La Tour de Garde de août 1882
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| La Tour de Garde de août 1882 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1882 |
| Auteur(s) | Maria Russell, Horatius Bonar |
| Année | 1882 |
| Langue | Anglais |
| Pays | États-Unis |
Le numéro d'août 1882 suit deux fils. Le premier est l'actualité : la guerre d'Égypte et surtout la persécution des Juifs de Russie et de Roumanie. Ces événements sont lus comme des signes de la fin de l'âge de l'Évangile. Le second fil est doctrinal. Il porte sur la mort qui frappe l'homme pour ses propres fautes et sur ceux qui peuvent la subir dès maintenant.
La question du salut occupe la plus grande place. Une seule rançon libère toute l'humanité de la mort héritée d'Adam. Aucune rançon n'est prévue pour celui qui rejette sciemment cette rançon après l'avoir acceptée. La justice de Dieu est présentée comme aussi ferme que son amour. Le numéro en tire une mise en garde adressée aux croyants eux-mêmes, et pas seulement aux incrédules.
Le reste du numéro concerne la vie des groupes de lecteurs. Les sujets abordés sont l'utilité des enseignants dans l'Église, la manière de reconnaître la vérité quand les avis divergent, les réunions en plein air et la conduite à tenir face aux guérisons par la prière. L'un des articles est signé par Maria Russell, l'épouse de Charles Taze Russell.
Analyse
Croyances
La justice de Dieu, la rançon et la mort
Le numéro conseille aux prédicateurs de plein air de montrer la contradiction des Églises sur l'« élection » et la « grâce gratuite ». Il leur demande ensuite d'indiquer la place de chacune dans le plan de Dieu.[1] Tony Wills décrit la réponse de Russell : l'élection vaut pour l'âge de l'Évangile, la grâce gratuite pour le Millénium.[2] « Une chose terrible » applique ce partage au caractère de Dieu. Les calvinistes ne voient en Dieu que la justice, les autres que l'amour. Le numéro tient les deux ensemble, et pose une limite : « sa miséricorde et son amour ne peuvent jamais piétiner sa justice ». Sur ce point, il diffère de George Storrs, dont Russell a pourtant beaucoup reçu. Storrs jugeait fausse toute doctrine contraire à l'amour de Dieu. Il présentait même la mort du pécheur comme une preuve d'amour.[3] Le numéro fait aussi de la mort une mesure de miséricorde. Mais il la fonde d'abord sur la justice, qui ne peut pas revenir sur une peine prononcée.[4]
De cette justice découle la rançon. Dieu ne peut pas « pardonner », c'est-à-dire laisser partir le coupable sans paiement. Le numéro appuie l'idée sur deux remarques de vocabulaire. Le mot « pardon » ne figure pas dans le Nouveau Testament. Le verbe grec agorazo sert vingt et une fois dans les Évangiles pour des achats ordinaires.[5] Russell racontait que son groupe d'étude avait compris la rançon de cette manière : Dieu ne montre aucune pitié pour le péché, la justice doit être satisfaite, et antilutron désigne un prix équivalent payé pour tous.[6] Schulz et de Vienne précisent que cette rançon diffère de la doctrine d'Anselme de Cantorbéry. Celle-ci suppose un Dieu-homme qui paie plus que la valeur du genre humain. Barbour avait pourtant reproché à Russell de reprendre « la doctrine papale de la substitution ».[7] Le même raisonnement sert dans « La seconde mort ». Dieu a condamné toute la race dans un seul homme, pour qu'un seul rédempteur suffise. Mille pécheurs condamnés chacun pour leur compte exigeraient mille rédempteurs.[8]
Le contenu de la peine commande le reste. La première mort est une cessation d'être. Elle est appelée sommeil seulement parce que Dieu a prévu une résurrection. Le Christ rachète donc les hommes de la tombe, et non d'un tourment éternel (Osée 13:14).[9] Blandre fait remonter cette négation de l'immortalité naturelle de l'âme à une lignée qui va de Joseph Priestley à Henry Grew, puis à George Storrs.[10] En 1863, la déclaration de foi d'un groupe de Norwalk, proche de George Stetson, enseignait déjà que les morts sont inconscients et que la seconde mort est une extinction de l'être, aux effets éternels.[11]
Deux saluts et deux natures
La rançon ouvre deux voies. Les consacrés acceptent de perdre leur humanité. Ils renoncent ainsi à la restitution humaine qu'Adam recevra.[12] Le numéro distingue deux livres de vie. Il distingue aussi deux présentations au Père : celle de l'Église (Jude 24), puis celle du monde jugé digne à la fin du Millénium (1 Corinthiens 15:24).[13] Blandre montre que Barbour enseignait déjà, en 1875, ce partage. Le « haut appel » ne concerne que le « petit troupeau ». Plus tard, toute la descendance d'Adam est rendue à l'état d'avant la chute.[14] Schulz et de Vienne placent en 1877, pendant l'association avec Barbour, le moment où Russell réserve à l'Épouse un héritage céleste et laisse au reste de l'humanité un paradis terrestre.[15]
« Enseignés de Dieu », signé « Mme C. T. R. », décrit comment se fait ce passage. L'esprit saint est la puissance de Jéhovah et non une personne. Il engendre le consacré à la nature divine. La « nouvelle créature » existe d'abord comme un embryon, puis grandit pendant que l'humanité meurt.[16] Blandre retrouve chez Stetson trois étapes du même genre : engendrement par l'esprit, éveil, puis naissance à une nature immortelle.[17] Le numéro ajoute qu'une nature divine et une nature humaine ne peuvent pas coexister, puisque Dieu n'est pas un mélange des deux. Le petit troupeau, devenu divin, est placé au-dessus des anges, qui n'ont jamais été appelés « fils engendrés ».[18] Penton voit dans ce vocabulaire, déjà employé dans l'article « Vous êtes des dieux » de décembre 1881, une doctrine de la divinisation des membres de l'Église.[19]
Le monde reçoit l'autre salut, et chacun y est jugé sur sa propre conduite. Le numéro tire cette règle de Jérémie 31:29-30 et d'Ézéchiel 18:2-4 : on ne dira plus que les pères ont mangé des raisins verts.[20] Wills cite précisément ce couple de textes comme exemple de la méthode de Russell. Un texte où la faute des pères pèse sur les fils appartient aux âges d'avant le Millénium. Un texte qui le nie appartient au Millénium.[21] Pour Russell, ce jugement est une épreuve portant sur la conduite après la résurrection, et non sur la vie passée.[22] Le numéro espère qu'une majorité « choisira la vie ». Il justifie la destruction des autres par cette raison : « Dieu veut un univers propre, sans péché, entièrement harmonieux et parfait ».
