La Tour de Garde de Novembre 1883
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| La Tour de Garde de Novembre 1883 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1883 |
| Auteur(s) | John C. Sunderlin, Simon O. Blunden |
| Année | 1883 |
| Langue | Anglais |
| Pays | États-Unis |
Ce numéro s'adresse d'abord aux lecteurs « consacrés ». Il leur demande de donner leur temps, leur argent et leur influence pour répandre la vérité. Il annonce aussi un premier numéro en suédois et un projet de publication en allemand. Des lettres de lecteurs de Chicago et d'Écosse disent ce que la lecture de Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») leur a apporté.
Les autres articles portent sur la doctrine et sur les Églises. L'apôtre Paul est donné en modèle de sacrifice : il est présenté comme le vrai successeur de Judas, à la place de Matthias. L'enfer est ramené au shéol, l'état de mort. Les indulgences de la papauté sont rapprochées de l'argent que les Églises protestantes acceptent de leurs membres. Deux articles signés défendent la présence invisible du Christ et le salut des peuples qui n'ont jamais entendu parler de Jésus. Le dernier article fait d'Élie un type de l'Église fidèle et d'Élisée un type d'une seconde classe de croyants. Il voit aussi dans la transfiguration une image du Royaume en train de s'établir.
Analyse
Croyances
Les morts dorment et la seconde mort est une fin
Pour le numéro, le mot hébreu shéol désigne seulement l'état de mort. Il en tire que le tourment éternel n'existe pas. Il va plus loin : selon lui, tout pasteur connaît ce sens, et ceux qui prêchent l'enfer à partir du Psaumes 9:17 trompent leurs fidèles en connaissance de cause.[1] Or ce débat se tient alors en public, au sommet des grandes Églises. En novembre 1877, le chanoine anglican Frederic W. Farrar prêche à l'abbaye de Westminster un sermon intitulé « L'enfer : ce qu'il n'est pas ». Il y rejette le tourment éternel. Ses sermons paraissent en 1878 sous le titre Eternal Hope (« Espérance éternelle »), et Edward Pusey lui répond.[2] Farrar garde pourtant une punition après la mort. Elle a une fin, et pour les pires coupables elle se termine par l'anéantissement.[3] Le numéro, lui, supprime toute souffrance après la mort.[4]
Si la mort est une absence de conscience, le seul châtiment définitif est lui aussi une mort. Le numéro précise qui peut la subir. Selon lui, on ne peut pas perdre la vie deux fois sans l'avoir retrouvée entre-temps. Seuls ceux qui ont été tirés de la première mort, « en fait ou par imputation », peuvent donc mourir de la seconde. Aujourd'hui, ce sont les croyants justifiés qui pèchent volontairement. Dans l'âge à venir, ce sera le monde ressuscité qui désobéit.[5] Le numéro appuie cette lecture sur le verbe hébreu shub : les méchants sont « ramenés » au shéol d'où ils avaient été tirés.[6] Ce verbe signifie bien « revenir ». À l'une de ses formes, il signifie aussi « ramener » ou « rétablir ».[7] Le numéro en fait un retour à la mort.
La même règle décide qui a pu échapper à la mort avant Jésus. Jésus est le « premier-né d'entre les morts »: Moïse ne peut donc pas être apparu ressuscité sur la montagne. Lazare est mort de nouveau, il n'a donc pas été « ressuscité » au sens plein.[8] Élie est monté seulement dans le ciel de l'air. Il est resté un être humain, et il n'a pas pu échapper à la mort avant la rançon.[9] L'Église de Dieu unie, un groupe sabbatiste américain, accorde de la même façon 2 Rois 2:11 et Jean 3:13. Elle distingue trois cieux et fait monter Élie dans l'air seulement. Elle s'appuie en plus sur la lettre qu'Élie envoie au roi Joram après son enlèvement (2 Chroniques 21:12).[10] Le numéro n'utilise pas cette lettre. Il explique le silence du récit par le type lui-même : raconter la mort d'Élie aurait gâché l'image des saints changés.[11]
Un salut proposé à tous dans l'âge à venir
Si les morts dorment, ceux qui sont morts sans connaître l'Évangile n'ont pas perdu leur chance. L'article de S. O. Blundin part de ce point. Il s'oppose à deux réponses de son temps sur le sort des païens. Le calvinisme limite la rédemption à quelques-uns. L'arminianisme sauve les païens par leur conscience.[12] Contre la seconde réponse, Blundin rappelle que Paul agissait en bonne conscience et se disait pourtant le premier des pécheurs.[13] Les chiffres servent ensuite de preuve. Environ 900 millions d'hommes n'ont jamais entendu le nom de Jésus. Sur 124 millions de protestants, vingt millions seulement seraient membres d'une Église.[14] Si la foi vient de ce qu'on entend, ces hommes doivent entendre un jour. Sinon, les promesses de Dieu échouent.[15]
Blundin se sert contre l'arminianisme des textes que l'article sur Paul oppose aux judaïsants : Galates 2:21 et Romains 3:19-20. Dans les deux cas, personne n'est sauvé par une loi. La loi de Moïse ne sauve pas les Juifs, et la loi de la conscience ne sauve pas les païens.[16] Pour Paul, garder les cérémonies de la loi montre un manque de foi dans la rançon.[17] Pour Blundin, la foi elle-même n'a aucun mérite : elle est seulement « comptée comme justice ».[18]
Le moment où tous entendront est l'âge à venir. Trois articles du numéro citent la même promesse : la terre sera remplie de la connaissance du Seigneur (Ésaïe 11:9). L'article sur l'enfer s'en sert pour dater le Psaumes 9:17. L'article sur la foi y place l'occasion offerte à tous. L'article sur Paul dit que les écrits des apôtres parleront jusqu'à ce moment.[19] L'article sur Élie dit qui enseignera : l'Église glorifiée, unie au Christ, est l'Élie complet qui « rétablira toutes choses ».[20] La résurrection devient alors une épreuve. Les « vrais méchants » sont ceux qui refusent d'obéir quand le chemin est devenu facile pour tous.[21]
Le temps présent sert à choisir l'Église par le sacrifice
Le salut du monde vient plus tard. Le temps présent sert donc à choisir ceux qui régneront avec le Christ. L'éditorial sur les dons découle de cette idée. Il distingue deux sortes de lecteurs. Le consacré qui court pour le « haut appel » ne doit pas demander combien il doit donner, mais combien il peut garder pour lui. Des autres lecteurs, on attend moins, et un verre d'eau froide ne perdra pas sa récompense.[22] Celui qui affirme n'avoir rien à donner « peut se considérer hors de la course », puisque tous ceux qui atteignent le but sont des sacrificateurs.[23] Le don devient ainsi une condition pour rester parmi les candidats au prix. Le sociologue Laurence Iannaccone explique que les groupes religieux qui exigent beaucoup de leurs membres écartent ceux qui profitent sans rien apporter, et obtiennent ainsi plus d'engagement de ceux qui restent.[24] Le numéro fixe pourtant une limite : le sacrifice doit être volontaire et non arraché par des circonstances extraordinaires.[25]
Ceux qui faiblissent dans ce sacrifice ne disparaissent pas. L'article sur Élie leur donne une place : Élisée représente en partie la « grande foule ». Cette classe appartient elle aussi à la famille engendrée de l'esprit, et son changement se produit aussi à la mort.[26] Paton faisait déjà d'Élie et d'Élisée les types de « deux classes dans l'Église » en 1880.[27] Pour lui, Élisée figurait ceux qui sont sauvés « comme au travers du feu ».[28] Il lisait aussi le sel jeté par Élisée dans un vase neuf comme la nouvelle vérité de l'âge à venir.[29] En décembre 1880, la revue répartissait autrement les rôles. Les saints changés restaient alors « sous le voile » et enseignaient eux-mêmes le peuple pendant les trois premières plaies.[30] En novembre 1883, les saints changés quittent la terre. C'est la classe d'Élisée qui reprend le manteau et enseigne.[31] Le numéro reconnaît que cette partie de sa lecture est risquée et ne propose que des « suggestions » pour le sel, l'huile, le potage et Naaman.[32]
Le texte sur les fardeaux règle la conduite entre ceux qui courent. Le fort aide le faible surpris en faute, mais chacun porte sa propre charge.[33] Son auteur, Charles Force Deems, est un pasteur méthodiste épiscopal. Il a fondé en 1868 à New York l'Église des Étrangers, qui ne dépend d'aucune dénomination.[34]
Le Christ est déjà présent sans être vu
J. C. Sunderlin fonde la présence invisible sur la nature du Christ ressuscité : « un esprit n'a ni chair ni os ». Pendant les quarante jours après la résurrection, Jésus était le plus souvent invisible, et ses apparitions étaient des exceptions.[35] Sunderlin ajoute un argument de logique : si le Christ était visible, ses disciples n'auraient pas eu besoin de demander un signe. Le verbe horao signifie selon lui « discerner ». Les tribus de la terre reconnaissent peu à peu sa présence à travers les troubles, et « tout œil » ne la discernera qu'au plein midi du jour du Seigneur.[36] L'objection « personne ne l'a vu » devient elle-même une prophétie accomplie : 2 Pierre 3:4 annonce des moqueurs qui diront que tout continue comme avant.[37] Raymond Franz souligne qu'une présence invisible est difficile à réfuter, et qu'elle a permis de garder la date de 1874 sans événement visible.[38]
La même règle vaut pour Paul et pour les saints. Paul a vu le Christ tel qu'il est, dans un corps plus brillant que le soleil, et cette vision l'a rendu aveugle. Il l'a vu « avant le temps » ; le « petit troupeau » le verra ainsi après son changement.[39] L'article sur Élie applique la règle à Dieu lui-même : aucun homme ne le voit, sauf à travers ses œuvres.[40]
La transfiguration reçoit la même lecture. Pierre parle de la « présence » du Christ, et la scène devient une vision de cette présence et du temps présent.[41] En décembre 1879, la revue faisait apparaître « Moïse et Élie » ensemble avec le Christ en gloire : tous deux représentaient les saints déjà réunis à lui.[42] En novembre 1883, les deux hommes représentent deux parties différentes du Royaume : Moïse la partie terrestre, Élie la partie spirituelle.[43] Les adventistes du septième jour, avec Ellen G. White, partagent autrement la scène : Moïse représente les morts qui ressusciteront, Élie les vivants qui seront changés sans mourir.[44] Le numéro sépare les deux hommes selon leur nature future, terrestre ou céleste, et non selon qu'ils sont morts ou vivants.
Élie, type de l'Église, et le calendrier de la fin
Jésus a dit de Jean-Baptiste : « si vous voulez le recevoir, c'est lui qui est Élie ». Le numéro tire de cette condition un Élie « multitudinaire ». Le ministère de Jean était trop court pour accomplir toute la prophétie ; une compagnie plus grande l'accomplit, comme le Christ est formé d'une tête et d'un corps.[45] Les 1260 ans de désert, de 538 à 1798, appartiennent à une tradition protestante plus ancienne. En 1798, le commentateur anglais Edward King comptait déjà ces 1260 ans de 538 à 1798.[46] Le numéro ne fait pourtant pas de 1798 la fin des épreuves. Élie fuit une seconde fois au désert. De même, les États sont presque revenus aux principes de la papauté avec les Églises protestantes, et les saints sont de nouveau isolés.[47]
La prophétie de Malachie sert ensuite à fixer la durée de la colère. Elle est conditionnelle : si le message d'Élie est rejeté, la malédiction vient. L'Église juive a rejeté Jean et a été détruite en 70. L'Église nominale rejette la classe d'Élie, et sa chute dure 37 ans, de 1878 à 1914, comme celle de l'Église juive de 33 à 70.[48] Paton comptait déjà ce « jour de colère » de 37 ans en 1880.[49] En mai 1881, la revue découpait autrement la fin de l'âge juif : sept ans de faveur, puis trente-trois ans de colère, pour une moisson de quarante ans de 1874 à 1914.[50] En novembre 1883, les 37 ans reçoivent une cause biblique : la malédiction annoncée par Malachie contre ceux qui rejettent Élie.[51]
Le même récit explique pourquoi les saints vivants n'ont pas été enlevés aux dates attendues. Élie traverse plusieurs villages sans être enlevé ; ces étapes figurent les dates où l'on attendait le changement des saints. Elles ont servi à éprouver la foi et à écarter ceux qui n'appartenaient pas aux deux classes.[52] Paton notait déjà en 1880 qu'Élie et Élisée marchaient sans avoir de « point précis en vue » depuis le printemps 1878.[53] Le numéro ajoute que le changement est en cours. Chaque saint est changé à l'instant de sa mort. La condition posée à Élisée, « si tu me vois enlevé », devient la difficulté de reconnaître ce changement, puisque les saints meurent « comme des hommes ».[54] Les commentateurs protestants, comme ceux du commentaire de Lange, voient dans les « dieux » du Psaumes 82:6-7 des juges qui mourront comme tous les hommes.[55] Le numéro applique ce verset aux saints qui changent de nature en mourant.[56] Le sociologue Joseph Zygmunt montre que le mouvement a souvent répondu à une prédiction démentie en gardant la date et en remplaçant l'événement attendu par un événement que personne ne peut voir.[57]
Paul, ses révélations et les faux docteurs
Le choix de Matthias est jugé erroné : les disciples l'ont fait avant de recevoir l'Esprit, et ils ont réduit le choix du Seigneur à deux hommes. Matthias est encore présent à la Pentecôte, puis il disparaît du récit.[58] Paul devient le premier des apôtres pour deux raisons : il a reçu plus de révélations que les autres, et il s'est sacrifié plus vite. Sa connaissance du plan de Dieu vient de la fidélité avec laquelle il a tenu sa consécration.[59] Le lien entre sacrifice et connaissance est celui de l'éditorial : ceux qui s'oublient le plus sont les mieux instruits.
