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La Tour de Garde de Septembre 1880

De Tj-encyclopédie
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La Tour de Garde de Septembre 1880
Revue La Tour de Garde
Date 1880
Année 1880
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

Ce numéro pose une question centrale : qu'est-ce qui distingue réellement ceux qui seront sauvés avec gloire de ceux qui ne le seront pas ? La réponse tourne autour d'un seul acte : sacrifier sa vie humaine, abandonner sa propre volonté. Tout le reste — le baptême, la coupe du souvenir, les textes sur la vigne, le péché sans pardon — est relu à partir de cette exigence.

Deux grandes constructions doctrinales s'y croisent. D'un côté, une séparation nette entre deux classes de sauvés, le « petit troupeau » et la « grande multitude », avec des sorts différents. De l'autre, l'idée que l'Église ne fait pas que suivre le Christ : elle participe avec lui à l'offrande pour le péché du monde, et le salut de l'humanité attend que ce groupe soit au complet.

Le numéro comporte aussi des articles sur la méthode d'étude des Écritures, sur le rapport entre les deux Testaments et sur la façon dont le périodique se situe par rapport aux autres publications religieuses de l'époque.

Analyse

Croyances

Le baptême déplacé de l'eau vers le sacrifice de la volonté

Le numéro ouvre sur une opération simple mais lourde de conséquences : l'immersion dans l'eau cesse d'être le baptême lui-même pour n'en devenir que l'image extérieure.[1] Le baptême réel devient l'immersion dans la mort du Christ, c'est-à-dire l'abandon de sa propre volonté. Le mot grec traduit par baptiser signifie bien plonger ou recouvrir, et ce sens d'immersion est rappelé — mais aussitôt retourné contre le geste physique : des milliers de personnes sont plongées dans l'eau sans rien gagner pour autant.[2] Ce déplacement fixe très tôt une position qui restera constante chez Russell : le vrai baptême est la consécration, et la communion chrétienne ne peut se fonder sur le symbole d'eau, mais seulement sur cette mort réelle avec le Christ — il tiendra pour frères ceux qui se sont consacrés, « baptisés d'eau ou non baptisés d'eau ».[3]

De ce déplacement découle immédiatement une exigence beaucoup plus dure que l'arrêt des péchés. Renoncer au mal n'est qualifié que de simple devoir : ce qui est demandé, c'est de céder des choses permises et des droits auxquels un homme a normalement droit.[4] Le critère d'entrée dans le groupe choisi n'est donc ni la quantité de vérité reçue ni la justesse des idées, mais le fait de mettre effectivement sa vie en jeu.[5] C'est exactement la même logique que celle déjà posée en juin 1880, où la foi — et non la possession d'une doctrine exacte — était seule comptée pour justice.[6]

Le repas commémoratif est aspiré dans le même raisonnement. Le pain devient la vérité et la coupe la part de souffrance et de mort que le disciple accepte de prendre avec Jésus.[7] Le texte de Paul sur la coupe et le pain comme communion au sang et au corps du Christ est ainsi lu non comme un acte sacré en lui-même, mais comme l'engagement à mourir avec lui ; Russell maintiendra cette lecture, où boire la coupe signifie participer aux souffrances et à la mort de Jésus.[8] Rien, dans ce numéro, ne traite les rites chrétiens comme des canaux de grâce : chacun est converti en obligation de se donner.

Deux vies, deux classes de sauvés : l'économie à deux étages

Le cœur de la construction est une idée d'apparence technique : il y aurait deux vies possibles, une vie humaine parfaite et une vie d'ordre spirituel, et l'on n'obtient la seconde qu'en sacrifiant la première.[9] La mort de Jésus sert à rendre au croyant ce qu'Adam avait perdu ; ce bien rendu devient alors la seule chose qu'il possède à offrir. Cette séparation stricte entre nature humaine et nature spirituelle était déjà l'armature du raisonnement en octobre 1879, où la restitution ne pouvait rendre que ce qu'Adam avait possédé, Adam n'ayant jamais eu de corps spirituel.[10] Russell avait trouvé cette séparation dans des textes comme celui qui oppose un corps naturel et un corps spirituel, et il y voyait un changement de nature et non une amélioration de la nature humaine.[11] La doctrine n'est donc pas neuve en septembre 1880 ; ce qui est neuf, c'est qu'elle sert ici à expliquer pourquoi beaucoup sont appelés et peu choisis.[12]

Le partage entre le « petit troupeau » et la « grande multitude » en sort mécaniquement : le premier groupe a sacrifié sa vie humaine, le second ne l'a pas fait et se retrouve sauvé mais sans la gloire.[13] La distinction circulait déjà dans le milieu adventiste dont Russell est issu, où un petit troupeau de saints destiné à régner avec Jésus était opposé à une foule bénéficiant plus tard de l'Évangile.[14] Mais le numéro va plus loin que ce simple classement : aucun appel n'est adressé à la grande multitude, ce qui revient à dire que le périodique ne s'adresse pas à elle.[15] Le lecteur n'a pas le choix entre deux destins proposés ; on ne lui en propose qu'un.

La réponse donnée sur les branches de la vigne tire la conséquence pratique. Une personne vraiment née de l'Esprit peut être coupée du cep sans perdre la vie : elle perd seulement la part d'héritage.[16] Ces branches coupées ne sont pas celles qui ont dépéri, mais celles que les vignerons appellent gourmandes : beaucoup de feuilles, beaucoup d'allure, aucun fruit.[17] L'image vise l'apparence religieuse sans sacrifice réel, et elle est le pendant exact de l'économie à deux étages : on ne tombe pas hors du salut, on tombe d'un étage à l'autre.

Le Christ collectif et l'Église versée dans l'offrande

Le mot « Christ » cesse ici de désigner un seul individu. Son sens est ramené à « oint », puis étendu à ceux qui reçoivent la même onction : la Tête et le corps forment ensemble l'Oint.[18] L'appui choisi est l'huile versée sur Aaron et coulant jusqu'au bas de ses vêtements, image déjà employée en février 1880 pour affirmer que l'onction se communique à tout le corps pendant tout l'âge évangélique.[19] L'idée n'est pas inventée par Russell : des auteurs anciens tiraient déjà de ce psaume que l'onction de Jésus se partage à ceux qui participent de lui.[20] Ce que Russell en fait, en revanche, lui appartient : Penton note qu'il concevait le Christ comme « tête et corps », l'Église complétée devenant une partie du Christ.[21]

La conséquence maximale est tirée par le détour du rituel d'expiation. Le taureau offert par Aaron figure le sacrifice pour l'Église, et les deux boucs permettent de faire entrer l'Église elle-même dans l'offrande pour le péché : les souffrances du Christ ne seront complètes que lorsque le dernier membre aura cessé de souffrir.[22] Mars 1880 avait déjà découpé ce rituel en épisodes étalés sur tout l'âge évangélique et fait du tirage au sort des deux boucs la séparation de deux classes de consacrés.[23] Septembre 1880 ne reprend pas ce partage des deux boucs entre deux classes : les deux animaux servent cette fois à prouver que l'offrande est double, Christ et Église ensemble. L'idée que l'Église participe à l'expiation pour l'humanité sera appelée la doctrine du « Mystère » après sa mise en forme dans Food For Thinking Christians (1881).[24] Elle a une source identifiable dans l'entourage immédiat : Benjamin Keith écrivait dès octobre 1878 que si le corps doit « compléter ce qui manque aux afflictions du Christ », le plan échouerait sans la souffrance de ce corps.[25] Le groupe choisi n'a donc pas seulement un privilège : il a une fonction dans le salut des autres.

Deux âges, et un péché réservé à l'élite

Le découpage du temps en deux périodes successives — l'âge actuel puis le millénaire — n'est pas posé pour lui-même, mais sort d'un argument de détail. La mention d'un pardon refusé « ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir » n'aurait aucun sens, soutient-on, s'il n'existait pas réellement deux âges pendant lesquels l'Esprit travaille.[26] Un mot d'un verset sert ainsi à fonder toute une architecture du temps. Chez Russell, ces âges ne se succèdent pas par une coupure nette mais se chevauchent, ce qui lui permet d'annoncer que le millénaire a déjà commencé.[27]

Le parallèle entre les deux grandes périodes est redoublé par une image agricole : sept années d'abondance pour l'âge juif, sept années de disette pour l'âge actuel, le Nouveau Testament n'étant que le développement de l'Ancien, comme l'amande dans sa coque.[28] Cette comparaison de la coque et de l'amande circule en 1880 dans la presse religieuse anglophone pour dire le rapport des deux Testaments : les deux sont réels et chacun vaut à sa place, mais l'amande est plus précieuse.[29] La thèse du parallélisme des deux dispensations, elle, vient de Barbour, qui faisait de l'âge évangélique un « double » de l'âge juif, de même longueur.[30] Russell en gardera la structure : les deux âges exactement de même durée, le juif servant de modèle à l'évangélique jusque dans le détail de sa clôture.[31]

Dans ce cadre, le péché sans pardon change de nature. Il n'est plus la menace universelle qu'y voyait la prédication courante : il ne peut être commis que par ceux qui ont déjà reçu l'Esprit et connu la vérité.[32] Sa sanction n'est pas un supplice sans fin mais une suppression définitive, appuyée sur l'épisode de Coré englouti vivant et sur l'expression « deux fois morts, déracinés ».[33] Ce refus du tourment éternel au profit de l'anéantissement vient en droite ligne de George Storrs, qui avait repris de Henry Grew l'idée que l'âme n'est pas immortelle et que les méchants sont définitivement supprimés.[34] Le résultat est paradoxal et typique de l'ensemble : le salut est élargi pour la masse, mais le risque est concentré sur la minorité choisie.

