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La Tour de Garde de juillet 1879

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde de juillet 1879
Revue La Tour de Garde
Date 1879
Auteur(s) Charles Taze Russell, John H. Paton, William I. Mann
Année 1879
Langue Anglais
Pays États-Unis
Éditeur Charles Taze Russell

Pourquoi le Christ doit-il revenir, et que deviennent les milliards d'hommes morts sans avoir entendu parler de lui ? Ces deux questions occupent l'essentiel du premier numéro de Zion's Watch Tower. La réponse proposée place le retour du Christ avant la conversion du monde. L'époque présente sert seulement à choisir l'Église, le « petit troupeau ». Les morts restés dans l'ignorance doivent revenir à la vie pendant le millénium et recevoir alors leur occasion d'entendre et de choisir.

Le reste du numéro développe cette réponse sous plusieurs angles. Les contributions signées de Russell, de John H. Paton et de William I. Mann portent sur l'amour de Dieu, le partage de l'histoire en trois « mondes », la patience de Dieu dans l'accomplissement de ses promesses et le rôle futur de l'Église comme sacerdoce royal. Un texte repris d'un pasteur luthérien sur le retour personnel du Christ et un poème sur l'Épouse complètent l'ensemble.

Le texte de présentation fixe la ligne de la revue : elle ne se dit liée à aucun homme, à aucun parti et à aucun credo autre que la Bible. Elle se donne pour lecteurs le « petit troupeau » et annonce la « présence » du Christ. Elle reprend aussi les abonnés de The Last Trump, la revue de H. B. Rice, qui vient de cesser de paraître.

Analyse

Croyances

L'amour de Dieu comme règle et les morts sans Évangile

Le numéro pose une règle avant de traiter la moindre question. Si « Dieu est amour », tout enseignement qui contredit cet amour est faux. La formule est appelée « la grande expression de la Bible, la note fondamentale du christianisme ».[1] Cette règle a été formulée avant Russell. George Storrs avait écrit un sermon intitulé « Dieu est amour », selon lequel toute doctrine contraire à l'amour de Dieu est erronée.[2] En 1877, le premier chapitre de L'Objet et la Manière du retour de notre Seigneur présentait déjà le plan de Dieu comme fondé sur son amour pour l'humanité.[3]

La règle sert d'abord à poser un problème chiffré. Depuis la création, environ 143 milliards d'êtres humains auraient vécu, et moins d'un milliard pourraient être comptés parmi les saints.[4] Les estimations démographiques actuelles donnent un ordre de grandeur voisin, entre 100 et 117 milliards de personnes nées depuis les débuts de l'humanité.[5] Le chiffre rend la damnation des ignorants impossible à défendre : un Dieu qui laisserait périr 142 milliards de personnes jamais instruites contredirait la règle posée. Storrs avait déjà formulé ce reproche contre les Églises vers 1870. Il demandait si les « millions et millions de païens » restés « sans Dieu et sans espérance » depuis dix-huit siècles avaient vraiment été bénis en Abraham.[6]

La même règle s'applique aux ordres d'extermination donnés à Israël contre les Amalécites et d'autres peuples. Ces ordres posent un problème moral que les commentateurs chrétiens reconnaissent encore : le Dieu qui a tant aimé le monde a aussi ordonné un massacre sans distinction.[7] Une lecture courante, appuyée sur 1 Corinthiens 10:11, fait des Amalécites l'image des forces du mal qui combattent le peuple de Dieu.[8] Le numéro reprend cette lecture, puisque les guerres d'Israël deviennent des types des combats du chrétien contre le péché. Il y ajoute une précision sur les victimes. Ces peuples tués n'ont fait qu'apprendre à connaître le mal, et ils seront mis à l'épreuve en leur « temps voulu ».[9] Le massacre ne scelle donc pas leur sort. Il prend place dans le même raisonnement que celui des 142 milliards : les morts reviendront pour recevoir leur part de connaissance.

Les âges du plan divin et le « temps voulu »

La réponse au problème des 142 milliards tient dans un découpage de l'histoire en âges successifs. Ce découpage vient de Three Worlds and the Harvest of This World, publié en 1877 sous les noms de Nelson Barbour et de Russell, mais rédigé par Barbour seul.[10] Robert Crompton y voit une version modifiée des « dispensations » de John Nelson Darby, avec trois « mondes » et, dans le monde présent, les âges patriarcal, juif et évangélique.[11] Une conférence de Barbour à Buffalo, en février 1877, exposait déjà le même plan sur une carte. Elle citait aussi le psaume repris dans ce numéro : les nations se tourneront vers le Seigneur quand il sera « gouverneur parmi les nations ».[12] Le numéro reprend ce texte dans les mêmes termes : « Quand le royaume sera celui du Seigneur et qu'il sera le gouverneur parmi les nations, toutes les extrémités de la terre se souviendront et se tourneront vers le Seigneur ».[13]

John Henry Paton, dans « Les trois mondes », apporte un argument de vocabulaire. Le mot grec kosmos désigne un ordre de choses ou une population, et non la planète elle-même.[14] Le passage d'un monde à l'autre change la manière dont Dieu gouverne, sans détruire la terre. Le salut de tous peut donc avoir lieu sur cette même terre, dans le monde suivant.

La notion de « temps voulu » relie ce découpage au salut. Le grec de 1 Timothée 2:6 porte littéralement « le témoignage en ses temps propres », que la Bible anglaise du roi Jacques rend par « attesté en temps voulu ».[15] Barbour s'appuyait déjà sur ce verset dans un article publié par Storrs en septembre 1876. Il y affirmait une mise à l'épreuve dans le monde à venir pour tous ceux qui n'avaient pas connu la vérité.[16] Le numéro applique ce principe aux versets que la réalité semble démentir, comme Jean 1:9 sur la lumière « qui éclaire tout homme ». Ces versets sont lus comme des promesses encore à venir.[17] L'objection contre Jean 1:9 est ancienne : comment tant d'hommes ont-ils vécu sans lumière ?[18] Certains commentateurs y répondaient déjà en donnant au verbe une valeur de futur.[19]

Il en découle que l'âge présent n'a pas pour but de convertir le monde. Dieu y « prend un peuple pour son nom », selon Actes 15:14.[20] L'idée circulait chez les précurseurs adventistes : Dieu choisit parmi les Gentils un « petit troupeau » de saints, et l'humanité entière ne recevra l'Évangile qu'à l'âge suivant.[21] Schulz et De Vienne rattachent aussi cette idée à Jonathan Edwards. Pour Edwards, le vrai moment de la récolte des âmes venait au dernier âge de l'Église, et l'époque des apôtres n'en était que les prémices.[22]

Le même découpage sert à réconcilier le calvinisme et l'arminianisme. Les calvinistes enseignent que Dieu choisit d'avance ceux qu'il sauve, les arminiens que le salut est offert à tous. Le numéro range le choix de Dieu dans l'âge présent et l'offre libre dans l'âge suivant.[23] Tony Wills décrit précisément cette solution : l'élection vaut pour l'âge évangélique, la grâce libre pour le millénium.[24] Storrs avait écrit en 1874 un opuscule contre le calvinisme, The Doctrine of Election, qui exposait déjà un plan des âges.[25] Selon Schulz et De Vienne, l'une des premières brochures de Russell cherchait déjà à accorder ces deux doctrines, qui avaient compté toutes deux dans sa formation.[26] Le contexte américain explique l'enjeu. L'arminianisme méthodiste gagnait alors du terrain sur les Églises presbytériennes.[27] Les deux camps s'accusaient de donner de Dieu une image cruelle ou impuissante. Le numéro reprend les deux reproches à la fois : le Dieu calviniste damne avant la naissance, et le Dieu arminien se laisse vaincre par Satan à cent contre un.[28]

Deux saluts, deux descendances, deux destinées

Le découpage en âges conduit à distinguer deux saluts. Adam n'avait pas la vie éternelle, sinon il n'aurait pas pu mourir. Il n'a donc perdu que la vie naturelle, et c'est elle que le Christ rend à tous.[29] Le salut éternel, avec un corps spirituel, reste réservé aux croyants. Ce raisonnement se trouve presque mot pour mot dans un texte de Barbour repris en 1877 dans L'Objet et la Manière. Barbour y écrivait qu'un ruisseau ne peut monter plus haut que sa source, qu'il y a deux vies, naturelle et éternelle, et qu'Adam n'a perdu que la première.[30] Le numéro s'en sert pour lire 1 Timothée 4:10, « Sauveur de tous les hommes, principalement de ceux qui croient », sans tomber dans l'universalisme. Le sens du mot grec traduit par « principalement » est toujours discuté. Certains le lisent comme « c'est-à-dire », ce qui réserve le salut aux seuls croyants.[31] Le numéro choisit l'autre lecture et donne deux sens au mot « sauver ».

La condition du salut reste la foi, et la foi suppose d'avoir entendu, selon Actes 4:12 et Romains 10:14.[32] Russell tenait déjà cette position en 1877. Les ignorants ne sont pas sauvés par leur ignorance, mais tous recevront au millénium l'occasion de croire.[33] Ce raisonnement oblige à refuser que la mise à l'épreuve s'arrête à la mort. Les prédicateurs réformés citaient Ecclésiaste 11:3, « là où l'arbre tombe, il reste », pour dire que le sort de chacun est fixé à la mort.[34] Storrs traitait cette idée de simple tradition humaine, sans aucun « ainsi parle l'Éternel » pour l'appuyer.[35] Le groupe d'Allegheny avait rejeté cette doctrine parmi ses premières décisions, car elle rendait impossible toute restauration de l'humanité.[36] Le numéro parle de la « première chance » des ressuscités et refuse le mot de « seconde chance ».[37] En janvier 1878, le pasteur méthodiste A. P. Adams faisait déjà cette distinction. Les païens morts sans instruction n'auraient pas une seconde mise à l'épreuve, mais auraient la leur pour la première fois dans le monde à venir.[38]

Le même dédoublement sépare la descendance spirituelle d'Abraham et sa descendance charnelle. L'Église est la « semence » au singulier de Galates 3:16. Israël selon la chair garde pourtant ses promesses de retour au pays, fondées sur Romains 11:25-29.[39] Bernard Blandre montre que Joseph Marsh avait réintroduit dans l'adventisme la restauration d'Israël en Palestine, que William Miller avait rejetée. Russell reprend cette croyance.[40] Penton relève qu'à la même date, dans le supplément du 1er juillet 1879, Russell exposait la « restauration des Juifs », la « fonction de l'Église glorifiée » et les « corps spirituels » en citant The Day of the Lord, ouvrage de 1856 du luthérien Joseph Seiss.[41]

