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Informant de juillet 1940

De Tj-encyclopédie
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Informant de juillet 1940
Revue Informant
Date 1940
Année 1940
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

La diffusion massive de la brochure Le juge Rutherford démasque la cinquième colonne constitue l'objet central de ces instructions de service : un tirage annoncé à deux millions d'exemplaires, une réunion spéciale de distribution fixée au vendredi 12 juillet, un quota de vingt à quarante brochures par proclamateur et une sortie dans le champ les 13 et 14 juillet contre une contribution de cinq cents. L'ensemble du mois est organisé autour de cette seule opération, dont le calendrier, le matériel et le mode de placement sont fixés d'avance depuis le siège.

À cette campagne s'ajoute le suivi de l'action de pétition engagée les mois précédents, dont plus de 160 000 formulaires expédiés et les copies ronéotypées produites localement permettent de mesurer l'ampleur ; les signataires y sont traités comme des personnes de bonne volonté à revisiter, et le temps consacré au recueil des signatures est comptabilisé en heures de service. La clôture de la période de témoignage dite de l'« armée de sauterelles » y est également enregistrée.

Le cadre interprétatif donné à ces opérations articule l'annulation de la location des terrains de la Foire de l'État de l'Ohio, les violences de foule subies aux États-Unis et l'action prêtée à la « Hiérarchie catholique romaine », le tout ramené à l'opposition entre l'organisation de Jéhovah et celle du Diable. Une déclaration de Rutherford reproduite à part invite les proclamateurs à se réjouir de ces difficultés plutôt qu'à s'en décourager.

Analyse

Croyances

Le partage du monde en deux camps comme grille de lecture

Le but explicitement assigné à la distribution de la brochure de juin 1940 est de permettre aux personnes de bonne volonté de distinguer l'organisation du Seigneur de celle du Diable et de choisir entre les deux.[1] Cette formulation n'est pas une image de circonstance : elle reprend la thèse fixée par La Tour de Garde du 1er mars 1925, selon laquelle tout être humain appartient nécessairement à l'une des deux organisations, sans troisième terme possible.[2] Le dualisme fonctionne ici comme opérateur logique plutôt que comme métaphore : il transforme une opération de colportage en procédure de tri eschatologique, chaque porte visitée devenant l'occasion d'un classement définitif.

La même grille permet de ranger sous une origine spirituelle unique des réalités politiquement hétérogènes. Les foules américaines qui renversent des automobiles et incendient des salles sont assimilées aux méthodes nazies et fascistes employées en Europe.[3] Historiquement, ces violences sont attestées : les documents déposés auprès du ministère américain de la Justice recensent pour la seule année 1940 plus de 335 cas de violences de foule dans 44 États, impliquant 1 488 hommes, femmes et enfants, et le 16 juin 1940 le solliciteur général Francis Biddle déclarait sur une radio nationale que les Témoins de Jéhovah avaient été « à maintes reprises agressés et battus », concluant que le mal nazi ne serait pas vaincu en imitant ses méthodes.[4] Mais là où un responsable fédéral formule une comparaison morale, l'assimilation opérée ici est d'ordre causal : le lynchage dans l'Ohio et la dictature allemande procèdent d'une même source démoniaque. Le procédé était déjà en place dans Consolation du 15 mai 1940, où Hitler est décrit comme un enfant du Diable si parfait que les décisions coulent à travers lui comme l'eau dans un égout.[5]

Le second versant de ce dispositif est l'exception absolue : l'organisation théocratique de Jéhovah est présentée comme la seule entièrement à l'abri de l'influence de la Hiérarchie.[6] Cette prétention à l'immunité surnaturelle est indissociable du système de nominations centralisées introduit par Rutherford en 1938, qui fait dépendre de Brooklyn toute désignation dans les congrégations du monde.[7] Le sociologue Ernst Troeltsch avait décrit la secte comme une formation simultanément égalitaire et totalitaire, se percevant comme fraternité pure face à un monde corrompu ; l'énoncé de juillet 1940 en fournit une illustration théologique explicite, la pureté n'étant plus seulement revendiquée mais posée comme propriété ontologique du groupe.[8]

De l'anticatholicisme à la disqualification de toute religion

La « Hiérarchie catholique romaine » n'est pas traitée comme une institution adverse mais comme une puissance à démasquer dans toute sa laideur, dont l'influence s'exerce sur les politiciens ayant annulé la location des terrains de la Foire de l'État de l'Ohio et sur les foules qui agressent les proclamateurs.[9] L'affirmation qu'elle aurait déclaré des années auparavant que 1940 serait son année pour s'emparer de l'Amérique par l'action des foules prolonge la thèse de la brochure Le juge Rutherford démasque la cinquième colonne, parue en juin 1940 sur 61 pages, qui identifie la véritable « cinquième colonne » en Amérique à l'organisation menée par l'« Action catholique ».[10] Le conflit ecclésial devient ainsi lecture du complot politique mondial, dans une conjoncture où le vocabulaire de la cinquième colonne, issu de la guerre d'Espagne, circulait massivement dans la presse américaine de 1940.

Cette attaque anticatholique n'est toutefois qu'un cas particulier d'un dispositif plus large. Le renvoi des signataires de la pétition vers la série « La religion comme remède mondial » l'indique clairement : le mot « religion » n'y désigne pas un domaine neutre mais une catégorie négative.[11] Depuis Richesses en 1936, Rutherford oppose la « religion », qualifiée de piège et de racket d'origine démoniaque, au christianisme entendu comme service de Jéhovah — distinction qu'il systématise dans l'ouvrage Religion de 1940, de 381 pages, sous-titré « Origine, influence sur les hommes et les nations, et résultat »[note 1].[12] Le discours homonyme est prononcé à Detroit le 28 juillet 1940, soit quelques semaines après la parution de ces instructions.[13] La conséquence doctrinale est notable : la Hiérarchie n'est pas condamnée pour des enseignements particuliers qu'il faudrait réfuter point par point, mais comme incarnation la plus visible d'une catégorie disqualifiée par avance, ce qui dispense de toute controverse théologique proprement dite.

L'adversité convertie en confirmation prophétique

La déclaration de Rutherford reproduite à part pose que les difficultés sont permises par Dieu, qu'elles rendront les témoins du Seigneur plus en vue tout en divisant le peuple, et que les enfants du Seigneur doivent s'en réjouir plutôt que se décourager.[14] Cette économie de l'épreuve repose sur une lecture des textes où le maintien de l'intégrité sous la persécution vaut démonstration contre Satan et participe à la justification du nom divin.[15] Son appui scripturaire ordinaire est la béatitude de Matthieu 5:11-12, à laquelle s'ajoute l'annonce de 2 Timothée 3:12 selon laquelle tous ceux qui veulent vivre avec piété seront persécutés.

