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La Tour de garde de octobre 1880

De Tj-encyclopédie
La Tour de garde de octobre 1880
Revue La Tour de Garde
Date 1880
Année 1880
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

Ce numéro est centré sur deux grandes questions théologiques : la nature de l'immortalité et la définition de l'Antichrist. La première est traitée à travers une cosmologie de la vie où Dieu est la seule source de toute existence, et où l'accès à l'immortalité suppose un engagement exigeant, tracé comme une « voie étroite ». La seconde déplace la notion d'Antichrist des grandes figures individuelles vers les institutions ecclésiales elles-mêmes, en particulier les Églises qui reconnaissent une autre autorité que le Christ.

Le numéro contient également des développements sur la nature humaine du Christ, sur la doctrine du jugement après la mort, et sur les conditions et le mode du second avènement. Ces sujets forment un ensemble cohérent autour d'une christologie précise, nourrie de renvois scripturaires abondants et d'arguments philologiques sur des termes grecs.

Une lettre d'un lecteur, une rubrique de questions de correspondants et plusieurs courtes notices complètent le numéro, témoignant d'un dialogue actif avec un lectorat qui participe à la réflexion doctrinale.

Analyse

Croyances

Une chute qui prive de vie sans changer la nature humaine

Tout le raisonnement du numéro tient sur une idée très précise de ce qui s'est passé en Éden : la sentence « mourant, tu mourras » n'a pas abîmé l'homme de l'intérieur, elle l'a simplement coupé de ce qui le faisait vivre, l'arbre de vie.[1] L'homme reste donc ce qu'il était, une créature de terre, mais sans entretien : il s'éteint lentement. Cette façon de lire Genèse n'est pas inventée pour l'occasion. Des commentateurs du XIXᵉ siècle expliquaient déjà que si Adam avait gardé accès à l'arbre, sa vie terrestre aurait continué malgré sa faute, et que l'expulsion du jardin était justement le moyen par lequel la sentence de mort pouvait s'exécuter.[2] Irénée déjà présentait l'expulsion comme une miséricorde, pour que le péché de l'homme ne devienne pas sans fin ni remède.[3]

De là découle la thèse d'ouverture : personne n'a jamais possédé l'immortalité en propre, puisque Dieu seul est la source de la vie, et que l'homme n'en recevait qu'un écoulement, comme le diamant ne fait que renvoyer la lumière du soleil.[4] Le numéro appuie cette thèse sur un comptage de mots grecs : les trois termes rendus par « immortel » et « incorruptible » n'apparaîtraient que dix-huit fois dans le Nouveau Testament, et jamais pour les anges ni pour les hommes ordinaires.[5] Le décompte est à peu près juste : les dictionnaires grecs donnent trois emplois pour le premier, huit pour le deuxième et sept pour l'adjectif, soit dix-huit en tout.[6] Cette manière de refuser l'immortalité de l'âme vient du mouvement adventiste : Henry Grew l'avait défendue dans des tracts, George Storrs l'avait reprise après avoir lu l'un d'eux en 1837, et c'est par eux qu'elle est arrivée chez les étudiants de la Bible.[7][8] Russell lui-même, en examinant tous les emplois du mot « âme », n'en avait trouvé aucun qui la dise immortelle, et avait conclu que la vie sans fin était une récompense et non une propriété de l'homme.[9]

Si l'homme n'a jamais rien eu d'immortel à perdre, alors ce qu'il a perdu est mesurable : une vie humaine parfaite, rien de plus. C'est exactement ce qui rend possible la suite.

Deux natures en Jésus pour une rançon au prix exact

La préexistence du Christ est posée d'entrée comme un acquis, sans démonstration : il était « en forme de Dieu », il connaissait cette gloire d'avant le monde, et il tient son immortalité d'un don du Père.[10] Un Fils qui reçoit du Père ce que le Père possède en propre n'est pas l'égal du Père. La question était alors vive autour de la revue : beaucoup de ses lecteurs venus du courant dit « One Faith » niaient toute préexistence, et Barbour accusait l'équipe de la Tour de Garde de la rejeter, accusation sans fondement puisque Russell voyait en Jésus un être créé et Paton défendait lui aussi cette préexistence.[11] Paton avait d'ailleurs signé en juin 1880 un article consacré précisément à ce point.[12]

Sur cette base, deux articles entiers soutiennent que Jésus a porté en même temps la nature divine et la nature humaine : il accepte d'être adoré sans protester, là où Pierre, Paul et un ange refusent ; il pardonne les péchés ; les vents lui obéissent.[13] Deux positions concurrentes sont écartées nommément, celle qui fait de lui un homme à nature déchue et celle qui en fait un homme parfait mais seulement homme.[14] Cette insistance se comprend mieux quand on sait qu'au début des années 1870, dans le groupe d'Allegheny, George Stetson soutenait l'inverse : Jésus n'aurait jamais eu deux natures en même temps, mais une succession d'états — homme jusqu'au baptême, puis homme avec l'Esprit par-dessus, puis homme seul sur la croix.[15] Le numéro d'octobre 1880 tranche contre cette lecture par étapes et affirme la simultanéité, tout en gardant du schéma de Stetson le moment du baptême à trente ans comme date de l'onction.[16] C'est ce texte précis que les historiens du mouvement citent quand ils datent la mise au point de Russell sur les deux natures.[17]

Rien de tout cela n'est de la curiosité théologique. La rançon exige une comptabilité exacte : Adam avait une vie humaine parfaite, donc il faut offrir une vie humaine parfaite, ni moins ni davantage.[18] Stetson avait formulé ce principe dès 1871 : pour savoir ce qui a été racheté, il faut d'abord savoir ce qui a été perdu, et le prix doit en être l'équivalent.[19] Russell en avait tiré, en examinant le sujet en 1872 et 1873, que si le prix couvre tous ceux qui sont perdus en Adam, alors tous doivent sortir de la tombe.[20][21] C'est ce désaccord sur la valeur substitutive du sacrifice qui, en 1878, avait opposé Russell à Barbour et provoqué la naissance de la revue en juillet 1879. Le numéro répond ici à l'objection la plus évidente contre sa christologie : si Jésus était parfait, comment a-t-il pu être tenté ? La réponse retourne la question vers Adam, lui aussi parfait et pourtant tombé — une nature déchue est le résultat du péché, pas de la tentation.[22]

Le Jour de l'expiation comme clé de lecture et comme calendrier

Le rituel de Lévitique 16 fournit l'armature de plusieurs articles : le taureau immolé par le grand prêtre correspond au sacrifice de Jésus, le bouc du Seigneur au sacrifice de l'Église, et l'entrée du sang dans le lieu saint à l'épreuve d'acceptation du sacrifice.[23] Ce système n'est pas nouveau dans la revue : mars 1880 découpait déjà la cérémonie en séquences étalées sur tout l'âge chrétien et tirait du tirage au sort des deux boucs la division des consacrés en deux classes, septembre 1880 faisait des deux animaux la preuve que l'offrande est double.[24][25]

L'intérêt propre d'octobre 1880 est ailleurs : le sens du bouc émissaire y est publiquement contesté à l'intérieur de la revue. Paton propose d'y voir l'élément mondain qui se réclame du nom chrétien et retient les chrétiens dans la conformité au monde — donc Babylone et l'ivraie.[26] La rédaction publie l'article puis le refuse en note, avec deux arguments précis : le bouc émissaire était amené à la porte du Tabernacle et agréé de Dieu, ce qui exclut l'hypocrite, et le sort décidait entre les deux boucs sans préférence divine, ce qui suppose deux groupes de chrétiens justifiés.[27] La position maintenue est celle de mars 1880 : le bouc émissaire désigne des chrétiens véritables mais infidèles, « rejetés » du haut appel et livrés aux tribulations pour que la chair soit détruite — mars 1880 posait déjà que cette classe, n'ayant pas offert volontairement sa chair, y est contrainte de force.[28] Russell voyait dans ce bouc émissaire, comme dans Lot, Rahab ou les Lévites, un portrait prophétique d'une seconde classe spirituelle.[29] Un numéro où un collaborateur avance une lecture et où l'éditeur la décline séance tenante montre un corpus qui n'est pas encore fixé — Paton quittera d'ailleurs la revue peu après.[30]

Le même outil sert ensuite à mesurer le temps. Le Jour de l'expiation devient l'image d'une durée : six mille ans de règne du péché, dont mille neuf cents avec sacrifices offerts, et le jeûne d'un jour devient l'affliction du monde pendant toute cette période.[31] Le chiffre de six mille ans vient de l'idée, répandue chez les millénaristes, que les six jours de la création valent six périodes de mille ans, d'après Psaumes 90:4.[32] Jonas Wendell, dont Russell avait entendu le discours, plaçait la fin de ces six mille ans depuis Adam au début de 1873.[33] Barbour aboutissait de même à un achèvement des six mille ans à l'automne 1873, suivi d'un « matin de joie ».[34] Le calcul aboutit ici à une conclusion pratique : l'expiation réelle est presque achevée, la bénédiction du monde va commencer.[35]

Un retour déjà arrivé : la présence de 1874

La lecture du Lévitique annonce une bénédiction imminente ; la démonstration sur le grec explique pourquoi son point de départ est déjà derrière. Un auteur contemporain ayant soutenu que Jésus reviendrait en chair, la réfutation s'attaque à sa méthode : il aurait travaillé sur une concordance qui range tous les emplois sous une forme unique, sans distinguer les temps, et aurait conclu à tort que le verbe grec vise toujours un futur.[36] La correction apportée est exacte sur le fond : les formes de l'aoriste de ce verbe expriment ordinairement une venue accomplie, même si le subjonctif peut porter sur l'avenir.[37] L'argument se fonde ensuite sur le participe, lu comme « étant venu », avec une série d'exemples évangéliques où il désigne une présence déjà là — l'étoile arrêtée, Jésus entré dans la maison.[38]

Cette façon de régler une question de doctrine par le vocabulaire grec est la marque de ce milieu. Elle vient d'une lecture de lEmphatic Diaglott de Benjamin Wilson par Benjamin Keith, qui remarqua que le mot habituellement traduit par « venue » y est rendu par « présence », et en conclut que le Christ était présent depuis octobre 1874 mais invisible ; la découverte fut exposée clairement dans lHerald of the Morning d'octobre 1875.[39][40] L'idée d'un retour en deux temps, dont le premier invisible, circulait alors largement chez les commentateurs, depuis le banquier londonien Henry Drummond vers 1828.[41] Russell, dès 1877, écrivait qu'à sa venue et pendant un temps après, le Seigneur demeurerait invisible.[42] Le sous-titre même du périodique renvoie à cette présence commencée en 1874.[43]

Ce que le numéro ajoute est l'extension de la méthode à Apocalypse 3:20 : celui qui frappe à la porte est déjà là, et la scène ne vaut que pour la dernière période de l'Église, non pour tout l'âge chrétien.[44] Franz observe qu'une présence invisible est par construction très difficile à contredire, ce qui permit de garder la date de 1874 en modifiant seulement ce qu'on en attendait.[45]

Le « serviteur fidèle » mesuré à sa constance sur la date

La thèse de la présence déjà réalisée produit aussitôt un critère pour juger les gens. Le serviteur chargé de distribuer la nourriture en Matthieu 24:45 n'est pas un homme mais un groupe, « une petite compagnie » qu'un seul serviteur représente commodément.[46] Face à lui, le mauvais serviteur est défini de façon très étroite : c'est celui qui connaissait et enseignait la vraie date de l'avènement, puis s'est rétracté — et une telle rétractation ne peut se produire qu'après que le retour a eu lieu.[47] La faute n'est donc pas morale, elle est chronologique.

