Nicolas Jacquette

Un article de Témoins de Jéhovah: TJ-Encyclopedie, l'encyclopédie libre sur les Témoins de Jéhovah.
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Nicolas Jacquette
Naissance 1982
Nationalité France.jpg Française
Connu(e) pour
  • avoir témoigné devant la commission parlementaire sur les sectes
  • écrit un ouvrage critique sur la Watch Tower
Frères et sœurs Magali, Sonia, Frédéric

Nicolas Jacquette est un jeune ex-Témoin de Jéhovah, qui a témoigné devant les commission d'enquête parlementaire relative à l'influence des mouvements sectaires sur les mineurs.[1] Il est membre de l'Union nationale des associations de défense de la famille et de l'individu (UNADFI) et de la Coordination nationale des victimes de l'organisation des Témoins de Jéhovah (CNOVTJ). Il est aussi l'auteur d'un livre autobiographique paru aux éditions Balland Moi, Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah.

Témoignage de Nicolas Jacquette devant la commission parlementaire sur les sectes

M. Nicolas JACQUETTE : J’ai vingt-quatre ans et cette particularité d’avoir passé les vingt-deux premières années de ma vie parmi les Témoins de Jéhovah. Mes parents étant des adeptes, j’ai été élevé dans ce mouvement dont je suis sorti il y a deux ans, avec l’aide de mes amis et de l’ADFI de Lille. Je suis en train de rédiger un témoignage et je poursuis mon travail de reconstruction personnelle en venant devant votre commission.

J’ai ainsi connu, sans avoir de regard extérieur, la vie et l’embrigadement d’un enfant qui n’a rien demandé, qui n’a aucun esprit critique sur ce qui lui est transmis et imposé, et qui est amené, conditionné à agir au service des intérêts du mouvement, par un langage, un enseignement, un système de codes relayés par ses parents. Les Témoins de Jéhovah se targuent de ne pas être une secte, alléguant que leurs enfants ne sont pas coupés du monde : ils vont à l’école, font parfois des études supérieures, travaillent dans le monde extérieur. Mais l’embrigadement est bien là et les atteintes à l’identité, à la personnalité, à la vie affective, morale et physique sont réelles, même si elles sont d’emblée prévues pour que l’enfant les dissimule au monde extérieur. Au bout de vingt-deux ans, on ne peut ressortir de ce mouvement sans séquelles d’ordre psychologique et moral avec lesquelles il faudra composer avec les années qui suivent : on ne peut en deux ans se débarrasser de tout ce qui vous a été enseigné, induit, programmé depuis le plus jeune âge – je ne sais combien de temps il me faudra encore. Le terme « séquelle » peut paraître relativement vague en parlant d’un mouvement sectaire. C’est la perte de l’estime de soi dans la mesure où le mouvement persuade l’individu qu’il n’est rien, sinon un pécheur dont le seul salut réside en Dieu, représenté par le groupe, et en l’espoir d’une vie future dans un paradis où il atteindra la perfection. Le monde m’était présenté sous un angle suffisamment mauvais pour que je ne m’y sente pas bien, et encore moins apte à y vivre normalement. Il m’a fallu tout un travail de reconstruction pour réapprendre à vivre dans ce monde extérieur, alors que l’on s’était mentalement, psychologiquement attaché à nous apprendre à y vivre sans en faire partie – c’est un des credos de la secte.

La vie est régie par toutes sortes d’édits sur la nature des divertissements, des relations avec les membres de l’autre sexe ou du même sexe, des relations affectives, personnelles, amicales, des rapports à la science, à l’éducation… Tous les aspects de la vie d’un individu sont gérés de manière à ce qu’il réussisse à se défaire de chacune de ces petites parcelles qui précisément composent un individu ; et comme en vingt-deux ans je n’ai rien appris d’autre que cette façon de vivre, elle était pour moi parfaitement naturelle. Il me faut maintenant réapprendre ce qu’est vraiment un individu libre, capable d’assumer ses choix et de décider de sa vie en prenant des décisions qui lui soient propres et non dictées par des écrits et des ordonnances.

M. le Président : Comment était rythmée votre vie quotidienne depuis votre enfance ? Comment se passait la journée entre votre famille, la salle du royaume, l’école ?

M. Nicolas JACQUETTE : Le rythme est très dense, mais doit s’apprécier sur une semaine. Chaque jour un « programme spirituel » vous est attribué. Comme tout témoin de Jéhovah, les enfants sont astreints aux trois réunions – pour ma part, c’était deux heures le mardi, une heure le jeudi et deux heures le dimanche – et à la prédication, quand bien même ils ne sont ni baptisés ni proclamateurs. À ce programme extérieur à l’environnement familial relativement dense vient s’ajouter pour l’enfant un programme personnel : il doit préparer chacune des réunions de son propre chef en reprenant les publications fournies par la secte, vérifier l’exactitude des versets dans la Bible, soit en général une heure à une heure trente de travail de préparation la veille de chaque réunion. Sans oublier les activités à l’intérieur du cercle familial : « le texte du jour », c’est-à-dire un petit livret dont on lit, chaque jour, un petit texte suivi des explications qu’en donne la secte, la lecture de la Bible en famille, qui dure environ trois quarts d’heure, et la lecture personnelle que l’enfant doit faire chaque soir, durant trois quarts d’heure également. J’ai calculé qu’un enfant de primaire devait ainsi consacrer à la secte quasiment vingt-trois heures par semaine…

M. le Président : Le reste du temps, aviez-vous la possibilité de jouer avec vos petits camarades extérieurs à la communauté ? Participiez-vous aux fêtes laïques, anniversaires, etc. ?