La restitution universelle comme horizon, l'imminence comme moteur

L'élection étroite est justifiée par ce qu'elle rend possible. La remise en état de toutes choses — la bénédiction de toutes les familles de la terre — est suspendue à l'achèvement préalable du groupe choisi : tant que le corps n'est pas complet, le monde attend.[35] Russell oppose cette construction à l'élection calviniste : choisir quelques-uns n'implique pas d'en damner d'autres, l'élection servant au contraire à faire profiter les autres des bienfaits divins.[36] Le petit nombre n'est pas une fin, c'est un instrument.

L'ensemble ne tiendrait pas sans l'attente d'une fin toute proche, qui transforme une architecture doctrinale en urgence. La mortification quotidienne est présentée comme devant durer jusqu'à une délivrance annoncée comme imminente, et les deux poèmes du numéro décrivent les noces comme déjà en cours : les invités s'assemblent, la table est dressée.[37] Cette scène vient du fonds millérite, où l'attente du retour s'exprimait par la parabole des dix vierges et l'espoir d'être enlevé sans mourir.[38] Le poème d'ouverture la reprend littéralement : la fiancée espère ne pas passer par la tombe.[39] L'imminence n'est pas un ornement poétique : sans elle, l'exigence de tout sacrifier n'aurait pas d'échéance.

La méthode revendiquée : tout l'Écrit, le mot grec, et la présence qu'on reconnaît

Une courte réflexion sur la réponse de Jésus au tentateur pose une règle de lecture : on ne peut bâtir ni une doctrine ni une pratique sur un verset isolé, l'Écriture formant un tout dont chaque partie en équilibre une autre.[40] La remarque n'est pas propre à Russell — les commentateurs du siècle tiraient du mot « encore » la nécessité de comparer l'Écriture avec l'Écriture[41] — mais son usage l'est : les erreurs que les Églises appellent hérésies sont ramenées à des vérités partielles arrachées à ce qui les contrebalance.[42] C'est une arme à double tranchant, puisqu'elle sert aussi à disqualifier ceux qui opposeraient un verset aux conclusions du périodique.

La même page montre la méthode à l'œuvre sur un mot. Le verbe grec rendu par « tout œil le verra » est présenté comme signifiant d'abord prêter attention et reconnaître, exemples à l'appui : le « prends-en soin toi-même » lancé à Judas, le « voyez-y vous-mêmes » du gouverneur, Moïse qui ne voit qu'une flamme et reconnaît Dieu à ce qui lui est dit.[43] Le raisonnement est reconnu comme caractéristique du milieu : le mot y est présenté comme ne signifiant pas toujours voir des yeux, mais être attentif à et reconnaître.[44] L'enjeu est considérable : si « voir » veut dire « reconnaître », un retour du Christ invisible cesse d'être contredit par le texte. L'opération est exactement celle déjà pratiquée sur parousia, que Benjamin Keith avait lu comme « présence » dans la traduction de Benjamin Wilson, point de départ de l'idée d'un Christ présent et invisible depuis 1874.[45] Mai 1880 faisait déjà de cette présence invisible la ligne de partage avec le milieu adventiste.[46]

Cette rigueur revendiquée cohabite pourtant avec des procédés beaucoup plus souples. Le nombre sept est présenté comme une preuve que les textes viennent de Dieu : sept demandes dans la prière enseignée par Jésus, sept qualités à ajouter à la foi, sept colonnes à la maison de la Sagesse.[47] Les sept demandes et les sept qualités sont des découpages classiques des commentateurs[48], mais les faire valoir comme indice d'inspiration déplace le compte des mots du côté de la preuve. Entre la règle exigeante du « il est encore écrit » et le comptage de sept, c'est la même page qui donne la méthode et la contourne. Le numéro affirme aussi, en passant, que celui qui disait être descendu du ciel ne pouvait pas n'avoir été qu'un homme, contre ceux qui le soutiendraient.[49] La formule est habituellement employée comme preuve de l'existence du Christ avant sa naissance humaine[50] — la remarque est brève, mais elle montre que le point est contesté dans l'entourage du périodique.

La vérité réservée et la rupture avec les autorités religieuses

L'étude des promesses de Jésus sur le Consolateur aboutit à une affirmation nette : l'homme resté dans son état ordinaire ne peut pas recevoir les choses de l'Esprit, elles lui paraissent folie.[51] Dire cela, c'est poser que la compréhension des textes n'est pas affaire d'étude ou de titre, mais d'un état intérieur donné. Les commentateurs rappellent que ce rôle de l'Esprit porte sur la vérité spirituelle et non sur toute connaissance.[52] Dans le contexte d'un périodique sans clergé ni séminaire, cette restriction fonctionne dans les deux sens : elle écarte l'objection du savoir académique et elle réserve l'interprétation à ceux qui se reconnaissent dans le groupe.

La réponse donnée sur le cantique de Moïse en tire la conclusion militante. La victoire sur « la bête et son image » est décrite comme déjà remportée, et elle consiste à être sorti de l'esclavage mental envers les grandes autorités religieuses et les croyances fabriquées par les hommes.[53] Un chant que l'humanité entière chantera plus tard est ainsi anticipé par un petit nombre, au motif qu'il s'est affranchi des Églises. L'autorité interprétative revendiquée et la rupture avec les institutions religieuses sont ici le même geste.

Se séparer du monde plutôt que de séduire les convertis

Le long texte emprunté au pasteur baptiste de Boston Adoniram Judson Gordon donne à cette séparation une formulation travaillée : le christianisme doit repousser autant qu'il attire.[54] Gordon, devenu prémillénariste par son association avec Dwight Moody et par les écrits de John Nelson Darby, prêchait depuis 1869 à la Clarendon Street Baptist Church.[55] Sa thèse constante est qu'aucune chaire n'est sûre si elle n'a pas des répulsions autant que des attractions.[56] Reprendre ce texte en entier n'est pas anodin pour un périodique qui se construit à l'écart des Églises : une Église qui gagne des membres en s'abaissant à leur niveau ne gagne rien, elle s'affaiblit par sa croissance.[57]

La démonstration s'appuie sur un épisode précis : les moines venus convertir les ancêtres bretons avec croix élevée, chants et encens, et des milliers de ralliements en un jour. Bède raconte en effet que les moines s'avancèrent en procession derrière une croix d'argent portée comme une bannière, en chantant des litanies.[58] Le verdict est sans appel : ce sont les sens qui furent conquis, pas les cœurs, et des païens baptisés entrèrent dans l'Église pour y faire entrer le paganisme.[59] L'argument vaut contre le catholicisme, mais il frappe aussi, sans le nommer, tout recrutement par l'effet de masse.

Le refus symétrique vise la peur. L'amour de Dieu est décrit comme s'étendant à tous sans mérite, et Dieu est présenté comme convertissant l'ennemi en ami par la bonté plutôt que comme poussant les hommes vers le Christ par la crainte du châtiment.[60] La cible est reconnaissable : les campagnes de réveil américaines du siècle employaient la prédication du feu de l'enfer et une pression soutenue par la peur de la damnation dans leurs appels à la conversion.[61] Le numéro se tient donc à distance des deux méthodes de recrutement dominantes de son temps — la pompe du rituel et la terreur du châtiment — et n'en garde qu'une : l'exigence. Ce choix est cohérent avec tout le reste du numéro, puisqu'on y demande au lecteur de renoncer non seulement à ses fautes mais à ses droits.


Organisation et histoire

Un manuel d'étude, pas un journal d'actualité

Des lecteurs réclament une parution plus fréquente — deux fois par mois, voire chaque semaine — et la réponse qui leur est faite est un refus argumenté en trois points.[62] Le premier est le prix : cinquante cents par an, somme déjà présentée comme trop lourde pour beaucoup d'abonnés. Le chiffre mérite d'être comparé : à la même époque, un hebdomadaire religieux comme The Christian Weekly coûte deux dollars l'an et The New York Weekly Witness un dollar.[63] Le tarif de la revue est donc déjà le plus bas du marché, et c'est pourtant lui qu'on invoque comme obstacle — manière de dire que le lectorat visé est modeste et qu'on ne veut pas le perdre.