Cette définition a un destinataire. Barbour, qui avait lancé la date de 1874 et dont Russell avait financé la revue, s'était séparé de lui en 1879 sur la valeur du sacrifice ; d'autres lecteurs du Midnight Cry s'étaient détournés de la date, et avril 1880 tirait déjà argument du passage de quinze mille lecteurs à deux cents pour y voir un tri voulu.[48] Reconnaître 1874 cesse d'être une opinion parmi d'autres : c'est la preuve qu'on est du bon côté. Le calendrier du mouvement place d'ailleurs à cette époque la fin de l'appel général au petit troupeau, ce qui donne à la question de la date un poids considérable pour les lecteurs de 1880.[49]

Tout le monde sauvé, mais pas au même rang

La restitution annoncée est large : toute la race revient à la perfection du commencement et vit sans fin.[50] Mais elle ne donne pas l'immortalité, réservée à la famille divine — ce qui est cohérent avec le principe de la rançon, qui ne peut rendre que ce qui a été perdu, et Adam n'avait jamais eu de corps spirituel. Octobre 1879 tirait déjà cette conséquence du couple « âme vivante » / « esprit vivifiant », et juillet 1879 limitait la restauration à la vie naturelle. Chez Russell, le début du millénaire en octobre 1874 ouvre justement ces temps de rétablissement, compris comme un processus graduel et d'abord imperceptible, que seuls quelques-uns savent interpréter.[51] L'origine de l'idée est à chercher chez Barbour, qui voyait dans l'année jubilaire de Lévitique 25 le grand jour de rétablissement de Dieu.[52]

D'où un classement très serré. Au sommet le petit troupeau, porteur de couronnes, roi et prêtre ; puis la grande compagnie, porteuse de palmes, première à reconnaître le règne établi après l'enlèvement de l'épouse ; puis Israël selon la chair, délivré au moment où les nations l'assaillent ; puis le reste du monde, qui apprend la justice quand les jugements s'abattent.[53] La distinction entre les deux premières classes repose sur Luc 12:32 et Apocalypse 7:9, le petit troupeau étant tenu pour limité à cent quarante-quatre mille.[54]

Le cas d'Israël mérite une précision. Les lecteurs de Ézéchiel 38:11 remarquent que le texte suppose un peuple déjà rassemblé et habitant sans murailles, que Gog attaque précisément parce qu'il paraît sans défense.[55] Le numéro retient cette lecture littérale d'un Israël assailli, mais refuse d'y voir une bataille avec des armes : la délivrance est manifeste sans être corporelle.[56] Cette place faite à Israël ne vient pas de Miller, qui l'avait rejetée, mais des adventistes dits de « l'âge à venir », qui l'avaient transmise à Storrs et par lui au groupe d'Allegheny, puis à Barbour.[57]

Même les anges entrent dans ce classement, et par le bas : ils n'ont pas l'immortalité, servent les héritiers du salut d'après Hébreux 1:14, et seront gouvernés par eux d'après 1 Corinthiens 6:3.[58] C'est la conséquence logique du premier point : si l'immortalité n'appartient qu'à Dieu, au Christ et aux saints, aucune créature céleste n'en dispose, et les anges déchus sont eux aussi mortels.[59]

Les morts du déluge trouvent place dans ce programme par une lecture de 1 Pierre 3:19 : l'Esprit a prêché par la bouche de Noé aux hommes de son temps, désormais retenus dans « la grande prison de la mort ».[60] Toute descente du Christ aux enfers est ainsi écartée. L'explication est ancienne et respectable : Augustin lisait le passage comme une prédication du Christ en Esprit avant son incarnation, par Noé, aux rebelles de cette génération, et Bèze la reprenait en réduisant la descente aux Hadès à la seule sépulture.[61][62]

Sacrifier ce qui est permis : l'huile et l'eau

La doctrine des deux natures se retourne en règle de vie, et le numéro y met une précision qu'on ne trouvait pas formulée aussi nettement auparavant : chez le chrétien, la nature nouvelle ne se greffe ni ne se mélange à l'ancienne, « comme l'huile et l'eau », elle la met à mort.[63] Wills voit dans cette séparation radicale des deux natures une des idées les plus caractéristiques de Russell, et la conséquence du refus de l'âme immortelle : là où les Églises mêlaient l'humain et le spirituel, lui les tenait entièrement séparés.[64]

La conséquence pratique est l'objet même du sacrifice. Renoncer au mal n'a aucun mérite, puisque tout le monde y est tenu ; ce qu'il faut abandonner, c'est ce qui est permis.[65] Suit une liste très concrète de ce qui reste légitime pour un homme du monde et interdit au consacré : briguer l'honneur de ses semblables, prendre part aux gouvernements, voter, exercer une charge publique, aller à l'opéra ou au concert, rechercher la richesse, porter des bijoux et des vêtements coûteux.[66] Le modèle invoqué est Jésus refusant d'être fait roi par la foule selon Jean 6:15, alors qu'une humanité parfaite lui donnait le droit de gouverner et de réformer utilement les États.[67] Russell reprendra cette logique en écrivant que ses lecteurs n'ont pas été appelés pour recevoir des honneurs et amasser des richesses, mais pour se dépenser.[68] Une erreur est explicitement signalée : appliquer au monde des règles données aux seuls saints, puisque l'homme du monde n'a contracté aucune alliance.[69]

Le baptême scelle ce contrat sans rien procurer par lui-même : il figure la mort au péché et la résurrection à la sainteté, l'eau n'en étant que l'image.[70] Septembre 1880 posait déjà que le geste physique ne procure rien, que des milliers sont plongés dans l'eau sans rien gagner, et admettait à la communion des frères « baptisés d'eau ou non baptisés d'eau ».[71] Octobre 1880 ajoute la datation : l'alliance de Jésus est conclue à trente ans, au Jourdain, et c'est à ce moment seulement qu'il reçoit l'Esprit, car même un homme parfait ne peut se crucifier lui-même.[72] L'âge n'est pas arbitraire : c'est celui auquel les Lévites entraient en service au tabernacle d'après Nombres 4:3.[73]

Un pardon qui peut être retiré

Rien de ce statut n'est garanti. Les péchés sont remis à la conversion mais non effacés avant les temps de rafraîchissement, et la parabole des deux débiteurs de Matthieu 18:23 sert à montrer qu'une remise de dette peut être annulée : le moyen de garder son pardon est de pardonner aux autres.[74] De même, la vie nouvelle reçue à la conversion est décrite comme un germe que l'on peut étouffer en vivant selon la chair, d'après Romains 8:13 et Galates 6:8.[75] Avril 1880 avait déjà précisé que la vivification des corps mortels dont parle Romains 8:11 ne concerne pas la résurrection mais l'action présente de l'Esprit.[76]

Wills décrit le mécanisme : la justification du croyant est d'abord une justification « comptée », révocable par simple cessation de la foi, mais qui devient définitive à la consécration — après quoi un reniement de la rédemption ne se pardonne plus.[77] Russell fondait ce point sur Hébreux 10:26 : celui qui pèche volontairement après avoir connu la vérité se retrouve dans la position d'Adam pécheur, à cette différence que sa mort est la seconde.[78] Cette précarité n'est pas un détail de doctrine : elle donne à l'exigence de renoncement du paragraphe précédent sa sanction. Le consacré qui garde les plaisirs permis ne risque pas un simple reproche, il risque sa place.

L'antichrist n'est pas un homme mais une Église

Le dernier mouvement du numéro tire les conséquences institutionnelles de tout ce qui précède. L'antichrist n'est pas un personnage à venir : c'est quiconque s'oppose au Christ, à commencer par Pierre dissuadant Jésus de mourir et Paul persécutant l'Église.[79] Une distinction est ensuite faite entre les faux Christs et les antichrists : les premiers sont les Églises qui reconnaissent une autre tête que Jésus — le pape pour Rome, le gouvernement pour l'Angleterre, l'État pour l'Allemagne et la Russie, les normes presbytériennes ou méthodistes dans un procès ecclésiastique.[80] Cette distinction entre les deux mots grecs était un lieu commun de l'exégèse : le faux Christ se substitue au Christ attendu, l'antichrist s'y oppose ou prend sa place.[81] L'application à la papauté comme partie corrompue de l'Église visible est l'héritage direct de la Réforme.[82] Le mouvement se réclamait d'ailleurs explicitement de Luther sur ce point : identifier le système papal à l'Homme du Péché et l'Église dégénérée à la mère des prostituées faisait partie, selon son propre récit de ses origines, de ce qu'il avait reçu.[83] Russell, de son côté, tenait l'Homme du Péché pour la papauté, Église de contrefaçon, par opposition à la vraie Église que Paul appelle « un homme parfait ».[84]

Le diagnostic débouche sur une consigne. Il faut sortir, rejeter tout joug de servitude confessionnelle, ne reconnaître qu'un troupeau et un berger.[85] Babylone, dans sa chute, emporte les péchés du peuple de Dieu, et la séparation des brebis et des boucs de Matthieu 25 est appliquée à cette sortie même — les brebis étant la grande multitude de chrétiens qui quittent et lavent leurs robes, les boucs l'élément qui reste.[86] Cette chute était alors datée : la revue la plaçait au printemps 1878, avec un parallèle de trente-six ans calqué sur l'intervalle entre 33 et 70, et cette position fut maintenue pendant des décennies.[87][88] Pour un lecteur de 1880, Babylone est donc déjà tombée depuis deux ans, et la lettre publiée dans ce numéro — où un incroyant juge qu'une girouette en coq convient parfaitement aux principes des Églises du temps — vient offrir une confirmation de terrain à ce diagnostic.[89] La sortie des dénominations devient ainsi la preuve visible qu'on appartient au reste fidèle.