M. Nicolas JAQUETTE : Les relations avec les autres sont évidemment des éléments auxquels les enfants sont très sensibles, surtout lorsqu’il s’agit de concrétiser ces liens au moment de fêtes qui sont autant de moments de cohésion sociale. Pour donner une bonne image du mouvement, on permet aux enfants de côtoyer les autres, mais d’une manière encadrée et très limitée. Parmi les messages les plus répétés : « Vous avez des amis dans la congrégation, n’allez pas vous en faire ailleurs », « Une mauvaise compagnie peut ruiner les habitudes utiles »… Autrement dit, aller voir d’autres amis risque de saper votre foi, de faire pénétrer en vous des idées qui ne correspondent pas à votre culte et de vous inciter à quitter votre religion. Les gens de l’extérieur sont en permanence diabolisés. Par un abus de langage, on dit qu’une personne « est dans la vérité » pour dire qu’elle est Témoin de Jéhovah. Et à force de l’entendre depuis que l’on est tout enfant, on finit par ne plus dissocier « Témoin de Jéhovah » de « vérité ». Dans le même temps, les gens de l’extérieur sont appelés « le monde », dont toute la littérature des Témoins de Jéhovah dit qu’il est méchant, sous la coupe du diable et appelé à disparaître. La diabolisation vaut pour les petits camarades d’école, dont on apprend à se méfier ; mais on apprend également comment on pourra les évangéliser tout en respectant le cadre de la loi sur la laïcité à l’école. On est donc préparé à les considérer comme des ennemis, et en même temps comme des adeptes potentiels… Ainsi, l’enfant à l’école côtoie ses camarades avec tout à la fois un objectif, qui est de les rendre potentiellement adeptes, et une méfiance : ne pas trop se lier d’amitié, mais suffisamment pour montrer que les Témoins de Jéhovah ne sont pas une secte, puisqu’ils sont capables de nouer des relations amicales. Les fêtes sont un sujet particulièrement douloureux pour tous les enfants Témoins de Jéhovah, même si on leur apprend que ce n’est pas le cas : voir se succéder tous les réveillons de Noël, du jour de l’An, les anniversaires, sans qu’il ne se passe rien d’autre qu’un jour normal, entendre le lendemain tous les copains parler des cadeaux qu’ils ont reçus et se sentir obligé, en réaction à cette douleur, d’expliquer que le père Noël n’existe pas, que l’on connaît la vérité sur ces choses-là, que c’est un mensonge… On vous apprend à déblatérer toute une série de slogans pour vous justifier et surtout vous surprotéger vous-même de la douleur que ressent un enfant séparé des autres par de telles circonstances : être invité à un anniversaire et ne pas pouvoir y aller, ne pas pouvoir fêter le sien… Je ne sais même pas quel âge ont mes parents : on n’a jamais fêté leur anniversaire. Pour tout le monde, cette fête annuelle permet d’avoir une idée du temps qui passe pour les autres. Moi, je n’ai pas cette notion-là, y compris pour des amis proches. Cela peut paraître banal, mais lorsqu’on y réfléchit après coup, on s’aperçoit que ces situations totalement décalées, ajoutées les unes aux autres, en viennent à former un bagage terriblement lourd à porter… Et si l’on en sort, on se rend compte de l’emprise que l’on a subi et à quel point on est inadapté au monde dans lequel on débarque… Il faut réapprendre à vivre dans la vraie vie.

M. le Président : Tout le monde sait qu’un des éléments fondateurs de la doctrine des Témoins de Jéhovah est l’Apocalypse, autrement dit l’annonce de la fin du monde. Avez-vous été éduqué dans cette perspective ? Que représentait-elle pour vous lorsque vous étiez enfant ?

M. Nicolas JAQUETTE : C’est très bizarre… L’espérance, telle qu’elle ressort des prédications des Témoins de Jéhovah, c’est celle du Paradis. Mais durant leurs réunions, bien qu’ils ne s’en fassent pas trop l’écho dans leur évangélisation pour éviter le côté « secte apocalyptique » un peu effrayant et très négatif, le Paradis est systématiquement lié à la venue de l’Apocalypse. En fait, leur espérance de vie éternelle future est liée à la destruction de tous leurs contemporains… Un enfant fait très clairement le lien entre les deux, et l’espérance pour un Témoin de Jéhovah se mue finalement en désir pervers de voir ses contemporains mourir, puisque cela signifiera l’avènement du Paradis attendu. D’où découle en même temps une responsabilité induite dans l’évangélisation, transmise très tôt aux enfants : vous portez la responsabilité de la vie de vos camarades. Imaginez que vous sachiez qu’il va se produire un tremblement de terre : si vous ne prévenez personne, vous êtes homicide. Là, c’est la même chose : vous savez que le monde va disparaître ; si vous ne les prévenez pas qu’ils doivent devenir Témoins de Jéhovah pour survivre à ce monde condamné, vous portez la responsabilité de leur mort. Cette responsabilité, on la fait porter aux adeptes adultes, mais également aux enfants. Dès qu’il sera en âge de comprendre ce qui se dit dans le mouvement, c’est-à-dire vers cinq ou six ans, l’enfant vivra avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête et on le persuadera d’essayer de sauver les camarades pour lesquels il commence à éprouver de l’amitié : « tu n’as pas envie qu’ils meurent, et tu n’as pas non plus envie de mourir parce que tu ne les auras pas prévenus… » Et toutes ces ambiguïtés se mélangent dans cette promesse de l’Apocalypse.

M. le Président : Ce discours, vous l’entendiez dans votre famille et dans la communauté, mais pas à l’école communale… Comment viviez-vous cette contradiction entre les deux enseignements ? Parveniez-vous à la résoudre ?

M. Nicolas JAQUETTE : La solution était déjà préparée par la secte, qui a l’avantage de pouvoir toucher les petits adeptes bien avant le milieu scolaire. À cinq ans, je savais lire couramment : ma mère m’avait fait apprendre tout petit sur les publications de la société Watch Tower… Mon système d’apprentissage de la lecture n’était pas le traditionnel « Luc et Béatrice » du CP, mais les ouvrages de la secte. J’avais donc commencé à intégrer ses idées sur l’éducation, la philosophie, l’histoire, la science. En entrant à l’école, l’enfant est déjà préparé à ce qui lui sera enseigné à l’aune de l’enseignement de la secte : ce qui correspond à ce qu’on lui a déjà enseigné est acceptable, ce qui ne correspond pas n’est qu’objet de mépris. On se considère très clairement comme supérieur au reste de l’humanité, parce que l’on connaît la vérité. Même l’enfant est certain d’être supérieur à ses petits camarades : il ne croit pas au Père Noël, il ne fête pas les anniversaires parce qu’il sait que c’est une fête païenne, il ne croit pas à la théorie de l’évolution enseignée à l’école car on lui a appris que dans l’histoire biblique l’homme n’a que six mille ans et que l’évolution n’est qu’une farce… Toutes ces pensées induites par la secte sont suffisamment étayées en interne – sans preuves concrètes, bien évidemment – pour que l’enfant soit lui aussi persuadé en arrivant à l’école qu’il va entendre des discours incompatibles avec ceux qu’on lui a enseignés, et qu’il doit s’en prévenir. Il est d’emblée averti qu’il entendra parler de philosophie, d’évolution, de raisonnements contraires à sa foi, qu’il devra faire très attention et réagir dès que possible devant ses autres camarades afin d’essayer de leur transmettre sa foi. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises, lorsqu’il s’est agi d’évolution, de religion, etc. : j’ai saisi l’occasion pour exposer mes convictions devant mes professeurs et mes camarades, en espérant que certains y manifesteraient de l’intérêt et que je pourrai faire oeuvre de prosélytisme une fois sorti de l’école.