Le numéro identifie le troisième ciel où Paul fut enlevé à l'âge du Millénium. Paul y aurait vu ce que Jean voit dans l'Apocalypse, et le sens de ces visions se dévoile aujourd'hui parce que le moment est venu.[60] Les lecteurs anciens de ce passage, comme Ambrosiaster au IVe siècle, y voyaient un ciel spirituel situé au-delà des étoiles.[61] Lire ce ciel comme une époque future permet au numéro de présenter sa propre lecture de l'Apocalypse comme une vérité arrivée à son heure.
Les faux docteurs décrits par Pierre nient que le Seigneur les ait rachetés (2 Pierre 2:1).[62] En décembre 1882, la revue appliquait déjà ce verset à une revue précise, le Day Star, accusée de s'être alliée à ceux qui nient que le « Seigneur les a rachetés ».[63] En novembre 1883, aucun nom n'est donné. Le numéro ajoute Diotrèphe, qui chasse ceux qui reçoivent les apôtres, et les hommes de Jude, qui profitent de la diffusion de la vérité pour étendre leur influence. Il demande de distinguer ces ennemis volontaires des saints faibles qu'ils ont gagnés, et qu'il faut arracher « du feu ».[64] Cette distinction correspond à celle de la seconde mort : seul le péché volontaire y conduit.
L'enfer et l'argent des Églises
Le numéro attribue l'invention du tourment éternel à la papauté, qui en tirait de l'argent. Les protestants auraient abandonné le purgatoire mais gardé l'enfer, parce qu'il retient les fidèles et assure les revenus.[65] L'histoire des indulgences et de Tetzel sert de preuve : le pardon y est vendu au lieu d'être reçu par la foi en la rançon.[66] Les « indulgences modernes » visées sont concrètes : on admet dans les Églises des membres riches, et on ferme les yeux sur leurs fautes s'ils paient un « petit Saint-Pierre » ou la dette d'un temple.[67] Ces pratiques font alors débat dans les Églises elles-mêmes. Privées du financement de l'État, les Églises américaines louent leurs bancs et organisent loteries, ventes et bazars. Le presbytérien Alfred E. Myers y voit « soit un faux commerce, soit une fausse charité ».[68]
Le même numéro demande pourtant de l'argent à ses lecteurs. Il distingue les deux choses par la doctrine : le don du consacré est un sacrifice volontaire, et personne ne le fait pour acheter son salut, qui vient seulement de la foi en la rédemption.[69] Le numéro oppose enfin aux Églises terrestres la véritable Église, « dont les noms sont écrits dans les cieux ».[70] La distinction entre Église visible et Église invisible remonte à Augustin. À la Réforme, Calvin appelle Église invisible l'ensemble des élus depuis le commencement du monde.[71] Chez Augustin et chez Calvin, l'Église visible mêle vrais et faux croyants. Pour le numéro, l'appartenance à une Église terrestre ne garantit rien, et seule compte l'Église invisible.[72]
Organisation et histoire
Une œuvre à part des Églises, nourrie de leurs déçus
L'exposé signé S. O. Blundin chiffre la population du globe par religion. Il en retient 124 millions de protestants, dont environ vingt millions seulement seraient membres d'une Église.[73] Selon le même exposé, les sociétés missionnaires protestantes disent pouvoir atteindre 100 millions de païens, ce qui en laisse environ 900 millions qui n'ont jamais entendu le nom de Jésus.[74] L'écart entre 124 et 20 millions tient en partie à la façon de compter de l'époque. L'Encyclopédie catholique relève que les Églises protestantes d'Angleterre et d'Amérique comptaient surtout leurs membres de plein droit, puis ajoutaient une estimation pour le reste, et que les sociétés missionnaires suivaient la même méthode.[75] Blundin tire de ces chiffres une conclusion pratique : Dieu n'est pas en train de convertir le monde par les Églises, il choisit aujourd'hui une petite Église, et le reste de l'humanité sera instruit plus tard.[76] Les lecteurs n'ont donc aucune raison de soutenir les missions des dénominations. Leur effort doit aller à une œuvre distincte, tournée vers les chrétiens déjà croyants. Schulz et de Vienne montrent que Russell se servait déjà en mars 1882 de chiffres du New York Herald sur la stérilité des Églises : les presbytériens du Nord avaient gagné en un an une fraction de converti par Église.[77]
Les deux lettres de lecteurs montrent d'où viennent ceux que touche cette œuvre. L'homme de Chicago a fréquenté successivement les Églises baptiste, méthodiste, méthodiste libre, congrégationaliste et presbytérienne sans y trouver d'appui. Il voit dans l'arrivée de Food for Thinking Christians une action de la Providence et demande aussitôt de la lecture à distribuer.[78] Ce parcours correspond au profil du « chercheur religieux » décrit par John Lofland et Rodney Stark. Selon leur modèle, une personne se convertit plus facilement quand elle ressent de fortes tensions, qu'elle cherche une réponse religieuse à ses problèmes et qu'elle se voit elle-même comme quelqu'un qui cherche.[79] La même lettre rapporte le trouble d'un diacre baptiste resté trente ans dans son Église et qui déteste la « doctrine de l'enfer ». Elle mentionne aussi un pasteur local « embarrassé ».[80] Au début de 1883, un pasteur méthodiste de longue date écrivait déjà à Russell qu'il voulait la vérité, même si elle mettait en pièces « son Église ».[81] La seconde lettre vient de Hamilton, en Écosse. Son auteur compare sa lecture de Food for Thinking Christians à une nouvelle conversion et demande à recevoir la revue.[82] Ce livre avait été distribué en masse dans la région à l'automne 1881 : 30 000 exemplaires étaient prévus pour Glasgow.[83] J. J. Bender avait alors passé des contrats de distribution à Glasgow.[84] J. C. Sunderlin, envoyé en Grande-Bretagne par Russell, supervisait l'opération.[85]
Une fois sortis de leurs Églises, ces lecteurs reçoivent un nom collectif : la « classe d'Élie ». Ceux qui dénoncent l'union illégitime de l'Église et du monde s'attirent la colère des deux. Ils sont alors mis au ban, ce que le texte appelle la « décapitation », par analogie avec Jean-Baptiste emprisonné pour avoir repris Hérode.[86] Le même type règle un problème interne : le changement des saints n'a eu lieu à aucune des dates attendues. Les étapes d'Élie et d'Élisée, de village en village, représentent les points chronologiques où l'on avait cru que ce changement viendrait. Ces étapes ont servi à éprouver la foi et à écarter ceux qui n'appartenaient pas aux deux classes. Désormais, l'attente ne repose plus sur aucune date, et chaque membre est changé à l'instant de sa mort.[87] Paton écrivait déjà en 1880 que, depuis le printemps 1878, l'enlèvement était attendu « sans aucun moment précis en vue ».[88] En décembre 1881, un lecteur objectait qu'un changement au moment de la mort contredisait le type : Élie, lui, n'était pas mort.[89] En novembre 1883, la réponse associe deux personnages. Jean est mort, Élie a été enlevé, et ils représentent ensemble la dernière classe des saints.[90] L'échec des dates devient ainsi une sélection : ceux qui sont restés après chaque étape prouvent par là qu'ils font partie des deux classes.