Le deuxième argument est un refus du remplissage. Paraître plus souvent obligerait à publier de courtes anecdotes et des historiettes, ce que le rédacteur appelle de la lecture facile qu'on trouve déjà dans des milliers d'autres journaux.[64] Refuser cela, c'est refuser le modèle même du journal. Le troisième argument le dit sans détour : les lecteurs n'arrivent pas à digérer en moins d'un mois ce qu'on leur sert chaque mois.[65] La revue se présente donc comme une ration dont le rythme est calculé sur la capacité d'absorption du lecteur, non sur l'actualité.

Ce raisonnement aboutit à une consigne de lecture précise, et c'est là que le numéro va le plus loin : il faut lire chaque article « soigneusement trois fois avant de passer à un autre », conserver les anciens numéros et les reprendre pour réviser.[66] On ne dit pas au lecteur quoi penser, on lui dit comment lire. Trois lectures, archivage, révision : ce sont les gestes d'un élève avec un manuel, pas d'un abonné avec son journal. Les sociologues qui ont étudié le mouvement plus tard ont décrit un fonctionnement comparable, où les réunions s'organisent autour d'articles que les membres doivent avoir lus d'avance, ce qui produit une grande uniformité de vocabulaire et de références.[67] James Beckford a parlé pour sa part d'une organisation qui cherche à contrôler ce qui occupe le temps et l'attention de ses membres.[68] Le germe de tout cela tient ici en une phrase sur la façon de lire un article.

Un périodique encore poreux, mais un rédacteur qui tranche

La revue n'est pas écrite par une seule plume. Un poème est signé « M. J. », avec pour seule autre indication la ville de Princeton, dans le New Jersey ; une méditation sur l'amour du Christ est signée « L. A. A. »[69] Ces initiales correspondent à Lizzie A. Allen, de New York, qui signe cette année-là une demi-douzaine d'articles, et le long développement sur la haute vocation est de la main d'Albert D. Jones, de Pennsylvanie.[70] Signer d'initiales est alors la norme dans la presse américaine : la plupart des articles de journaux ne sont pas signés du tout, ou seulement d'initiales ou d'un pseudonyme.[71] Ce qui compte, c'est que l'autorité du texte ne vient pas encore d'un nom.

La revue va plus loin dans l'ouverture : elle reprend intégralement un sermon d'un pasteur extérieur au groupe, Adoniram Judson Gordon, et le prend dans un autre périodique, le Messiah's Herald.[72] Gordon, né en 1836, est alors pasteur de la Clarendon Street Baptist Church de Boston depuis 1869 ; il est devenu prémillénariste par son amitié avec D. L. Moody et par les écrits de John Nelson Darby.[73] Le thème des « répulsions » est l'une de ses idées fixes : il soutient qu'aucune chaire ne tient debout si elle n'a pas de répulsions autant que d'attractions.[74] Quant au Messiah's Herald, c'est le titre pris en 1874 par un journal de Boston publié par l'American Millennial Association, héritier direct du mouvement millérite.[75] Reprendre un sermon dans ce journal-là, c'est se poser comme membre d'un même milieu : celui des millénaristes de la Nouvelle-Angleterre qui s'échangent leurs textes. La revue n'est donc pas une forteresse doctrinale ; elle puise au dehors.

Et pourtant, dans le même numéro, un autre mécanisme fonctionne en sens inverse. La rubrique où Russell répond aux correspondants le place en position d'arbitre. On lui demande si une âme régénérée peut se perdre, si la revue peut paraître plus souvent, comment comprendre le cantique de Moïse — et il répond, seul, sur la doctrine comme sur la marche de la publication.[76] Ce format n'est pas une invention : la presse adventiste tient des rubriques comparables, où les questions des lecteurs sont rassemblées et traitées parce qu'on les juge décisives pour le sort des âmes.[77] Mais la conjonction est frappante : des contributeurs anonymes et un sermon emprunté voisinent avec une page où une seule voix tranche. Les deux logiques cohabitent sans que rien ne les oppose encore.

Nommer son enseignement, figurer son appartenance

Deux expressions reviennent et fonctionnent comme des marques d'appartenance. La première est « la vérité présente », employée pour désigner ce que les lecteurs savent déjà et dans quoi ils sont affermis.[78] Le terme vient de 2 Pierre 1:12, mais il n'arrive pas directement de la Bible : il circule depuis des décennies dans le monde adventiste. Joseph Bates l'utilise dès 1846, et James White écrit en 1849 qu'« au temps de Pierre il y avait une vérité présente, c'est-à-dire une vérité applicable à ce temps présent », ajoutant que la vérité présente est celle qui montre le devoir du moment.[79] La même année, White lance à Middletown un journal qui porte ce titre.[80] Jonas Wendell, dont Russell avait suivi le groupe, publie en 1870 un ouvrage intitulé La Vérité Présente, ou la Nourriture de Saison.[81] L'expression est donc un héritage, et Russell l'emploie à propos de son propre père dès 1872.[82] Elle a un avantage pratique : elle désigne l'enseignement du groupe sans prétendre qu'il soit définitif.

La seconde marque est une image. Pour dire ce qui lie les croyants au Christ, le numéro ne prend pas la comparaison du corps ni celle du troupeau, mais celle d'une pyramide : au sommet une pierre parfaite en elle-même, et sous elle d'autres pierres qui ne forment un ensemble réussi que si elles sont taillées exactement selon les lignes de la pierre du faîte.[83] La force de l'image est qu'elle dit deux choses d'un coup : la structure du groupe et la condition pour en faire partie. Une pierre mal taillée ne gâche pas seulement sa propre forme, elle empêche l'ensemble d'être une pyramide. Le choix de cette figure n'est pas isolé dans le milieu de Russell. Nelson Barbour consacre dès janvier 1876 un article à la Grande Pyramide de Gizeh, en s'appuyant sur l'astronome Charles Piazzi Smyth, et en tire des dates pour son calendrier.[84] Dans les cercles de la « foi unique » que Russell fréquente à cette période, la symbolique de la Grande Pyramide suscite un fort intérêt, et des auteurs respectés y voient un monument inspiré de Dieu.[85] Ici, toutefois, la pyramide ne sert pas encore à compter des années : elle sert à décrire qui appartient au groupe et à quelles conditions.


Contenu

Importance du baptême

Le baptême est présenté comme indispensable au salut et à l'appartenance au « petit troupeau », désigné aussi comme « la fiancée, la femme de l'Agneau ».[86] S'appuyant sur les paroles de Jésus « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé », ainsi que sur Romains 6:3-8, l'argument est développé que tous ceux qui sont réellement baptisés participeront à la « première résurrection ».[87]

Le mot grec baptizo est défini comme « enterrer, immerger, couvrir, submerger ».[88] Cependant, la véritable immersion n'est pas dans l'eau, mais dans le Christ lui-même : être baptisé signifie être « submergé, recouvert, ou immergé dans le Christ », perdant ainsi sa propre volonté pour n'avoir plus que la pensée du Christ.[89] L'autorité de Colossiens 1:18 est convoquée pour affirmer que la seule autorité de contrôle pour les membres du corps du Christ est la volonté de Jésus-Christ, la tête.[90]

L'immersion dans l'eau est explicitement distinguée du vrai baptême : des milliers de personnes sont immergées dans l'eau sans pour autant être assurées de partager la résurrection du Christ.[91] Le véritable baptême, selon Romains 6:3, consiste à être baptisé dans la mort du Christ. La perspective eschatologique distingue deux groupes : la « grande multitude » (Apocalypse 7:15) qui se tient devant le trône dans la gloire, et le « corps » des vainqueurs qui règnent avec Christ sur le trône (Apocalypse 3:21).[92] La promesse du Royaume n'est faite qu'aux « premiers-nés » — Jésus la tête et l'Église son corps — auxquels s'adresse la parole : « N'aie pas peur, petit troupeau ; c'est le bon plaisir de ton Père de te donner le Royaume ».[93]

Tous les chrétiens sont présentés comme engagés dans une course pour le prix de la vocation céleste. Ceux qui courent mais ne courent pas de manière à remporter le prix « subissent une perte », celle du prix qu'ils auraient obtenu en écartant tout fardeau ; leurs vies seront sauvées, mais leur œuvre sera perdue, comme à travers le feu, selon 1 Corinthiens 3:15.[94]

La conformité à la mort du Christ est ensuite précisée : elle ne se réduit pas à abandonner les péchés ou la corruption charnelle, ce qui n'est que simple devoir. La vraie conformité exige l'abandon de choses légitimes et de droits naturels auxquels l'homme a droit, à l'image de Jésus qui, bien que saint et sans péché, a renoncé à ses droits en tant qu'homme parfait par amour pour les pécheurs.[95] Jésus est décrit comme ayant « dépensant sa vie pour le bénéfice du pécheur », prenant nos infirmités et portant nos maladies, et ayant finalement payé le prix du péché pour que la race humaine soit libérée de la mort par la résurrection.[96]