Organisation et histoire

Quitter les Églises, refuser les credo

L'appel à rejeter tout « joug de servitude » confessionnel et à ne reconnaître d'autre chef que le Christ se traduit, dans ce numéro, par une consigne pratique : ne reconnaître « qu'un seul troupeau et un seul berger ».[90] Cette formule tirée de Jean 10:16 servait depuis des décennies, dans le protestantisme américain, d'argument contre les divisions entre dénominations.[91] Le mouvement de restauration du début du XIXe siècle, aux États-Unis, tenait déjà les credo, les confessions de foi et les hiérarchies ecclésiastiques pour des inventions humaines qui divisent les chrétiens, et ne voulait d'autre base que la Bible.[92] Ce que ce numéro ajoute, c'est que les Églises qui reconnaissent une autre tête que Jésus — le pape, un gouvernement, un État — sont qualifiées de « faux Christs », et les confessions protestantes de « rejetons de l'erreur ».[93] Dès le printemps 1878, les Églises nominales étaient tenues pour rejetées par Dieu, et plus de trente petits groupes autonomes existaient en Pennsylvanie, dans le New Jersey, l'État de New York, le Massachusetts, le Delaware, l'Ohio et le Michigan, visités par Russell en 1880 à raison d'au moins six heures d'étude par groupe.[94]

La critique ne porte pas seulement sur les doctrines : elle attaque un mécanisme concret. Ce qui est reproché aux Églises, c'est de juger leurs membres d'après les « Standards de l'Église presbytérienne » ou les « Autorités de l'Église méthodiste » plutôt que d'après les paroles de Jésus.[95] La cible est donc le procès ecclésiastique, pratique alors très visible aux États-Unis. Les presbytériens avaient lancé une série de procès pour hérésie dès 1831, commençant par celui d'Albert Barnes de Philadelphie et s'achevant en 1836 par son second procès ; six ans avant ce numéro, le presbytère de Chicago avait poursuivi le prédicateur David Swing pour hétérodoxie, dans l'un des procès religieux les plus commentés du pays.[96][97] Le modèle d'organisation que ce numéro propose tire sa cohérence de ce vide volontaire : pas de texte normatif, pas de tribunal interne. Aucune procédure disciplinaire n'existe alors dans ces groupes ; Russell lui-même refusait que des anciens siègent comme cour d'enquête, y voyant un retour aux pratiques de l'Inquisition.[98]

Une tribune collective où le désaccord se publie

Ce numéro ne porte pas une voix unique. Y signent « J. H. P. » — John Henry Paton —, « W. I. M. » pour William I. Mann, et « Pure Gold » pour un poème ; une lettre de J. C. Sunderlin y figure, et Russell tient la rubrique de réponses aux lecteurs.[99] Cette lettre est la première mention de Sunderlin dans le périodique ; ce vétéran de la guerre de Sécession, né John Corbin Vorce en 1835 à Fort Ann dans l'État de New York, venait d'abandonner le ministère pour reprendre son métier de photographe.[100] Paton, de son côté, avait rejoint le groupe de Barbour en 1874 et écrit dans The Herald of the Morning de 1875 à 1879 avant de se rallier à Russell.[101]

Le plus révélateur tient à la manière dont le désaccord est traité. L'analyse de Paton sur le bouc émissaire est publiée telle quelle, puis la rédaction y annexe une note maintenant la position contraire et invitant les lecteurs à poursuivre l'examen.[102] Cette note d'octobre 1880 est le signe visible d'un désaccord de fond entre les deux hommes sur la rançon ; Russell convoqua ensuite une conférence avec Paton et trois autres collaborateurs, et Paton seul fut incapable d'adhérer aux conclusions.[103] Le périodique fonctionne donc comme une tribune où la contradiction s'imprime, et non comme l'organe d'une doctrine arrêtée. Les congrégations elles-mêmes fonctionnaient de façon largement autonome.[104]

Cette ouverture est revendiquée comme une règle, pas subie comme un manque de moyens. L'affirmation que la double nature du Christ occupait les rédacteurs « depuis de nombreuses années » est avancée pour écarter le soupçon d'avoir pris position par simple opportunité polémique, et la maxime selon laquelle « nul homme faillible ne devrait planter ses pieux si profondément qu'il ne puisse les arracher si nécessaire » y fait de la révision de ses propres positions un principe assumé.[105] Le même mois, Russell publiait d'ailleurs sous son nom un exposé intitulé « Les deux natures ».[106][note 1]

Cette façon de fonctionner trouve sa justification dans la Bible même : le « serviteur fidèle et avisé » de Matthieu 24:44-51 n'est pas un homme mais « manifestement une petite compagnie, le mieux symbolisée par un seul serviteur ».[107] L'expression désigne alors l'ensemble des membres vivants du « petit troupeau », le corps entier du Christ, qui distribue collectivement la nourriture spirituelle.[108] Qui enseigne est donc, à cette date, une question à réponse collective, en cohérence avec la pluralité des signatures et la publication du désaccord.

La chronologie comme frontière du groupe

Faute de credo écrit et de procédure d'exclusion, l'appartenance se mesure autrement. L'article signé W. I. M. se clôt par un appel à l'examen de soi « à la lumière de la vérité présente ».[109] L'expression, tirée de 2 Pierre 1:12, était un marqueur d'identité des milieux adventistes : James White avait publié de juillet 1849 à novembre 1850 un périodique intitulé Present Truth, et les pionniers adventistes des années 1845-1863 s'en servaient pour délimiter ce qui leur était propre.[110][111] Jonas Wendell, l'un des prédicateurs qui avaient marqué les débuts de Russell, avait lui-même publié en 1870 un ouvrage portant ce titre.[112] Le mot circule déjà dans l'entourage d'Allegheny depuis 1872 pour dater l'entrée de quelqu'un dans le groupe.[113]

À l'inverse, celui qui sort du groupe est désigné par le « mauvais serviteur » qui dit « Mon seigneur tarde à venir ». Ce n'est pas un incroyant : c'est quelqu'un qui avait auparavant connu et enseigné la date de l'avènement, puis s'est rétracté.[114] La figure ne vise donc pas l'hérétique au sens classique, mais l'ancien compagnon qui a lâché la chronologie de 1874. Cette date est bien ce qui sépare le groupe du reste du milieu adventiste : la présence invisible du Christ depuis l'automne 1874, affirmée par Barbour en 1875 après la découverte de B. W. Keith sur le mot grec rendu par « présence » dans l'Emphatic Diaglott, en constitue la ligne de partage, comme l'établissait déjà La Tour de Garde de mai 1880.[115] Le titre complet du périodique renvoie lui-même à cette présence.[116] Dans un groupe sans règlement disciplinaire, la rétractation chronologique tient le rôle que l'hérésie tient ailleurs.

Le journal gratuit, les tracts, les tournées

Le fonctionnement matériel du périodique est exposé sans détour : il est offert à qui se déclare incapable de payer, aucune sollicitation d'argent n'est pratiquée contrairement à l'usage des journaux religieux, et chaque lecteur est attendu pour envoyer au moins une carte postale par an afin de rester sur la liste d'envoi — faute de quoi il ne recevra pas le numéro de novembre, le deuxième volume ayant commencé en juillet 1880.[117] Cette pratique de la carte postale annuelle s'inscrit dans la durée : elle est encore attestée en 1882, où il est demandé au lecteur pauvre de renouveler chaque année sa demande par carte, puis, sa situation une fois portée sur l'étiquette d'envoi, de simplement écrire qu'il souhaite le renouvellement comme précédemment.[118][119] Russell avait posé la règle dès août 1879, en expliquant à la fois qu'il cessait les envois gratuits en masse — coûteux et sans garantie d'être lus — et que le prix de cinquante cents était fixé bas pour des lecteurs parmi lesquels se trouvaient « peu de riches », tout en affirmant que le journal ne quémanderait jamais de soutien aux hommes.[120] La gratuité pour « les pauvres du Seigneur » qui en font la demande est alors une pratique rare, partagée avec le Herald of the Morning et le Zion's Day Star.[121]

Ce modèle se prolonge dans le travail prévu pour le mois : octobre 1880 est entièrement consacré à la rédaction et à la diffusion de tracts, bon marché pour une distribution gratuite, fournis à très bas prix à ceux qui s'engagent à les distribuer, ou gratuitement sur simple demande.[122] Ces tracts, rédigés à partir de 1880 par Russell et ses collaborateurs, sont bien fournis gratuitement aux lecteurs du périodique pour qu'ils les distribuent.[123] Le même refus de solliciter de l'argent s'étend aux réunions, annoncées sous le mot d'ordre « Places gratuites — Pas de collectes ».[124][note 2]

La contrepartie territoriale de ce dispositif est la tournée. Les visites prévues à Brockport, Honeoye et Dansville, dans l'État de New York, où résident de petits groupes d'abonnés, sont reportées au début novembre précisément parce que les tracts occupent octobre.[125] Ces localités ne sont pas choisies au hasard : Dansville est le lieu de résidence de B. W. Keith, et Honeoye celui de L. A. Allen, contributeur du périodique en 1880, auteur de plusieurs articles sur le Christ, l'Église et la présence invisible.[126] Russell avait déjà fait une tournée vers l'est jusqu'à Boston en juin 1880, puis un voyage vers le nord de l'État de New York la même année.[127] Ces groupes ne se sont pas formés autour de sa prédication : ce sont des foyers d'intérêt adventiste préexistants, où circulaient déjà les idées de Barbour et des milieux de l'« âge à venir ».[128] L'imprimé et la visite périodique tiennent ensemble ce qu'aucune institution ecclésiastique n'assure : la liste d'envoi est l'ossature du groupe.

Exister par la polémique entre revues

La réfutation d'un article intitulé « Christ et l'Antéchrist », paru dans un périodique contemporain et soutenant un retour du Christ dans la chair, occupe plusieurs pages — avec examen du grec, démonstration que l'auteur visé s'est fié à une concordance classant les mots sans distinguer les temps, et conclusion qu'il a été trompé.[129][note 3] Ce mode d'existence par la controverse d'une revue à l'autre est caractéristique du milieu dont ce périodique est issu. Russell avait fondé le sien après avoir rompu avec Barbour sur la valeur substitutive de la mort du Christ, controverse ouverte dans les colonnes du Herald of the Morning en août 1878, et c'est encore Barbour qui, à cette période, accusait le camp de la Watch Tower de rejeter la préexistence du Christ — accusation sans fondement.[130] Prendre position contre un article d'une revue concurrente est donc la forme ordinaire sous laquelle le groupe se définit : la revue naît moins comme l'organe d'une organisation constituée que comme une voix dans un débat déjà engagé entre petites publications millénaristes.