Une prédication par l'imprimé, portée par les lecteurs
La revue se présente comme un prédicateur. Chaque numéro contient environ huit sermons et atteint en moyenne 20 000 lecteurs. Elle répand ainsi la vérité plus largement que 200 prédicateurs itinérants.[91] En janvier-février 1882, la revue était encore tirée à 10 000 exemplaires, après des numéros tirés à 6 000.[92] Les lecteurs se chargent eux-mêmes de la diffusion. Certains réunissent amis et voisins pour leur lire un discours, d'autres prêtent des exemplaires d'essai, d'autres encore introduisent la revue dans leur Église comme un « prédicateur régulier ».[93] Cette dernière pratique vise le même public que l'envoi de la revue aux pasteurs : en août 1883, elle allait chaque mois à « environ 800 pasteurs de diverses dénominations ».[94] Nathan Hatch a montré que les mouvements religieux populaires des États-Unis s'étaient déjà appuyés, au début du XIXe siècle, sur l'imprimé bon marché et sur des prédicateurs laïcs pour contourner le clergé établi.[95]
Plusieurs signatures entourent Russell. J. C. Sunderlin, de Fort Edward, signe l'article sur la présence du Christ. S. O. Blundin signe l'exposé sur la foi.[96] Sunderlin est un ancien pasteur méthodiste. Il écrivait pour la revue depuis mars 1881.[97] Le texte sur les fardeaux vient du docteur C. F. Deems, extérieur au mouvement.[98] Charles Force Deems était un pasteur méthodiste épiscopal. Il avait fondé à New York, en 1868, l'Église des Étrangers, rattachée à aucune dénomination.[99] Maria Russell affirmera que le journal n'eut jamais de collaborateurs payés et presque aucun article extérieur. Schulz et de Vienne corrigent ce second point : de nombreux auteurs extérieurs écrivent dans les premiers numéros, même si Russell garde la décision finale sur ce qui paraît.[100] Les anciens collaborateurs Paton et A. D. Jones se sont éloignés de Russell au début de 1883.[101] Ce départ pèse sur les livres de référence. Sunderlin renvoie à des études du Day Dawn, désormais épuisé, et au futur Millennial Day Dawn.[102] Le Day Dawn était l'œuvre de Paton. En avril 1882, la revue annonçait un livre collectif sans nom d'auteur pour le remplacer.[103] En janvier 1883, ce livre était espéré pour le printemps.[104] En novembre, il n'a toujours pas paru, alors que Paton est devenu un adversaire public sur la rançon.[105]
La même méthode sert à sortir du monde anglophone. En janvier 1883, deux fonds avaient été ouverts pour un journal en allemand et un journal en suédois. L'impression devait commencer dès que l'un d'eux atteindrait 200 dollars.[106] Le même mois, une dette du fonds des tracts bloquait « tout nouveau travail jusqu'au remboursement de cette dette ».[107] En juin, le fonds suédois contenait moins de trente dollars, alors qu'une édition correcte en demandait environ trois cents. La priorité allait aux Scandinaves, parmi lesquels l'évangéliste Charles Seagrin avait gagné environ deux cents personnes.[108] En novembre, un exemplaire d'essai en suédois est enfin publié. Il est envoyé aux adresses de Suédois et de Norvégiens « religieux » fournies par les lecteurs à la demande du numéro précédent.[109] Une édition régulière dépendra de l'intérêt suscité et de l'argent reçu.[110] Le seuil de l'allemand est désormais fixé à 300 dollars : « le fonds allemand contient environ 25 dollars ; quand il atteindra environ 300 dollars, nous commencerons ».[111] Schulz et de Vienne notent que Russell avait voulu faire traduire en allemand le numéro d'octobre 1882 pour en faire un tract, sans y parvenir. En août 1883, un jeune immigré allemand d'Omaha s'était proposé pour aider.[112]
Des dons volontaires et un rédacteur sans salaire
L'appel au don occupe la plus grande partie de « Vue depuis la Tour ». Il fait suite à une crise financière. En 1882, les recettes étaient tombées à 3 373,86 dollars, et une erreur de compte bancaire avait conduit à dépasser le fonds des tracts de près de 2 600 dollars.[113] En février 1883, Sunderlin avait rappelé que les réunions se tenaient sans aucune quête et que quelques donateurs portaient seuls la charge.[114] En novembre, Russell déclare qu'il ne mendie pas pour Jéhovah.[115] Il reprend la règle posée dès août 1879 : la revue ne demanderait jamais d'argent aux hommes et cesserait de paraître si Dieu ne fournissait plus les fonds.[116] En 1881 déjà, un journal anglais présentait la société comme soutenue par des dons volontaires, « à la manière de Müller », le fondateur d'orphelinats qui ne vivaient que de dons.[117] La règle reste la même, mais le don devient une exigence. Celui qui court pour le « haut appel » doit donner son temps, son argent et son influence. Celui qui dit n'avoir rien à donner peut se considérer hors de la course.[118] L'économiste Laurence Iannaccone explique qu'un groupe qui exige de ses membres des sacrifices coûteux écarte ceux qui voudraient profiter du groupe sans rien y apporter, et renforce l'engagement de ceux qui restent.[119]
Russell appuie cet appel sur sa propre gratuité. Ni lui ni ses collaborateurs ne vivent de l'Évangile : ils travaillent de leurs mains, selon 1 Corinthiens 4:12, ce qui lui permet de parler d'argent sans être soupçonné.[120] En septembre 1880, une annonce sur les conférences d'A. D. Jones précisait que ni salaire ni frais de voyage n'étaient demandés, et que cela valait pour tous les prédicateurs liés à la revue.[121] Russell se dit aussi, « en quelque mesure », le « surveillant » du troupeau. Il craint qu'une fausse modestie de sa part n'ait nui à ce troupeau.[122] En juillet 1880, le mot désignait encore tout enseignant chargé d'édifier « le troupeau de Dieu, dont il est le surveillant ».[123] En novembre 1883, Russell s'applique le titre à lui-même. Il définit la mission de la revue comme un service rendu au « petit troupeau » : aider les consacrés à tenir leur sacrifice.[124]
Le récit de l'Église primitive donne au même moment des arguments pour défendre un enseignant contesté. Paul, dont l'apostolat est nié par les judaïsants parce que les vrais apôtres se trouvent à Jérusalem, doit prouver qu'il est apôtre au même titre que les autres.[125] Il a prêché gratuitement aux Corinthiens en travaillant de ses mains, avec le même verset, 1 Corinthiens 4:12, que Russell invoque pour lui-même quelques pages plus haut.[126] Diotrèphe refuse les apôtres et chasse de l'Église ceux qui les reçoivent. Les hommes dénoncés par Jude profitent de la diffusion de la vérité pour accroître leur propre influence.[127] Ces exemples ont une actualité précise. En 1883, trois journaux opposés à la rançon circulent parmi les anciens lecteurs : Zion's Day Star de Jones, The World's Hope de Paton et The Millenarian.[128] Chryssides rappelle que le désaccord sur la rançon, porté par Barbour puis par Jones, a provoqué une scission parmi les premiers associés de Russell.[129] En décembre 1882, 2 Pierre 2:1 servait à accuser nommément le Day Star, qui avait « fait alliance avec ceux qui nient que le Seigneur les ait rachetés ».[130] En novembre 1883, le même verset vise les faux docteurs qui nient que le Seigneur les ait rachetés, sans qu'aucun nom soit donné.[131] Ces adversaires volontaires doivent être distingués des saints faibles qu'ils ont en partie gagnés, et qu'il faut arracher « du feu ».[132] La porte reste ainsi ouverte aux lecteurs passés chez les rivaux, tandis que leurs chefs sont rangés parmi les ennemis de la vérité.
Contenu
Vue depuis la Tour
Un fonds de souscription a réuni une somme suffisante pour publier un exemplaire d'essai de Zion's Watch Tower (« La Tour de Garde de Sion ») en suédois. Cet exemplaire doit servir de tract auprès des chrétiens suédois et norvégiens, aux États-Unis comme en Suède.[133] L'annonce du numéro précédent, qui demandait des listes d'adresses de Suédois et de Norvégiens religieux, a suscité de nombreuses réponses, et les exemplaires d'essai sont expédiés à ces adresses à peu près au moment où les lecteurs reçoivent le numéro.[134] Une édition régulière en suédois dépend de l'intérêt que ces envois éveilleront et des ressources disponibles pour couvrir la dépense supplémentaire. Le sort de ce projet est remis entre les mains du Seigneur.[135] Les donateurs, même ceux qui n'ont versé que « deux pites », sont félicités d'avoir contribué à prêcher la « bonne nouvelle d'une grande joie » à plus de 20 000 frères et sœurs suédois.[136]
Le rédacteur présente ensuite le don comme un privilège. Jéhovah est riche : Aggée 2:8 et Psaumes 50:10 disent que l'argent, l'or et le bétail des mille collines lui appartiennent. Pourtant il a confié une part de ces biens aux croyants et fait dépendre de leur participation l'œuvre qui lui tient le plus à cœur, afin qu'ils soient ses collaborateurs.[137] Le rédacteur déclare qu'il ne mendie pas pour Jéhovah. Il invite chacun à se juger lui-même sur l'accomplissement de son alliance, sans intention de blâmer. Il craint que certains « consacrés » se privent de ce moyen de croissance spirituelle.[138] Il cite la parole de Jésus sur le verre d'eau froide donné à l'un de ses disciples (Matthieu 10:40-42) et affirme que les vrais membres du corps du Christ demandent rarement, sauf au Père.[139]
Nourrir spirituellement les affamés avec le « pain de vie » est présenté comme un privilège plus grand encore que nourrir le corps. L'imprimerie est désignée comme le moyen de prédication le plus efficace du moment. Chaque numéro contient environ huit sermons et atteint en moyenne 20 000 lecteurs, dont la plupart ont « une oreille pour entendre », ce qui n'est pas le cas des assemblées ordinaires de chrétiens nominaux. La revue peut ainsi répandre la vérité plus largement que 200 prédicateurs itinérants.[140] Certains lecteurs réunissent des amis et voisins pour leur lire un discours, d'autres demandent des exemplaires d'essai à prêter, d'autres encore introduisent la revue dans leur Église comme un prédicateur régulier.[141]
Le numéro suédois doit aussi, espère-t-on, ouvrir le « garde-manger du Seigneur » aux affamés de ce peuple. Les frères et sœurs allemands sont toujours dans le besoin à cause de la famine dont parle Amos 8:11. Le rédacteur propose de leur accorder une attention particulière tout en continuant à soutenir le fonds ordinaire des tracts et le fonds suédois.[142] Le fonds allemand, ouvert depuis un certain temps puis laissé de côté jusqu'à la parution du tract suédois, contient environ 25 dollars. Quand il atteindra environ 300 dollars, la publication en allemand sera entreprise.[143]
Le rédacteur se félicite que ni lui ni ses collaborateurs ne vivent de l'Évangile, alors que 1 Corinthiens 9:11-15 reconnaît ce droit à ceux qui prêchent. Ils travaillent de leurs mains pour n'être à la charge de personne (1 Corinthiens 4:12), ce qui lui permet de parler du don sans risque d'être mal compris.[144] Il sait que beaucoup de lecteurs préféreraient que la revue s'en tienne à « l'amour de Dieu » et à la « restitution », avec une condamnation occasionnelle du blasphème ou de l'intempérance, et qu'elle parle moins de consécration entière, de sacrifice et de renoncement à soi. Il répond que la mission de la revue s'adresse spécialement au « petit troupeau » : aider les consacrés à se sacrifier. Les conseils, reproches et exhortations visent les lecteurs pleinement consacrés. Des autres, qui ne courent pas pour le prix du « haut appel », on attend moins, mais celui qui donne ne serait-ce qu'un verre d'eau froide ne perdra pas sa récompense (Matthieu 10:42).[145]
La pauvreté apparente de beaucoup de saints et de la caisse du Seigneur est attribuée au désir de Dieu de donner à ses enfants l'occasion d'être ses collaborateurs, et non à un manque de moyens. L'intérêt du rédacteur porte surtout sur les consacrés, de peur qu'ils n'accomplissent pas leur sacrifice.[146] Il craint qu'une « fausse modestie » de sa part ait nui au troupeau dont il est en quelque mesure le « surveillant ». Il a souvent enseigné la nécessité de la sanctification entière de l'esprit et du corps, du temps, de la réputation et de l'argent. Cette mort aux choses terrestres, symbolisée par le baptême d'eau, est présentée comme indispensable pour devenir cohéritier de Jésus-Christ (Romains 8:17). Mais l'égoïsme a trop affaibli l'effet pratique de cet enseignement. Le rédacteur veut donc avertir le troupeau contre l'égoïsme, « notre plus grand ennemi » (Ézéchiel 33:6-7).[147]
