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La Tour de Garde de Août 1884

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde de Août 1884
Revue La Tour de Garde
Date 1884
Auteur(s) Maria Russell, Henry Dunn
Année 1884
Langue Anglais
Pays États-Unis

Ce numéro porte surtout sur la manière dont un chrétien consacré apprend la vérité biblique, puis la transmet. Plusieurs textes reviennent sur la même question : comment comprendre la Bible, et à quel moment on est prêt à l'enseigner aux autres. Les réponses vont toutes dans le même sens. Il faut une étude longue et soigneuse, une foi solidement fixée, et une prédication raisonnée et paisible, sans pression sur ceux qui ne veulent pas entendre.

À côté de ces conseils, le numéro défend deux doctrines contre des interprétations rivales. La première est la mort du Christ pour les péchés des hommes, que certains milieux présentent alors comme un simple exemple. La seconde est la seconde mort, définie comme une destruction définitive et non comme une étape vers le perfectionnement. Une explication de la parabole des brebis et des boucs place le jugement du monde pendant le règne de mille ans, après l'élévation du « petit troupeau ».

Le numéro contient aussi des poèmes, des réponses à des lecteurs et des extraits de presse. Ces extraits rapportent les discours de socialistes américains et les mesures de sécurité prises à Londres contre les attentats irlandais. Ils sont lus comme les premiers signes d'une grande détresse annoncée avant l'établissement du Royaume.

Analyse

Croyances

La rançon, le sacrifice des saints et la seconde mort

En août 1884, la rançon est posée comme une limite que la discussion ne franchit pas. Certains disent que le Christ est mort « seulement comme exemple ». À leur égard, le lecteur doit répondre « Halte ! » et refuser d'examiner leur théorie tant qu'ils n'ont pas réfuté, un par un, les versets qui fondent la rançon.[1] Toute la charge de la preuve revient donc aux adversaires : « si vous pouvez les réfuter, apportez cette preuve, mais aucune autre jusque-là ».[1]

Cette fermeté s'explique par l'histoire du groupe. En 1878, Barbour écrit dans son journal que la mort du Christ ne règle pas plus la peine des péchés que la souffrance d'une mouche transpercée par une épingle. Pour Russell, au contraire, la rançon est la pierre angulaire de l'espérance humaine, et il quitte le journal de Barbour pour la défendre.[2] Russell conçoit la rançon comme un « prix correspondant » : une vie humaine parfaite donnée à la place de celle d'Adam. Schulz et de Vienne montrent que cette idée diffère de la doctrine d'Anselme, pour qui un Dieu-homme paie un prix plus grand que la valeur de toute l'humanité.[3] La revue défend souvent cette doctrine dans ses premières années. En septembre 1882, elle répond à ceux qui pensent que chaque homme paie son propre péché en mourant.[4] En mai 1883, elle défend la substitution contre une autre revue qui la rejette.[5] En 1880, Russell dit qu'il emploie rarement le mot « substitut », absent de la Bible anglaise.[6] En février 1884, la revue fait l'inverse : elle présente Jésus comme le substitut ou le représentant de tous dans la mort.[7]

La rançon sert aussi de base à une doctrine plus audacieuse : l'Église prend part au sacrifice du Christ. Romains 1 à 6 est lu chapitre par chapitre. La conclusion est que le « corps de Christ » partage avec Jésus le sacrifice pour les péchés du monde, comme Paul « complète ce qui manque aux souffrances du Christ » (Colossiens 1:24).[8] La revue pose cette question depuis ses débuts. En août 1879, un interlocuteur demande déjà si l'Église ne fait pas elle aussi partie du sacrifice.[9] En novembre 1880, le bouc du Seigneur du chapitre 16 du Lévitique est présenté comme le type du sacrifice des corps des saints.[10] Selon Penton, Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») enseigne en 1881 que l'Église participera à l'expiation des péchés. Un article de juillet 1882 donne à cet enseignement le nom de « mystère ».[11] En août 1884, une objection est formulée : la mort de Jésus ne suffit-elle pas à elle seule ? La réponse garde le mérite de Jésus comme seul mérite qui efface le péché. L'Église ne fait que le transmettre au monde.[8]

Cette participation reçoit un nom inattendu : la « seconde mort ». La mort des saints en Adam est comptéecomme réglée à la crucifixion de Jésus. Leur consécration est donc une deuxième mort, acceptée volontairement.[12] Apocalypse 2:11 promet que les vainqueurs ne seront pas blessés par la seconde mort. Cette promesse devient l'assurance que leur sacrifice n'aura pas de suite, puisque Dieu relèvera les membres du corps à la nature divine.[12] Les mêmes pages rejettent une idée très répandue, selon laquelle la seconde mort serait la conversion, une « mort au péché ».[8] Les deux lectures rattachent la seconde mort à la vie chrétienne. Dans l'idée rejetée, il s'agit d'un changement moral. Dans celle d'août 1884, il s'agit d'une mort réelle, acceptée en sacrifice pour les autres.[12] Le terme « seconde mort » désigne ainsi deux choses : le sacrifice volontaire des saints, et la destruction définitive des pécheurs volontaires.[12]

La nature de la mort elle-même est en jeu. Un cantique populaire présente la mort comme l'ange envoyé par Dieu pour porter les hommes au ciel. Cette idée est rejetée, car elle fait oublier que la mort est la peine du péché et rend la rançon inutile.[8] En décembre 1883, la revue annonçait déjà que ses adversaires devraient choisir entre la rançon et le tourment éternel.[13] Ce refus de l'enfer est ancien chez Russell. Penton montre que, dès l'adolescence, il ne peut admettre qu'un Dieu d'amour punisse les pécheurs par des tourments sans fin.[14] Storrs lui fournit les arguments. Après avoir lu en 1837 un tract de Henry Grew, Storrs devient le principal défenseur américain de l'idée que l'âme n'est pas immortelle et que les morts sont inconscients jusqu'à la résurrection.[15] En août 1882, la revue définit la première mort comme la fin de l'être, appelée « sommeil » parce que Dieu prévoit de réveiller les morts.[16] En août 1884, la seconde mort est une destruction sans torture. Elle est éternelle parce que le Christ ne meurt qu'une fois et qu'aucune nouvelle rançon ne sera payée.[12] La même idée figurait déjà en novembre 1883.[17] Le « châtiment éternel » de Matthieu 25:46 devient un « retranchement », selon la traduction de Benjamin Wilson, l'Emphatic Diaglott.[18] La revue employait déjà ce mot en mars 1881.[19] L'helléniste Julius R. Mantey conteste ce sens : selon lui, aucun dictionnaire ne permet de traduire le mot grec kolasis par « retranchement ».[20]

Les âges, les moissons et le jugement du Millénium

Le commentaire de Matthieu 25:31-46 s'ouvre sur un découpage de l'histoire en dispensations. Le monde avant le Déluge, l'âge juif et l'âge de l'Évangile se terminent chacun par une séparation : Noé et le Déluge, puis le blé et la paille, puis le blé et l'ivraie.[21] Crompton montre que Russell partage ce découpage avec les successeurs du prédicateur anglais John Darby. Il s'en éloigne pourtant sur un point : chez lui, les âges se chevauchent, si bien que la fin de l'âge de l'Évangile et le début du Millénium se recouvrent.[22] En septembre 1881, la revue fixait à quarante ans la moisson de l'âge juif, de l'an 30 à l'an 70.[23] En février 1881, elle datait de 1874 le début de la moisson de l'âge de l'Évangile.[24] Selon Wills, cette correspondance entre les deux âges vient de Barbour. Barbour calculait que chacun de ces âges de faveur durait 1 842 ans, ce qui menait à 1874.[25] En août 1884, la série reçoit un troisième terme : les brebis et les boucs forment la moisson de l'âge du Millénium.[21]

Le royaume qui ouvre ce Millénium est décrit par deux images bibliques réunies. La Nouvelle Jérusalem d'Apocalypse 21 est un gouvernement qui descend pendant le temps de détresse. Elle est aussi la pierre de Daniel 2:34-35, qui brise les royaumes et remplit la terre.[21] En 1877, Object and Manner of Our Lord's Return faisait déjà de la pierre l'Église, devenue une montagne invisible mais réelle.[26] En juin 1881, la Nouvelle Jérusalem représentait l'Église glorifiée, l'épouse.[27] En août 1884, la ville est un gouvernement, mais elle reste « parée comme une épouse ». Le royaume et l'Église se confondent donc.[21]

La parabole des brebis et des boucs est placée pendant ce Millénium. En 1844, l'adventiste J. V. Himes situait au contraire ce jugement au retour du Christ : selon lui, aucune nation ne recevait de seconde chance après cette venue.[28] En 1877, Three Worlds and the Harvest of This World (« Les trois mondes et la moisson de ce monde ») voit déjà dans les brebis et les boucs les bons et les méchants de l'âge du jugement.[29] Object and Manner of Our Lord's Return place la parabole à la même époque.[30] En 1880, Paton propose une autre lecture dans The Day Dawn (« L'aube du jour »). Pour lui, la parabole ne juge que les nations chrétiennes.[31] Les brebis y sont la « grande foule ».[32] En août 1884, toute l'humanité est jugée, y compris les morts ressuscités.[18] Les « frères » du Roi sont tous les hommes rendus parfaits, et la « prison » est la tombe.[18] Wills reproche à Russell de répartir les passages bibliques entre les âges selon des règles qu'il a fixées lui-même. Il en conclut que le plan des âges est en grande partie ajouté à la Bible plutôt que tiré d'elle.[33]

Ce jugement millénaire suppose que chacun choisit librement. Dans « Holà, vous tous qui avez soif ! », signé Mme C. T. R. (Maria Russell), Dieu n'impose jamais la vérité. Les incroyants d'aujourd'hui recevront après le temps de détresse un « émétique » qui les rendra capables de l'accepter.[34] Cette espérance pour tous vient de Storrs et de Henry Dunn, selon Schulz et de Vienne.[35] Dunn n'est pourtant pas universaliste : seuls ceux qui acceptent le rétablissement seront sauvés.[36] L'absence de contrainte a cependant une limite. Le royaume des saints est une théocratie qui gouverne le monde pendant sa restauration sans lui demander son accord. Seule la « grande république » finale, où tous sont rois, repose sur le libre accord de ses membres.[18]

L'actualité sociale et les épreuves des saints

Les discours socialistes de Chicago, les déclarations de T. V. Powderly et la peur des attentats irlandais à Londres sont présentés comme les « grondements » du temps de détresse de Luc 21:26.[37] Les extraits viennent de la presse ordinaire. La revue y ajoute surtout l'idée que la dynamite pourrait être « la pensée intime d'un million d'ouvriers ».[37] Le chiffre de 900 000 inscrits aux Chevaliers du travail vient du journal cité. En 1879, quand Powderly prend la tête de l'organisation, celle-ci compte moins de 10 000 membres.[38] Cette lecture sociale de la fin est ancienne dans le groupe. En 1877, Three Worlds annonce « quarante années de détresse », marquées par l'organisation du capital contre le travail.[39] La même année, Barbour annonce en public qu'un temps de détresse de quarante-trois ans a déjà commencé.[40] En juillet 1880, la revue étend ce temps de 1874 à 1914, en deux parties : d'abord sur l'Église de nom, ensuite sur le monde.[41] En décembre 1882, le capital et le travail américains se dressent l'un contre l'autre comme deux ennemis.[42] En juin 1884, la détresse des riches de Jacques 5:1-8 est appliquée aux événements du moment.[43] En août 1884, la tempête doit préparer les hommes à un ordre meilleur, où ils reconnaîtront le Fils de l'homme.[37]