L'Église est aussi l'épouse du « second Adam ». Genèse 5:2, où Dieu appelle l'homme et la femme du seul nom d'Adam, sert à faire du Christ et de son Église un seul être.[42] Schulz et De Vienne citent cet article même. Ils rattachent cette lecture à une tradition rabbinique qui faisait d'Adam un être à la fois masculin et féminin, et non au texte biblique.[43] Barbour faisait lui aussi du Christ le second Adam, mais en niant la substitution : le Christ devenait seulement le nouveau père d'une race spirituelle.[44] Dans le numéro, le second Adam reste le Rédempteur, et son épouse partage son œuvre. La même union explique l'écrasement de Satan « sous vos pieds » en Romains 16:20 : les membres du corps participent à la victoire de la tête. D'autres lecteurs de la Bible faisaient déjà de l'Église les pieds qui écrasent la tête du serpent.[45]

Les deux saluts produisent enfin deux états dans le monde à venir. L'épouse de l'Agneau vit au ciel, et les nations « bénies du Seigneur » vivent sur la terre pour être gouvernées.[46] Jusqu'en 1877, Russell et ses proches pensaient que l'Épouse elle-même habiterait une terre redevenue paradis. C'est au contact de Barbour qu'il a placé l'Église dans un héritage céleste distinct.[47] William Trotter, disciple de Darby lu dans ces milieux, enseignait déjà que l'espérance de l'Église est céleste et non terrestre.[48]

La conscience condamne, la justice du Christ sauve

L'objection tirée de Romains 2 est réglée par Romains 3:19. La conscience des nations sert à les condamner, afin que toute bouche soit fermée et que la vie éternelle apparaisse comme un don.[49] Cette lecture est celle des commentateurs réformés : la loi écrite dans les cœurs rend l'homme responsable, mais ne le sauve pas.[50] La conclusion du numéro va pourtant à l'opposé. Pour ces commentateurs, les païens sont perdus. Pour le numéro, ils doivent recevoir plus tard l'Évangile. À Allegheny même, le pasteur méthodiste Samuel Vernon rejetait l'idée d'une « occasion équitable » après la mort et invoquait pour cela la loi écrite dans les cœurs.[51]

Les vertus du croyant ne donnent pas de mérite. Seul le sacrifice du Christ donne un titre devant Dieu, et la « robe de la justice du Christ » est le vêtement de noces exigé aux noces de l'Agneau.[52] L'exemple classique de la justice du Christ comptée au croyant est justement l'invité qui reçoit du roi son vêtement de noces.[53] Cette affirmation répond à une querelle précise. En août 1878, dans le Herald of the Morning, Barbour avait déclaré la substitution « non biblique ». Il la comparait au fait d'épingler une mouche au mur pour pardonner la faute d'un enfant.[54] Pour Barbour, l'homme était sauvé en suivant l'exemple du Christ, donc par ses œuvres.[55] En refusant tout mérite aux vertus, le texte de présentation de la revue prend le parti inverse. Seiss écrivait déjà que la substitution est « le nerf et la moelle de l'Évangile ».[56] Voir aussi la page Rançon.

Le retour du Christ précède le royaume

Le numéro se range parmi les prémillénaristes : le Christ revient avant les mille ans pour les instaurer lui-même. Les postmillénaristes, eux, attendent que l'Église convertisse le monde.[57] Aux États-Unis, l'attente d'un progrès graduel de l'humanité dominait depuis le début du siècle.[58] Bernard Blandre range les témoins de Jéhovah dans le courant qui attend le Christ au début des mille ans, au milieu d'une catastrophe.[59] En décembre 1878, Russell se disait lui-même « prémillénariste » devant un journaliste.[60]

Contre Matthieu 24:14, le numéro joue sur le mot « témoignage ». La prédication à toutes les nations est un témoignage rendu, et non une conversion. Ce témoignage est même daté : les sociétés bibliques avaient publié l'Évangile dans toutes les langues en 1861.[61] Le mot « témoignage » reste le point de désaccord entre les deux écoles.[62] Pour Psaumes 110:1, les deux écoles lisaient le « marchepied » différemment. Les postmillénaristes y voyaient la conversion des ennemis, les prémillénaristes leur défaite.[63] Le numéro répond autrement. Être assis à la droite de Dieu signifie détenir l'autorité, comme le roi Guillaume d'Allemagne « est sur le trône » sans y siéger. Marc 14:62 montre que cette position et la venue sur les nuées vont ensemble.[64]

Le transfert du pouvoir de Satan au Christ se fait par le châtiment des nations. À la septième trompette d'Apocalypse 11:15, les nations sont en colère, et non converties.[65] L'évêque anglican J. C. Ryle écrivait dès 1858 que le monde ne serait pas converti au retourdu Christ et que la terre serait alors pleine de méchanceté.[66] Le numéro ajoute que la paix ne vient qu'une fois Satan lié. La connaissance du Seigneur remplit alors la terre.[67] Même ce règne n'abolit pas aussitôt le péché. Ésaïe 65:20 annonce que « le pécheur âgé de cent ans sera maudit », et la mort reste le dernier ennemi détruit selon 1 Corinthiens 15:26.[68] Des commentateurs prémillénaristes lisent ce verset d'Ésaïe de la même façon : la mort existe encore pendant le règne de mille ans, puis elle est abolie.[69]

L'article signé d'un ministre luthérien anonyme dénonce les venues « imaginaires et figuratives » du Christ : dans la providence, dans l'Esprit, dans la Parole ou dans l'Église. Selon lui, ces venues ont fait du retour du Christ une lettre morte des credos.[70] Le luthérien Joseph Seiss défendait à cette époque un retour personnel du Christ, « vu venant du ciel comme il fut vu y entrer ».[71] Penton fait de Seiss une source directe des premières idées de Russell.[72] Le mot « personnel » n'a pourtant pas le même sens chez Russell. En décembre 1878, il déclarait que le Christ était déjà « dans le monde personnellement, mais pas dans la chair ».[73] Penton attribue l'idée d'un retour invisible à Henry Drummond, et non à Seiss.[74] L'article luthérien sert donc à combattre les venues purement spirituelles, alors que la revue attend une présence réelle mais invisible.

Le mal comme école et les fonctions de l'Église glorifiée

Le mal est permis pour instruire. Les ressuscités ne retomberont pas, car l'histoire humaine leur aura appris « l'extrême perversité du péché ».[75] L'âge évangélique est une « école d'affliction » qui prépare l'Église à compatir avec l'humanité.[76] Une vieille réponse chrétienne au problème du mal, rattachée à Irénée, soutient aussi que l'homme a besoin de l'expérience du mal pour grandir.[77] En 1877, Russell écrivait déjà que l'Église serait préparée à gouverner par la souffrance et par le contact avec le péché.[78] Tony Wills montre que la résurrection des morts donnait à Russell une raison pratique de cette longue permission du mal : l'expérience servirait aux ressuscités.[79]

L'Église glorifiée exercera les fonctions de « rois (gouverneurs) et prêtres (enseignants) » du nouvel âge, d'après Hébreux 2:5.[80] Le « monde à venir » de ce verset était, chez les rabbins, le nom de l'âge du Messie.[81] Barbour annonçait déjà en 1877 que l'Église glorifiée serait formée de « rois et prêtres » régnant sur la terre.[82] Les saints reçoivent des corps spirituels, « semblables aux anges de Dieu ».[83] Les articles du Herald of the Morning de 1875 décrivaient déjà les élus changés en êtres « comme les anges et égaux à eux », invisibles aux yeux humains.[84] « Les trois mondes » va plus loin : l'homme glorifié dépassera les anges, qui ne sont pas des hommes glorifiés.[85]

La fin de l'âge et la lumière qui grandit

Le texte de présentation s'ouvre sur l'affirmation qu'on vit dans « les derniers jours », dans « le jour du Seigneur », à la fin de l'âge évangélique.[86] Zoe Knox cite cette phrase comme l'énoncé des buts de la revue.[87] En décembre 1878, Russell définissait le « jour du Seigneur » comme un temps de trouble de quarante ans commencé en 1874.[88] La moisson, identifiée à « la fin de l'âge », sépare le blé de l'ivraie et les loups des brebis. C'est pourquoi les fils de Dieu ne sont pas encore manifestés.[89] Russell corrigeait déjà l'expression « fin du monde » en « fin de l'âge ».[90] La moisson comme temps de tri des élus apparaît dans le Herald of the Morning en juin 1875, après l'échec de l'enlèvement attendu le 6 avril 1875.[91]

La lumière accordée au peuple de Dieu grandit avec le temps, selon Proverbes 4:18 : « le sentier des justes est comme la lumière resplendissante qui va croissant jusqu'au plein jour ».[92] La clarté présente de cette lumière devient une preuve qu'on se trouve à l'aube du jour millénaire. Le texte de présentation promet de servir « la nourriture en temps voulu ».[93] Le titre de l'ouvrage de Jonas Wendell publié en 1870, The Present Truth, or Meat in due Season, employait déjà cette formule. Wendell est l'un des prédicateurs qui ont formé le jeune Russell.[94] Storrs enseignait aussi que la connaissance chrétienne progresse et doit être sans cesse corrigée.[95] Blandre note que le découpage en âges permet d'expliquer les prédictions manquées : on s'était trompé parce que le temps de comprendre n'était pas encore venu.[96] Barbour avait annoncé le « mariage de l'Agneau » pour le printemps 1878, et cette annonce avait été démentie presque aussitôt.[97]

L'article « Le petit moment de Dieu » tempère cette attente. Pour Dieu, mille ans sont comme hier (Psaumes 90:4). Abraham et Sara, en recourant à Agar, ont voulu aider Dieu à tenir sa parole.[98] Paul oppose déjà Ismaël, né « selon la chair », à Isaac, né « par la promesse ».[99] Le numéro tire de cet épisode une règle pour lire les prophéties : il faut attendre l'heure fixée par Dieu et ne pas forcer le sens des textes.