Chaque coureur de la « course » pour le grand prix est invité à se poser des questions : que sacrifie-t-il ? Quelle part de son temps, de son argent et de son influence sert directement le Maître ? Combien d'influence a-t-il sacrifiée pour honorer la vérité ? Combien de temps a-t-il consacré aux autres, surtout à la « maison de la foi » ?[148] L'excuse qui consiste à dire qu'on ne connaît aucun saint affamé ou nu, et qu'on donnera si la caisse du Seigneur fait faillite, est attribuée à l'adversaire. Selon le rédacteur, Dieu ne laissera jamais sa caisse en faillite ni ses saints mourir de faim. Il s'appuie sur Psaumes 37:25-26. L'œuvre du Seigneur se poursuivra sans ceux qui n'agissent pas : ils perdront l'occasion et la bénédiction, et un autre, plus digne, recevra leur couronne.[149] Pour qu'il y ait sacrifice, l'offrande doit être volontaire, non arrachée par des circonstances extraordinaires.[150]
À celui qui demande combien il doit donner, le rédacteur répond qu'il se trompe de question : le coureur du haut appel devrait demander combien il peut garder pour lui. Celui qui s'est donné tout entier à Dieu n'est plus que l'intendant de ses biens et les dépense selon ce qu'il comprend de la volonté de Dieu.[151] La répartition entre soi-même, les pauvres et la diffusion de la vérité est laissée à la décision de chacun. Le rédacteur ne rappelle que le conseil de Paul de pourvoir à ce qui est « décent » : les pauvres, la famille et la cause de la vérité doivent être soutenus décemment, sans gaspiller les biens du Seigneur par extravagance.[152] Il prévient que les « vases de terre » penchent naturellement vers leur propre confort. Il invite à contempler l'image du Christ, qui était riche et s'est fait pauvre (2 Corinthiens 8:9), pour être transformé « de gloire en gloire » (2 Corinthiens 3:18).[153]
À celui qui dit n'avoir rien à donner, le rédacteur répond qu'il ne peut alors rien sacrifier et qu'il peut se considérer hors de la course, puisque tous ceux qui atteignent le but sont des sacrificateurs (Hébreux 13:15-16 ; 1 Pierre 2:5). Il l'invite à chercher mieux : tout appelé a reçu au moins un talent, et celui qui l'a enterré doit le déterrer sans tarder, de peur que le Roi ne le traite de « serviteur méchant et paresseux ».[154] Moins on possède, plus le don est un sacrifice : Jésus a vu la veuve pauvre qui a mis deux pites dans le trésor du Temple et a dit qu'elle avait donné plus que tous les autres (Luc 21:2). Ce principe des deux pites vaut pour l'influence et le temps comme pour l'argent. Philippiens 2:13 assure que Dieu produit en nous le vouloir et le faire.[155] Le vrai sacrifice offre non le reste le plus maigre, mais la graisse : les heures les plus fraîches et les meilleurs talents. Le rédacteur recommande d'économiser le temps et l'argent pour les employer directement à la gloire de Dieu.[156]
Il conclut en renvoyant ses lecteurs à 2 Corinthiens 8 et surtout à 2 Corinthiens 9, versets 6 à 12, puis il considère avoir rempli son devoir. Il prie pour que la Parole de Dieu, plus tranchante qu'une épée à deux tranchants, soit vivante et puissante, divise l'âme (la nature humaine) et l'esprit (la nouvelle nature) et permette de juger les pensées du cœur (Hébreux 4:12-13).[157]
Extraits de lettres intéressantes
Une lettre de Chicago vient d'un inconnu qui dit avoir reçu en connaissance pour la tête et pour le cœur ce que des années de recherche ne lui avaient pas donné. Il s'est déclaré prêt à distribuer la « viande en temps convenable ». Il avait quitté les Églises baptiste, méthodiste, méthodiste libre, congrégationaliste et presbytérienne sans y trouver de quoi se rattacher. Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») est arrivé alors qu'il avait perdu pied, et il y voit une action de la Providence. Il demande de la lecture à distribuer.[158] Il rapporte la visite d'un vieux diacre baptiste, resté trente ans dans son Église, qui a quitté sa maison attristé : plus il étudie ces questions, moins il en sait. Ce diacre sait que Dieu est amour et déclare haïr la « doctrine de l'enfer ». Le pasteur d'une petite Église locale, selon l'auteur, est lui aussi embarrassé et enfermé dans le « lit de fer ».[159]
Une seconde lettre vient de Hamilton, en Écosse. Son auteur, après avoir lu Food for Thinking Christians, écrit n'avoir jamais lu un livre avec autant de plaisir. Il le compare à une nouvelle conversion et le juge accessible même à ceux qui ont peu étudié la Bible. Il demande à recevoir la revue régulièrement, joint une petite offrande et dit mieux voir désormais comment prêcher l'Évangile et corriger certaines de ses erreurs passées.[160]
Fardeaux
Ce texte, signé du docteur C. F. Deems, part de deux phrases de la dernière section de l'épître aux Galates : « Portez les fardeaux les uns des autres » et « Chacun portera son propre fardeau » (Galates 6:2-5). Leur proximité les fait paraître contradictoires.[161] L'auteur lève la contradiction par deux remarques. D'une part, le grec emploie deux mots différents : le premier désigne ce qui fatigue et affaiblit, le second ce qu'il est nécessaire de porter, comme l'équipement d'un soldat ou la cargaison d'un navire. D'autre part, la phrase vise le chrétien surpris en faute par une faiblesse de caractère ou de tempérament, qu'il ne faut pas rejeter, pas plus qu'on ne chasse des rangs un soldat trop faible pour son sac et son fusil. Ses compagnons doivent le relever avec douceur, car le plus fort d'aujourd'hui peut s'épuiser demain.[162] Les spirituels doivent donc aider les faibles, mais chaque chrétien doit porter ses propres charges pour ne rien faire retomber sur son frère. Le fort doit chercher le fardeau, le faible ne pas s'y dérober.[163]
Sortons
Cette rubrique ne contient que le titre d'un poème, avec la référence à Hébreux 13:13. Une note indique que ce poème est reproduit dans le tome III des Études dans les Écritures, à la page 226.[164]
Pleine preuve de son ministère
Après la résurrection et l'ascension du Seigneur, la petite troupe de cent vingt disciples attend ensemble, sur l'ordre du Maître, la venue de la puissance d'en haut, le Saint-Esprit. Elle passe ce temps en prière et dans l'étude des Écritures. Pierre trouve alors dans une prophétie de David le passage qui annonce le remplacement de Judas, le traître (Actes 1:13-26). Il rappelle que cette Écriture devait s'accomplir : Judas, qui servait de guide à ceux qui ont arrêté Jésus, était compté parmi les disciples et avait reçu part à ce ministère. Il cite le livre des Psaumes : « Que sa demeure devienne déserte, et que personne n'y habite », et « qu'un autre prenne sa charge ».[165]
Pierre propose alors de choisir un successeur à Judas parmi les hommes qui ont accompagné les disciples depuis le baptême de Jean jusqu'à l'ascension, afin qu'il soit « témoin avec nous de sa résurrection ». Les disciples approuvent, désignent deux candidats et tirent au sort en demandant au Seigneur de faire le choix.[166] Cette démarche est jugée erronée : l'ordre reçu était seulement d'attendre à Jérusalem la puissance d'en haut, et le jugement humain des disciples, avant même le baptême de l'Esprit, prétend diriger le Seigneur et limiter son choix à deux hommes. Le Seigneur ignore cette erreur et laisse le temps montrer qu'il peut choisir lui-même.[167] Matthias, désigné par le sort, n'apparaît plus ensuite dans le récit : il est présent à la Pentecôte parmi les cent vingt, mais son histoire s'arrête là.[168] La mission propre des apôtres est définie en Actes 1:8. Au sens strict, elle s'applique aux douze, qui parlent encore par leurs écrits et continueront de le faire jusqu'à ce que la connaissance du Seigneur remplisse la terre.[169]
Être apôtre suppose d'avoir été témoin de la résurrection. Les onze pensent donc choisir parmi ceux qui sont présents, mais Jéhovah prépare Saul de Tarse, le persécuteur le plus redouté de l'Église, qui n'a pas vu le Seigneur ressuscité. Il est pourtant un « vase d'élection » (Actes 9:15), et sa conduite ultérieure donne « pleine preuve » de son apostolat.[170] Il invoque 1 Corinthiens 15:8. Les autres apôtres ont vu Jésus dans divers corps humains, alors que Paul le voit tel qu'il est, dans un corps spirituel glorieux plus brillant que le soleil de midi. Cette vision le rend aveugle, et sa vue n'est rendue que par un miracle.[171] Tout le « petit troupeau » verra de même le Seigneur à la résurrection, lorsqu'il sera né de l'Esprit après avoir été engendré de l'Esprit lors de sa conversion et de sa consécration. Paul l'a vu « comme un avorton », que le numéro rend par « avant le temps », alors que lui-même et les autres, une fois changés en êtres spirituels et glorieux, le verront tel qu'il est.[172]
L'Église primitive n'a pas connu l'harmonie que certains lui prêtent aujourd'hui. Après la Pentecôte, tous sont d'un même sentiment, des milliers de convertis se font baptiser (jusqu'à trois mille en un jour) et persévèrent dans la doctrine des apôtres (Actes 2:41-47 ; Actes 6:7). Les persécutions extérieures resserrent leur union.[173] Bientôt pourtant des différends naissent : certains abandonnent « la foi transmise aux saints » et se laissent détourner de « la simplicité à l'égard de Christ ». C'est à ce moment que l'enseignement clair de Paul le désigne comme le premier des apôtres, « un maître des maîtres », porte-parole particulier du Seigneur.[174]
Paul prêche surtout aux non-Juifs le pardon des péchés par la rédemption en Christ et fonde de petits groupes de croyants presque partout où il passe. Il enseigne que Juifs et non-Juifs sont justifiés par la seule foi en Christ, que le sacrifice de Christ, substitut de l'homme, satisfait toutes les exigences de la loi, et que les cérémonies de la loi, qui sont typiques, n'ont plus à être observées. Les observer encore montrerait un manque de foi dans la rançon.[175] Les autres apôtres, à Jérusalem, comprennent moins vite : l'Église de cette ville garde la circoncision et d'autres cérémonies, et ils pensent d'abord que les convertis non juifs doivent être circoncis. Ils ont progressé moins rapidement que Paul, retardés par leur entourage et leurs anciennes idées.[176] Des judaïsants viennent alors dans les Églises non juives enseigner la circoncision et la loi de Moïse. Pour contrer Paul, ils nient qu'il soit un vrai apôtre, puisque les apôtres nommés par le Seigneur sont à Jérusalem. Les Églises en sont ébranlées.[177]
Paul doit donc, pour défendre la vérité, établir aussi qu'il est apôtre au même titre que les autres.[178] Aux Galates, il écrit qu'il s'étonne de les voir passer si vite à un autre évangile, et que quiconque en prêche un autre doit être maudit (Galates 1:6-9). Son évangile ne vient pas des hommes mais d'une révélation de Jésus-Christ, et il est apôtre par la volonté de Jésus-Christ et de Dieu le Père (Galates 1:1 ; Galates 1:11-12). Il rappelle qu'il persécutait l'Église en croyant servir Dieu (Actes 26:9), puis qu'il est parti prêcher sans consulter personne (Galates 1:13-16). Il n'est monté à Jérusalem que trois ans après sa conversion, y a passé quinze jours chez Pierre et n'a vu d'autre apôtre que Jacques, frère du Seigneur (Galates 1:17-19). Quatorze ans plus tard, il y retourne avec Barnabas et Tite, sur ordre du Seigneur, non pour apprendre mais pour exposer l'évangile qu'il prêche aux non-Juifs (Galates 2:1-2). Il expose son enseignement en privé à ceux qui avaient de la réputation, de peur de courir en vain, c'est-à-dire de ne pas leur faire saisir la profondeur de l'évangile qui lui a été révélé. Les autres apôtres, gênés par l'influence judaïsante, progressent trop peu, et Paul est envoyé pour les fortifier.[179]
À Jérusalem, les apôtres, les anciens et l'Église l'accueillent cordialement. Bien qu'ils aient choisi eux-mêmes le remplaçant de Judas et ne comprennent pas bien la vocation de Paul auprès des non-Juifs, ils reconnaissent en lui l'esprit du Maître et finissent par voir en lui le choix du Seigneur. L'évangile des incirconcis lui est confié, comme celui des circoncis l'est à Pierre, et Jacques, Céphas et Jean lui donnent, ainsi qu'à Barnabas, la main d'association (Galates 2:7-9).[180] Lors de la conférence publique de Actes 15, Pierre soutient que la foi en Christ le Rédempteur suffit à justifier Juifs et non-Juifs, puisque Dieu a donné l'Esprit saint aux incirconcis comme aux circoncis. Jacques parle dans le même sens, et une lettre adressée aux Églises recommande « leur bien-aimé frère Paul » et la vérité qu'il prêche.[181]