M. le Président : Vous avez passé vingt-deux années parmi les Témoins de Jéhovah et vous êtes capables de faire cette analyse seulement deux ans après en être sorti… On ne peut qu’être frappé par votre extraordinaire capacité de jugement, de réflexion et de critique. Comment avez-vous pu arriver aussi rapidement à ce point de maturité et porter une critique aussi élaborée ?

M. Nicolas JAQUETTE : Premièrement, dès ma sortie, on m’a encouragé à écrire un témoignage. L’écriture est un procédé très efficace pour faire le lien entre des choses que je croyais anodines et naturelles. C’est en le mettant sur le papier que j’ai commencé à comprendre le système des Témoins de Jéhovah et comment il fonctionnait, la façon dont les différents éléments interagissaient pour créer un mécanisme réellement efficace d’incarcération mentale. Deuxièmement, j’ai toujours vécu en dissimulant une double personnalité, étant donné que je suis homosexuel et que l’homosexualité est réprimée dans la secte. Ayant eu depuis l’âge de huit ans conscience que j’aimais les garçons et entendu répéter au pupitre que ce que j’étais est profondément détesté par Dieu et voué à la destruction, il m’a fallu, pour me protéger, vivre sur deux tableaux durant toute mon enfance, mon adolescence puis ma vie d’adulte. Ce décalage, cette appréhension permanente de ce que j’étais, de ce qui m’était refusé, avec la perception que ce qui m’était imposé ne me correspondait pas, ont fait que, depuis toujours, j’avais finalement conscience de ce qui se passait et je l’étudiais en quelque sorte sans m’en apercevoir. Lorsque j’en suis sorti, tout s’est écroulé et j’ai pu voir avec plus de netteté ce que j’avais pressenti pendant des années. En tout cas, j’ai vécu en schizophrène jusqu’à mes vingt-deux ans avec une double personnalité, à vivre ma sexualité d’une part et ma religion de l’autre – très mal, évidemment : le suicide a été maintes fois envisagé pour mettre fin à ma souffrance, tant il est insupportable de voir s’affronter à l’intérieur de soi deux conceptions de la vie profondément antagonistes. J’étais évidemment suicidaire, mais le mouvement sectaire ne permettant pas non plus le suicide qui m’aurait interdit l’accès à la vie éternelle, j’en ai été dissuadé – heureusement, d’ailleurs… C’est peut-être la seule fois que j’aurai à les en remercier !

Mme Martine DAVID : La sortie de la secte a-t-elle été pour vous un déclic ou l’aviez-vous d’une certaine façon programmée de longue date ? Cherchiez-vous un moyen d’en sortir ? Avez-vous conservé des liens avec vos parents ? Avez-vous des frères et soeurs ? Que reste-t-il de la cellule familiale ? On dit toujours qu’il faut essayer de maintenir les liens ; avez-vous pu les maintenir ? Enfin, avez-vous été l’objet de pressions sous des formes diverses depuis votre sortie de la secte ?

M. Nicolas JAQUETTE : Un élément me préparait à la sortie : mon homosexualité, qui en la circonstance a clairement constitué une chance pour moi en me préparant, en me donnant en tout cas un élément extérieur auquel me raccrocher. Mais deux mois auparavant, j’étais encore en train d’évangéliser un ami proche, et les personnes qui m’ont aidé ont dû également faire un travail avec lui pour lui faire sortir de la tête ce qu’en quelques mois j’avais réussi à lui instiller grâce à la littérature de la secte, très efficace : bien qu’il n’en ait lu que quelques bribes, il avait déjà une épée de Damoclès au-dessus de la tête… J’étais vraiment encore dedans. J’ai eu la chance de croiser des gens qui s’étaient déjà frottés par le passé au milieu sectaire et qui, par manque de préparation, avaient échoué à en faire sortir ceux qu’ils voulaient aider ; lorsqu’ils m’ont rencontré, ils se sont dit qu’ils n’allaient pas me laisser repartir et ont directement contacté l’ADFI pour mettre au point un plan de bataille.

Mme Martine DAVID : Vous avez été accompagné par l’ADFI ?