Lire la Bible par la Bible

La formule « Dieu est son propre interprète, et il se fera comprendre » justifie une lecture qui compare les textes entre eux.[100] Elle vient d'un cantique écrit en 1773 par William Cowper, God Moves in a Mysterious Way.[101] William Miller posait déjà comme règle que « l'Écriture est sa propre interprète ».[102] Storrs demandait de lire la Bible dans son sens simple et évident, sans sens caché.[103] Le numéro reproche aux croyants de préférer l'enseignement de leur Église à l'étude directe de la Bible.[104]

Le droit d'étudier les prophéties est défendu par un calcul : les écarter reviendrait à déclarer inutile plus de la moitié de la Parole de Dieu.[105] Le recensement de J. Barton Payne compte 8 352 versets prophétiques, soit 26,8 % du texte biblique.[106] La proportion avancée dans le numéro est donc exagérée.

« Qu'est-ce que la vérité ? » affirme qu'une vérité dite par Satan reste aussi vraie qu'une vérité dite par Dieu. Les chrétiens doivent reconnaître ce qu'un incroyant honnête dit de vrai.[107] Le principe que « toute vérité est la vérité de Dieu » est ancien chez les protestants.[108] Storrs, et Russell à ses débuts, demandaient à chacun de « tout examiner » avant d'accepter une doctrine.[109]

La même lecture attentive s'applique au récit du Déluge. L'arche s'est posée sur l'Ararat et la colombe a rapporté une feuille d'olivier fraîche. Paton en conclut que la planète n'a pas été détruite et que les « nouveaux cieux » n'impliquent pas un bouleversement matériel.[110] Une lecture de 2 Pierre 3:6 fait aussi du « monde » détruit l'ordre social de l'époque, et non la terre physique.[111] Ce raisonnement s'oppose à une attente répandue chez les adventistes, selon laquelle la terre serait brûlée par le feu. Storrs combattait cette idée dès 1843-1844.[112] Dans Three Worlds, Barbour remplaçait cet incendie par une révolution sociale et politique.[113]

Les anges, Michel et le Christ

Dans « Dieu est amour », les anges sont invités à adorer le Christ. Une parenthèse précise que « cela doit inclure Michel ».[114] La parenthèse range donc l'archange parmi les anges qui adorent le Christ. Hébreux 1:6, « que tous les anges de Dieu l'adorent », est au centre du débat sur l'identité de Michel. À la même époque, Ellen G. White enseignait chez les adventistes que Jésus et Michel ne font qu'un.[115] L'objection courante contre cette identification est qu'un même être ne peut à la fois recevoir l'adoration des anges et faire partie de leurs rangs.[116] Paton n'explique pas plus sa parenthèse.


Organisation et histoire

Un prospectus qui fonde un organe d'enseignement

La première page annonce d'emblée à qui la revue s'adresse et pourquoi elle existe : alerter le « foyer de la foi » sur le fait que l'on vit « dans les derniers jours », « le jour du Seigneur », à la fin de l'âge évangélique et à l'aube d'un âge nouveau.[117] Le lectorat visé n'est pas le grand public : ce sont les « vierges chastes », la « Fiancée » du Christ, le « petit troupeau ».[118] Les premiers numéros de juillet et d'août sont tirés à six mille exemplaires et envoyés comme échantillons ; ensuite l'abonnement annuel coûte cinquante cents, et la revue est fournie gratuitement à ceux qui s'y intéressent sans pouvoir payer.[119] Russell ne se présente ni en fondateur d'une religion ni en prophète : il se dit simplement étudiant appliqué de la Bible, et le titre de « pasteur » qu'on lui donne est honorifique, décerné par les étudiants de la Bible.[120]

Le nom choisi fait de la revue un poste d'observation, et le sous-titre « Héraut de la Présence du Christ » en fait un annonceur.[121] L'image du guetteur est empruntée à une pratique militaire ancienne : dans les villes fortifiées, l'homme posté sur la tour voyait de loin et criait ce qu'il voyait, bonne nouvelle ou mauvaise.[122] C'est aussi une fonction prophétique : en Ézéchiel 33, le guetteur doit avertir du jugement qui vient. La devise imprimée sur la couverture, « Veilleur, où en est la nuit ? » (Ésaïe 21:11), résume cette posture.[123] Le troisième élément du programme complète les deux premiers : dispenser « la nourriture en temps voulu » au foyer de la foi.[124] Guetter, annoncer, nourrir : en se nommant ainsi, la revue s'attribue un rôle d'enseignement, et c'est par là qu'elle existe comme institution avant d'avoir le moindre membre.

Une partie du contenu de ce premier numéro est reprise d'un auteur que Russell lit alors de près. Le même 1er juillet 1879 paraît un supplément à la revue, où Russell cite longuement Le Jour du Seigneur du pasteur luthérien Joseph Augustus Seiss, publié en 1856, et appuie sur ces pages quatre de ses convictions : le « jour du Seigneur » destructeur à venir, la restauration des Juifs, la fonction de l'Église glorifiée, et les corps spirituels.[125]

Hors de toute Église, mais contre des Églises nommées

La revue se déclare sans lien envers tout homme, tout parti et toute confession autre que la Bible, et ne reconnaît qu'un seul maître, Christ Jésus.[126] L'annonce imprimée dans le recueil de cantiques publié la même année le répète dans les mêmes termes : indépendante de toute secte ou de tout parti, mais strictement soumise à la loi du Christ.[127] La formule n'est pas une invention : la devise « Pas de credo sinon le Christ, pas de livre sinon la Bible » circule depuis des décennies dans le mouvement de la Restauration lancé par Barton Stone et les Campbell, qui visait l'unité des chrétiens par un retour au christianisme des premiers temps et rejetait les credos officiels, les liturgies élaborées et les hiérarchies centralisées.[128]

Cette indépendance proclamée ne vaut pourtant pas neutralité, et c'est ce qui en fait un fait organisationnel. Elle se double aussitôt d'une attaque contre l'« Église mondaine » qui invite à écarter les prophéties comme de vaines fables, et contre ceux qui préfèrent l'enseignement de leur confession à la lecture directe de la Bible.[129] Russell avait fait lui-même l'expérience de ce dont il parle : dans l'église congrégationaliste qu'il fréquentait adolescent, une fête paroissiale servait à soutirer de l'argent aux voisins indifférents à la religion, avec concours de votes pour gagner une montre ; il en gardera la conviction que lever des fonds autrement que par don volontaire est une forme déguisée de mendicité.[130] Dans ses premiers numéros, la revue reproche aussi aux Églises protestantes d'avoir rétabli une sorte de clergé au-dessus de l'assemblée, de laisser peu de place à la parole des membres, et de faire du credo de l'Église la règle à la place de la Bible.[131]

Le numéro va plus loin : il nomme les écoles dont il se sépare. Le postmillénarisme et le prémillénarisme sont posés comme les deux positions en présence, le calvinisme et l'arminianisme comme les deux réponses concurrentes au sort des morts non évangélisés, et les Baptistes et les Presbytériens sont cités nominalement comme tenants de l'élection.[132] L'état des forces, vers 1879, donne du poids à cette cartographie : l'arminianisme wesleyen domine alors l'implantation d'Églises, les missions et les commentaires, au point que des Églises presbytériennes se vident, leurs membres abandonnant le calvinisme.[133] Quant aux Baptistes, leur confession de foi la plus répandue dans les États du Nord et de l'Ouest, celle du New Hampshire rédigée en 1833, reste volontairement floue sur l'élection et l'étendue du sacrifice du Christ, pour permettre à des baptistes de tendances opposées de cohabiter.[134] Désigner ces courants revient donc à trancher des questions que les confessions elles-mêmes laissaient ouvertes.

Le mot « Babylone » n'apparaît pas encore ici, et le propos reste fait à l'intérieur du christianisme auquel la revue s'adresse. L'indépendance revendiquée a un coût institutionnel que Russell mesurera plus tard : sans credo écrit, un groupe n'est reconnu par personne comme une Église.[135]

Une tribune à plusieurs voix et un pasteur anonyme

La revue n'est pas l'organe d'un seul homme. Deux textes de ce numéro, sur l'amour de Dieu et sur les trois mondes, portent les initiales J. H. P. de John Henry Paton, prédicateur du Michigan qui avait collaboré à l'Herald of the Morning de Nelson Barbour de 1875 à 1879 et qui, en mars de cette même année, avait célébré le mariage de Charles et Maria Russell.[136] Un article sur le sacerdoce royal est signé W. I. Mann, d'Allegheny.[137] Dans les premières années, ce sont les principaux associés de Russell qui écrivent la plus grande part du contenu, souvent jusqu'à ce qu'un désaccord doctrinal les éloigne ; Paton écrira ainsi sur l'Église, la rançon, la restitution, la présence invisible, la chronologie et le tabernacle.[138] Seules les initiales figurent en fin d'article, le nom complet des contributeurs réguliers étant imprimé en première page du numéro.[139]

Le troisième texte important du numéro, sur le retour personnel du Christ, est signé d'un pasteur luthérien dont le nom n'est pas donné.[140] L'anonymat n'avait alors rien d'exceptionnel : les périodiques religieux américains du siècle étaient faits pour l'essentiel de contenus non signés, et certains rédacteurs commençaient tout juste à exiger des articles signés pour rendre chaque collaborateur responsable de son texte.[141] Il y avait aussi de bonnes raisons de se taire : des pasteurs tombaient sous le coup de l'orthodoxie de leur dénomination, et la presse imprimée servait d'arme dans les combats contre les opinions jugées hérétiques.[142] Un pasteur prémillénariste existait bien dans le luthéranisme américain de ce temps : Joseph Augustus Seiss, auteur de Les derniers temps[note 1] paru chez Lippincott en 1878, dont la position prémillénariste faisait débat chez les luthériens.[143] Faire paraître un pasteur d'une Église établie dans les colonnes d'une revue qui reproche au clergé son formalisme revient à emprunter la respectabilité de ce même clergé.