Une nouvelle difficulté survient pourtant : quelques judaïsants s'obstinent et retardent même le progrès de la vérité chez les apôtres de Jérusalem. À Antioche, Pierre traite d'abord les chrétiens non juifs en frères, puis, à l'arrivée de gens de Jérusalem, se sépare d'eux pour manger avec ceux qui gardent les usages juifs, la loi interdisant à un Juif de manger avec des non-Juifs. Barnabas et d'autres Juifs l'imitent. Paul, indigné, lui résiste en face devant tous, car il agissait avec duplicité : il avait mangé avec les non-Juifs avant l'arrivée des autres (Galates 2:11-21).[182] Aux Galates, Paul reproche ensuite de s'être laissé ensorceler : ont-ils reçu l'Esprit par les œuvres de la loi ou par la foi ? Ceux qui s'appuient sur les œuvres de la loi sont sous la malédiction, et personne n'est justifié par la loi. Le seul espoir est que Christ, devenu malédiction à leur place, les a rachetés (Galates 3:1-3 ; Galates 3:10-13). Paul les exhorte à rester fermes dans la liberté acquise par Christ.[183]
L'Église de Corinthe est aussi atteinte par ces faux docteurs, et sa confiance dans l'apostolat de Paul en est ébranlée. Il craint que leurs pensées ne soient corrompues loin de la simplicité à l'égard de Christ (2 Corinthiens 11:3). Ces hommes ne prétendent pas apporter un meilleur évangile, mais pervertir celui qu'ils ont reçu : ce sont de faux apôtres, des ouvriers trompeurs déguisés en apôtres de Christ, comme Satan se déguise en ange de lumière, c'est-à-dire en messager de la vérité (2 Corinthiens 11:13-15). Paul se dit en rien inférieur aux plus éminents apôtres, rude dans son langage mais pas dans sa connaissance, et rappelle que les signes de l'apôtre ont été accomplis chez eux (2 Corinthiens 11:5-6 ; 2 Corinthiens 12:12).[184]
Paul invoque comme autre preuve les révélations spéciales que les autres apôtres n'ont pas reçues, en particulier son ravissement au troisième ciel (2 Corinthiens 12:2-4). Ce troisième ciel, le Paradis, est identifié à la nouvelle époque du Millénium. Paul y voit des choses si vivement qu'il ne sait pas s'il était absent de son corps ou seulement de son entourage. Cette vision lui fait mieux connaître l'amour de Dieu pour ses créatures, plus que ce qui devait alors être connu, d'où l'expression « il n'est pas permis à l'homme de l'exprimer » : elle était destinée à son instruction personnelle, l'heure n'étant pas venue de la révéler à l'Église.[185] Paul a manifestement vu les mêmes réalités que Jean dans les visions symboliques de l'Apocalypse, dont le dévoilement présent, parce que le moment est venu, répand une grande lumière sur le monde et le plan du Père.[186] Sans pouvoir les dire, il en a retiré une pensée guidée avec clarté vers la vérité, ce qui lui a permis d'écrire sur chaque point de la doctrine chrétienne avec une telle force que ses lettres sont des tribunaux devant lesquels toute erreur est démasquée. La gloire de cette vision a sans doute marqué chacune de ses lettres et chacun de ses discours, et aide aujourd'hui à comprendre les symboles de l'Apocalypse.[187]
Paul n'est donc « en rien inférieur » aux plus éminents apôtres, puisqu'il a reçu plus de révélations qu'eux tous. Il n'en tire pourtant aucune vanité, pas plus que de ses nombreux convertis et de ses Églises fondées. Il préfère se glorifier de ses faiblesses, afin que la puissance de Christ repose sur lui (2 Corinthiens 12:9-10). Aux Corinthiens qui l'ont pris pour un insensé, il répond qu'ils auraient dû le recommander, car il n'est rien en comparaison de Christ qui agit en lui (2 Corinthiens 12:11). Ils ont cru qu'il compromettait la dignité de l'apôtre par ses souffrances ; il leur a pourtant prêché l'évangile gratuitement, en travaillant de ses mains pour ne pas être à la charge de ceux qui n'en appréciaient pas encore la valeur (2 Corinthiens 11:7-8 ; 1 Corinthiens 4:12).[188] Il énumère ses épreuves, supérieures à celles des autres apôtres : coups sans mesure, prisons, quarante coups moins un reçus cinq fois des Juifs, flagellations, lapidation, trois naufrages, une nuit et un jour dans l'abîme, dangers de toute sorte, fatigues, veilles, faim, soif, froid, et « le souci de toutes les Églises » (2 Corinthiens 11:23-31).[189]
Paul donne ainsi « pleine preuve » de son ministère, qui consiste à proclamer la bonne nouvelle et à défendre la vérité contre les attaques de l'adversaire. Il exhorte Timothée à prêcher la parole sans crainte des hommes, à insister en toute occasion, commode ou non, et à reprendre, réprimander et exhorter avec patience. Lors de sa première défense, personne n'était avec lui, tous l'ont abandonné, mais le Seigneur l'a fortifié pour que la prédication soit pleinement connue et que tous les non-Juifs l'entendent. Il met aussi Timothée en garde contre Alexandre le forgeron, qui lui a fait beaucoup de mal (2 Timothée 4:2 ; 2 Timothée 4:14-17).[190] De sa conversion à sa mort, Paul est présenté comme le plus grand des apôtres et, après le Seigneur, le meilleur modèle d'esprit de sacrifice. Son utilité et sa connaissance du plan de Dieu viennent de la persévérance avec laquelle il a tenu sa consécration.[191]
Les autres apôtres ont grandi moins vite en grâce et en connaissance, retenus par leurs idées antérieures et par un regard moins entièrement tourné vers la gloire de Dieu. Leurs écrits n'en sont pas moins reconnus comme divinement inspirés, souvent au-delà de leur propre compréhension, et leur piété n'est pas sous-estimée. Pierre, d'abord impulsif, gagne en maîtrise de lui-même et approuve plus tard l'enseignement de son « frère bien-aimé Paul » (2 Pierre 3:15). Il met aussi l'Église en garde contre les faux docteurs qui introduisent en secret des erreurs sur les fondements de l'évangile, jusqu'à nier que le Seigneur les ait rachetés, et s'attirent une ruine prompte (2 Pierre 2:1-2).[192] Jean écrit au « bien-aimé Gaïus » pour dénoncer Diotrèphe, qui aime à tenir la première place, refuse les apôtres, les critique par des paroles méchantes et chasse de l'Église ceux qui les reçoivent (3 Jean 9-10). Jude avertit contre des hommes glissés parmi les chrétiens, qui changent la grâce de Dieu en occasion de s'élever eux-mêmes, profitent de la diffusion de la vérité pour accroître leur influence et introduisent leur propre faux enseignement. Il exhorte à « combattre pour la foi transmise aux saints » et à distinguer ces ennemis volontaires de la vérité des saints faibles qu'ils ont en partie gagnés, à arracher « du feu » (la destruction).[193]
Tous les apôtres n'ont pas été aussi prompts que Paul à se sacrifier, mais le temps et la discipline les ont éprouvés et formés, et ils sont des exemples autant que des apôtres. Les lecteurs sont invités à méditer cet exemple et cet enseignement inspiré, pour « combattre le bon combat ». Ceux qui s'oublient le plus et se perdent en Christ, dans la recherche de sa volonté, sont les mieux instruits et les plus utilisés par le Maître. Paul est le premier des apôtres parce qu'il s'est sacrifié davantage et plus vite que les autres : « Que le plus grand d'entre vous soit le serviteur de tous. »[194]
Jetés dans l'enfer
Le texte de Psaumes 9:17 (« Les méchants iront dans le séjour des morts, toutes les nations qui oublient Dieu ») est reçu comme un fait positif, sans réserve. Si les affirmations de l'« orthodoxie » étaient vraies, ce serait une pensée terrifiante : l'enfer y désigne un lieu de souffrance sans répit, où des millions d'êtres humains se tordent dans l'angoisse, tourmentés par un feu littéral ou par les remords de la conscience, jugés pires encore par certains. La grande majorité de l'humanité courrait vers ce sort, et pourtant les efforts pour la sauver sont faibles.[195] Babylone trouve le temps de se divertir et l'argent pour satisfaire l'orgueil de la vie et la convoitise des yeux, alors que ces ressources devraient servir à sauver les perdus. Elle étale ses temples luxueux, ses grandes orgues, ses toilettes coûteuses, son mépris des pauvres, son goût du gain et sa course aux honneurs du monde.[196]
Le mot « enfer » traduit l'hébreu shéol, qui désigne simplement l'état de mort, sans aucune idée de vie ni de tourment. Aucun savant ne peut lui faire dire autre chose. Là où il n'y a ni conscience ni vie, aucune souffrance n'est possible. Psaumes 6:5 (« Dans la mort, on ne se souvient pas de toi ; dans le shéol, qui te louera ? ») et Ecclésiaste 9:10 (« il n'y a ni œuvre, ni pensée, ni connaissance, ni sagesse dans le shéol où tu vas ») sont cités à l'appui. Le mot grec correspondant, hadès, désigne lui aussi l'état de mort et rien d'autre.[197] Tout pasteur sait que c'est exact, à moins d'être très ignorant, et cette ignorance est inexcusable à une époque où les livres sont abondants et bon marché. Ils continuent pourtant à prêcher cette idée fausse de l'enfer, qualifiée de calomnie contre le caractère de Dieu, comme au temps des siècles obscurs. Le verset même du Psaumes 9:17 est cité et prêché sans cesse par des hommes qui connaissent le sens du mot shéol et qui, pour soutenir la doctrine du tourment éternel, détournent sciemment ce passage.[198]
L'origine de cette idée de l'enfer est attribuée à la papauté, qui y aurait vu un moyen de lever de l'argent auprès de sujets ignorants. Selon cette présentation, le lieu de tourment est destiné à tous ceux qui ne cherchent pas la protection de l'Église papale. Les hérétiques y vont à coup sûr. Les membres de l'Église jugés indignes du ciel séjournent au purgatoire, où une peine de correction peut être raccourcie grâce aux prières des prêtres, achetées par la générosité de leurs proches.[199] Aucune autre doctrine de l'Église romaine n'aurait autant servi à tenir ses fidèles dans la peur et à augmenter ses revenus. Le protestantisme a rejeté le purgatoire mais gardé le tourment éternel. Il s'y accroche parce que cette doctrine lui permet, comme à la papauté, de tenir ses membres et de percevoir ses revenus, et il lance ses anathèmes contre ceux qui examinent la question. Si les enfants de Dieu se fiaient uniquement à la Parole, ces grandes institutions de Babylone se dissoudraient vite.[200]
En remplaçant shéol par son vrai sens, Psaumes 9:17 se lit : « Les méchants seront ramenés à l'état de mort, ainsi que toutes les nations qui oublient Dieu. » Les « méchants » sont ceux qui, connaissant pleinement la gravité du péché et le remède prévu, persistent volontairement dans le péché et refusent ce remède. Aujourd'hui, seuls quelques croyants consacrés connaissent Dieu, et les nations ne peuvent pas l'oublier avant de l'avoir connu. Le verset s'applique donc à l'âge à venir, où « la terre sera remplie de la connaissance du Seigneur comme le fond de la mer est couvert par les eaux » (Ésaïe 11:9). À ce moment, le Christ, qui a racheté l'homme du pouvoir de la tombe (Osée 13:14), rassemblera ses biens achetés hors de la prison de la mort (Ésaïe 61:1). Les dormants s'éveilleront sous les rayons du Soleil de justice.[201] La « route de la sainteté » sera alors facile pour tous, une fois les pierres d'achoppement retirées. Ceux qui refuseront d'obéir au Christ, juge et roi, seront les vrais méchants, et les sujets loyaux du royaume approuveront leur renvoi dans le shéol.[202]
Ce renvoi est la « seconde mort », sans résurrection possible. Ceux qui ont été rachetés de la mort adamique par le sacrifice du Christ n'ont plus de sacrifice pour leurs péchés s'ils meurent de leur propre faute (Hébreux 10:26 ; Romains 6:9). La seconde mort est la fin définitive de l'existence pour ceux qui sont jugés indignes de vivre, et elle ne comporte aucune souffrance : comme la première, elle est l'extinction de la vie, et elle ne porterait pas le nom de seconde mort si elle en différait. La mort est présentée comme la cessation de l'existence. La première mort vient de la faute d'Adam et laisse l'espoir d'une libération. La seconde ne peut être encourue que par un péché volontaire et personnel.[203] Comme on ne peut perdre la vie deux fois sans l'avoir retrouvée entre-temps, seuls ceux qui ont été libérés de la première mort, en fait ou par imputation, peuvent subir la seconde. Dans l'âge à venir, le monde retrouvera l'existence par la résurrection, puis méritera la seconde mort s'il désobéit (comparer Ézéchiel 18:2-4 et Jérémie 31:29-30). Dans l'âge présent, seuls les croyants justifiés par la foi en Christ y sont exposés, s'ils péchent volontairement en tenant pour banal le sang de l'alliance par lequel ils ont été sanctifiés.[204]
