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La Tour de Garde de janvier 1880

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde de janvier 1880
Revue La Tour de Garde
Date 1880
Auteur(s) John H. Paton, Benjamin W. Keith, Charles Taze Russell
Année 1880
Langue Anglais
Pays États-Unis

Deux grands ensembles se partagent ce numéro. Le premier est une longue discussion du chapitre 13 de l'Apocalypse, menée sous forme de dialogue entre deux interlocuteurs appelés A et B. La papauté, le protestantisme d'État d'Angleterre et d'Allemagne, puis l'Alliance évangélique fondée à Londres en 1846 y reçoivent chacun un rôle précis dans le texte biblique : la première bête, la bête à deux cornes, l'image de la bête. Les titres de « Révérend », l'ordination par succession apostolique, l'aspersion à la place du baptême par immersion et la discipline qui empêche de penser par soi-même sont présentés comme autant de marques de la bête portées par les Églises protestantes.

Le second ensemble porte sur la place du naturel et du spirituel dans le plan de Dieu. L'ordre d'abord le naturel, ensuite le spirituel sert de règle de lecture appliquée aux deux âges, à la vie de Jésus et à la résurrection des croyants. Les types d'Adam, Isaac, Joseph, Moïse et Élie sont examinés pour montrer qu'un antitype peut comporter une part naturelle et une part spirituelle. Un article refuse ensuite l'idée, admise jusque-là par la revue, que l'Église deviendra une mère après son union avec le Christ : ni Ève ni Rébecca ne le prouvent, car le type s'arrête au mariage.

Une rubrique d'étude biblique traite de la fiabilité du texte des Écritures. Les erreurs de copie, les ajouts de copistes et le fait que la version du roi Jacques repose sur la Vulgate latine plutôt que sur le grec y sont exposés, avec la recommandation de trois ouvrages de travail : le Nouveau Testament de Tischendorf, l'Emphatic Diaglott de Benjamin Wilson et la version de l'American Bible Union. Le numéro se termine sur l'état de santé de George Storrs, ancien rédacteur du Bible Examiner, dont la fille écrit qu'il est alité, épuisé et sans force pour écrire.

Analyse

Croyances

Le naturel avant le spirituel, règle de lecture de toute la Bible

Une seule règle commande la plupart des articles de ce numéro : partout, le naturel vient d'abord, le spirituel ensuite. Elle est tirée de 1 Corinthiens 15:46 et appliquée sans exception : aux âges de l'histoire, aux personnes, au Christ, à la résurrection.[1] L'auteur en fait une loi de développement, ce qui lui permet de dire que le spirituel sort du naturel sans que le naturel en ait la force par lui-même.[2] George Dana Boardman, pasteur baptiste dont un développement entier avait été repris quelques mois plus tôt, travaillait la même correspondance entre le naturel et le spirituel.[3]

L'avertissement méthodologique de « Type et antitype » complète cette règle : il ne faut pas tout spiritualiser, ni tout prendre au pied de la lettre.[4] La mise en garde avait un objet concret au dix-neuvième siècle. Emanuel Swedenborg avait soutenu que le texte littéral de la Bible cache un sens interne qu'il exposait dans son Arcana coelestia, et ses adversaires lui reprochaient de rejeter dix livres de l'Ancien Testament et d'interpréter le reste au gré d'une illumination personnelle.[5][6] En gardant les deux sens, l'auteur se donne le droit de multiplier les correspondances sans passer pour un de ces spiritualisateurs.

Le cadre typologique employé ici — Adam, Isaac, Joseph, Moïse, les deux chérubins, Élie — vient directement du millérisme. Crompton montre que Miller combinait prophétie et typologie, un épisode ancien annonçant en petit ce qu'un autre accomplit en grand.[7] Barbour s'était servi du même couple pour comparer l'époque des douze tribus et celle des douze apôtres.[8] Ce qui est propre à ce numéro, c'est l'application de la règle aux antitypes eux-mêmes : l'antitype n'est pas forcément spirituel, puisque le Christ porte les deux natures l'une après l'autre.[9] Deux mois plus tôt, la distinction posée était celle du type strict et de l'allégorie, où l'on ne cherche qu'une ressemblance d'ensemble.[10] Ici, la précaution porte ailleurs : sur le contenu de l'antitype, pas sur la rigueur de la correspondance.

Cette méthode suppose qu'on comprenne mieux la prophétie aujourd'hui qu'hier. L'article sur Jean 16:13 le dit : chaque génération reçoit toute la vérité qui lui est due, et la génération présente en sait davantage parce que les accomplissements se sont accumulés.[11] Jonsson relève que c'est bien l'histoire, et elle seule, qui permet de montrer qu'une prophétie s'est réalisée, et qu'on ne comprend généralement pas une prophétie avant que les événements aient montré son accomplissement.[12] Penton analyse l'usage que le mouvement fait de ce principe : la « nouvelle lumière » et la « vérité présente » permettent de maintenir qu'on a eu raison malgré les échéances manquées, et l'appel à cette connaissance particulière a été commun à bien des mouvements du judaïsme, de la chrétienté et de l'islam.[13] Les frères Sadlack, eux, contestaient de l'intérieur l'idée que rien n'aurait été compris avant Russell : selon eux, il y eut au long de l'âge de l'Évangile une chaîne ininterrompue de témoins qui possédaient la « vérité présente », et le travail de Russell avait consisté à ordonner des vérités déjà reconnues.[14]

Une vie humaine donnée pour une vie humaine rendue

Appliquée au sacrifice du Christ, cette règle produit une conséquence précise : ce qui est racheté doit être exactement ce qui a été perdu. Adam ne possédait que la vie naturelle, donc le Christ a donné sa vie naturelle en rançon, et la loi du « œil pour œil » interdit qu'une vie naturelle rachète une vie spirituelle ou l'inverse.[15] Wills montre que l'intérêt de cette doctrine pour Russell était d'être valable pour tous les hommes sans exception, et donc de garantir à chacun un réveil d'entre les morts.[16] Schulz et de Vienne citent la formulation du groupe d'Allegheny : la rançon était un prix équivalent pour tous, et c'est ce rocher qui portait leur espérance d'un rétablissement de toutes choses.[17] Blandre fait remonter cette compréhension à George Stetson et George Storrs, qui prêchaient à Allegheny et Pittsburgh dès 1872.[18]

Le même raisonnement borne la restauration promise au monde. Puisque Élie a guéri des malades et ressuscité des morts dans leur chair, l'Élie antitypique rendra au monde la vie naturelle, car restaurer c'est rendre ce qui a été perdu.[19] L'argument est le même que celui exposé quatre mois plus tôt sur l'étendue de la restauration, mais il est ici porté par un personnage : Élie devient l'agent de la restitution, et non seulement une règle de calcul.[20] Barbour admettait déjà, en août 1875, qu'il croyait à un âge de mille ans de restitution pendant lequel le Christ règne au milieu de ses ennemis jusqu'à ce que la restitution soit accomplie.[21]

De la rançon découle aussi une condition posée avant toute conversion. La lettre du correspondant soutient que nulle âme ne peut être convertie sans être d'abord comptée vivante devant Dieu, comme un maître affranchirait un esclave avant de l'honorer.[22] La liberté de choisir la vie éternelle est donc un effet de la mort du Christ, non une faculté naturelle de l'homme.

Un détail de vocabulaire grec soutient l'horizon universel de cette doctrine. Dans l'article sur la sanctification, le fléchissement de tout genou de Philippiens 2:10 est étendu aux « souterrains », avec cette précision que les trois divisions du verset embrassent ceux qui sont partis de cette vie.[23] Le mot grec katachthonios se décompose en kata et chthôn, le sol, et désigne au pluriel ceux qui habitent le monde d'en bas, c'est-à-dire les morts.[24] La triple division employée par Paul reprend la façon dont le Proche-Orient ancien partageait l'univers en trois étages.[25] En retenant le sens de « morts », l'article tire de ce verset une confession qui ne peut être universelle que si les morts sont d'abord rendus vivants.

