Rançon
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Rançon
La rançon (en anglais : ransom) est l'une des doctrines théologiques centrales du mouvement des Etudiants de la Bible puis des Témoins de Jéhovah. Elle désigne le sacrifice expiatoire de Jésus Christ, conçu comme le paiement d'un « prix correspondant » destiné à racheter l'humanité de la condamnation héritée d'Adam. Cette doctrine occupe une place fondatrice dans l'histoire même de la Watch Tower Bible and Tract Society, puisque c'est précisément une controverse à son sujet qui poussa Charles Taze Russell à fonder sa propre revue, La Tour de Garde, en 1879.
Origine et fondement biblique
La notion de rançon repose sur plusieurs passages scripturaires, notamment Matthieu 20:28 (« le Fils de l'homme est venu […] donner sa vie en rançon pour beaucoup »), Marc 10:45, et 1 Timothée 2:6. Russell, dès ses premiers écrits, développa une interprétation précise du terme grec antilutron, qu'il traduisit comme désignant « un prix qui correspond » (a price that corresponds). Selon cette lecture, le sacrifice du Christ représente un équivalent exact — ni plus, ni moins — à la vie parfaite perdue par Adam lors de la chute. Ce principe de correspondance exacte (exact corresponding ransom) constitue la clef de voûte de toute la sotériologie russelliste.
Cette controverse avec l'adventiste Nelson Barbour, qui niait la valeur expiatoire du sacrifice du Christ, fut directement à l'origine de la création de La Tour de Garde en 1879.
En février 1881 : la rançon, entre rupture avec Barbour et deux espérances
En février 1881, deux ans après la rupture avec Nelson Barbour, la rançon sert dans La Tour de Garde à deux choses : désigner le dissident et séparer l'avenir de l'Église de celui du reste de l'humanité.[1]
Le dissident qui rejette la rançon
Un frère qui rejette la rançon est évoqué sans être nommé. Il soutient que chacun paie son propre péché en mourant, puis il finit par nier la présence du Christ.[2] Ce portrait correspond à la position que Barbour publie en 1878. Barbour affirmait alors que la mort de chaque homme le libère du péché d'Adam, sans qu'une substitution soit nécessaire.[3] En 1880, Barbour abandonne aussi le retour invisible et revient à l'attente d'un retour à venir.[4]
En octobre 1880, un ancien compagnon qui avait abandonné la date de 1874 était déjà assimilé au « mauvais serviteur » de Matthieu 24:48.[5] En février 1881, la parabole retenue est celle des noces, Matthieu 22:11-13.[6] Ce choix répond directement à Barbour. Celui-ci enseignait que l'habit de noces est une doctrine correcte, et John Paton lui avait répondu dans La Tour de Garde en juillet 1880.[7] Désormais, l'habit de noces désigne la justice du Christ accordée au croyant grâce à la rançon. Celui qui la refuse devient « un homme n'ayant pas d'habit de noces », jeté dans l'ignorance du jour du Seigneur.[8] En août 1879, nier la substitution était rapproché du péché sans pardon.[9] En février 1881, le départ du dissident devient l'accomplissement d'une parabole, et donc une preuve que le groupe a raison.[10]
Un échange entre le Christ et le croyant
L'échange entre le Christ et le croyant revient à trois endroits : dans l'habit de noces, dans le retour sur les dix années passées et dans la réponse sur la restauration.[11] Sa formule la plus brève est : « il a porté nos péchés ; nous portons sa justice ».[12] Le pardon ne suffit pas à lui seul. Il donne au croyant « quelque chose à offrir » : une vie comptée comme juste, qu'il peut ensuite déposer sur l'autel.[13] C'est la condition pour « présenter leurs corps en sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu », selon les mots de Romains 12:1.[14]
La rançon conçue comme un prix exactement équivalent, une vie humaine pour une vie humaine, était posée dès décembre 1879.[15] Cette conception remonte à George Stetson. En 1872, il expliquait que Jésus ne reprend pas, à sa résurrection, la vie humaine qu'il a sacrifiée, sinon le prix serait annulé.[16] Russell dit avoir compris la rançon comme « prix équivalent » en 1872, en lisant George Storrs.[17] La même logique s'applique au Christ ressuscité. Il est décrit comme un être différent du Jésus mort, et ses apparitions comme des vêtements de chair pris pour un temps.[18] Stetson enseignait déjà que Jésus était ressuscité dans une nature spirituelle et immortelle.[19]