L'effet logique de ce cadre est un verrouillage : l'hostilité rencontrée sur le terrain confirme le schéma au même titre que le succès de la campagne de pétition, qualifié d'inégalé et de manifestement l'œuvre du Seigneur.[16] Aucun résultat ne peut donc infirmer la doctrine, puisque l'échec comme la réussite sont lus comme des signes attendus. Le sociologue Régis Dericquebourg a analysé ce mécanisme chez les Témoins de Jéhovah, montrant comment la désignation d'un ennemi extérieur renforce la cohésion interne du groupe ; Bernard Blandre y voyait de son côté l'application consciente d'une stratégie de provocation, répression puis solidarité, où le message virulent entraîne une persécution ensuite exploitée comme preuve de véracité.[17]

L'annonce que la période de l'« armée de sauterelles » s'achève par une action rapide inscrit ce dispositif dans une chronologie prophétique.[18] L'identification des sauterelles de Joël 2:1-11 et de Révélation 9:3-11 aux proclamateurs eux-mêmes était devenue, dans les publications de 1940, une référence si intégrée qu'elle s'emploie sans explication : Informant de février 1940 en tirait la preuve que rien n'arrête l'œuvre malgré un hiver rigoureux, Informant de mars 1940 l'appliquait au tourment infligé au clergé, et Informant de avril 1940 en faisait le nom de la période de témoignage de juin 1940. La mention de juillet confirme que cette période s'est bien tenue et s'est close, le terme servant ici non plus d'exégèse mais de simple repère de calendrier administratif. Sous Rutherford, ces insectes figuraient une armée irrépressible ayant dévoré les champs d'opération de la chrétienté, les ministres escaladant les murs et se glissant par les fenêtres avec tracts et périodiques.[19] Le fait notable est le glissement d'usage : une figure prophétique dont La Tour de Garde du 15 octobre 1940 fait encore l'objet d'une exégèse élaborée, identifiant le Christ Jésus à Abaddon-Apollyon commandant ces sauterelles, se trouve réduite dans un bulletin de service à un nom de trimestre.

Des résultats de campagne lus comme preuves d'agrément divin

La brochure tirée à deux millions d'exemplaires est qualifiée d'instrument incontestablement fourni par Dieu, et l'expédition de plus de 160 000 formulaires de pétition depuis Brooklyn, complétée par des copies ronéotypées localement, est lue à travers Psaume 118:23 comme l'œuvre du Seigneur, merveilleuse aux yeux de ceux qui la constatent.[20] Le déplacement opéré est précis : des grandeurs entièrement mesurables et imputables à une logistique d'imprimerie et de distribution — tirages, formulaires, signatures recueillies — changent de registre et deviennent des attestations de faveur surnaturelle.

Ce procédé prolonge la doctrine de la révélation progressive fondée sur Proverbes 4:18, qui attribue à une direction divine les orientations successives du mouvement, et l'affirmation de l'Annuaire de 1939 selon laquelle La Tour de Garde constitue le moyen de communication du Seigneur avec son peuple.[21] La conséquence pratique est double. D'une part, la stratégie de campagne — le choix d'une contribution de cinq cents, le calendrier de distribution des 12, 13 et 14 juillet, la comptabilisation du temps de collecte de signatures en heures de service — échappe à toute évaluation profane de son efficacité, puisqu'elle est déjà validée d'en haut.[22] D'autre part, la constitution d'un fichier de rappels à partir des signataires, considérés comme personnes de bonne volonté, fait passer un acte juridique de défense des libertés publiques au statut de première étape d'un parcours d'adhésion religieuse. James A. Beckford a caractérisé le mouvement comme une organisation à forte exigence d'uniformité doctrinale ; la conversion d'une pétition en outil de recrutement en fournit un exemple opératoire.[23]

Organisation et histoire

Une machine de mobilisation pilotée depuis Brooklyn

La campagne de juillet 1940 repose sur un dispositif entièrement décrit d'avance : deux millions d'exemplaires de la brochure Judge Rutherford Uncovers Fifth Column sont annoncés à la première impression, chaque proclamateur doit en recevoir entre vingt et quarante au cours d'une réunion spéciale fixée au vendredi 12 juillet, puis se rendre dans le champ les samedi et dimanche suivants, la brochure étant placée contre une contribution de cinq cents.[24] Le fascicule lui-même, agrafé et paru à Brooklyn en 1940, est rédigé en réponse à un questionnaire adressé à Rutherford par le New York Post.[25] Ce n'est donc pas une réponse improvisée à une situation d'urgence mais une opération calibrée : un texte produit au siège, un tirage fixé, une date unique de lancement et un quota individuel. Aucune attestation extérieure ne confirme ces chiffres de tirage ni le montant de la contribution, qui ne reposent que sur les instructions internes elles-mêmes.[26] La diffusion effective de la brochure est en revanche attestée de l'extérieur dès septembre 1940, lorsque des Témoins ratissent Harvard Square pour proposer aux étudiants les révélations de Rutherford sur la cinquième colonne.[27]

Le maillon qui rend cette simultanéité possible est le serviteur de compagnie, chargé de convoquer la réunion spéciale du 12 juillet et de répartir les brochures.[28] Cette fonction résulte de la réforme engagée en 1938, qui transfère au siège de Brooklyn l'ensemble des nominations dans les congrégations du monde, supprimant l'élection locale des anciens.[29] Le serviteur de compagnie n'est pas un responsable choisi par ses pairs mais le destinataire local d'une instruction venue du centre ; des récits contemporains décrivent sa désignation et son remplacement comme des décisions extérieures à la congrégation.[30] La campagne de juillet 1940 fournit une démonstration de ce que cette chaîne permet concrètement : mettre des dizaines de milliers de personnes dans la rue le même week-end, avec le même texte et le même tarif.