Le verset s'applique à l'âge à venir pour une autre raison : aujourd'hui, saints et pécheurs vont tous au shéol, alors que le texte dit que seuls les méchants y retourneront. Les nations qui « oublient Dieu » doivent l'avoir connu, ce qui n'arrivera qu'au temps où chacun le connaîtra, du plus petit au plus grand (Jérémie 31:34). Le verbe hébreu shub, rendu par « jeter », signifie « ramener » à un lieu ou à un état où l'on a déjà été. Les méchants, rachetés puis tirés du shéol, y seront donc ramenés.[205]
Vente d'indulgences
Au Moyen Âge, quand la papauté dominait les consciences, elle se procurait de l'argent notamment par la vente d'indulgences, c'est-à-dire la permission de pécher en étant libéré des conséquences. Cette pratique s'est installée peu à peu. Elle a d'abord consisté à pardonner les péchés et à lever la peine de tous ceux qui combattaient pour l'Église dans les « guerres saintes » contre les « hérétiques » (les chrétiens dissidents) et les infidèles (les musulmans). Ceux qui mouraient au combat étaient assurés du ciel, quelle qu'ait été leur vie. Ce pardon était accordé non pour le repentir et la foi en la rançon, mais pour la « bonne œuvre » de tuer les ennemis de l'Église.[206] Les papes et les conciles ont ensuite raisonné que, s'ils pouvaient remettre les péchés pour un service rendu à l'Église, ils le pouvaient aussi contre de l'argent, pour les vivants comme pour les morts, puis pour les péchés futurs. Ce raisonnement serait juste si sa prémisse l'était, mais nul homme n'a le droit de tenir un péché pour effacé hors des conditions posées par Dieu : non les œuvres ni l'argent, mais la foi en la rédemption en Christ.[207] Certaines indulgences nommaient les péchés qui pourraient être commis ou le nombre d'années de purgatoire épargnées. Du pape Jean XII, il est rapporté qu'il accorda « quatre-vingt-dix mille ans de pardons pour péchés mortels » à qui répéterait avec dévotion trois prières inscrites dans une chapelle de Rome.[208]
La vente d'indulgences futures éveilla des consciences honnêtes comme celle de Luther et donna naissance à la Réforme, dite protestante à cause de ses protestations. La crise éclata quand Jules II, puis Léon X, publièrent des indulgences pour ceux qui donneraient de l'argent à la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome, commencée en 1506. La collecte fut confiée aux dominicains, dont le célèbre Tetzel. D'après Luther, ils vendaient des indulgences dans les rues, les marchés et les tavernes : celui qui payait pour lui-même s'ouvrait les portes du ciel, celui qui payait pour un mort libérait aussitôt une âme du purgatoire.[209]
Tetzel voyageait en grand apparat de ville en ville, portant la bulle de Léon X sur un coussin de velours. Il aurait déclaré à la foule que les indulgences sont « le plus précieux et le plus sublime des dons de Dieu », que la croix rouge a autant d'efficacité que celle de Jésus-Christ, et que même les péchés qu'on voudrait commettre à l'avenir seraient pardonnés. Il ajoutait que les indulgences sauvent aussi les morts, dont les parents crient du fond de l'abîme : « Nous endurons d'horribles tourments ; une petite aumône nous délivrerait. » Selon lui, « dès que l'argent tinte au fond du coffre, l'âme s'échappe du purgatoire et s'envole au ciel ».[210] La formule d'absolution reproduite remet les péchés « quelque grands et énormes qu'ils soient », supprime les peines du purgatoire, rend au pécheur l'innocence de son baptême et lui ferme les portes du lieu de tourment à l'heure de la mort. Elle est signée de la main du frère Jean Tetzel.[211] Un barème de prix taxait lourdement les riches sans négliger les pièces des pauvres : le mariage avec une cousine germaine coûtait 5 000 dollars, le meurtre de l'épouse ou d'un parent seulement 20 dollars.[212]
La papauté y trouvait un avantage dans la doctrine du tourment éternel et du purgatoire, et le protestantisme garde la pire des deux comme une friandise. La pratique fut finalement condamnée par le concile de Trente à Rome, mais le même principe subsisterait sous une forme plus discrète.[213] Le protestantisme était parti de la « justification par la foi », non par l'argent, les prières ou les œuvres, mais ses sectes se rapprochent peu à peu de leur mère. Elles ne vont pas aussi loin dans l'abus, car l'adversaire est trop rusé pour tromper aussi ouvertement en ce XIXe siècle éclairé. Pourtant, des indulgences se vendraient dans les Églises protestantes de nombreuses régions : l'appartenance à une Église est tenue pour un passeport pour le ciel. Des gens loin d'être des saints y sont admis s'ils apportent de l'influence et de l'argent. Même coupables de fautes contre le credo de leur Église, ou contre les lois de Dieu et des hommes, ils ne sont pas repris s'ils peuvent financer un « petit Saint-Pierre » ou éponger la dette d'un temple.[214] Cette forme moderne d'indulgence suscite le mépris des saints et du monde extérieur. Le bien en résulte, car on comprend que l'appartenance à la véritable Église, « dont les noms sont écrits dans les cieux », garantit la vie éternelle, ce que ne fait pas l'appartenance aux institutions terrestres appelées Églises.[215]
La présence de notre Seigneur
La question « Est-il présent ? » revient. Certains la posent. D'autres affirment qu'il n'est pas présent et que ceux qui enseignent la présence du Fils de l'homme se fient à leur imagination. Le préjugé, né d'un enseignement reçu tôt et renforcé par des années de formation, est fort : il faut donc de la patience et attendre que la semence pousse.[216] L'auteur, J. C. Sunderlin, de Fort Edward (New York), demande d'abord s'il est temps de l'attendre. Le moment de son second avènement, vers lequel pointent les prophéties, serait arrivé. Il y aurait eu, comme lors de la première venue, une attente et des recherches particulières sur son retour, et l'époque vers laquelle les prophéties étaient supposées pointer serait passée. Il renvoie aux études « Times and Seasons » (« Temps et saisons »), « The Jubilee Cycles and the Two Dispensations » (« Les cycles du jubilé et les deux dispensations ») dans le Day Dawn (épuisé), à « How will Christ Come? » (« Comment le Christ viendra-t-il ? ») dans Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »), et au futur Millennial Day Dawn.[217]
Pour ceux que gêne la parole de l'ange en Actes 1:11, il propose quelques remarques. La présence de Jésus est une présence spirituelle et personnelle, invisible. On objecte qu'il était déjà un être spirituel quand les hommes de Galilée regardaient le ciel. Il répond que ce n'est pas sa nature spirituelle qu'ils voyaient : le corps de chair et d'os, probablement celui de la croix, ou un autre semblable, ne servait alors qu'à prouver qu'il était vivant et vainqueur de la mort. Jésus dit lui-même qu'« un esprit n'a ni chair ni os » (Luc 24:39), donc un être spirituel est invisible aux yeux naturels. Pendant les quarante jours qui suivirent la résurrection, il fut d'ailleurs invisible la plupart du temps, et personne ne doutait alors de sa présence. Ses apparitions soudaines étaient des exceptions, devenues inutiles.[218] La promesse qu'il reviendrait « de la même manière » ne dit pas qu'il serait revu comme dans ces cas exceptionnels. Un ami qui part à midi en voiture et dit qu'il reviendra « de la même manière » peut rentrer à l'aube, quand on dort encore : cela n'a aucun rapport avec la manière de son retour.[219]
Le Christ a lui-même déclaré : « Si quelqu'un vous dit : Voici, le Christ est ici ou là, ne le croyez pas. » S'il devait apparaître à l'œil naturel, il n'y aurait aucun mal à le croire, et on serait exhorté à écouter ceux qui l'annoncent.[220] La réponse correspond à la question du verset 3 : « Quel sera le SIGNE de ta venue ? » Le mot grec parousia signifie « présence », comme l'indiquent la marge de la Revised Version, l'Emphatic Diaglott et la traduction de Rotherham. Si le Christ était visible, nul signe ne serait nécessaire. Les enfants de Dieu reçoivent une meilleure preuve, que la science et les inventions ne peuvent imiter ni l'ennemi effacer. Après avoir exposé les événements qui précèdent, le Christ avertit : « S'ils vous disent : Il est dans le désert, n'y allez pas ; il est dans les chambres, ne le croyez pas » (l'allusion vise les matérialisations). Puis vient le verset 30 : « Alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel. » Ce signe n'est pas le corps glorifié du Rédempteur crucifié : seuls ceux qui comprennent le signe connaissent sa présence, car il indique la présence et non une venue prochaine.[221]
Le texte ajoute que « toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l'homme venant sur les nuées ». Ce verbe n'est pas idou comme en Luc 17:23, mais dérive de horao : discerner, reconnaître. Les tribus finissent par reconnaître qu'il est présent. Les temps troublés les font gémir, ils découvrent que le péché cause tout le mal, cherchent à comprendre, puis désirent le reconnaître.[222]
Plusieurs événements coïncident avec le temps de sa présence. La bonne nouvelle doit être prêchée « dans le monde entier, pour servir de témoignage, et alors viendra la fin » (le verbe grec hèkô signifie « être là »). Cela se serait accompli quelques années plus tôt. Le verset 48 annonce un mauvais serviteur disant : « Mon maître tarde à venir. » Cette parole suppose que quelqu'un a déjà affirmé qu'il était venu et que l'échéance est passée. Deux partis s'expriment aujourd'hui : l'un dit qu'il est présent, l'autre qu'il tarde, et ceux qui nient sa présence frappent leurs compagnons de service qui la proclament.[223] Le verset 50 dit que le maître viendra (hèkô, « sera là ») à une heure que le serviteur ignore. 2 Pierre 3:10 compare le jour du Seigneur à un voleur, et 1 Thessaloniciens 5:4 précise que les frères ne sont pas dans les ténèbres pour que ce jour les surprenne comme un voleur. 2 Pierre 3:4 annonce des gens qui diront : « Où est la promesse de sa venue (parousia, « présence ») ? Depuis que les pères sont morts, tout continue comme depuis le commencement. » Ils répondront que l'idée est ridicule, que rien n'a changé, que nul ne l'a vu.[224]
Ces propos et ces actes, pris ensemble, accomplissent les prophéties et constituent, selon l'auteur, le signe du Fils de l'homme dans le ciel (c'est-à-dire du gouvernement). Les éléments « prennent déjà feu » tant la friction est forte entre les forces morales et sociales. Le matin du jour du Seigneur est nuageux, et seuls ceux qui ont la lumière voient. Ce n'est qu'à plein midi que « tout œil » discernera sa présence, et alors chacun sera saint, car « sans la sainteté nul ne verra (horao, « discernera ») le Seigneur ».[225]
« La foi vient de ce qu'on entend »
Une définition claire de la foi montre que la théorie des théologiens selon laquelle Dieu essaie aujourd'hui de sauver le monde est contraire à sa Parole et à ses attributs : sagesse, puissance et amour. Dieu est tout sage, ses plans sont arrangés pour atteindre ses buts. Il est tout-puissant et ne connaît pas le mot « essayer » : il peut faire tout ce qu'il veut, et il veut l'amour envers l'humanité (Jean 3:16). Jésus, son représentant, « verra le fruit du travail de son âme et sera rassasié ».[226] La foi est nécessaire pour être en harmonie avec Dieu (Hébreux 11:6 ; Romains 10:17), et elle apparaît comme un élément du grand plan des âges, qui consiste à rassembler toutes choses sous Jésus.[227]
Toute foi dans un credo ou un enseignement qui ne repose pas entièrement sur Jésus, acheteur et rédempteur, est une illusion. Jésus est le chemin, la vérité et la vie (Jean 14:6), et il n'y a de salut en aucun autre nom (Actes 4:12). La foi en Jésus (Actes 20:21) est l'acceptation sans réserve du plan de Dieu pour la rédemption du monde, et la conformité de la vie à ce plan.[228] La foi n'a pas de mérite en elle-même, n'est pas la justice et ne justifie pas : on est justifié par la foi, qui est « comptée comme justice » (Romains 4:5). Elle est « précieuse » pour les appelés, car elle s'empare des promesses et de l'héritage des sanctifiés (Actes 26:18). Ces appelés sont enfants de Dieu, héritiers avec Christ de l'héritage d'un monde, s'ils souffrent avec lui (Romains 8:17), et ils sont des « prémices » de ses créatures (Jacques 1:18).[229] S'il y a des prémices, une grande moisson doit suivre l'Église : sinon l'expression « à la louange de sa gloire, nous qui avons les premiers espéré en Christ » (Éphésiens 1:12) n'aurait pas de sens, si le monde ne devait pas croire quand l'Église, corps du Christ, sera complète. Dieu a aussi fait asseoir les siens dans les lieux célestes, afin de montrer « dans les siècles à venir » les richesses de sa grâce (Éphésiens 2:7). Tout cela fait partie de la foi en Christ.[230]