Les saints vivent la même fin d'âge sous la forme d'épreuves personnelles. Le Prince de ce monde les attaque par l'opposition, la moquerie, la flatterie et les richesses, et ils doivent revêtir « toutes les armes de Dieu » (Éphésiens 6:13).[44] En septembre 1881, le « mauvais jour » d'Éphésiens 6 désignait le jour de la présence du Seigneur.[45] Dès octobre 1879, ce jour demandait plus de défense que d'attaque.[46] Le poème « Le secret de sa présence » emploie le mot « présence » au sens de la proximité de Jésus, qui protège l'âme tentée par Satan. Il ne parle pas de la présence invisible du Christ depuis 1874.[47]

Comprendre la Bible : l'Esprit, l'étude et la certitude

Deux exposés signés H. Dunn soutiennent que l'Esprit saint agit sur le cœur et non directement sur l'intelligence. Il éclaire en retirant les obstacles moraux, comme l'orgueil et les préjugés, et non en ajoutant des idées.[34] Henry Dunn (1801-1878), éducateur anglais, s'est consacré à la fin de sa vie à des écrits religieux.[48] Blandre signale que Russell connaissait deux de ses livres : The Destiny of the Human Race (« La destinée du genre humain ») et The Study of the Bible (« L'étude de la Bible »).[49] Les adversaires cités sont précis. Rowland Williams est un des auteurs du recueil anglais Essays and Reviews, paru en 1860. Il y écrit qu'un théologien qui voit l'action divine comme continue et présente partout réduit l'écart entre les époques de la révélation.[50] Le reproche fait à Rome vise surtout le quiétisme, c'est-à-dire l'idée que l'âme doit rester passive devant Dieu.[51] Ce courant vient surtout du mystique espagnol Miguel de Molinos, dont 68 propositions sont condamnées par le pape Innocent XI en 1687.[52] L'Église catholique a donc elle-même condamné une doctrine que le numéro présente comme la sienne.

La revue a déjà pris position sur ce point. En janvier 1881, elle déconseille de prier pour recevoir un « baptême de l'Esprit », comme le faisaient alors l'évangéliste Moody et ses amis.[53] En août 1882, elle écrit que l'Esprit conduit le corps du Christ vers « toute la vérité due ».[54] En février 1882, elle propose une méthode d'étude en groupe : on choisit un sujet, on demande l'aide de l'Esprit, puis on compare les versets entre eux.[55] En 1880, The Day Dawn cite déjà Proverbes 2:4, chercher la sagesse « comme l'argent ».[56] Dunn emploie le même verset en août 1884.[51]

Cette étude raisonnée doit aboutir à des certitudes. « La fausse humilité » condamne ceux qui refusent d'avoir une opinion, et demande de « planter des piquets » dans la Parole.[57] L'enseignant est comparé à un avocat devant un jury : il expose la loi, et chaque lecteur juge par lui-même.[57] Ce principe vient de Storrs. Pour lui, lire la Bible selon son sens simple évite de dépendre entièrement des autres pour savoir ce qu'elle enseigne.[58] En juillet 1882, la revue demandait déjà d'éprouver les doctrines par la Parole de Dieu, et non d'après ce qu'elles prétendent être.[59] La règle qui en découle est que la lumière s'ajoute sans jamais être « échangée ».[1] Elle a une conséquence. L'examen de toute doctrine est un devoir (1 Jean 4:1), mais les versets sur la rançon, déjà éprouvés une fois, n'ont pas à être examinés de nouveau.[1]

Prêcher dignement et se séparer des chrétiens de nom

Ésaïe 61:1 est appliqué à tous les oints : chacun d'eux est appelé à prêcher.[44] La revue tient cette position depuis l'article « Oint pour prêcher » d'août 1881.[60] En novembre 1881, elle en tire que l'imposition des mains par des successeurs des apôtres est inutile.[61] En mai 1882, elle précise que tous ne prêchent pas en public, mais chacun selon ses capacités.[62] En août 1884, un délai sépare l'appel de l'envoi. Le pouvoir de bien présenter la vérité ne vient plus d'un miracle, comme aux débuts de l'Église : il récompense l'étude.[44] Cette idée rejoint celle de Dunn, pour qui l'Esprit n'agit plus que sur le cœur depuis les miracles de la fondation de l'Église.[34] Dès février 1882, des Étudiants de la Bible se préparaient à prêcher en mettant en ordre les enseignements bibliques.[63]

Cette prédication doit être digne. L'exhortation de Paul, l'article de Mme C. T. R. et l'extrait sur la grandeur et la taille rejettent les cris, les paroles extravagantes et la recherche des grandes foules.[1] Ces critiques visent le réveil religieux américain. Le prédicateur Charles Finney y installait un « banc des anxieux » devant l'assemblée pour obtenir des conversions. John Williamson Nevin, professeur au séminaire réformé de Mercersburg, qualifiait ces méthodes de « charlatanisme ».[64] Les prédécesseurs adventistes du groupe avaient eux-mêmes réuni de grandes foules. Blandre compte un demi-million de participants aux camps de réveil millérites, où l'on dénombrait les conversions à la fin de chaque réunion.[65] Après l'échec de 1844, Storrs estime avoir été emporté par l'émotion du mouvement millérite.[66] Au début des années 1880, les Étudiants de la Bible distribuent pourtant leurs tracts dans les principaux camps de réveil.[67]

La communion avec les autres chrétiens dépend désormais de la doctrine. « La communion chrétienne » est signée R. W., c'est-à-dire R. Wakefield selon Schulz et de Vienne.[68] Les chrétiens consacrés qui accomplissent de bonnes œuvres mais refusent d'entendre les vérités exposées y sont dits « mentir » (1 Jean 1:6).[47] En novembre 1879, la revue reconnaissait encore une vraie Église, faite de ceux qui aiment Jésus, qu'ils soient dans les Églises ou en dehors.[69] Penton note que, dans ses premières années, le mouvement voit d'autres chrétiens, surtout protestants, comme membres de l'Église du Christ, capables d'être sauvés.[70] En janvier 1881, l'Église de nom, appelée Babylone, est « vomie » après 1878.[71] Le sociologue E. T. Clark, cité par Schulz et de Vienne, relève un trait commun aux groupes de sainteté de cette époque, qui influencent Russell. Ces groupes exagèrent leur propre importance aux yeux de Dieu et méprisent les autres Églises, surtout les grandes et les riches.[72] En août 1884, un correspondant anglais juge les étudiants sérieux de la Bible plus faciles à convaincre que les chrétiens de nom, qui croient ce que d'autres croient.[44]


Organisation et histoire

Une prédication confiée à chaque oint et préparée par l'étude

L'ordre de prêcher de 2 Timothée 4:2 s'adresse à tous les oints, sans exception. Aucune ordination, aucune imposition des mains et aucun titre ne sont requis.[73] La revue défendait déjà cette position depuis plusieurs années. En mai 1882, elle écrivait que chaque membre du corps du Christ est oint pour prêcher, « pas tous en public, mais chacun selon ses capacités ».[74] En novembre 1881, elle disait que les évangélistes et les enseignants de l'Église n'ont pas besoin de l'imposition des mains transmise par la prétendue succession apostolique.[75] En janvier 1880, elle accusait les Églises protestantes de dresser une barrière entre le clergé et les fidèles, pour empêcher chacun de réfléchir et d'étudier par lui-même.[76]

Sans clergé, il faut une autre règle pour savoir qui est prêt à parler. La réponse d'août 1884 est l'étude. Les premiers disciples avaient reçu une puissance miraculeuse. Désormais, l'aptitude à présenter la vérité s'acquiert par l'étude assidue de la Bible.[77] Russell avait déjà répondu dans ce sens en novembre 1880 à un lecteur qui demandait si une Église sans dons de l'Esprit pouvait être l'Église du Christ. Selon Schulz et de Vienne, il expliquait que l'apostolat avait pris fin, que les langues et les prophéties avaient cessé, mais que les enseignants, les évangélistes et les pasteurs restaient dans l'Église.[78] En août 1884, la revue dit qui peut tenir ces rôles. C'est celui qui a étudié assez longtemps pour exposer clairement le plan de Dieu.[79] Elle met en garde ceux qui prêchent sans préparation. Ils ajoutent à la confusion et jettent le discrédit sur la cause du Christ.[80] La qualité de la prédication est donc contrôlée sans que personne soit nommé pour la contrôler.

Le rôle de chacun dépend de ses talents. Aquilas et Priscille ne parlaient pas en public. Ils ont reçu Apollos chez eux pour l'instruire. Chacun, une fois prêt, sera envoyé « au moins à une personne ».[81] Un an plus tôt, en mai 1883, la revue appelait déjà « chaque enfant de Dieu » un témoin.[82]

Les signatures du numéro montrent qui écrit dans la revue à cette date. Les initiales R. W., au bas de la réflexion sur la communion entre croyants, sont celles de R. Wakefield. Schulz et de Vienne lui attribuent ce texte d'août 1884.[83] Wakefield avait déjà conseillé aux petits groupes, en 1882, d'apporter chacun sa Bible, une concordance et l'Emphatic Diaglott, et de comparer les textes entre eux.[84] Les initiales Mme C. T. R. sont celles de Maria Russell. Elle signe ici le texte sur les bonnes manières de porter le message.[85] Elle signait déjà des articles en octobre 1883.[86] Dès 1882, on lui confiait la réponse au courrier des lecteurs.[87] Le sociologue Joseph Zygmunt la juge assez solide en doctrine pour avoir servi de porte-parole et de rédactrice sur les questions de doctrine et de morale.[88]

Le troisième signataire, H. Dunn, est l'éducateur anglais Henry Dunn, mort en 1878.[89] Ses deux textes, à la page 650 et à la page 654, sont donc repris d'écrits antérieurs.[90] Selon Schulz et de Vienne, Russell devait à Dunn et à George Storrs sa doctrine de la restitution.[91] Blandre signale que Russell connaissait aussi un autre livre de Dunn, The Study of the Bible (« L'étude de la Bible »). Ce titre correspond au sujet des deux textes repris en août 1884.[92]

Convaincre sans bruit, par la conversation et la lecture

Le numéro rejette les cris dans la rue, les paroles et les actes « extravagants » et l'insistance hors de propos. Il les juge indignes des « ambassadeurs » du Christ.[93] Il cite Ésaïe 42:2 : le Seigneur ne criait pas dans les rues.[94] Le numéro ne nomme personne. À la même époque, pourtant, la prédication de rue est très visible aux États-Unis. L'Armée du salut débarque à New York le 10 mars 1880 et tient une réunion en plein air dès son arrivée.[95] Dans les années 1880, ses officiers défilent au son de la grosse caisse jusqu'au centre des villes. Le maire de New York interdit même aux jeunes femmes de l'Armée de défiler.[96] Les réunions de réveil du prédicateur Charles Finney invitaient les pécheurs à venir s'asseoir sur le « banc des anxieux », devant toute l'assemblée. Le théologien John Williamson Nevin traitait cette méthode de « charlatanisme ». Selon lui, elle remplace une vie religieuse durable par une excitation passagère.[97]

La même méfiance vise les grandes assemblées. Un court extrait reproduit en fin de page 652 reproche aux Églises de vouloir des rassemblements toujours plus grands et d'en publier les chiffres.[98] Les ancêtres adventistes du mouvement avaient eux-mêmes pratiqué ces méthodes. Blandre décrit les grands rassemblements en plein air des disciples de William Miller. À la fin de chacun, on comptait les conversions. Un demi-million de personnes y avaient participé.[99] Les Étudiants de la Bible ne boudaient pas ces rassemblements, mais ils y cherchaient autre chose. En 1881, le colporteur J. B. Adamson raconte avoir suivi presque tous les grands rassemblements religieux de l'année. Il y distribuait des livres sans pouvoir choisir ses lecteurs. Ensuite, il réservait son temps à ceux qui semblaient « avoir des oreilles pour entendre ».[100] En août 1884, la revue donne la même consigne. Le travail se trouve là où il y a « une âme assoiffée, une oreille attentive ».[101]