Hériter d'un lectorat : l'absorption de The Last Trump

Le premier mode de croissance de la revue n'est pas la prédication mais le rachat d'un public déjà constitué. H. B. Rice, pasteur des Disciples du Christ à Oakland, avait démissionné de sa congrégation le 10 janvier 1879 après avoir adopté les vues de Barbour, et lancé un mensuel de seize pages, The Last Trump, à deux dollars l'année.[144] Barbour en avait fait l'éloge dans sa propre revue en mars 1879 et invité ses lecteurs à s'y abonner — recommandation qu'il n'avait pas accordée au projet de revue de Russell, alors en discussion.[145] Faute de moyens, The Last Trump ne paraît qu'environ trois numéros.[146]

En avril 1879, Rice écrit à Russell qu'il est ruiné. Russell lui propose de servir sa propre revue aux abonnés de The Last Trump jusqu'au terme de leurs abonnements, et l'invite à écrire chaque mois.[147] Rice accepte les deux propositions et transmet sa liste.[148] Alan Rogerson a jugé cette initiative « très astucieuse ».[149] Barbour passe un accord parallèle avec le même Rice : il offre seize mois de son Herald of the Morning aux mêmes abonnés et se charge des remboursements, en demandant à ses lecteurs de ne pas réclamer leur argent à Rice mais plutôt d'envoyer quelque chose de plus substantiel à sa famille.[150] Les deux revues se disputent ainsi le même public, et Rice est inscrit comme contributeur régulier dès ce numéro.[151]

La lettre ouverte de Rice à ses anciens abonnés ne tient pas dans les huit pages du numéro : elle paraît en supplément séparé et n'est expédiée qu'aux abonnés de The Last Trump.[152] Le détail dit l'étroitesse des moyens : Russell écrit lui-même que la place manque.[153] Dès le mois de décembre il devra réclamer à ses lecteurs une cinquantaine d'exemplaires d'octobre, les nouveaux abonnements ayant épuisé le stock.[154]

Juger les missions et les sociétés bibliques

Le numéro ne se contente pas de trancher entre confessions : il se prononce sur deux entreprises que ces confessions soutiennent ensemble. L'ordre de prêcher l'Évangile dans le monde entier est déclaré déjà accompli, les rapports des sociétés bibliques attestant qu'en 1861 l'Évangile avait été publié dans toutes les langues de la terre, alors même que la grande majorité de l'humanité n'avait jamais entendu le nom de Jésus.[155] Le travail des sociétés bibliques sert ici non à montrer ce qu'il reste à faire, mais à clore un chapitre.

L'argument tourné contre les missions est plus direct : si l'ignorance suffisait à sauver, il vaudrait mieux n'envoyer personne, puisqu'à peine un auditeur sur mille croit quand un missionnaire arrive, et l'Évangile devrait alors être rebaptisé mauvaise nouvelle.[156] Le raisonnement visait une entreprise encore jeune : vers 1900, après une seconde vague d'expansion, on ne comptait que quinze mille missionnaires protestants européens et américains dans le monde entier.[157] Pour le seul exercice 1879-1880, l'American Missionary Association déclarait 188 172 dollars de dépenses, trois cent trente ministres, missionnaires et enseignants, et soixante-seize missions.[158] Russell lui-même reconnaîtra plus tard que les Églises, en s'épuisant à convertir le monde, essayaient de faire avant l'heure un travail réservé à l'âge millénaire.[159]


Contenu

Prospectus

La revue se présente comme un instrument destiné à alerter le « foyer de la foi »[160] sur la réalité des temps vécus : l'humanité est décrite comme vivant dans « les derniers jours », dans « le jour du Seigneur », à la fin de l'ère évangélique et à l'aube d'un « nouvel âge ».[161] Cette conviction est présentée comme accessible non seulement aux étudiants attentifs de la Parole guidés par l'Esprit, mais aussi comme confirmée par les signes extérieurs visibles du monde. Les lecteurs sont ainsi appelés à une pleine conscience de leur époque, résumée dans un quatrain cité : « Nous vivons, nous demeurons / En un temps grandiose et redoutable ; / En un âge qui dit aux âges / Qu'il est sublime d'être en vie. » L'objectif annoncé n'est pas seulement d'éveiller les consciences, mais aussi d'aider les croyants à revêtir « toute l'armure de Dieu, afin de pouvoir tenir ferme en ce jour mauvais » et à développer en eux la foi, la vertu, la connaissance, la maîtrise de soi, la bonté fraternelle et la charité. La pratique de ces vertus morales n'est cependant pas présentée comme le fondement du mérite devant Dieu : c'est le sacrifice parfait du Christ, et lui seul, qui constitue le titre à être reconnu comme enfant de Dieu. La « robe de la justice du Christ », qualifiée de « vêtement de noces », est déclarée indispensable pour participer aux « noces de l'Agneau ».[162]

La légitimité de s'intéresser à la prophétie biblique est défendue avec force : ignorer plus de la moitié de la Parole de Dieu revient, selon la logique développée, à la déclarer inutile.[163] Face à une Église mondaine qui invite à mettre de côté les prophéties comme de vaines fables, la revue oppose l'autorité divine, citant Apocalypse 22:6 selon laquelle ces paroles sont « fidèles et vraies », ainsi que la béatitude de Apocalypse 1:3 prononcée sur celui qui lit et garde les choses qui y sont écrites.

La Zion's Watch Tower se déclare libre de tout lien envers tout homme, tout parti et toute confession autre que la Bible, tout en s'affirmant unie dans les liens de l'amour envers « tous ceux qui aiment le Seigneur Jésus-Christ en vérité et en sincérité ». Elle se propose de représenter les « vierges chastes », la « Fiancée » en puissance du Christ, ne reconnaissant qu'un seul maître — Christ Jésus.[164] Conformément à son nom, elle se veut le poste d'observation depuis lequel les sujets d'intérêt et d'édification sont annoncés au « petit troupeau », et en tant que « Héraut de la Présence du Christ », elle ambitionne de dispenser « la nourriture en temps voulu » au foyer de la foi.[165]

Au sujet de « La Dernière Trompette »

H. B. Rice, rédacteur et éditeur de The Last Trump, a été contraint par des circonstances indépendantes de sa volonté de suspendre la publication de cette revue.[166] Deux mois avant ce numéro, C. T. Russell lui avait proposé de fournir la Watch Tower aux abonnés de The Last Trump jusqu'à l'expiration de leurs abonnements, en l'invitant en même temps à s'adresser à ses anciens abonnés et à d'autres membres du corps du Christ par l'intermédiaire de la Zion's Watch Tower. Rice a accepté les deux propositions, transmis sa liste d'abonnés et, dans une lettre ouverte à ces derniers, s'est engagé à contribuer chaque mois à The Watch Tower.[167] Cette lettre, en raison du manque de place, a été publiée en supplément et envoyée directement aux abonnés de The Last Trump.[168]

Le deuxième avènement est présenté comme une nécessité scripturaire et comme la clé de voûte du programme divin.[169] Les partisans d'une venue purement spirituelle du Christ, qui identifieraient celle-ci à la conversion des âmes ou à la descente de l'Esprit saint à la Pentecôte, sont réfutés par le fait que l'Apocalypse, rédigée soixante ans après la Pentecôte et vingt-six ans après la destruction de Jérusalem, présente encore cet avènement comme futur, dans les mots « Voici, je viens bientôt, et ma récompense est avec moi », auxquels Jean répond : « Viens, Seigneur Jésus. »[170] L'argument selon lequel le Christ viendrait progressivement au fur et à mesure des conversions jusqu'à ce que le monde entier soit gagné est écarté au moyen de plusieurs passages bibliques, notamment 2 Timothée 3:1-4, qui annonce qu'aux derniers jours les hommes aimeront le plaisir plus que Dieu, et de l'avertissement du Christ à ses disciples en Luc 21:34-35, qui les met en garde contre la surprise de ce jour venant comme un piège sur tous les habitants de la terre.[171]

La distinction entre postmillénarisme et prémillénarisme est posée comme l'axe central du débat eschatologique de l'époque.[172] Les postmillénaristes attendent que l'Église convertisse le monde et inaugure l'âge millénaire, à la fin duquel le Christ reviendrait pour clore l'histoire ; les prémillénaristes soutiennent au contraire que le Christ vient avant ce règne millénaire, afin de l'instaurer lui-même. La position défendue est clairement prémillénariste : l'Église est actuellement à l'épreuve, et la promesse faite aux vainqueurs est de régner avec le Christ, selon Apocalypse 3:21 et Apocalypse 20:4.[173]

Deux textes scripturaires avancés par les postmillénaristes sont examinés et contestés. Le premier, « Cet Évangile doit d'abord être prêché dans tout le monde en témoignage », est interprété non comme la promesse d'une conversion universelle mais comme un simple acte de témoignage déjà accompli : en 1861, les rapports des sociétés bibliques attestaient que l'Évangile avait été publié dans toutes les langues de la terre, même si la grande majorité de l'humanité n'avait jamais entendu le nom de Jésus.[174] L'objet de cette prédication est défini comme « prendre un peuple pour son nom » — c'est-à-dire rassembler l'Église — conformément à Apocalypse 3:12.[175] Le second texte, « Assieds-toi à ma droite jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied » (Psaumes 110:1), est interprété non comme une station immobile sur un trône matériel, mais comme l'élévation à l'autorité suprême, à l'image du roi Guillaume d'Allemagne qui « est sur le trône » sans nécessairement y siéger physiquement.[176] Cette compréhension est confirmée par les propres paroles du Christ à Pilate : « Désormais vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel » (Marc 14:62), ce qui établit que la station « à la droite » est compatible avec la venue en gloire.[177]

L'argumentation s'ouvre ensuite sur la question du plan divin de salut, présenté comme la grille de lecture indispensable pour trancher entre les deux positions.[178] Il est affirmé que Dieu agit selon un dessein cohérent et non par règle du hasard, que toutes ses voies lui sont connues depuis l'origine, et que ce plan est révélé dans les Écritures par une lecture comparée, selon la maxime que « Dieu est son propre interprète, et il se fera comprendre ».[179] Une critique est adressée à ceux qui privilégient l'enseignement de leur dénomination sur celui des Écritures elles-mêmes, au détriment d'une étude directe de la Bible.[180]

Le transfert d'autorité du diable au Christ est présenté comme l'enjeu central de la prophétie.[181] Ce transfert n'est pas décrit comme le fruit de la conversion progressive des nations par la prédication évangélique : au moment de la septième trompette évoquée en Apocalypse 11:15, les nations ne sont pas converties mais en colère, et la colère de Dieu s'abat sur elles. La cessation des guerres est présentée non comme l'effet d'une paix missionnaire, mais comme celui du châtiment divin des nations, conformément au Psaume cité : « Quand les jugements du Seigneur se répandent dans la terre, les habitants du monde apprennent la justice ».[182] Ce n'est qu'une fois Satan lié et le mal contenu que la connaissance du Seigneur remplira la terre entière comme les eaux recouvrent la mer, et que les nations se tourneront vers lui lorsque le royaume sera établi, selon la prophétie davidique : « Quand le royaume sera celui du Seigneur et qu'il sera le gouverneur parmi les nations, toutes les extrémités de la terre se souviendront et se tourneront vers le Seigneur ».[183]