La seconde mort, limite de la rançon
La rançon couvre seulement la condamnation venue d'Adam. La seconde mort est donc possible seulement pour quelqu'un que Dieu tient déjà pour délivré de cette condamnation. Au Millénium, ce sont les ressuscités. Pendant l'âge de l'Évangile, ce sont les justifiés et les consacrés.[23] Le numéro tire de cette règle une conséquence pour les consacrés. Ils se consacrent eux-mêmes à la seconde mort. Leur mort sacrificielle est une seconde mort, mais ils en sortent gagnants, puisqu'elle les fait passer à la nature divine (Apocalypse 2:10-11).[24] Lazare et les autres ressuscités des Évangiles n'entrent pas dans ce cas : ils n'ont été réveillés que pour peu de temps, sans sortir de la mort adamique.[25]
Le péché qui mène à cette mort est le péché volontaire d'Hébreux 10:26-29. Le numéro l'identifie au rejet de la rançon : tenir pour « profane » le sang de l'alliance, c'est traiter la mort de Jésus comme celle de n'importe qui.[26] Schulz et de Vienne rapportent qu'en 1878, dans des sermons publiés par la presse de Pittsburgh, Russell lisait déjà Hébreux 10:29 comme une apostasie ouverte et délibérée, distincte de la tiédeur ou de la rechute.[27] Le numéro attribue cette opinion aux universalistes et aux unitariens.[28] L'accusation correspond à une position réelle. Dans son Treatise on Atonement (« Traité de l'expiation », 1805), l'universaliste Hosea Ballou refusait l'idée que la mort de Jésus paie le péché. Pour lui, c'est l'homme qui doit être réconcilié avec Dieu, et non Dieu avec l'homme.[29] Le numéro précise toutefois que le texte biblique ne vise pas ceux qui n'ont jamais compris la rançon. Il vise ceux qui l'ont comprise, puis se mettent à la sous-estimer.[30] Schulz et de Vienne situent ces années dans une crise interne, de l'automne 1881 à 1884. Plusieurs collaborateurs en vue, dont Paton et Jones, quittent alors le groupe. Paton était attiré par l'universalisme.[31][32] Le numéro réfute enfin ceux qui font de la seconde mort la mort d'institutions, pour défendre un salut final de tous. Il ne les nomme pas.[33]
Jéhovah, le Christ et l'esprit
La réponse sur le nom Jéhovah prolonge un article du mois précédent. Penton estime que, dans cet article de juillet 1882, Russell rompt complètement avec le protestantisme évangélique et expose une théologie proche de celle d'Arius sur l'unité de Dieu.[34] En août, l'argument passe par les titres de Sauveur. Jéhovah est appelé Sauveur parce qu'il fournit le Rédempteur (Osée 13:4). Jésus l'est parce qu'il agit volontairement selon le plan de Jéhovah. Le numéro met ses contradicteurs au défi de trouver un passage de l'Ancien Testament contenant « Jéhovah » et appliqué à Jésus dans le Nouveau.[35] La même distinction règle le rôle de l'esprit, puissance du Père et non personne.[36] Blandre rattache ces deux refus à l'héritage des sociniens. Pour eux, le Christ ressuscité n'est pas Dieu, et l'esprit saint est la puissance que Dieu communique. Cette pensée a atteint les Étudiants de la Bible par Priestley, Grew et Storrs.[37]
La vie des consacrés : enseignement et renoncement
« Des enseignants humains inutiles (?) » répond à des lecteurs qui tirent de 1 Jean 2:20 et 1 Jean 2:27 l'idée que les oints n'ont besoin d'aucun enseignant.[38] Schulz et de Vienne confirment qu'au milieu de 1882 certains lecteurs défendaient cette position. Ils notent qu'on en trouve des éléments dans les écrits protestants depuis le XVIe siècle, mais n'identifient pas ces lecteurs.[39] Paton avait déjà commenté ces versets dans son livre de 1880 : l'onction n'écarte pas les enseignants établis par l'esprit, mais toute parole humaine doit être jugée d'après l'Écriture.[40] « Enseignés de Dieu » ajoute une règle. Quand les interprétations divergent, la bonne est celle qui produit l'harmonie. Un docteur qui retombe dans l'orgueil n'apporte plus de lumière, même s'il a été un membre « de droite ».[41]
Le renoncement s'étend au corps. Le récit de guérison du Dr R. est jugé fiable. Le numéro réserve pourtant la prière de Jacques 5:14-15 aux mourants. Il demande aux consacrés, « conformes à sa mort », de ne pas demander leur propre guérison.[42] En mai 1881, la revue accueillait plus largement les guérisons du « Pink Cottage ». Elle y voyait un service agréable à Dieu, au même titre que le service des consacrés.[43] Elle les présentait comme une préparation au pouvoir de guérir que tous recevraient au Millénium.[44] L'historienne Heather Curtis explique que les partisans de la guérison divine voulaient remplacer la patience dans la maladie, longtemps liée à la sainteté, par le service actif.[45] En août 1882, la revue garde au contraire cette patience pour les consacrés : comme Paul et son « écharde », ils doivent se contenter de la grâce. Schulz et de Vienne comptent W. H. Conley, ancien proche de Russell, parmi ceux qui s'éloignent du groupe en se tournant vers la guérison par la foi.[46]
Le jugement de l'Église nominale et la moisson
Le numéro explique la chute de l'Église nominale par la perte de l'esprit de sacrifice. La papauté a cherché le pouvoir. Les Églises protestantes ont voulu régner avec les royaumes de la terre. Elles ont ainsi perdu l'onction, puis la vérité, ce qui nourrit l'incrédulité.[47] George Chryssides note que les protestants identifiaient d'ordinaire Babylone à la seule Église catholique, alors que Russell l'appliquait à toute « l'Église nominale ».[48]
La guerre d'Égypte sert d'exemple. La flotte britannique a bombardé Alexandrie le 11 juillet 1882.[49] Des périodiques adventistes y voient la bataille d'Apocalypse 16:14. Les adventistes du septième jour suivaient en effet de près, sous l'influence d'Uriah Smith, toutes les nouvelles de la « question d'Orient ». Ils y cherchaient l'approche d'Harmaguédon.[50] Le numéro refuse ce rapprochement : la bataille vient seulement après les six premières plaies.[51] Barbour posait déjà cette règle en 1877 : la bataille du grand jour ne peut pas venir avant la septième plaie.[52] La nature de cette bataille, en revanche, varie selon les auteurs. Paton, en 1880, y voyait l'assaut des nations contre Jérusalem, d'où celle-ci sortait victorieuse.[53] En août 1882, elle devient un conflit général entre prêtres et peuple, gouvernants et gouvernés, capital et travail, qui doit aboutir en 1914.[54] Blandre montre que Barbour annonçait déjà une crise sociale de ce type, où la faim et le chômage dresseraient les travailleurs contre les capitalistes. Il précise que les grèves et la crise américaine ouverte en 1873 donnaient à cette annonce un appui visible.[55]
Israël, signe de la fin des temps des Gentils
Les nouvelles sur les Juifs de Russie et de Roumanie ont un arrière-plan précis. Plus de 250 émeutes antijuives éclatent en Russie du Sud à partir d'avril 1881. Les lois de mai 1882 interdisent aux Juifs de posséder des biens hors de la zone qui leur est assignée.[56] Le comité de la Mansion House, cité dans le numéro, naît d'une réunion publique tenue à Londres le 1er février 1882. Shaftesbury avait signé la demande de convocation.[57] Zoe Knox note que Russell lisait la persécution en Roumanie et en Russie comme ce qui pousserait les Juifs vers leur pays. Elle juge cette sympathie exceptionnelle chez un ministre chrétien de son temps.[58] En avril 1882, William Mann jugeait les récits de pogroms « sans doute exagérés ». Il annonçait un rassemblement « un à un ».[59] En août, le témoignage de Shaftesbury est reproduit sans réserve. La Russie y devient le « pays du nord » d'où Dieu fait remonter Israël (Jérémie 16:14-15).[60]
Les « Remarques » donnent à ces faits leur place dans la chronologie. Israël a mis trente-sept ans à tomber, de 33 à 70. Il doit mettre trente-sept ans à se relever, de 1878 à 1914, fin des temps des Gentils.[61] Paton présentait déjà ce parallèle en 1880. Il le liait au même figuier qui bourgeonne.[62] Le numéro fait aussi d'Israël selon la chair l'intermédiaire par lequel Jésus et son épouse béniront les nations.[63] En mars 1880, la revue insistait sur un autre point. La bénédiction de toutes les familles de la terre revenait à la descendance spirituelle d'Abraham, et non à sa descendance charnelle.[64] En août 1882, les deux descendances ont chacune leur rôle : la descendance spirituelle règne, Israël selon la chair transmet la bénédiction après avoir retrouvé son influence.