Le numéro propose à la place la conversation privée et la lecture. En mai 1883, la revue jugeait la conversation privée, appuyée par des articles marqués à lire et à étudier, comme l'une des façons de prêcher les plus efficaces.[102] Le lecteur anglais dont la lettre est publiée en août 1884 agit exactement ainsi. Il n'est pas orateur. Il parle en privé avec des chrétiens qui réfléchissent.[103] Son témoignage s'ajoute aux lettres venues des États-Unis et d'outre-mer, présentées comme la preuve que le Seigneur a partout un peuple consacré.[104] Le lectorat britannique existait depuis la grande diffusion de Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »). John Sunderlin et J. Bender avaient été envoyés à Londres et en Écosse pour en distribuer 300 000 exemplaires.[105] En décembre 1881, un lecteur de Nottingham écrit qu'un des milliers d'exemplaires distribués dans sa ville lui est tombé entre les mains.[106] En avril 1882, la revue parle de milliers de lettres venues des États-Unis et de Grande-Bretagne.[107] En juin 1883, un Suédois de l'Iowa explique qu'il prêche ces idées en évangéliste laïc parmi ses compatriotes.[108] Schulz et de Vienne constatent que l'essentiel de cette diffusion se fait sans organisation. Russell le rappelle souvent : chaque enfant de Dieu doit saisir toutes les occasions de parler.[109]

À l'écart des théologiens libéraux et des agitateurs sociaux

Les textes repris de Dunn visent des auteurs nommés. Le premier est le pasteur américain Horace Bushnell, auteur de Nature and the Supernatural (« La nature et le surnaturel », 1858).[110] Le second est le théologien gallois Rowland Williams.[111] En 1860, Williams avait nié, dans le recueil Essays and Reviews, que les prophéties de l'Ancien Testament annoncent l'avenir.[112] Sa thèse touchait directement des lecteurs qui fondaient leur attente sur ces prophéties. Le numéro refuse que « l'inspiration du premier siècle » s'incline devant celle du dix-neuvième.[113] Il cite aussi l'archevêque Richard Whately. Schulz et de Vienne rappellent que Whately s'était moqué des critiques rationalistes en démontrant, avec leurs propres méthodes, que Napoléon n'avait jamais existé.[114] Le numéro rejette aussi les quiétistes, qui attendent la vérité en mettant leur raison de côté.[115] Le quiétisme vient du mystique espagnol Miguel de Molinos. Le pape Innocent XI avait condamné ses idées en 1687.[116]

Ces reprises prolongent un combat que la revue menait déjà. En juillet 1884, elle jugeait plus dangereuse que celle de l'athée Ingersoll l'incrédulité qui retire de la Bible ses passages jugés « inutiles ».[117] En janvier 1883, elle reprochait au Day Star d'admettre qu'on puisse contester un texte même écrit par un apôtre.[118] En janvier 1881, elle déconseillait de prier, comme le prédicateur Dwight Moody et ses amis, pour un baptême de l'Esprit.[119] Penton montre qu'à cette époque Russell demande à ses lecteurs de laisser de côté les credo, les théologiens modernes et les Pères de l'Église pour aller directement à la Bible.[120] Le mouvement se tient ainsi à distance de deux camps. Il refuse les universitaires qui réduisent l'autorité de la Bible. Il refuse aussi les pieux qui attendent une lumière directe de l'Esprit.[121]

La revue se tient aussi à distance des conflits sociaux de 1884. Sous le titre « Grondements de la tempête qui vient », elle reproduit des articles de presse sur l'agitation ouvrière. Elle les présente comme des signes de l'inquiétude générale et ne prend parti pour aucun camp.[122] Le journal cité attribue aux Chevaliers du Travail 900 000 inscrits. Il cite leur chef, Terence V. Powderly, qui évoque la dynamite.[123] Quand Powderly avait pris leur tête en 1879, les Chevaliers comptaient moins de 10 000 membres.[124] Le chiffre repris par la revue montre donc la croissance rapide que la presse prêtait à l'organisation. La revue ajoute que ces propos sont peut-être la pensée intime d'un million d'ouvriers.[125]

Les autres extraits renvoient à des faits réels de l'époque. Le meeting de Chicago oppose des orateurs qui veulent une révolution immédiate à d'autres qui préfèrent l'éducation politique des ouvriers.[126] L'année précédente, les radicaux de Chicago avaient rejoint le congrès de l'International Working People's Association à Pittsburgh. Selon l'historien Alan Dawley, cette organisation restait alors peu connue en dehors des quartiers de langue allemande.[127] La dépêche de Londres du 22 juin décrit une police sur le qui-vive face aux militants irlandais.[128] Depuis 1881, des organisations irlandaises menaient en Grande-Bretagne une campagne d'attentats à la dynamite. En mai 1884, une bombe avait explosé à Scotland Yard et détruit une partie des dossiers du service de police créé l'année précédente pour enquêter sur ces attentats.[129]

La revue suit ces troubles sans rejoindre les ouvriers en lutte. Dès septembre 1879, elle annonçait un soulèvement populaire, mais refusait de reconnaître le communisme comme juste et demandait aux croyants d'obéir aux autorités en place.[130] En novembre 1882, elle notait que le nihilisme, le communisme et le socialisme étaient devenus des mots courants.[131] En août 1884, la même attitude se retrouve. Seule la sagesse divine peut régler les affaires humaines, et les hommes seront ensuite prêts pour un ordre meilleur.[132]


Contenu

Vue de la Tour

Des lettres venues de divers pays, d'outre-mer comme des États-Unis, attestent que le Seigneur a un peuple consacré, qui s'efforce de vivre sa consécration au quotidien, malgré l'iniquité qui abonde et l'amour de beaucoup qui se refroidit.[133] Cette constatation est présentée comme un réconfort pour les personnes isolées dans leur voisinage. Toutes connaissent la même expérience : tribulation dans le monde, paix en Christ.[134]

La moisson est grande et les ouvriers se multiplient. Les saints prennent conscience de leur appel à faire connaître la bonne nouvelle, et leurs talents, nombreux ou rares, ne doivent pas rester enveloppés dans un linge. Il existe autant de manières de prêcher l'Évangile que de talents parmi les saints.[135]

La joie s'accompagne cependant de crainte : le Prince de ce monde est décrit comme cherchant sans relâche à vaincre les saints, par l'opposition, la moquerie, le rejet, la flatterie, les faux raisonnements contre la vérité, les soucis de ce monde, les richesses et diverses séductions.[136] Les lecteurs sont donc invités à revêtir « toutes les armes de Dieu » (Éphésiens 6:13), à prier constamment les uns pour les autres et à endurer les épreuves en bons soldats de Jésus-Christ.[137]

Une lettre intéressante

Un lecteur d'Angleterre écrit qu'il étudie assidûment les Écritures. Il avait beaucoup de réticence à abandonner ses anciennes croyances, mais il s'y trouve contraint : chaque jour de lecture le convainc que la vérité est du côté de la Tour de Garde. Il s'étonne de la lumière qui fait ressortir de vieux diamants sous les débris accumulés par des siècles.[138]

Le correspondant n'est pas orateur et agit discrètement, en parlant en privé avec des chrétiens sincères qui réfléchissent. Il juge les vrais étudiants de la Bible plus faciles à convaincre que les chrétiens de nom, qui ne savent pas argumenter à partir de la Parole et croient ceci ou cela parce que d'autres le croient. Il se dit persuadé que les dogmes moisis tomberont bientôt et que la vérité l'emportera.[139]

L'exhortation de Paul

L'exhortation de Paul à Timothée (2 Timothée 4:1-5) sert de point de départ. L'ordre de prêcher est présenté comme s'adressant à tous les oints, c'est-à-dire au corps du Christ, qui ont reçu l'onction précisément dans ce but. Ce qui vaut pour la Tête vaut pour tout le corps, selon Ésaïe 61:1.[140] Il importe toutefois de bien considérer ce que l'on prêche, à quel moment, de quelle manière, à quel endroit et à qui.

Aller prêcher sans avoir été envoyé est jugé une erreur courante : on ne prêche alors pas vraiment la bonne nouvelle. Certains retiennent de Paul les mots « reprends, censure, exhorte » et en font l'essentiel de leur prédication, en oubliant « avec toute patience et doctrine ». Le reproche peut parfois être nécessaire, mais il doit toujours s'appuyer sur la doctrine, c'est-à-dire sur un raisonnement biblique solide, et être adressé avec patience fraternelle, sans arrogance, car chacun est exposé aux mêmes tentations. L'exhortation, de même, ne doit pas se réduire à des cajoleries sans fondement : sans raisonnement solide ni appui sur la Parole inspirée, elle est faible et sans effet durable. Cette manière de prêcher est dite la plus courante à l'époque, mais le Seigneur ne l'a jamais pratiquée : il ne criait pas dans les rues (Ésaïe 42:2). Sa prédication et celle de ses disciples étaient raisonnables, fondées sur la doctrine, avec la dignité et la douceur qui conviennent aux ambassadeurs de Jéhovah.[141]

Que sommes-nous appelés à prêcher ?

Paul répond : « Prêche la parole », que Ésaïe et Jésus appellent la « bonne nouvelle ». Avant de prêcher, il faut donc connaître la Parole et avoir une idée claire de ce message. Bien qu'appelé à prêcher dès son onction, le chrétien ne doit pas se mettre au service avant d'avoir reçu une instruction suffisante. Son premier devoir est de devenir un étudiant sérieux, fidèle et assidu de la Parole de Dieu, afin que son discours serve ceux qui l'écoutent (Éphésiens 4:29 ; Colossiens 4:6).[142]

L'appel précède parfois l'envoi de longtemps. Jésus a été oint pour prêcher à son baptême, mais il n'a été envoyé qu'après la tentation dans le désert. Les premiers disciples, eux, ont dû attendre d'être revêtus de puissance. Pour les débuts de l'Évangile, cette puissance est venue soudainement et de façon miraculeuse, mais il n'en va plus ainsi pour l'Église : la puissance de présenter la vérité s'acquiert désormais comme la récompense d'une étude assidue de la Parole.[143]

Beaucoup n'aiment pas étudier, n'y sont pas habitués et ne veulent pas y consacrer le temps nécessaire, mais désirent quand même prêcher. Ils ajoutent à la confusion générale par une prédication incompréhensible et jettent l'opprobre sur eux-mêmes et sur la cause du Christ. Porter cet opprobre peut se faire pour le Christ, mais il ne le glorifie pas, car il résulte de l'imprudence de ceux qui ne tiennent pas compte de l'ordre de 2 Timothée 2:15.[144]

La vérité bien enseignée et bien présentée impose le respect, même à ses adversaires. Les hommes chargés d'arrêter Jésus sont revenus en disant : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme » (Jean 7:46). Festus a dit à Paul que son grand savoir le rendait fou, et Paul a répondu qu'il prononçait des paroles de vérité et de bon sens ; Agrippa a avoué qu'il s'en fallait de peu qu'il devienne chrétien (Actes 26:24-31).[145] L'éloquence de Paul est attribuée à sa connaissance approfondie de la vérité : il étudiait autant qu'il prêchait, et ses auditeurs ne pouvaient lui reprocher d'ignorer son sujet. Quand Jésus a enseigné, on s'est demandé d'où lui venait cette sagesse (Matthieu 13:54 ; Actes 4:13), et il en va ainsi, dans une certaine mesure, de tous ceux qui suivent ses traces.[146]