La même mécanique est appliquée à la campagne de pétition autorisée par Rutherford : plus de 160 000 formulaires expédiés depuis Brooklyn, complétés par des copies ronéotypées localement quand les envois ne suffisaient plus.[31] Aucune source externe ne documente cette pétition de 1940 ni son destinataire ; le précédent le mieux attesté est canadien, où 406 270 signatures avaient été recueillies pour obtenir la restitution des licences.[32] L'intérêt de l'épisode tient moins à son issue qu'à sa nature : un mouvement qui proclame sa neutralité politique déploie ici un instrument de pression classiquement politique, la pétition de masse adressée aux autorités publiques. Cette tension entre neutralité revendiquée et perception d'un groupe hautement politisé constitue une question centrale de la littérature universitaire sur les Témoins de Jéhovah.[33]

La boucle se referme par la comptabilité. Le temps consacré à recueillir des signatures doit être porté au décompte des heures de service de terrain, et les noms des signataires versés au fichier de rappels de la compagnie comme autant de personnes de bonne volonté à revisiter.[34] Deux opérations s'y superposent : une action civique est convertie en performance militante mesurable, et une liste de sympathisants juridiques devient un fichier de prospects. Le rapport individuel d'activité, institué dès 1920 avec la nomination d'un directeur de service dans chaque groupe, constitue l'outil de base de ce contrôle. James A. Beckford, dans la première grande étude sociologique consacrée au mouvement, a analysé cette articulation entre structure organisationnelle et recrutement comme le trait distinctif d'une organisation qu'il qualifie de totalisante, exigeant de ses membres une uniformité doctrinale et une reddition de comptes permanente.[35]

La répression de l'été 1940 convertie en ressource

Les violences décrites — automobiles renversées et jetées dans des lacs, salles incendiées, personnes arrachées à leur domicile et emprisonnées sans plainte régulière ni accès à un avocat — ne relèvent pas de l'exagération polémique.[36] Elles correspondent à une vague documentée par les historiens : David T. Smith recense plus de deux mille incidents violents contre les Témoins entre 1940 et 1942, survenus presque toujours dans l'espace public et fréquemment avec l'assentiment, voire la participation, des forces de l'ordre locales.[37] Smith caractérise cette persécution par une implication étatique passive plutôt qu'active, policiers et shérifs laissant se dérouler agressions et intimidations.[38] Shawn Francis Peters établit de son côté qu'une part considérable de ces agressions est conduite par des membres d'organisations patriotiques, au premier rang desquelles l'American Legion, et qu'elles frappent des Témoins de tous âges.[39] Le détail des automobiles renversées est lui aussi attesté : à Connersville (Indiana), en 1940, une vingtaine d'hommes se ruent sur la voiture d'un serviteur de zone et de deux Témoins à la sortie du tribunal et tentent de la retourner, avant qu'une foule de deux à trois cents personnes ne les prenne à partie.[40]

Le déclencheur immédiat de cette vague est judiciaire : le 3 juin 1940, la Cour suprême valide par huit voix contre une, dans Minersville School District v. Gobitis, l'exclusion scolaire des enfants refusant le salut au drapeau, décision dont les historiens du droit ont établi le lien causal avec l'explosion des violences des semaines suivantes.[41] Treize jours plus tard, le 16 juin 1940, le solliciteur général Francis Biddle déclare sur une antenne nationale que les Témoins « ont été à maintes reprises agressés et battus » sans avoir commis aucun crime, et met en garde contre la tentation d'imiter les méthodes nazies.[42] Les instructions de juillet 1940 s'inscrivent donc dans une fenêtre de quelques semaines où la répression est à son paroxysme et où l'exécutif fédéral lui-même la désavoue publiquement.

L'annulation du contrat de location des terrains de la Foire de l'État de l'Ohio, qui prive la convention théocratique de son site de Columbus, constitue le point de bascule organisationnel de cet été.[43] Aucune source extérieure n'en documente l'auteur, la date exacte ou le motif officiellement invoqué ; seul le remplacement de Columbus par Detroit est établi. Ce refus administratif transforme un contentieux local en cause nationale : la pétition, d'abord limitée à l'Ohio, est étendue à l'ensemble du pays sur autorisation de Rutherford.[44] Une décision d'annulation de bail devient ainsi le prétexte d'une mobilisation continentale, et l'obstacle le moteur de la campagne.

Cette conversion systématique de la répression en ressource interne a été analysée par Bernard Blandre comme l'application consciente d'une stratégie « provocation-répression-solidarité », dans laquelle le message virulent entraîne la persécution, laquelle est ensuite exposée pour attirer la sympathie du public et resserrer la cohésion du groupe.[45] La formulation employée en juillet 1940 en fournit une illustration directe : l'ampleur des violences n'y est pas présentée comme un motif de repli mais comme la raison même d'intensifier la distribution. Régis Dericquebourg a de son côté montré comment la désignation d'un ennemi extérieur renforce mécaniquement la cohésion des groupes sectaires.[46]

Désigner l'ennemi : Hiérarchie catholique et cinquième colonne

L'attribution des violences à la « Hiérarchie catholique romaine », présentée comme ayant décidé des années auparavant que 1940 serait son année pour s'emparer de l'Amérique par l'action des foules, prolonge une ligne polémique installée depuis le milieu des années trente.[47] Le livre Enemies de 1937 identifiait déjà l'Église catholique à la Babylone prostituée de l'Apocalypse, et la campagne radiophonique de 1933 visant à écarter Rutherford des ondes avait été imputée aux organisations catholiques. La brochure de 1940 franchit un degré supplémentaire en nommant un organe précis : la véritable cinquième colonne en Amérique y est déclarée organisée et dirigée par l'Action catholique.[48] L'adversaire cesse d'être une abstraction théologique pour devenir une organisation militante désignable, dotée d'un nom, d'un calendrier et d'une stratégie. Ce choix n'est pas arbitraire : l'Action catholique est alors effectivement mobilisée dans plusieurs pays, notamment au Québec, contre les activités des Témoins de Jéhovah.

La désignation d'un adversaire institutionnel unique répond à une nécessité de cohésion. Bryan Wilson a classé les Témoins de Jéhovah parmi les sectes de rejet du monde, dont l'identité repose sur une frontière nette avec l'extérieur ; Ernst Troeltsch avait antérieurement caractérisé la forme sectaire par son opposition au monde établi et par une fraternité subjective à la fois égalitaire et totalisante.[49] La présentation de l'organisation théocratique comme seul espace entièrement préservé de cette influence hostile fournit à cette frontière sa justification interne.[50]

L'assimilation des persécuteurs américains aux méthodes nazies et fascistes procède d'une opération distincte et plus subtile.[51] L'expression « cinquième colonne », forgée par le général Emilio Mola devant Madrid en 1936, est en 1940 au cœur d'une panique américaine à la subversion intérieure, alimentée notamment par les travaux de la commission Dies. Les Témoins de Jéhovah, qui refusent le salut au drapeau au moment où le pays bascule vers la guerre, sont parmi les premières cibles de ce soupçon de déloyauté : Smith relève que c'est précisément la mise en doute de leur loyauté qui fait dégénérer en violence publique le conflit du salut au drapeau.[52] Reprendre le terme même de l'accusation pour le retourner vers l'accusateur relève moins du retournement du stigmate — appropriation ouverte et revalorisation de la marque infamante — que de ce qu'Arnaud Mercier nomme le détournement de l'accusation, où le stigmate est réorienté vers un tiers selon la logique du « ce n'est pas moi, c'est l'autre ».[53] La comparaison avec le nazisme est d'autant plus disponible qu'elle est déjà employée par l'organisation : Consolation du 15 mai 1940 décrivait Hitler comme un enfant du Diable si parfait que les discours et décisions coulent à travers lui comme l'eau dans un égout bien construit.[54] Elle est ici transférée des régimes européens aux foules américaines, opération que Biddle avait lui-même esquissée en sens inverse un mois plus tôt en mettant en garde contre l'imitation des méthodes nazies.[55]