L'ancien rendu nouveau : l'identité qui tient

La formule mise en gros caractères dans le numéro, « l'ancien rendu nouveau », a une portée précise : si Dieu ne sauve pas le vieil homme, il ne sauve personne.[26] La transformation finale, même assez grande pour mériter le nom de nouvelle création, ne fait pas perdre l'identité personnelle.[27] L'analogie de la chenille et du papillon n'est pas une trouvaille du numéro. Bernard Barton l'employait dès 1824 dans ses Poetic Vigils pour décrire le passage de l'homme mortel à l'immortalité.[28] Elle servait depuis longtemps à dire la résurrection du corps : la créature sort du cocon transformée au point d'être méconnaissable, et reste pourtant elle-même.[29]

Cette insistance sur l'identité maintenue résout un problème que la doctrine du changement de nature pose nécessairement. Russell enseignait que l'homme est entièrement charnel et Dieu entièrement spirituel, deux natures séparées, et que la résurrection du Christ avait été un changement de l'une à l'autre selon 1 Pierre 3:18.[30] Si les natures sont ainsi séparées, rien ne garantit que celui qui ressuscite soit le même que celui qui est mort. La réponse donnée ici est que le changement opère sur la même personne, par l'Esprit qui habite déjà en elle.[31] Le changement du corps « vil » en corps glorieux selon Philippiens 3:21 circulait dans la presse adventiste proche de Russell vers 1880 : S. A. Chaplin, éditeur de The Restitution, écrivait que le Christ changerait notre corps vil pour le rendre semblable à son corps glorieux, et attendait de la résurrection plus de consistance que Russell.[32]

L'article sur la sanctification place cette espérance dans un cadre précis : l'Église des premiers-nés, séparée du monde par la vérité, en vue de régner avec le Christ.[33] Wills montre que Russell distinguait l'ordination, qui se joue entre l'individu et Dieu sans cérémonie, et la sanctification, travail progressif de transformation du caractère commençant à la consécration.[34] La sanctification entière de l'esprit, de l'âme et du corps est rapportée à la présence du Seigneur de 1 Thessaloniciens 5:23.[35] Crompton explique que Russell rendait partout parousia par « présence », l'idée étant que le Christ reste présent de façon invisible après son retour et que ce fait devient de plus en plus manifeste.[36] Rapporter la sanctification à cette présence revient donc à la situer dans le temps présent.

La lettre du correspondant pose une limite à tout cela. Comprendre les plans de Dieu ne rend pas ami de Dieu ; cela prouve seulement qu'on l'est, et la justice n'est rien d'autre que la pratique du bien.[37] C'est la position que Paton avait soutenue à propos du vêtement de noces, en opposant le caractère chrétien à la théorie correcte du plan de Dieu, et qu'il opposait à Barbour, pour qui une théologie propre constituait ce vêtement.[38][39]

Une rétractation sur la maternité de l'Église

L'article « L'Église sera-t-elle une mère ? » abandonne publiquement une position tenue jusque-là pour fondée dans la Bible : l'Église, unie au Christ, n'engendrera pas d'enfants de sa propre nature.[40] L'argument porte sur Galates 4:26 : la « mère de nous tous » désigne la première alliance, non l'Église. L'exégèse courante allait dans l'autre sens, identifiant la Jérusalem d'en haut à Sara, type de l'Église mère des croyants. Le numéro de novembre suivant garde pourtant le dispositif des deux alliances, Sara pour l'alliance de faveur et Agar pour l'alliance de la Loi, sans y faire entrer l'Église.[41]

La méthode employée pour cette rétractation mérite d'être relevée : un type a un terme aussi bien qu'un début. Ève ne devient mère qu'après la fin de sa fonction typologique, et ses enfants naissent dans le péché, ce qui conduirait à dire que l'Épouse du Christ enfanterait des enfants mort-nés.[42] Rebecca était stérile pendant toute la période où elle servait de type, et la bénédiction « sois la mère de milliers » vient de sa mère et de son frère, non d'Abraham.[43] La règle du terme du type permet donc de rejeter une conséquence sans renoncer au personnage comme type. Appliquée à Adam, elle établit au contraire les noces de l'Agneau et le règne du Christ et de son Épouse sur les nations, puisque la domination accordée à Adam et à sa femme tombe, elle, à l'intérieur du type.[44]

Ce règne à venir avait un calendrier serré. Schulz et de Vienne situent en 1877, deux ans à peine avant ce numéro, le moment où Russell cessa de croire que l'Épouse du Christ hériterait de la terre pour lui attribuer un héritage céleste, le reste de l'humanité bénie gardant le paradis terrestre.[45] Franz cite les textes du mouvement qui attendaient l'enlèvement des saints et la fermeture de la porte d'accès à la classe de l'Épouse pour l'automne 1881.[46] La question de savoir si l'Épouse deviendrait mère se posait donc à propos d'un événement attendu dans moins de deux ans.

Le transfert du Royaume d'Israël selon la chair au véritable Israël de Dieu est lu par la typologie d'Ésaü et de Jacob, deux jumeaux dont l'aîné représente le naturel et le cadet le spirituel.[47] L'Église de l'Évangile est pourtant dite née du reste juif, Christ et les apôtres étant tous Juifs.[48] Crompton montre que Russell croyait au retour de la faveur divine sur Israël selon la chair à partir de 1878, et voyait dans le congrès de Berlin de cette même année, où lord Beaconsfield jouait le premier rôle, la preuve que ce retour avait commencé.[49] Le Royaume est donc enlevé à Israël selon la chair sans que celui-ci soit écarté du plan.

L'Église une contre les Églises établies

Le dialogue qui ouvre le numéro et l'extrait repris de « The Armory » soutiennent la même thèse : l'Église est le corps uni au Christ seul, et comprend tous ceux dont les noms sont écrits au Ciel. Les organisations locales qui s'interposent entre les croyants et Dieu, ou substituent leur credo à la Parole, exercent une autorité présomptueuse.[50] Franz cite les déclarations du mouvement sur ce point : la Bible est le seul credo, le caractère progressif de la connaissance biblique est reconnu, et il n'existe aucun enclos permettant d'unir certains chrétiens et d'en exclure d'autres.[51] Wills relève que Russell revendiquait pour son groupe l'absence d'organisation visible : l'unité y passait par un lien invisible entre chaque membre et le Christ, et toute organisation terrestre qui gêne cette union des saints va contre la volonté du Seigneur.[52]

Le rejet de la succession apostolique s'appuie sur un défi vérifiable : produire un seul cas où les dons de l'Esprit auraient suivi l'ordination d'un ministre.[53] Le raisonnement inverse celui du cessationnisme ordinaire, qui constate la disparition des dons pour en tirer qu'ils n'étaient que pour le premier siècle ; ici, la disparition des dons sert à nier la chaîne que les Églises revendiquent. Schulz et de Vienne citent la réponse de Russell sur le même sujet en novembre 1880 : sauf dans le cas de Judas, les Écritures ne montrent aucune succession apostolique, l'apostolat a cessé, et les langues et les prophéties ont cessé comme Paul l'avait annoncé, probablement parce qu'elles ne sont plus nécessaires.[54] Wills précise que pour Russell l'ordination se joue entre l'individu et Dieu, sans cérémonie, et qu'aucun homme ne peut l'accorder ni la retirer.[55] Contre le clergé, les douze apôtres servent de pierres de fondation de la Nouvelle Jérusalem et représentent l'Église entière, de sorte que le « vous » des Évangiles s'adresse à tous les croyants.[56] Adam Clarke commentait déjà Apocalypse 21:14 en disant que c'est par la doctrine des apôtres que les âmes entrent dans l'Église.[57]

Le refus des révélations nouvelles extérieures à la Bible accompagne ce refus du clergé.[58] La lettre du correspondant va plus loin : l'idée que Dieu aurait confié les vérités des derniers jours à un seul homme pour les distribuer à l'Église serait un honneur trop grand pour la chair et mènerait au sectarisme.[59] La position vise un travers répandu dans le milieu adventiste. Paton lui-même racontait avoir reçu sa doctrine de l'œuvre du Christ après le second avènement dans le silence de la nuit, comme si elle lui avait été dite, sans avoir rien lu ni rien entendu sur le sujet ; Schulz et de Vienne jugent ce récit improbable et y voient une façon de se présenter comme dépositaire d'une vérité divine.[60]

Les titres honorifiques du clergé sont traités comme une marque de la bête. L'argument est que « Révérend » appartient à Dieu. Comme adjectif, le mot n'apparaît qu'une fois dans la Bible du roi Jacques, au Psaumes 111:9, et il s'y applique à Dieu, tandis que Matthieu 23:8-10 interdit aux disciples les titres de Rabbi, de père et de docteur.[61] Le reproche fait aux credo de bloquer la croissance spirituelle circulait dans la polémique du temps : on leur reprochait d'interdire à tout esprit de grandir au-delà de leur ligne morte.[62] L'image du « soulier de fer de la Chine » renvoyait à une réalité connue des lecteurs : au dix-neuvième siècle, entre quarante et cinquante pour cent des femmes chinoises avaient les pieds bandés, comprimés pour en empêcher la croissance, et la pression contre cette pratique ne commença qu'à la fin du siècle.[63]

La seconde marque développée est l'aspersion mise à la place du baptême par immersion. L'argument philologique employé ici était largement partagé : le verbe grec baptizô signifie plonger, submerger, immerger, et l'immersion fut la forme originelle du baptême, comme le montrent le sens du mot et le baptême de Jean administré dans le Jourdain.[64] L'aveu catholique rapporté dans le dialogue est historiquement exact : pendant plusieurs siècles le baptême fut habituellement conféré par immersion, et c'est depuis le douzième siècle que l'infusion a prévalu dans l'Église catholique.[65] Thomas d'Aquin tenait encore l'immersion pour le mode le plus sûr tout en admettant l'aspersion, qui ne devint officiellement une option qu'au concile de Ravenne en 1311.[66] La pratique correspondait à celle du groupe : Blandre rapporte que les Russell reçurent le baptême par immersion en 1874, et qu'un autre prédicateur du milieu, rejetant l'aspersion et le baptême des enfants, défendait cette position devant l'Institut ministériel baptiste de Toronto en octobre 1880.[67][68] Mais elle n'était pas une condition d'appartenance : Russell refusait de fonder la communion chrétienne sur le baptême d'eau, faisant valoir que l'immersion n'avait pas été pratiquée pendant des siècles sans que Dieu cesse pour autant de reconnaître des membres de son Église.[69]