À la question du temps de préparation et de la manière de savoir qu'on est envoyé, la réponse est que celui que le Seigneur envoie le sait avec certitude : rempli de la connaissance de la vérité, il parle de l'abondance de son cœur, car la bonne nouvelle est trop bonne pour être gardée pour soi. Il n'aura pas encore toute la vérité que Dieu lui destine, mais il en aura au moins un aperçu clair et précis. La durée de la préparation dépend du temps disponible pour l'étude, de l'effort fourni, de la foi et de la simplicité avec lesquelles on reçoit l'enseignement. Certains seront prêts plus tôt que d'autres, mais tous ont besoin d'une préparation assez longue.[147]

Même en service actif, le prédicateur reste un étudiant : nul ne peut dire qu'il a sondé toutes les profondeurs de la Parole. Avoir en tête le plan de Dieu dans ses grandes lignes est bien, mais il faut en fixer les détails assez nettement pour le montrer à autrui, d'où la nécessité de réviser.[148]

Paul demande d'être pressant « en temps et hors de temps ». Cela ne signifie pas qu'il faille négliger les moments appropriés, ce qui serait contraire à la consigne d'être « prudents comme les serpents et simples comme les colombes ». Il s'agit de ne pas tenir compte de sa propre commodité et d'être toujours prêt à prêcher quand l'occasion se présente.[149] Interrompre sans discernement les projets d'autrui pour lui enseigner ce qu'il ne juge pas encore important risque de faire échouer le but visé et de provoquer des préjugés tenaces. Paul recommande aussi d'être sobre en toutes choses : traiter la vérité avec respect et humilité, vivre en exemple de son influence, ne pas se laisser emporter par l'excitation ni par l'orgueil, et supporter patiemment les mauvais traitements de ceux qui aiment les ténèbres plus que la lumière.[150]

Personne n'a lieu de se décourager de ne jamais être envoyé. Certains ne parleront jamais devant un public. Dieu emploie chacun selon ses talents humains : Paul et Pierre prêchaient publiquement, tandis qu'Aquilas et Priscille, incapables de s'adresser à la foule, ont reçu chez eux Apollos pour lui exposer plus exactement la voie de Dieu, et celui-ci, mieux préparé, est allé la proclamer en public (Actes 18:2, Actes 18:26). Chacun, une fois prêt, sera envoyé prêcher auprès d'au moins une personne.[151]

La communion chrétienne

Le texte de départ est 1 Jean 1:7. La communion véritable suppose l'amour, la sympathie, le partage du bien et du mal, des principes, des intérêts et un but communs. Elle peut unir des personnes de condition égale ou très différente ; dans ce second cas, le supérieur manifeste sa bienveillance par des faveurs, et l'inférieur sa gratitude par des actes. Rien n'est plus désirable ni plus utile aux saints sur le chemin étroit et difficile, mais cette communion doit reposer sur de justes principes, sinon elle tourne au désavantage de ceux qui la vivent.[152]

Paul met en garde contre le fait de s'atteler avec des incroyants sous un même joug (2 Corinthiens 6:14-15), et demande comment deux personnes pourraient marcher ensemble sans être d'accord. La communion doit donc reposer sur le sang de Jésus-Christ qui purifie de tout péché, et sur la lumière croissante dans laquelle les saints marchent ensemble.[153] Jean enseigne qu'on peut avoir communion avec le Père, avec le Fils et avec les autres saints qui marchent dans la lumière. Dieu est lumière, et il conduit tous ses enfants à la vérité en son temps, s'ils sont en communion réelle avec lui. Celui qui dit être en communion avec Dieu et marche dans les ténèbres ment (1 Jean 1:6).[154]

Un frère objecte que de nombreux bons chrétiens se disent entièrement consacrés à Dieu et accomplissent des œuvres admirables, tout en ignorant les vérités désormais exposées et en refusant de les entendre. La réponse est que ces personnes « mentent » et ne pratiquent pas la vérité : elles ne veulent pas la connaître parce qu'elles ne veulent pas la mettre en pratique. Dieu parle à ses enfants par sa Parole ; croire à la communion avec lui sans jamais lui prêter l'oreille en examinant la Parole, en se contentant de lui parler dans la prière, est une erreur. Quiconque est en harmonie avec Dieu adopte ses plans et ses desseins. Ceux qui refusent d'obéir à la vérité se trompent eux-mêmes en essayant de ne pas y croire et en lui substituant autre chose, et beaucoup gardent la forme des saines paroles en en niant le sens. Ceux qui marchent dans la lumière auront aussi communion avec les autres saints sur le même chemin étroit. L'article est signé R. W.[155]

Le secret de sa présence

Un poème, emprunté à une autre source, évoque le refuge que trouve l'âme « dans le secret de sa présence », aux côtés de Jésus. Les soucis terrestres et les épreuves n'ont plus de prise sur elle quand Satan vient la tenter. Jésus y est montré comme un ami fidèle qui reprend aussi les péchés, ce qui accroît la confiance, et le lecteur est invité à se cacher sous son ombre et à porter ensuite l'image du Maître sur son visage.[156]

La seconde mort est-elle une bénédiction ?

Les textes de départ sont Romains 6:23 et Apocalypse 2:11. Parmi les moyens de l'adversaire pour ébranler la foi des saints, figure l'idée très répandue que la mort fait partie d'une évolution par laquelle l'humanité atteint la perfection, comme l'exprime un cantique populaire : la mort y est l'ange envoyé par Dieu pour porter les hommes au ciel. De cette théorie découlent de graves erreurs : la mort comme peine du péché est ignorée, beaucoup nient la nécessité d'une rançon, et la seconde mort elle-même est présentée comme une bénédiction.[157]

Dans le même sens, une idée alors très diffusée voit dans la première mort, la mort adamique, une simple mort à la justice, et dans la seconde mort une mort au péché. Adam et l'humanité seraient morts à la justice et devenus vivants au péché, et la conversion d'un homme serait la seconde mort, par laquelle il meurt au péché et devient vivant à la justice. Cette théorie, qui séduit les esprits peu attentifs, est qualifiée d'hypothèse non biblique : peu de personnes sondent les Écritures et moins encore « éprouvent les esprits » en comparant un texte à l'autre, et l'erreur trouve donc avantage à citer l'Écriture. Satan a fait de même lors de la tentation de Jésus au désert, et Jésus a répondu par un autre texte.[158]

Pour examiner une théorie, il faut d'abord vérifier la solidité de son fondement : si celui-ci est faux, tout ce qu'on y bâtit l'est aussi. Selon ce critère, cette théorie n'a aucune base biblique et contredit directement les textes. Puisque la mort est toujours le salaire du péché, la théorie ferait de la mort tantôt la récompense de la justice, quand elle affirme que devenir juste, c'est mourir au péché.[159]

Le passage invoqué est Romains 6:10 : « Il est mort au péché ». Puisque Jésus est un modèle, on en déduit que tous doivent mourir au péché et devenir justes. La réponse part de ce qu'on ne peut mourir que si l'on était vivant : Jésus n'aurait pu mourir au péché que s'il avait vécu dans le péché. Or il est saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs, et il n'a pas connu le péché ; il ne pouvait cesser un péché qu'il n'avait jamais commencé. Le verset précédent, qui parle de sa mort réelle et de sa résurrection réelle (« la mort n'a plus de pouvoir sur lui »), confirme cette lecture.[160]

Dans la traduction du Diaglott, le mot « par » rend mieux l'idée que « au » : Jésus est mort par le péché, ou à cause du péché, une fois. Sa mort est « le salaire du péché », comme toute mort, mais non d'un péché qu'il aurait commis : « le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures » (1 Corinthiens 15:3), et Jéhovah a fait retomber sur lui « l'iniquité de nous tous » (Ésaïe 53:6).[161]

Le raisonnement de Paul au verset 11 ne se comprend qu'à partir de ce qui précède dans l'épître. Le chapitre 1 remonte à l'époque d'avant le Déluge, où les hommes connaissaient Dieu sans le glorifier et où leur cœur s'est obscurci (Romains 1:21). Le chapitre 2 montre que tous, Juifs et païens, sont sous la condamnation, car « il n'y a point de juste, pas même un seul » (Romains 3:9-10 ; Romains 3:19-20). Après avoir établi que le monde entier est coupable devant Dieu, Paul présente l'œuvre du Christ comme le remède : ceux qui ont péché sont justifiés gratuitement par la rédemption qui est en Jésus-Christ, établi comme propitiation par la foi en son sang, c'est-à-dire la vie qu'il a donnée pour racheter la nôtre, pour manifester la justice de Dieu en condamnant à mort et pour obtenir la rémission des péchés.[162]

Le chapitre 4 insiste sur la justification qui fait passer du péché et de la mort à la vie et à un état de justice, par la mort de Jésus, « livré pour nos offenses et ressuscité pour notre justification » (Romains 4:7-8 ; Romains 4:25). Le chapitre 5 en montre le résultat : les pécheurs condamnés retrouvent une position où ils ont la paix avec Dieu, et par le Christ, ils ont aussi accès à une faveur supplémentaire, dans l'espérance de la gloire de Dieu (Romains 5:1-2). La nature humaine est donc justifiée, le droit à la gloire de l'homme est restauré, et une porte s'ouvre vers la nature divine. Comme cette « gloire de Dieu » est promise en récompense du sacrifice de la nature humaine justifiée, elle permet de se réjouir même dans les tribulations par lesquelles seules on y accède (Romains 5:3).[163]

Après avoir montré que le sacrifice du Christ règle toute condamnation et toute imperfection découlant directement ou indirectement de la transgression d'Adam (Romains 5:15-21), Paul demande en Romains 6:1 s'il faut persévérer dans le péché pour que la grâce abonde, et répond : « Loin de là ! Comment ceux qui sommes morts au péché vivrions-nous encore dans le péché ? » Le « nous » désigne la même classe que dans Romains 5:2-3 et Romains 1:7 : des saints justifiés par la foi en Jésus le Rédempteur, qui ont aussi obtenu, par la consécration et le sacrifice, l'accès à « cette grâce », c'est-à-dire à l'engendrement et aux promesses de la nature divine. Cette classe est morte, c'est-à-dire s'est consacrée à la mort, et se tient pour réellement morte. Cette mort est un paiement pour le péché, comme toute mort est le salaire du péché, mais elle ne règle pas leurs propres péchés, dont la mort de Jésus les a déjà justifiés. Ils se sont consacrés à mourir pour les péchés des autres, comme Jésus est mort non pour un péché personnel, mais « pour nos péchés ».[164]

Une objection est posée : la mort de Jésus ne constitue-t-elle pas à elle seule le prix de rançon pour les péchés du monde entier ? La réponse admet que le mérite de Jésus est le seul qui efface le péché du monde, mais la question est de savoir s'il s'applique directement au monde ou indirectement par « l'Église, qui est son corps ». La faveur offerte à l'Église de l'Évangile est de partager avec Jésus le sacrifice pour les péchés, après avoir été justifiée par son sacrifice à lui. Tel est l'enseignement de Paul, qui parle de compléter ce qui manque aux souffrances du Christ (Colossiens 1:24), et celui de Jésus disant à ses disciples qu'ils boiront sa coupe, la souffrance, et seront baptisés de son baptême.[165]

Le passage engagé dans la tranche précédente se poursuit : la mort du « corps de Christ » comme sacrifice et la lecture de Romains 6:3-11.