Une périodisation de l'histoire divine est ensuite exposée à travers trois grandes étapes successives.[184] La première, de l'ère adamique à Moïse, est assimilée à l'enfance de la famille humaine : les hommes n'avaient alors que peu de connaissance du caractère et de la puissance de leur Créateur, et les rares révélations étaient réservées à quelques individus particuliers comme Abraham et Lot. La deuxième étape correspond à l'âge juif, présenté comme une saison scolaire pendant laquelle Dieu apprit à Israël à respecter ses promesses et ses lois, les maintenant sous la tutelle de la Loi comme d'un pédagogue, selon Galates 4:1-5. Pendant ce temps, le reste du monde demeura dans les ténèbres du paganisme, sans lumière ni connaissance.[185]

Trois âges distincts sont identifiés à l'intérieur du « monde présent et mauvais » : l'âge patriarcal, courant depuis le déluge jusqu'à la mort de Jacob ; l'âge juif, de la mort de Jacob à la mort du Christ, lorsque celui-ci pleurant sur Jérusalem dit à son peuple : « Votre maison vous est laissée déserte » ; et l'âge évangélique, commençant à la résurrection du Christ — désigné comme « le premier-né d'entre les morts et le commencement de la nouvelle création » — et se prolongeant jusqu'à ce que la compagnie complète de « l'Église des premiers-nés » soit constituée.[186] Le moment du rassemblement de cette compagnie coïncide avec la sonnerie de la septième trompette, la résurrection et la récompense des prophètes et des saints, selon Apocalypse 11:16.[187]

Quant au « monde à venir », le nombre d'âges qui le composent est déclaré incertain, sinon qu'il en comporte plus d'un, Paul parlant des « siècles à venir » en Éphésiens 2:7. Seul le premier de ces âges est traité dans les Écritures : l'âge millénaire, durant lequel les saints vivront et régneront avec le Christ pendant mille ans, selon Apocalypse 20:4.[188]

La thèse centrale qui s'ensuit est formulée de manière à surprendre le lecteur : Dieu n'a pas épuisé ses ressources pour le salut du monde et ne cherche pas actuellement à sauver le monde, pas plus qu'il ne l'a fait au cours des âges passés. Son activité pendant cette période est décrite ainsi : « prendre un peuple — l'Église — pour son nom ».[189] Cette position est rapprochée de ce que croient tous les Calvinistes — Baptistes, Presbytériens et autres —, à savoir que Dieu élit ou choisit son Église hors du monde. Il est soutenu que si les Écritures sont vraies et que « tous ses desseins s'accompliront », Dieu n'a pas eu pour dessein la conversion du monde au cours des six mille années passées, sans quoi elle se serait accomplie.[190]

La tension entre élection et grâce libre est définie comme la ligne de partage des Églises depuis des siècles, et les deux notions sont présentées comme enseignées conjointement par les Écritures, à condition d'observer « la première loi du ciel », l'ordre, pour bien diviser la parole de vérité.[191] L'élection est illustrée par une suite de figures scripturaires : Noé, Abraham (appelé parmi des parents idolâtres), Isaac (seul fils choisi), Jacob (préféré à Ésaü avant même leur naissance, « afin que le dessein de Dieu selon l'élection demeure ferme », selon Romains 9:11-12). Il est précisé que cette élection ne signifie pas que l'un est destiné au ciel et l'autre à l'enfer — ce que l'auteur présente comme la méprise ordinaire sur cette doctrine — mais désigne simplement un choix opéré par Dieu en vue de son plan progressif.[192]

À la mort de Jacob, une nouvelle étape est franchie : Israël comme nation élue remplace l'individu comme représentant de Dieu dans le monde, et tous les descendants de Jacob constituent désormais cette Église typique ou charnelle. Les autres grandes nations — Égypte, Chaldée — sont laissées sans lumière ni connaissance, tandis qu'Israël reçoit les oracles de Dieu. Cette exclusivité est résumée par la parole divine à Israël : « Vous seuls, de toutes les familles de la terre, je vous ai connus ».[193] Durant son ministère, le Christ lui-même ne prêcha qu'à Israël et interdit à ses disciples d'aller vers les Gentils ou les Samaritains, déclarant n'être envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël.[194]

Le sommet de l'activité divine en faveur d'Israël — et, par extension, de toute l'humanité — est désigné comme « le plus grand don de Dieu »: la mort du Christ, qui, selon Hébreux 2:9, a goûté la mort pour tout homme par la grâce de Dieu.[195] À l'âge évangélique, une forme d'élection se poursuit : certaines parties du monde sont plus favorisées que d'autres par la prédication de l'Évangile, qui reste offert librement à quiconque l'entend, et la compagnie des appelés — désignés comme « fils de Dieu », « héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ » — est en cours de rassemblement.[196]

L'âge évangélique est défini comme une école d'affliction, destinée à préparer l'Église à compatir avec l'humanité et à lui venir en aide durant l'âge millénaire.[197] La relation entre le Christ et son Église est exprimée par la figure typologique d'Adam et Ève : comme Adam, premier représentant de la race charnelle, était composé de l'homme et de la compagne tirée de son côté — au point que Dieu leur donna à tous deux le nom d'Adam selon Genèse 5:2 —, le « second Adam » a lui aussi une compagne tirée de son côté, et lorsqu'elle est pleinement formée et perfectionnée, l'Époux vient et ils entrent dans les noces. Ils deviennent un, « la nouvelle création de Dieu », faisant de deux — Juifs et Gentils — « un seul homme nouveau » selon Éphésiens 2:15.[198] Cet homme nouveau est identifié à la semence promise à Abraham, « pour écraser la tête du serpent », en qui toutes les familles de la terre seront bénies.[199]

La plénitude de la mission de l'Église n'est donc pas atteinte à l'issue de l'âge évangélique mais s'accomplit durant l'âge millénaire, lorsque la connaissance du Seigneur remplira toute la terre, dispersant les ténèbres du péché et de l'ignorance et faisant cesser les guerres jusqu'aux extrémités de la terre. Ces événements sont identifiés aux « temps de la restauration » annoncés par Pierre en Actes 3:17-19. L'attente de la création entière, décrite en Romains 8:22 et Romains 8:19 comme un gémissement attendant la manifestation des fils de Dieu, est présentée comme une réalité en cours : ces fils ne sont pas encore manifestés, car le troupeau du Christ contient de nombreux loups déguisés en brebis, et parmi le blé il y a de nombreuses ivraies ; mais lors de la moisson — définie comme « la fin de l'âge » — ils seront séparés, et alors le Soleil de justice se lèvera avec la guérison dans ses ailes pour la création gémissante.[200]

La question du sort des morts non évangélisés est posée comme un problème théologique de première ampleur : depuis la création, soit environ six mille ans, quelque cent quarante-trois milliards d'êtres humains ont vécu sur la terre, dont moins d'un milliard pourraient raisonnablement être considérés comme des saints de Dieu — l'Église, l'Épouse. Le sort des cent quarante-deux milliards morts hors du Christ est alors examiné à travers les réponses que lui apportent trois positions théologiques.[201] L'athéisme répond qu'ils sont morts pour l'éternité et ne vivront jamais de nouveau. Le calvinisme soutient qu'ils n'ont pas été élus pour être sauvés, que Dieu les a prédestinés à la perdition, et qu'ils se trouvent actuellement en enfer dans les tourments, sans espoir. L'arminianisme estime que Dieu les excuse en raison de leur ignorance, et que ceux qui ont fait de leur mieux selon leur conscience seront aussi sûrement membres de l'Église des premiers-nés que l'apôtre Paul lui-même.[202] Cette dernière position est décrite comme celle qu'adopte la grande majorité des chrétiens de toutes confessions, par le sentiment que toute autre vue serait incompatible avec la justice de Dieu.

Cette position arminienne est néanmoins contestée sur la base des Écritures.[203] La seule condition de salut reconnue par les Écritures est la foi — « C'est par grâce que vous êtes sauvés, par la foi » —, et la justification par la foi est présentée comme la pierre angulaire de tout le système chrétien. Interrogé par le geôlier de Philippes sur ce qu'il devait faire pour être sauvé, Paul répondit : « Crois au Seigneur Jésus-Christ et tu seras sauvé. » Pierre déclare en Actes 4:12 qu'il n'est donné sous le ciel aucun autre nom par lequel nous devions être sauvés. Paul établit qu'un homme doit entendre l'Évangile avant de pouvoir croire : « Comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas entendu parler ? » [204] Ce plan divin de salut par la foi est présenté comme un scandale pour les Juifs — qui attendaient le salut comme récompense de l'observance de la Loi — et comme une folie pour les Grecs, les sages de ce monde ; mais Dieu a néanmoins résolu de sauver « ceux qui croient » par ce qu'aux yeux des hommes est une folie : la prédication.[205]

L'objection tirée de Romains 2 — selon laquelle les nations qui n'ont pas la Loi sont « une loi pour elles-mêmes » et que leur conscience leur suffit pour être justifiées — est réfutée au moyen du fil conducteur de l'argumentation paulinienne elle-même : l'argument de Paul, partout dans ses épîtres, est que « tout le monde est coupable devant Dieu ». La Loi donnée au Juif révélait sa faiblesse et visait à lui montrer son incapacité à se justifier lui-même devant Dieu ; de même, la lumière de la conscience suffisait non à justifier les Gentils mais à les condamner, afin que toute bouche soit fermée et que tout le monde devienne coupable devant Dieu, selon Romains 3:19, pour que la vie éternelle apparaisse comme un don de Dieu par Jésus-Christ.[206]

Un argument pratique vient renforcer la réfutation : ceux qui soutiennent que l'ignorance suffit à sauver devraient, pour être cohérents, cesser d'envoyer des missionnaires parmi les nations, car on sait qu'à peine un sur mille croit lorsqu'un missionnaire se rend auprès d'eux. Si la quasi-totalité des ignorants est sauvée et que la connaissance condamne la quasi-totalité de ceux qui l'entendent, il serait alors préférable de n'envoyer personne. L'Évangile, loin d'être une bonne nouvelle, devrait dans ce cas être rebaptisé mauvaise nouvelle. Mais leurs propres actions — le soutien aux missions — témoignent, plus haut que leurs paroles, que les croyants admettent eux-mêmes qu'« il n'est donné aucun autre nom par lequel nous devions être sauvés ».[207]