La voix du président et la programmation des campagnes

La reproduction à part d'une déclaration personnelle de Rutherford, affirmant que la grande opposition rendra les témoins du Seigneur plus en vue tout en divisant le peuple, et invitant à se réjouir des épreuves plutôt qu'à s'en décourager, relève d'un dispositif de gestion du moral autant que d'un enseignement.[56] Le raisonnement rend l'échec impossible à constater : l'hostilité ne mesure plus une perte d'audience mais un gain de visibilité, et un recul apparent devient une progression. Cette position présidentielle isolée dans les instructions de service n'est pas fortuite. Depuis 1931, Rutherford est le rédacteur unique de La Tour de Garde, et la production doctrinale du mouvement est entièrement concentrée sur sa personne ; la même année 1940 voit se poursuivre le contentieux ouvert par le départ d'Olin Moyle, conseiller juridique de la Société, qui illustre l'intransigeance de cette centralisation.

L'annonce que les signataires de la pétition recevront ultérieurement la série « La religion comme remède mondial » enchaîne immédiatement sur la campagne suivante avant que celle de juillet ne soit achevée.[57] Ce titre correspond à un discours prononcé par Rutherford le 28 juillet 1940 à Detroit, ville où se tient finalement la convention après l'annulation de Columbus, et dont subsiste un enregistrement sonore distinct du livre Religion publié la même année.[58] Le fichier des signataires constitué en juillet est donc destiné dès sa création à alimenter la diffusion d'un discours qui n'a pas encore été prononcé. Cette articulation — une campagne dont le produit principal est la liste de contacts qui servira à la campagne suivante — montre que la distinction entre riposte juridique et prospection religieuse n'existe pas dans l'économie interne du mouvement : les deux sont un seul flux continu, sans temps mort, organisé en amont depuis Brooklyn.

Analyse

Croyances

Deux organisations, aucun tiers possible

La distribution de la brochure de juin 1940 reçoit un but explicite : permettre aux personnes de bonne volonté de distinguer l'organisation du Seigneur de celle du Diable et de choisir entre les deux.[59] La formulation n'est pas une image de circonstance mais la reprise d'une thèse fixée quinze ans plus tôt par La Tour de Garde du 1er mars 1925, selon laquelle tout être humain appartient nécessairement à l'une des deux organisations, sans troisième terme.[60] L'effet de cette prémisse est de transformer une opération de colportage en procédure de tri : chaque porte visitée devient l'occasion d'un classement que rien ne vient nuancer, puisque l'indifférence ou l'ignorance n'ont pas de case attribuée.

Cette dichotomie produit son rendement le plus visible lorsqu'elle est appliquée à la politique. Les foules américaines qui renversent des automobiles et incendient des salles sont rangées sous la même origine spirituelle que les méthodes nazies et fascistes employées en Europe.[61] Les violences sont réelles — les documents déposés auprès du ministère américain de la Justice recensent pour la seule année 1940 plus de 335 cas de violences de foule dans 44 États, impliquant 1 488 hommes, femmes et enfants — et le 16 juin 1940 le solliciteur général Francis Biddle déclarait sur une antenne nationale que les Témoins de Jéhovah avaient été « à maintes reprises agressés et battus », avertissant que le mal nazi ne serait pas vaincu en imitant ses méthodes.[62] La différence entre les deux énoncés est de nature : Biddle formule une comparaison morale, le rapprochement opéré en juillet 1940 est causal. Le lynchage dans l'Ohio et la dictature allemande ne se ressemblent pas, ils procèdent d'une source unique. Le procédé fonctionnait déjà dans Consolation du 15 mai 1940, où Hitler est décrit comme un enfant du Diable si parfait que les décisions coulent à travers lui comme l'eau dans un égout.[63]

Le versant symétrique de ce dispositif est l'exception : l'organisation théocratique de Jéhovah est présentée comme le seul espace entièrement soustrait à l'influence de la Hiérarchie.[64] L'énoncé ne revendique pas une conduite meilleure mais une immunité, c'est-à-dire une propriété du groupe et non un mérite de ses membres. Ernst Troeltsch avait décrit la forme sectaire comme une fraternité simultanément égalitaire et totalitaire, se percevant comme pure face à un monde corrompu ; la formulation de juillet 1940 en fournit une version théologiquement durcie, où la pureté cesse d'être un idéal à tenir pour devenir un fait acquis.[65]

De la Hiérarchie catholique à la disqualification de toute religion

La « Hiérarchie catholique romaine » n'est pas traitée comme une institution rivale à réfuter mais comme une puissance à démasquer dans toute sa laideur, tenue pour responsable à la fois de l'annulation de la location des terrains de la Foire de l'État de l'Ohio et des agressions subies par les proclamateurs.[66] L'affirmation qu'elle aurait décidé des années auparavant que 1940 serait son année pour s'emparer de l'Amérique par l'action des foules prolonge la thèse de la brochure Le juge Rutherford démasque la cinquième colonne, parue en juin 1940 sur soixante et une pages, qui identifie la véritable « cinquième colonne » en Amérique à l'organisation menée par l'« Action catholique ».[67] Le conflit confessionnel devient ainsi clé de lecture d'un complot politique mondial, dans une conjoncture où le vocabulaire de la cinquième colonne, issu de la guerre d'Espagne, saturait la presse américaine.

Cette attaque n'est pourtant qu'un cas particulier d'un dispositif plus vaste, et c'est le renvoi des signataires de la pétition vers la série « La religion comme remède mondial » qui le révèle : le mot « religion » n'y désigne pas un domaine neutre auquel appartiendrait aussi le mouvement, mais une catégorie négative.[68] Depuis Richesses en 1936, Rutherford oppose la « religion », qualifiée de piège et de racket d'origine démoniaque, au christianisme entendu comme service de Jéhovah, distinction qu'il systématise dans l'ouvrage Religion de 1940, de trois cent quatre-vingt-une pages, sous-titré « Origine, influence sur les hommes et les nations, et résultat »[note 2].[69] Le discours homonyme est prononcé à Detroit le 28 juillet 1940, quelques semaines après la parution de ces instructions.[70] La conséquence doctrinale mérite d'être relevée : la Hiérarchie n'est pas condamnée pour tel ou tel enseignement qu'il faudrait discuter point par point, mais comme incarnation la plus visible d'une catégorie disqualifiée par avance — ce qui dispense de toute controverse théologique proprement dite et fait de l'anticatholicisme un corollaire, non un fondement.