M. Nicolas JAQUETTE : En fait, je ne le savais pas. J’ai été un peu « manipulé » par l’ADFI et par mes amis dans la mesure où je n’ai eu aucune connaissance de ce qu’ils avaient prévu : ils ont mis en marche une contre-offensive à l’embrigadement de la secte pour m’amener à ouvrir les yeux, à me découvrir en tant que personne avec mon avis propre, ma liberté de mouvement, etc. La manoeuvre a été très efficace car si le système de la secte est très efficace et fonctionne très bien en cercle clos, les failles apparaissent très rapidement dès qu’on y introduit des éléments extérieurs. C’est l’accompagnement qui m’a permis d’en sortir, d’autant que j’avais l’avantage de m’être fait des amis à l’extérieur de la secte. En effet, parmi les éléments qui dissuadent d’en sortir – ce qui répondra à votre deuxième question –, il y a le fait que la secte interdit à ses adeptes tout contact avec ceux qui la quittent ou en sont exclus. Et dans la mesure où l’adepte n’a de contact qu’avec les gens de la secte, la quitter revient à se séparer de tout son environnement affectif et à se retrouver dans un monde où l’on n’a aucun lien. C’est en fait un chantage à l’affectif, et une grande force dont usent les Témoins de Jéhovah pour conserver leurs adeptes et même faire revenir certains démissionnaires qui se retrouvent rapidement en détresse affective dans un monde où ils ne connaissent personne. Du coup, ils reviendront « par défaut » dans la secte pour y retrouver ce lien affectif. Depuis que j’ai quitté la secte, je n’ai plus aucun contact avec mes parents. Ils sont allés en s’amenuisant jusqu’à ne se réduire qu’à de brefs appels au téléphone : « Tu as quand même conscience des conséquences de tes choix ? » Ils m’ont abandonné, je ne suis plus leur fils. J’ai un grand frère et deux petites soeurs, eux aussi dans la secte ; qui plus est, mes deux soeurs vivent dans la ville de mes parents, autrement dit totalement sous leur coupe : c’est une ville de province, un milieu clos où les possibilités de liaisons amicales sont très restreintes. La situation est beaucoup plus difficile qu’à Paris, où il y a beaucoup de congrégations et de flux d’adeptes de l’une à l’autre au gré des déménagements. J’ai également eu la chance – et cela répondra à votre troisième question sur le harcèlement – qu’un des dirigeants de ma congrégation décède brutalement d’une crise d’asthme au moment où j’en sortais. J’ai ainsi pu partir en toute discrétion dans un moment de désorganisation totale, sans que personne ne s’en aperçoive. J’ai finalement reçu plusieurs coups de téléphone d’« amis » que je ne fréquentais pas intimement, mais qui se faisaient un devoir de s’inquiéter de ma santé spirituelle après ce qu’ils supposaient être mon départ… Par chance, certains de ceux qui m’ont aidé à sortir y ont assisté et ont pu apprécier le côté hallucinant des moyens utilisés. Le système utilisé en permanence consiste à détruire les arguments de l’autre par des principes de non-probabilité : j’estime que ce n’est pas possible, donc je réfute. On travaille sur la forme plutôt que sur le fond sur lequel on ne s’aventurera jamais au risque de se faire remettre en question. Je me suis retrouvé à plusieurs reprises face à cette situation ; heureusement, j’avais été préparé très en amont par mes amis et l’ADFI au risque d’un harcèlement moral par ma famille et par la secte. La chance a voulu que je bénéficie de plusieurs mois de répit, ce qui m’a permis de me renforcer et de ne pas être pris au dépourvu comme le sont la plupart des sortants, immédiatement soumis à une succession de coups de téléphone, lettres, injonctions à la spiritualité, etc., et qui souvent fonctionne. Cela a été pour moi un gros avantage. Du coup, j’ai pu préparer avec mes amis un système de réponse très simple : je vous remercie de l’intérêt que vous prêtez à mes recherches, je prendrai tout cela en compte… Cette espèce de fin de non-recevoir m’a permis de rester relativement tranquille et d’échapper au harcèlement.

M. Serge BLISKO : Quel niveau scolaire avez-vous pu atteindre durant vos vingtdeux premières années ?

M. Nicolas JAQUETTE : Bac plus deux. J’ai depuis repris mes études.

M. Serge BLISKO : Le principal point de rencontre entre les jeunes Témoins de Jéhovah et le monde extérieur reste l’école. Pourquoi n’ont-ils pas de système scolaire séparé alors que nombre de sectes mettent immédiatement une barrière en place en scolarisant ellesmêmes les enfants, quitte à recourir aux centres d’enseignement à distance ? N’y a-t-il pas pour les Témoins de Jéhovah un immense danger à mettre des jeunes comme vous au contact avec l’extérieur ? Durant votre scolarité, votre comportement « étrange » ou tout au moins réservé par rapport aux normes – anniversaires, cours de sciences naturelles, sport, qui sait ? – et à la mixité scolaire n’a-t-il pas alerté vos instituteurs, professeurs, proviseurs ? Comment avezvous vécu cette période ? Cette extraordinaire absence de sensibilité de la part du corps enseignant à l’égard d’enfants que vous-même décrivez en état de souffrance psychologique, sinon en danger, reste pour nous difficilement compréhensible…

M. Nicolas JACQUETTE : Avant même d’entrer à l’école, les enfants sont préparés à susciter une réaction de méfiance de la part de leurs camarades. Il faut comprendre que, pour la secte, l’école, c’est-à-dire les professeurs comme les élèves, constitue un foyer potentiel d’adeptes. Aussi prépare-t-elle l’enfant à pouvoir y prêcher, mais d’une manière suffisamment subtile : tout petit, dès que je suis entré en classe, je connaissais les détails de la loi sur la laïcité en milieu scolaire, ce que l’on pouvait et ce que l’on ne pouvait pas faire.

M. Serge BLISKO : On vous l’avait expliqué ?

M. Nicolas JACQUETTE : Oui, et d’une manière très claire dans les publications à étudier : comment évangéliser un camarade sans que ce soit considéré comme du prosélytisme en milieu scolaire… C’est très subtil : dès le départ, l’enfant a appris à jauger ce qu’il peut ou ne pas faire dans le milieu scolaire pour y instiller son idéologie. Ajoutons que la secte invite l’enfant à se faire connaître, sitôt qu’il intègre un établissement, comme Témoin de Jéhovah aux élèves et aux professeurs. Ces derniers s’en inquiètent systématiquement ; mais les parents bénéficient dans la secte d’une formation sous forme de démonstrations, de publications, d’écrits, pour engager des rendez-vous avec les enseignants, leur expliquer leur croyance, autrement dit pouvoir les évangéliser à leur tour, les rassurer dans une certaine mesure sur leur enfant. Celui-ci est du reste incité à participer, à se comporter en élève modèle, et surtout à ne jamais constituer aucun sujet d’achoppement ou d’inquiétude pour le milieu scolaire.

M. Serge BLISKO : Aucun cours ne vous était interdit ?

M. Nicolas JAQUETTE : Non. On vous lâche, mais en vous prévenant que ce que vous apprendrez dans tel cours est mauvais et faux. Lorsque j’entendais parler de l’homme de Cro-Magnon à l’école, je rigolais intérieurement : comme ils sont stupides, ils ne savent pas que l’homme n’a que six mille ans d’histoire… J’étais incapable de laisser entrer quelque chose de neuf appris à l’école.