La prière de Jésus va dans le même sens : il prie pour ceux qui croiront par la parole des disciples, afin qu'ils soient un, « pour que le monde croie » (Jean 17:20-21). Le texte insère que ce « monde » croira dans la dispensation suivante. Selon Éphésiens 1:10, Dieu a décidé de rassembler en Christ, dans la dispensation de la plénitude des temps, toutes choses, célestes et terrestres. L'amour de Dieu s'est manifesté en donnant son Fils, non pour racheter quelques-uns comme l'enseigne le calvinisme, mais pour racheter tous les hommes.[231]
Les chiffres de la rédemption s'appuient d'abord sur Romains 5:8, 2 Corinthiens 5:15 et 1 Timothée 2:6 : le Christ est mort pour tous, et Jésus donne sa chair « pour la vie du monde » perdue en Adam. Il y aura donc une « résurrection des justes et des injustes », la « résurrection de jugement » étant comprise comme une épreuve.[232] Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils (Jean 3:16), et l'on aime Dieu parce qu'on croit qu'il a aimé le premier (1 Jean 4:19). Dieu ne peut pas reconnaître comme enfants ceux qui ne l'aiment pas, et l'on ne peut aimer un père en la parole duquel on n'a aucune confiance. Sans la foi, nul ne peut donc entrer en harmonie avec la volonté divine.[233]
L'arminianisme soutient que les païens qui n'ont pas entendu l'Évangile sont sauvés par la loi naturelle de la conscience. Cette thèse est jugée en conflit direct avec la Parole de Dieu, qui déclare qu'il est « impossible » de plaire à Dieu sans la foi. Nul n'a jamais été sauvé, ni ne pourra l'être, par la loi de la nature (la conscience) ni par la loi écrite. Paul se déclare le premier des pécheurs tout en agissant en toute bonne conscience : si la conscience suffisait, il n'y aurait aucun espoir pour personne par cette voie.[234] Si l'homme pouvait obéir à la loi et devenir juste par elle, le Christ serait mort en vain (Galates 2:21). La loi sert au contraire à faire constater à l'homme sa situation sans espoir, afin que toute bouche soit fermée et que le monde entier soit coupable devant Dieu (Romains 3:19-20). Ce « monde entier » comprend ceux qui ont la loi écrite comme ceux qui, sans elle, sont une loi pour eux-mêmes, leurs pensées les accusant ou les défendant (Romains 2:14-15).[235]
Les milliards d'hommes qui n'ont jamais entendu « la vérité » n'ont pu avoir foi en elle, ni s'en réjouir, ni connaître Dieu, ni l'aimer. L'esprit charnel est inimitié contre Dieu (Romains 8:7-8), et tous ont été enfermés par la loi dans l'incrédulité afin que Dieu fasse miséricorde à tous (Romains 11:32). Cette miséricorde ne consiste pas à sauver les hommes dans l'ignorance : la rançon de Jésus permet à Dieu d'être juste tout en justifiant celui qui croit. Mais personne ne peut croire en celui dont il n'a pas entendu parler, puisque la foi vient de ce qu'on entend. Comme Jésus a goûté la mort pour tous (Hébreux 2:9), la bonne nouvelle doit être annoncée à « tout le peuple » (Luc 2:10), afin que chacun ait la foi requise.[236]
Une petite partie seulement de l'humanité a entendu cette nouvelle dans la vie présente. Si ceux qui ne l'ont pas entendue ne l'entendent pas non plus à leur résurrection, les promesses de Dieu ne pourraient jamais s'accomplir. Or Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés » (c'est-à-dire délivrés des conséquences du péché d'Adam, la mort) et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Timothée 2:4). Aucune autre explication ne met d'accord la Parole de Dieu et sa conduite envers l'humanité.[237] Pour mesurer l'ignorance du « seul nom », une statistique récente de la population du globe, classée par religion, est donnée : 212 millions de catholiques romains, 124 millions de protestants, 84 millions d'Églises grecques, 7 millions d'Israélites, 200 millions de musulmans, 163 millions de brahmanes, 423 millions de bouddhistes et 230 millions d'hindous. Les sociétés missionnaires protestantes affirment pouvoir atteindre 100 millions de ces païens, ce qui en laisse environ 900 millions qui n'ont jamais entendu le nom de Jésus.[238]
Devant ces chiffres, Dieu ne peut pas être en train de sauver le monde par la foi : sur les 124 millions de protestants, environ vingt millions seulement seraient membres d'Églises protestantes, hypocrites et personnes trompées comprises. Le monde entier est apostat, chrétien, musulman ou païen. Accepter l'enseignement dit « orthodoxe » oblige à rejeter le caractère ou la parole de Dieu ; ce qui contredit la Parole de Dieu, son caractère et la raison est donc jugé erroné. À l'inverse, la doctrine biblique veut que l'Église soit aujourd'hui choisie parmi les hommes et que, devenue participante de la « nature divine », elle serve à Dieu pour que « la connaissance du Seigneur remplisse toute la terre ». Tous les hommes auront ainsi une occasion de connaître Dieu et de se mettre en harmonie avec lui. L'exposé est signé de S. O. Blundin.[239]
« Élie viendra d'abord »
Le prophète Élie, appelé Élias dans le Nouveau Testament, est présenté comme un serviteur courageux et fidèle de Dieu, mais aussi comme un type : sa vie illustrerait certaines choses profondes de la Parole de Dieu. Son nom est lié à la dernière prophétie de l'Ancien Testament : Dieu enverra le prophète Élie avant le grand et redoutable jour du Seigneur, il ramènera le cœur des pères vers les enfants et celui des enfants vers leurs pères, de peur que Dieu ne frappe la terre d'une malédiction (Malachie 4:5-6).[240] Les Juifs attendaient qu'Élie paraisse avant le Messie pour les préparer. Quand les premiers disciples ont reçu l'enseignement de Jésus, les réponses de celui-ci ont éclairé peu de choses sur le sens réel de la prophétie, sans doute parce qu'elle faisait partie des choses qu'ils ne pouvaient pas encore porter. Jésus dit qu'Élie « viendra d'abord et rétablira toutes choses », mais qu'Élie est déjà venu et qu'on ne l'a pas reconnu ; les disciples comprennent alors qu'il parle de Jean-Baptiste (Matthieu 17:10-14).[241]
Ailleurs, Jésus dit de Jean : « Si vous voulez le recevoir, c'est lui qui est Élie, celui qui devait venir » (Matthieu 11:14). Cette condition conduit à une question : le ministère de Jean, de six à douze mois, limité à une petite partie de la Judée, serait un bien faible accomplissement de la grande œuvre annoncée d'Élie. Il ne s'agit pas non plus d'un Élie ressuscité. La prophétie désignerait plutôt un autre censeur fidèle du péché, prêt, comme Élie face aux prêtres de Baal, à dénoncer le péché et les pécheurs respectés. Jean l'a fait en disant aux scribes et aux pharisiens : « Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir ? » (Matthieu 3:7). Comme Élie désignait le sacrifice agréé de Jéhovah, Jean a désigné l'antitype de ces sacrifices : « Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (Jean 1:29). L'annonce de sa naissance dit aussi qu'il ira devant Jésus « avec l'esprit et la puissance d'Élie » pour préparer au Seigneur un peuple bien disposé (Luc 1:17). Il en résulte qu'avant le grand et redoutable jour du Seigneur, une puissance ou un agent serait suscité pour enseigner hardiment et réveiller ceux qui sont dans de bonnes dispositions.[242]
Le ministère de Jean ne suffit pourtant pas à accomplir toutes les prédictions sur Élie : Jésus parle d'un Élie qui « rétablira toutes choses ». La solution proposée est que Jean-Baptiste représentait un Élie « multitudinaire », comme Jésus représente un Christ multitudinaire dont il est la tête et dont l'Église glorifiée est le corps (Éphésiens 1:22 ; Romains 9:5). Comme Jean, dans l'esprit d'Élie, a préparé la voie de Jésus au premier avènement, une compagnie plus grande que lui, qu'il représentait, préparera, dans le même esprit hardi, l'accueil du Christ glorieux et complet. L'Élie (Jean) et le Christ (Jésus) n'ont pas accompli entièrement le rétablissement et le règne annoncés ; l'Élie et le Christ complets accompliront toutes les prédictions.[243] Élie et Jean sont dits représenter « les témoins vrais et fidèles de cet âge de l'Évangile », dont le témoignage et les travaux, avec la bénédiction de Dieu, préparent la voie au règne de l'Église glorifiée et de son chef glorieux, en rassemblant un peuple prêt, le « petit troupeau » (Luc 1:17). Comme Jean, à la fin de l'âge juif, a attiré l'attention sur Jésus et préparé ceux qui l'écoutaient à être élevés à la Pentecôte au plan spirituel supérieur, la classe d'Élie attirera à la fin de cet âge l'attention sur la présence du Christ, pour préparer ceux que le Seigneur destine à la gloire.[244]
La vie d'Élie est ensuite mise en parallèle avec l'histoire de l'Église des vainqueurs, en huit points, pour établir qu'Élie est le type et l'Église le véritable Élie. Élie est persécuté pour la justice ; les saints souffrent pour la vérité. Sa principale persécutrice, Jézabel, reine d'Israël, est nommée en Apocalypse 2:20 comme type de l'ennemie des saints ; l'antitype est l'Église apostate de Rome, qui se dit « reine » et souveraine sur l'Israël spirituel (Apocalypse 18:7). Jézabel agit par son mari, le roi Achab ; la papauté agit par l'Empire romain, auquel elle est unie. Élie fuit au désert, en un lieu préparé par Dieu, où les corbeaux et la veuve le nourrissent ; la vraie Église fuit dans le désert symbolique, état d'isolement, où elle est soutenue miraculeusement, car « la terre secourut la femme » (Apocalypse 12:6 ; Apocalypse 12:16).[245]
Élie reste « trois ans et six mois » au désert, sans pluie et avec une grande famine (Jacques 5:17). L'Église reste trois ans et demi symboliques (un jour pour un an : 1260 années littérales) dans l'état de désert, avec une famine spirituelle faute de vérité, l'eau vive (Apocalypse 12:6 ; Apocalypse 11:3 ; Amos 8:11). À son retour, les erreurs des prêtres de Jézabel sont dévoilées, le vrai Dieu est honoré et des pluies abondantes suivent ; à la fin des 1260 ans, la puissance de la vérité et de ses témoins se manifeste (1798) et, depuis, la vérité se répand et inonde le monde au rythme de millions de Bibles par an. Le roi et le peuple se réjouissent d'abord, mais l'esprit de Jézabel reste le même et Élie doit fuir de nouveau au désert. De même, l'enseignement de la Bible a apporté tant de bienfaits que les empires de la terre reconnaissent la main du Seigneur, et pourtant ils sont presque revenus aux principes de la papauté (Jézabel) avec les sectes dites « protestantes » ; les saints sont de nouveau contraints de fuir pour préserver leur vie spirituelle et sont de nouveau à l'état de désert. Enfin, la carrière d'Élie se termine par son enlèvement de la terre, et les saints seront changés d'êtres terrestres en êtres célestes.[246]
Ces coïncidences sont jugées non accidentelles. Pour ceux qui pouvaient « recevoir » le témoignage de Jean, celui-ci a rempli la fonction d'Élie, que l'Église accomplit plus pleinement. L'expression « ramener le cœur des pères vers les enfants » est tenue pour peu claire dans l'hébreu ; l'ange la reprend en Luc 1:16-17 : tourner le cœur des pères vers les enfants et les désobéissants vers la sagesse des justes. Il s'agit de rétablir l'harmonie entre Israël et « les pères » (les patriarches) puis, plus largement, d'amener le monde, dont Israël est le type, à une harmonie avec Dieu semblable à celle des pères.[247]