L'adversité comme confirmation attendue

La déclaration de Rutherford reproduite à part pose que les difficultés sont permises par Dieu, qu'elles rendront les témoins du Seigneur plus en vue tout en divisant le peuple, et que les enfants du Seigneur doivent s'en réjouir plutôt que se décourager.[71] Cette économie de l'épreuve repose sur une lecture où le maintien de l'intégrité sous la persécution vaut démonstration contre Satan et participe à la justification du nom divin.[72] Son appui scripturaire ordinaire est la béatitude de Matthieu 5:11-12, complétée par l'annonce de 2 Timothée 3:12 selon laquelle tous ceux qui veulent vivre avec piété seront persécutés.

L'effet logique de ce cadre est un verrouillage. L'hostilité rencontrée sur le terrain confirme le schéma exactement au même titre que le succès de la campagne de pétition, qualifié d'inégalé et manifestement œuvre du Seigneur.[73] Aucun résultat ne peut donc infirmer la doctrine, puisque l'échec comme la réussite sont lus comme des signes prévus. Régis Dericquebourg a analysé chez les Témoins de Jéhovah le rôle cohésif de la désignation d'un ennemi extérieur ; Bernard Blandre y voyait pour sa part l'application consciente d'une stratégie de provocation, répression puis solidarité, où le message virulent entraîne une persécution ensuite exploitée comme preuve de véracité.[74]

L'annonce que la période de l'« armée de sauterelles » s'achève par une action rapide inscrit ce dispositif dans une chronologie prophétique.[75] L'identification des sauterelles de Joël 2:1-11 et de Révélation 9:3-11 aux proclamateurs eux-mêmes était devenue au fil de l'année une référence si intégrée qu'elle s'emploie désormais sans la moindre explication : Informant de février 1940 en tirait la preuve que rien n'arrête l'œuvre malgré un hiver rigoureux, Informant de mars 1940 l'appliquait au tourment infligé au clergé, Informant de avril 1940 en faisait le nom de la période de témoignage de juin 1940. Sous Rutherford, ces insectes figuraient une armée irrépressible ayant dévoré les champs d'opération de la chrétienté, les ministres escaladant les murs et se glissant par les fenêtres avec tracts et périodiques.[76] L'apport propre de juillet 1940 est un glissement d'usage : la même figure prophétique qui fait l'objet d'une exégèse élaborée dans La Tour de Garde du 15 octobre 1940, où le Christ Jésus est identifié à Abaddon-Apollyon commandant ces sauterelles, se trouve réduite dans un bulletin de service à un simple nom de trimestre dont on annonce la clôture.

Des chiffres de campagne convertis en preuves d'agrément divin

La brochure tirée à deux millions d'exemplaires est qualifiée d'instrument incontestablement fourni par Dieu, et l'expédition de plus de 160 000 formulaires de pétition depuis Brooklyn, complétée par des copies ronéotypées localement, est lue à travers Psaume 118:23 comme l'œuvre du Seigneur, merveilleuse aux yeux de ceux qui la constatent.[77] Le déplacement est précis : des grandeurs entièrement mesurables et imputables à une logistique d'imprimerie et de distribution — tirages, formulaires, signatures — changent de registre et deviennent des attestations de faveur surnaturelle.

Ce procédé prolonge la doctrine de la révélation progressive fondée sur Proverbes 4:18, qui rapporte à une direction divine les orientations successives du mouvement, et l'affirmation de l'Annuaire de 1939 selon laquelle La Tour de Garde constitue le moyen de communication du Seigneur avec son peuple.[78] Deux conséquences en découlent. La stratégie de campagne — contribution de cinq cents, calendrier de distribution des 12, 13 et 14 juillet, comptabilisation du temps de collecte de signatures en heures de service — échappe à toute évaluation profane de son efficacité, puisqu'elle se trouve déjà validée d'en haut.[79] Et la constitution d'un fichier de rappels à partir des signataires, tenus pour personnes de bonne volonté, fait passer un acte juridique de défense des libertés publiques au rang de première étape d'un parcours d'adhésion religieuse. James A. Beckford a caractérisé le mouvement comme une organisation à forte exigence d'uniformité doctrinale ; la conversion d'une pétition en outil de recrutement en fournit un exemple opératoire.[80]

Organisation et histoire

Une machine de mobilisation pilotée depuis Brooklyn

La campagne de juillet 1940 est entièrement programmée d'avance : deux millions d'exemplaires de la brochure Judge Rutherford Uncovers Fifth Column sont annoncés à la première impression, chaque proclamateur doit en recevoir entre vingt et quarante lors d'une réunion spéciale fixée au vendredi 12 juillet, puis sortir dans le champ les samedi et dimanche suivants, la brochure étant placée contre une contribution de cinq cents.[81] Le fascicule, agrafé et paru à Brooklyn en 1940, est rédigé en réponse à un questionnaire adressé à Rutherford par le New York Post.[82] Il ne s'agit donc pas d'une riposte improvisée à une situation d'urgence mais d'une opération calibrée : un texte produit au siège, un tirage fixé, une date unique de lancement, un quota individuel et un tarif uniforme. Aucune attestation extérieure ne confirme ces chiffres de tirage ni le montant de la contribution, qui ne reposent que sur les instructions internes.[83] La diffusion effective est en revanche attestée de l'extérieur dès septembre 1940, lorsque des Témoins ratissent Harvard Square pour proposer aux étudiants les révélations de Rutherford sur la cinquième colonne.[84]

Le maillon qui rend cette simultanéité possible est le serviteur de compagnie, chargé de convoquer la réunion spéciale du 12 juillet et de répartir les brochures.[85] Cette fonction résulte de la réforme engagée en 1938, qui transfère au siège de Brooklyn l'ensemble des nominations dans les congrégations du monde et supprime l'élection locale des anciens.[86] Le serviteur de compagnie n'est donc pas un responsable choisi par ses pairs mais le destinataire local d'une instruction venue du centre ; des récits contemporains décrivent sa désignation comme son remplacement comme des décisions extérieures à la congrégation.[87] La campagne de juillet 1940 montre concrètement ce que cette chaîne permet : mettre des dizaines de milliers de personnes dans la rue le même week-end, avec le même texte et le même tarif.