M. Serge BLISKO : Autrement dit, contrairement à d’autres sectes qui craignent tout risque de comparaison à l’école, on vous y préparait en vous laissant aller à tous les cours, y compris au sport…

M. Nicolas JACQUETTE : Nous suivions toutes les matières, mais nous étions prévenus sur certains points. Les voyages scolaires de plus d’une journée étaient interdits, car ils posaient le problème de la décharge aux professeurs et donc de la transfusion sanguine, de même que les compétitions sportives…

M. Serge BLISKO : À cause du risque d’accident ?

M. Nicolas JACQUETTE : Pas forcément. Plutôt à cause de l’esprit de compétition. De même les sports de combat. D’une manière générale, si l’éducation sportive dans le cadre de l’école est autorisée, le sport en extrascolaire est interdit, du fait qu’il amène forcément à la compétition. Le comportement « bizarre » que l’enfant est tenu d’adopter à l’égard de ses camarades – refus des anniversaires, obligation de placer des mots conformes à l’idéologie de la secte – est évidemment de nature à susciter la moquerie, ce qui le rend d’autant plus pénible. Lorsque l’on arrive à l’adolescence, on n’a déjà pas besoin d’être Témoin de Jéhovah pour y prêter le flanc : mais ne pas s’habiller à la mode, aller en prédication faire du porte-à-porte en costume-cravate, ne pas aller aux anniversaires et pas davantage en boum et en sortie, cela fait beaucoup… Et face aux autres qui se moquent de lui, l’enfant Témoin de Jéhovah est conforté dans son statut de victime tel que le présente la secte : le monde vous persécute parce que vous êtes les élus ; comme Jésus a été persécuté, tu le seras également ; si on te persécute à l’école, c’est donc que tu es dans le vrai. Et cela fonctionne très bien : l’enfant trouve normal de se faire persécuter, même si c’est extrêmement douloureux et même insupportable. Pour un adolescent, les relations avec une personne de l’autre sexe, avoir un petit ami ou une petite amie devient indispensable pour se faire accepter dans l’environnement scolaire ; c’est évidemment interdit par la secte, pour laquelle le mariage doit être le préalable à toute relation sexuelle. Un simple flirt est considéré comme un risque de glissement inacceptable. De surcroît, il est préconisé de s’espionner entre enfants de la secte : si l’on se retrouve avec d’autres enfants Témoins de Jéhovah dans le même établissement, on adaptera son comportement en fonction des édits de la secte, mais également du regard de ses coreligionnaires pour ne pas être accusé dans le groupe d’avoir péché au regard des édits de la secte. L’enfant est ainsi en permanence sous l’oeil d’un Big Brother…

M. Philippe COCHET : Je vous remercie de ce témoignage extrêmement précis. À la lumière de ces deux ans de recul – c’est à la fois beaucoup et peu –, voyez-vous des bouées de secours auxquelles vous auriez pu vous raccrocher durant ces vingt-deux ans ? L’école mise à part, existait-il d’autres lieux ou activités où vous auriez pu avoir l’opportunité de lancer un appel au secours et trouver des gens potentiellement réceptifs ? Rencontrez-vous des anciens membres de l’organisation ? Pensez-vous qu’il puisse s’y trouver des « rabatteurs » au service de la secte ?

M. Nicolas JAQUETTE : Des bouées de secours, je n’en vois guère, si ce n’est peut-être dans le milieu médical. Lorsque j’avais treize ans, je ne supportais plus d’aller à l’école compte tenu de ce que j’y vivais, mais mon médecin de famille hésitait à me prescrire des antidépresseurs. Il aurait dû réagir, mais il était le médecin de mes parents depuis pas mal d’années, il était averti sur la question du sang et « sympathisant », puisque d’accord pour respecter leur volonté : en quelque sorte, il fermait les yeux et se portait caution de ce qui se passait pour moi. Il aurait dû à mon sens tirer la sonnette d’alarme puisqu’il a eu l’occasion de voir que je n’allais pas bien. J’ai eu l’occasion de rencontrer d’anciens membres de la secte à l’ADFI. Certains ont vécu des expériences bien plus douloureuses que la mienne, autrement plus violente, jusqu’à en garder un traumatisme qui ne guérira jamais alors que, pour ma part, je crois être sur la bonne voie. Je vis actuellement très bien et je m’en sors mieux que d’autres, touchés de manière beaucoup plus intime. Du coup, mon témoignage ne portera pas sur la violence de certains faits particuliers, mais plutôt sur celle du quotidien, qui n’est pas pour autant sans conséquences psychologiques. Je ne crois pas qu’il existe de rabatteurs, du moins pas à grande échelle, chargé de faire réintégrer des sortants. Les organismes comme l’ADFI sont fuis comme le diable par les adeptes… Peut-être la direction des Témoins de Jéhovah donne-t-elle à certaines personnes mission d’infiltrer ces milieux ; je crois l’avoir entendu pour d’autres milieux sectaires, mais jamais pour les Témoins de Jéhovah. Je n’en ai en tout cas pas eu le sentiment.

M. Jacques MYARD : Les enfants Témoins de Jéhovah, avez-vous dit, se doivent de faire acte de prosélytisme et d’évangélisation. Êtes-vous également passé par cette phase ?

M. Nicolas JAQUETTE : Tout à fait. Dès le berceau, un enfant Témoin de Jéhovah accompagne ses parents dans leur activité de prédication. On ne lui laisse pas le choix. Jusqu’à mes vingt-deux ans, j’y ai consacré deux heures tous les samedis matin de ma vie.

M. Jacques MYARD : Mais sur les autres enfants à l’école ? Quelle était la réponse des « incroyants » ?

M. Nicolas JAQUETTE : Le Témoin de Jéhovah est prévenu qu’il se heurtera à l’incompréhension et à des refus quasi permanents, que ce soit à l’école ou dans l’activité classique de prédication. Mais à l’école, le comportement d’exclusion personnelle du jeune Témoin de Jéhovah attire les autres exclus, c’est-à-dire les enfants faibles qui ne sont pas dans le système de cohésion des autres groupes d’enfants, donc en recherche d’un milieu d’accueil ou de gens susceptibles de les comprendre. Enfant, je me suis trouvé dans cette posture et j’ai pu nouer des relations amicales avec d’autres enfants eux-mêmes en marge, laissés de côté, et qui répondaient de façon assez positive aux propos que je leur tenais. J’ai distribué à plusieurs d’entre eux de la littérature des Témoins de Jéhovah, et notamment un livre intitulé Les Jeunes s’interrogent : Réponses pratiques, censé être un guide pour bien vivre, mais qui les amène insidieusement à intégrer des préceptes des Témoins de Jéhovah dans leur propre mode de vie.