Organisation et histoire
Une double rupture : avec les Églises et avec les courants voisins
L'appel à « sortir de Babylone » s'adresse d'abord aux lecteurs qui sont encore membres d'une Église. Les prédicateurs doivent annoncer qu'ils n'appartiennent à aucune secte et qu'ils ne reconnaissent que l'unique Église du Christ.[65] Ils condamnent les Églises en tant qu'organisations, mais épargnent les chrétiens sincères qui en font partie.[66] James Penton résume cette position. Russell admettait qu'on puisse appartenir à la vraie Église tout en restant dans une confession. Il demandait pourtant, surtout après 1881, de quitter le « christianisme nominal » pour se joindre aux Étudiants de la Bible, de son plein gré.[67] Russell devait à George Storrs une partie de sa doctrine.[68] Dès les années 1840, Storrs enseignait que toute Église organisée par des hommes devient Babylone au moment même où elle est fondée.[69]
La lettre d'une lectrice de Philadelphie montre comment se fait cette sortie. Elle envoie sa démission à sa classe du dimanche et à son Église.[70] Elle ne réclame pas son certificat de membre.[71] Dans les Églises protestantes américaines de l'époque, le membre qui partait demandait lui-même cette « lettre de congé ». L'Église y attestait qu'il partait en règle et le recommandait à sa nouvelle Église.[72] En renonçant à ce document, la lectrice ne se fait recommander à aucuneautre Église.[73] Elle est aussitôt accusée d'avoir accepté une fausse doctrine.[74] Selon Schulz et de Vienne, les nouveaux lecteurs de la revue démissionnaient souvent par écrit de leur ancienne Église. Une femme écrivit ainsi à la sienne, après seize ans d'appartenance, en citant l'appel d'Apocalypse 18:4.[75]
La revue trace aussi une limite de l'autre côté. Elle attribue depuis longtemps aux universalistes et aux unitariens l'idée que le péché d'Adam n'exigeait aucune expiation autre que celle que l'homme peut fournir.[76] Cette description correspond à la doctrine de l'universaliste Hosea Ballou. Dans son Treatise on Atonement (« Traité sur l'expiation »), paru en 1805, il refuse l'idée que la mort de Jésus ait payé le péché des hommes.[77] Pour Ballou, cette mort répand un esprit d'amour qui réconcilie l'homme avec Dieu, et non Dieu avec l'homme.[78] Le traité de Ballou est resté au cœur de la pensée universaliste pendant tout le XIXᵉ siècle.[79] Le numéro précise pourtant que le passage d'Hébreux 10 ne vise pas ces Églises. Il concerne ceux qui ont reconnu la valeur de la rançon et en ont été sanctifiés, puis se mettent à la sous-estimer.[80] Selon la revue, cette négation de la rançon gagne alors en popularité.[81]
Ce danger a une histoire au sein même du groupe. En août 1878, Nelson Barbour, avec qui Russell publiait l'Herald of the Morning, avait nié que la mort du Christ paie la peine d'Adam.[82] Ce désaccord avait conduit Russell à quitter Barbour et à lancer sa propre revue en 1879.[83] John Henry Paton, collaborateur de la revue à ses débuts, se demandait dès cette époque qui recevait la rançon. Schulz et de Vienne le disent attiré par l'universalisme.[84] Ils rapportent qu'à partir de 1882, Paton fit circuler de petites brochures tirées de l'édition révisée de son Day Dawn. Elles allaient surtout aux lecteurs de la Watch Tower. Ses partisans assistaient aussi aux réunions du groupe et y répandaient leurs idées.[85] En mai 1882, la revue avait écrit à l'auteur de cette « édition révisée » sans le nommer.[86] En août, elle ne nomme toujours personne.[87] Les mêmes historiens datent de l'automne 1881 le début d'une crise interne, marquée par le départ de plusieurs proches de Russell, dont Paton et A. D. Jones.[88] Ceux qui défendent le salut final de tous les hommes en faisant de la « seconde mort » un symbole d'institutions ne sont pas nommés non plus. La revue leur réclame une preuve biblique.[89]
Se situer face aux adventistes, aux guérisseurs et à la presse
La flotte britannique a bombardé Alexandrie le 11 juillet 1882, pendant la révolte du colonel Ahmed Urabi contre le khédive Tewfik.[90] Des périodiques adventistes (« Second Advent ») voient dans cette guerre la bataille du « grand jour du Dieu Tout-Puissant ».[91] La lecture de l'actualité d'Orient était courante chez les adventistes. Chez les adventistes du septième jour, Uriah Smith suivait depuis les années 1850 toutes les nouvelles de l'Empire ottoman. Selon sa théorie, la chute de cet empire devait annoncer Harmaguédon.[92] La revue demande au contraire à ses lecteurs d'être patients. Pour elle, la bataille est la septième plaie et ne viendra qu'après les six autres.[93] Barbour posait déjà cette règle en 1877 : la bataille du grand jour ne peut pas venir avant la septième plaie.[94] Bernard Blandre montre que Barbour décrivait aussi le temps de détresse comme une crise sociale qui dresserait les travailleurs contre les capitalistes.[95] Le numéro reprend ce conflit entre capital et travail.[96]
Le récit de guérison vient d'un « M. Boardman », présenté comme pasteur de Philadelphie.[97] William E. Boardman compte, avec Charles Cullis et A. B. Simpson, parmi les chefs du mouvement de guérison par la foi. En 1881, il publie The Lord That Healeth Thee (« L'Éternel qui te guérit »).[98] Le titre de pasteur de Philadelphie correspond plutôt à George Dana Boardman, pasteur baptiste de cette ville, dont la revue avait déjà repris un texte en septembre 1879.[99] Le numéro ne permet pas de dire lequel des deux est visé.[100]
La revue juge le récit fiable et admet que Dieu guérisse encore.[101] Elle défend pourtant aux consacrés de demander la guérison pour eux-mêmes. Ils ont offert leur corps en sacrifice et ne peuvent pas réclamer ce qu'ils ont donné.[102] L'historienne Heather D. Curtis montre que les partisans de la guérison divine rejetaient une vieille morale chrétienne qui liait la souffrance du corps à la sainteté. Ils voulaient que le chrétien malade serve activement au lieu de souffrir en patience.[103] La revue maintient ce lien pour les consacrés. Comme Jésus, qui ne s'est pas sauvé lui-même, ils doivent être « conformes à sa mort ».[104] En mai 1881, la revue jugeait les deux services, guérir les corps et préparer la nature nouvelle, également agréables à Dieu. Elle notait que les guérisseurs étaient rarement liés aux Églises.[105] En août 1882, elle fixe une limite à ses propres lecteurs consacrés.[106]
La revue reproduit aussi la presse générale : le New York Herald, le Pittsburgh Times et un discours de Lord Shaftesbury.[107] Les dépêches du Herald citent le comité de la Mansion House, qui a collecté 82 458 livres pour les Juifs de Russie.[108] Ce comité était né d'une réunion publique tenue à la Mansion House de Londres le 1ᵉʳ février 1882, pour protester contre les violences infligées aux Juifs de Russie. Shaftesbury avait signé la demande de convocation.[109] Shaftesbury présidait la Société de Londres pour la promotion du christianisme parmi les Juifs. Cette mission évangélique cherchait à la fois leur conversion et leur retour en Palestine.[110] La revue reproduit longuement le discours qu'il prononce devant cette société. Elle juge qu'il comprend la portée de ces événements mieux que la plupart.[111] Elle relève aussi que l'Independent, journal religieux hostile jusque-là aux vues millénaristes, signale l'accomplissement de la prophétie.[112] Zoe Knox explique que Russell citait la presse sur la Palestine pour montrer que ces faits retenaient l'attention de tous.[113] Les remarques ajoutées par la revue à la suite du discours font de la restauration d'Israël un signe de la moisson.[114]
Des groupes sans clergé guidés par la revue
La lectrice de Philadelphie veut ouvrir une classe biblique chez elle. Son mari, longtemps hostile aux Églises et aux pasteurs, y consent.[115] Selon Schulz et de Vienne, les classes bibliques pour adultes, indépendantes des écoles du dimanche, étaient une idée récente, apparue vers 1869. Elles pouvaient être de simples réunions sans lien avec une confession.[116] Penton décrit des groupes locaux autonomes : les membres y élisaient leurs anciens, et aucun responsable, pas même Russell, n'y exerçait de discipline.[117] Ces groupes se formaient aussi par l'intermédiaire de la revue. Vers le milieu de 1882, Russell fit écrire des lettres de présentation aux abonnés britanniques, partout où deux d'entre eux ou plus habitaient la même ville.[118]
La revue fournit le contenu de ces réunions. Un frère de Saint-Louis compte lire des articles de la Watch Tower dans les réunions publiques qu'il tiendra pendant ses vacances. La revue recommande cette pratique à ceux qui n'ont pas l'habitude de préparer des sermons.[119] Pour les réunions du soir, elle écrit qu'« il vaudrait bien mieux prendre et discuter, avec les textes bibliques qui s'y rapportent, l'un ou l'autre des articles de la Tour » que de multiplier les répétitions et les récits d'« expériences ».[120] Schulz et de Vienne expliquent que peu de ces premiers lecteurs savaient parler en public. Certaines réunions tournaient à des discussions décousues, pleines de désaccords.[121] Au début de 1882, la revue proposait encore une étude où chacun apportait sa Bible, une concordance, l'Emphatic Diaglott et plusieurs versions du Nouveau Testament.[122] En août, l'article de la revue devient lui-même le texte étudié.[123] Les récits d'« expériences » que la revue veut remplacer rappellent la réunion de classe méthodiste, fondée sur les témoignages personnels. L'historien Robert Currie explique le recul de cette réunion après 1860 par l'adoucissement du méthodisme.[124]
La prédication en plein air prolonge ces réunions vers l'extérieur. Quelques prédicateurs la pratiquent déjà pendant l'été, et la revue la recommande à tous.[125] Elle indique les lieux : un terrain ombragé, un parc ou une place de marché, comme le faisait Jésus.[126] Elle fixe aussi le discours : dire pourquoi on vient, dire qu'on n'appartient à aucune secte, montrer les contradictions des Églises sur l'« élection » et la « grâce gratuite », puis la juste place de ces deux doctrines.[127] Schulz et de Vienne voient dans ces consignes la reprise de conseils plus anciens, au moment où la prédication s'étend à des lecteurs encore mal préparés.[128] Le même été, Leigh et Spears descendaient l'Ohio en bateau et s'arrêtaient une semaine dans chaque ville.[129] J. S. Lawver devait partir début juillet pour une tournée au Kansas et au Texas.[130] Les groupes se disent sans secte, mais la revue leur donne les lieux, les mots de présentation et l'ordre des arguments.[131]
Qui a le droit d'enseigner ?