La même mécanique vaut pour la campagne de pétition autorisée par Rutherford, avec plus de 160 000 formulaires expédiés depuis Brooklyn, complétés par des copies ronéotypées localement lorsque les envois ne suffisent plus.[88] Aucune source externe ne documente cette pétition ni son destinataire ; le précédent le mieux attesté est canadien, où 406 270 signatures avaient été recueillies pour obtenir la restitution des licences.[89] L'épisode vaut moins par son issue que par sa nature : un mouvement qui proclame sa neutralité politique déploie ici un instrument de pression classiquement politique, la pétition de masse adressée aux autorités publiques. Cette tension entre neutralité revendiquée et perception d'un groupe hautement politisé constitue précisément l'une des questions centrales de la littérature universitaire consacrée aux Témoins de Jéhovah.[90]

La boucle se referme par la comptabilité. Le temps consacré à recueillir des signatures doit être porté au décompte des heures de service de terrain, et les noms des signataires versés au fichier de rappels de la compagnie comme autant de personnes de bonne volonté à revisiter.[91] Deux conversions s'y superposent : une action civique devient une performance militante mesurable, et une liste de sympathisants juridiques devient un fichier de prospects religieux. L'outil de base de ce contrôle, le rapport individuel d'activité, existe depuis 1920 avec la nomination d'un directeur de service dans chaque groupe.[92] James A. Beckford, dans la première grande étude sociologique consacrée au mouvement, a analysé cette articulation entre structure organisationnelle et recrutement comme le trait distinctif d'une organisation qu'il qualifie de totalisante, exigeant de ses membres une uniformité doctrinale et une reddition de comptes permanente.[93]

La répression de l'été 1940 convertie en ressource

Les violences décrites — automobiles renversées et jetées dans des lacs, salles incendiées, personnes arrachées à leur domicile et emprisonnées sans plainte régulière ni accès à un avocat — ne relèvent pas de l'exagération polémique.[94] Elles correspondent à une vague documentée par les historiens : David T. Smith recense plus de deux mille incidents violents contre les Témoins entre 1940 et 1942, survenus presque toujours dans l'espace public et fréquemment avec l'assentiment, voire la participation, des forces de l'ordre locales.[95] Smith caractérise cette persécution par une implication étatique passive plutôt qu'active, policiers et shérifs laissant se dérouler agressions et intimidations.[96] Shawn Francis Peters établit de son côté qu'une part considérable de ces agressions est conduite par des membres d'organisations patriotiques, au premier rang desquelles l'American Legion, et qu'elles frappent des Témoins de tous âges.[97] Le détail des automobiles renversées est lui-même attesté : à Connersville, dans l'Indiana, une vingtaine d'hommes se ruent en 1940 sur la voiture d'un serviteur de zone et de deux Témoins à la sortie du tribunal et tentent de la retourner, avant qu'une foule de deux à trois cents personnes ne les prenne à partie.[98]

Le déclencheur immédiat de cette vague est judiciaire : le 3 juin 1940, la Cour suprême valide par huit voix contre une, dans Minersville School District v. Gobitis, l'exclusion scolaire des enfants refusant le salut au drapeau, décision dont les historiens du droit ont établi le lien causal avec l'explosion des violences des semaines suivantes.[99] Treize jours plus tard, le 16 juin 1940, le solliciteur général Francis Biddle déclare sur une antenne nationale que les Témoins ont été à maintes reprises agressés et battus sans avoir commis aucun crime, et met en garde contre la tentation d'imiter les méthodes nazies.[100] Les instructions de juillet 1940 s'inscrivent donc dans une fenêtre de quelques semaines où la répression atteint son paroxysme et où l'exécutif fédéral lui-même la désavoue publiquement.

L'annulation du contrat de location des terrains de la Foire de l'État de l'Ohio, qui prive la convention théocratique de son site de Columbus, constitue le point de bascule organisationnel de cet été.[101] Aucune source extérieure n'en documente l'auteur, la date exacte ou le motif officiellement invoqué ; seul le report sur Detroit est établi, la convention s'y tenant du 24 au 28 juillet 1940 avec plusieurs villes reliées par fils terrestres.[102] Ce refus administratif transforme un contentieux local en cause nationale : la pétition, d'abord limitée à l'Ohio, est étendue à l'ensemble du pays sur autorisation de Rutherford.[103] Une décision d'annulation de bail devient ainsi le prétexte d'une mobilisation continentale, et l'obstacle le moteur de la campagne.

Cette conversion systématique de la répression en ressource interne a été analysée par Bernard Blandre comme l'application consciente d'une stratégie « provocation-répression-solidarité », dans laquelle le message virulent entraîne la persécution, laquelle est ensuite exposée pour attirer la sympathie du public et resserrer la cohésion du groupe.[104] Les instructions de juillet 1940 en fournissent une illustration directe : l'ampleur des violences n'y est pas invoquée comme motif de repli mais comme raison même d'intensifier la distribution. Régis Dericquebourg a de son côté montré comment la désignation d'un ennemi extérieur renforce mécaniquement la cohésion des groupes religieux minoritaires.[105]

Désigner l'ennemi : Hiérarchie catholique et cinquième colonne

L'imputation des violences à la « Hiérarchie catholique romaine », présentée comme ayant décidé des années auparavant que 1940 serait son année pour s'emparer de l'Amérique par l'action des foules, prolonge une ligne polémique installée depuis le milieu des années trente.[106] Enemies identifiait déjà en 1937 l'Église catholique à la Babylone prostituée de l'Apocalypse, et la campagne de 1933 visant à écarter Rutherford des ondes radiophoniques avait été imputée aux organisations catholiques. La brochure de 1940 franchit un degré supplémentaire en nommant un organe précis : la véritable cinquième colonne en Amérique y est déclarée organisée et dirigée par l'« Action catholique ».[107] L'adversaire cesse d'être une abstraction théologique pour devenir une organisation militante désignable, dotée d'un nom, d'un calendrier et d'une stratégie. Le choix n'est pas arbitraire : l'Action catholique est alors effectivement mobilisée dans plusieurs pays, notamment au Québec, contre les activités des Témoins de Jéhovah.