M. le Président : Vous avez répondu de manière très accusatrice à la question de Philippe Cochet, votre médecin, disiez-vous, se serait « porté caution » en connaissance de cause. Vous voilà devenu un jeune adulte, qui réalise un certain nombre de choses. Est-ce à dire que, pour vous, ces référents extérieurs, professeurs et médecins, « ferment les yeux », « se portent caution », se comportent en « sympathisants », pour reprendre vos expressions ? Vous imaginez que ce médecin, en entendant ce propos, peut soudain se sentir une responsabilité vis-à-vis de vous… Qu’aurait-il dû se passer ? Qu’aurait-il dû faire ?

M. Nicolas JAQUETTE : Paradoxalement, s’il en est responsable, je ne peux lui en vouloir : comme pour les professeurs, les parents sont invités à sélectionner leurs médecins en fonction des critères de la secte, à les rencontrer pour discuter avec eux des positions médicales qu’elle défend et les rassurer sur ce qui s’y passe. C’est donc à une véritable entreprise de désinformation du milieu médical comme des milieux scolaires et juridiques que se livre la secte, par le truchement des parents. Le but est précisément que ces milieux, qui seraient en droit de se poser des questions, d’être alertés par un comportement à leurs yeux anormal, ne soient pas tentés d’en avertir d’autres et de prendre les mesures qui s’imposent. Disons qu’ils ont quelque part des circonstances atténuantes… En même temps, je maintiens que toutes ces institutions souffrent d’un manque d’information sur le mouvement sectaire, particulièrement sur celui-là, actuellement le plus important en France. Dans la mesure où ces points touchent de plus en plus aux enfants, ils devraient être intégrés dans la formation tant du corps médical que des milieux juridique et professoral. Faute de quoi, la seule information qu’ils reçoivent sur le mouvement sectaire vient des parents, sans autre élément de comparaison pour se forger une opinion.

M. le Président : Vous êtes face à des parlementaires qui votent des lois et peuvent inciter les pouvoirs publics à prendre des mesures. Faut-il aller jusqu’à parler de nonassistance à personne en danger ? C’est la question que nous avons envie de vous poser : il est tellement rare d’entendre un discours aussi élaboré que le vôtre – c’est en tout cas la première fois qu’il m’est donné de l’entendre. Essayez d’aller plus loin dans votre réflexion : considérez-vous qu’il y ait une sorte de démission, de défaillance…

M. Serge BLISKO : Ou d’aveuglement…

M. le Président :… de la société vis-à-vis de ces enfants dont vous venez de nous décrire l’existence ?

M. Nicolas JAQUETTE : La constitution d’une commission comme la vôtre est déjà la preuve d’un pas en avant. C’est du reste ce qui m’a encouragé à venir : j’y vois un élément plutôt positif, qui témoigne d’une prise de conscience évidente. Par ailleurs, les Témoins de Jéhovah ont une grande force : ils ont su se faire discrets, s’intégrer dans la société. Il est assez étonnant de voir comment ils ont su s’insérer dans le paysage, jusqu’à apparaître dans une série télévisée comme X-Files : aux deux agents du FBI qui arrivent, leur interlocuteur répond que si c’est les Témoins de Jéhovah, ce n’est pas la peine…

M. Jacques MYARD : C’est une série américaine…

M. Nicolas JAQUETTE : Mais c’était dans la version française, et les doubleurs avaient toute liberté de transposer. Cette banalisation prouve à l’évidence que les Témoins de Jéhovah ont réussi à se faire accepter en France. Les gentils abrutis qui viennent vous déranger le dimanche matin suscitent de l’avis général davantage le rire que la peur…

M. le Président : Autrement dit, la société est endormie.

M. Nicolas JAQUETTE : Parfaitement. On en vient à penser que les problèmes liés aux Témoins de Jéhovah ne concernent que le sang.

M. Jacques MYARD : Vous nous avez raconté comment vous riiez en entendant parler de l’homme de Cro-Magnon. Mais comment des hommes peuvent-ils continuer à réagir ainsi lorsque l’on voit la masse d’informations scientifiques tomber tout autour ? Jusqu’à quel point le préformatage peut-il subjuguer jusqu’à faire admettre des croyances aussi archaïques ? Tout homme est tout de même un être de raison…