Le rituel du jour des propitiations, au chapitre 16 du Lévitique (Lévitique 16:5-22), sert à montrer qui a part à l'offrande. Le jeune taureau représente la vie humaine de Jésus. Le bouc du Seigneur représente le « petit troupeau » qui suit ses pas. Le bouc émissaire représente la « grande foule », envoyée dans la tribulation pourla destruction de la chair.[20] En septembre 1880, les deux boucs servaient déjà à montrer que l'Église a sa part dans l'offrande.[21]
Une rançon, deux destinées
Cette rançon ouvre deux avenirs distincts. L'Église est déjà « engendrée » à une nature divine et attend de « naître ».[22] Le monde, lui, doit seulement retrouver ce qu'Adam a perdu : une vie humaine parfaite sur la terre.[23] En octobre 1879, la même limite était déjà tracée : la restauration ne rend que ce qu'Adam possédait, et Adam n'a jamais eu de corps spirituel.[24] Barbour séparait lui aussi, en 1875, l'appel céleste de l'âge de restauration sur la terre.[25]
La question d'un lecteur pousse ce partage jusqu'au bout : les croyants doivent-ils d'abord redevenir des hommes parfaits ? La réponse est non. Ils reçoivent dès maintenant leur part de restauration par la foi, sous la forme d'une perfection comptée et non réelle.[26] Une seconde restauration ne leur servirait à rien, puisqu'ils ont « crucifié » leur nature humaine.[27]
Job est placé du côté du monde, et non de l'Église. Quand il dit qu'on ne remonte pas du séjour des morts, il parle d'un point de vue humain, avant que la rançon soit payée.[28] Il fallait attendre que le Christ ait « aboli (vaincu) la mort et mis en lumière la vie et l'immortalité par l'évangile », selon 2 Timothée 1:10.[29] Sa demande d'être caché dans la tombe jusqu'à la fin de la colère divine (Job 14:13) devient celle de toute l'humanité, qui doit ressusciter après le temps de détresse, alors que les saints ressuscitent avant.[30] Les biens de Job, rendus en nombre égal, deviennent une image de la restauration annoncée en Actes 3:21.[31]
Développement doctrinal sous Russell
Charles Taze Russell exposa systématiquement sa théologie de la rançon dans ses Études dans les Écritures, notamment dans le tome premier, Le Plan Divin des Âges. Pour Russell, la rançon n'est pas seulement le fondement du salut individuel : elle constitue le pivot du « Plan divin » par lequel Jéhovah entend restaurer l'humanité entière à la perfection adamique perdue. La mort rédemptrice du Christ ouvre ainsi la voie à la résurrection universelle et au jugement millénaire.
Dans ce cadre, la rançon n'est pas présentée comme un paiement versé à Satan, mais comme une satisfaction offerte à la justice divine, permettant à Jéhovah de réhabiliter légalement l'humanité déchue sans contredire ses propres principes. Russell insistait sur le fait que la rançon offre une possibilité de salut pour tous les humains, y compris les morts non jugés, qui bénéficieront d'une résurrection et d'une opportunité d'acceptation sous le règne millénaire du Christ.
La rançon et la résurrection du Christ
Un aspect doctrinalement distinctif de la théologie de la rançon chez les Témoins de Jéhovah concerne la nature de la résurrection du Christ. L'organisation enseigne que Jésus n'est pas ressuscité avec un corps physique, mais a été élevé en tant qu'« esprit vivifiant ». La logique interne de cette position est étroitement liée à la doctrine de la rançon : si Jésus avait repris son corps humain parfait, il aurait en quelque sorte « repris » le prix payé, annulant ainsi la rançon elle-même. Le corps humain parfait de Jésus a donc été, selon cette doctrine, définitivement abandonné — « dissous » ou « mis de côté » par Dieu — afin que la rançon reste pleinement acquise.
Cette interprétation constitue l'un des points de divergence majeurs entre la théologie de la Watch Tower et la christologie des Églises chrétiennes historiques.
La rançon sous Rutherford
Sous la présidence de Joseph Franklin Rutherford, la doctrine de la rançon fut maintenue dans ses grandes lignes héritées de Russell, mais progressivement intégrée dans un cadre théologique plus combatif et organisationnel. La valeur expiatoire de la mort du Christ reste affirmée, mais l'accent se déplace vers les implications pratiques : la rançon justifie l'œuvre de prédication mondiale, légitime l'organisation comme instrument de Jéhovah, et sert de fondement à l'espérance d'une résurrection terrestre pour la « grande foule » des fidèles.
Rutherford multiplia les publications abordant la rançon dans le contexte plus large du gouvernement mondial de Jéhovah, de la délivrance de l'humanité et de la guerre eschatologique contre Harmaguédon. Parmi ces publications, La Guerre ou la Paix — Laquelle ? (1930) occupe une place notable.