Le disciple qui marche dans les traces du Christ renonce à sa réputation et à son aise, cherchant à servir les autres plutôt qu'à se servir lui-même. Jean 15:18 est évoqué pour rappeler que ceux qui vivent ainsi d'une vie divine seront considérés comme un peuple particulier et haïs du monde, le disciple n'étant pas au-dessus de son maître.[97]

La question est ensuite posée de savoir si le baptême en la mort du Christ est un acte instantané ou une œuvre de toute une vie : la réponse est que c'est les deux à la fois.[98] Lors de la première venue à Dieu, un pacte est conclu : le croyant s'engage à porter sa croix à travers honte et honneur, et Dieu, en retour, le considère dès cet instant comme mort au monde et au péché, lui accordant le Saint-Esprit comme arrhes de l'héritage à venir.[99] Le repas du Seigneur est interprété dans ce cadre : le pain symbolise Jésus comme la vérité, et la coupe symbolise les souffrances et la mort que le disciple est appelé à partager avec lui, selon la parole de Paul : « si nous souffrons avec lui, nous serons aussi glorifiés ensemble ».[100]

L'exhortation de Paul en Philippiens 3:8-11 est citée en détail comme expression la plus forte de la nécessité de cette immersion dans la mort du Christ : Paul a compté toutes choses comme une perte pour l'excellence de la connaissance du Christ, afin de le gagner et d'être trouvé en lui, de connaître la puissance de sa résurrection et « la communion de ses souffrances, étant rendu conforme à sa mort », dans l'espoir d'atteindre la première résurrection.[101]

Enfin, le baptême dans l'eau est reconnu comme un type valide et prescrit : lorsque les nouveaux auditeurs avaient entendu parler de la mort de Jésus pour eux et de leur haute vocation à la partager, ils exprimaient extérieurement leur pacte avec Dieu en se faisant enterrer dans l'eau, déclarant par cet acte leur mort au monde et leur résurrection pour marcher non selon la chair mais selon l'Esprit.[102]

L'article sur le baptême se clôt par une exhortation à vivre selon l'engagement pris : rester fidèle à son alliance, non seulement en ensevelissant sa volonté dans celle du Christ, mais aussi en maintenant son corps dans la mortification quotidienne « mourant quotidiennement jusqu'à la délivrance complète dans le bienheureux Royaume », délivrance présentée comme toute proche.[103]

La vierge qui attend

Un poème intitulé « La Vierge qui attend » (signé « M. J. », de Princeton, N. J.) développe l'image de l'Épouse du Christ veillant depuis la tour de garde de Sion.[104] La fiancée, les yeux levés vers le ciel, perçoit les signes de l'aube du retour du Seigneur et fait fi du mépris de Satan. Elle ignore l'heure précise de la venue de Christ mais attend, vêtue du vêtement nuptial, espérant être enlevée sans passer par le « sombre portail de la tombe », dans l'attente que la parole immortelle du Seigneur mette fin ici-bas à son existence mortelle.[105] La réponse du Bien-Aimé lui assure que la victoire est imminente : « le chant nuptial s'enfle, les invités s'assemblent rapidement ; les hôtes angéliques annoncent que la bataille de la vie est enfin gagnée ».[106]

Le Christ de Dieu

L'étymologie du mot « Christ » est expliquée : Christos est un mot grec introduit en anglais sans y être traduit, et sa signification est « Oint ».[107] Le nom Jésus, quant à lui, signifie « Délivreur ou Sauveur », donné à l'enfant en prévision de l'œuvre qu'il accomplirait. C'est à partir du baptême de Jésus, quand le Saint-Esprit descendit sur lui et l'oignit comme Grand-Prêtre en vue du sacrifice expiatoire sur la croix, que Dieu « l'oignit de l'huile de la joie au-dessus de ses semblables », lui conférant ainsi le titre de « l'Oint de Dieu » (Luc 9:20).[108]

Le même plan divin est présenté comme ayant prévu, avant la fondation du monde, non seulement Jésus comme tête ointe, mais aussi l'Église comme corps oint. Dieu a dessein de tirer du monde un « petit troupeau » destiné à devenir « participant de la nature divine », bien au-dessus de la nature humaine parfaite. Le rapport de Jésus avec ces élus est celui de « Chef sur tout, Dieu béni à jamais » (Éphésiens 1:20-23). De même que Jésus fut prédestiné à être l'Oint, les membres de son corps furent choisis pour recevoir la même onction de l'Esprit, selon Éphésiens 1:3-5 et Romains 8:29.[109]

Le plan divin de sauver le monde par une « restitution de toutes choses » est conditionné à la constitution préalable de cette épouse de Jésus : les membres du corps oint par l'Esprit doivent d'abord être rassemblés hors du monde selon le dessein de Dieu. L'intention divine est de manifester au monde ses richesses insondables de grâce, selon Éphésiens 2:7 et 1 Pierre 1:2, l'élection n'étant pas arbitraire mais conditionnée à la foi en la rédemption proclamée, à l'appel à devenir « cohéritiers avec Jésus-Christ » selon Romains 8:17, et à la participation à sa mort.[110] La « semence promise » — tête et corps — accomplira la promesse de Galates 3:29 : bénir toutes les familles de la terre en écrasant la tête du serpent (Romains 16:20) et en amenant la « restitution de toutes choses ».[111]

Pour faire partie de cette « Semence », du « Christ », il est nécessaire de se soumettre aux conditions requises — souffrir la mort avec lui — afin de rendre sa vocation et son élection assurées. La fidélité à l'appel garantit la position parmi les élus : « Ceux qui sont avec lui sont appelés, choisis et fidèles » (Apocalypse 17:14).[112] Ceux qui « suivent l'Agneau partout où il va » dans l'avenir sont les mêmes qui, ici-bas, déploient toute leur énergie pour « marcher dans ses traces ».[113]

L'illustration de l'onction d'Aaron comme grand-prêtre est introduite pour figurer l'unité des membres avec Jésus : toute l'huile d'onction, type du Saint-Esprit, fut versée sur la tête, tandis que les sous-prêtres se tenaient là, leurs têtes couvertes

La métaphore de la pyramide vient clore le développement sur l'onction d'Aaron : l'union des croyants avec Jésus est comparée à une pyramide dont la pierre du sommet est un « pierrier parfait en elle-même ». D'autres pierres peuvent être édifiées en dessous ; si elles sont taillées en exacte conformité avec les lignes caractéristiques de la pierre du sommet, l'ensemble forme une pyramide parfaite. Joints à la tête et en parfaite harmonie avec elle, les membres sont parfaits ; séparés d'elle, ils ne sont rien.[114] Jésus, présenté comme le parfait, est hautement exalté ; les croyants se présentent à lui pour être formés et façonnés selon son exemple, édifiés comme un édifice de Dieu. La « pierre angulaire principale » — la « pierre du sommet » — est celle annoncée en 1 Pierre 2:4-6 : « vous aussi, comme des pierres vivantes, vous êtes édifiés en une maison spirituelle, une sainte sacrificature ». La confiance exprimée est que l'union entre Jésus et le corps sera bientôt complète, selon la parole prophétique : « Il fera sortir la première pierre avec des acclamations : Grâce à elle ! » En attendant, de nombreux coups, un long polissage, beaucoup de transformation et de conformité à son exemple sont jugés nécessaires, sous la direction du grand Maître bâtisseur. L'humilité radicale est présentée comme condition de cette édification, selon 1 Pierre 5:6.[115]

Les répulsions du christianisme

Le christianisme est présenté comme exerçant non seulement des attractions, mais aussi des « répulsions » jugées vitalement nécessaires à sa pureté et à sa permanence.[116] Si l'Église du Christ attire à elle ce qu'elle ne peut assimiler, sa vie est immédiatement mise en péril : le corps des croyants doit être un en lui-même, même s'il est en guerre avec le monde. Sa pureté et sa puissance dépendent avant tout de son unité. Une Église qui attirerait des hommes sans les transformer simultanément, qui les attacherait à son membership sans les assimiler à sa vie, ne se serait affaiblie que par son accroissement.[117]

La nature est invoquée comme un austère instructeur sur ce point : elle a donné à la rose son exquise fragrance, mais l'a aussi armée d'épines, de sorte que les délicieuses odeurs attirent tandis que ces petites sentinelles montent la garde pour défendre la fleur mise en danger par sa propre beauté. De même, l'Église du Christ possède trop de beauté et d'excellence pour être confiée à la terre sans défenses. Les hypocrites se cacheraient sous ses beaux vêtements, les hommes avares exploiteraient sa piété, les chercheurs de plaisir détourneraient la grâce de Dieu en lascivité, à moins que son attrait extérieur ne soit gardé par des contre-défenses. « L'Épouse de Christ » est le titre d'honneur merveilleux attribué à l'Église — et la question est posée de savoir si l'Époux céleste l'aurait laissée dans ce monde sans la doter de cette sévère chasteté de sainteté et de cette aversion native à l'impureté qui constitue sa défense contre ceux qui voudraient la trahir. La beauté de l'Église du Christ est gardée par l'âpreté de sa discipline : ses grâces sont entourées d'abnégation, ses dons encadrés de croix, et ses triomphes couronnés d'épines.[118]