M. Nicolas JAQUETTE : Le procédé est terriblement malhonnête, mais très simple : l’utilisation de mentions scientifiques sorties de leur contexte pour accréditer leurs propres opinions. C’est une technique qu’ils utilisent depuis toujours. Ainsi en est-il de la greffe d’organes, autorisée, puis interdite et finalement de nouveau autorisée aux alentours de 1979 : les Témoins de Jéhovah soutenaient que c’était du cannibalisme, citant des scientifiques à l’appui. Mais en reprenant les écrits de ces derniers, on s’aperçoit que l’on en a extrait des citations de savants du Moyen Âge, évidemment sorties de leur contexte, dans le but de faire croire que ces opinions avaient été émises par les scientifiques eux-mêmes ! Servies à des adeptes qui, compte tenu de la densité du programme spirituel imposé, consacrent tout leur temps à étudier la littérature de la secte, et qui, reconnaissons-le sans être péjoratif, sont pris dans le « bas du panier » en matière d’instruction, la caution de ce scientifique apparaîtra comme une preuve incontestable. De même les phrases du genre « il est de vérité commune que… », « tout le monde sait bien que… » qui, sans cesse répétées, induisent le sentiment que si je ne pense pas comme cela, je suis un imbécile, puisque tout le monde a l’air de le savoir. Dans d’autres publications, les scientifiques sont décrédibilisés : on fera remarquer que si certains disent ceci, d’autres cela, c’est bien qu’ils ne sont pas d’accord sur ce point, donc qu’ils ne sont pas crédibles… On en vient ainsi à mépriser toute l’information scientifique – et encore faut-il que l’on y ait accès. Et si le journal de treize heures est peut-être regardé par les Témoins de Jéhovah, les médias ne se font pas l’écho de la majorité des découvertes scientifiques. Pour y avoir accès, il faut s’y intéresser, prendre sur soi d’aller consulter des organes de diffusion spécialisés. Or le Témoin de Jéhovah s’entend clairement répondre : « S’il y a de la littérature extérieure intéressante, on vous le fera savoir. Mais ne vous y intéressez pas de votre propre chef : passez plus de temps à étudier pour vous persuader de votre foi et vous convertir davantage encore, approfondissez votre étude personnelle, mais n’allez pas voir à l’extérieur. » De fait, ce mépris soigneusement cultivé à l’égard des historiens, des scientifiques, du milieu enseignant, du milieu médical, rend le Témoin de Jéhovah enfant totalement imperméable à tout ce qu’on peut lui apprendre dans le milieu scolaire : dès lors que cela ne correspond pas au credo de la secte, ce n’est pas acceptable, c’est faux. Il aura donc un réflexe d’autodéfense et bloquera sans même s’en douter son esprit à toute absorption. Je m’en rends compte maintenant que j’en suis sorti, puisque j’ai essayé d’avertir les amis que j’avais dans la secte ainsi que ma famille sur des points qui crèvent les yeux. La réaction est immédiate dès que l’on commence à aborder les problèmes fondamentaux : « Non, je ne veux pas en parler. Je n’ai pas de problème avec ma foi, je suis persuadé de ce que je crois et je n’ai pas envie que tu viennes la saper. » Ce réflexe est imprimé chez les enfants avant même qu’ils n’entrent à l’école. Ils sont préparés d’emblée à rejeter tout propos de ce genre.

(...)


M. le Président : Avez-vous entendu parler de cas de Témoins de Jéhovah morts pour avoir refusé des transfusions ?

M. Nicolas JAQUETTE : Dans un des trois groupes de ma congrégation à Paris, une petite fille atteinte de leucémie a été traitée pendant trois ans avec des procédés alternatifs à la transfusion : cela a marché un temps, jusqu’à ce qu’elle décède… À noter que les enfants sont tout aussi persuadés par la secte qu’ils doivent refuser le sang. Encore récemment, l’enfant devait porter en permanence sur lui une carte signée par les deux parents. Une loi vient d’interdire ce procédé : les parents doivent désormais, sous la dictée de la secte, indiquer « personnellement » sur une feuille libre leur choix médical concernant leur enfant. La secte n’y apposant plus son sceau, elle est dégagée de toute responsabilité que seuls les parents auront à assumer. Un article publié dans la revue phare Réveillez-vous ! du 22 mai 1994 avait fait beaucoup de bruit : sous le titre « Des jeunes qui donnent la priorité à Dieu », on y voyait vingt-quatre photos d’enfants morts pour avoir personnellement refusé d’être transfusés – menaçant d’arracher les aiguilles, etc. –, suivies du récit des circonstances de leur décès.

M. le Président : Cela s’était passé en France ?

M. Nicolas JAQUETTE : Non, il ne s’agissait pas d’enfants français. Mais ce Réveillez-vous ! a été distribué dans le monde entier, y compris en France, et systématiquement cité, particulièrement à ces réunions spéciales en début d’année, durant lesquelles on montrait clairement aux enfants l’exemple à suivre. Le langage était double : non seulement on obligeait les enfants à respecter l’édit, mais leur montrait également comment l’attitude de ces petits malades avait eu sur le corps médical un impact positif pour la secte. Leur refus inébranlable de la transfusion avait impressionné les personnels hospitaliers qui, du coup, se posaient des questions et, pour certains, se laissaient endoctriner par la suite. J’aurais eu exactement la même réaction si j’avais été hospitalisé à l’époque. Aujourd’hui encore, je vis une situation très étrange. Après avoir déconstruit tout cela, je suis persuadé que le sang n’est pas mauvais, mais la perspective d’une opération nécessitant une transfusion m’inspire encore un malaise, une sorte de dégoût très bizarre. Alain le comparait avec justesse à la réaction que pourrait avoir un musulman à l’idée de manger du porc… Au moment de ma sortie, une des premières choses que j’aie faite a été de manger du boudin noir – manger du sang est également interdit. J’en ai été malade… On vous imprime des mécanismes qui vous deviennent totalement inhérents.

M. le Président : Vous savez qu’en vertu de décisions rendues par les juridictions françaises, notamment de l’ordre administratif, des avantages fiscaux sont accordés aux associations locales de Témoins de Jéhovah. Quelle est votre opinion là-dessus ?

(...)

M. Nicolas JAQUETTE : Contrairement à Alain, j’étais encore adepte au moment où ces décisions ont été prises, et évidemment saluées avec enthousiasme au sein de la secte. Sitôt la possibilité d’une réduction d’impôts connue, et largement diffusée dans les congrégations, on nous a dit qu’il était donc possible de donner deux fois plus… Autre magnifique trouvaille sur le plan commercial, au point que je serais tenté de les féliciter : les Témoins de Jéhovah ont en permanence la volonté de se dissocier de l’Église catholique dont ils partagent dans les grandes lignes la foi chrétienne, mais qu’ils estiment être dans le faux alors qu’eux sont dans le vrai. Un de leurs credos consiste à répéter que, contrairement aux catholiques, eux ne font pas de quête : les dons se font par une boîte posée au fond de la salle et dans laquelle les adeptes sont invités à déposer librement leur argent. Or, depuis quelques années, ils ont fait une trouvaille merveilleuse : les « résolutions ». Des lettres sont envoyées par les sièges aux congrégations, exposant un besoin d’argent dans un but particulier, et demandant si la congrégation est prête à s’engager à verser chaque mois une certaine somme à la société. Le vote se fait à main levée : évidemment, tout le monde lève la main… De fait, il n’y a plus de quête, mais un don volontaire du groupe. Les sommes correspondantes sont prélevées sur les offrandes en premier ; à la congrégation d’assurer les frais courants avec le reste. S’il manque de l’argent, on sollicitera à nouveau les adeptes en leur demandant de faire preuve de davantage de générosité pour subvenir aux besoins de la congrégation… Comme c’est le cas dans beaucoup de sectes, la règle, jamais écrite, invite à donner 10 % de son revenu. Mes parents avaient quatre enfants et relativement peu de moyens ; je ne sais pas comment ma mère se débrouillait mais, au début de chaque mois, dès que le salaire arrivait, une enveloppe était prévue pour la secte. On persuade l’adepte que, la fin des temps approchant, il est inutile pour lui de faire des projets d’avenir ; mieux vaut donner l’argent à la secte qui saura l’investir au mieux.