L'image de la bête, une accusation datée et nommée

Le dialogue sur Apocalypse 13 transforme la critique des Églises en accusation précise. La bête léopard est la papauté de 538 à 1798, la bête à deux cornes le protestantisme dont les cornes sont l'Angleterre et l'Allemagne, et l'image de la bête l'Alliance évangélique fondée à Londres le 19 août 1846.[70] Le calcul de 538 à 1798 n'est pas une invention : Blandre montre qu'il était largement développé dans les mouvements millénaristes antérieurs et que Barbour l'avait repris dès mars 1874, en l'actualisant avec l'infaillibilité pontificale de 1870 et la fin des États pontificaux.[71] Crompton rappelle que Miller voyait dans l'entrée du général Berthier à Rome, le 15 février 1798, la fin du pouvoir du pape sur l'Église et sur les gouvernements civils.[72]

Ce qui distingue ce numéro, c'est l'identification de la seconde bête et de son image. Barbour, en 1874, voyait dans la bête à deux cornes les deux empires français des Bonaparte, tous deux soutiens du pouvoir du pape.[73] Le dialogue déplace l'identification vers l'Angleterre et l'Allemagne protestantes, et fait de l'image non un pouvoir politique mais une organisation interconfessionnelle datée. Blandre signale que l'identification de la seconde bête au protestantisme, imitateur de l'Église romaine, avait déjà été soutenue par John Bacon.[74] Crompton confirme que l'identification de l'image de la bête à l'Alliance évangélique est propre à Russell dans cette tradition d'interprétation, et cite son explication : voyant la puissance que l'unité donnait aux catholiques, les protestants divisés décidèrent de s'organiser, et ce faisant fabriquèrent une image de la bête.[75]

Les faits invoqués sont vérifiables. L'Alliance évangélique fut effectivement fondée à Londres en août 1846, par des délégués venus de dizaines de dénominations, et son credo comportait neuf articles.[76] L'exclusion des dissidents comme « mise à mort » symbolique correspond au fonctionnement réel de cette organisation : lors de la fondation, les délégués britanniques, dont beaucoup avaient milité des années contre l'esclavage, voulurent exclure les propriétaires d'esclaves, et les délégués américains s'y opposèrent de peur que des Églises ne puissent plus adhérer ; le compromis adopté devint l'article sept des critères de l'Alliance, qui tient l'esclavage pour un mal tout en laissant chacun suivre sa conscience sur ce point.[77] Le reproche fait à l'Alliance d'être une structure semblable en forme à la papauté s'appuie donc sur une organisation qui avait, trente-quatre ans plus tôt, arbitré elle-même les conditions de l'orthodoxie reconnue.


Organisation et histoire

Aucune autorité religieuse concentrée en un homme ou une institution

Une lettre de lecteur publiée dans ce numéro refuse l'idée que Dieu aurait confié à un seul homme les vérités des derniers jours pour qu'il les distribue à l'Église ; une telle prétention serait « un honneur trop grand pour la chair » et conduirait au sectarisme.[78] La rédaction la publie sans y objecter. Cette position correspond à la façon dont la revue fonctionne alors : les textes viennent de plusieurs mains, aucune instance ne tranche les désaccords, et le rédacteur décline par écrit toute responsabilité sur ce qu'écrivent ses correspondants et sur ce qu'il emprunte à d'autres périodiques.[79] Le même refus d'une autorité humaine se lit dans la conclusion du dialogue sur Apocalypse 13 : toute organisation locale qui s'interpose entre le croyant et Dieu, ou qui substitue son credo à la Bible, est déclarée coupable.[80] Les Étudiants de la Bible formuleront le principe par écrit quelques années plus tard : ils n'appartiennent à aucune organisation terrestre, la seule Église reconnue étant celle dont les noms sont inscrits au ciel.[81]

Le refus des titres honorifiques du clergé relève du même raisonnement. « Révérend » et « Divin » sont présentés comme une ambition que John Knox, Martin Luther et John Wesley n'auraient jamais eue.[82] Aucune source consultée ne documente une position de ces trois hommes contre les titres cléricaux ; l'appel à leur exemple vient du numéro seul. En revanche l'argument circulait largement en Amérique : Alexander Campbell tournait en ridicule « Révérend » et « Docteur » comme non bibliques, et avait pris pour devise de sa revue les paroles de Matthieu 23:8-10, le même verset invoqué ici contre la hiérarchie cléricale.[83] Le mot « révérend » s'était répandu comme formule d'adresse au clergé à partir du XVIIe siècle ; les protestants américains, qui appelaient encore leurs pasteurs « father », abandonnèrent ce dernier titre après l'immigration irlandaise des années 1840, par rejet du catholicisme.[84][85] George Storrs, dont le réseau est celui d'où sort la revue, refusait qu'on l'appelât « Rév. », y voyant l'usurpation d'un titre qui n'appartient qu'à Dieu.[86]

Le même raisonnement s'applique aux structures. L'Alliance évangélique est identifiée à l'« image de la bête » d'Apocalypse 13:14, avec sa date de fondation — Londres, 19 août 1846 — et son credo de neuf articles.[87] Les faits avancés sont exacts : l'Alliance fut fondée ce jour-là au Freemasons' Hall de Londres par huit cents délégués venus de onze pays et représentant cinquante-deux dénominations, sous l'impulsion du pasteur anglican Edward Bickersteth.[88] Les neuf articles portent sur l'inspiration et l'autorité des Écritures, le droit de chacun de les interpréter, la Trinité, la corruption de la nature humaine, l'incarnation et l'expiation, la justification par la foi seule, l'œuvre de l'Esprit, l'immortalité de l'âme, la résurrection du corps et le jugement final.[89] Deux de ces articles — l'immortalité de l'âme et le jugement final — sont précisément ceux que les Étudiants de la Bible rejettent, ce qui explique leur intérêt pour un texte qui sert de porte d'entrée à l'orthodoxie reconnue. Les sessions européennes auxquelles le numéro fait allusion sont également réelles : l'Alliance tint une conférence générale à Bâle en 1879, l'année précédant ce numéro.[90] Robert Crompton a montré que cette identification de l'Alliance à l'image de la bête fait partie des interprétations propres à Russell, celui-ci reprenant par ailleurs la lecture protestante courante qui voyait dans le dragon la puissance romaine et dans la première bête la papauté.[91] Zoe Knox relève que Russell parlait aussi positivement de la formation de l'Alliance, dans laquelle il voyait un défi lancé à l'Église catholique.[92]

Une Église large contre les frontières des dénominations

Un texte repris du périodique The Armoury reproche aux Églises de paralyser leurs propres congrégations : des hommes s'épuisent à une tâche que d'autres feraient volontiers, mais qu'un mot de passe partisan ou un nom non biblique empêche d'accomplir.[93] The Armoury, a Magazine of Weapons for Christian Warfare paraissait alors trimestriellement ; les numéros de 1880 forment le volume 6.[94] Reprendre ainsi un texte étranger était l'usage de la presse américaine du temps : les rédacteurs s'abonnaient les uns aux autres et se reprenaient librement, appelant ces emprunts des « sélections ».[95]

La révision publique sur la maternité de l'Église montre ce que ce principe donne appliqué à la revue elle-même. Une position jusque-là tenue pour fondée sur la Bible — l'Église engendrant des enfants de sa propre nature après son union avec le Christ — est déclarée sans appui biblique, la « mère de nous tous » de Galates 4:26 désignant la première alliance.[96] La lecture abandonnée était la lecture reçue : dans l'allégorie de Galates 4:21-31, Sara figure l'alliance de la promesse et la Jérusalem céleste y est couramment comprise comme la mère de tous les croyants.[97] Des écrits adventistes relevaient déjà la tension entre les deux images de l'Église, épouse et mère.[98] Le changement est annoncé sans précaution ni excuse, parce que l'appartenance au groupe ne se définit pas par l'adhésion à un corps de doctrine arrêté : la Bible est la seule référence, et le caractère progressif de la connaissance autorise à corriger ce qu'on croyait.[99]

Une rédaction à plusieurs mains et des lecteurs associés

Les signatures du numéro documentent une production collective. John Henry Paton signe « J. H. P. » l'exposé sur Jean 16:13, celui sur le type et l'antitype, le quatrain de « L'ancien et le nouveau » et la présentation des extraits de lettre ; Benjamin W. Keith signe « B. W. K. » l'exposé sur la sanctification.[100] Paton, né à Galston en Écosse le 7 avril 1843, avait collaboré à lHerald of the Morning de Nelson Barbour de 1875 à 1879 et avait célébré en mars 1879 le mariage de Charles et Maria Russell.[101] Keith, colporteur de Dansville, est celui qui avait attiré l'attention de Barbour sur le mot parousia rendu par « présence » dans lEmphatic Diaglott de Benjamin Wilson.[102] À ces signatures s'ajoutent un poème donné comme « Selected », sans auteur, et l'extrait de The Armoury.[103]

La publication d'extraits choisis dans une lettre de correspondant prolonge cette ouverture. Russell publiait rarement les lettres reçues, faute de place et parce qu'elles contenaient trop de compliments à son adresse ; il préférait en retenir ce qui pouvait profiter aux lecteurs.[104] Les quatre extraits publiés ici sont numérotés et coupés : la rédaction a trié. Le choix est significatif, puisque c'est par ce moyen qu'entre dans la revue le refus qu'un seul homme détienne les vérités des derniers jours.