La désignation d'un adversaire institutionnel unique répond à une nécessité de cohésion. Bryan Wilson a classé les Témoins de Jéhovah parmi les sectes de rejet du monde, dont l'identité repose sur une frontière nette avec l'extérieur ; Ernst Troeltsch avait antérieurement caractérisé la forme sectaire par son opposition au monde établi et par une fraternité subjective à la fois égalitaire et totalisante.[108] La présentation de l'organisation théocratique comme seul espace entièrement préservé de cette influence hostile fournit à cette frontière sa justification interne.[109]

L'assimilation des persécuteurs américains aux méthodes nazies et fascistes procède d'une opération distincte et plus subtile.[110] L'expression « cinquième colonne », forgée par le général Emilio Mola devant Madrid en 1936, se trouve en 1940 au cœur d'une panique américaine à la subversion intérieure, alimentée notamment par les travaux de la commission Dies. Les Témoins de Jéhovah, qui refusent le salut au drapeau au moment où le pays bascule vers la guerre, comptent parmi les premières cibles de ce soupçon de déloyauté : Smith relève que c'est précisément la mise en doute de leur loyauté qui fait dégénérer en violence publique le conflit du salut au drapeau.[111] Reprendre le terme même de l'accusation pour le retourner vers l'accusateur relève moins du retournement du stigmate — appropriation ouverte et revalorisation de la marque infamante — que de ce qu'Arnaud Mercier nomme le détournement de l'accusation, où le stigmate est réorienté vers un tiers selon la logique du « ce n'est pas moi, c'est l'autre ».[112] La comparaison avec le nazisme est d'autant plus disponible qu'elle est déjà employée par l'organisation : Consolation du 15 mai 1940 décrivait Hitler comme un enfant du Diable si parfait que discours et décisions coulent à travers lui comme l'eau dans un égout bien construit.[113] Elle est ici transférée des régimes européens aux foules américaines, opération que Biddle avait esquissée en sens inverse un mois plus tôt en mettant en garde contre l'imitation des méthodes nazies.[114]

La voix du président et la programmation des campagnes

La reproduction à part d'une déclaration personnelle de Rutherford, affirmant que la grande opposition rendra les témoins du Seigneur plus en vue tout en divisant le peuple, et invitant à se réjouir des épreuves plutôt qu'à s'en décourager, relève d'un dispositif de gestion du moral autant que d'un enseignement.[115] Le raisonnement rend l'échec impossible à constater : l'hostilité ne mesure plus une perte d'audience mais un gain de visibilité, et un recul apparent devient une progression. Cette position présidentielle isolée dans un bulletin de consignes de service n'est pas fortuite. Depuis 1931, Rutherford est le rédacteur unique de La Tour de Garde et la production doctrinale du mouvement est entièrement concentrée sur sa personne ; la même année 1940 voit se poursuivre le contentieux ouvert par le départ d'Olin Moyle, conseiller juridique de la Société, qui illustre l'intransigeance de cette centralisation.

L'annonce que les signataires de la pétition recevront ultérieurement la série « La religion comme remède mondial » enchaîne sur la campagne suivante avant même que celle de juillet ne soit achevée.[116] Ce titre correspond à un discours prononcé par Rutherford le 28 juillet 1940 à Detroit, ville où se tient finalement la convention après l'annulation de Columbus, et dont subsiste un enregistrement sonore distinct du livre Religion publié la même année.[117] Le fichier de signataires constitué en juillet est donc destiné dès sa création à alimenter la diffusion d'un discours qui n'a pas encore été prononcé. Cette articulation — une campagne dont le produit principal est la liste de contacts qui servira à la campagne suivante — montre que la distinction entre riposte juridique et prospection religieuse n'existe pas dans l'économie interne du mouvement : les deux forment un flux continu, sans temps mort, organisé en amont depuis Brooklyn.

Contenu

La brochure « Le juge Rutherford démasque la cinquième colonne »

Une vague de persécutions d'une intensité inédite est décrite comme s'abattant sur les Témoins de Jéhovah aux États-Unis.[118] Des foules organisées, désignées comme agissant à l'instigation de la « Hiérarchie » catholique romaine, s'en prennent aux proclamateurs dans de nombreux États : des automobiles sont renversées et jetées dans des lacs, des salles sont incendiées, des personnes sont arrachées à leurs domiciles et emprisonnées sans procès ni plainte régulière, sans même avoir accès à un avocat.[119] Ces violences sont assimilées aux méthodes nazies et fascistes décrites comme employées en Europe pour faire taire le travail de témoignage. La « Hiérarchie » est présentée comme ayant déclaré « des années auparavant que 1940 était leur année pour s'emparer de l'Amérique » par une action de foule.[120] La seule organisation présentée comme entièrement à l'abri de cette influence est l'organisation théocratique de Jéhovah.

Face à cette situation, les membres sont invités à révéler au grand public la « Hiérarchie catholique romaine dans toute sa laideur »,[121] afin que les personnes de bonne volonté puissent distinguer l'organisation du Seigneur de celle du Diable et faire un choix éclairé. La brochure Le juge Rutherford démasque la cinquième colonne — Judge Rutherford Uncovers Fifth Column[122] — d'une première impression de deux millions d'exemplaires, est présentée comme « incontestablement l'instrument divinement fourni à cette fin ».[123] Les proclamateurs sont exhortés à la lire personnellement avant de la distribuer.

Une déclaration de Rutherford est reproduite à part, présentant les difficultés permises par Dieu comme devant tourner à sa gloire : « la grande opposition rendra les témoins du Seigneur plus en vue », tout en divisant le peuple, et les enfants du Seigneur sont encouragés à se réjouir de ces épreuves plutôt qu'à se décourager.[124]

Les instructions de distribution sont précises : chaque proclamateur doit recevoir entre 20 et 40 brochures d'ici le vendredi 12 juillet, lors d'une réunion spéciale organisée par le serviteur de compagnie, puis partir dans le champ les samedi et dimanche.[125] La brochure est à placer contre une contribution de 5 cents par exemplaire, ou gratuitement pour les personnes trop pauvres mais manifestant un réel intérêt, leur nom devant être noté pour un rappel ultérieur.[126]

Une pétition balaie le pays — La période de l'« armée de sauterelles » s'achève par une action rapide

La perspective de ne pouvoir tenir la Convention théocratique des Témoins de Jéhovah sur les terrains de la Foire de l'État de l'Ohio, du fait de l'annulation obtenue par des politiciens agissant sous la pression de la Hiérarchie catholique, est décrite comme un choc pour les proclamateurs du Royaume.[127] L'opposition de la Hiérarchie ne se limite pas à Columbus mais s'étend à de nombreuses autres régions du pays, rendant nécessaire une action en justice.

Une pétition autorisée par Rutherford, d'abord diffusée dans l'Ohio puis étendue à l'ensemble du pays, suscite un élan décrit comme sans précédent : plus de 160 000 formulaires de pétition sont expédiés depuis Brooklyn, auxquels s'ajoutent de nombreuses copies réalisées localement par ronéotypie.[128] Des télégrammes et des courriers en nombre signalent que tous les formulaires sont remplis et que davantage sont réclamés. Le résultat de cette campagne est qualifié « d'inégalé, manifestement l'œuvre du Seigneur et merveilleuse à leurs yeux ».[129]

Il est précisé que le temps consacré à recueillir des signatures de pétition doit être comptabilisé comme des heures de service de terrain. Une liste de tous les signataires doit être constituée et versée au fichier de rappels de la compagnie, ces personnes étant considérées comme de bonne volonté et destinataires à venir de la série « La religion comme remède mondial ».[130]

Cent mille abonnements avant la convention ! Mille nouveaux pionniers pour la convention !