La sainteté de vie et de caractère que le Christ exige de son Église est présentée comme sa plus puissante défense. C'est sa pureté native qui constitue son vrai bouclier. Rien n'est aussi sévère que la pureté, rien ne repousse aussi efficacement les familiarités des méchants. Chercher à clôturer le troupeau de Dieu par des gardes et des restrictions pour que les non-sanctifiés et les impurs n'y entrent pas est décrit comme une confession de faiblesse. « la justice est le plus puissant repoussoir de la méchanceté et de la corruption que l'âme puisse revêtir » — l'impureté recule devant la pureté comme la bête sauvage se tasse et tremble devant l'œil impérial d'un homme sans peur.[119]

Des hommes impies auraient confessé un malaise proche de la torture que leur aurait produit l'association forcée avec les bons et les saints. La tentation de niveler l'Église vers le monde — vivre dans le même luxe, s'habiller avec la même extravagance, chercher la richesse avec la même avidité, devenir des prédicateurs populaires et des chrétiens éminents — est dénoncée comme une victoire à la Pyrrhus : on gagne des hommes en étant soi-même « conformé à ce monde » au lieu de les voir « transformés par le renouvellement de leur intelligence ». On les fait entrer dans l'Église en abaissant sa communion jusqu'à eux, au lieu de les élever jusqu'à elle.[120]

L'Église sainte est décrite comme armée d'un décret perpétuel d'excision contre les hypocrites, les profanes et les impurs : elle signifie au mondain, à l'impie et à l'impur « Tiens-toi à l'écart ; ne t'approche pas de moi, car je suis plus saint que toi » — non par les lèvres d'un homme, ce qui serait inapproprié, mais par l'exemple silencieux et inconscient de sa vie. Cette posture n'est pas interprétée comme un retrait du monde : Jésus lui-même a reçu comme éloge de ses ennemis qu'il « recevait les pécheurs et mangeait avec eux ».[121]

L'exhortation scripturaire « Revêtons-nous des armes de lumière » est commentée : la lumière est présentée comme le bouclier du chrétien — une lumière dont les rayons fouillent chaque recoin de l'impureté terrestre sans contracter aucune souillure, attirant toujours mais toujours réprimandant. L'Évangile lui-même mêle tendresse et sévérité de façon à attirer les hommes hors de leurs péchés et non dans leurs péchés : l'invitation « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos » est inséparable de l'exigence « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive ». Il y a dans les appels du Christ à la fois la contrainte d'une exigence rigoureuse et les attraits d'un amour gracieux, afin que les hommes soient attirés sans être précipités dans une profession impulsive et prématurée.[122]

La réflexion s'achève sur l'attraction de la croix du Christ : la promesse « Et moi, si je suis élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi » est rapprochée du paradoxe que l'objet central de l'attraction du christianisme est précisément la chose la plus répulsive aux yeux de l'homme naturel — la croix —, laissant le développement en suspens à la fin de la page.[123]

La croix du Christ est ainsi distinguée de son substitut ornemental : la croix ornée de diamants, bijou suspendu au cou de la beauté et dépouillé de son « offense », peut attirer les hommes sans les convertir, substituant le sentiment à la foi et la poésie à la douleur sainte, la figure du crucifix au Crucifié lui-même. La véritable croix, en revanche, est celle que Pierre a levée le jour de la Pentecôte : elle a produit une conviction intense, comme si ses clous étaient arrachés pour être enfoncés dans les poitrines de la multitude, jusqu'à ce que, « le cœur transpercé », les auditeurs s'écriassent : « Hommes et frères, que ferons-nous ? » La paix survint aussi rapidement que la contrition, lorsqu'il fut révélé que le Crucifié avait « porté leurs péchés dans son propre corps sur le bois ». C'est là l'attraction de cette croix, ordonnée à être la puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit : une attraction qui perce en attirant et blesse en conquérant.[124]

L'histoire de l'Église est convoquée pour illustrer le danger du substitut : lorsque des moines se répandirent parmi les ancêtres bretons pour les gagner au christianisme, le crucifix fut élevé haut, accompagné de toute la pompe d'un rituel imposant, de chants, d'encensoirs, de prostrations, et des milliers en un jour déclarèrent leur allégeance à la nouvelle religion. Mais ce furent les sens qui furent conquis, non les cœurs ; et des païens baptisés furent introduits dans l'Église uniquement pour paganiser le christianisme. Tel est le mal qui résulte toujours de l'amplification des attraits de la croix au détriment de ses salutaires répulsions.[125]

La même loi est appliquée à toutes les institutions du christianisme : le baptême est décrit comme un « ensevelissement avec Christ », un « baptême dans la mort » ; la communion est « une communion au sang de Christ » et « une communion au corps de Christ » — des expressions devant lesquelles l'homme naturel a toujours reculé. Le culte doit être rendu « en esprit et en vérité » ; la musique n'est que des « sacrifices de louange » ; l'Évangile n'est que la « folie de la prédication » ; l'exemple devant le monde doit être dans « la simplicité et la sincérité selon Dieu ». Tout cela est présenté comme conforme au plan divin : l'Évangile doit agir sur les hommes par une affinité élective, gagnant leur foi tout en offensant leur orgueil, contraignant les sincères par leur amour de Christ tout en éprouvant les superficiels par la question pénétrante : « Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, et être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? » [126]

Une mise en garde finale est adressée à l'Église : l'époque est caractérisée comme un temps où les hommes sont « fermement résolus à faire de la religion un luxe », exigeant une doctrine agréable, un culte raffiné et artistique, des ordonnances belles et attrayantes, sans herbes amères sur la table de la Pâque, sans lourde croix à porter sur les épaules. La question rhétorique est posée : faut-il « prêcher Christ crucifié dans un style crucifié », enfonçant le clou à travers ces raffinements de la raison qui couvrent si souvent le sang de l'expiation ? La réponse implicite est affirmative : tant que le bien et le mal seront dans le monde, la grâce et la sévérité devront être dans les vies et les doctrines chrétiennes. L'extrait, tiré d'un sermon du révérend A. J. Gordon, D.D., publié dans le Messiah's Herald, se conclut par une citation d'éloge adressée au Fils de Dieu : « Tu as aimé la justice et haï l'iniquité ; c'est pourquoi Dieu, ton Dieu, t'a oint de l'huile de la joie de préférence à tes compagnons. »[127]

Le nombre sept (suite)

La série consacrée au nombre sept se poursuit[128] avec une réflexion sur la prière du Seigneur (Matthieu 6:9-13), qui compte exactement sept pétitions. Ce chiffre est présenté comme une confirmation supplémentaire de l'inspiration biblique : l'esprit qui a « inventé » cette prière, pour ainsi dire, connaissait ce principe sacré qui sous-tend tant d'éléments du plan divin. Jésus, parlant depuis la plénitude divine en déclarant « Je suis la Vérité », est en parfaite harmonie avec les besoins humains qui s'expriment précisément en sept demandes.[129]

La pétition centrale — « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien » — est interprétée comme englobant à la fois le pain naturel et le pain spirituel. Il est aussi certain que la vérité est nécessaire à la vie spirituelle que le pain l'est à la vie physique ; dans presque tout ce que contient la Bible, le naturel représente le spirituel. C'est pourquoi Jésus pouvait dire à la fois « Je suis la Vérité » et « Je suis le vrai Pain qui est descendu du ciel », et pourquoi il est écrit : « L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Matthieu 4:4). Une parenthèse polémique est insérée à l'adresse de ceux qui soutiendraient que Jésus, durant sa vie terrestre, n'était qu'un homme ayant laissé sa nature et sa vie divines : comment aurait-il pu alors affirmer véritablement « Je suis descendu du ciel » ?[130]

Une nouvelle correspondance typologique est proposée : les sept années d'abondance suivies de sept années de famine, dont Joseph fut l'administrateur providentiel, expriment typiquement la relation entre la dispensation juive et la dispensation évangélique. L'âge juif fut par excellence la période de communication directe de Dieu : tout l'Ancien Testament fut écrit durant cet âge, et l'Évangile dans toute sa plénitude y est contenu dans les types et les prophéties. Le Nouveau Testament n'est que le développement et l'accomplissement de l'Ancien ; le Nouveau était dans l'Ancien « comme l'amande dans la coque, ou comme la lumière est dans l'huile avant qu'elle ne soit brûlée ». L'absence de communications directes et de ministrations angéliques visibles a fait de l'âge évangélique un âge de foi par excellence ; il eût été, comme les secondes sept années, une période de famine, sans les provisions abondantes constituées par le Christ, le Donneur de Pain.[131]