Cette participation à la mort du Christ est lue dans la suite de l'épître. Si les saints sont morts « par le péché », c'est-à-dire en sacrifice pour le péché, ils ne peuvent plus vivre dans le péché ni s'associer à ce qu'ils cherchent à détruire. Être « baptisé en Jésus-Christ » signifie entrer dans le corps dont il est la tête, et être plongé, englouti, enseveli dans sa mort. Cette mort n'est pas la mort adamique : elle est une rançon, une substitution, et ceux qui la partagent partagent aussi son résultat, la suppression des péchés du monde entier.[166] Leur condition est « comptée » : puisqu'ils se tiennent pour justifiés par le Christ, puis pour morts avec lui, ils doivent aussi se tenir pour ressuscités et déjà devenus des êtres spirituels, s'abstenir du péché et se réjouir comme s'ils étaient déjà parfaits. Ayant été « plantés ensemble » dans une mort semblable à la sienne, qualifiée de sacrificielle, ils auront part à une résurrection semblable, une résurrection à la perfection spirituelle.[167] Le « vieil homme » est dit crucifié « en » Jésus, qui a représenté en sa personne le péché tout entier et a été « fait malédiction ». Seul est justifié du péché celui qui accepte que le Christ est mort pour ses péchés (Romains 6:6-7). Le Christ ressuscité ne meurt plus, et la vie qu'il vit, il la tient de la faveur de Dieu. Les saints doivent donc se compter morts au péché, partageant avec Jésus la peine du péché du monde, et vivants pour Dieu (Romains 6:8-11). Ils sont appelés à ne pas laisser le péché régner dans leur corps mortel et à se présenter à Dieu comme des vivants revenus d'entre les morts, leurs membres devenant des instruments de justice, dont Dieu se sert comme agents et porte-parole.[168]

Les saints ne subissent aucun mal de la seconde mort

Il en résulte que la mort des saints, en sacrifice avec le Christ et comme membres de son corps, est leur seconde mort. Leur mort en Adam est comptée comme accomplie à la crucifixion de Jésus, et leur résurrection comme justifiés, à sa résurrection. Quand ces justifiés se sont offerts en sacrifices vivants, pour être baptisés du baptême de mort de Jésus et compléter ce qui manque aux souffrances du Christ, ils ont donc convenu d'une seconde mort. Chaque jour, s'ils sont fidèles à leur engagement, ils meurent, et la seconde mort aura bientôt englouti cette nature humaine justifiée.[169] Cette perte serait définitive si le Père, qui a élevé Jésus à la nature divine, ne s'était engagé à élever de même tous les membres de son corps. Ceux qui suivent les traces du Précurseur sont les vainqueurs de Apocalypse 2:11, que la seconde mort ne blessera en aucune façon (traduction de Rotherham).[170]

Pour tous les autres, la seconde mort est une destruction. La mort désigne partout l'anéantissement de ce à quoi elle s'applique, et elle est toujours le salaire du péché. La première mort, la mort adamique, était la peine de la désobéissance d'un seul, étendue à tous ceux qu'il représentait ; elle sera levée par le Christ, et c'est pourquoi quelqu'un pourra mourir de nouveau. La seconde mort ne prolonge pas la première : elle résulte d'un acte individuel et délibéré. Il ne sera plus dit que les pères ont mangé du raisin vert et que les dents des enfants en sont agacées : celui qui mourra de la seconde mort mourra pour son propre péché volontaire, commis en pleine lumière et avec le pouvoir d'agir autrement (Ézéchiel 18:2-4 ; Jérémie 31:29-30). Les passages sur la seconde mort ne visent que des pécheurs volontaires, sauf Apocalypse 2:11, qui assure que les vainqueurs n'en seront pas blessés ; d'où la conclusion que tous les autres en seront gravement atteints.[171]

Chacun de ceux qui subiront la seconde mort aura eu une épreuve complète et personnelle. Les en relever exigerait la mort d'un rédempteur pour chacun, alors que Jésus ne meurt qu'une fois pour le péché et ne mourra « plus ». Une rançon serait d'ailleurs inutile, puisque ces personnes auront eu, sous le règne du Millénium, la meilleure occasion possible avant d'être condamnées. Comme la première mort, la seconde est une destruction de l'être, sans torture, et elle est éternelle faute de rançon et de résurrection (Psaumes 90:3 ; Romains 6:23).[172]

Lumière spéciale

L'idée qu'une « lumière spéciale », distincte de ce que contiennent les Écritures, serait accordée au lecteur qui prie ruine l'autorité de la Bible et la responsabilité de ceux qui la rejettent. Si Dieu communiquait directement avec l'esprit des hommes comme interprète, ces communications l'emporteraient sur les paroles données il y a dix-huit siècles. Une note de la rédaction précise que l'Esprit saint guide vers la vérité d'abord en purifiant la nature morale (orgueil, préjugés), ensuite en dirigeant l'étudiant attentif, par la comparaison des textes, vers l'harmonie de la révélation entière. Le texte combat la prétention de lecteurs négligents qui attribuent à l'Esprit leurs imaginations invérifiables.[173]

Les partisans de cette aide divine raisonnent déjà ainsi, y compris des enseignants évangéliques. Le pasteur Horace Bushnell est cité : faut-il restreindre l'inspiration aux prophéties et aux Écritures, et faire de ses contemporains une classe sans privilège, nourrie de seconde main ? Sinon, il ne resterait qu'à se révolter contre l'inspiration elle-même.[174] Cette révolte s'exprime dans les formes récentes de critique venues des grandes universités, où l'inspiration du premier siècle doit céder devant celle du dix-neuvième, où le miraculeux est supprimé et où la perte d'autorité de la Bible est regrettée mais jugée inséparable du progrès.[175]

La racine de ces erreurs est l'idée que l'Esprit saint éclaire l'intelligence autrement que par la purification de la nature morale. Rowland Williams affirme que l'inspiration est une puissance permanente dans l'Église et que la Bible suppose chez ses lecteurs « une illumination parente de la sienne » ; il invoque saint Basile, qui voit dans l'Esprit une lumière intellectuelle. Selon cette doctrine, les credo, les doctrines, les liturgies et les coutumes des Gentils se seraient développés. Il en découle que les apôtres et les prophètes, éclairés plus largement, auraient eux aussi été sujets à l'erreur, et la question finale, celle de l'autorité des Écritures indépendamment de ce qu'approuvent les hommes de bien, reçoit la réponse implicite : aucune.[176]

La Bible enseigne autre chose : l'illumination est un don spirituel, non intellectuel, une lumière issue de l'amour, soit la raison éclairée et sanctifiée par l'Esprit. Trois principes sont posés comme fixes. Dieu n'a rien retenu de ce qui est nécessaire pour comprendre la Bible, au moins pour le devoir présent ; vouloir contrôler l'inspiration des prophètes et des apôtres par une inspiration imaginaire est une illusion ; il faut donc se nourrir des paroles des hommes que l'Esprit a poussés à écrire, ou se dessécher dans son orgueil. L'Esprit n'agit, hors des miracles de la fondation de l'Église, que sur la nature morale, jamais directement sur l'intelligence : il éclaire en retranchant les obstacles moraux, non en ajoutant.[177]

La thèse contraire supprime la distinction entre communications inspirées et non inspirées, favorise le mysticisme, abaisse l'autorité de la Parole écrite et justifie les interprétations les plus fanatiques, puisque toute interprétation y devient une inspiration personnelle. L'erreur change de forme sans changer de nature : protestants comme romanistes semblent croire qu'une révélation sans interprète infaillible n'en est pas une. Dr Whately est cité : ce désir d'infaillibilité prédispose aux prétentions d'une Église supposée infaillible ou de ceux qui promettent l'inspiration immédiate, et engendre beaucoup d'incrédulité. Ce qu'il faut demander, c'est l'habitation de l'Esprit saint, morale et non intellectuelle, inséparable de la franchise, de l'amour de la vérité et de l'obéissance, selon Matthieu 6:22. L'article est signé H. Dunn.[178]

Holà, vous tous qui avez soif !

Dieu maintient sa dignité tout en laissant ses créatures libres d'user de leurs facultés. L'homme créé à son image, avec raison, volonté et jugement, n'est pas défiguré : Dieu ne lui demande jamais une conduite contraire à sa raison ni au prix de son jugement. Il propose des récompenses à la justice et des châtiments à l'injustice, sans contraindre, attend un temps suffisant, puis agit selon la décision prise.[179] L'invitation d'Ésaïe 55:1 s'adresse à ceux qui ont soif des « eaux » de la vérité : l'eau n'est bienvenue qu'à l'assoiffé, et la vérité est repoussée par ceux qui préfèrent l'erreur. Dieu ne donne donc ses biens qu'à ceux qui les désirent.[180]

Certains chrétiens, inquiets de voir tant de gens sans soif de la vérité, tentent de la leur imposer à contretemps et de façon importune, ce qui produit plus de mal que de bien et du dégoût. Ils peuvent se rassurer : le plan de Dieu couvre les intérêts de chaque créature. Ceux qui sont aujourd'hui remplis de traditions humaines et de philosophie humaine recevront, dans le temps de détresse, un « émétique » qui les rendra aptes à recevoir la vérité. Même la mort ne change rien, car tous seront amenés à la connaissance de la vérité sous le règne millénaire du Christ et auront pleine occasion d'obtenir la vie éternelle.[181]

En attendant, il est permis de proclamer l'invitation, et ceux qui ne viennent pas peuvent rester à l'écart. Apocalypse 22:17 la répète pour l'âge millénaire, une fois l'Église, vierge fiancée, devenue l'épouse du Christ : « Que celui qui veut prenne gratuitement de l'eau de la vie. » Dieu ne contraint personne maintenant à devenir l'épouse du Christ, et ne contraindra personne, dans l'âge à venir, à accepter la vie éternelle (Ésaïe 55:1).[182]

Sûr de cet amour, Jésus a pu ignorer les Gentils pendant son ministère et se consacrer à Israël, et dire à ses disciples de commencer par Jérusalem sans entrer dans une ville des Samaritains avant que l'Évangile ait été annoncé à Israël. Les chrétiens peuvent de même se consacrer à l'œuvre présente sans souci pour celle qui viendra plus tard. Leur travail se trouve là où il y a une âme assoiffée, une oreille attentive et un esprit doux. L'œuvre de la moisson consiste à chercher ces personnes et à les servir, et le plus humble des saints peut s'y engager.[183]

L'amour de Dieu doit être le motif de celui qui porte la bonne nouvelle, et l'argument présenté à ceux qu'on veut gagner. Un zèle éclairé évite les procédés déraisonnables et sans dignité qui font de la religion un objet de moquerie et attirent l'opprobre sur la cause du Christ. Les méthodes de la religion de Jésus ne sont pas celles de l'airain sonnant et de la cymbale retentissante, ni des paroles et des actes extravagants qui rabaissent les enfants de Dieu au niveau de ceux qu'ils veulent atteindre. Elles sont dignes, nobles et élevées, comme les vérités qu'elles portent. De Jésus, il est dit qu'il ne criera pas et ne fera pas entendre sa voix dans la rue (Ésaïe 42:2), et ce n'est pas à force de paroles qu'on est exaucé (Matthieu 6:7). Les chrétiens, « ambassadeurs pour Christ », doivent présenter la vérité dans sa simplicité et sa beauté, en comptant sur sa force propre. L'article est signé Mme C. T. R.[184]

La fausse humilité

Le texte de départ est 2 Timothée 3:7. L'exagération de la vérité est l'un des pièges les plus dangereux de l'adversaire contre les saints : la foi devient crédulité, le respect devient peur, le salaire du péché devient torture, et l'humilité devient indolence d'esprit, doute et incertitude.[185]