La question « Qu'est-il advenu des 142 milliards ? » est posée directement.[208] Une première réponse est apportée : il est certain qu'ils ne souffrent pas actuellement en enfer, car les Écritures enseignent que la récompense pleine et entière n'est pas donnée à l'Église avant le retour du Christ, et les injustes non plus ne recevront leur juste rétribution qu'à ce moment-là. Pierre déclare que Dieu sait comment réserver les injustes pour le jour du jugement afin d'être punis. La pensée que tant de créatures humaines soient perdues sans avoir eu la connaissance nécessaire au salut est présentée comme une perspective terrifiante pour quiconque a une étincelle d'amour ou de pitié. Des textes scripturaires sont alors cités qui semblent difficiles à harmoniser avec cette réalité : « Dieu est amour », et « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas ». Une question est alors adressée à Dieu en termes pathétiques : si tu as tant aimé le monde, il semble à la pauvre humanité que tu aurais pu pourvoir non seulement à ce que les croyants soient sauvés, mais aussi à ce que tous entendent. De même, la déclaration de Jean 1:9 — « C'est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde » — paraît démentie par la réalité : Jésus n'a manifestement éclairé qu'une infime partie des milliards d'êtres humains, et ni les Hottentots ni les Sodomites ni d'innombrables autres ne donnent de preuve d'avoir été ainsi illuminés.[209]

La notion de « témoignage en temps voulu » (due time) est alors présentée comme la clé herméneutique qui lève les apparentes contradictions scripturaires.[210] Le Christ a goûté la mort pour tout homme (Hébreux 2:9), mais cette rançon, offerte au bénéfice de tous, n'est pas encore parvenue à tous en raison du calendrier divin : de même que le Christ était la rançon d'un croyant avant même sa naissance, sans que cela lui soit annoncé qu'après des années, de même le Hottentot et tous les ignorants entendront en leur temps voulu la bonne nouvelle qui n'est pas encore venue jusqu'à eux. La question « la mort met-elle fin à la période de probation ? » est posée et réfutée : aucune Écriture ne l'affirme expressément, et le seul texte invoqué à cet effet — « comme l'arbre tombe, ainsi il restera » — indique seulement que l'être humain reste dans l'état de connaissance ou d'ignorance dans lequel il entre dans la mort, jusqu'à sa résurrection.[211]

La résurrection universelle est présentée comme la réponse scripturaire au problème des cent quarante-deux milliards de non-évangélisés.[212] La promesse de 1 Corinthiens 15:22 — « comme en Adam tous meurent, de même en Christ tous seront vivifiés » — est interprétée comme une restauration de la vie naturelle, non de la vie éternelle : Adam n'avait pas la vie éternelle à perdre — s'il l'avait eue, il n'aurait pu mourir. Ce qu'il avait, la vie naturelle, est ce que le second Adam restaure pour tous. Il est distingué deux catégories de salut : un salut universel et certain, par lequel tous les hommes sont arrachés à la perte héritée d'Adam et recouvrent la vie naturelle, et le salut éternel, spécifique aux croyants, dont les corps ressuscités sont des corps spirituels ne pouvant plus mourir, « semblables aux anges de Dieu ».[213] Ce cadre permet de recourir au texte de 1 Timothée 4:10 — « Sauveur de tous les hommes, et principalement de ceux qui croient » — texte ordinairement réservé aux Universalistes, mais revendiqué ici avec la précision que le salut universel et le salut spécial des croyants sont deux réalités distinctes, non confondues.[214]

L'argument du « témoignage en temps voulu » est ensuite appliqué à l'ensemble des textes difficiles.[215] La « vraie lumière qui éclaire tout homme » (Jean 1:9) et les « bonnes nouvelles de grande joie pour tout le peuple » sont déclarées vraies dans leur sens littéral et plénier, à condition de les lire comme des promesses à s'accomplir dans leur « temps voulu » et non comme des faits déjà accomplis. Le raisonnement de Paul en Romains 5:18-19 est présenté comme la démonstration la plus explicite de cette symétrie : de même que tous ont été condamnés à mort par la transgression d'Adam sans leur volonté ni leur choix, de même la justice du Christ justifie tous à la vie, également sans leur volonté ni leur choix. C'est seulement lorsque les résurrectés sont ainsi ramenés à la vie et que l'amour de Dieu leur est témoigné que commence leur période de probation, désignée comme « leur première chance » — la formulation insistant sur le fait qu'il ne s'agit pas d'une seconde chance mais de la première et unique occasion qui leur soit jamais accordée.[216]

La prophétie d'Ézéchiel sur la vallée des ossements desséchés est citée comme confirmation : Dieu promet à la maison d'Israël de la faire remonter de ses tombeaux et de la ramener dans son propre pays. Il est établi, en accord avec Romains 11:25-26, que la cécité partielle est survenue à Israël jusqu'à ce que la plénitude des nations — l'Église évangélique, la compagnie élue « tirée d'entre les nations » — soit entrée, et qu'alors tout Israël sera sauvé, c'est-à-dire ramené de son état de rejet. Les prophètes annoncent abondamment que Dieu les plantera de nouveau et qu'ils ne seront plus arrachés.[217] Cette restauration est distinguée des retours de captivité babylonienne ou syrienne antérieurs : le Seigneur annonce qu'en ce jour-là le proverbe « les pères ont mangé les raisins verts et les dents des enfants ont été agacées » ne sera plus cité, car « chaque homme mourra pour son propre péché » — ce qui ne se réalise pas dans le présent, où la mort est héritée d'Adam, mais dans le jour millénaire ou jour de la restitution.[218]

L'objection sur la rechute des ressuscités est formulée et réfutée : ceux qui seront rétablis dans les mêmes conditions qu'Adam ne seront-ils pas exposés au même risque de tomber ? La réponse avancée est que l'expérience de l'histoire humaine leur aura enseigné la leçon que Dieu a voulu que tous apprennent — « l'extrême perversité du péché » —, les mettant en mesure d'apprécier le bien et de fuir le mal. L'Église glorifiée y exercera les fonctions de « rois (gouverneurs) et prêtres (enseignants) » du nouvel âge, conformément à Hébreux 2:5, et par le second Adam et son aide, les ressuscités pourront être engendrés à sa ressemblance spirituelle.[219]

Le cas des Sodomites est alors traité comme illustration exemplaire de la portée universelle de la restitution.[220] Leur destruction par le feu est rappelée conformément aux paroles du Christ lui-même, mais il est aussitôt établi que leur sort ne peut être assimilé à une condamnation définitive, car ils n'avaient ni loi ni connaissance suffisante pour être jugés pleinement coupables. Le Christ lui-même, s'adressant à Capernaüm, déclare : « si les œuvres puissantes qui ont été faites en toi avaient été faites à Sodome, elle eût subsisté jusqu'à ce jour », reconnaissant ainsi que les Sodomites n'avaient pas eu leur pleine occasion. La prophétie d'Ézéchiel 16:48 jusqu'à sa clôture est examinée : Dieu y compare Israël à sa voisine Samarie et aux Sodomites, dont il dit « je les ai emmenés comme je l'ai jugé bon », non pour les punir définitivement mais parce que ce n'était pas leur temps voulu. Ils accéderont à la connaissance de la vérité à leur restauration : Dieu les sauvera d'abord de la servitude de la mort, puis leur donnera la connaissance — ce qui s'accorde avec 1 Timothée 2:4 : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. »[221]

C'est dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, qu'il est possible de comprendre les commandements divins adressés à Israël d'exterminer les Amalécites et d'autres nations — hommes, femmes et enfants sans épargner les petits. Ces actes, qui ont souvent paru concilier difficilement avec l'enseignement de la nouvelle dispensation (« Dieu est amour », « Aimez vos ennemis »), sont présentés comme des types de l'âge évangélique : les victoires et conquêtes d'Israël n'étaient que des figures des combats du chrétien contre le péché. Ces peuples servaient « pour notre admonition », et il leur importait peu de mourir ainsi ou de maladie, puisqu'ils ne faisaient qu'apprendre à connaître le mal afin que, lors de leur mise à l'épreuve en leur « temps voulu », ils puissent apprendre le bien, faire la distinction et choisir la vie.[222]

La prophétie d'Ézéchiel 16:53 est citée comme conclusion : « Quand je ramènerai les captifs [dans la mort, tous] » — ouvrant sur la promesse de la restauration simultanée de Sodom, de Samarie et d'Israël, ce dernier étant déclaré plus coupable que les deux premières, ce qui rend d'autant plus remarquable sa propre promesse de restauration.[223]

La conclusion de l'argumentation sur la restitution est apportée par le verset 63 d'Ézéchiel 16, qui établit que la restauration promise ne repose pas sur les mérites des Juifs, des Samaritains ou des Sodomites : « afin que tu te souviennes et que tu sois confondue et que tu n'ouvres plus jamais la bouche à cause de ta honte, quand je me serai apaisé envers toi, pour tout ce que tu as fait, dit le Seigneur Dieu ».[224] Ce passage, contresigné de la formule solennelle « dit le Seigneur Dieu », est présenté comme ne souffrant aucune interprétation ironique. Lorsque dans les âges à venir Dieu manifestera « les richesses immenses de sa grâce » (Éphésiens 2:7), nombre des enfants de Dieu eux-mêmes seront confondus et émerveillés de voir à quel point « Dieu a tant aimé le monde », au point de s'exclamer avec Paul : « Ô profondeur des richesses, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies introuvables ! » [225]

À l'objection selon laquelle ces vérités auraient dû être discernées depuis longtemps, il est répondu que Dieu distribue lumière et connaissance à son peuple exactement au moment où elles sont dues. Le monde a vécu dans une quasi-totale ignorance du plan divin jusqu'à l'âge évangélique, lorsque le Christ est venu apporter la vie et l'immortalité à la lumière par l'Évangile. Les Juifs croyaient alors que toutes les promesses de Dieu leur étaient exclusivement destinées, avant qu'en son temps voulu Dieu ne manifeste aussi sa faveur aux Gentils. De même, les chrétiens ont longtemps tenu les bénédictions divines pour réservées à l'Église, mais on commence désormais à voir que Dieu est meilleur que toutes nos craintes, et qu'il a aussi fait des promesses au monde. La progression de la lumière est décrite par la citation : « le sentier des justes est comme la lumière resplendissante qui va croissant jusqu'au plein jour », et la clarté actuelle de cette lumière est présentée comme une preuve présomptive forte que l'on se trouve à l'aube du glorieux jour millénaire, quand « nous connaîtrons comme nous sommes connus ».[226]