Le développement se poursuit avec le caractère chrétien, résumé en sept grâces ajoutées à la foi selon 2 Pierre 1:5-7 : vertu, connaissance, tempérance, patience, piété, affection fraternelle et charité. Ces grâces sont comparées aux sept piliers de la maison de la Sagesse (Proverbes 9:1) — piliers qui ne servent pas seulement à la beauté, mais aussi à la solidité. La promesse est rappelée : « Si vous faites ces choses, vous ne tomberez jamais. » La foi est fondamentale, posée comme socle, et c'est sur elle que s'édifient ces grâces, en accord avec l'exigence de l'Hébreux 11:6 : sans foi il est impossible de plaire à Dieu, car celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent avec diligence.[132]

La démonstration se conclut par un appel à la diligence dans l'ajout des sept grâces cardinales — vertu, connaissance, tempérance, patience, piété, affection fraternelle, charité —, Peter étant cité comme modèle d'insistance pédagogique : rappeler ces choses à ses frères même lorsqu'ils les connaissent déjà et sont affermis dans « la vérité présente » est présenté comme une nécessité permanente.[133]

Le péché contre le Saint-Esprit

Une question théologique présentée comme fréquemment posée par les chrétiens est celle du péché contre le Saint-Esprit, désigné comme le seul péché impardonnable. Deux passages synoptiques sont cités comme fondement : « Toute espèce de péché et de blasphème sera pardonnée aux hommes, mais le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera point pardonné » (Matthieu 12:31), et la précision que ce péché ne sera pardonné ni dans le présent âge ni dans l'âge à venir (Matthieu 12:32).[134]

Cette mention d'un « âge à venir » est au cœur du développement : contre ceux qui soutiendraient qu'elle n'est qu'un renforcement rhétorique sans portée doctrinale, il est soutenu que le langage serait dépourvu de sens s'il n'existait pas réellement deux âges distincts durant lesquels l'Esprit opère en faveur de la famille humaine. Le premier de ces âges est l'âge évangélique, durant lequel l'Esprit « choisit une épouse pour Christ » ; le second est l'âge millénaire, durant lequel l'Esprit et l'Épouse disent « Viens » — une allusion à Apocalypse 22:17. L'Église, présentée comme une « vierge chaste fiancée à Christ » selon 2 Corinthiens 11:2, est choisie par la sanctification de l'Esprit et la foi en la vérité (2 Thessaloniciens 2:13).[135]

Plusieurs textes johanniques sont mobilisés pour établir la nature et la mission du Consolateur. Jésus promet en Jean 14:15-17 qu'un autre Consolateur — « l'Esprit de vérité » — demeurera avec ses disciples à jamais ; le monde ne peut le recevoir. En Jean 14:26, cet Esprit enseignera toutes choses et rappellera tout ce que Jésus a dit. En Jean 15:26, il témoignera de Christ. En Jean 16:7-13, son envoi est conditionné au départ de Jésus, et sa mission est de guider dans toute la vérité. Ces passages sont interprétés comme établissant que le Consolateur a commencé son œuvre à la Pentecôte, après l'ascension, et opère durant les deux âges mentionnés.[136]

L'accessibilité à la vérité spirituelle est présentée comme conditionnée par l'action de l'Esprit : « l'homme naturel ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles lui sont une folie, et il ne peut les connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge » (1 Corinthiens 2:14). Il s'ensuit qu'une personne ne peut confesser intelligiblement « Jésus est Seigneur » que par l'Esprit (1 Corinthiens 12:3). Seule la classe de personnes ayant ainsi été amenée à la connaissance de la vérité par l'Esprit peut commettre le péché en question.[137]

Deux passages de l'épître aux Hébreux sont cités à l'appui. Le premier (Hébreux 6:1-6) déclare qu'il est impossible de renouveler à la repentance ceux qui ont été une fois éclairés, ont goûté au don céleste, ont été rendus participants de l'Esprit Saint, ont goûté la bonne Parole de Dieu et les puissances du siècle à venir, et qui sont néanmoins tombés — car ils crucifient de nouveau pour eux-mêmes le Fils de Dieu. Le second (Hébreux 10:26-29) précise que pécher volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité ne laisse plus de sacrifice pour les péchés, mais seulement une attente terrifiante du jugement ; celui qui a foulé aux pieds le Fils de Dieu et « tenu pour une chose vulgaire le sang de l'alliance par lequel il avait été sanctifié, et outragé l'Esprit de grâce » est voué à un châtiment bien plus sévère que celui que méritait le violateur de la loi de Moïse.[138]

La suite de l'article sur le péché contre le Saint-Esprit complète la démonstration typologique : le châtiment réservé à ceux qui commettent ce péché impardonnable ne se limite pas à la privation de la vie éternelle promise, mais consiste en la mort éternelle, la « deuxième mort », opposée point par point à la promesse de 1 Jean 2:24-25. Ceux qui « tombent » ou tiennent pour vulgaire le sang de l'alliance ne reçoivent pas la vie éternelle promise, mais son contraire.[139]

Un type scripturaire est ensuite proposé : la tribu de Lévi, choisie pour le service du tabernacle du désert, représente l'Église évangélique choisie pour le service du « vrai tabernacle » ; les autres tribus représentent les nations à bénir par l'Église dans un âge futur. L'épisode de Coré en Nombres 16 — où des membres de la tribu de Lévi se rebellèrent contre les commandements de Dieu transmis par Moïse et furent engloutis vivants par la terre — est interprété comme une préfiguration : la « deuxième mort » qui attend ceux qui commettent le « péché qui mène à la mort » (1 Jean 5:16) est présentée comme un événement radicalement différent de ce qui arrive aux autres hommes, dans cet âge ou dans l'âge à venir. L'expression de Jude 12 — « deux fois morts, déracinés » — conclut la démonstration.[140]

Monte, bien-aimée

Un poème intitulé « Monte, bien-aimée »[141], sélectionné pour la Watch Tower, développe en six strophes le thème des noces de l'Agneau. La bien-aimée est invitée à s'élever vers la joie, l'amour, la vie et le festin : « Ce soir l'Agneau festoie avec les siens, ce soir il s'assoit avec son épouse ». Les images de la salle nuptiale illuminée, de la table dressée par des mains angéliques, du trône royal et de la couronne nuptiale dessinent un banquet céleste. Le deuil et les larmes sont déclarés révolus : « la gloire et la joie commencent, la couronne est venue enfin ». La dernière strophe invite à se hâter vers le festin : « Trois fois bénis sont ceux que l'Agneau appelle à partager les festivals célestes dans la salle du palais du nouveau Salem, notre demeure éternelle ».[142]

Notre haute vocation

Sous la rubrique « Notre haute vocation »[143], une réflexion développe la doctrine de la crucifixion de la chair comme condition nécessaire à l'appartenance au « petit troupeau ». La vocation des croyants est d'être des saints, car sans sainteté nul ne verra le Seigneur ; ceux qui sont baptisés en Christ sont baptisés en sa mort (Romains 6:3-4), et celui qui est mort est affranchi du péché. La loi de l'esprit lutte contre la loi des membres jusqu'à ce que la première l'emporte entièrement sur la seconde. Tant que l'on est charnel, on n'est pas soumis à la loi de Dieu ; si l'on vit selon la chair, on mourra, mais si l'on mortifie par l'esprit les œuvres du corps, on vivra (Romains 8:13).[144]

Il est affirmé qu'il semble être dans le plan de Dieu qu'il existe deux vies : « une vie naturelle parfaite et une vie spirituelle ». La première s'obtient par la mort de Christ, qui justifie à la vie naturelle ; la seconde s'acquiert en sacrifiant ou en crucifiant ce que Christ a donné — les deux ne peuvent coexister. La mort de Christ est valorisée précisément comme tremplin vers la vie spirituelle : sans la justification à la vie naturelle qu'elle procure, le croyant n'aurait rien à offrir en sacrifice pour gagner la vie spirituelle. C'est cette logique qui expliquerait que beaucoup soient appelés et peu choisis (Matthieu 22:14), que le chemin soit étroit et peu trouvé (Matthieu 7:14) : beaucoup ne crucifient pas la chair. Il est précisé que l'appartenance au « petit troupeau » ne serait pas déterminée par le degré de lumière reçue, mais par le fait de mettre réellement à mort la chair et de présenter son corps en sacrifice vivant et saint.[145]

Les paroles de Paul en Philippiens 3:10 — connaître Christ, la puissance de sa résurrection et la communion de ses souffrances, en lui étant rendu conforme dans sa mort — et en Galates 2:20 — « je suis crucifié avec Christ ; ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi » — sont citées comme illustrations de cette vocation. Il est recommandé d'affecter ses pensées aux choses d'en haut (Colossiens 3:2), car le croyant est mort au monde, sa vie étant cachée avec Christ en Dieu. Partager les souffrances de Christ dans la chair, c'est avoir cessé de pécher (1 Pierre 4:1).[146]