La rubrique « Bible Class Department » est une rubrique régulière du périodique, qui voisine avec les questions de correspondants.[105] Elle accueille ici un texte sur la critique du texte grec du Nouveau Testament. L'intérêt pour ce travail savant est de saison : la révision officielle de la version anglaise était en cours depuis 1870, et Fenton John Anthony Hort soutenait alors que le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus représentaient le texte le plus proche de l'original.[106] Les Étudiants de la Bible avaient une raison pratique de s'y intéresser : c'est une traduction nouvelle, l'Emphatic Diaglott de Benjamin Wilson, qui leur avait donné « présence » là où la version du roi Jacques lisait « venue ».[107]

La mention de l'état de santé de George Storrs situe cette équipe dans le réseau dont elle est issue. Storrs avait subi un abcès aux reins en mars 1879 et devait mourir le 28 décembre 1879, quelques jours avant la parution de ce numéro.[108] Il avait baptisé Russell et sa femme par immersion en 1874, et lui avait transmis la compréhension de la rançon et du rétablissement.[109] Son journal, le Bible Examiner, paraissait encore. Rendre compte de sa santé, c'est traiter la revue comme l'organe d'un milieu plus large qu'elle-même.

Une revue gratuite dont la liste d'envoi est purgée au bout de sept mois

La seule mesure administrative du numéro est l'arrêt de l'envoi aux destinataires qui n'ont jamais répondu, après sept numéros parus.[110] Elle prolonge une décision déjà prise six mois plus tôt. En août 1879, Russell expliquait qu'il ne pouvait continuer à envoyer six mille exemplaires gratuits, d'abord parce que c'était coûteux, ensuite parce qu'il ne souhaitait pas « gaspiller la vérité » en l'adressant là où elle n'était ni désirée ni appréciée ; il demandait aux intéressés d'écrire avant le 10 août.[111] La règle restait que la revue est gratuite pour qui ne peut payer les cinquante cents, à condition d'écrire pour le dire.[112] Le silence est donc traité comme un désintérêt, et non comme une pauvreté. Le procédé n'est pas neuf dans ce milieu : Barbour, dès janvier 1874, demandait qu'on lui envoyât des cartes postales pour manifester son intérêt, afin de n'adresser le Herald of the Morning qu'aux personnes réellement intéressées.[113] Au terme de sept mois, la mesure renseigne sur l'état du fichier d'envoi : une part des six mille adresses du départ n'a produit aucune réponse.


Contenu

Dialogue sur la Bête à deux cornes (Apocalypse 13)

Sous forme de dialogue entre deux interlocuteurs désignés par les lettres A et B, une étude exégétique du chapitre 13 de l'Apocalypse est développée.[114] La première « bête » décrite aux dix premiers versets du chapitre — symbolisée par le léopard — est identifiée à la domination papale romaine, présentée comme une puissance ecclésiastique unie à l'empire, dont le pouvoir tiré du « Dragon » (Rome païenne) se serait exercé pendant quarante-deux mois, soit « trois et demi » fois (314 ans), de l'an 538 à 1798.[115] La parole de Dieu, prêchée par Luther, Zwingli et d'autres réformateurs, est décrite comme l'épée qui a infligé à cette puissance une blessure mortelle en révélant qu'elle était le « mystère d'iniquité », l'« Homme du Péché » et l'« Antéchrist ».[116]

La « bête à deux cornes » du verset 11, qui s'élève non de la mer (les masses irréligieuses) mais de la « terre » (le peuple jadis obéissant à la papauté), est identifiée au protestantisme.[117] Ses deux cornes représentent les deux puissances impériales qui lui ont conféré son caractère de « bête » : l'Angleterre et l'Allemagne. Contrairement à la bête léopard, elle se distingue par son caractère défensif plutôt qu'agressif, symbolisé par des cornes semblables à celles d'un agneau. La distinction centrale de l'interprétation proposée porte sur la formule « il parlait comme un dragon » : non pas que le protestantisme enseignait le paganisme à l'instar du dragon, mais que ses prétentions étaient celles d'un pouvoir civil ordinaire — bien inférieures aux prétentions exorbitantes de la papauté qui revendiquait le droit de gouverner toutes les nations par la verge de fer.[118] Ainsi, paradoxalement, parler « comme un dragon » (et non « en tant que dragon ») marquerait la supériorité morale relative du protestantisme sur la papauté. L'interlocuteur A précise également que la montée de la seconde bête n'a pas détruit la première : « elles continuent à exister simultanément », les deux puissances coexistant.[119]

L'interprétation du verbe « parler comme un dragon » se prolonge dans l'examen des versets suivants du chapitre 13 de l'Apocalypse. Le pouvoir accordé à la seconde bête de faire descendre « le feu du ciel » (Apocalypse 13:13) est compris comme la faculté d'édicter des jugements et des châtiments contre ceux qui s'y opposent — les « hérétiques » —, semblables à la persécution que subissent les Dissenters, les Baptistes et les Puritains.[120]

La tromperie exercée sur ceux qui « habitent sur la terre » (Apocalypse 13:14) est identifiée aux prétentions des Églises établies à un droit divin exclusif d'ordination. Ces Églises affirment être les seules héritières des Apôtres et soutiennent que l'imposition des mains confère des dons spirituels transmissibles — ce que « cette prétention des deux bêtes » est fermement contesté, avec le défi adressé aux deux Églises de produire un seul cas où les « dons de l'Esprit » (tels que décrits en 1 Corinthiens 12:1) auraient suivi l'ordination de leurs ministres.[121] La doctrine de la succession apostolique est ainsi présentée comme un instrument de domination cléricale visant à creuser entre le clergé et les fidèles ordinaires un fossé d'intimidation que peu oseraient franchir.[122]

L'« image de la bête » (Apocalypse 13:14) reçoit une identification précise : il s'agit de l'Alliance évangélique, fondée à Londres le 19 août 1846, rassemblant des représentants des principales dénominations protestantes d'Europe et d'Amérique. Cette organisation est décrite comme une structure ecclésiastique similaire en forme à la papauté, dont le but est d'accroître le pouvoir et l'autorité du protestantisme collectif, exactement comme la « bête léopard » avait accru ceux de la papauté.[123] Une distinction est soigneusement maintenue entre l'union véritable des croyants — présentée comme l'œuvre du Saint-Esprit, un lien de cœurs unis par la vérité — et cette alliance organisationnelle, dont le credo de neuf articles conditionne l'accès à l'orthodoxie reconnue.[124]

La « vie » insufflée à cette image par la seconde bête (Apocalypse 13:15) est illustrée par la participation de l'Église d'Angleterre et de l'Église d'Allemagne aux réunions de l'Alliance — participation jugée contraire à l'esprit même de leurs propres credo, qui revendiquent chacune d'être la seule Église fondée par les Apôtres et traitent les autres dénominations de schismatiques. Fait notable, l'Église catholique romaine elle-même aurait adressé ses « salutations » à l'Alliance évangélique lors d'une session récente tenue en Europe, acte interprété comme une reconnaissance de l'image.[125] Quiconque refuse de « vénérer l'orthodoxie » ainsi représentée est symboliquement « tué » — retranché comme hérétique et privé de toute reconnaissance en tant que chrétien.[126]

La « marque » imposée à tous par l'image (Apocalypse 13:16) est interprétée comme un sceau d'allégeance, manifesté soit par une profession publique de foi (marque au front), soit par le soutien actif et matériel (marque à la main droite). La hiérarchie cléricale établie par la papauté, qui domine l'héritage de Dieu au lieu de servir les frères selon l'enseignement de Jésus — « Un seul est votre Maître et vous êtes tous frères » (Matthieu 23:8) — est identifiée comme le modèle reproduit par les dénominations formant l'image.[127]

L'interprétation se conclut sur le verset 17 de l'Apocalypse 13 : l'impossibilité d'« acheter ou de vendre » sans porter la marque est entendue symboliquement comme l'interdiction d'enseigner ou de prêcher sans avoir satisfait à un examen théologique attestant que le candidat se conforme à l'autorité de l'image — c'est-à-dire qu'il appartient soit à l'une des bêtes, soit à l'une des nombreuses dénominations constituant le « nombre de son nom ».[128]