Contenu

La voie étroite qui mène à la vie

Prenant pour point de départ Matthieu 7:14, la notion d'immortalité est ici replacée dans une cosmologie de la vie où Dieu seul constitue la source inépuisable, la fontaine unique de toute existence.[131] L'argument s'appuie sur une métaphore lumineuse filée tout au long du développement : comme le soleil illumine le diamant, la brique ou les verres colorés en produisant des effets différents selon la nature de l'objet récepteur, la vie divine se distribue à des êtres de capacités inégales — de l'huître à l'homme, en passant par les poissons, les oiseaux et les bêtes — sans jamais résider en eux de manière autonome.[132]

Adam est présenté comme le chef-d'œuvre terrestre de la création divine, dont l'organisme mental et physique, avant la chute, était assez parfait pour recevoir et retenir la vie, comparable au diamant qui, sous la lumière du soleil, rayonne comme s'il était lui-même une source lumineuse.[133] La chute est interprétée non comme une transformation de la nature humaine, mais comme une coupure d'accès à la fontaine de vie : privé de l'arbre de vie, le genre humain perd progressivement la vie elle-même. « en Adam, tous meurent » est posé comme conséquence directe de cette rupture, à laquelle le sacrifice du Christ offre le remède, en vue d'une restitution universelle.[134]

Sur le plan scripturaire, la démonstration procède par accumulation de textes : 1 Timothée 6:16 est cité pour établir que Dieu seul « possède l'immortalité » au sens propre ; Hébreux 1:4-5 vient ensuite justifier que le Fils, en tant que premier-né de toute création et image expresse du Père, participe de cette même nature immortelle par don paternel, de sorte que l'immortalité demeure l'apanage exclusif du Père et du Fils.[135] À cette dyade s'ajoute une troisième catégorie : un « petit troupeau » d'êtres humains appelés à devenir « fils de Dieu », à revêtir une nature divine et un corps spirituel semblable au corps glorieux du Christ, recevant ainsi une vie immortelle par adoption et non par essence.[136]

Les textes de Jean 17:2, Actes 13:48, 1 Jean 2:25 et Romains 2:7 sont convoqués pour préciser que cette vie éternelle, quoique présentée comme un don, est conditionnée : elle n'est promise qu'à ceux qui « cherchent la gloire, l'honneur et l'immortalité par la persévérance dans le bien », qui « combattent le bon combat de la foi » conformément à 1 Timothée 6:12.[137]

La voie ainsi tracée est qualifiée de difficile et escarpée. La condition d'accès ne se réduit pas à la foi intellectuelle en Jésus : elle exige de le suivre, d'obéir à sa voix, de prendre sa croix, comme l'énonce Jean 10:27.[138] La nouvelle nature divine commence dès la conversion, moment de l'alliance avec Dieu par laquelle le croyant accepte de « mourir avec lui pour vivre avec lui ». L'Esprit, envoyé dans le cœur, est décrit comme le germe de l'immortalité, un sceau qui sépare le croyant du monde en attendant le jour de la rédemption.[139] Cette vie nouvelle, cependant, demeure fragile : elle risque d'être étouffée si le croyant « vit selon la chair », auquel cas il perdrait son principe de vie, conformément à Romains 8:13-14 et Galates 6:8.[140]

La rédemption universelle est ensuite mise en tension avec une hiérarchie eschatologique stricte : si toute la race humaine doit être ramenée à la « perfection originelle » grâce à l'obéissance du Christ, cette restauration ne confère pas la même qualité de vie que celle qui est réservée à la « famille divine ». La race restaurée vivra éternellement, Dieu lui procurant les moyens de poursuivre son existence indéfiniment, mais les termes grecs athanasia, aphtharsia et aphthartos — traduits par « incorruptible », « incorruption », « immortel » et « immortalité » — n'apparaissent que dix-huit fois dans le Nouveau Testament et s'appliquent exclusivement à Dieu et aux saints, jamais aux anges, à l'humanité ordinaire ni aux êtres d'ordre inférieur.[141]

Les difficultés inhérentes à la voie étroite sont réinterprétées comme un principe de séparation et de raffinement : elles permettent de distinguer « un peuple particulier », un « petit troupeau » appelé à devenir héritier du Royaume, de la gloire et de Dieu lui-même, co-héritier de Jésus-Christ — à condition de souffrir avec lui.[142] Les anges contemplent avec émerveillement la grandeur d'un plan qui ne se borne pas à arracher la race déchue à la mort, mais manifeste « les richesses surpassant toute mesure de la grâce et de la bonté aimante de Dieu », selon Éphésiens 2:7.[143] Leur rôle d'esprits au service des héritiers du salut, établi en Hébreux 1:14, est d'autant plus remarquable que ces mêmes héritiers sont appelés à « juger les anges » au sens de les gouverner, selon 1 Corinthiens 6:3.[144] Le Christ lui-même, présenté comme celui qui a racheté les croyants par son sang précieux et les a invités à devenir son épouse et co-héritière, est décrit comme parfaitement qualifié pour les secourir, ayant été tenté en tout point comme eux sans céder.[145] L'exhortation finale convie frères et sœurs à s'approcher hardiment du trône de la grâce céleste pour obtenir miséricorde, tout en combattant le bon combat de la foi en vue de saisir la vie éternelle.[146]

L'Antichrist

Le terme grec anti-christos est étymologiquement défini comme désignant tout ce qui s'oppose au Christ.[147] La démonstration s'ouvre sur deux cas scripturaires concrets : Pierre, lorsqu'il tenta de dissuader Jésus de mourir sur la croix — ce qui lui valut la réplique « Retire-toi derrière moi, Satan » — et Paul, avant sa conversion, lorsqu'il persécutait le corps du Christ, entendu comme l'Église.[148] Ces deux exemples servent à établir que tout membre de la communauté chrétienne qui dissuade les autres de prendre leur croix et de suivre Jésus se constitue en antichrist, et que ce sont précisément les adversaires venant de l'intérieur de la famille qui sont les plus redoutables.[149]

Une distinction conceptuelle est ensuite introduite entre les « faux Christs » (pseudo-christos) et les « antichrists » (anti-christos). En référence à Matthieu 24:24, les faux Christs sont des systèmes ecclésiaux qui reconnaissent une autre tête que Jésus : l'Église romaine reconnaît le pape, l'Église d'Angleterre son gouvernement, et les Églises d'Allemagne et de Russie leurs États respectifs comme chefs, protecteurs et « défenseurs de la foi ».[150] La papauté est identifiée comme le cas le plus signalé par les Écritures, désignée sous le nom de « l'Homme du Péché », qui aurait corrompu l'Église vierge de Jésus en lui faisant croire que les royaumes de ce monde étaient devenus le Royaume de Dieu, transformant ainsi l'Église en « prostituée » et « mère des prostituées » selon Apocalypse 17.[151]

L'argument est élargi à toute confession qui, lors d'un procès ecclésiastique, juge ses membres non d'après les paroles de Jésus mais d'après les « Standards de l'Église presbytérienne » ou les « Autorités de l'Église méthodiste » : un tel recours à des normes humaines constitue une reconnaissance d'une autre autorité que le Christ.[152] L'unicité du vrai corps du Christ est affirmée avec force : Jesus est le seul vrai chef, et chaque disciple uni à lui par une foi vivante est comptabilisé comme membre de ce corps, son nom « écrit dans les cieux ».[153] Les multiples Églises dites chrétiennes sont qualifiées de « rejetons de l'erreur, faux systèmes, faux Christs ».[154] La question paulinienne « Le Christ est-il divisé ? » est citée pour condenser cette critique.[155]

L'appel conclusif invite à rejeter tout joug de servitude confessionnelle pour devenir « pleinement les hommes libres du Christ », en ne reconnaissant d'autre chef que le Grand Berger et le Capitaine du salut.[156] La dimension cosmique de l'opposition est finalement soulignée : outre les faux Christs institutionnels, le monde dans son ensemble s'oppose au Christ par ignorance, les incrédules comme les Juifs refusant de confesser que Jésus est venu dans la chair, ce qui, selon 2 Jean 1:7, est la marque de l'antichrist.[157] Une note philologique précise que le verbe grec erkomai traduit par « est venu » dans ce passage pourrait également se rendre par « vient » ou « est en train de venir », ce qui ouvrirait une application au second avènement de Jésus — mais la question est annoncée comme devant être examinée plus avant.[158]

La discussion philologique sur le verbe grec erkomai se poursuit : le terme est traduit 182 fois par « vint » (came) dans les textes grecs, ce qui confirmerait que 2 Jean 1:7 traite de la première venue du Christ en chair, non de son second avènement.[159] L'argument est renforcé par 1 Jean 4:3, où Jean combat la même négation de la venue historique de Jésus, et par 1 Jean 2:22, qui identifie l'antichrist comme celui qui nie que Jésus est l'Oint, et donc nie à la fois le Père et le Fils.[160] La conclusion de l'article sur l'antichrist pose en garde pratique : la vigilance principale porte sur le pouvoir et l'influence des diverses fausses têtes et prétendus corps du Christ, avec l'injonction de ne reconnaître « qu'un seul troupeau et un seul berger » et de ne pas entraver, par parole ou acte, ceux qui cherchent à crucifier la nature charnelle pour demeurer membres du corps du Christ.[161]

Un poème intitulé « La montagne du Seigneur »[162] (signé Pure Gold) est intercalé avant l'article suivant. Il décrit l'aube d'une ère nouvelle où le monde entier s'éveillera, où les nations se raconteront mutuellement la bonne nouvelle jusqu'aux extrémités de la terre, et où Dieu préparera de nouveau sa maison au sommet de la montagne de Sion, d'où jaillira une fontaine pour les âmes des hommes, en écho aux prophéties d'Ésaïe 2:2-3.[162]

Pourquoi le Christ est-il venu dans la chair ?

La question de l'Incarnation est abordée à partir d'un postulat sotériologique : tout ce que le Christ a accompli ou accomplira constitue une preuve de l'amour divin envers l'humanité déchue, et l'Évangile répond exactement aux nécessités de l'homme — ni davantage ni moins que ce dont il a besoin.[163]

La pré-existence de Jésus en tant que personne intelligente aux côtés du Père avant la création du monde est posée comme un fait établi par les preuves scripturaires déjà présentées, et la réflexion s'appuie sur cette prémisse.[164] Lorsqu'il quitta la gloire céleste, il ne mourut pas : la gloire de cette vie et la vie elle-même sont des réalités distinctes qu'il ne faut pas confondre. Deux positions théologiques en vogue sont réfutées : celle qui fait du Christ, durant sa vie terrestre, un simple homme avec une nature déchue, et celle qui en fait un simple homme avec une nature humaine parfaite mais non divine. La seconde est jugée plus proche de la vérité que la première, mais toutes deux sont estimées insuffisantes, car elles sont en contradiction avec la doctrine même de la pré-existence que ces mêmes courants professent pourtant.[165]

La thèse développée est que la divinité du Christ a été maintenue dans son humanité : il se décrivait lui-même comme étant descendu du ciel, et bien que traversant épreuves et douleurs comme un homme, il possédait l'autorité et exerçait les prérogatives de Dieu.[166] Plusieurs preuves scripturaires sont avancées. Il fut adoré sans réprimande dès son enfance par les mages venus voir le roi nouveau-né (Matthieu 2:2-11), puis par les anges eux-mêmes selon Hébreux 1:6. Par contraste, Pierre refusa l'adoration de Corneille en se déclarant simple homme (Actes 10:26), Paul refusa les sacrifices que les habitants de Lystres lui offraient (Actes 14:15), et l'ange apparu à Jean sur l'île de Patmos refusa lui aussi d'être adoré, renvoyant le fidèle à Dieu seul (Apocalypse 19:10). Que le Christ, au contraire, ait accepté l'adoration sans jamais y opposer la même objection est présenté comme une démonstration décisive de sa nature surhumaine.[167]

Le Christ parlait « comme quelqu'un qui a de l'autorité, et non comme les scribes » (Matthieu 7:29) : la source de la vérité était en lui-même.[168] En tant que Créateur, il pouvait réguler et guérir les difficultés morales aussi bien que physiques : il pardonnait les péchés et guérissait toutes sortes de maladies, présentant ses guérisons comme preuve de son pouvoir à pardonner (Matthieu 9:6), et même les vents et la mer lui obéissaient.[169]