Certains lecteurs tirent de 1 Jean 2:20 et 1 Jean 2:27 que les chrétiens oints n'ont besoin d'aucun enseignant.[132] Schulz et de Vienne confirment que cette opinion circulait parmi les lecteurs vers le milieu de 1882. Ils ne parviennent pas à identifier ses partisans. Paton et Barbour, qui se disaient eux-mêmes désignés par Dieu pour enseigner, ne peuvent pas en être.[133] Les mêmes historiens rappellent que des groupes protestants refusaient déjà les enseignants humains, comme les Christian Brethren anglais des années 1840.[134] La revue répond que Dieu a établi des enseignants dans l'Église. Si ces enseignants sont nommés par Dieu, ceux qu'ils instruisent sont enseignés de Dieu.[135] Elle renvoie à l'article « Des enseignants humains nécessaires », paru en juin.[136] En novembre 1879, la revue citait les mêmes versets dans un autre but : annoncer que le temps de la présence approchait de la glorification des fils de Dieu.[137] En 1880, Paton écrivait dans Day Dawn que cette onction n'écarte pas les enseignants désignés par l'esprit, mais soumet toute parole humaine à la Bible.[138]
La fin de l'article « Enseignés de Dieu » pose une limite à ces enseignants. Il ne faut pas les suivre comme des chefs, mais recevoir leur enseignement seulement s'il s'accorde avec la Bible.[139] Un docteur capable peut s'enorgueillir et s'éloigner de la Parole. Même s'il a été un membre « de droite », on ne doit plus attendre de lui aucune lumière tant que sa vieille nature n'a pas été de nouveau crucifiée.[140] Au début de 1882, la revue appliquait le même langage aux auteurs qui contestaient le refus de leurs articles par les relecteurs : leur nature humaine n'était pas encore crucifiée.[141] En août, il vise un enseignant qui s'écarte de la Bible, sans que personne soit nommé.[142]
Cet article est signé « Mme C. T. R. », c'est-à-dire Maria Russell, l'épouse du rédacteur.[143] En février 1882, elle avait déjà répondu sous son nom à la lettre d'une lectrice.[144] En mai 1882, un lecteur louait ses réponses aux questions des lecteurs.[145] Le sociologue Joseph Zygmunt la juge parfaitement instruite de la doctrine et de la Bible. Selon lui, elle écrivait au moins aussi bien que Russell et pouvait parler au nom du groupe sur les questions de doctrine et de morale.[146] La mise en garde contre les maîtres orgueilleux vient donc de l'équipe même qui rédige la revue.[147] Penton estime que Russell, qui n'avait pas encore trente ans, avait pris la tête de ses lecteurs moins par ambition que pour défendre sa conception de la rançon.[148] L'enseignement suivi par les groupes se construit aussi d'un numéro à l'autre. Le numéro annonce que le suivant montrera que les six premières plaies frappent l'Église nominale.[149]
Contenu
Vue de la Tour
La guerre d'Égypte occupe les esprits : Alexandrie, la capitale, est en ruines, le pacha rebelle d'Égypte s'est retranché au Caire, et l'on rapporte qu'un messie musulman est apparu et rassemble des musulmans pour marcher à la défense de la ville.[150] Des périodiques adventistes (« Second Advent ») y voient la bataille du « grand jour du Dieu Tout-Puissant » d'Apocalypse 16:14.[151] Les rédacteurs invitent leurs lecteurs à la patience : cette guerre n'est pas celle d'Apocalypse 16:14. Elle peut avoir un rapport avec l'avenir, mais ce rapport n'est pas encore discernable. La bataille du grand jour de Dieu est la septième plaie, qui résulte des six plaies précédentes.[152]
Le prochain numéro doit montrer que les six premières plaies frappent l'Église nominale, Babylone. Leur effet sera de dresser les uns contre les autres le peuple et ses dirigeants. Ce conflit général entre prêtres et peuple, gouvernants et gouvernés, capital et travail est présenté comme la « bataille » de la septième plaie. Il doit faire cesser toute oppression en renversant les puissants dans l'Église et dans l'État (Apocalypse 19:18-21), et préparer l'exercice de l'autorité du vrai roi de la terre. Cet aboutissement n'est pas attendu avant 1914.[153]
Le combat des lecteurs a déjà commencé. Il ne se mène pas contre la chair et le sang, mais contre de grandes erreurs, contre la méchanceté spirituelle placée en haut lieu et contre des faussetés honorées par le temps, la richesse et le savoir : c'est Babylone, la mère et ses filles. Chacun est invité à se demander s'il remporte la victoire sur la Bête et l'Image symboliques ou s'il reste prisonnier d'elles (Apocalypse 20:4).[154] Pour vaincre, il faut se consacrer à ce seul combat et garder son temps libre des soucis de la vie, que Jésus met en garde contre en Luc 21:34. L'armure de Dieu s'obtient dans la Bible, et il faut du temps pour l'ajuster et apprendre à s'en servir. Les projets et spéculations du monde doivent donc être écartés.[155]
Les prédicateurs trouvent avantage à tenir des réunions en plein air pendant l'été, dans un terrain ombragé, un parc ou une place de marché, comme le Maître. Ils doivent expliquer qu'ils viennent apporter la joie et la paix par la connaissance du caractère et du plan de Dieu, qu'ils n'appartiennent à aucune secte et ne reconnaissent que l'unique Église du Christ. Ils sont invités à montrer la confusion des enseignements des sectes, notamment sur l'« élection » et la « grâce gratuite », puis la juste place de ces deux doctrines dans le plan de Dieu. Cela doit se faire dans un esprit d'amour : ce sont les systèmes religieux que la Bible condamne (Apocalypse 18:2-3), non les chrétiens sincères qu'ils retiennent. L'appel est de sortir de Babylone (Apocalypse 18:4) et de prêcher que le royaume de Dieu est proche.[156]
Un frère de Saint-Louis, qui compte tenir des réunions publiques pendant ses vacances, prévoit d'y lire des articles de la Watch Tower. La revue recommande cette pratique à ceux qui n'ont pas l'habitude de préparer des sermons. Elle suggère aussi que, dans les réunions du soir, on étudie un article avec les textes bibliques correspondants, plutôt que de multiplier les répétitions et les récits d'« expériences », et que chacun participe à la recherche de la vérité.[157]
Une lettre de Philadelphie, dont un extrait est publié, raconte la rupture d'une lectrice avec le « sectarisme ». Elle a envoyé sa démission à sa classe du dimanche et à son église, sans réclamer son certificat de membre. On l'accuse déjà d'avoir accepté une fausse doctrine. Elle veut tenir une classe biblique chez elle, et son mari, longtemps hostile aux Églises et aux pasteurs, y consent.[158]
La guérison par la foi
Un pasteur de Philadelphie, M. Boardman, rapporte le récit d'un médecin, le Dr R. Son petit garçon s'est cassé les deux os de l'avant-bras. Son frère, professeur de chirurgie à Chicago, a posé les attelles et le bandage. Le lendemain, l'enfant affirme que Jésus l'a guéri pendant la nuit et demande qu'on lui retire le tout. Devant son insistance, l'oncle défait le bandage et constate que le bras est « absolument guéri ». Il s'évanouit presque et revient ensuite à la foi qu'il avait abandonnée pendant ses études.[159]
Ce récit est jugé fiable. Aucun chrétien ne peut douter que le Seigneur soit capable de guérir aujourd'hui comme autrefois. La rareté de tels cas ne prouve rien : les dons de l'esprit des premiers temps devaient convaincre les incrédules, non les saints (1 Corinthiens 14:22), et le monde dispose aujourd'hui d'autres preuves du christianisme. Cette réponse à la prière ne doit pas être confondue avec les « dons » de l'Église primitive : ceux qui avaient le don de guérison ne priaient pas, ils commandaient la guérison. Elle ressemble plutôt à la prière de la foi de Jacques 5:14-15.[160]
Il est permis de porter à Dieu en prière n'importe quel mal, mais l'enseignement de Jacques s'applique, selon les rédacteurs, au malade à l'article de la mort, quand tout ce qui pouvait se faire a été fait. Autrement, les anciens de l'Église n'auraient pas assez de temps pour deux ou trois grandes familles. Ils s'attendent à ce que de tels signes de faveur deviennent plus fréquents.[161]