La gloire est présentée comme inséparable des souffrances : « la gloire est toujours associée aux souffrances ». Mourir avec Christ pour régner avec lui est posé comme une nécessité que beaucoup méconnaissent. Le type lévitique de Lévitique 16 est convoqué : le taureau offert par Aaron représente le sacrifice de Jésus pour l'Église (Éphésiens 5:23-25), et non pour le monde pris dans son ensemble. Le parallèle Adam-Ève / Christ-Église est développé : de même qu'Ève fut tirée d'Adam et que les deux portèrent la mort sur la famille humaine, l'Église est tirée de Christ, et le « second Adam » avec son Épouse apportera la vie à toutes les nations. 1 Corinthiens 15 est interprété dans ce sens : « comme en Adam tous meurent » inclut Ève, donc « en Christ tous seront vivifiés » inclut l'Église.[147]

L'argument typologique se prolonge avec les deux boucs de Lévitique 16 : celui sur lequel tombe le sort de l'Éternel est offert en sacrifice pour le peuple, tout comme le taureau l'était pour le souverain sacrificateur. Le passage de Hébreux 9 est cité pour montrer que les « sacrifices » (au pluriel) sont contrastés avec le sang des deux animaux, ce qui suggère que Christ et l'Église forment conjointement l'offrande. Hébreux 13:11 achève la démonstration : les corps des bêtes brûlés hors du camp renvoient à deux réalités — Christ et l'Église — sortis ensemble hors du camp, confirmant que l'Église est incluse dans l'offrande pour le péché. La souffrance s'étend ainsi sur toute l'ère évangélique, et les souffrances de Christ ne seront complètes que lorsque le dernier membre aura cessé de souffrir. Les prophètes eux-mêmes, lorsqu'ils scrutaient le temps auquel l'Esprit de Christ témoignait d'avance, visaient à la fois la Tête et le Corps. La vocation est qualifiée de « haute » précisément parce qu'elle associe porter la mort de Jésus dans le corps afin que la vie de Jésus soit manifestée dans la chair mortelle, aboutissant au règne commun de Christ et de l'Église comme rois et sacrificateurs pour bénir le monde (Ésaïe 32:1).[148]

« Il est encore écrit »

Une brève réflexion exégétique est développée à partir des paroles de Jésus au tentateur, rapportées en Matthieu 4:7. Lorsque Satan cite l'Écriture à l'appui d'une suggestion, Jésus ne l'invalide pas en niant l'autorité du texte, mais en lui opposant un autre texte : « Il est encore écrit. » De ce geste est dégagé un principe herméneutique : « on ne peut sans danger fonder ni doctrine ni pratique sur un passage isolé de l'Écriture ». L'Écriture est comparée à un corps humain dont chaque partie équilibre et complète les autres ; un passage isolé, extrait de son contexte, ne peut être interprété indépendamment du reste. La réponse à quiconque cite un texte unique pour étayer une doctrine absurde doit être précisément : « Il est encore écrit. »[149]

Il est soutenu que la plupart des erreurs que l'Église de Christ qualifie d'hérésies sont en réalité des vérités partielles arrachées à leur connexion avec les vérités qui les contrebalancent. Le diable lui-même se montrerait prêt à reconnaître l'autorité de l'Écriture, pourvu qu'on lui permette de s'en servir à sa guise et de la manier avec duplicité. La leçon tirée est donc qu'aucune doctrine ne peut s'appuyer sur un verset solitaire : c'est la totalité de l'Écriture qui doit être consultée pour connaître la volonté de Dieu.[150]

L'amour de Christ

Prenant pour verset directeur Jean 15:10 — « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour » —, une méditation est développée sur les différents degrés et modes de l'amour divin. Dieu aime le monde non pas parce qu'il y trouve quelque mérite, mais parce qu'il est lui-même Amour ; les chrétiens, quant à eux, sont aimés d'une manière particulière et spéciale par le Père et par le Fils (Jean 14:21). L'amour de Dieu pour le monde est décrit comme universel et puissant : nul être, si obscur ou aveuglé par le péché soit-il, n'est exclu de la providence divine, comme tous reçoivent sans mérite les bienfaits de l'air et de la lumière du soleil. Cette sollicitude divine le poursuivra jusqu'à ce qu'il soit délivré du péché et en mesure d'apprécier ce qui a toujours été vrai : que nul, s'il accepte les responsabilités de la vie, n'est créé en vain.[151]

Le Seigneur est présenté comme illustrant dans ses actes envers les hommes le commandement qu'il donne à ses disciples en Matthieu 5:44 : aimer ses ennemis, bénir ceux qui maudissent, faire du bien à ceux qui haïssent. Il est souligné que certains chrétiens méconnaissent le fait que Dieu agit selon le principe que la meilleure façon de vaincre un ennemi est de le convertir en ami par la bonté, au lieu d'essayer de pousser les hommes vers Christ par la crainte du châtiment. La conception qu'une personne se fait de Dieu est posée comme un indicateur fidèle de sa relation à Dieu : « Au pur, il se montrera pur ; au pervers, il se montrera pervers » (Psaumes 18:26). Vu de loin, le Seigneur est vêtu de terreur ; une approche plus intime transforme cette terreur en adoration.[152]

L'amour de Christ est comparé à celui d'un époux : il est figuré dans les récits d'Isaac et Rébecca, de Jacob et Rachel, et prophétiquement exprimé dans le Cantique des Cantiques. C'est cet amour qui unit les chrétiens entre eux, car le mariage est l'expression parfaite de l'union non seulement entre la Tête et le Corps, mais entre tous les membres du Corps. La fidélité des croyants est récompensée par cette communion avec lui.

La conclusion de la méditation sur l'amour de Christ souligne que le Seigneur connaît ses brebis selon le degré de progrès accompli sur le chemin de la vie. Ce chemin est présenté comme saint, car les pas du Seigneur l'ont foulé avant ceux de ses disciples. Quelles que soient les épreuves traversées, le Seigneur les a vécues lui-même, « mais sans péché ». La croissance spirituelle est décrite comme progressive : on le connaît en partie d'abord, puis de plus en plus à mesure qu'on avance, jusqu'à ce que, le voyage achevé, on le connaisse pleinement, « comme aussi on est connu de lui ». La conclusion — signée des initiales L. A. A. — exhorte à un effort renouvelé, car chaque pas porte sa propre récompense.[153]

Réponses aux questions des correspondants

Une rubrique de questions-réponses réunit plusieurs échanges entre Russell et des lecteurs.[154]

Le premier échange porte sur Jean 15:1-6 et la question de savoir si une âme véritablement régénérée peut se perdre. La réponse affirme que la nature divine, une fois transmise, ne cesse jamais, sauf chez ceux qui commettent le péché impardonnable en tenant « le sang de l'alliance par lequel ils ont été sanctifiés comme une chose impure » (Hébreux 10:29). Une âme véritablement régénérée qui demeure sous ce sang ne se perdra jamais, car le Seigneur dit de ses brebis : « Je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais » (Jean 10:28). L'image de la vigne est alors développée : Jésus est la vigne, les chrétiens en sont les branches. Le seul appel qui leur est présentement adressé est de rejoindre cette vigne, de devenir membres du « corps de Christ » — de sa « fiancée » — le « petit troupeau ». Il n'existe aucun appel à faire partie de la « grande multitude ».[155]

Le fruit attendu de chaque branche est posé comme l'équivalent de la mort sacrificielle du Seigneur lui-même : un don de sa vie pour le monde, une crucifixion avec Christ. Ceux qui ne produisent pas ce fruit sont retranchés de la vigne. Ces branches retranchées ne sont pas celles qui ont dépéri — celles-là représentent ceux qui commettent le péché impardonnable — mais celles que les vignerons appellent les « gourmands » : ceux qui font beaucoup d'ostentation, semblent croître le plus vite, sont abondamment couverts de feuilles de professions, mais ne portent jamais le fruit du sacrifice total.[156]

Le sort de ces branches retranchées est présenté comme une perte non de la vie éternelle, mais de la gloire : « ils subiront la perte de la glorieuse co-hérédité de la fiancée, mais eux-mêmes seront sauvés » (1 Corinthiens 3:15). Tous ceux qui possèdent la nouvelle nature sont enfants de Dieu, mais seuls les « premiers-nés » en sont les héritiers. Christ — la tête et le corps — constitue les premiers-nés parmi de nombreux frères, la « grande multitude » étant également des frères, mais non des héritiers en première ligne. La condition pour être co-héritier avec Christ est exprimée par Romains 8:16-17 : souffrir la mort avec lui afin d'être aussi glorifié avec lui.[157]

Un second échange répond à des lecteurs qui demandent si la revue ne pourrait pas paraître deux fois par mois ou chaque semaine, tant leur intérêt pour elle est vif. La réponse expose trois raisons qui s'y opposent. La première est que le prix actuel de cinquante cents par an est déjà hors de portée de nombreux lecteurs. La deuxième est qu'une publication plus fréquente contraindrait à beaucoup de « découpes » et à la publication de petites anecdotes et histoires — une lecture superficielle facilement disponible dans des milliers d'autres journaux. La troisième, présentée comme la raison principale, est que les lecteurs ne peuvent pas digérer complètement la nourriture spirituelle et intellectuelle offerte chaque mois en moins d'un mois. Le conseil donné est de lire chaque article « soigneusement trois fois avant de passer à un autre » pour en tirer trois fois plus de profit, et de conserver les numéros anciens pour réviser les sujets abordés précédemment. La lecture superficielle peut convenir pour des sujets légers, mais les choses profondes de la Parole exigent une étude attentive.[158]