L'objet déclaré de l'article n'est cependant pas tant de multiplier les preuves de la double nature que d'en démontrer la nécessité théologique, considérée comme la meilleure preuve de sa réalité. Le sujet de l'Incarnation et de la double nature du Christ est présenté comme ayant occupé les réflexions des rédacteurs depuis de nombreuses années, à l'insu de certains lecteurs, et la démarche est défendue contre l'objection qu'il s'agirait d'une prise de position opportuniste contre des thèses plus récentes.[170] Une disposition d'esprit d'humilité intellectuelle est revendiquée : « Nul homme faillible ne devrait planter ses pieux si profondément qu'il ne puisse les arracher si nécessaire », et la nécessité de réviser même ses propres positions antérieures à mesure que les Écritures sont approfondies est explicitement admise.[171]

L'argument théologique central est ensuite développé à partir du système sacrificiel lévitique : le Christ étant à la fois Prêtre et Sacrifice, il s'est offert lui-même — « s'est donné lui-même en rançon pour tous » (1 Timothée 2:6). Le grand prêtre de la loi mosaïque offrait une bête — une nature inférieure — en sacrifice pour le péché ; sans bête à offrir, il eût été un type imparfait du Christ. L'argument paulinien de Hébreux 8:3 est cité : puisque le grand prêtre est établi pour offrir dons et sacrifices, il est nécessaire que le Christ ait lui aussi quelque chose à offrir. Hébreux 10:4 précise que le sang des taureaux et des boucs ne pouvait ôter les péchés : en lieu et place de ces bêtes, le Grand Prêtre céleste eut un corps préparé pour lui, et c'est ce corps qu'il offrit (Hébreux 10:5 et suivants). C'est ce corps qu'il prit, ou assuma, de sorte qu'il devint une partie de

lui-même. La mort n'est donc pas le premier acte de l'humiliation du Christ mais le dernier, comme le rappelle Philippiens 2:6-8 : en quittant la forme de Dieu pour prendre la forme d'un serviteur, il s'est fait semblable aux hommes et a poussé l'obéissance jusqu'à la mort de la croix.[172]

Une distinction essentielle est posée entre le Christ lui-même et le corps qu'il a assumé. Si ce corps constitue l'offrande pour le péché — ce que le Christ, en tant que Grand Prêtre, a sacrifié —, alors le sacrifice ne consiste pas dans le fait de prendre ce corps, mais dans le fait de le mettre à mort : c'est la vie du corps, retirée par la mort, qui constitue le sacrifice proprement dit.[173]

L'Incarnation est présentée comme ayant une finalité multiple, dont la première est celle de la rançon. Racheter signifie récupérer par le paiement d'un équivalent, ou reprendre ce qui avait été perdu. Le Christ a « goûté la mort pour tout homme » (Hébreux 2:9), et a donné sa vie en rançon pour tous (Matthieu 20:28 ; 1 Timothée 2:6). Parce que les enfants participent à la chair et au sang, le Christ a lui aussi pris part à cette même nature, afin que, par sa mort, il puisse détruire celui qui avait le pouvoir de la mort — le diable — et délivrer ceux qui, toute leur vie, étaient soumis à la servitude par crainte de la mort (Hébreux 2:14-15).[174]

Ce texte est jugé décisif parce qu'il énonce clairement que le Christ a pris la nature humaine dans le but de délivrer de la mort ceux qui en étaient esclaves. Que cette mort soit la mort naturelle est évident, puisque c'est à la mort naturelle que sont soumis la chair et le sang. Si une autre forme de mort avait été en cause, il n'eût pas été nécessaire d'assumer la chair et le sang pour la subir.[175] La question englobe le sujet de la perte en Adam et du gain en Christ pour tous les hommes, indépendamment de leur responsabilité individuelle : « De même que tous meurent en Adam, de même tous seront rendus vivants en Christ » (1 Corinthiens 15:22). De même que tous les hommes ont été comptés pécheurs et condamnés à mort à cause d'Adam, de même, dans la même mesure et dans le même sens, tous les hommes sont comptés justes et justifiés à la vie à cause du Christ (Romains 5:12 ; Romains 5:18-19). Le « péché du monde » est ainsi défini comme le péché d'Adam, qui était le péché du monde entier parce qu'Adam était le monde — la race entière des hommes naturels étant en lui —, et le Christ est l'« Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde », accomplit l'expiation de ce que l'on appelle parfois le « péché originel » et de toutes ses conséquences.[176]

Adam, homme naturel parfait, s'était vu accorder l'accès à un arbre capable de préserver sa vie. La malédiction ou pénalité de son péché fut « Mourant, tu mourras » (Genèse 2:17), et son exécution consista à lui couper l'accès à l'arbre de vie, condamnant ainsi toute la race humaine à la mort et à la déchéance.[177] Il s'ensuit que pour constituer une rançon au sens propre, le Christ devait nécessairement revêtir une humanité parfaite et offrir cette vie comme sacrifice volontaire. À l'objection selon laquelle un Christ doté d'une humanité parfaite ne pouvait être tenté, il est répondu par une question symétrique : comment Adam, lui aussi doté d'une humanité parfaite, a-t-il pu l'être ? Une nature déchue n'est pas le résultat de la tentation mais du péché ; une nature parfaite ne pouvait tomber que si elle pouvait aussi être tentée. La rançon que le Christ constitue est donc exactement équivalente à ce qu'Adam avait perdu.[178]

La question de savoir pourquoi le Christ mérite le crédit de n'avoir pas péché est tranchée en ces termes : aucun mérite ne revient à l'humanité ou à la chair dans l'œuvre du salut. La force de tous ceux qui ont vaincu, que ce soit Jésus ou ses disciples, est attribuée à l'Esprit divin intérieur, et non à la puissance innée de la nature humaine.[179] L'Incarnation était donc nécessaire non seulement pour constituer une rançon, mais aussi afin d'ingreffer, pour ainsi dire, la divinité dans l'humanité. Le Christ est non seulement un Rédempteur qui a payé la rançon, mais aussi un Second Adam, chef d'une race nouvelle et spirituelle. Ce qui vaut pour la relation entre les deux Adams vaut aussi pour le plan dans son ensemble : le naturel vient d'abord, puis le spirituel (1 Corinthiens 15:47).[180]

La rançon ne garantit que la récupération de ce qui avait été perdu — la vie naturelle — et constitue donc la base de la restitution. Si les hommes reçoivent davantage que ce qu'ils avaient perdu, ce sera parce que la divinité aura été ingreffée dans leur humanité restaurée. Le plan divin général est de sauver la race par la résurrection de la malédiction adamique, puis de lui amener la connaissance de la vérité ; mais les chrétiens sont traités comme des exceptions : comptés morts en Adam avant de mourir, ils sont comptés vivants en Christ d'avance, et amenés à la connaissance de la vérité, devenant participants de la nature divine par l'Esprit et la parole de vérité (2 Pierre 1:4).[181]

Comme son Seigneur dans la chair, le chrétien est présenté comme ayant deux natures, ce qui fonde la guerre entre le vieil homme et le nouvel homme, entre la chair et l'Esprit. Le Christ est le chef, l'exemple dans la souffrance, la patience et la fidélité, mais aussi le chef dans le sacrifice, car la nature charnelle doit être détruite. Comme il fut à la fois Prêtre et Sacrifice, le chrétien l'est également : « Si par l'Esprit vous faites mourir les actes du corps, vous vivrez » (Romains 8:13).[182] La condition nécessaire de la vie supérieure est la mort de la vie inférieure, par la crucifixion de ses mauvaises affections et désirs, ce qui permet d'avoir part aux souffrances du Christ et d'être rendu conforme à sa mort (Philippiens 3:10 ; Romains 6:10-11).[183]

Cette mort et cette résurrection sont représentées par le baptême : le vrai baptême implique la mort au péché et à la mortalité, et la résurrection à la sainteté et à l'immortalité, tandis que le baptême d'eau en est le symbole approprié. Le baptême d'eau n'en est pas moins important pour autant, mais davantage encore, en raison de la profondeur de sa signification. Celui qui ne voit que la forme et le symbole ne saisit pas la réalité exprimée par l'apôtre en Romains 6:3-4.[184]

L'Esprit divin, ou nouvelle nature, imparti au croyant, est présenté comme le prêtre par lequel les corps doivent être offerts en sacrifice vivant, afin que le péché ne règne plus dans les corps mortels, mais que les membres soient offerts comme instruments de justice à Dieu. La même pensée est développée à partir du chapitre 8 de l'épître aux Romains : ceux en qui demeure l'Esprit de Dieu ne sont pas dans la chair mais dans l'Esprit ; si Christ est en eux, le corps est mort à cause du péché, mais l'Esprit est vie à cause de la justice — le corps n'étant pas destiné à rester mort, seulement ses

actions de notre nature humaine dévouées à nous mêmes et à nos désirs, que nous sommes appelés à sacrifier. La double nature du Christ est ainsi érigée en modèle pour les chrétiens : de même que le Christ a renoncé à l'usage légitime de ses prérogatives humaines pour accomplir la volonté du Père, le croyant est invité à renoncer aux choses «lawful» — permises au titre de la nature humaine — mais non «expedient» du point de vue de l'alliance contractée avec Dieu.[185]

La résistance du Christ aux tentations du diable (Matthieu 4:3-7) est présentée comme le paradigme de l'usage correct de l'Esprit : l'Esprit opérant en Jésus était la puissance accomplivant des miracles, mais il n'en faisait jamais usage pour satisfaire l'appétit humain ou s'exalter lui-même. Cette logique vaut pour les croyants qui possèdent une mesure du même Esprit : en user pour gratifier la nature humaine serait un péché, car cet Esprit a été donné pour la crucifier.[186]

L'intensité du conflit intérieur du Christ entre les deux natures est soulignée par l'évocation des nuits entières passées en prière, et surtout par l'agonie de Gethsémani. Le Christ pouvait légitimement, au titre de sa nature humaine, refuser la crucifixion — il n'avait commis aucun péché et avait donc un droit naturel à vivre — et aurait pu demander au Père de lui envoyer « douze légions d'anges pour le défendre ». Sans l'aide de la nature divine, sa nature humaine aurait défailli. La prière de Gethsémani — « Si tu le veux, éloigne de moi cette coupe » (Luc 22:42) — est lue comme l'expression authentique de cette tension, surmontée par la soumission à la volonté divine.[187]

Une troisième raison pour la double nature du Christ est avancée : qu'il puisse à la fois compatir avec les hommes et les secourir. Deux personnes dans la même condition faible et impuissante peuvent se prendre en pitié mutuellement, et périr ensemble ; mais celui qui se tient sur un rocher peut tirer l'autre à lui. La simple humanité, déchue ou non, est incapable de s'élever à la vie spirituelle par ses propres forces. Dans le Christ, les deux natures étant combinées, se trouvent à la fois la sympathie née de l'expérience et la puissance de secourir. « Puisque nous avons un grand Souverain Sacrificateur qui a traversé les cieux, Jésus le Fils de Dieu, retenons fermement notre profession de foi » (Hébreux 4:14-16).[188]