Ceux qui ont consacré à Dieu leur vie, leurs forces et leur esprit, et dont il a accepté le sacrifice, ne peuvent cependant pas convenablement demander qu'on leur rende ce qu'ils sacrifient.[162] Ni Jésus ni les apôtres n'ont bénéficié d'une guérison miraculeuse. Fatigué, Jésus s'est assis sur le puits (Jean 4:6). Affamé, il n'a pas changé les pierres en pain mais a envoyé ses disciples acheter de la nourriture (Jean 4:8). Il aurait pu obtenir plus de douze légions d'anges pour protéger sa vie, mais ne l'a pas demandé (Matthieu 26:53), parce qu'il s'était consacré à la mort. Ses ennemis l'ont remarqué sur la croix : « Il a sauvé les autres, il ne peut se sauver lui-même. » S'il s'était sauvé, il n'y aurait pas de Rédempteur.[163] Les rédacteurs souhaitent que les chrétiens consacrés, « conformes à sa mort » (Philippiens 3:10), ne demandent pas la guérison physique pour eux-mêmes, même s'ils la demandent pour les autres. La faveur de Dieu se mesure aux bienfaits spirituels, non aux bienfaits terrestres : à Paul qui demandait le retrait de son « écharde dans la chair », Dieu a répondu que sa grâce lui suffisait.[164]
Réfugiés juifs de Russie
Le comité juif de secours des États-Unis annonce qu'il ne peut plus aider les réfugiés juifs de Russie, ses fonds étant épuisés. Toute compagnie maritime qui amènera désormais des infirmes sans ressources devra, selon la loi, les rapatrier. Soixante réfugiés sont repartis pour l'Europe le 22 juillet. Cette situation est rapprochée du « temps de la détresse de Jacob », dont il sera pourtant sauvé.[165]
Questions et réponses
À la question de savoir si le nom hébreu Jéhovah est le nom propre du Père ou s'il s'applique seulement au Christ, la réponse est que c'est l'inverse de ce que prétendent certains. Les mots hébreux el et elohim sont des termes généraux qui signifient « puissants » et s'appliquent à Jéhovah, à Jésus, aux anges et aux hommes. Le nom Jéhovah, en revanche, appartient au seul Père, la cause première de toutes choses. Les textes cités sont Ésaïe 42:8, Exode 15:3, Exode 6:3 et Psaumes 83:18.[166]
Jéhovah est souvent présenté comme le Sauveur de l'humanité, puisqu'il a fourni un Rédempteur en la personne du Christ (Ésaïe 43:3, Ésaïe 43:11 ; Osée 13:4). Jésus est lui aussi appelé Sauveur, parce qu'il a été l'agent volontaire des plans de Jéhovah.[167] Les rédacteurs affirment que l'Écriture n'applique jamais le nom Jéhovah à un autre que le Père, et mettent leurs contradicteurs au défi de citer un texte contraire. Ils proposent une vérification : les auteurs du Nouveau Testament citent souvent l'Ancien ; aucun, selon eux, ne cite un passage contenant « Jéhovah » pour l'appliquer à Jésus. En exemple, Psaumes 110:1 (« Jéhovah a dit à mon Seigneur [adon, maître] : Assieds-toi ») est appliqué au Père par Jésus (Luc 20:41-44) et par Pierre (Actes 2:34-36).[168]
Sur Apocalypse 20:8, on demande si Satan séduira à la fin du Millénium une multitude nombreuse comme le sable de la mer. La réponse : il sort pour séduire tous les hommes, et ceux qu'il rassemble forment une grande multitude, mais on ne sait pas quelle proportion il parvient à séduire.[169]
Édit du tsar contre les Juifs
Un édit du tsar, publié dans la Gazette officielle de Saint-Pétersbourg, ruine pratiquement tous les Juifs riches de Russie. Il suspend provisoirement le paiement des contrats et des dettes dus aux Juifs, leur interdit de s'établir hors des villes et des villages et prévoit leur « prompte extirpation » dans tout l'empire.[170]
Sortons — Hébreux 13:13
Un poème d'Horatius Bonar, « Sortons » (Hébreux 13:13), décrit des voyageurs qui quittent sans bruit le monde par sa grande porte et suivent l'étroit chemin qui mène à la vie. Ils renoncent à l'oisiveté, au gain, à la gloire et aux plaisirs, sans regarder en arrière vers Sodome, ni vers Babel, ni vers l'Égypte, et avancent vers la victoire en pensant que le repos est proche : « la nuit est avancée et le matin est proche ».[171]
Des enseignants humains inutiles (?)
Certains tirent de 1 Jean 2:20 et 1 Jean 2:27 (« vous n'avez pas besoin que personne vous enseigne ») la conclusion que les chrétiens pleinement consacrés, oints de l'esprit de Dieu, n'ont besoin d'aucun enseignant. Les rédacteurs objectent que Dieu a établi dans l'Église des apôtres et des enseignants pour l'édification du corps (Éphésiens 4:11-16 ; 2 Timothée 4:2-5), et que si les enseignants sont de nomination divine, ceux qu'ils enseignent sont enseignés de Dieu.[172]
Le contexte de la lettre de Jean donne le sens : il prévient les croyants contre des membres de l'Église nominale devenus « antichrists » (1 Jean 2:18-19) et affirme sa confiance en eux. Ayant l'esprit du Christ, ils sont capables de distinguer la vérité des raisonnements trompeurs, même sans enseignant pour en relever les défauts.[173] Certains discernent presque d'instinct la vérité ou l'erreur, parce que l'esprit de vérité demeure en eux. Les rédacteurs ne recommandent pas pour autant de suivre ses impressions et de négliger les moyens d'instruction établis : à la Parole et à ses interprètes désignés par Dieu, il faut ajouter l'esprit du Christ, esprit de consécration et de sacrifice, faute de quoi on risque de mal comprendre les déclarations les plus claires de la Bible.[174]
Ce principe est appliqué à l'Église nominale. Ayant perdu l'esprit de sacrifice et pris l'esprit de facilité et de plaisir du monde, elle s'est persuadée que les souffrances étaient passées et que le règne était commencé. La papauté s'est ainsi consacrée à acquérir le pouvoir et à persécuter ses opposants. Les sectes protestantes, nées avec une part d'esprit de sacrifice, ont fini par convoiter un règne commun avec les royaumes de la terre, puis par perdre l'onction et par glisser dans l'erreur. Elles enseignent alors comme doctrines les traditions des hommes.[175] Regarder les choses spirituelles avec l'esprit du monde déforme et embrouille les plans de Dieu. Les gens intelligents du monde en voient les faiblesses, et les chrétiens intelligents n'acceptent les credo des Églises qu'en fermant les yeux et les oreilles. La perte de l'esprit de vérité entraîne ainsi la perte de la vérité, qui devient un apparent mensonge et favorise la croissance de l'incrédulité, dans l'Église comme hors d'elle. Recevoir la vérité avec amour protège contre l'erreur. Le texte renvoie au précédent article « Des enseignants humains nécessaires », du numéro de juin.[176]
Les Juifs (extraits du New York Herald)
Une dépêche de Londres datée du 6 juin 1882 indique que le comité de la Mansion House pour le secours aux Juifs russes a collecté 82 458 livres, dont 25 000 restent disponibles, et décide d'envoyer des commissaires à Hambourg pour superviser le départ des émigrants.[177]
Le correspondant à Constantinople écrit que la Turquie s'apprête à partager avec les États-Unis le rôle d'asile pour les Juifs fuyant l'intolérance russe et roumaine. Lawrence Oliphant et James Alexander, désignés comme « le Moïse et l'Aaron de la situation », sont sur place. Plusieurs centaines d'hommes, de femmes et d'enfants à demi nus et affamés sont déjà arrivés, et d'autres sont attendus, ce qui aggraverait la misère des pauvres de la ville. Ils sont nourris grâce à des souscriptions locales et le comité de la Mansion House est sollicité.[178]
Oliphant, venu de Jassy, rapporte qu'en Roumanie aucune violence n'a encore éclaté mais que les Juifs, privés de presque tous leurs droits civils, ne peuvent ni posséder de terres, ni exercer leurs métiers, ni même colporter dans la rue. Il estime que plus de 200 000 des 265 000 Juifs de Roumanie émigreront, attirés surtout par la Palestine. Le comité central juif, réuni à Jassy, a réuni 200 000 francs pour un fonds d'exode, et Oliphant demande aux Juifs de différer leur départ d'au moins quatre mois. Le sultan, qui ne veut pas d'un autre « État dans l'État », refuse toute colonisation autonome en Palestine. Il exprime néanmoins sa sympathie, et les autorités turques doivent délivrer des passeports ottomans aux Juifs russes et roumains souhaitant s'installer dans l'Empire, Palestine exceptée.[179]
Une dépêche de Constantinople du 7 juin 1882 ajoute qu'une délégation de plus de quarante communautés juives de Russie et de Roumanie a demandé au général Wallace d'intervenir auprès du sultan pour coloniser la Syrie en groupes de 200 à 1 000 personnes. Les réfugiés sur place meurent de faim, d'autres continuent d'arriver, et Wallace a demandé des instructions à Washington.[180]