La prophétie de Malachie 4:5-6 semble annoncer le succès d'Élie : il ramènera les cœurs. Or ni Jean-Baptiste ni l'Église n'ont ramené au Seigneur une proportion notable des hommes. L'explication est que l'énoncé est conditionnel : si Élie réussit, la terre ne sera pas frappée de malédiction, sinon la malédiction viendra. Si l'Église juive avait écouté Jean et reconnu le Sauveur présent, Jésus l'aurait élevée ; elle a rejeté l'enseignement d'Élie et celui qu'il annonçait, et le peuple a reçu « la malédiction » : son organisation a été renversée et détruite. Dans l'accomplissement plus large, les représentants de la classe d'Élie, les saints, ont dénoncé le péché, censuré pécheurs, scribes et pharisiens de profession, cherché à convertir le peuple et annoncé la présence du Christ, mais ils ont, comme alors, peu convaincu ceux qui attendaient cette présence d'une tout autre manière. Le rejet du message d'Élie attire la malédiction : le renversement de l'Église nominale et des pouvoirs civils auxquels elle est unie. Cette colère du « jour du Seigneur » est dite avoir commencé en 1878 et durer 37 ans, jusqu'en 1914, comme la malédiction sur l'Église juive nominale a duré 37 ans, de l'an 33, quand Jésus l'abandonna et laissa sa maison déserte, jusqu'à la destruction de sa ville et de sa nation en l'an 70.[248] L'œuvre de l'Élie glorifié, l'Église, réussira cependant : « Il rétablira toutes choses ». La malédiction renverse beaucoup de choses sans anéantir et détruire à jamais, parce que l'Élie exalté, le Christ, abattra toute opposition, puis rétablira et bénira.[249]
Élie et Jean sont tous deux nécessaires pour illustrer l'œuvre finale des saints. Jean a été emprisonné pour avoir repris Hérode au sujet de son union illégitime (Luc 3:19) ; de même, la dénonciation de l'union illégitime de l'Église et du monde provoque leur déplaisir et conduit à la mise au ban (la « décapitation ») des censeurs fidèles. Jean est mort, Élie a été enlevé au ciel : ils représentent ensemble la dernière classe des saints. Le moment de la mort de la chair sera le moment du passage à la nouvelle nature.[250]
Le successeur d'Élie : Élisha
Avant d'enlever Élie, le Seigneur le charge de préparer et d'instruire son successeur Élisée (1 Rois 19:16). Si Élie représente les vainqueurs, l'« Épouse » ou « corps » du Christ, Élisée représenterait ceux qui leur succèdent comme porte-parole du Seigneur sur la terre. Dès son appel, Élisée suit Élie. Élie s'attend à être enlevé, Élisée sait qu'il le sera. Élie passe par plusieurs villages comme s'il espérait y être enlevé, et on semble éprouver l'intérêt d'Élisée en l'invitant à rester en arrière ; mais Élisée, représentant une compagnie persévérante et fidèle, ne se laisse ni décourager ni abandonner Élie.[251]
Ces étapes sans enlèvement paraissent préfigurer divers points des preuves chronologiques où, avec une vue encore imparfaite du plan, on a pensé que le changement des saints pourrait avoir lieu. Elles ont servi à éprouver la foi des deux compagnies et à laisser de côté ceux qui n'appartiennent pas aux classes d'Élie et d'Élisée. L'enlèvement se produit quand toutes les étapes sont passées, à aucun point fixé : « comme ils continuaient à marcher en parlant, voici qu'un char de feu et des chevaux de feu les séparèrent l'un de l'autre, et Élie monta au ciel dans un tourbillon » (2 Rois 2:11). De même aujourd'hui, tous les points chronologiques sont passés sans avoir été des moments de changement ; l'attente ne repose plus sur aucune date précise, et les deux classes s'entretiennent de l'œuvre. Le changement est jugé en cours : des membres sont « enlevés » de temps à autre, passant de la nature humaine à la nature spirituelle, ils meurent comme Jean en tant que nouvelles créatures et sont transportés à l'instant même à l'état céleste ou spirituel (Psaumes 82:6-7 ; Apocalypse 14:13).[252]
Les vainqueurs, ou classe d'Élie, forment un « petit troupeau », et il existe une autre classe, une « grande foule », que représente en partie Élisée. Tant qu'Élie reste, Élisée n'est qu'un disciple. Comme son successeur, il doit recevoir une double portion de l'esprit d'Élie (énergie, force, pouvoir d'enseigner), à une condition : « Si tu me vois quand je serai enlevé d'auprès de toi, cela t'arrivera ; sinon, cela n'arrivera pas » (2 Rois 2:10). La « chose difficile » est comprise comme la difficulté, même pour ceux qui attendent l'événement, de reconnaître le changement de la classe d'Élie. Les saints doivent tous mourir « comme des hommes » ; seuls une étroite fréquentation, des yeux de l'intelligence ouverts et une foi entière dans les promesses permettent de savoir que le ravissement spirituel a lieu à l'instant de la mort. La vie de chaque membre de la classe d'Élie doit donc être pure et fidèle : on n'attend pas une perfection absolue dans des vases de terre imparfaits, mais la perfection du but, de la visée et de l'effort doit être visible à l'entourage, pour que l'on sache qu'ils sont enlevés (1 Jean 3:3).[253]
Seuls ceux qui reconnaissent le changement de la classe d'Élie peuvent occuper la fonction d'enseignants. Les « fils des prophètes » (les théologiens) ne croiront pas, mais une double portion de l'esprit d'Élie vient sur la classe qui verra. Cette classe prend conscience de la grandeur de son œuvre en voyant l'établissement du royaume et la glorification de la classe d'Élie. Élisée, rempli de l'esprit dans son deuil, revient en frappant les eaux avec le manteau d'Élie au nom du « Seigneur, le Dieu d'Élie », au point que les fils des prophètes (enseignants nominaux) reconnaissent sa puissance : « L'esprit d'Élie repose sur Élisée ». Ils ne croient pourtant pas qu'Élie a été enlevé. Le monde, Église nominale comprise, ignorera de même la glorification de la vraie Église, le corps, comme il a ignoré la glorification de la tête au début de cet âge.[254]
Jusque-là, les textes bibliques ont simplement été rapprochés de la vie de ces hommes, et l'accord est si grand qu'on ne peut y voir moins que des types voulus. Lire d'avance l'avenir de la classe d'Élisée dans ses actes serait plus risqué ; seules des suggestions sont avancées. La guérison des eaux avec du sel dans un vase neuf jeté à la source (2 Rois 2:19-21) pourrait signifier que le canal de la vérité sera purifié à sa source même par une vérité nouvelle propre à l'âge, que la classe d'Élisée y jette. L'huile de la veuve qui augmente jusqu'à remplir tous les vases et sauve ses fils de la servitude (2 Rois 4:1-7) pourrait représenter l'esprit répandu jusqu'à remplir chaque vase prêt et vide, l'effusion de l'esprit sur toute chair (Joël 2:28). La guérison du potage pour les fils des prophètes (2 Rois 4:38-41) pourrait figurer la guérison de la nourriture des théologiens et un antidote à leur mélange empoisonné. La multiplication de la nourriture pour le peuple (2 Rois 4:42-44) pourrait représenter un festin de vérité. La guérison de la lèpre de Naaman pourrait représenter la guérison et la restitution après le fléau du péché, dont la lèpre est le symbole : pour être purifié, il faut non un lavage ordinaire mais un lavage sept fois répété, parfait, au lieu désigné par Dieu, et la foi.[255]
Si cette application est juste, la classe d'Élisée appartient à la famille engendrée de l'esprit et non à la famille humaine, de sorte que son changement de condition se produit aussi à la mort. La mort d'Élisée semble l'indiquer : on dit de lui ce qu'il avait dit pour l'enlèvement d'Élie : « Mon père, mon père, char d'Israël et sa cavalerie ! » (2 Rois 2:12 ; 2 Rois 13:14).[256]
Quant à Jean 3:13 (« Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme »), certains se demandent en quel sens Élie est « monté au ciel ». L'atmosphère, l'air, est parfois appelée ciel, comme dans « les oiseaux du ciel » : Élie est monté dans les cieux de l'air, sans qu'on dise où, et il serait inutile de conjecturer. Sa mort n'est pas rapportée ; Élie étant un type des saints changés, le récit de son retour sur terre ou de sa mort aurait gâché ce type. La mort a pourtant passé sur tous les hommes et Élie ne pouvait lui échapper tant que Jésus n'avait pas payé la rançon. Élie n'est pas non plus allé au ciel promis aux saints : n'étant pas engendré de l'esprit, il n'était pas une nouvelle créature mais restait un être humain. Jésus est le premier engendré à la nature spirituelle nouvelle, le chef et le précurseur de tous ceux qui entrent dans la condition céleste ou spirituelle. Un être humain serait aussi mal à l'aise hors de ce monde ou d'un autre qu'un poisson hors de l'eau. Dans le même sens, nul n'a jamais vu Dieu et nul ne peut le voir (1 Timothée 6:16) : seuls ceux qui, durant cet âge de l'Évangile, passent de la nature humaine à la nature spirituelle le verront tel qu'il est, parce qu'ils seront semblables à celui qui est l'image exacte de la personne du Père. Les hommes ne peuvent voir Dieu qu'à travers ses œuvres et sa révélation.[257]
Moïse et Élie
La transfiguration de Jésus devant trois de ses disciples intéresse beaucoup de monde, non parce qu'on en voit la leçon et le sens, mais parce qu'on ne les voit pas. Moïse et Élie apparaissent aux disciples et s'entretiennent avec Jésus. Jésus est transfiguré : son visage brille comme le soleil et ses vêtements sont blancs comme la lumière. Une nuée lumineuse les enveloppe, et une voix en sort : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection ; écoutez-le » (Matthieu 17:1-9). Les disciples tombent la face contre terre, saisis de crainte ; Jésus les touche et leur dit de se lever, et en levant les yeux ils ne voient que Jésus. Les spéculations sur la manière dont Moïse et Élie se sont trouvés sur la montagne, ou sur la manière dont les disciples, qui ne les avaient jamais vus, les ont reconnus, sont écartées par les paroles de Jésus : « Ne parlez à personne de cette vision jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité des morts » (Matthieu 17:9). Pour les disciples, la vision semblait une réalité.[258]
Le caractère de vision de la scène est maintenu : Jésus lui-même l'appelle ainsi, et la transfiguration est donc traitée comme une vision, au même titre que celles de Jean à Patmos, claires et distinctes mais restées des visions.[259] Moïse ne peut pas y être apparu ressuscité : Jésus n'était pas encore crucifié, donc pas encore ressuscité, et il est le « premier-né d'entre les morts ». Si Moïse avait été ressuscité avant lui, Jésus n'aurait pas été le premier. Lazare et d'autres, ramenés à une certaine mesure de vie, ne sont pas dits « ressuscités », car ils n'ont pas échappé entièrement à la mort et sont morts de nouveau.[260]
La leçon de la scène est cherchée dans une lettre de Pierre, témoin de la transfiguration. Il y écrit qu'ils n'ont pas suivi de fables habilement conçues en annonçant « la puissance et la venue » de Jésus-Christ, mais qu'ils ont été témoins oculaires de sa majesté, lorsque la voix venue de la gloire excellente a déclaré : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (2 Pierre 1:16-18).[261]
Le mot rendu par « venue » est la « présence » (parousia). La transfiguration est donc comprise comme une représentation en vision de la majesté et de la puissance de la présence de Jésus, c'est-à-dire de l'établissement du Royaume à son second avènement. Pour l'époque actuelle, où Jésus est dit présent et le Royaume en cours d'établissement, elle est une illustration du temps présent.[262]
Moïse y représente l'élément humain du Royaume, lui qui fut « fidèle dans toute sa maison comme serviteur » (Hébreux 3:5). Élie représente l'Église de l'Évangile tout entière, la partie spirituelle, la maison des fils. Le Royaume comprend ces deux classes, l'une terrestre et l'autre céleste, et Jésus les ordonne toutes deux ; il se tient au milieu d'elles, transfiguré et resplendissant, entre Moïse et Élie.[263]
Dans cette présence, on voit déjà les signes du royaume spirituel dans la moisson et le triage du blé, ainsi que la préparation de l'établissement de la partie terrestre du Royaume, celle des hommes parfaits. Ce témoignage est dit ne pas être une fable habilement conçue : il a été montré en vision à Pierre et aux autres, et il existe aussi « une parole prophétique plus sûre », à laquelle il est bon de prêter attention comme à une lampe qui brille dans un lieu obscur (2 Pierre 1:19).[264]
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Références
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- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 558
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 558
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 558
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 558
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 558
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 558
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 559
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 559
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 559
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 559
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 559
- ↑ La Tour de Garde de Novembre 1883, p. 559