Sous l'influence de cette fausse humilité, beaucoup se font gloire de dire sur presque tous les sujets religieux importants : « Je ne m'attache à l'opinion de personne et je n'en ai pas moi-même, je veux seulement la vérité. » Ils prennent cela pour une humilité de saint qui n'aboutit jamais à une conclusion, par crainte de passer pour bornés. S'ils cherchent la vérité, ils ne sauraient la reconnaître en la trouvant. Ils sont visés par 2 Timothée 3:7 et, faute d'être enracinés dans la foi, ils sont ballottés « à tout vent de doctrine » (Éphésiens 4:14).[186]

Un interlocuteur objecte que, ayant découvert tant d'erreurs dans ce qu'il croyait, il craint de s'enraciner de nouveau dans l'erreur, d'autant que beaucoup de gens sont solidement ancrés dans l'erreur. La réponse y voit le même piège : l'adversaire pousse à l'autre extrême pour empêcher d'être assez fondé dans la vérité pour résister à la tempête et aider les autres à tenir. Il y a une différence entre être enraciné dans un credo d'Église faillible, fait de doctrines et de traditions humaines, et l'être dans les déclarations de la Parole de Dieu, qui ne se contredisent pas, se soutiennent par leur harmonie et s'adressent au jugement par leur caractère raisonnable.[187]

L'expression « je ne plante pas de piquets » est jugée mauvaise : il faut planter des piquets, bien enfoncés dans le sol ferme de la Parole de Dieu, faute de quoi la tente de la foi sera renversée par la première doctrine venue. Sans une foi forte et affermie, il est impossible de plaire à Dieu. Tous les écrivains bibliques avaient une foi positive qu'ils exprimaient de façon positive, et ils appelaient à être « établis dans la vérité ».[188]

Si ceux qui partagent l'essentiel de ce qui est jugé biblique divergent sur des détails, c'est que, tant qu'on est dans la chair, l'entourage peut faire voir certains points différemment. À mesure que chacun se rapproche du point de vue de Dieu, les détails deviennent plus nets et plus harmoniques. L'Écriture exige harmonie et fermeté sur les points fondamentaux de la vérité, et autant d'harmonie sur le reste que la communion des saints dans l'étude du Témoignage permet d'en obtenir. La promesse est une pleine harmonie finale entre tous les vrais veilleurs de Sion. Le désir de connaître la pensée de Dieu, même sur les détails, ne doit pas se relâcher, sans quoi la croissance cesse.[189]

À la question de savoir comment décider quand ceux qui enseignent l'Église diffèrent, la réponse reconnaît que Dieu a employé tout au long de l'âge certains membres du corps comme canaux pour transmettre la vérité, et que Satan a adopté la même méthode pour répandre l'erreur. Croire une chose parce qu'un enseignant le veut serait jeter la carte et la boussole et mener la foi au naufrage. Un enseignant n'a de valeur que comme instrument de l'Esprit rappelant ce que les Écritures contiennent ; tout ce qui s'y ajoute vient du malin. Comme un avocat ne fait pas la loi mais expose son application devant le jury, le ministre de l'Évangile ne fait pas la vérité : il cite le TÉMOIGNAGE, rapporte les alliances et montre leur portée, et chacun, comme juré, décide pour lui-même ce que dit la loi écrite.[190]

Ce n'est pas l'idée courante : le témoignage des ministres est pris si pleinement pour argent comptant qu'il remplace en grande partie celui de Dieu, ce qui annule la loi de Dieu au profit des traditions et théories des enseignants. C'est pour avoir été enracinés dans de tels enseignements sans appui biblique que les lecteurs ont eu tant à désapprendre. Les doctrines doivent être reçues non à cause de l'enseignant mais parce qu'éprouvées et trouvées conformes à la Parole de Dieu, selon 1 Jean 4:1. Ce verset n'autorise pas la « fausse prudence » qui ne croit jamais pleinement ; il fait un devoir de décider si une doctrine est biblique ou non, comme « éprouvez toutes choses et retenez ce qui est bon ». Certains préfèrent pourtant rester indécis plutôt que de fournir le travail d'éprouver, par une étude attentive, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas.[191]

Ceux qui négligent d'éprouver toutes choses par le Témoignage s'exposent à l'erreur, dont l'adversaire ne manque pas de profiter. La connaissance de Dieu se trouve en la cherchant comme on cherche l'argent (Proverbes 2:4). La lumière est semée « pour le juste » (Psaumes 97:11) et pour nul autre. Le cœur qui connaît la nécessité de ce travail et le néglige n'est pas droit.[192]

Le sentier des justes brille de plus en plus jusqu'au plein jour. Croire qu'il faille sans cesse changer et abandonner la lumière d'hier pour celle de demain est une erreur : la lumière s'ajoute, elle n'a jamais besoin d'être ÉCHANGÉE. Celui qui ne reçoit comme lumière que ce qu'il a d'abord éprouvé par le Témoignage n'a rien à jeter, retient le bon et y ajoute chaque jour.[193]

Ne pas se laisser ébranler vite

Le texte de départ est Colossiens 1:23. L'apôtre juge nécessaire de garder l'Église contre les séductions de l'adversaire, qui cherche à « déplacer » la foi du VRAI FONDEMENT. Les paroles de Paul aux Galates (Galates 1:6-12) montrent que certains ont quitté le vrai fondement de l'Évangile. Les enseignants qui voulaient les entraîner vers « UN AUTRE ÉVANGILE » faisaient de Paul la cible de leurs attaques. C'est là qu'il parle de façon très tranchante : celui qui présenterait un autre fondement pour la foi serait anathème.[194]

Paul ne considère pas l'Église de Galatie comme possédant toute la vérité sur tous les sujets, puisqu'il exhorte toujours à étudier les Écritures pour croître en grâce et en connaissance. Toute vérité est liée aux autres et constitue de bonnes nouvelles, mais au sens où l'apôtre emploie le mot « Évangile », il s'agit du FONDEMENT sur lequel reposent toute foi et toute espérance : la rédemption qui est dans le Christ Jésus. Paul la donne ailleurs comme le résumé de toute sa prédication : 1 Corinthiens 15:3. Sans la rédemption par son sang et le pardon des péchés, rien d'autre ne pourrait être une bonne nouvelle. Il faut donc veiller à ne pas être détourné de ce fondement de l'espérance et de la vraie foi.[195]

Le fondement est présenté comme attaqué à l'époque par certains membres de l'Église. Il devient courant de dire que le Christ est mort, mais pas pour nos péchés. On écarte alors les déclarations des prophètes et des apôtres selon lesquelles le Seigneur a mis sur lui l'iniquité de tous et selon lesquelles il est mort, juste pour des injustes, afin de nous amener à Dieu. On invite à admirer la beauté d'une autre théorie bâtie sur un autre fondement : le Christ serait mort seulement comme exemple. Chaque saint est appelé à répondre : « Halte ! » Avant d'examiner la théorie, il faudrait être convaincu que le fondement prêché par Paul est FAUX, et pour cela éprouver une à une les déclarations qui le composent. Ces témoignages ont été éprouvés une fois et ont valu une bénédiction de Dieu ; il n'est pas nécessaire de revenir en arrière pour ébranler la foi en les éprouvant de nouveau. Les adversaires doivent apporter leurs preuves, et rien d'autre avant.[196]

Une série de pierres de ce fondement est citée, avec la promesse de ne pas s'en laisser « déplacer » tant qu'elles ne seront pas réduites en poudre, ce que la revue pense ne jamais arriver. Ésaïe décrit celui qui porte l'iniquité de tous, retranché de la terre des vivants pour la transgression du peuple, dont l'âme offre le sacrifice pour la faute, et qui justifiera beaucoup d'hommes (Ésaïe 53:6-12). Jésus dit : « Je donne ma vie pour les brebis » et personne ne la lui prend (Jean 10:15,18). De Paul sont cités 1 Corinthiens 15:3, Romains 5:9, Éphésiens 1:7, Galates 3:13, 1 Corinthiens 15:21, 1 Timothée 2:5-6 (le Christ s'est donné en rançon pour tous), Romains 5:6, 18, 19 et Actes 20:26-28 (l'Église de Dieu acquise par son sang). Jean : 1 Jean 2:2 et 1 Jean 1:7. Pierre : 1 Pierre 1:18-19 et 1 Pierre 3:18. L'Église glorifiée et victorieuse chante enfin à celui qui l'a lavée de ses péchés dans son sang et en a fait des rois et des prêtres, et l'Agneau digne d'ouvrir le livre pour avoir racheté des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation (Apocalypse 1:5-6 ; Apocalypse 5:9).[197]

Un court extrait cité en fin de page, tiré d'une autre source, affirme que grandeur et taille sont deux choses différentes : un rocher est plus gros qu'un diamant, mais moins précieux. Le goût des grandes assemblées de culte conduit à vouloir en augmenter la taille et à publier le nombre des participants, jusqu'à ce que l'intérêt religieux décline, submergé par la mondanité. Celui qui préfère boire dans une grande mare plutôt qu'à une petite source s'en contenterait ; les chrétiens spirituels et lucides en jugent autrement.[198]

Lire les Écritures avec prière

Au terme d'un entretien avec le pape, au cours duquel les prétentions de l'Église catholique avaient été vivement défendues, celui-ci conclut : il faut prier pour obtenir la lumière du Seigneur et la grâce de reconnaître la vérité, car c'est le seul moyen d'y parvenir. La controverse n'apporte rien : on y trouve orgueil et amour-propre, chacun y étale son savoir et garde finalement ses idées. La prière seule donne lumière et force, car Dieu veut que l'on s'humilie et donne sa grâce aux humbles.[199]

Ce raisonnement est présenté comme celui qui multiplie les convertis à Rome, et il est jugé faux. Des rabbins de l'époque de Jésus auraient parlé ainsi à un jeune disciple du Christ pour le ramener à l'ancienne foi. Il est vrai que le premier devoir est de prier pour la lumière et la grâce, et que la controverse comporte souvent orgueil et amour-propre. L'erreur, partagée par des milliers de protestants, est d'enseigner que toute controverse est un mal, que le doute est un péché, que la libre recherche mène au scepticisme, et qu'il faut lire la Bible à genoux plutôt que dans sa bibliothèque, avec l'intelligence au repos plutôt qu'en éveil. Elle suppose que dévotion et activité de l'intelligence s'opposent et que les libres chercheurs sont forcément des gens sans prière.[200]

La réponse dépend du genre de prière. Si l'on voit la foi comme « une faculté nouvelle », une « capacité divine » donnée seulement comme don souverain, plus on est passif, mieux cela vaut, et la prière s'oppose à l'usage de la raison. Telle est la doctrine constante de l'Église de Rome, qui apparaît surtout chez ses enfants les plus dévots, chez les quiétistes et les mystiques de tous les temps, et qui attire des protestants de tempérament méditatif. Ces derniers cherchent à mettre la raison de côté pour recevoir passivement « la vérité qui est en Jésus », sans voir qu'ils se soumettent alors à des forces aussi humaines que toutes les autres.[201]

Une autre manière de prier consiste à n'attendre aucune lumière sans l'usage énergique de ses facultés. De même qu'on demande le pain quotidien en l'attendant sous forme de bénédiction sur son travail, on demande l'ouverture des yeux de l'intelligence en attendant la réponse sous forme de collyre, l'humilité (Apocalypse 3:18), et de purification des maux qui obscurcissent les facultés de l'homme pécheur. On se souvient aussi de la parole du Seigneur : « Si ton œil est sain, tout ton corps sera plein de lumière. » La réponse se trouve alors dans une liberté croissante à l'égard des préjugés, une charité plus large, un amour plus vif de la vérité et du bien. Le résultat est une intelligence plus claire, un jugement plus sûr, un esprit mieux équilibré. Prière et activité intellectuelle vont ensemble.[202]