Deux autres « marques de la bête » reçues par l'image protestante sont examinées dans la suite du dialogue. La première est l'aspiration au clergé à des titres honorifiques — « Révérend », « Divin », etc. — que les Réformateurs eux-mêmes, tels que John Knox, Martin Luther et John Wesley, n'auraient jamais revendiqués, préférant rester de simples serviteurs de l'Église. La dérive vers l'orgueil est présentée comme la cause directe de l'appauvrissement spirituel du clergé contemporain : « Dieu abhorre l'orgueilleux mais accorde sa grâce à l'humble », et les ministres de toutes les dénominations en seraient réduits à avouer leur ignorance de la Parole, renvoyant pour leur instruction aux réformateurs du passé, avouant ainsi disposer de moins de lumière qu'eux.[129] La comparaison utilisée est celle du « soulier de fer de la Chine » : les credo adoptés au quinzième siècle sont présentés comme une chaussure un peu plus large que celle de la papauté, mais de même nature — incapable d'admettre aucune croissance spirituelle.[130]

La seconde marque spécifiquement développée est l'aspersion en lieu et place du baptême par immersion. Le terme grec baptizô est décrit comme un mot transféré, non traduit, signifiant plonger, immerger, laver — ce qu'attesterait son emploi dans des centaines de passages de la littérature grecque profane. Fait notable, l'Église catholique romaine elle-même reconnaîtrait que le mot signifie immerger et que cette pratique fut observée par les chrétiens des premiers siècles, mais revendiquerait le droit de l'avoir modifiée par l'autorité du pape. Une citation du pape Martin est rapportée à l'appui : « Aussi n'est-il pas étonnant qu'il soit en mon pouvoir de changer les temps et les saisons, d'altérer et d'abroger les lois, de disposer de toutes choses, oui, même des préceptes du Christ ».[131] L'aspersion est ainsi présentée comme une tradition transmise de Rome aux Églises d'Angleterre et d'Allemagne, et par leur influence aux Églises évangéliques alliées.

La discipline ecclésiastique est par ailleurs dénoncée comme un instrument d'intimidation qui empêche la réflexion indépendante : « la pensée indépendante est une chose dangereuse » que les membres n'osent pas s'autoriser, sous peine d'être regardés comme des infidèles. La conclusion théologique du dialogue affirme que les organisations locales appelées « Églises » ne sont pas l'Église, et que la véritable Église de Dieu inclut tous les chrétiens dont les noms sont écrits au Ciel — toute organisation locale qui prétend s'interposer entre eux et Dieu, ou substituer son credo à la Parole de Dieu, exerce une autorité présomptueuse qu'il est du devoir des fidèles de dénoncer comme pécheresse.[132]

Le dialogue se clôt sur un poème intitulé « Inconnus et pourtant bien connus », emprunté à une source non identifiée (« Selected »). Ce texte lyrique en strophes régulières décrit la condition de chrétiens qui se considèrent comme des « étrangers » sur cette terre, dont les cœurs reposent sur un trésor céleste, dont les lampes sont entretenues et les yeux perpétuellement tournés vers le haut, et qui attendent que leur Seigneur les prenne auprès de lui pour les transformer à son image — mettant fin à leur condition d'étrangers dans ses demeures célestes.[133]

L'ancien et le nouveau

La relation entre le naturel et le spirituel est présentée comme un principe fondamental du plan divin, dont le déséquilibre dans un sens ou dans l'autre est dénoncé comme une erreur théologique.[134] La loi divine de développement est formulée ainsi : « D'abord le naturel, ensuite le spirituel », ce qui s'applique aussi bien aux dispensations qu'aux personnes.[135] Le naturel est premier non seulement dans l'ordre chronologique, mais aussi en ce sens que le spirituel en est issu — non par la puissance du naturel lui-même, mais par la puissance du spirituel qui l'imprègne.[136]

Ce principe est illustré par la relation entre Ésaü et Jacob (Genèse 25:23) : étant jumeaux, ils représentent de façon transparente le rapport entre le naturel (Ésaü, l'aîné) et le spirituel (Jacob, le cadet). De même que Jacob reçut la bénédiction du premier-né après qu'Ésaü eut vendu son droit d'aînesse pour un repas, Israël selon la chair, en ne désirant que les choses terrestres, perdit le Royaume, qui fut donné à une autre nation — l'Église de l'Évangile, le véritable Israël de Dieu. L'Église évangélique est néanmoins présentée comme ayant grandi à partir de l'Église juive, le reste sauvé servant de noyau autour duquel elle s'est rassemblée ; Christ, ses apôtres et tous les membres du reste étaient Juifs, et c'est par eux que le salut atteignit les Gentils, selon la parole de Jean 4:22.[137]

Ce même rapport naturel/spirituel est décrit dans la personne de Jésus-Christ : né de la chair, il était naturel ; ressuscité des morts par l'Esprit, il est devenu spirituel, ouvrant ainsi la voie au développement de ses disciples. Cette séquence est identifiée comme la clé de tout le plan divin et le fondement de la déclaration de Paul : « il est semé un corps naturel ; il est ressuscité un corps spirituel » (1 Corinthiens 15:44).[138] La transformation du corps naturel — qualifié de « corps vil » — en corps glorieux s'accomplit par la puissance de l'Esprit intérieur, conformément à Romains 8:11 et Philippiens 3:21.[139]

L'analogie de la chenille et du papillon est employée pour illustrer les deux stades de l'existence chrétienne : de même que la chenille se transforme en papillon parce qu'elle porte déjà en elle la nature du papillon, l'homme qui possède la nature divine et spirituelle portera en temps voulu l'image du céleste (1 Corinthiens 15:49). En revanche, le simple homme naturel est dépourvu de tout germe du spirituel et a donc besoin d'un Sauveur — la puissance vivifiante du Second Adam.[140] Adam, simple homme naturel, n'était en procès que pour la vie naturelle, et aucun passage biblique ne suggère que la spiritualité ou l'immortalité lui était accessible comme objectif possible.[141]

Le raisonnement sotériologique développé à partir de ce postulat est le suivant : si Dieu avait prévu de faire passer l'homme du naturel au spirituel, il avait également prévu que cela se réalise par le Second Adam. Puisque l'homme à sa création ne possédait que la vie naturelle, une vie rachetée ou rançonnée ne peut être que naturelle ; et comme un homme naturellement mort ne peut se développer vers la vie spirituelle de lui-même, il a besoin d'un Rédempteur.[142] La double fonction du Christ est ainsi définie : Rédempteur de la mort naturelle d'une part, parce qu'il a donné sa vie naturelle (psuchē en grec) en rançon pour le plus grand nombre ; Donneur de vie spirituelle d'autre part. La loi du « œil pour œil » est invoquée pour démontrer que la vie naturelle ne peut racheter la vie spirituelle, ni la vie spirituelle racheter la vie naturelle.[143]

La conclusion de ce développement est présentée comme le principe central de tout l'article, mis en exergue typographiquement : « L'ANCIEN RENDU NOUVEAU ». Si Dieu ne sauve pas le vieil homme, il ne sauve personne. Et si la nouvelle création ne consiste pas à rendre nouveau le vieil homme par la puissance de l'Esprit, alors le Sauveur glorifié ne serait pas le même Jésus-Christ qui parcourut la terre en faisant le bien, qui apprit à compatir avec ses frères parce qu'il fut éprouvé en tous points comme eux, et qui se donna lui-même en rançon pour tous par son obéissance jusqu'à la mort (Philippiens 2:8-9).[144] Sans cette identité entre le vieil homme sauvé et le nouveau, il n'y aurait ni résurrection ni changement, ni revêtement de l'immortalité.[145]

Le papillon, qu'il se souvienne ou non de sa vie de chenille, demeure la même créature qui s'est développée dans la terre ; de même, la transformation finale des croyants, si grande soit-elle au point de mériter le titre de « Nouvelle Création », ne fait pas perdre leur identité personnelle. La promesse de 1 Jean 3:2 est citée à l'appui : « nous serons semblables à lui, car nous le verrons tel qu'il est ».[146] Le texte s'achève sur une évocation du « jour millénaire » : de même que Jésus, par le souvenir de ses souffrances, peut compatir aux affligés et aux tentés, les croyants glorifiés, forts des épreuves surmontées, seront préparés à partager avec lui l'administration du pouvoir pour secourir et bénir les nations de la Terre.[147] Un quatrain signé « J. H. P. » clôt la méditation, appelant à partager dans le Royaume la mission de conduire l'humanité « de l'ancien vers le nouveau ».[148]

Dans toute la vérité (Jean 16:13)

La question centrale de cet article est de déterminer à qui fut adressée la promesse du Sauveur en Jean 16:13 — aux Apôtres ou à l'Église entière — et si elle s'applique à chaque individu.[149] La réponse développée distingue deux phases de la révélation : l'une consiste à énoncer ou écrire la parole, l'autre à la comprendre. Cette distinction est jugée particulièrement pertinente pour la prophétie, qui, bien qu'inspirée par l'Esprit, n'était ni comprise ni destinée à être comprise par ceux qui l'écrivaient, comme l'atteste 1 Pierre 1:11-12, mais était destinée à l'Église.[150]

La prophétie n'étant pleinement compréhensible qu'à son accomplissement, la vérité n'est pas pleinement révélée tant qu'elle n'est pas comprise. En ce sens, la promesse de l'Esprit reçut son accomplissement lorsque les écrits inspirés furent achevés et transmis à l'Église.[151] Les nouvelles révélations extérieures à la Bible sont fermement rejetées : « nous ne croyons pas que des vérités nouvelles, non contenues dans la Bible, aient été données aux hommes », et ceux qui prétendent avoir de nouvelles révélations sont accueillis avec méfiance.[152] En revanche, le secours de l'Esprit pour l'application et la compréhension de la Parole est jugé aussi nécessaire que pour son écriture.[153]

Les Apôtres sont identifiés aux douze pierres fondatrices de l'Église — et, une fois glorifiée, de la Nouvelle Jérusalem (Apocalypse 21:14) — et à ce titre représentent l'Église tout entière. Les termes « vous » qui leur sont adressés dans les Évangiles sont donc entendus comme s'adressant à l'ensemble de l'Église.[154]

L'article sur les types et les antitypes occupe la totalité de la page physique 5. Il s'agit de la suite de l'article commencé en page précédente, suivi d'un nouvel article — « TYPE AND ANTITYPE » — qui commence en bas de cette même page. Ces deux éléments étant distincts, le premier est encore la continuation de l'article sur Jean 16:13, et le second introduit un nouvel article.