La seconde mort
L'expression « seconde mort » suppose une première mort et une ressemblance entre les deux : comme une pomme ou une poire ne seraient pas une seconde pêche, la seconde mort doit être, comme la première, la fin de la vie et de l'existence. La première mort, dite adamique, a atteint tous les hommes. Elle doit donc être supprimée avant que la seconde soit possible.[181] La mort est le salaire du péché. Adam, ayant perdu son droit à la vie, a subi la sentence : « Mourant, tu mourras » (Genèse 2:17). Il ne pouvait transmettre à ses descendants une perfection qu'il ne possédait plus. Tous naissent donc dans un état mourant, sous la domination de la mort adamique.[182]
Une vie perdue ne peut l'être deux fois sans avoir été d'abord rendue. Cette restitution est la Résurrection (en grec anastasis, « action de relever, de rebâtir »). Jésus a obtenu de la Justice le droit de rendre la vie à l'humanité en se donnant en Rançon, satisfaction complète des exigences de la justice divine. Il a acheté les hommes de son sang précieux (1 Pierre 1:19 ; 1 Corinthiens 6:20), et peut dire : « Ô mort, je serai ta peste ; ô séjour des morts, je serai ta destruction » (Osée 13:14). Uni à son Épouse, il commencera à détruire la mort en en tirant toute l'humanité.[183]
Dans l'âge du Millénium, chaque homme ressuscité subira un jugement individuel pour éprouver sa volonté d'obéir à Dieu. On espère que la grande majorité « choisira la vie », aidée par l'amère expérience de la mort adamique. Mais certains pécheront contre la lumière, la connaissance et la liberté, et mourront de la seconde mort, salaire de leur propre péché et non de celui d'Adam.[184] Cette différence entre les deux âges est lue dans Jérémie 31:29-30 et Ézéchiel 18:2, 4 : on ne dira plus que les pères ont mangé du raisin vert, mais chacun mourra pour sa propre faute. Ce passage décrit un temps où la première mort est abolie et où la mort frappe le pécheur individuellement, ce qui désigne la seconde mort.[185]
La première mort est une extinction de l'être, mais elle est appelée sommeil parce que Dieu a prévu de rendre la vie à tous en temps voulu ; aux yeux de Dieu, les morts « vivent tous pour lui ». La seconde mort n'est pas un sommeil, car aucune résurrection n'est promise après elle (1 Jean 5:16). Elle s'accompagne sans doute d'une certaine souffrance, qui cesse quand la mort est accomplie. Elle est appelée punition éternelle parce qu'elle ne sera jamais défaite : le châtiment est la mort, et cette mort est éternelle.[186] La mort qui sera détruite est la première, celle qui est venue du péché d'Adam, et sa destruction était annoncée par les sacrifices typiques des quatre mille ans précédant Jésus. Aucune rançon n'est promise contre la seconde mort : pour ceux qui pèchent volontairement contre la pleine lumière, « il ne reste plus de sacrifice pour les péchés » (Hébreux 10:26-27).[187]
Un argument sur la rançon vient à l'appui : sans effusion de sang il n'y a pas de pardon (Hébreux 9:22), et chaque pécheur a besoin d'un rédempteur. Mille pécheurs individuels exigeraient donc mille rédempteurs pour être libérés de la seconde mort. Dieu a condamné toute la race en un seul homme afin qu'un seul rédempteur suffise (Romains 5:18-19 ; 1 Corinthiens 15:21).[188]
Certains, désireux de défendre une théorie du salut final de tous les hommes, soutiennent que la « seconde mort » est un symbole qui désigne des institutions et non des personnes. Cette position est jugée fausse : aucun passage ne applique l'expression à des institutions, et le texte demande une preuve biblique. Si des institutions mouraient d'une seconde mort, il faudrait qu'elles aient existé, soient mortes, aient revécu, puis soient mortes de nouveau. Or les fausses institutions actuelles mourront avec le présent mauvais âge, et rien n'indique qu'elles renaîtront pendant le règne millénaire du Christ.[189] Les passages invoqués (Apocalypse 20:14-15 ; Apocalypse 21:8) ne mentionnent aucune institution. L'« étang de feu » y représente symboliquement la destruction. La scène se situe dans le Millénium, quand Satan est lié et que le trône blanc, règne de la justice, est établi. Les morts, grands et petits, sont jugés d'après les livres ouverts, c'est-à-dire les Écritures, et le nom des dignes de la vie éternelle comme fils humains de Dieu est inscrit dans le livre de vie. Un second livre de vie existe en effet : celui de l'âge de l'Évangile, où figurent ceux qui sont jugés dignes de la nature nouvelle, changés d'êtres humains en êtres divins, tandis que l'autre livre regroupe ceux qui sont jugés dignes dans l'âge suivant.[190]
À mesure que l'humanité est tirée de la mort adamique et du tombeau, la mort et le séjour des morts sont dits « détruits » ou jetés dans l'étang de feu. Quand le dernier homme aura été délivré, le jugement de Dieu, symbolisé par le feu, aura détruit la mort. Il détruira aussi les hommes indignes de la vie, pour qui cet étang de feu est la seconde mort (Apocalypse 20:14-15).[191] Le chapitre suivant décrit le Millénium, où l'Église et son Chef Jésus sont dans la gloire et où Dieu demeure avec les hommes par elle. La douleur et la mort adamique y disparaissent. Cette œuvre est accomplie par celui qui siège sur le trône, le Christ, tête et corps, et appartient donc à l'âge à venir, non à l'âge présent où l'on prie « Que ton règne vienne ». Elle se rattache à la promesse faite au « petit troupeau » de recevoir le royaume.[192]
Ceux qui vaincront dans le Millénium seront des fils de Dieu terrestres, comme Adam avant sa faute (Luc 3:38 ; 1 Corinthiens 15:47-48). Les craintifs, incrédules, abominables, meurtriers, impudiques, magiciens, idolâtres et menteurs ont leur part dans l'étang de feu et de soufre, qui est la seconde mort (Apocalypse 21:8). Le feu et le soufre représentent les deux agents de destruction les plus puissants. La mort est dite « seconde » parce que la mort générale adamique a été entièrement détruite, toute la race en ayant été retirée.[193] Cette sentence est défendue au nom de la justice : « Dieu veut un univers propre, sans péché, entièrement harmonieux et parfait », et pour l'obtenir il doit contraindre les hommes ou détruire ceux qui exigeraient la contrainte. Il a choisi la seconde voie. À ceux qui invoquent la miséricorde éternelle de Dieu et réclament une nouvelle chance après la seconde mort, la réponse est qu'un péché poursuivi volontairement malgré la connaissance, la capacité de bien faire et les châtiments ne gagnerait rien à une nouvelle épreuve. De plus, chaque pécheur aurait besoin d'un rédempteur et d'une rançon, que Dieu ne révèle pas.[194] Le Christ et son Épouse règneront mille ans, tout ennemi de la justice, y compris la mort adamique, sera détruit, puis la terre sera remise à Dieu le Père (1 Corinthiens 15:28 ; Apocalypse 20:4). Lazare et les autres ressuscités qui sont morts de nouveau n'ont pas subi la seconde mort, parce qu'ils n'avaient jamais été entièrement sortis de la domination de la mort adamique : ils n'ont été réveillés que pour peu de temps.[195]
Le péché qui mène à la mort dans l'âge de l'Évangile
La seconde mort concerne aussi l'âge actuel de l'Évangile. Ceux qui croient la Parole de Dieu se considèrent, et sont considérés par Dieu, comme justifiés de tout péché et libérés de la malédiction adamique et de sa peine, la mort. Cette perfection est seulement imputée : elle est reçue par la foi, car les douleurs et la mort continuent. Cette connaissance donne cependant l'espérance et la joie, ouvre la communion avec le Père céleste, réconcilié avec les hommes par la mort de son fils il y a 1 800 ans, et permet de devenir collaborateur de Dieu.[196] Pour être jugé digne de cette collaboration, il faut se consacrer à la mort à la suite de Jésus, présenter son corps en sacrifice vivant et mourir au monde, à ses ambitions et à ses honneurs. Ceux qui font ce choix se consacrent à la seconde mort : déjà justifiés par la foi de la mort adamique, ils offrent leur humanité justifiée en sacrifice, et lorsque le sacrifice s'achève, leur mort est leur seconde mort. C'est le sens de la promesse : « Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie [...] Le vainqueur n'aura pas à souffrir de la seconde mort » (Apocalypse 2:10-11).[197]
