réguliers, le rédacteur en chef ainsi que trois autres prédicateurs en accord avec l'enseignement de la revue, prêchent la bonne nouvelle partout où le Seigneur de la Moisson leur en ouvre la voie, et que les demandes de service peuvent être adressées au bureau.[216]

Voir aussi

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Illustrations du numéro

Références


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