La limite inférieure de la vérité accessible en état mortel est soulignée par 1 Corinthiens 13:12, cité pour établir que la connaissance complète est réservée à l'état glorifié. En attendant, chaque génération de croyants est assurée de posséder « toute la vérité qui lui est due » en son temps, et la génération présente est présentée comme disposant d'une connaissance prophétique supérieure à toutes les précédentes, grâce à l'accumulation des accomplissements.[155] La diversité de capacité au sein de l'Église — nourrissons, jeunes hommes et pères spirituels — est jugée normale et n'invalide pas l'appartenance au corps : c'est l'existence de la vie par l'Esprit, et non le degré de connaissance, qui constitue un individu en membre du corps.[156] La branche infructueuse est retranchée selon Jean 15:2, mais toute branche produisant quelque fruit, si peu que ce soit, est taillée pour en produire davantage. La conclusion est que nul individu, à aucune époque, ne saurait prétendre posséder seul la totalité de la vérité que l'Esprit a accordée, car « Dieu a distribué à chaque homme séparément selon sa propre volonté » (1 Corinthiens 12:11).[157] L'élection de l'Épouse est entendue comme fondée sur son union avec Christ par son Esprit et sa loyauté envers lui, plutôt que sur son degré de connaissance ; ce n'est qu'après que l'Épouse est complète et que Sion est restaurée que les « veilleurs verront face à face » (Ésaïe 52:8). L'article est signé des initiales J. H. P., renvoyant à John Henry Paton.[158]

Type et antitype

La relation entre le naturel et le spirituel est explorée à travers la méthode typologique, présentée comme bien plus répandue dans la Bible qu'on ne le suppose généralement.[159] Les écrits de Moïse sont jugés en grande partie allégoriques, mais la tentation de nier le sens littéral au profit du seul sens allégorique est fermement écartée : les deux niveaux coexistent, le sens littéral étant réel, le sens spirituel constituant une valeur supérieure ajoutée. La formule est résumée ainsi : « Ils disent tout ce qu'ils disent, mais ils signifient bien plus qu'ils ne disent ».[160]

2 Corinthiens 3:15-17 est mobilisé pour illustrer le voile qui recouvre le cœur lorsque Moïse est lu sans discernement spirituel. La lettre est mortifiante, l'Esprit vivifiant ; là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. En combinant Paul et le Sauveur lui-même (Jean 5:45-47), les écrits de Moïse sont présentés comme contenant l'Évangile du Fils de Dieu à la manière dont une coquille contient un noyau : les deux sont réels et précieux, mais le noyau l'emporte sur la coquille. Le Seigneur est décrit comme « le Fil d'or de la révélation », âme du plan du salut.[161] Le fait que la vérité ait été cachée durant des siècles sous le couvert de la simple histoire est tenu pour une preuve forte qu'aucun esprit humain n'a conçu le plan du livre ni du grand salut qu'il met en lumière.[162]

Une mise en garde est formulée contre deux excès symétriques : un spiritualisme extrême et un matérialisme extrême. Toutes les portions de la Bible ne comportent pas un double sens ; certaines se rapportent entièrement au naturel, d'autres entièrement au spirituel. L'exemple des deux Jérusalem — l'ancienne et la nouvelle, la naturelle et la spirituelle — illustre la nécessité de ne pas les confondre.[163]

Une attention particulière est accordée au fait que les antitypes ne sont pas toujours entièrement spirituels, erreur jugée source de confusion. Adam est présenté comme un type du Christ, mais le Christ combine en lui-même le naturel et le spirituel dans un ordre de développement : d'abord le naturel, ensuite le spirituel.[164] La vie du Christ est posée comme la clé du plan : deux naissances et deux vies y sont discernées, le point de bascule se situant à sa mort et à sa résurrection. Né d'abord de la chair, puis de l'Esprit, il fut « mis à mort dans la chair et rendu vivant par l'Esprit » (1 Pierre 3:18).[165]

La correspondance typologique est développée avec précision : la vie d'Adam avant son sommeil représente la vie naturelle du Christ ; son endormissement, la mort naturelle du Christ. La vie d'Adam après son réveil représente la vie du Christ après la résurrection. Son mariage représente les noces de l'Agneau ; la génération de la race, la régénération de la race ; la domination accordée à Adam et à son épouse représente le règne uni du Christ et de son Épouse — l'Église — sur la Terre et les nations dans le monde à venir, selon Apocalypse 21:9.[166] La solitude d'Adam avant la création d'Ève est mise en parallèle avec Jean 12:24 : « Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul » — le Christ mourut pour porter du fruit, tout comme Adam s'endormit pour qu'une épouse lui soit formée de son côté.[167]

Isaac, présenté comme fils du fidèle Abraham, est décrit comme un type du Fils de Dieu au sens le plus élevé. De même que Isaac fut offert en sacrifice, soumis à la mort durant trois jours en figure et reçu d'entre les morts, Jésus mourut et ressuscita le troisième jour en réalité.[168] L'appel de la vie, le mariage et le développement de la famille, dans le type comme dans l'antitype, suivent la résurrection dans l'ordre voulu : la vie d'Isaac avant son offrande représente la vie naturelle du Christ ; le sacrifice d'Isaac en figure représente le sacrifice de la vie naturelle du Christ, donnée comme rançon pour beaucoup ; la vie d'Isaac après la résurrection représente la vie spirituelle du Christ.[169]

Joseph, descendu dans la fosse puis rétabli à la droite du pouvoir en Égypte comme gardien du pain et préservateur de vie, est lui aussi présenté comme un type du Christ. Moïse, venu deux fois vers son peuple d'Israël naturel, rejeté la première fois et libérateur à la seconde venue, préfigure de même les deux venues du Christ au même peuple : la venue dans la chair d'abord, la venue dans la gloire ensuite. Dans chacun de ces types — Adam, Isaac, Joseph et Moïse — la mort du Christ est annoncée, bien qu'aucun d'eux ne soit mort réellement : Adam s'endormit ; Isaac fut offert en esprit ; Joseph descendit dans la fosse ; Moïse dut fuir pour sa vie.[170]

La mort du Christ est ainsi montrée comme la charnière entre le naturel et le spirituel. Prétendre que la vie naturelle, la vie de chair et de sang du Christ, ne profite à rien reviendrait à affirmer que le plan de Dieu est entièrement spirituel, au lieu d'obéir à la règle « d'abord le naturel, et ensuite le spirituel ».[171] Lorsque le Christ déclara « la chair ne profite de rien », il parlait figurativement : manger littéralement la chair et boire littéralement le sang ne donnerait évidemment aucune vie spirituelle. Mais cela ne détruit pas le fait que le Christ eut une chair et un sang littéraux, les prit dans un but précis (Hébreux 2:9, 14-15), et mourut réellement.[172]

La valeur de la mort du Seigneur Jésus est illustrée par les deux chérubins : le centre est le lieu de rencontre, le point de réconciliation entre Dieu et l'homme, conformément à Romains 5:10. Le premier chérubin représente l'Église juive regardant vers l'avant, le second l'Église de l'Évangile regardant vers l'arrière ; le premier représente le naturel, le second le spirituel, prouvant une fois encore que l'antitype contient les deux.[173] Élie, type de l'Église de l'Évangile, ayant guéri les malades et ressuscité les morts physiquement, le fait que l'Élie antitypique restituera la vie naturelle au monde est tenu pour une certitude ; car restaurer, c'est rendre ce qui a été perdu. Adam représente le Christ comme Chef d'une race immortelle.[174] La mise en garde finale de l'article, signé « J. H. P. » (initiales de John Henry Paton), est que toute idée ignorant soit le naturel, soit le spirituel dans le plan est obscurité plutôt que lumière.[175]

La complétude du Corps

L'unité des chrétiens repose sur leur union avec Jésus-Christ, chef du corps, et non sur l'adhésion à un chef humain, à des formes extérieures ou à des standards humains. Chaque membre du corps naturel, uni à la tête, entretient une union vitale avec tout autre membre relié à la même tête ; de même, l'unité chrétienne véritable est l'union des branches dans la vigne, non celle des os dans un squelette articulé et ficelé mais dépourvu d'énergie vitale.[176] L'union inaugurée par le Christ embrasse toute la famille de Dieu et inclut tout homme ayant une connexion vitale avec le grand Chef de l'Église. Les systèmes humains, jugés trop étroits, n'incluent que ceux qui partagent les mêmes opinions, les mêmes formes et les mêmes standards humains, tandis que « l'Église du Christ est inclusive et d'une grande portée, tandis que leurs Églises sont étroites et excluent plus de chrétiens qu'elles n'en admettent ».[177]