Les vainqueurs de cet âge ne souffriront donc pas de la seconde mort, ils en tireront même profit. Jésus a pris la nature humaine pour mourir ; en la déposant dans le sacrifice, il l'a perdue pour toujours, puis a été ressuscité en nature divine (Philippiens 2:8-9). Le sacrifice des croyants doit produire le même effet : sans abandonner complètement la nature humaine, on ne peut devenir participant de la nature divine. Jésus n'est pas mort de la seconde mort puisqu'il n'était pas sous la condamnation d'Adam. Les croyants, justifiés par sa rançon, participent à sa mort, qui n'est pas la mort adamique, pour vivre avec lui sur un plan plus élevé que l'humain (Romains 6:8 ; 2 Pierre 1:4 ; Philippiens 3:10). Ils préfèrent sacrifier leur humanité, en raison de la promesse d'une nature supérieure, plutôt que de recevoir avec Adam la restitution à la perfection humaine.[198]
D'autres, en revanche, seront gravement atteints par la seconde mort, qui sera pour eux la fin de toute vie et de toute espérance. Ce groupe, de l'âge de l'Évangile, est visé par 1 Jean 5:16 : il y a un péché qui mène à la mort, pour lequel l'apôtre ne dit pas de prier.[199] L'apôtre ne parle pas du péché adamique, commun à tous, mais d'un péché individuel dont la peine est la seconde mort. Ce péché ne peut être commis dans l'âge présent que par quelqu'un déjà justifié par la foi et consacré, car on ne meurt pour son propre péché qu'après avoir été considéré comme libéré de la peine adamique. Les apôtres eux-mêmes, ou n'importe quel croyant, pourraient le commettre. Paul le décrit : « Si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés » (Hébreux 10:26, traduction du Diaglott). La part du pécheur dans le sacrifice de Jésus est alors épuisée : ce sacrifice couvre toute faiblesse venue du péché d'Adam, mais non le péché délibéré et obstiné.[200]
« Le péché volontaire ne désigne pas la rechute passagère, par faiblesse de volonté, dans ce que l'on reconnaît désormais comme un péché »: le contexte y voit une apostasie ouverte, le mépris de sa part dans le sacrifice. Le verset 29 décrit le pécheur volontaire comme celui qui a foulé aux pieds le Fils de Dieu, tenu pour profane le sang de l'alliance et outragé l'Esprit de grâce (Hébreux 10:29). La seule manière concevable de le faire, selon la revue, est celle qui gagne alors en popularité : nier la nécessité de la mort de Jésus comme rançon payant la peine du péché. Ceux qui rejettent cette rançon traitent sa mort comme celle de n'importe qui, comme une chose « commune ».[201]
Cette opinion, selon laquelle le péché d'Adam n'exigeait aucune expiation autre que celle que l'homme peut fournir, est attribuée de longue date aux universalistes, aux unitariens et à d'autres. Mais le passage ne vise pas ceux qui n'ont jamais vu la valeur de la rançon du Christ : il concerne ceux qui, l'ayant vue et en ayant été sanctifiés, se mettent à la sous-estimer. Il ne s'agit ni du pécheur blasphémateur qui n'a jamais goûté la bonté du Seigneur, ni du croyant ignorant qui sert l'argent, mais de l'homme bien éclairé qui avait participé à l'esprit d'adoption et s'était consacré. Pour lui, cette mort serait la seconde, et aucune résurrection n'est attendue. Selon Hébreux 6:4-6, il est impossible de le ramener à la repentance. Comme le groupe correspondant de l'âge suivant, il sera gravement atteint par la seconde mort : il perd tout. Pierre dit des mêmes personnes que leur dernier état est pire que le premier, et qu'il vaudrait mieux pour elles n'avoir pas connu le chemin de la justice (2 Pierre 2:20-22).[202]
Lord Shaftesbury sur le retour des Juifs de Russie en Palestine
Un discours de Lord Shaftesbury, prononcé à l'assemblée annuelle de la Société pour la promotion du christianisme parmi les Juifs, est reproduit en grande partie. Il y exprime sa sympathie pour un peuple persécuté dans des conditions « plus atroces, plus viles, plus cupides et plus détestables que toute autre persécution dont il ait entendu parler dans les temps modernes ». Selon lui, cette persécution a été dictée par la cupidité du début à la fin et a dépassé en anarchie, en pillage et en effusion de sang presque toutes celles qu'il a lues, y compris dans l'histoire romaine. Il croit qu'un sérieux châtiment attend l'Empire russe. Il rapporte l'explication d'un ami, le docteur McCaul, sur Ésaïe 18:2 (« terribles depuis leur commencement jusqu'à présent ») : aucune nation n'a jamais fait du tort aux Juifs sans en souffrir.[203]
Il observe un sentiment voisin, plus contenu, en Allemagne, où une forte hostilité anti-sémite repose sur d'autres motifs. Un ami, interrogé à Berlin sur ce sentiment, reçoit d'un personnage influent cette réponse : les Juifs deviennent les premiers marchands, banquiers, avocats ou écrivains dans toutes les carrières où ils entrent, et « je vous le dis, monsieur, nous ne le supporterons pas ». Shaftesbury y voit une grande jalousie envers ce peuple, qui est partout soit le plus persécuté, soit le plus en vue dans les professions.[204]
Retourneront-ils en Palestine ?
Beaucoup de Juifs partent pour l'Amérique, prêts à aller partout où ils trouveront la liberté et la facilité de faire carrière. Shaftesbury ne constate pas de grand désir de retour en Palestine chez les Juifs en tant que nation. Il tient d'un Juif influent que les riches Juifs d'Angleterre ne souhaitent pas qu'un seul Juif retourne dans le pays de ses pères. Beaucoup sont pourtant prêts à partir, et leur nombre dépendra des contributions des chrétiens fidèles.[205]
Cette persécution cessera-t-elle ?
Shaftesbury ne croit pas que la persécution cessera : elle pourra s'interrompre un temps, mais reviendra par périodes. En Russie et en Pologne, elle ne dépend ni de la religion ni de la nationalité, et les Russes persécuteraient tout peuple placé dans la même situation. Les Juifs détiennent en hypothèque une part considérable des terres de Russie, et comptent parmi leurs débiteurs une grande partie de la paysannerie et de nombreux commerçants. Chaque occasion de piller les Juifs est presque sûrement saisie, et en détruisant les Juifs et leurs papiers, les Russes se débarrassent de documents qui les engagent ou qui pourraient servir de preuves contre eux. Tant qu'il y aura des biens à prendre, le peuple russe se soulèvera contre les Juifs.[206]
La haine des Russes envers les Juifs
Laissé à lui-même, le peuple russe ne serait peut-être pas aussi avide ni aussi violent, mais il est encouragé par les fonctionnaires[207]
de l'Empire russe, dont beaucoup sont endettés envers des Juifs. Le peuple est aussi encouragé par la police. Shaftesbury tient d'une source officielle que, lors du dernier soulèvement à Balta, les policiers ont empêché les Juifs de se défendre pendant que les paysans étaient invités à venir avec leurs charrettes emporter le butin des maisons juives. Il en conclut que le gouvernement est paralysé, du moins la partie qui voulait du bien aux Juifs. Il juge l'empereur humain et juste, mais aussi incapable de gouverner son empire qu'un enfant de deux ans : il est despote, sans volonté propre, et entouré de fonctionnaires antisémites. L'Empire russe est selon lui plongé dans la débauche et le vice. Il voit dans cette persécution « un signe de la fin, ou plutôt du commencement de la fin, de cette grande fin qui, Dieu soit loué, ne peut être loin ».[208]
Remarques sur ce qui précède
L'attention du monde entier se tourne vers la restauration des Juifs, qui commence. Même les journaux religieux hostiles jusque-là aux vues millénaristes, comme l'Independent, signalent cet accomplissement de la prophétie, sans en saisir la portée. Selon le commentaire, Lord Shaftesbury s'approche de cette portée mieux que la plupart de ceux qui réfléchissent à la question. La persécution annonce la fin de « ce présent monde mauvais » et le début de l'âge de la restitution, le Millénium. Jésus et son épouse, la postérité spirituelle d'Abraham, régneront alors sur toutes les familles de la terre et les béniront par l'intermédiaire d'Israël selon la chair, qui doit d'abord retrouver influence et puissance.[209] La postérité d'Abraham est rattachée à Galates 3:29.