La réconciliation entre calvinisme et arminianisme, promise dans les pages précédentes, est alors exposée. Il est affirmé que ces deux systèmes s'harmonisent d'eux-mêmes dès lors que l'on reconnaît l'ordre des âges et que l'on applique chaque texte à la place et au temps qui lui appartiennent. Leurs faiblesses respectives sont néanmoins signalées sans ménagement. Le calvinisme, en soulignant l'omniscience divine et la prédestination d'un petit troupeau à la gloire éternelle, laisse sans réponse le fait que les cent quarante-deux milliards restants auraient été damnés avant leur naissance tout en recevant des protestations d'amour — ce qui exclut de Dieu la miséricorde, l'amour et la justice. L'arminianisme, pour sa part, accepte bien l'affirmation que « Dieu est amour », mais décrit un Dieu impuissant dont Satan a déjoué les plans : n'ayant pas prévu la chute, Dieu devrait dépenser douze mille années pour rétablir la situation, sans parvenir à sauver de la perdition éternelle les cent quarante-deux milliards du passé ni les autant du futur, si bien que Satan enverrait cent âmes en enfer pour chacune que Dieu conduirait à la gloire. Une telle vue est présentée comme exaltant Satan et rabaissant Celui qui « a parlé, et cela a été fait ».[227]

La synthèse proposée est résumée comme suit : pendant les âges présent et passés, Dieu élit et rassemble par la prédication de sa Parole l'Église évangélique ; il a sagement permis que le mal entre dans le monde afin de développer son Église, rendue parfaite par la souffrance en vue de son œuvre glorieuse future ; la masse de l'humanité, sans être actuellement en période de probation, acquiert néanmoins par le contact avec le péché une connaissance et une expérience dont Dieu avait prévu qu'elle lui serait bénéfique. Enfin, il a pris occasion de son plan pour manifester son grand amour en faisant que la mort du Christ soit nécessaire à la rédemption du péché, et en le donnant « en propitiation pour nos péchés, et non pour les nôtres seulement, mais aussi pour les péchés du monde entier ». Dans la prochaine dispensation — désignée comme « les nouveaux cieux et la nouvelle terre » d'après Apocalypse 21:1 et Apocalypse 22:17 —, lorsque « l'Esprit et l'Épouse diront : viens, et que quiconque le veut prenne gratuitement de l'eau de la vie », Dieu manifestera sa « Grâce libre » dans sa plénitude.[228] Ce plan de salut est présenté comme inconcevable par l'intelligence humaine seule — « Mes voies ne sont pas vos voies, ni mes pensées vos pensées » —, et l'article se conclut sur le quatrain : « Une foi aveugle ne peut que se tromper et scruter en vain son œuvre. Dieu est son propre interprète, et il se fera comprendre. » [229] Une annonce est faite que le prochain numéro traitera de la manière dont le Christ vient.[230]

Qu'est-ce que la vérité ?

La vérité est présentée comme une valeur absolue que tout chrétien sincère doit aimer et respecter pour elle-même, indépendamment de la source dont elle émane.[231] La formule provocatrice est posée : une vérité présentée par Satan lui-même est tout aussi vraie qu'une vérité énoncée par Dieu. Les chrétiens sont identifiés comme la catégorie la plus encline à ignorer ce principe, en particulier dans leurs discussions avec les incroyants : ils se croient libres de contester tout ce que dit un infidèle sur les questions religieuses, alors que beaucoup d'incroyants sont honnêtes et tout aussi désireux de connaître et de dire la vérité que les chrétiens eux-mêmes. Refuser d'admettre une vérité évidente avancée par un adversaire ne fait que susciter chez lui le mépris pour celui qui manque d'honnêteté intellectuelle, et met fin à tout espoir de le convaincre. La règle prescrite est donc d'« accepter la vérité partout où on la trouve, quelle que soit » la source.[232]

« Dieu est amour »

La formule « grand expression de la Bible — la note fondamentale du christianisme » est posée d'emblée comme le fondement du grand plan de la création et de la rédemption, et le principe sous-jacent à toute la structure de la Parole de Dieu.[233] Cette vérité est déclarée absolue et immuable : tout ce qui, bien compris, ne s'harmonise pas avec elle est nécessairement faux.

La confusion répandue selon laquelle Dieu haïrait les hommes tandis que seul Christ les aimerait est réfutée par les propres paroles du Christ : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils » (Jean 3:16).[234] Le rôle du Christ n'est pas d'acheter l'amour du Père, mais de le manifester. L'unité entre le Père et le Fils est présentée comme une unité de dessein et d'œuvre, illustrée par la prière du Christ rapportée en Jean 17:21. La formule d'Emmanuel — « Dieu avec nous » — et le verset de 1 Timothée 3:16 sur la manifestation de Dieu dans la chair sont convoqués pour affirmer cette harmonie.[235]

L'article développe ensuite une christologie sotériologique : le Fils est désigné comme la Parole, la Vérité et la Révélation personnelle de Dieu. Les textes de Philippiens 2:7 et Hébreux 2:9 sont cités pour décrire l'abaissement volontaire du Christ, qui a pris la forme d'un serviteur et a goûté la mort pour chaque homme.[236] Un détail remarquable pour la doctrine ultérieure des Témoins de Jéhovah se glisse dans ce passage : les anges sont invités à adorer Christ, et une parenthèse précise que « cela doit inclure Michel », laissant ouverte sans la résoudre l'identification de Christ à l'archange Michel.[237]

La source première de la rédemption est localisée dans l'amour du Père, non dans celui du Fils seul : « l'amour a causé le don ».[238] Romains 5:8 et 2 Corinthiens 5:18-19 viennent étayer l'idée que Dieu réconcilie le monde à lui-même par le Christ, sans imputer les transgressions aux hommes. C'est l'homme qui est « hors de l'ordre », loin du foyer, et Dieu en Christ qui cherche à ramener le errant. Dieu hait le péché précisément parce qu'il aime l'homme, et le péché détruit le bonheur de l'homme et, s'il persiste, finit par détruire l'homme lui-même.[239]

Une sotériologie universaliste est développée à partir de plusieurs versets pauliniens : la grâce de Dieu apporte le salut à tous les hommes absolument, en ce qui concerne la récupération de ce qui a été perdu en Adam. La formule de 1 Timothée 4:10 — « le Dieu vivant qui est le Sauveur de tous les hommes, particulièrement de ceux qui croient » — fonde une distinction entre un salut universel de la pénalité adamique et un salut supérieur réservé à ceux qui obéissent à la vérité.[240] 1 Timothée 2:4-6 précise que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et « viennent à la connaissance de la vérité », et que le rachat doit « être attesté en temps voulu » : tous ceux qui sont morts sans la vraie lumière seront éclairés dans l'avenir, et les paroles de l'ange de Luc 2:10 seront vérifiées.[241]

Le salut de la mort est ainsi assuré à tous par le Rachat ; le salut du péché est rendu possible à tous par la lumière. Le Christ est à la fois Rédempteur et « Chef » — « Premier-né » d'une nouvelle race : il restaure à tous l'ancien héritage perdu, et accorde le nouveau à ceux qui reçoivent et obéissent à la vérité. La conclusion s'appuie sur 1 Jean 4:8 — « celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour » — puis sur les versets 9 et 10 du même chapitre, insistant sur la manifestation de l'amour divin dans l'envoi du Fils unique.[242]

L'article se poursuit sur la page physique 8 avec la conclusion de l'article sur « Dieu est amour » puis deux nouveaux articles distincts.

La conclusion de l'article déjà commencé reprend et complète la démonstration de l'amour du Père : la mort du Christ répond à une nécessité de l'homme par rapport à sa vie perdue, et c'est l'homme qui est ainsi racheté, non Dieu. Dieu a orchestré la rédemption comme « grand témoignage de son amour pour l'homme ».[243] Les croyants sont invités à remercier Dieu pour son don indicible, à aimer à la fois le Donneur et le Don, et à rejoindre le chœur des anges de Luc 2:14 : gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre. L'article est signé des initiales J. H. P., désignant John Henry Paton.[244]

Le retour personnel du Christ

Signé par un ministre luthérien anonyme, cet article part du constat que la doctrine du retour personnel du Christ, bien qu'universellement admise par les chrétiens orthodoxes, est saisie de façon froide et indéfinie. Rares sont ceux qui l'embrassent comme une réalité ou s'en saisissent comme d'une vérité efficace : elle est dans les credos mais n'est pas de la foi vivante.[245] Les croyants ont tellement encombré leur esprit de venues imaginaires et figuratives du Sauveur — en providence, en son Esprit, en sa Parole, en son Église — que sa seule vraie venue est devenue « presque tombée en désuétude — une lettre morte ».[246]

L'auteur avertit que si l'on se dit inconsciemment « le Seigneur tarde à venir », il est temps de se réveiller, de peur que ce jour ne surprenne comme un piège. Il convoque les paroles du Christ en Matthieu 24:44 sur la venue inattendue du Fils de l'homme, la comparaison du jour du Seigneur à un voleur dans la nuit, et l'image du piège qui se referme sur tous les habitants de la terre. Face aux convulsions de la société contemporaine, les croyants sont exhortés à veiller sur leur cœur et à suivre les directions du Seigneur.[247]

Les trois mondes

Également signé J. H. P., cet article développe une eschatologie structurée autour de trois âges successifs de l'humanité : le monde antédiluvien, le monde actuel et le monde à venir. Le terme grec kosmos, traduit par « monde », désigne non pas la terre physique mais un ordre ou état de choses, voire les populations elles-mêmes — ainsi dans Jean 3:16 ou dans la formule « il est la propitiation pour les péchés du monde entier ».[248] Ces trois mondes existent en succession, jamais deux simultanément, sur la même planète.