Les conséquences de cette exclusion sont jugées graves tant pour ceux qui en sont victimes que pour ceux qui la pratiquent. Des Églises se retrouvent paralysées et impuissantes, faute du travail et de la sympathie de frères chrétiens qui se tiennent à leur côté, prêts à aider, mais en sont exclus par quelque mot de passe partisan ou quelque nom ou forme non scripturaire. Des hommes s'épuisent jusqu'aux portes du tombeau pour accomplir un travail que d'autres feraient volontiers et sagement, mais ne sont pas autorisés à participer au labeur.[178] L'apôtre a enseigné qu'aucun membre du corps ne peut être soustrait à sa place et à son œuvre propre sans causer un préjudice grave : nul ne peut se séparer du corps du Christ sans dommage, et aucune portion de chrétiens ne peut s'isoler d'autres qui aiment le Seigneur sans se faire grand tort à elle-même.[179]

L'union des vrais chrétiens jaillit d'une source supérieure à toute source humaine, et leur adaptation mutuelle pour l'entraide est si complète que toute séparation est nécessairement préjudiciable. L'image des pieds qui prétendraient n'avoir pas besoin des yeux, puis groperaient dans le fossé une fois les yeux disparus, illustre la folie de l'autosuffisance. La prière d'adieu du Sauveur pour ses disciples — « qu'ils soient tous un » — résonne à travers les âges, et les cœurs des vrais régénérés aspirent à cette unité.[180] Plus profonde que les noms, les formes et les symboles de foi des hommes, cette vie intérieure, divine et universelle que le Christ a impartie et qui fait de ses enfants un seul tout est présentée comme le fondement de la véritable communion. L'extrait est attribué à « The Armory ».[181]

Sanctification

La sanctification est présentée comme la volonté de Dieu pour l'Église, selon 1 Thessaloniciens 4:3, et s'applique à l'Église des premiers-nés, identifiée comme le corps du Christ, séparé du monde par la vérité et la parole de Dieu.[182] Les textes d'Exode relatifs aux vêtements sacerdotaux d'Aaron (Exode 28:2) servent de figure typologique : de même que les prêtres de l'ancienne économie étaient consacrés pour le service divin, les membres du corps du Christ sont sanctifiés en vue d'une gloire future.[183]

La prière sacerdotale de Jésus en Jean 17:16-17 — « Sanctifie-les par ta vérité ; ta parole est la vérité » — est citée comme fondement de cette sanctification, à laquelle s'ajoute l'exhortation paulinienne en Éphésiens 5:25-27 sur l'amour du Christ envers l'Église qu'il sanctifie et purifie afin de la présenter à lui-même glorieuse, sans tache ni ride.[184] 1 Thessaloniciens 5:23 est ensuite invoqué pour la sanctification intégrale — esprit, âme et corps — dans la présence (parousie) du Seigneur Jésus-Christ.[185]

Une Église sanctifiée est composée d'individus sanctifiés, appelés non pour eux-mêmes seuls mais en vue d'un dessein glorieux dans le plan de Dieu, et sanctifiés non à cause de leur propre mérite mais de leur relation au Christ.[186] Le texte de 1 Corinthiens 1:2-31 est longuement cité pour montrer que Dieu a choisi les choses faibles et méprisées du monde afin de confondre les puissants, et que « le Christ est fait pour nous sagesse, justice, sanctification et rédemption », de sorte que tout ce qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur.[187]

La sanctification complète en Christ est présentée comme constituant la perfection et l'unité de l'Église. Hébreux 2:10-11 établit que celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés sont tous d'un seul principe, raison pour laquelle le Christ n'a pas honte de les appeler ses frères ; et Hébreux 10:14-15 affirme que par une seule offrande il a rendu parfaits pour toujours ceux qui sont sanctifiés.[188] L'appel de 1 Corinthiens 1:9-10 à parler la même chose et à ne pas avoir de divisions, mais à être parfaitement unis dans le même sentiment, est présenté comme le corollaire ecclésiologique de cette sanctification commune.[189]

La sanctification entière, comme toute bénédiction spirituelle, repose sur une connaissance de la vérité, obtenue uniquement par une recherche sérieuse, continue et priante, sous la conduite de l'Esprit vers toute vérité. Elle est ainsi désignée « sanctification de l'esprit et croyance de la vérité » selon 2 Thessaloniciens 2:13. La foi vient par l'ouïe et l'ouïe par la parole de Dieu (Romains 10:17), et les Écritures se développant graduellement donnent lumière sur tout le chemin du juste, rendant nécessaire la compréhension de la vérité présente.[190] La promesse d'Actes (Actes 20:32) est rappelée : la parole de la grâce divine est capable de bâtir et de donner un héritage parmi tous les sanctifiés.[191]

Les sanctifiés sont destinés à être élevés à un plan supérieur : transformés de l'image de l'homme terrestre à l'image du céleste, adoptés dans la famille de Dieu, et devenus en plein sens « fils de Dieu ». Romains 8:23 est cité pour l'attente du rachat du corps — le corps du Christ — et Romains 8:14 pour la filiation par l'Esprit.[192] 1 Jean 3:2-3 conclut ce développement : « nous serons semblables à lui », et tout homme qui a cette espérance se purifie comme lui est pur.[193]

Le passage de Philippiens 2:1-10, cité presque intégralement, dépeint le Christ qui, ayant la forme de Dieu, s'est abaissé jusqu'à la mort de la croix avant d'être souverainement exalté, afin qu'à son nom tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre — les « souterrains » —, et que toute langue confesse qu'il est Seigneur à la gloire du Père.[194] La co-hérédité avec Christ, conditionnée à la participation à ses souffrances en vue d'être glorifiés ensemble, est présentée comme l'horizon de tout cet appel à la sanctification. L'article est signé des initiales B. W. K., identifiables à Benjamin W. Keith.[195]

Adieu

À l'issue de sept numéros de la Zion's Watch Tower, la rédaction annonce qu'elle cessera d'envoyer la revue aux destinataires dont elle n'a reçu aucune réponse. La revue ayant été proposée gratuitement à tous ceux qui en faisaient la demande et ne pouvaient se l'offrir, le silence est interprété comme un désintérêt, et ceux qui sont concernés sont congédiés avec la formule « Que Dieu vous bénisse — Adieu ».[196]

Extraits d'une lettre

La rédaction, sous l'initiale J. H. P. identifiable à John H. Paton, présente quelques extraits d'une lettre d'un correspondant, jugés suggestifs et potentiellement profitables aux lecteurs.[197] Le premier extrait pose la question de la libération préalable à toute conversion : si un homme voulait conférer un titre d'honneur à un esclave, il le libérerait d'abord ; de même, nulle âme ne peut être convertie si elle n'est d'abord comptée vivante aux yeux de Dieu — une allusion à Éphésiens 5:14 (« Réveille-toi, toi qui dors, et relève-toi d'entre les morts, et Christ t'illuminera »). La liberté permettant de choisir la vie éternelle est ainsi fondée sur la mort du Christ.[198] Le second extrait s'ouvre sur la parole de Jean 3:29 — « Celui qui a l'épouse est l'époux » — et engage la réflexion sur la relation sponsale du Christ à son Église, le texte étant interrompu par la coupure de colonne.

La suite de la lettre développe quatre extraits numérotés. Le troisième insiste sur la différence entre la connaissance des plans de Dieu et l'amitié réelle avec lui : ceux qui comprennent ces plans sont appelés amis de Dieu, mais la compréhension ne les rend pas tels — elle le prouve seulement. En s'appuyant sur Jean 15:14 (« Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande »), la lettre soutient qu'il serait étrange de croire que la justice puisse être autre chose que la pratique du bien.[199] Le quatrième extrait oppose la franchise de la parole de Dieu aux raisonnements « tortueux et enchevêtrés » des hommes, affirmant « qu'une petite quantité d'Écriture vaut bien plus qu'un grand raisonnement ». Il rejette l'idée que Dieu aurait jamais confié les vérités des derniers jours à un seul homme pour les dispenser à l'Église, estimant qu'une telle prétention serait un honneur trop grand pour la chair et conduirait inévitablement au sectarisme.[200] La lettre se conclut par un encouragement fraternel à la persévérance, avec la formule lyrique selon laquelle « la Vérité, à pointe de diamant, sera écrite sur les cœurs d'une race rachetée ».

L'Église sera-t-elle une mère ?