Le Christ, en ayant d'abord relevé sa propre humanité — « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai » (Jean 2:19), parole appliquée à son propre corps et, par extension, à son corps qu'est l'Église — fait signe depuis le sommet de sa vie spirituelle parfaite, et promet d'y accueillir le croyant. La certitude qui clôt ce développement est celle exprimée par le psalmiste : « Je serai satisfait lorsque je m'éveillerai à ton image » (Psaumes 17:15). La signature «J. H. P.» — correspondant à John Henry Paton — clôt cette contribution.[189]

Les deux natures

Le second article de ce numéro reprend directement la question christologique en approfondissant la double nature du Christ, considérée du point de vue de la vie concrète du croyant. La pré-existence du Christ — qui était «en forme de Dieu» avant de quitter ce statut pour prendre la nature de l'homme avant la chute — est rappelée comme point de départ : il n'a pas pris la nature des anges mais celle de l'homme dans son état d'avant le péché.[190]

L'accent est mis sur la conscience que Jésus avait de lui-même : il connaissait sa propre pré-existence, y renvoyant fréquemment comme à la gloire qu'il avait auprès du Père avant que le monde existât, et déclarait être venu dans ce but précis — souffrir la mort (Jean 12:27) et rendre témoignage à la vérité (Jean 18:37). Jusqu'à sa trentième année, l'homme Jésus est décrit comme identique à Adam en tous points, à cette différence essentielle qu'il savait ce que le péché et la mort signifiaient, et en avait observé les effets destructeurs sur la famille humaine pendant quatre mille ans — connaissance qu'Adam n'avait jamais possédée, lui qui n'avait jamais vu ni pécheur ni la mort comme punition du péché.[191]

C'est précisément cette connaissance qui rend le sacrifice du Christ moralement supérieur à la chute d'Adam : « Par sa connaissance, mon juste serviteur en justifiera beaucoup » (Ésaïe 53:11). Adam fut créé par l'opération de l'Esprit de Dieu (Genèse 1:2) ; l'enfant Jésus fut de même formé par la puissance miraculeuse de ce même Esprit. Tous deux étaient saints et sans péché. Jésus grandit en sagesse et en stature jusqu'à sa trentième année, moment où commence le travail pour lequel son corps avait été préparé : « pour souffrir la mort », selon la réponse de Paul (Hébreux 10:7).[192]

À trente ans, Jésus contracta une alliance avec le Père pour faire sa volonté — l'œuvre spéciale pour laquelle il était venu — et en donna le signe extérieur en se faisant baptiser par Jean au Jourdain : son immersion dans l'eau exprimait sa détermination à mourir pour les péchés des hommes et sa confiance dans la promesse du Père de le ressusciter à la vie divine. Même un être humain parfait ne pouvant se crucifier lui-même, le Père impartit l'Esprit divin à l'homme Jésus à ce moment précis, faisant de lui l'Oint — le Christ — : « le Père ne donne pas l'Esprit avec mesure » à Jésus. C'est à partir de ce moment qu'il diffère d'Adam, qui n'avait jamais participé à l'Esprit et à la nature divins.[193]

Le baptême des croyants est présenté comme le signe d'une alliance analogue : se conformer à la mort du Christ, être «baptisés dans sa mort» (Romains 6:3-4). De même que Jésus ne pouvait crucifier la chair avant d'avoir reçu l'onction de l'Esprit, il en va de même pour le chrétien ; le Christ est le modèle et le précurseur, et les croyants le suivent «dans ses pas» en chaque particulier.[194]

Une précision doctrinale importante est apportée sur la nature du sacrifice demandé : il ne s'agit pas d'abandonner les désirs peccamineux de la nature humaine — ce qui n'aurait aucun mérite particulier — mais de renoncer à des choses légitimes et convenables pour des hommes. La vie humaine parfaite du Christ lui permettait de se placer à la tête de tous les gouvernements terrestres, d'inaugurer des réformes sages et bénéfiques et de recueillir le respect de toute la race déchue ; or, au lieu de suivre les désirs de sa nature terrestre, il accomplit son alliance : « Me voici, je viens pour faire ta volonté, ô Dieu ». En toutes circonstances, il renvoyait la gloire au Père : « Le Père qui demeure en moi, c'est lui qui fait les œuvres ».[195]

Lorsque les foules voulaient le faire roi de force, Jésus se retira seul dans un lieu désert (Jean 6:15). Ces choses étaient légitimes à sa nature humaine, mais non opportunes ; car en les accomplissant, il n'aurait pu ni racheter la race de la mort, ni amener «beaucoup de fils à la gloire» et à l'immortalité. Le conflit entre les deux natures en Jésus était parfois si intense qu'il lui fallait passer des nuits entières en prière, venant au «trône de la grâce céleste» non pour obtenir miséricorde — n'ayant pas besoin de miséricorde puisqu'il était sans péché — mais pour «trouver grâce pour être secouru en temps de besoin».[196]

La conclusion de l'article sur les deux natures établit une frontière nette entre les engagements spirituels du croyant et les comportements légitimes pour un homme du monde. Un homme mondain a parfaitement le droit de rechercher l'honneur et le respect de ses semblables par un usage licite de ses talents, de participer aux gouvernements, de voter et d'exercer des fonctions publiques, de chercher les plaisirs inoffensifs — opéras, concerts, jeux — la richesse, le confort et le bonheur humain. Il n'est pas davantage interdit aux femmes de ce monde de porter des cheveux tressés, des bijoux et des vêtements coûteux, honnêtement acquis. Mais quiconque est « en Christ une nouvelle créature » doit se souvenir que son alliance consistait à crucifier la volonté naturelle et l'esprit de la chair, et à développer la nouvelle nature ; chaque plaisir naturel admis dans le cœur occupe une place consacrée à Dieu et en exclut une mesure des joies de l'Esprit.[197]

Une erreur commune est pointée : celle des chrétiens qui appliquent au monde des règles données uniquement aux saints. L'homme mondain ne contracte pas l'alliance de faire de son corps un sacrifice vivant. Le croyant, lui, le fait ; la quantité de temps qu'il consacre aux nécessités de la vie — manger, boire, se vêtir — doit être décidée selon la compréhension de la volonté divine exprimée dans sa Parole et selon l'exemple de Jésus. La vie terrestre du croyant doit être, à l'instar de celle de Jésus, dépensée davantage pour les autres que pour soi-même : « Faisant du bien à tous les hommes, selon l'occasion, particulièrement aux membres de la maison de la foi ». Chacun a l'occasion de réaliser ce principe de sacrifice dans les affaires quotidiennes — la mère pour ses enfants, le père pour sa famille, l'enseignant pour ses élèves, le rédacteur pour ses lecteurs — car la charité doit commencer à la maison, sans s'y arrêter.[198]

Une mise en garde théologique est formulée contre la conception courante qui fait de la nouvelle nature une greffe d'un élément spirituel sur l'homme naturel, ou un mélange des natures humaine et divine. Il n'existe aucune alliance, aucun mélange entre les deux natures : recevoir la nouvelle nature ne vise pas à la fondre avec l'ancienne nature humaine, mais à crucifier et mettre à mort ce qui est humain. La volonté propre, les plans, le travail — tout cela doit être perdu. Comme l'huile et l'eau, les deux natures sont de nature différente et ne se mélangent pas. Même si nos volontés étaient des volontés humaines parfaites, comme l'était celle de Jésus, elles doivent être ignorées, pour dire avec lui : « Non pas ma volonté, mais la tienne » (Luc 22:42). Dans le cas du Maître, c'est un contrôle complet par le Divin et une crucifixion de l'humain qui sont visibles — non un mélange des deux natures.[199]

Et après la mort, le jugement

Le passage d'Hébreux 9:27-28 est présenté comme l'un des textes scripturaires les plus largement mal appliqués. L'interprétation commune y voit une promesse de jugement pour l'humanité en général après la mort ; mais une lecture du verset 27 en connexion avec les versets 26 et 28 révèle que les «hommes» désignés étaient les divers grands-prêtres d'Israël. Paul y montre que ces «hommes», dans les sacrifices qu'ils «offraient année après année continuellement», n'étaient que des types du Christ : bien qu'ils offrissent et entrassent dans le lieu saint chaque année, Christ en tant qu'antitype n'avait besoin d'y entrer qu'une seule fois.[200]

Le sacrifice de Christ était celui de sa propre vie, tandis que le sacrifice de ces hommes typiques était le sang d'autres — c'est-à-dire que ces prêtres typiques, au lieu de livrer leur propre vie puis de recevoir une vie nouvelle ou spirituelle (comme dans le cas de Jésus), recevaient l'ordre de tuer «un taureau» qui représentait leur propre vie naturelle ; ainsi, en figure, le prêtre mourait chaque fois qu'il immolait le taureau. Après avoir tué le taureau, il incombait au grand-prêtre de porter le sang dans le lieu saint et de voir s'il serait accepté : c'était le jugement-épreuve. Si l'œuvre avait été accomplie correctement, elle était acceptée de Dieu et constituait la base de l'expiation pour le peuple.[201]

Appliquant ce type au Christ, le raisonnement établit que Jésus, notre chef, s'étant donné pour nous — l'Église (Éphésiens 5:25-27) — présenta les preuves de sa mort dans la chair, figurées par le taureau. Vint alors l'épreuve : était-ce un sacrifice parfait ? Il l'était et fut accepté de Dieu. Tandis que le Chef demeurait dans la gloire, l'Esprit du Chef vint sur tous les croyants à la Pentecôte, les oignant comme son corps pour qu'ils aient part à ses souffrances et soient conformés à sa mort, telle qu'elle est représentée dans le sacrifice du bouc (Lévitique 16).[202]

Bientôt le corps aura achevé son œuvre de « compléter ce qui manque aux afflictions de Christ » (Colossiens 1:24). Alors le Chef viendra vers le corps et l'introduira dans le Très-Saint, le sacrifice du corps étant accepté par le mérite de son Chef. S'ensuivra l'apparition pour bénir tout le peuple (Lévitique 9:23). Quand il apparaît ainsi pour bénir, ce n'est pas le Chef seul qui apparaît : « quand il apparaîtra, nous apparaîtrons aussi avec lui dans la gloire ». Nous lui serons semblables quand il apparaîtra, non après qu'il apparaîtra (1 Jean 3:2). L'apparition ne sera pas dans la chair, car cela ne serait pas «dans la gloire» ; c'est le corps spirituel qui est en vue.[203]

Christ a pris un corps de chair uniquement comme sacrifice — « Tu m'as préparé un corps » (pour le sacrifice). Quand il se manifeste la seconde fois, chef et corps réunis, ce n'est pas pour répéter l'œuvre du sacrifice — «car il l'a accomplie une seule fois» — mais pour apporter le salut et pour venir «dans la gloire». C'est ainsi que les prophètes ont prévu et annoncé «les souffrances de Christ — chef et corps — et la gloire qui devait suivre» (1 Thessaloniciens 3:3-4). Les croyants sont donc invités à supporter joyeusement les souffrances du temps présent, afin que, lorsqu'elles prendront fin, ils puissent être réunis au Christ et «apparaître avec lui dans la gloire».[204]