Le passage du premier au second monde lors du Déluge est présenté comme dispensationnel plutôt que physique : l'administration divine a changé, mais la terre avec ses montagnes est demeurée. L'arche s'est posée sur les montagnes d'Ararat (Genèse 8:4), et la colombe a rapporté une feuille d'olivier fraîche (Genèse 8:11), ce qui suggère que les arbres sont restés en place. De ces simples observations, il est conclu que les attentes exagérées de transformations physiques dans les « nouveaux cieux et nouvelle terre » promis méritent d'être tempérées : « nouveau » n'implique pas nécessairement une perfection absolue.[249]

Le monde actuel, qualifié de « présent monde mauvais », finira par passer. Le monde à venir sera caractérisé par la justice comme règle et le péché comme exception, une fois Satan lié. Le texte d'Ésaïe 65:20 est cité : « le pécheur âgé d'un siècle sera maudit ». Le péché et la mort subsistent donc jusqu'à la fin des mille ans, conformément à 1 Corinthiens 15:26 — « le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort ».[250]

Ces trois mondes constituent la base du plan biblique de salut, et permettent de « rightly divide the word of truth » — de diviser correctement la parole de vérité. Le « monde à venir » n'est pas le monde des esprits ou l'état des défunts, mais un état futur qui ne commence qu'à la fin du monde actuel. La récompense promise — la vie éternelle — n'est due qu'à la venue du Christ, au commencement du monde à venir (Romains 2:7). Les hommes n'atteignent pas ce monde en mourant : vivants ou morts, ils doivent attendre que cette période vienne à eux, tout comme Noé est passé de l'ancien monde au nouveau sans mourir.[251]

L'article distingue ensuite deux états dans le monde à venir : l'état céleste des saints, décrits comme l'« épouse, la femme de l'Agneau », ressuscités dans le corps spirituel et rendus égaux aux anges ; et l'état terrestre des nations, désignées comme les « bénis du Seigneur ». Ces deux états sont présentés comme complémentaires : si les saints doivent régner sur les nations, celles-ci doivent exister pour être gouvernées. La hiérarchie angélique du monde présent — dont Hébreux 1:14 rappelle la fonction de « esprits serviteurs » — cédera la place à l'autorité de l'homme glorifié, Jésus étant la tête du corps glorifié. Les anges ne sont donc pas des hommes glorifiés, et l'homme surpassera les anges dans l'administration des bienfaits de Dieu envers l'humanité charnelle. Une vue d'ensemble du plan des âges, résumée par l'image des « Trois Mondes », est proposée comme clé d'interprétation de l'ensemble de la Parole de Dieu.[252]

L'article « Le petit moment de Dieu » (God's "Little While"[253]) prolonge la méditation eschatologique sur la temporalité divine. Le propos central repose sur le contraste entre la brièveté de la vie humaine et l'éternité de Dieu : parce que les hommes vivent peu, ils mesurent le temps à l'aune de leur expérience propre, et l'attente de dix-huit siècles depuis le premier avènement du Christ leur paraît tout sauf « un petit moment ».[254] Du point de vue de Dieu, en revanche, pour qui « mille ans sont comme hier » (Psaumes 90:4), dix-huit siècles ne représentent qu'un court laps de temps.

L'argument se déploie à travers une série de promesses divines dont l'accomplissement s'est fait attendre. La promesse faite à Ève — que sa postérité écraserait la tête du serpent (Genèse 3:15) — est citée comme premier exemple : Ève est morte sans voir son accomplissement, des siècles ont passé, Moïse et Israël ont lu la promesse sans en voir la réalisation, et même après la mort et la résurrection du Christ, Satan n'est pas encore anéanti. La promesse de Romains 16:20 — « Le Dieu de la paix écrasera Satan sous vos pieds, bientôt » — est présentée comme la même promesse édenique, en attente d'accomplissement final.[255]

La raison pour laquelle cet écrasement est promis « sous vos pieds » aux chrétiens de Rome est expliquée par la doctrine du Corps du Christ : Jésus en est la tête, et les croyants en sont les membres (Éphésiens 1:17-22 ; Colossiens 1:18). Comme Satan a pu blesser la tête en faisant souffrir Jésus, il doit également blesser les membres — mais leurs blessures au talon ne sont pas mortelles, et ils auront leur part dans l'écrasement final de la tête du serpent. Cette souffrance partagée est présentée comme la condition nécessaire à la glorification commune, selon 1 Pierre 4:13.[256]

La promesse à Abraham constitue le second exemple développé sous le sous-titre La promesse à Abraham. Abraham et Sara, devenus vieux sans enfant, ont tenté d'anticiper l'accomplissement divin en recourant à Agar — attitude présentée comme la tentation humaine de forcer le sens de la prophétie pour « aider Dieu à tenir sa parole ». Dieu a pourtant attendu que les deux époux soient si âgés que leur rire devant l'annonce d'Isaac (Genèse 18:12-13) manifeste l'impossibilité humaine de l'événement. La réponse divine — « Y a-t-il quelque chose de trop difficile pour l'Éternel ? » (Genèse 18:14) — est érigée en principe d'herméneutique : il convient d'attendre l'heure fixée par Dieu, non de contraindre la prophétie.[257]

Sur le plan doctrinal, la promesse abrahamique est interprétée à deux niveaux : la postérité charnelle et la postérité spirituelle. S'appuyant sur Galates 3:16 et Galates 3:29, il est enseigné que la « semence » promise à Abraham est au singulier et désigne Christ, et que seuls ceux qui sont « en Christ » — membres de son corps — sont héritiers selon la promesse. L'accomplissement complet — « en toi seront bénies toutes les nations » (Galates 3:8) — ne peut donc advenir qu'une fois que la « semence » sera entièrement constituée, c'est-à-dire quand tous les membres du Corps du Christ auront été unis à leur Chef.[258]

Un troisième registre de promesses est abordé sous le sous-titre Promesses à la postérité naturelle : Israël selon la chair n'a jamais possédé Canaan comme « possession éternelle ». Les prophéties de Zacharie 1:17, Zacharie 8:3-6 et Joël 3:1-17 sont convoquées pour établir que Jérusalem sera « ville de vérité », que ses rues se rempliront d'enfants jouant, et que les captifs de Juda seront ramenés. Ces promesses nationales sont distinguées des promesses spirituelles réservées à l'Église, mais présentées comme également certaines.[259]

Le développement s'appuie ensuite sur Actes 15:16, où Jacques cite le prophète Amos : après que Dieu aura tiré des nations « un peuple pour son nom » — c'est-à-dire l'Église, corps du Christ, la semence —, il rebâtira la tente ruinée de David. Le « peuple pour son nom » est interprété comme la tâche propre de l'âge évangélique, et la restauration d'Israël comme la phase suivante, conditionnée à l'achèvement de cette tâche.[260]

La réconciliation d'Israël est enfin fondée sur Romains 11 : l'aveuglement d'Israël n'est que partiel et temporaire — il durera « jusqu'à ce que la plénitude des nations soit entrée », moment auquel la cécité sera levée et « tout Israël sera sauvé » — non pas au sens d'un salut individuel éternel, mais d'une restauration nationale à la puissance et à la gloire.[261]

L'argument paulinien se conclut par l'affirmation que le « Libérateur sortira de Sion » (Romains 11:26) — la semence, la tête et le corps — pour détourner l'impiété de Jacob, c'est-à-dire d'Israël selon la chair. La certitude de cet accomplissement repose sur la formule « les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance »: la promesse faite à la semence charnelle ne saurait être annulée par l'octroi de la « haute vocation » à l'Église, mais s'en trouve au contraire renforcée.[262]

Le mécanisme de la réconciliation d'Israël est exposé selon le raisonnement de Romains 11:30-32 : c'est précisément parce qu'Israël a été rendu aveugle que les nations ont pu recevoir la miséricorde divine ; et c'est par la miséricorde que l'Église exercera envers Israël, une fois glorifiée et régnant avec Christ, que ce dernier obtiendra à son tour cette miséricorde. Paul est présenté comme contemplant ce plan dans son ensemble et s'écriant : « Ô profondeur des richesses, et de la sagesse, et de la science de Dieu ! » (Romains 11:33).[263]

La royale sacrificature

Signé W. I. M., cet article développe la doctrine de la « royale sacrificature » en s'appuyant sur quatre textes fondateurs : 1 Pierre 2:9, Apocalypse 1:5-6, Apocalypse 5:10 et Apocalypse 20:6. Ces passages sont présentés comme établissant clairement que l'Église est appelée à officier comme sacerdoce divin dans l'âge à venir.[264]

La fonction sacerdotale implique l'intercession et l'instruction dans la justice. Il s'ensuit que l'œuvre d'évangélisation ne cessera pas à la première résurrection, mais se poursuivra « tout au long de l'"âge des âges" ». L'existence même des titres de « roi » et de « sacrificateur » implique logiquement l'existence de sujets à gouverner et d'élèves à instruire ; sans cela, ces titres seraient vides de sens.[265]

La vision d'un « règne de terreur » bref dans lequel les saints piétineraient leurs ennemis est expressément rejetée. Le règne des saints sera un règne de salut, non de destruction. Même si ce règne s'exerce avec un « sceptre de fer », son but ultime est d'humilier les nations pour les rendre aptes à recevoir la vérité, selon Ésaïe 26:9 : « quand tes jugements sont dans la terre, les habitants du monde apprennent la justice ».[266]

La formation nécessaire à l'exercice de cette vocation sacerdotale est présentée comme le sens même des épreuves de la vie présente. Jésus lui-même, selon Hébreux 5:5-9, a appris l'obéissance par la souffrance et est devenu, une fois rendu parfait, l'auteur du salut éternel. De même, selon Hébreux 2:10 et Hébreux 4:15-16, il lui a convenu d'être rendu semblable à ses frères en toutes choses afin de pouvoir compatir à leurs faiblesses et les secourir dans la tentation.[267]

C'est pourquoi l'Église est appelée à « compléter ce qui manque aux afflictions de Christ » (Colossiens 1:24) : tout le corps doit être formé, à l'instar de la tête, à une sympathie et une obéissance parfaites par la souffrance. Dans l'âge à venir, les croyants constitueront une royale sacrificature selon l'ordre de Melchisédec, pleinement préparés à compatir avec les nations, à les conduire dans les voies de la justice et à les encourager dans la vie, selon la promesse faite à Abraham rappelée en Galates 3:14.[268]

L'article s'achève par une exhortation fraternelle : les croyants sont invités à ne pas fuir la croix ni repousser la coupe amère, car c'est une main aimante qui la présente. Chaque épreuve est présentée comme une étape vers l'objectif final. La conclusion s'appuie sur la formule de 2 Timothée 2:11-12 — « si nous sommes morts avec lui, nous vivrons aussi avec lui ; si nous souffrons, nous régnerons avec lui » — et par un cantique final exprimant la disposition à porter la croix en vue de la couronne.[269]

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Illustrations du numéro

Références

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