Une note liminaire renvoie à un article ultérieur intitulé « Le Second Adam et Ève », paru dans le numéro du 1er février 1910, comme source d'un éclairage postérieur sur la même question.[201]

La question est posée de savoir si l'Église, après son union avec le Christ, engendrera des enfants de sa propre nature. La position, jusqu'alors tenue pour scripturalement fondée, est soumise à un examen critique qui conclut à l'absence de fondement biblique.[202]

L'argumentation s'appuie d'abord sur Galates 4:26 — « La Jérusalem d'en haut est libre, elle qui est notre mère à tous » — verset fréquemment invoqué en faveur de la maternité de l'Église. Une lecture contextuelle de l'ensemble des chapitres 3 et 4 de l'épître aux Galates révèle toutefois que Paul y poursuit un seul et même raisonnement : montrer la différence entre l'âge de la Loi, récemment clos, et l'âge de l'Évangile, fraîchement inauguré. En Galates 3:17, il oppose les deux alliances : la première alliance — l'Évangile, annoncé avant la Loi à Abraham et confirmé en Christ — ne peut être annulée par la seconde alliance (la Loi) conclue avec la descendance charnelle. En Galates 3:29, il conclut que si nous appartenons au Christ, nous sommes la descendance d'Abraham et héritiers selon la promesse, c'est-à-dire enfants de la première alliance. L'identité de « mère de nous tous » désigne donc cette première alliance elle-même, et non l'Église en tant que telle.[203]

L'examen se porte ensuite sur la figure typologique d'Ève. Bien que nulle part explicitement désignée comme type dans l'Écriture, il y a de bonnes raisons de la considérer comme telle — à condition de tenir compte du fait que tout type a un terme aussi bien qu'un début. L'analyse conclut que le type prend fin précisément au moment où Ève est acceptée par Adam comme son épouse. Paul lui-même indique en Romains 5:14 qu'Adam était la figure de Celui qui devait venir. La mort du Christ est ainsi préfigurée par le profond sommeil d'Adam ; le côté percé de Jésus, prix du développement de son Épouse, est préfiguré par le côté ouvert d'Adam d'où Ève fut tirée ; la reconnaissance d'Adam envers Ève comme « os de ses os » préfigure la reconnaissance par le Seigneur de sa nature spirituelle partagée avec les siens, selon 1 Corinthiens 6:17 (« Celui qui s'unit au Seigneur est un seul esprit avec lui »).[204] Mais le type s'arrête là. Le fait qu'Ève soit devenue mère ne saurait impliquer que l'Épouse du Christ le deviendra, pas plus que la chute d'Ève n'implique que l'Épouse du Christ devra pécher et causer la ruine de son Seigneur. De plus, la maternité d'Ève est postérieure à la période où elle était type, et ses enfants furent engendrés dans le péché et sous la peine de mort — ce qui, transposé typologiquement, ne pourrait que signifier que l'Épouse du Christ enfanterait des enfants mort-nés.[205]

Le commandement divin de Genèse 1:28 (« Soyez féconds et multipliez-vous ») est adressé à Adam en tant qu'homme naturel, et non en tant que type du Christ. La description typologique, elle, se trouve en Genèse 2:21 et ne contient aucune référence à une descendance.[206]

La figure de Rebecca est également examinée : Abraham envoyant son serviteur chercher une épouse pour Isaac préfigure le Père envoyant le Saint-Esprit pour constituer, parmi les nations, un peuple ou une épouse pour le Christ. Comme Rebecca quitta la maison de son père pour suivre le serviteur et rejoindre Isaac, les croyants quittent le monde sous la conduite de l'Esprit pour aller à la rencontre de leur Seigneur. Le type cesse là également. La bénédiction souvent citée — « Sois la mère de milliers et de millions » (Genèse 24:60) — ne provient pas d'Abraham mais de la mère et du frère de Rebecca, et ressemble fort à une formule de politesse coutumière. Rebecca elle-même était stérile pendant toute la période typologique ; ce n'est que vingt ans après la clôture du type qu'elle mit au monde Jacob et Ésaü, ce qui constitue un type distinct (Genèse 25:20-26).[207]

La conclusion est que ni directement ni par voie de type, Dieu n'enseigne que l'Église engendrera, après son union avec le Christ, des enfants de sa propre nature.[208]

Notre Sauveur vivant

Bien que le Christ ait été connu « selon la chair » et que le souvenir de cet « homme de douleurs » qui « nous a rachetés de son précieux sang » soit présenté comme doux et sacré, c'est désormais en tant que Rédempteur vivant qu'il est reconnu — celui que, en raison de son obéissance « jusqu'à la mort, même la mort de la croix », Dieu a souverainement exalté et doté d'un nom au-dessus de tout nom, selon Philippiens 2:8-9.[209]

La rubrique « Bible Class Department » présente dans ce numéro se conclut par deux articles distincts. Le premier porte sur la critique textuelle du Nouveau Testament, le second sur l'état de santé de George Storrs.

La Sainte Bible

La vénération due à la Bible repose, selon cette rubrique, sur son auteur divin, mais une question critique est immédiatement posée : la Bible telle qu'elle est parvenue jusqu'à ses lecteurs est-elle entièrement inspirée et pure ?[210] Les canaux par lesquels elle a été transmise n'ont pas tous été sans tache. Le Nouveau Testament, rédigé à l'origine par divers apôtres en des lieux et à des époques différents, a circulé sous forme de copies manuscrites pendant environ quatorze cents ans, jusqu'à l'invention de l'imprimerie, et ce processus de copies successives a engendré de nombreuses petites erreurs et omissions — l'ajout ou la suppression de conjonctions comme « et » ou « mais ».[211]

Une source de difficultés plus grave est identifiée dans les interpolations : l'ajout de mots et de phrases étrangers au texte original. Environ quatre de ces interpolations portent des marques délibérées et semblent avoir été introduites vers le IXe siècle, probablement pour « donner une base ou un appui à quelque dogme papal », tandis que la grande majorité paraît accidentelle : un copiste ajoutait en marge une réflexion personnelle sur le sens d'un passage, et le copiste suivant l'incorporait dans le corps du texte, transmettant ainsi à la postérité une clause non inspirée comme si elle l'était.[212]

La version autorisée dite « Bible du roi Jacques », publiée en 1611, est présentée non comme une traduction directe du grec original, mais comme une révision de plusieurs versions antérieures, elles-mêmes issues de la Vulgate latine plutôt que du texte grec : la Bible de Tyndale (1526), celle de Coverdale (1535), celle de Matthew (1537), celle de Whitchurch et celle de Genève (1560).[213] Les traducteurs de 1604 ne disposaient que d'une huitaine de manuscrits grecs, aucun antérieur au Xe siècle. Il est estimé que les erreurs accumulées sur ces siècles se chiffrent par milliers, la plupart mineures, mais certaines d'importance.[214]

La situation des traducteurs contemporains est jugée bien plus favorable : entre 600 et 700 manuscrits grecs sont désormais connus, parmi lesquels les codex « Sinaïticus » et « Vaticanus no 1209 », datant d'environ 350 après J.-C. Le manuscrit du Sinaï, considéré comme le plus précieux de tous, n'a été retrouvé que récemment et publié en 1870.[215] Cette accumulation de témoins anciens est présentée comme l'accomplissement de la prophétie selon laquelle « la connaissance sera augmentée en ce temps de la fin » — non seulement la connaissance scientifique et mécanique, mais aussi la connaissance de la Parole de Dieu elle-même.[216]

Trois outils sont recommandés pour accéder au texte inspiré le plus pur possible. Le premier est le Nouveau Testament de Tischendorf, accompagné de notes de bas de page indiquant les variantes des trois plus anciens manuscrits : le Sinaïticus, le Vaticanus no 1209 et l'Alexandrinus (daté d'environ 450 apr. J.-C.). Le deuxième est l'« Emphatic Diaglott » de Benjamin Wilson, qui reproduit le texte grec du Nouveau Testament selon le Dr Griesbach en regard d'une traduction mot à mot, ainsi qu'une nouvelle version de lecture générale fondée sur les travaux de nombreux critiques érudits, avec les variantes du Vaticanus en notes.[217] Le troisième outil est la traduction de l'« American Bible Union », révision des plus anciennes traductions comparée aux manuscrits anciens, jugée utile pour la clarté de son rendu, bien que moins critique que les deux précédents.[218] Les lecteurs sont informés que la rédaction a négocié avec les éditeurs de ces ouvrages et peut les fournir à prix de gros.[219]

Frère George Storrs

George Storrs, longtemps rédacteur du Bible Examiner, est signalé à l'attention des lecteurs en raison d'une grave maladie qui l'a contraint à interrompre son journal.[220] Une lettre datée du 14 décembre 1879, envoyée depuis Brooklyn par sa fille H. W. Storrs en réponse à une offre de Russell, décrit son état : alité, épuisé, sans force physique ni mentale pour écrire, très amaigri et impotent au point de nécessiter l'assistance d'un homme pour le soulever.[221] La lettre précise que la veille de son envoi était son 83e anniversaire. Malgré ses souffrances, il est décrit comme patient et sans plaintes, même si par moments elles sont si intenses « qu'il aspire au repos ».[222] La fille de Storrs remercie Russell pour être le premier éditeur à avoir proposé de mentionner l'état de son père dans la Zion's Watch Tower. Sans sollicitation formelle, Russell suggère à ses lecteurs les mieux dotés matériellement que cette situation représente une occasion de « pourvoir aux nécessités des saints ».[223]

Voir aussi

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Illustrations du numéro

Références

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