Une sous-question est ensuite développée : à qui apparaissent-ils ? Le type de Lévitique 9:23 montre que l'apparition est «à tout le peuple». Israël est le type du monde, comme la maison d'Aaron avait été utilisée comme type de la «maison de la foi» d'où est choisie la «petite troupe» de prêtres. L'apparition sera donc pour bénir le peuple — le monde des hommes — le relever de la mort, de la maladie et de la dégradation, le restaurer à la perfection humaine telle qu'elle existait au commencement : « la restauration de toutes choses que Dieu a annoncées ».[205]

Tout au long du «Jour de l'expiation» — type des 6 000 ans de règne du péché, durant la dernière partie desquels, soit 1 900 ans, les sacrifices ont été offerts — le peuple était instruit (Lévitique 16:29) d'«affliger leurs âmes», ce qui est le type de la condition douloureuse du monde sous la domination du péché, jusqu'à ce que ses péchés soient effacés et son expiation avec Dieu achevée. Leur expiation n'était que le type ; la véritable expiation est présentée comme presque achevée et la bénédiction sur le point de commencer.[206]

Ce sont ces multitudes en attente — le peuple — qui attendent la venue du Grand Prophète, Prêtre et Roi, « toute la création gémit et souffre ensemble jusqu'à maintenant » (Romains 8:22) ; « l'ardente attente de la création attend la manifestation des fils de Dieu » (Romains 8:19). La famille humaine ne verra pas Jésus le chef ou l'époux quand il viendra chercher ses «joyaux», son «corps», sa «fiancée» : il vient comme il est parti — silencieusement, inconnu du monde. Les millions d'humains gémissent pour être délivrés de la «servitude de la corruption», et en temps voulu la délivrance viendra et sera reconnue comme l'œuvre des «fils de Dieu». Quiconque n'obéira pas à ce prophète-enseignant sera retranché du milieu du peuple ; quiconque lui obéira sera délivré de la servitude de la corruption — maladie, douleur et mort — dans la liberté glorieuse des fils de Dieu.[207]

La page physique 7 contient la suite de l'article « Et après la mort, le jugement » (dont le dernier passage développé traitait de l'apparition à toute la création), puis le début d'un nouvel article intitulé « WHEN AND HOW WILL CHRIST COME? ». Le texte OCR montre clairement que l'article précédent se termine à la page 7 avant ce nouveau titre en majuscules, qui constitue bien un nouveau chapitre distinct.

La suite de l'article « Et après la mort, le jugement » poursuit le développement sur la vision spirituelle du Christ lors de sa seconde venue. Plusieurs classes de personnes sont distinguées selon le moment où elles « reconnaîtront » le royaume établi. La première est celle de la « grande compagnie » — ceux qui, laissés par l'épouse lors de l'enlèvement de celle-ci, seront les premiers à reconnaître l'établissement du règne millénaire. Ils découvriront alors un Dieu beaucoup plus aimant qu'ils ne l'avaient cru lorsqu'ils étaient liés à Babylone, dont ils se réjouiront du renversement. Une promesse leur est faite : ils seront admis au « festin des noces », pour rejoindre les « porteurs de palmes » dans la présence éternelle des « porteurs de couronnes, rois et prêtres envers Dieu ».[208]

La seconde classe à reconnaître le royaume établi sera Israël selon la chair, vers la fin ou au moment du « temps de détresse », lorsque les nations se rassembleront contre Jérusalem pour la piller, selon Zacharie 14:1-4 et Ézéchiel 38:11. Ce n'est pas une apparition corporelle qui est envisagée, ni un combat avec des armes charnelles : « après qu'ils auront été durement battus par les grandes multitudes de leurs ennemis, le Seigneur apparaîtra et se manifestera pour combattre pour eux ». Comme Dieu se révéla jadis comme le libérateur d'Israël face à des nations bien plus puissantes, ainsi se révélera-t-il de nouveau, jusqu'à ce que tous disent : « Voici notre Dieu, nous l'avons attendu, il nous sauvera. »[209]

Enfin, le reste de l'humanité — les vivants et les nations ressuscitées — trouvera dans l'œuvre du royaume spirituel des preuves abondantes de son règne, notamment dans l'écrasement du péché et de la mort, car « quand les jugements du Seigneur se répandront sur la terre, les habitants du monde apprendront la justice ». Ainsi chaque classe, au fur et à mesure qu'elle s'éveille à le « chercher », le verra ; et « le désir de toutes les nations » viendra.[210]

Quand et comment Christ viendra-t-il ?

Un article publié dans un périodique contemporain, intitulé « Christ et l'Antéchrist », ayant tenté de prouver que Jésus reviendra dans la chair lors de son second avènement, une réfutation détaillée est développée. L'auteur de cet article contemporain appuie sa position principalement sur 1 Jean 4:2-3 et 2 Jean 7, qu'il cite en faisant état du verbe grec erkomai qu'il traduit systématiquement au futur. Il affirme que ce verbe est « invariablement employé par les apôtres lorsqu'ils parlent de sa venue future », et dresse une liste de textes dans lesquels il prétend qu'il apparaît toujours au futur.[211]

La réfutation établit que cet auteur a commis une erreur grave, bien qu'aisément explicable : ne maîtrisant pas le grec, il s'est apparemment fié à une concordance grecque qui classe les mots sous leur forme générique, sans distinguer les modes, temps et formes grammaticales. Ainsi, sous l'entrée générale « erkomai », il aurait trouvé des références à des passages comprenant aussi bien « est venu », « viendra », « vient », « vint », etc., sans pouvoir distinguer les temps entre eux. Parvenu à la conclusion — erronée — que le terme désigne toujours un futur, il aurait alors conclu que tous les textes le présentant au passé dans les traductions étaient mal traduits. « Tant dans ses textes de preuve que dans la liste qu'il a donnée pour étayer sa traduction, il a ainsi été trompé. » [212]

La réfutation examine ensuite en détail le mot grec elthon, présenté comme un participe signifiant « étant venu » ou « ayant accompli son arrivée », distinct d'une simple venue à venir. Une série de textes évangéliques est passée en revue pour en illustrer le sens : la star de Bethléem qui « avait cessé de se déplacer ; son arrivée était accomplie : elle s'était arrêtée » (Matthieu 2:9), la guérison de la belle-mère de Pierre où Jésus est décrit comme présent dans la maison (Matthieu 8:14), ou encore le retour de l'esprit impur dans sa demeure balayée (Matthieu 12:44). Dans chaque cas, elthon désigne non un événement futur mais une présence déjà réalisée.[213]

La démonstration culmine sur Matthieu 24:44-51, dont une lecture détaillée est proposée à la lumière de la conviction que le Seigneur est déjà venu, son retour ayant eu lieu à l'automne de 1874. Le serviteur fidèle et avisé chargé de distribuer la nourriture en temps voulu est identifié non à un individu unique mais à « manifestement une petite compagnie, le mieux symbolisée par un seul serviteur ». Le « mauvais serviteur » qui déclare « Mon seigneur tarde à venir » est quant à lui décrit comme quelqu'un qui, ayant auparavant connu et enseigné la vraie date de l'avènement, s'est rétracté — ce qui ne peut se produire, est-il argué, qu'après que ce délai soit devenu possible, c'est-à-dire après l'accomplissement du retour.[214] Apocalypse 3:20 est encore invoqué : le fait que le Christ frappe à la porte et promet de souper avec celui qui ouvre est présenté comme applicable au seul temps laodicéen, non à l'ensemble de l'ère évangélique, et comme impliquant une présence déjà effective de celui qui frappe.[215] L'article se conclut par un appel à l'examen de soi « à la lumière de la vérité présente », signé des initiales W. I. M.[216]

Une lettre à la Tour de Garde

Une lettre adressée à Russell décrit une expérience personnelle illustrant ce que l'auteur perçoit comme l'accomplissement visible des prophéties dans la vie ordinaire. Son correspondant raconte avoir, lors d'un séjour dans une ville non précisée, observé depuis une boutique un élégant clocher d'église surmonté d'une girouette en forme de coq. Ce détail architectural provoque une remarque de son interlocuteur non croyant, qui déclare que cet ornement est « en harmonie avec les principes des Églises en ces jours-ci ».[217] Un second commentaire du même homme, selon lequel si l'on prenait tout le christianisme contenu dans cette Église et qu'on le distillait, on n'en obtiendrait pas un morceau gros comme la tête d'une épingle, est présenté par le correspondant comme une confirmation involontaire et frappante des mises en garde de la Zion's Watch Tower sur l'état spirituel des Églises de l'époque.[218]

La lettre de J. C. Sunderlin se conclut sur une image poétique du retour du Seigneur, comparé à l'éclair qui traverse la nuit et révèle la réalité cachée : les Églises sont décrites comme les objets les plus élevés que cet éclair illumine en premier, dévoilant ce qu'elles sont et ce qu'elles devraient être, bien que la société civile et les conditions sociales restent encore dans l'ombre. L'auteur conclut sur une invitation à lever la tête « sachant que notre rédemption approche » et partage un poème d'encouragement adressé aux croyants qui attendent la transformation glorieuse promise.[219]

Questions de correspondants

Une rubrique de questions-réponses présente plusieurs échanges entre des lecteurs et Russell. Une première question porte sur 1 Pierre 3:19, verset relatif au Christ qui « est allé prêcher aux esprits en prison ». La réponse pose que l'Esprit qui a ressuscité Jésus d'entre les morts est le même qui, pendant la construction de l'arche, a prêché à travers Noé — désigné comme « un prédicateur de justice » — aux pécheurs antédiluviens, désormais dans la grande prison de la mort.[220]

Une deuxième question aborde la tension entre Colossiens 1:24, où Paul déclare « je me réjouis maintenant dans mes souffrances pour vous et je complète ce qui manque aux afflictions du Christ dans ma chair », et le type du Lévitique 16 sur le sacrifice du bouc et du taureau. La difficulté signalée tient à ce que Paul présente son sacrifice comme étant « pour l'Église », alors que la logique typologique réserverait ce rôle au taureau pour les prêtres et lévites, tandis que le bouc représenterait le sacrifice « pour les péchés du peuple », c'est-à-dire du monde entier.[221] La réponse développe une analogie entre Adam et Ève d'une part, et le Christ et son Épouse d'autre part : de même que les premiers ont été unis dans la transgression, le Christ et son corps sont unis dans la rédemption du monde. Dieu est présenté comme ayant conclu une alliance acceptant le sacrifice de la vie terrestre en échange de la nature divine, chaque membre du corps du Christ devant imiter le modèle de Jésus en dépensant sa vie à faire le bien, particulièrement envers la maisonnée de la foi. Une parabole financière illustre cette logique : celui qui reçoit une somme d'argent avec instruction de la dépenser au profit des autres agit comme intendant d'un bien qui ne lui appartient pas, et c'est ainsi que les membres du corps du Christ sont présentés comme de simples gérants des dons que Dieu leur a confiés.[222]