La Bible et le Maître tranchent. Quand les Juifs viennent à Jésus avec leurs doutes, il ne leur dit pas de prier mais : « Sondez les Écritures » (Jean 5:39). Leur incrédulité vient de ce qu'ils reçoivent la gloire les uns des autres et ne cherchent pas celle qui vient de Dieu (Jean 5:44) ; Jésus est venu pour rendre témoignage à la vérité (Jean 18:37). À Thessalonique, Paul ne demande pas aux incroyants de prier : il raisonne avec eux, trois sabbats, à partir des Écritures (Actes 17:2). Il fait de même à Corinthe (Actes 18:4), à Éphèse, et devant Félix, qu'il fait trembler en parlant de justice, de tempérance et du jugement à venir (Actes 24:25). Avec les croyants, il agit de même : il reproche à certains d'avoir encore besoin qu'on leur enseigne les premiers principes, et rappelle que la nourriture solide convient à ceux dont les facultés se sont exercées à discerner le bien et le mal (Hébreux 5:14).[203]

Avant sa conversion, Paul priait et persécutait, tandis qu'Étienne et les autres chrétiens, tout en vivant dans la prière, raisonnaient à partir des Écritures. Saül et les prêtres, comme les papes, supplient Dieu et menacent les hommes. Étienne étudie, cite et suit la Parole écrite. Devenu chrétien, Paul devient un grand controversiste : son épître aux Galates est presque entièrement polémique. Avant, il ne présentait aucun argument contre l'hérésie et « respirait menaces et carnage ». Il ne ressent la nécessité de rendre compte de son espérance qu'une fois chrétien.[204]

Nulle part dans l'Écriture la prière n'est présentée comme le moyen d'obtenir la lumière [la vérité]. On y apprend à prier pour un cœur droit, le pardon, la pureté, le bien temporel et éternel, les amis, les ennemis, tous les hommes, et la bénédiction sur les enseignants fidèles de l'Évangile, mais jamais pour une faculté nouvelle. La prière que Jésus a enseignée ne contient rien de tel. Pour connaître la volonté de Dieu, il faut être des enfants, obéissants, chercher une nature renouvelée, un cœur sage et intelligent, un œil sain, la crainte de Dieu et la force d'accomplir tout devoir.[205]

La lumière du ciel reste pourtant indispensable, au sens que l'Écriture reconnaît, et il serait écrasant d'être privé du droit de la demander. Mais ce n'est pas la lumière au sens du pape : c'est celle de l'amour et de la pureté, la liberté à l'égard de l'orgueil, des préjugés, de l'intérêt personnel et du péché, en somme la présence de l'Esprit saint. L'Ancien Testament enseigne à « crier après la connaissance » et à « élever la voix pour l'intelligence », mais en la cherchant comme le mineur cherche l'argent, par un labeur long et infatigable. Une note de la rédaction ajoute que, éclairé par l'étude attentive de la Parole, on voit la lumière venir par la disparition des obstacles et par une foi croissante dans les promesses de Dieu. Les yeux de l'intelligence s'ouvrent, et l'on peut comprendre avec tous les saints la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur de l'amour de Dieu, tel qu'il se montre dans son plan et dans sa Parole.[206]

Paul prie pour que la parole du Christ habite richement en ses convertis (Colossiens 3:16), qu'ils retiennent ce qui est bon (1 Thessaloniciens 5:21) et qu'ils soient remplis de la connaissance de la volonté de Dieu (Colossiens 1:9-10). Ces demandes visent la sanctification, l'accroissement de la grâce et l'implantation de principes saints. Jamais il ne leur dit de prier pour de tels biens comme dons directs du ciel : il leur dit de veiller, de chercher, d'être fidèles au devoir, d'aimer la vérité et de la suivre à tout risque, sûrs de la trouver sur ce chemin.[207]

Prier sur la Bible avec le désir inconscient de se trouver dans le vrai présente un danger : on obtient en général ce qu'on souhaite. De même, en philosophie, celui qui désire trouver des phénomènes confirmant ses conjectures se prépare mal à interroger la nature. La révélation doit être interrogée non comme un témoin mais comme un instructeur, et elle livre ses trésors aux consacrés et aux studieux.[208]

La prière tient pour la vérité la même place que pour le pain. Dieu ne fait plus tomber du pain du ciel comme au désert, et il ne répand plus la vérité sur les esprits comme sur les apôtres, pour la même raison : ce n'est plus nécessaire. L'ouvrier peut gagner son pain à la sueur de son front, et le chrétien possède une révélation complète de la volonté de Dieu, que seuls l'attachement au monde, l'égoïsme et le péché l'empêchent de comprendre à mesure qu'elle devient due. Il faut prier et travailler pour écarter ces obstacles, car c'est dans la mesure où l'Esprit saint de Dieu les remplace qu'on discernera les merveilles de la Loi divine. L'exposé est signé H. Dunn.[209]

Parabole des brebis et des boucs

Le texte étudié est Matthieu 25:31-46. L'ordre est présenté comme la première loi du ciel, et le plan des âges en donne la preuve d'une direction divine. Dieu a fixé des temps et des saisons pour chaque partie de son œuvre, et chaque période se termine par une œuvre d'achèvement et un nettoyage préparant la suivante. À la fin de la première dispensation, de la création au déluge, placée sous le contrôle des anges, Noé exhorte à abandonner le péché et avertit d'un châtiment certain. Quand le temps fixé est écoulé, ce qui vaut d'être sauvé est mis à part et le reste est entièrement détruit ; avec ce qui subsiste, une nouvelle dispensation commence.[210]

À la fin de la dispensation juive, une moisson sépare complètement la classe du blé de celle de la paille, qui est rejetée de la faveur de Dieu. Avec le petit nombre jugé digne, une nouvelle dispensation commence. L'âge actuel de l'Évangile est dans ses dernières scènes, la moisson : le blé et l'ivraie, qui ont grandi ensemble, sont séparés. Avec la classe du blé, dont Jésus est le chef, une nouvelle dispensation va s'ouvrir ; ses membres y régneront comme rois et prêtres, tandis que l'ivraie est jugée indigne de cette faveur. Comme un artisan termine une partie de son ouvrage et balaie les déchets avant d'en commencer une autre, Dieu achève chaque dispensation en gardant l'œuvre finie et en rejetant les déchets.[211]

La parabole annonce que le même ordre vaut pour la dispensation suivante. La moisson de l'âge juif est comparée à la séparation du blé et de la paille, celle de l'âge actuel à celle du blé et de l'ivraie, celle de l'âge du Millénium à celle des brebis et des boucs. Les versets 31 et 32 indiquent que la parabole concerne le Millénium : quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire avec tous les saints anges, il s'assiéra alors sur le trône de sa gloire, toutes les nations seront rassemblées devant lui et il séparera les uns des autres comme le berger sépare les brebis des boucs.[212]

Dans l'âge présent, chaque acte de ceux qui sont à l'épreuve, l'Église, forme leur caractère, qui déterminera au moment voulu la décision du Juge. Il en sera de même pour le monde, les nations, dans l'âge à venir. Dans l'âge actuel, l'épreuve de la majorité des membres de l'Église s'achève bien avant la fin de l'âge (2 Timothée 4:7-8) ; de même sous le règne du Millénium, certains cas individuels seront décidés bien avant la fin de l'âge (Ésaïe 65:20). Dans les deux âges, il y a pourtant une moisson, un temps général de séparation à la fin. À l'aube du Millénium, après le « temps de détresse », les nations vivantes seront rassemblées devant le Christ, et les morts de toutes les nations seront appelés en leur temps à comparaître devant son tribunal, non pour une sentence immédiate mais pour un jugement équitable dans les conditions les plus favorables, aboutissant à une sentence finale : dignes ou indignes de la vie éternelle.[213]

La scène de la parabole se situe après le temps de détresse et après l'élévation du « petit troupeau » sur le trône, quand les nations sont soumises, Satan lié (Apocalypse 20:2) et l'autorité du royaume du Christ établie. L'Épouse du Christ est alors assise avec lui sur son trône et a pris part à l'exécution des jugements du grand jour de la colère. Le Fils de l'homme apparaît au monde « dans sa gloire » ; Jésus et son Épouse « resplendissent comme le soleil dans le royaume de leur Père » (Matthieu 13:43).[214]

La Nouvelle Jérusalem de Apocalypse 21, « la ville sainte » [symbole de gouvernement] qui descend du ciel, est interprétée comme étant descendue pendant tout le temps de détresse et ayant maintenant touché la terre. Elle est la pierre détachée des montagnes (les royaumes de la terre) sans le secours de mains, par la puissance de Dieu, devenue une grande montagne (un royaume) qui remplit toute la terre et qui, en venant, a brisé les royaumes mauvais du prince des ténèbres (Daniel 2:34-35). Cette cité (gouvernement) est parée comme une épouse pour son mari (Apocalypse 21:2) et les nations commencent à marcher à sa lumière (Apocalypse 21:24). Elles peuvent y apporter leur gloire, mais rien de souillé n'y entrera, ni ne fera partie d'elle (Apocalypse 21:27). Du trône sort un fleuve pur d'eau de la vie (la vérité sans mélange d'erreur), et l'Esprit et l'Épouse disent : « Viens », et prends-la gratuitement (Apocalypse 22:17). Commence alors l'épreuve du monde, son grand jour de jugement, d'une durée de mille ans.[215]

Même dans ce temps de bénédiction et de guérison des nations, où Satan est lié, le mal contenu, l'humanité libérée de la mort et la connaissance du Seigneur répandue sur la terre, deux classes se forment, que Jésus compare à des brebis et des boucs. La classe des brebis, humbles, dociles et prêtes à se laisser conduire, sera rassemblée pendant l'âge à la droite du Juge, symbole de son approbation. La classe des boucs, volontaire et têtue, qui grimpe toujours sur les rochers pour chercher la notoriété et l'approbation des hommes et se nourrit de mauvais déchets pendant que les brebis paissent dans les riches pâturages de vérité du Bon Berger, est rassemblée à la gauche du Juge, comme objet de sa défaveur.[216]

À la fin du Millénium, lors de l'ajustement final des affaires humaines, Jésus dit à ses brebis : « Venez, bénis… héritez du royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. » Ce royaume n'est pas celui que Daniel 7:22 donne aux saints. Un « petit troupeau », « les saints », les brebis victorieuses de l'âge de l'Évangile, ayant suivi l'Agneau partout où il allait, dans la bonne et la mauvaise réputation jusqu'au sacrifice de la vie humaine, ont été élevés avec lui à la nature divine et au trône du royaume spirituel et invisible. Le Christ, tête et corps, doit régner jusqu'à ce qu'il ait mis tous les ennemis sous ses pieds (1 Corinthiens 15:25), et les saints règnent avec lui mille ans (Apocalypse 20:6).[217]

Le Millénium est décrit comme une longue séparation des brebis et des boucs. Chaque être humain, à mesure qu'il découvre Dieu et sa volonté, se place à la droite (la faveur) ou à la gauche (la défaveur) du Juge, selon qu'il profite ou non des occasions offertes par cet âge. À la fin, toute l'humanité, et non l'Église actuelle, se trouve répartie en deux classes. Les brebis étant plus nombreuses que les boucs dans la nature, la classe des brebis est supposée l'emporter largement en nombre, grâce à la connaissance parfaite alors possédée.[218] Les « autres brebis » de Jean 10:16 désignent les disciples de l'âge du Millénium, que Jésus conduira dans la vérité et la justice ; Jésus et le « petit troupeau », l'Épouse, unis, formeront le Bon Berger qui mènera l'humanité dans l'unique bergerie, celle de l'harmonie avec Dieu.[219]