M. Jacques MYARD : Où en est-elle, cette fin du monde maintes fois annoncée ? Il semble que l’on ait raté quelques coches…

M. le Président : N’y aurait-il pas eu déjà sept annonces ?

M. Nicolas JAQUETTE : Plus que cela !

M. Jacques MYARD : Où en est la thèse officielle ?

M. Nicolas JAQUETTE : Chaque annonce est étrangement suivie d’une amnésie collective… Il y a eu une annonce de fin du monde en 1975, dont je n’ai jamais eu vent jusqu’à ce que j’arrive à Paris en 2001. Certains Témoins de Jéhovah un peu plus libres de leur langue que d’autres m’ont confirmé que l’on pressentait la fin du monde pour 1975, puisque l’on arrivait au terme des six mille ans d’histoire terrestre, tel que fixé dans le calendrier biblique. Bizarrement, la date a disparu… Au demeurant, les Témoins de Jéhovah se moquent éperdument de la façon dont tout cela est perçu à l’extérieur ; l’important, c’est l’intérieur. Ils tiennent un double langage. La tête de la secte, appelée collège central, est pour ainsi dire infaillible : ses membres sont l’instrument de Dieu pour informer le peuple. Mais lorsqu’ils se trompent, et cela arrive souvent, notamment sur ces histoires de date, on se hâte de rappeler que ce ne sont que des humains, donc imparfaits, et qu’un « éclaircissement spirituel » les a opportunément amenés à une nouvelle interprétation d’un verset biblique ! Il y a eu notamment le problème des « membres oints », c’est-à-dire de la génération dont un verset dit qu’« elle ne passera pas que toutes ces choses n’arrivent »1. Jusqu’à la fin des années 1990, toutes les publications soutenaient que la génération visée était celle de 1914 et que l’on pouvait donc s’attendre à une fin du monde avant que ses derniers membres ne disparaissent… On appréciera la perversité de la démarche. Mais dans la mesure où les derniers survivants ont pratiquement tous disparu ces dernières années, force a été de reconnaître que les membres du collège central s’étaient un peu trompés… et à la faveur d’un nouvel « éclaircissement spirituel », ils ont expliqué que le mot « génération » devait s’entendre dans un sens plus large. Ils trouvent à chaque fois une pirouette, en jouant sur les mots, pour expliquer qu’ils ne se sont pas vraiment trompés, que la fin du monde est certaine, mais pour un peu plus tard, en tout cas pour bientôt. Depuis l’an 2000, ils n’osent plus avancer de dates : ils ont tout de même fini par apprendre…

(...)

M. Nicolas JAQUETTE : Je rejoins Alain Berrou sur la question de l’éducation. Il faut agir au niveau des professeurs, mais également du milieu médical, pour trouver une contre-réponse aux entreprises de séduction déployées par les Témoins de Jéhovah dans le milieu hospitalier, qui par moments deviennent de véritables menaces. Par ailleurs, certaines décisions fiscales prises par le Gouvernement sont difficilement compréhensibles et parfois très mal vécues par les ex-adeptes : il n’est pas normal que certaines amendes mettent tant de temps à être payées… Comment un lobby parvient-il à « tenir » les pouvoirs publics à ce point ? Mais surtout, nous aimerions pouvoir crier ce que nous avons subi ; nous sommes très heureux d’avoir pu le faire aujourd’hui, mais les occasions de ce genre restent relativement rares. Il faudrait les multiplier, tout en sachant que beaucoup de ceux qui ont réussi à sortir ont envie de rester tranquilles et rechignent à s’impliquer dans la lutte contre les sectes ; on a tendance de ce fait à minimiser le nombre de victimes. Parvenir à contacter l’ADFI n’est pas donné à tout le monde : bon nombre de gens partent dans la nature sans rien dire à personne, sans jamais trouver de solution, et en conservent de lourdes séquelles. Je me suis aperçu, pour en avoir rencontré quelques-uns, qu’ils restaient souvent imprégnés de certains enseignements de la secte, faute d’avoir pu entamer un travail de reconstruction. Le soutien aux cellules et associations de soutien des victimes de sectes est à cet égard très important. On peut avoir l’impression qu’elles souffrent d’un manque de visibilité ou de considération, et qu’on les a tenues à l’écart du débat. Votre initiative montre que ce n’est pas le cas et j’espère qu’elle se renouvellera. Elle a le mérite de permettre aux décideurs de ce pays de prendre conscients de la situation sans s’en remettre aux récapitulatifs de spécialistes, avocats, juristes et psychologues, qui n’auront jamais de ce problème qu’une vue partielle. Soyez-en remerciés.

Émissions de télévision

Couverture du livre "Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah"
  • 19 décembre 2006  : Intervention de Nicolas Jacquette dans le journal de 13h00 sur TF1 présenté par Jean-Pierre Pernaut. À l'occasion de la remise du rapport parlementaire relatif à l'influence des mouvements à caractère sectaire et aux conséquences de leurs pratiques sur la santé physique et mentale des mineurs, Nicolas Jacquette est invité à témoigner de la vie des enfants Témoins de Jéhovah dans le journal de 13h00 sur TF1 présenté par Jean-Pierre Pernaut. Il y donne des détails sur l'évangélisation en milieu scolaire.( Voir la vidéo).
  • 19 décembre 2006 : Intervention de Nicolas Jacquette dans l'émission de Fogiel sur M6 "T'empêches tout le monde de dormir". ( Voir la vidéo).
  • 8 octobre 2007 : Faisant suite à la sortie de son livre Nicolas 25 ans rescapé des Témoins de Jéhovah, Nicolas Jacquette répond aux questions d’un journaliste de France 3 - Île de France ( Voir Nicolas Jacquette parle des Témoins de Jéhovah sur le Podcast de Via Véritas ).

Émission de radio

Presse

Bibliographie

Voir aussi

Liens externes

Références