Une troisième question porte sur 1 Pierre 4:6, verset selon lequel l'Évangile a aussi été prêché aux morts afin qu'ils soient jugés selon les hommes dans la chair mais qu'ils vivent selon Dieu dans l'Esprit. La réponse met en avant la double nature de celui qui est engendré de l'Esprit : son corps reste humain, mais l'esprit de son intelligence est divin. L'Évangile est donné pour que la vie du croyant en soit influencée et qu'il soit séparé du monde en tant que « nouvelles créatures » vivant selon Dieu dans l'Esprit, tandis que ceux qui ne perçoivent aucun changement physique en eux les voient encore comme des hommes dans la chair et s'étonnent qu'ils n'agissent pas comme des hommes naturels.[223]

Le bouc émissaire

Une réflexion typologique est consacrée à l'interprétation du bouc émissaire décrit en Lévitique 16:1. La question posée est de savoir si, le bouc immolé représentant les saints — la « petite troupe » — le bouc émissaire ne représenterait pas la « grande multitude » mentionnée en Apocalypse 7:9, celle qui sort de la grande tribulation en ayant lavé ses robes. Après réflexion, cette hypothèse est écartée au profit d'une autre : le bouc émissaire représente cette portion du monde, ou des « enfants du diable », qui se réclame nominalement du christianisme et maintient la multitude des chrétiens dans un état de conformité au monde.[224]

La « petite troupe » est présentée comme l'ensemble de l'Église, destinée à rassembler autour d'elle la « grande multitude » comme un aimant rassemble les particules de fer mêlées à la poussière — ces particules n'étant comptées comme poussière que jusqu'à leur séparation, après quoi elles sont élevées à leur juste relation avec les saints. Plusieurs arguments scripturaux sont avancés à l'appui. D'abord, le mot hébreu Azazel, rendu par « bouc émissaire », est dit signifier « diable », ce qui conduit certains à identifier le diable lui-même comme l'antitype du bouc émissaire ; la position retenue préfère voir dans les deux boucs l'opposition entre les enfants du Seigneur — le blé — et les enfants du diable — l'ivraie — selon la parabole de Matthieu 13:24. Ensuite, la situation d'Israël en Égypte est mobilisée comme illustration typologique : Aaron figure le saint, la masse d'Israël figure la « grande multitude », et l'Égypte qui les retient en servitude figure le bouc émissaire ; Israël a souffert avec l'Égypte jusqu'à la séparation, et les sept dernières plaies sont interprétées comme le moyen de la délivrance complète de cette grande multitude.[225]

La réflexion se poursuit en mobilisant l'exemple de la nation juive à l'époque de Jésus-Christ. Une première catégorie, celle des « premiers mûrs », désigne ceux qui acceptèrent le Christ avant que leur maison soit laissée désolée ; ceux qui l'acceptèrent ensuite, avant que la colère vienne sur eux jusqu'au bout, sont eux aussi considérés comme du blé, quoique mûri plus tard, tandis que la paille fut brûlée d'un feu inextinguible. La génération sur laquelle Jésus annonça la venue de tout le sang des justes est présentée comme assumant la position du bouc émissaire, recevant les péchés des mains du sacrificateur — de même que les chrétiens, comme Israël en Égypte, échappèrent à cette génération en fuyant vers les montagnes lorsqu'ils virent Jérusalem encerclée d'armées, selon Luc 21:21. La structure tripartite ainsi dégagée — premiers fruits, fruits tardifs, bouc émissaire — est présentée comme le modèle selon lequel se dispose également l'Église évangélique : la « petite troupe » non souillée par les Églises corrompues, la « grande multitude » souillée par le contact avec Babylone mais qui en sort et lave ses robes, et l'élément babylonien qui ne sort pas et boit la coupe de la colère sans mélange, descendant comme une meule au fond de la mer.[226]

La « chute de Babylone » est annoncée comme nécessaire à la délivrance du peuple de Dieu : Babylone, dans sa chute, porte et emporte les péchés de ce peuple. La scène du jugement de Matthieu 25:1 est convoquée comme illustration : les saints, montés auprès du Père avec le Christ, exercent le jugement en sa compagnie ; les nations rassemblées devant lui comprennent la « grande multitude » des chrétiens, désignée comme les « brebis », et l'élément babylonien, les ivraies — enfants du diable — désigné comme les « boucs ». La séparation des brebis et des boucs est mise en parallèle avec la séparation opérée par les plaies d'Égypte, où le Seigneur établit une division entre son peuple dans le pays de Goshen et le peuple de Pharaon, selon Exode 8:22. Après les trois premières plaies vient la séparation ; après la séparation tombent sur l'Égypte les sept dernières plaies — image du « feu » sur les boucs.[227]

La séparation pratique est décrite comme l'œuvre de la grande masse des chrétiens restés dans le monde après que les saints ont été enlevés : coupant avec leur conformité aux maximes d'une Église mondaine, ils lavent leurs robes et élèvent le niveau d'un christianisme pur devant le monde. L'entrée dans le temple céleste ne peut toutefois être immédiatement accomplie, de même qu'Israël ne fut délivré d'Égypte qu'à l'accomplissement des sept dernières plaies, selon Apocalypse 15:8. Un avertissement est ajouté : cet état de pureté, tant que les hommes sont encore mortels, peut se perdre — la mise en garde « Voici, je viens comme un voleur. Heureux celui qui veille et garde ses vêtements » (Ap 16,15) couvre toute la période allant de la venue du Christ à la rencontre avec ses saints jusqu'à l'achèvement des jugements sur Babylone.[228]

La possibilité d'une révocation du pardon divin est ensuite abordée. Cette idée, présentée comme étrange à beaucoup de chrétiens, est déclarée clairement enseignée par la parabole des deux débiteurs en Matthieu 18:23 : le serviteur dont la dette de dix mille talents avait été remise, mais qui refusa d'en faire autant envers son compagnon, fut livré aux tourmenteurs. Les péchés sont pardonnés à la conversion, mais ne sont pas « effacés » avant que le sanctuaire soit purifié et que le prêtre pose les mains sur la tête du bouc émissaire, ou avant que « les temps de rafraîchissement viennent de la présence du Seigneur » (Actes 3:19). Le moyen de conserver le pardon est de pardonner à autrui ; l'article se conclut par la citation de Matthieu 16:24 sur le renoncement à soi-même, et est signé des initiales J. H. P.[229]

La rédaction du périodique, désignée comme « l'Éditeur », ajoute une note de clôture. Tout en reconnaissant l'intérêt de la réflexion de « Frère P. » sur le type de l'offrande pour le péché et du bouc émissaire, et en approuvant sa position générale — selon laquelle l'ivraie et Babylone ne représentent en aucune façon l'Église — la rédaction maintient sa propre position antérieure : le bouc émissaire représente la « grande compagnie » et non Babylone ni l'ivraie. Trois arguments sont avancés. Premièrement, le bouc émissaire était amené à la porte du Tabernacle et avait été accepté de Dieu, ce qui ne saurait être le cas des hypocrites dans l'Église. Deuxièmement, Dieu n'avait pas de préférence entre les deux boucs — le sort en décidait —, ce qui ne s'appliquerait pas à un hypocrite dont le sacrifice ne pourrait être agréé. Les deux boucs représentent donc, non des ivraies, mais des chrétiens justifiés. La classe désignée comme des chrétiens véritables mais infidèles est présentée comme se tenant côte à côte avec les fidèles ; dominée par le monde, incapable de supporter la désapprobation des hommes, elle ne porte que des feuilles sans fruits et se voit qualifiée de « rejetée de la haute vocation et des honneurs des vainqueurs ». Elle passe par une partie au moins des tribulations du monde, « livrée à Satan pour la destruction de la chair, afin que l'esprit soit sauvé au jour du Seigneur Jésus » — ce qui est rendu nécessaire par son échec à crucifier la nature charnelle selon son engagement. La note éditoriale invite tous les lecteurs à examiner longuement ce vaste sujet.[230]

Envoyez une carte postale

Une courte notice pratique s'adresse aux abonnés du périodique. Le principe éditorial adopté est celui de la gratuité : le journal est offert à tous ceux qui souhaitent le lire et se considèrent dans l'incapacité de le payer. Aucun appel à la générosité insistant n'est pratiqué, contrairement à l'usage des journaux religieux de l'époque. En contrepartie, il est attendu de chaque abonné qu'il fasse parvenir au moins une carte postale par an pour manifester son désir de continuer à recevoir le périodique. Le deuxième volume ayant commencé en juillet 1880, les lecteurs souhaitant sa continuation sont invités à en informer la rédaction sans délai, sous peine de ne pas recevoir le numéro de novembre.[231]

Pas avant novembre

Une notice informe les lecteurs que les visites prévues dans plusieurs localités de l'État de New York — notamment Brockport, Honeoye et Dansville, où résident de petits groupes d'abonnés — sont reportées au début novembre. Le mois d'octobre est réservé à la rédaction et à la diffusion de tracts sur divers sujets, annoncés comme bon marché pour une distribution gratuite et fournis à très bas prix à ceux qui s'engagent à les distribuer, ou gratuitement à ceux qui en font la demande.[232]

Voir aussi

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Illustrations du numéro

Références

  1. ↑ Titre original anglais : « The Two Natures ».
  2. ↑ Original anglais : « Seats Free—No Collections ».
  3. ↑ Titre original anglais : « Christ and Anti-Christ ».
  1. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 145
  2. ↑ Gill's Exposition of the Bible, Genèse 3:22, consulté en 2026.
  3. ↑ Fall of man, Wikipédia, consulté en 2026. Original anglais : « God expelled him from Paradise lest, continuing always in sin, his iniquity should be without end and cure. »
  4. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 142
  5. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 142
  6. ↑ Aphtharsia, Greek Lexicon, BibleStudyTools, consulté en 2026 ; Word Study on immortal, incorruptible, aphthartos, CARM, consulté en 2026.
  7. ↑ JONSSON Carl Olof, Les temps des gentils reconsidérés, p. 334.
  8. ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 15-16.
  9. ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 2 « Charles Taze Russell ».
  10. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 144
  11. ↑ SCHULZ De Vienne, Separate Identity vol2, p. 40-42.
  12. ↑ CHRYSSIDES George, Historical Dictionary of JW, p. 107.
  13. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 144
  14. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 144
  15. ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 104-105.
  16. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 146
  17. ↑ SCHULZ De Vienne, Separate Identity vol2, p. 40-42.
  18. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 145
  19. ↑ SCHULZ De Vienne, Separate Identity Vol 1, p. 162-163.
  20. ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 160-161.
  21. ↑ SCHULZ De Vienne, Separate Identity Vol 1, p. 164.
  22. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 145
  23. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 147
  24. ↑ La Tour de Garde de mars 1880, p. 78.
  25. ↑ La Tour de Garde de Septembre 1880, p. 138.
  26. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 150-151
  27. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 151
  28. ↑ La Tour de Garde de mars 1880, p. 80.
  29. ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 7 « The Christian and the Church », section « Secondary Spiritual Class ».
  30. ↑ SCHULZ De Vienne, Separate Identity vol2, p. 40-42.
  31. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 147
  32. ↑ Millennial Day Theory, Wikipédia, consulté en 2026.
  33. ↑ FRANZ Raymond, Crise de conscience, p. 223.
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  35. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 147
  36. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 148
  37. ↑ Strong's Greek 2064, ἔρχομαι, BibleHub, consulté en 2026.
  38. ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 148
  39. ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 126.
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