La nouvelle brochure contribuera à votre quota de brochures

L'offre spéciale d'un abonnement annuel à La Tour de Garde, d'un livre relié et d'une brochure Réfugiés pour une contribution d'un dollar, se terminant le 23 juillet, est présentée comme d'une importance capitale à ce moment précis.[131] Tous ceux qui aiment la justice et haïssent l'illégalité sont décrits comme devant prendre rapidement position du côté du Seigneur pour bénéficier de sa protection lors d'Harmaguédon, « l'œuvre étrange approchant rapidement de sa conclusion ».[132] Seules l'étude de La Tour de Garde et des publications connexes sont présentées comme source de la connaissance vitale nécessaire. Les proclamateurs sont invités à démarcher de porte en porte autant que possible et à multiplier les rappels.

Plus de proclamateurs — Juillet, un mois pour un nouveau sommet

Le calendrier de juillet oriente l'attention sur la nécessité pour tous les frères associés à l'organisation du Seigneur d'être sans faute dans le service de terrain chaque mois, soulignant que cet accroissement d'activité ne peut résulter d'une conscription ou d'une contrainte, mais doit être une offrande entièrement volontaire, conformément au texte « Mon peuple s'offrira librement au jour de ton armée » (Psaumes 110:3, traduction Rotherham).[133]

En mai, 51 746 proclamateurs sont recensés dans le champ en service aux États-Unis, franchissant pour la première fois le seuil des 50 000.[134] La persécution imposée par la Hiérarchie est présentée comme ayant produit l'effet inverse de celui escompté : des frères contraints de quitter leur emploi séculier ont aussitôt demandé à entrer dans le service de pionnier, « décidant désormais de trouver un emploi dans la Théocratie, d'où ni l'homme ni le diable ne peuvent les chasser ».[135] Juillet est attendu comme un nouveau record absolu pour le nombre de proclamateurs aux États-Unis.

Au moment de la rédaction de ce numéro, plus de 800 nouvelles inscriptions au service de pionnier ont été enregistrées, portant le total des pionniers aux États-Unis à plus de 2 600.[136] L'objectif annoncé est d'atteindre mille nouveaux pionniers au moment de l'ouverture de la Convention théocratique, et 3 100 pionniers en activité régulière à la fin juillet. Le service de pionnier est rappelé comme entièrement volontaire — « un service volontaire et raisonnable ; aucun autre genre ne serait agréable ou acceptable à la Théocratie ».[137]

Enregistrements pour orgue de la Société Watch Tower

La Société annonce la mise à disposition d'enregistrements de musique d'orgue destinés à être utilisés lors des études modèles, des réunions publiques, des assemblées de zone, sur les voitures sonorisées et en d'autres occasions appropriées.[138] Quatre disques doubles de 30 centimètres sont disponibles à la commande, comprenant des pièces de Fauré, MacDowell, Schumann, Godard et Kreisler, au prix ordinaire de 70 cents le disque ou 3,50 dollars les six envoyés à une même adresse.[139]

La Convention théocratique

La Société déclare poursuivre les préparatifs de la convention, convaincue que c'est la volonté du Seigneur de la tenir, tout en indiquant ne pouvoir encore préciser définitivement le lieu de départ.[140] Une lettre détaillant les dispositions finales de la convention à l'échelle nationale doit être envoyée à toutes les compagnies au début de juillet. Les pionniers et les frères en route sont invités à se renseigner auprès des compagnies qu'ils côtoient pour les dernières informations.

L'enregistrement « Remède » — 20 000 expédiés

Les 20 000 disques « Remède »,[141] destinés à faire la publicité de la convention de Columbus, ont tous été expédiés, ce nombre s'étant révélé insuffisant pour satisfaire toutes les demandes. Après la convention, cet enregistrement est destiné à servir d'introduction à la série « La religion comme remède mondial » qui devrait être enregistrée à cette époque. Il est demandé de ne pas commander cette série avant d'en recevoir l'instruction.

Photographies

Face aux violences de foule en cours dans le pays, il est conseillé, là où de telles conditions existent, que certains frères se munissent d'appareils photo de bonne qualité pour photographier les scènes de troubles lors de leur déroulement effectif.[142] Les frères doivent veiller à ce que les foules ne s'emparent pas de leurs appareils et ne détruisent pas leurs pellicules.

L'Informant — diffusion et usage

Ce numéro de lInformant ne sera pas expédié en vrac à raison d'un exemplaire par proclamateur ; quatre ou cinq copies sont envoyées à chaque compagnie, à l'intention du serviteur de compagnie, du secrétaire, du stockiste et du serviteur aux rappels.[143] LInformant doit être lu lors des réunions de service, tous les points étant soigneusement discutés. Pour l'avenir, il sera expédié en première classe au seul serviteur de compagnie, afin de garantir un meilleur service et de réduire le risque que l'ennemi ne découvre les dispositions organisationnelles de la Société. Les serviteurs de compagnie devront donc planifier leurs réunions de service avec grand soin et transmettre toutes les informations aux frères avant de passer à l'action.

La lettre de Rutherford du 20 janvier, affirmant que « 1940 est à coup sûr l'année la plus importante à ce jour, car Harmaguédon est tout proche », est citée, les faits se déroulant alors dans le monde entier, y compris aux États-Unis, étant présentés comme confirmant cette affirmation sans aucun doute possible.[144]

Les foules — Procédure en cas de violences

Des instructions détaillées sont données aux compagnies pour réagir lorsque des groupes de personnes sans foi ni loi, ou des fonctionnaires agissant illégalement, interrompent le travail de prédication ou portent atteinte aux proclamateurs ou à leurs biens.[145] Un compte rendu clair, bref mais exhaustif des faits doit être rédigé, mentionnant avec précision le nom de chaque opposant ayant joué un rôle de premier plan, son titre officiel (maire, chef de la police, etc.), son éventuelle appartenance à la Légion américaine ou à d'autres organisations d'anciens combattants, ainsi que le nom de tout ecclésiastique participant avec le nom de sa confession.[146] Cette déclaration, dactylographiée en huit copies lisibles et attestée devant notaire, doit être envoyée à Francis Biddle, Solicitor General des États-Unis au Département de la Justice à Washington, avec copie à l'Union américaine pour les libertés civiles, au gouverneur de l'État concerné, au procureur général dudit État, au procureur du comté, à l'éditeur du plus grand journal du comté, et au bureau juridique de la Société à Brooklyn.[147]

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Illustrations du numéro

Références

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