Dans « La Guerre ou la Paix — Laquelle ? (1930) »
La brochure La Guerre ou la Paix — Laquelle ? (titre anglais original : War or Peace — Which?), publiée en 1930 par la Watch Tower Bible and Tract Society sous la plume de J. F. Rutherford, s'inscrit dans la série de publications de l'ère Rutherford qui articulent théologie de la rançon et critique des institutions humaines, en particulier des gouvernements séculiers, des grandes puissances impérialistes et des Églises de la chrétienté.
Dans cette brochure, Rutherford mobilise la doctrine de la rançon non pas comme un exposé sotériologique abstrait, mais comme argument politico-théologique : seul le gouvernement de Jéhovah, fondé sur le sacrifice rançonnaire du Christ, peut apporter une paix durable à l'humanité. Les guerres humaines — qu'elles soient menées au nom de la patrie, de la religion ou de la démocratie — sont présentées comme la conséquence directe du rejet de ce gouvernement divin et du sacrifice du Christ. La « paix » promise par les nations et leurs traités (allusion au contexte de la Société des Nations) est décrite comme une illusion satanique.
La rançon y est ainsi présentée sous son angle eschatologique et polémique : elle a été payée une fois pour toutes par le Christ, mais ses bénéfices ne seront pleinement réalisés que lors de l'établissement du Royaume théocratique, après la destruction des systèmes humains corrompus à Har-Maguédôn. La brochure illustre bien la manière dont Rutherford utilisait les doctrines fondamentales héritées de Russell — dont la rançon — pour les transformer en instruments de propagande anti-institutionnelle et de mobilisation des membres de l'organisation.
L'apport spécifique de cette publication à la théologie de la rançon réside donc moins dans une innovation doctrinale que dans son usage rhétorique : la rançon devient la pierre de touche permettant de disqualifier toute prétention des institutions humaines — États, armées, Églises de la chrétienté — à instaurer une paix véritable. Seul le sang du Christ, versé comme « prix correspondant », fonde une paix légitime et durable, celle du Royaume de Jéhovah.
La rançon dans la doctrine contemporaine
La doctrine de la rançon demeure l'un des piliers de l'enseignement actuel des Témoins de Jéhovah. Elle est commémorée annuellement lors du « Mémorial de la mort de Jésus-Christ », cérémonie tenue le soir de la Pâque juive et considérée comme le seul rite obligatoire pour les membres. La Tour de Garde enseigne que la rançon « fournie par la mort de Jésus Christ » permettra la disparition de la « mort adamique » lors du Millénium, et que la grande majorité des défunts ressusciteront pour bénéficier de cette rançon dans le cadre du jugement millénaire.
Publications de la Watch Tower traitant de la rançon
Les publications suivantes de la Watch Tower Bible and Tract Society abordent de manière significative la doctrine de la rançon :
- La Harpe de Dieu (1921) — J. F. Rutherford
- Délivrance — J. F. Rutherford
- La Guerre ou la Paix — Laquelle ? (1930) — J. F. Rutherford
- Le Mystère Accompli — J. F. Rutherford
- Doit-on croire en la Trinité? — Watch Tower Bible and Tract Society
Voir aussi
Articles connexes
- Charles Taze Russell
- Joseph Franklin Rutherford
- La Tour de Garde
- Armageddon
- Harmaguédon (brochure)
- Har-maguédon
- Eschatologie
- Condition des morts
- La Harpe de Dieu
- Délivrance
- Développement des doctrines
- Chronologie des changements doctrinaux
- Croyances principales
- La guerre ou la paix
- Herald of the Morning
- Etudiants de la Bible
- 1879
- 1914
- 1931
Bibliographie
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 189-190 et 192-193
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 189-190
- ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 3 « Harvest Gatherings and Siftings ». Original : « He claimed that the death of each individual man freed him from Adam's sin, and he could be resurrected sinless without substitutionary atonement. »
- ↑ La Tour de Garde de novembre 1880, p. 152.
- ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 149.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, p. 60-61.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190
- ↑ La Tour de Garde de août 1879, p. 16.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190 et 192-193
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 193
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 193
- ↑ La Tour de Garde de décembre 1879, p. 62.
- ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 102-105.
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 1, p. 161-164.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 188-189
- ↑ BLANDRE, La préhistoire des témoins de Jéhovah, op. cit., p. 102-105.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190
- ↑ La Tour de Garde de Septembre 1880, p. 138.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 190 et 192
- ↑ La Tour de Garde de octobre 1879, p. 41.
- ↑ BLANDRE, La préhistoire des témoins de Jéhovah, op. cit., p. 133-134.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 192-193
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 193
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 194
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 194
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 194
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 194