Un troisième échange porte sur l'explication donnée dans le numéro précédent de Apocalypse 15 — le « Cantique de Moïse et de l'Agneau ». Le lecteur observe que le cantique de Moïse était un chant de délivrance après qu'Israël eut quitté l'Égypte, et demande si l'Égypte n'est pas un type de la terre que l'on quitterait après la mort. La réponse précise que ce chant de délivrance sera chanté par l'humanité en général au cours de l'âge millénaire, mais que les croyants le chantent dès à présent, parce qu'ils ont désormais remporté la victoire sur le monde (l'Égypte), sur la « bête et son image », sur les liens des traditions humaines et des croyances fabriquées par l'homme. Ceux qui chantent ce cantique ne se trouvent plus dans cet état d'esclavage mental envers les grandes autorités ecclésiastiques. Ce sont ceux « jugés dignes d'échapper à toutes ces choses venant sur le monde » — un « petit troupeau ».[159]

Optomai

Une note lexicale porte sur le terme grec optomai, traduit par « verront » en Apocalypse 1:7 (« Tout œil le verra ») et par « apparaîtra » en Hébreux 9:28 (« Il apparaîtra une seconde fois à ceux qui l'attendent »). Ce mot ne signifie pas toujours voir avec les yeux physiques ; il signifie plutôt « prêter attention et reconnaître ». Deux illustrations sont avancées : en Matthieu 27:4, les sacrificateurs et les anciens répondent à Judas : « Optomai — prends-en soin toi-même » ; en Actes 18:15, Pilate déclare : « Voyez vous-mêmes à cela » (optomai). La signification générale du terme est présentée comme « reconnaître » : en Actes 7:30, il « apparut » à Moïse un ange du Seigneur dans une flamme de feu au buisson, et Moïse s'approcha pour voir — non pas qu'il vit un ange, mais une flamme, et c'est en recevant un commandement du Seigneur qu'il reconnut la présence divine.[160]

La suite de la discussion sur *optomai* applique le terme à plusieurs occurrences scripturaires supplémentaires. En Actes 7:2, il est dit que la gloire de Dieu « apparut » (optomai) à Abraham ; étant donné que « nul n'a jamais vu Dieu », ce passage est interprété dans le sens où Dieu communiqua à Abraham ses instructions de telle manière qu'il les reconnut comme venant du « Dieu de Gloire ». En Jean 11:40, Jésus dit à Marie à propos de la résurrection de Lazare : « Ne t'ai-je pas dit que tu verrais (optomai) la gloire de Dieu ? » — Marie ne perçut aucune gloire avec les yeux, mais elle vit Lazare ressuscité et, dans la puissance ainsi manifestée, reconnut la gloire divine. Enfin, en Luc 3:6, « toute chair verra (optomai — reconnaîtra) le salut de Dieu », formulation présentée comme parallèle au « tout œil le verra » d'Apocalypse 1:7 : « tout œil » et « toute chair » reconnaîtront le Christ comme le salut de Dieu, sans que cela implique nécessairement une perception oculaire directe.[161]

L'Oracle du Messie

Une composition poétique et exégétique présente Ésaïe 52:13–Ésaïe 53:12 sous la forme d'une cantate structurée en quatre parties, la connexion littéraire étant attribuée au théologien John Brown, D. D., et les traductions du texte hébreu à divers traducteurs éminents — Lowth, Gesenius, Rosenmuller, Pye Smith, Henderson et Brown.[162] La proclamation d'ouverture, attribuée à Jéhovah, annonce la prospérité, l'élévation et l'exaltation suprême du « serviteur » : « Voici, mon serviteur prospérera ; il sera élevé, magnifié et très hautement exalté » (Lowth). Une deuxième strophe, tirée de Gesenius, décrit la stupéfaction des nations devant un être défiguré, puis leur allégresse lorsque des rois, muets d'étonnement, verront et comprendront ce qu'ils n'avaient jamais entendu.[163]

La plainte des « évangélistes primitifs » (Rosenmuller) interroge : « Qui a cru ce que nous avons entendu ? Qui perçoit ce que prépare le bras de Jéhovah ? » La confession des convertis juifs, articulée par Rosenmuller et Pye Smith, insiste sur l'absence de beauté et d'attrait de ce personnage, sur son mépris et son isolement, sur sa familiarité avec la souffrance. Henderson souligne ensuite que c'est sur lui que Jéhovah a fait retomber le châtiment de tous : « Comme un agneau mené à l'abattoir, il n'ouvrit pas la bouche ».[164] Lowth rapporte que « il fut blessé pour nos transgressions, frappé pour nos iniquités ; le châtiment par lequel notre paix est opérée fut mis sur lui, et par ses meurtrissures nous sommes guéris ». Pye Smith conclut la confession en évoquant la tombe chez les riches, l'absence d'injustice dans sa bouche, et la décision de Jéhovah de l'écraser de souffrances, avant d'annoncer que, s'il offre sa vie en sacrifice pour le péché, il verra sa postérité et ses jours se prolongeront.[165]

La proclamation finale de Jéhovah, « confirmant la déclaration des convertis juifs », est portée par Pye Smith et Lowth : le serviteur verra le fruit de la peine de son âme et en sera pleinement satisfait ; par sa connaissance, ce « juste serviteur » rendra beaucoup de gens justes ; et parce qu'il a versé son âme jusqu'à la mort et été compté parmi les transgresseurs, « il a porté le péché de beaucoup et intercédé pour les transgresseurs » (Lowth). La composition est signée des initiales W. I. M.[166]

Quand et comment autrement ?

Une lectrice ayant exprimé son désaccord avec l'application faite dans le numéro précédent de la parabole de la « robe nuptiale », la rédaction répond que l'accomplissement de cette parabole lui est apparu si marqué et si complet en chaque détail qu'elle s'est sentie tenue de l'indiquer.[167] Toutes les paraboles de Jésus ayant été annoncées à l'avance afin que leur accomplissement affermisse la foi, la rédaction déclare avoir cherché pendant des années une solution satisfaisante à cette parabole en particulier — la seule pour laquelle elle n'en avait pas. L'accomplissement identifié consiste dans l'abandon de la « robe de la justice de Christ » et l'entrée dans les « ténèbres extérieures », soit le rejet de la présence [du Christ] et de toute la lumière prophétique qui l'atteste.[168]

Le moment de cet accomplissement est relevé comme particulièrement significatif : il se produit « juste au moment où les vierges entrent aux noces », certaines se trouvant déjà depuis quelque temps dans la chambre des invités, croyant que le Marié est présent et préparant leur robe en attendant l'union.[169] La rédaction invite quiconque imaginerait une autre façon et un autre moment possibles à les communiquer. La Watch Tower se présente comme désireuse d'être un « serviteur fidèle de Dieu et de la maisonnée de la foi », en référence à Matthieu 24:46, dont une exégèse est renvoyée à la brochure L'objet et la manière du retour de notre Seigneur (1877), pages 52 et 53. Les mots sévères éventuels sont présentés comme dictés par l'amour : en attirant l'attention sur les ténèbres extérieures de la parabole, la rédaction voulait préserver certains de s'y engager aveuglément.[170]

L'accomplissement de cette « dernière parabole à s'accomplir » est présenté comme rapprochant de l'heure où la dernière vierge sage entrera dans la lumière, où la porte de l'« appel supérieur » sera fermée, et où l'union du Marié et de la Mariée s'accomplira par la transformation de corps naturels en corps spirituels semblables au corps glorieux du Christ, « afin qu'étant semblables à lui, nous le voyions tel qu'il est ». La « chaste Église vierge » — le « petit troupeau » — est exhortée à veiller à ce que la robe de la justice du Christ reste propre et blanche, sans tache ni ride, et à aider les autres à atteindre la même disposition de préparation.[171]

Retour de voyage

La rédaction annonce son retour d'un périple de deux semaines passées auprès de « petits groupes de ceux qui attendent », décrit comme « très agréablement et, espère-t-elle, utilement ».[172] Ces communautés sont caractérisées par un amour marqué, présenté comme un trait saillant de la nature divine. Les localités visitées sont Elyria et Cleveland (Ohio), ainsi que Lapeer, Almont, Belle River, Brockway Centre et Detroit (Michigan). Bien qu'étrangers en chair à la plupart de ces communautés, les rédacteurs se présentent comme « inconnus et pourtant bien connus », unis à eux par la même eau spirituelle — le Christ, le Rocher. Un nouveau voyage est annoncé pour le mois d'octobre.[173]

Voir aussi

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Illustrations du numéro

Références

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