À la fin du Millénium, le jugement du monde s'achève. Les boucs, qui n'ont pas développé l'amour, loi de l'être et du royaume de Dieu, sont jugés indignes de la vie et détruits. Les brebis, qui ont montré par leurs actes la ressemblance avec Dieu (l'amour), sont établies comme dirigeantes de la terre pour les âges futurs.[220] La restitution n'est complète que lorsque l'humanité, rétablie dans la perfection, retrouve la domination sur la terre que possédait Adam avant le péché, selon Genèse 1:26 et Psaumes 8:5-8. Cette domination ne s'exerce pas sur les autres hommes : quand la loi d'amour gouverne les cœurs, personne n'a besoin d'être dominé, même si des règlements peuvent être adoptés d'un commun accord pour le bien de tous.[221]

Ce royaume est celui qui est préparé pour l'humanité depuis la fondation du monde. Il fallait que l'homme souffre six mille ans sous la domination du mal, pour en apprendre les conséquences, la misère et la mort, et pour que, par contraste, la justice, la sagesse et la bonté de la loi d'amour de Dieu soient prouvées. Le septième millénaire, sous le règne du Christ, relève ensuite l'homme de la ruine et de la mort.[222] Ce royaume où tous sont rois est décrit comme une « grande république », dont la stabilité repose sur la perfection de chaque membre, ce qui est jugé aujourd'hui presque impossible. Le royaume des saints, au contraire, est une théocratie qui gouverne le monde, pendant sa période d'imperfection et de restauration, sans tenir compte de son consentement ni de son approbation.[223]

Aux justes qui demandent pourquoi ils sont ainsi couronnés, le Seigneur répond qu'ils l'ont nourri, désaltéré, accueilli, habillé et visité malade ou en prison. Ils lui ont rendu ces services en les rendant à l'un des plus petits de ses frères (Matthieu 25:35-40).[224] Ces « frères » ne sont pas seulement l'Église de l'âge de l'Évangile, que Jésus appelle ainsi en Matthieu 12:49-50. Les brebis s'adressent à lui à la fin du Millénium ; des millions d'entre elles auront vécu avant l'existence de l'Église de l'Évangile, d'autres seront nées pendant le Millénium, après l'élévation de cette Église, qui n'aura alors plus besoin de leur service. Tous ceux qui seront rétablis dans la perfection seront reconnus comme fils de Dieu, au sens où Adam l'était (Luc 3:38), et tous les fils de Dieu, qu'ils soient sur le plan humain, angélique ou divin, sont frères. De même que le monde peut aujourd'hui servir ceux qui deviendront bientôt fils divins, de même les hommes auront de nombreuses occasions de se servir mutuellement dans l'âge à venir.[225]

Les nations ressuscitées auront besoin de nourriture, de vêtements et d'abri. La mort aura ramené tout le monde au même niveau : l'enfant et l'adulte, le millionnaire et le pauvre, le savant et l'ignorant. Chacun aura l'occasion d'exercer la bienfaisance et de collaborer avec Dieu, comme les amis de Lazare, à qui Jésus laisse le soin de le délier de ses bandelettes, de l'habiller et de le nourrir après l'avoir réveillé.[226] Les « malades » et les « prisonniers » (plus exactement, ceux qui sont « sous garde ») sont les ressuscités : la tombe est la grande prison où des millions d'hommes sont retenus inconscients, mais leur rétablissement à la perfection n'est pas instantané. Ni morts ni parfaits, ils sont malades et restent sous garde jusqu'à leur guérison physique, mentale et morale.[227] Comme les hommes ne seront pas tous relevés en même temps mais par rangs successifs (1 Corinthiens 15:23) pendant les mille ans, chaque rang trouvera des aides parmi ceux qui l'ont précédé. L'amour que les hommes se montreront est compté par le Roi comme rendu à lui-même. Aucun exploit n'est cité pour justifier les honneurs accordés aux justes : ils se sont mis en harmonie avec la loi de Dieu, l'amour, et l'ont prouvé par leurs œuvres (Romains 13:10).[228]

Aux boucs, à gauche, le message est : « Retirez-vous de moi, maudits (condamnés) ». Ils sont condamnés comme vases impropres à la gloire et à l'honneur de la vie, pour avoir refusé de se laisser façonner par l'amour divin et n'avoir pas secouru les frères du Christ. Leur sentence est le « feu éternel », symbole de destruction, préparé pour le diable et ses anges. Hébreux 2:14 dit que le Christ détruira celui qui a le pouvoir de la mort, le diable, et l'étang de feu est défini comme la seconde mort (Apocalypse 20:14). Le « châtiment éternel » est rendu par « retranchement » (selon l'Emphatic Diaglott) : retranchement de la vie, mort éternelle, sans rédemption ni résurrection. Le châtiment dure autant que la récompense.[229]

Aux brebis, il est dit d'hériter du royaume préparé depuis la fondation du monde. Dieu le donne à l'homme et prévoit de le lui rendre quand il l'aura préparé à cette grande charge, mais l'homme ne le gouverne qu'en harmonie avec la loi suprême de Dieu : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». L'homme y trouve sa joie, selon Psaumes 16:11.[230]

Grondements de la tempête qui vient

Des extraits de journaux récents sont cités comme preuves de l'inquiétude générale et des signes annoncés par le Seigneur : les puissances des cieux ébranlées et les hommes défaillant de crainte (Luc 21:26). Les problèmes du moment dépassent la sagesse des hommes d'État. Seule la sagesse divine peut démêler les affaires humaines. Après le paroxysme de la tempête, les hommes seront préparés à un ordre meilleur et reconnaîtront le Fils de l'homme venant avec puissance et grande gloire.[231]

Le socialisme et ses dangers

Un article de journal cité souligne que les questions soulevées par les socialistes américains et les partisans de la réforme agraire du type de Henry George finiront par entrer en politique. T. V. Powderly, maître ouvrier général des Chevaliers du Travail, organisation de 900 000 inscrits et d'environ 600 000 membres actifs, juge la condition des classes ouvrières déplorable et prédit une révolution si le capital ne respecte pas bientôt les droits du travail. Il évoque la dynamite comme réplique aux pavés d'asphalte et aux mitrailleuses Gatling dont parlait le général Grant, tout en espérant qu'on n'en viendra pas là.[232] La revue y voit peut-être la pensée intime d'un million d'ouvriers.[233]

À Chicago, une réunion d'ouvriers sur le thème des socialistes, de ce qu'ils veulent et de la manière dont ils le veulent, réunit Alexander Jonas, Paul Grottkau et T. J. Morgan. Jonas défend le droit de chacun de travailler selon ce qu'il croit devoir au monde et de recevoir selon ses besoins ; il annonce que des ouvriers instruits, formés en bataillons armés, montreront un jour aux capitalistes et aux propriétaires qui est le plus fort. Morgan réclame que la terre, les chemins de fer, les manufactures, les outils et les machines deviennent propriété commune. Grottkau veut une révolution immédiate, sans participation à la politique, avec « beaucoup de dynamite et de poudre ». Alexander Kempke préfère éduquer les ouvriers et les faire participer à la politique, tout en tenant la révolution pour inévitable.[234] Le journal cité demande que les autorités s'informent de l'étendue de ces sentiments, en rappelant que la ville de New York a laissé faire le « Tweed Ring », que la nation a laissé se propager la doctrine des droits des États, d'où la guerre de Sécession, et qu'on a laissé le mormonisme s'installer au cœur du continent. Il juge imprudent de laisser faire avec le socialisme.[235]

La dynamite rare à Londres

Une dépêche de Londres du 22 juin rapporte que les chefs irlandais de Londres semblent attendre un événement extraordinaire. La police est en alerte : les étrangers arrivant dans la capitale sont surveillés, les ministres sont escortés par des détectives, le Parlement est fouillé de la cave au toit avant chaque séance et les visiteurs sont découragés. Les bords de la Tamise sont placés sous surveillance. Les « Invincibles » connus ont disparu ou se sont calmés ; Peter Tynan, le « Numéro Un », a quitté Londres pour Paris, et l'on craint que les chefs ne tiennent séance secrète à Paris pour diriger des événements attendus avec une crainte proche de la panique.[236]

Les petits de Dieu

Le texte étudié est Matthieu 18:10. Quand des disciples demandent qui est le plus grand dans le royaume des cieux, Jésus place un enfant au milieu d'eux et déclare qu'il faut devenir comme les petits enfants pour y entrer (Matthieu 18:1-3). L'enfant est présenté comme simple, confiant, aimant, plein d'espoir et docile. L'âge adulte, avec ses espoirs déçus, sa foi trahie et son amour repoussé, l'a remplacé par la ruse, l'égoïsme et un esprit orgueilleux qui méprise l'instruction ; il faut donc une conversion très profonde pour y revenir.[237] Dieu demande un retour à la foi simple de l'enfance, non envers les hommes mais envers lui, qui ne la trahira pas. Ceux qui y reviennent sont ses « petits » : comme un père a pitié de ses enfants, il a pitié d'eux (Psaumes 103:13) et prend soin d'eux, jeunes ou vieux.[238]

Leurs anges contemplent toujours la face du Père. Les anges sont des « esprits au service de ceux qui doivent hériter du salut » (Hébreux 1:14), et même les cheveux de la tête sont comptés (Matthieu 10:30). Rien, ni la pauvreté, ni la maladie, ni la perte d'amis, ne peut séparer les croyants de l'amour de Dieu (Romains 8:35), ni les séparer les uns des autres ; si cela arrive, c'est le signe qu'ils perdent l'esprit de Dieu pour retourner à celui du monde.[239]

Beaucoup de ces « petits » se trouvent encore dans l'Église nominale, méprisés des chrétiens orgueilleux qui occupent les places en vue à Babylone. À ceux qui demandent ce qu'ils peuvent faire pour le Seigneur, le texte conseille de les chercher dans leur localité et de les nourrir de la vérité, même sans talent pour prêcher en public. Il ne faut pas conclure trop vite que tous ceux qui sont à Babylone sont de Babylone. Il faut aussi être « prudents comme les serpents et simples comme les colombes », donner le lait de la Parole avant la nourriture solide.[240]

Questions et réponses

À la question de concilier Proverbes 17:15 (celui qui justifie le méchant est en abomination au Seigneur) et Romains 4:5 (Dieu justifie l'impie), la réponse est qu'aucun homme ne peut en justifier un autre au sens strict. Les hommes qui déclarent juste ce qui est mal, et condamnent le juste, sont en abomination à Dieu. Dieu, lui, justifie les pécheurs sans excuser le mal ni remettre la peine : il a donné son Fils unique comme substitut volontaire (Romains 3:26). Les péchés lui ayant été imputés (Ésaïe 53:6), sa justice est imputée à ceux qui croient, et le pécheur sera rendu réellement parfait en son temps.[241]

À la seconde question, si le prix du haut appel est présenté comme motif de pleine consécration ou s'il est une vérité révélée à la nouvelle créature, la réponse retient la seconde hypothèse. Paul exhorte à la consécration en raison des miséricordes de Dieu manifestées dans la justification (Romains 12:1). L'homme naturel qui se donne par gratitude ne comprend pas que la volonté de Dieu est l'abandon complet de son humanité, ni comment la nouvelle créature se développe à la ressemblance du Seigneur ; la vérité sur le haut appel lui est dévoilée graduellement.[242]

Des citations brèves terminent la page. L'une juge « aussi contraire à la Bible qu'absurde » l'idée qu'il importe peu de croire telle ou telle chose pourvu qu'on soit sincère : la sincérité ne protège pas plus du mal dans l'ordre spirituel que dans l'ordre naturel, comme elle ne rendrait pas l'arsenic inoffensif. Seule la vérité de Dieu est un fondement sûr.[243]

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Références

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