Israël est désigné comme le figuier antitypique, maudit et desséché par le maître parce qu'il n'avait que des feuilles. Le même Israël est visé par la parole sur le figuier qui bourgeonne : l'été est proche et la délivrance approche (Luc 21:28-31 ; Marc 11:13-14). Le figuier donne son fruit avant ses feuilles, sert d'aliment de base et possède des propriétés médicinales. Israël, une fois couvert de la faveur de Dieu, sera de même prêt à nourrir et à guérir les nations. Lors de la malédiction, Israël était plein de feuilles, c'est-à-dire de professions de fidélité, mais sans fruit à l'époque de la récolte.[210]
L'hiver de la terre est presque fini et le printemps est venu, mais de nouvelles tempêtes sont attendues, comme les orages d'équinoxe au printemps. Jacob doit être délivré pendant un « temps de détresse » sans précédent, dont il sera sauvé (Jérémie 30:7 ; Daniel 12:1). Le retour de la faveur vers Jacob montre que la faveur envers la maison spirituelle touche à son terme et que la moisson de l'âge de l'Évangile est arrivée. Les chrétiens ne le voient pas, comme leurs prédécesseurs qui ne savaient pas « discerner les signes des temps » (Matthieu 16:3). Ils sont aveuglés par leurs credo et leurs traditions, alors que ceux qui sont enseignés de Dieu ne sont pas dans les ténèbres (1 Thessaloniciens 5:4).[211]
Le texte de Romains 11:25-33 est commenté entre crochets. L'aveuglement d'Israël ne cesse qu'après l'entrée de la plénitude des Gentils, donc après la fin de l'appel céleste et la sélection de l'épouse du Christ. Le Libérateur qui sort de Sion est le Christ complet, tête et corps, époux et épouse unis. La prophétie citée par Jacques en Actes 15:14-18 vient après la sélection d'« un peuple pour son nom » : Dieu rebâtira alors la tente de David pour que le reste des hommes cherche le Seigneur. Le rassemblement d'Israël est ainsi un signe que l'on vit le temps de la moisson, qui est « la fin du monde » (Matthieu 13:39).[212]
La restauration des Juifs en Canaan n'est que le début de celle de toutes les nations et de toutes choses : le Seigneur sauvera d'abord les tentes de Juda (Zacharie 12:7). La restitution inclut les morts, puisqu'il y aura une résurrection des justes et des injustes (Actes 24:15). Israël a mis trente-sept ans à tomber, de l'an 33, quand Jésus a laissé leur maison déserte, à l'an 70, quand a pris fin leur existence nationale. Le texte s'attend à ce qu'il mette trente-sept ans à se relever, de 1878 à 1914, fin des temps des Gentils. Cette période de rassemblement sera un temps de grande détresse, comme à la sortie d'Égypte (Michée 7:15). La sortie d'aujourd'hui, depuis toutes les nations, manifestera une telle faveur de Dieu que la sortie d'Égypte paraîtra insignifiante. Dieu fera remonter les enfants d'Israël du « pays du nord » (la Russie) et de tous les pays où il les avait chassés (Jérémie 16:14-15).[213]
Enseignés de Dieu
Personne ne vient à Jésus si le Père ne l'attire (Jean 6:44), et tous seront « enseignés de Dieu » (Jean 6:45). Dieu n'enseigne pas tous les hommes en même temps ni de la même manière. Pendant six mille ans, il leur a enseigné le caractère extrêmement pécheur du péché et ses conséquences amères, en les laissant ignorer son amour. Plus tard, il leur enseignera le bonheur de la vertu et de la sainteté. Cela se produira quand la gloire du Seigneur sera révélée par le Christ (Ésaïe 40:5). Avant cela, le corps du Christ doit être formé. Il se compose d'un petit troupeau d'êtres humains qui sacrifient leur humanité et sont élevés à la divinité. Cette classe, trouvée sous la malédiction d'une loi violée, demande « une formation particulière », dans laquelle l'esprit saint la guide, l'instruit et la console.[214]
L'esprit saint est désigné comme l'influence ou la puissance de Jéhovah, appelée aussi esprit du Christ puisque le Christ participe à la nature divine. Il n'est pas une personne distincte de Dieu mais son esprit ou sa pensée. L'épouse du Christ sera semblable à lui (Hébreux 1:3), tout en restant soumise à son époux, comme le Fils l'est au Père (1 Corinthiens 11:3). Tous les êtres sont contrôlés par l'esprit saint, de gré ou de force, y compris Satan et ses armées. Les prophètes et les anges sont des sujets consentants. Mais Dieu n'a jamais dit à un ange : « Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré ». Seul le Christ complet, tête et corps, recevra l'adoration de tous les anges, parce qu'il participe à la nature divine. L'esprit saint sert à créer divers ordres d'êtres intelligents, chacun adapté à sa fin, et à soutenir toutes choses. Seul le petit troupeau recevra une forme qui est l'empreinte de la personne de Dieu et sera « rempli de toute la plénitude de Dieu » (Éphésiens 3:19). Pour ceux qui sont engendrés, l'esprit saint dirige le chemin de souffrance et de mort de leur humanité. Il les soutient en tant que consolateur, par les promesses de la Parole (Romains 15:4), et dispose les circonstances pour leur bien.[215]
Le but de cette formation est la préparation complète des saints à l'œuvre du service (Éphésiens 4:12, d'après le Diaglott). Ce service consiste à racheter, restaurer, gouverner et bénir toutes les familles de la terre pendant l'âge millénaire à venir. Les tâches ultérieures de la famille divine ne sont pas encore révélées. Beaucoup sont appelés, mais peu seront choisis, parce que les autres n'obéissent pas à l'appel. L'appel a été manifesté par l'apparition de Jésus-Christ, qui a fait paraître l'immortalité par l'Évangile (2 Timothée 1:10), et l'esprit saint est donné aux héritiers de l'immortalité depuis la glorification de Jésus (Jean 7:39).[216]
Le petit troupeau, une fois devenu divin, ne peut conserver son humanité, car Dieu n'est pas un mélange de divinité et d'humanité. Les natures différentes sont nécessairement séparées. L'homme n'a que sa nature humaine, et quand il la consacre à la mort, il ne lui reste rien. Au moment de la consécration complète, il est engendré par l'esprit de Dieu à la nature divine nouvelle, et les espoirs, ambitions et désirs humains passent. Il devient une « nouvelle créature » à l'état d'embryon, dont la nouvelle nature se développe jusqu'à sa naissance dans la perfection divine, tandis que l'humaine meurt peu à peu. Cet esprit permet de soumettre le corps mortel et de crucifier ses désirs chaque jour. Le corps, tenu pour mort quant à ses propres désirs, devient vivant pour Dieu et serviteur actif de la nouvelle pensée (Romains 8:10-11). Les fruits de cet esprit sont l'amour, la foi, le zèle, la patience et l'humilité, c'est-à-dire la piété (2 Pierre 1:5-8). Il conduit dans la compréhension de toute la vérité due (Jean 16:13).[217]
Celui qui est conduit par l'esprit adopte le point de vue de Dieu en toute chose. Il met une confiance entière dans la Parole, malgré les traditions des hommes, et accepte la vérité quelle que soit la voie par laquelle elle arrive. Il n'a pas d'idées préconçues contraires à la Parole, même si son nom leur est attaché. La vérité n'est pas donnée pour satisfaire la curiosité, ni seulement pour révéler le caractère de Dieu. Elle sert à transformer le croyant à sa ressemblance. Dieu a ainsi donné l'esprit saint comme guide infaillible pour comprendre sa Parole écrite, et lui seul permet de la comprendre. Ce même esprit console les croyants qui doivent suivre un chemin d'épines, de souffrance jusqu'à la mort : il n'ôte pas leurs épreuves mais déroule devant eux la gloire, l'honneur et l'immortalité promis. Il leur apporte le repos d'orgueil, de jalousie, de querelle et de vaine gloire (Romains 8:18).[218]
L'esprit de Dieu qui habite le croyant est la première agence qui lui fait connaître la révélation des plans de Dieu. Chaque membre du corps du Christ doit pourtant contribuer à l'édification de l'ensemble, et aucun ne peut dire à un autre qu'il n'a pas besoin de lui. Dieu a établi des apôtres (fondateurs envoyés spécialement), des prophètes (interprètes de sa Parole), des évangélistes (proclamateurs de la bonne nouvelle), des pasteurs et des docteurs (ceux qui nourrissent les brebis et les agneaux et leur enseignent les vérités apprises), pour le perfectionnement des saints et l'édification du corps. Tous doivent chercher les meilleurs dons de l'esprit (1 Corinthiens 12:31), mais tous ne les obtiennent pas (1 Corinthiens 12:29). L'amour est le plus grand don et reste accessible à toutes les brebis. L'exemple de celles qui obéissent au berger, déjà présent, et paissent dans ses verts pâturages invite les autres à faire de même.[219]
À la question de savoir comment reconnaître la vérité quand les membres interprètent la Parole différemment, la réponse est un critère : l'interprétation qui apporte l'harmonie, non la confusion. Il ne faut pas suivre des maîtres humains comme des chefs, mais recevoir leurs enseignements seulement dans la mesure où ils s'accordent avec la Parole. Un docteur capable peut s'enorgueillir d'un esprit charnel, perdre l'esprit de vérité et s'éloigner de la Parole. L'esprit de Dieu permet alors de voir que la vieille nature revient à la vie chez lui, et dans cette mesure la lumière de la nouvelle nature devient ténèbres. Aucun surcroît de lumière ne doit être attendu d'un tel homme avant que sa vieille nature soit de nouveau crucifiée, même s'il a été un membre « de droite ». Les membres du corps, enseignés de Dieu et unis dans l'amour, parviendront tous à l'unité de la foi, à l'homme parfait (le Christ complet), pour l'œuvre du ministère : restaurer, gouverner et bénir le monde dans l'âge à venir. L'exposé est signé « Mme C. T. R. ».[220]
Une brève note tirée du Pittsburgh Times compare l'exode des Juifs de Russie à la sortie d'Égypte. La plupart sont pauvres et sans ressources, mais la Providence semble être avec son peuple choisi comme autrefois, en éveillant la sympathie des personnes charitables, qui fournissent la manne nécessaire à leur subsistance. Le baron Hirsch, banquier juif de Paris, a donné un million de francs pour leur entretien.[221]
Une chose terrible
Le verset « Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant » (Hébreux 10:31) pose une question : pourquoi tomber entre les mains d'un Dieu d'amour serait-il terrible ? La réponse part de l'état imparfait de l'homme, qui l'empêche de raisonner clairement sur tous les aspects d'une question. Un esprit ne retient que l'élection, un autre que la grâce gratuite. L'un voit en Dieu un tyran austère, froid et impitoyable, l'autre un être trop tendre pour être juste. Ces deux points de vue sont à éviter : l'élection et la grâce gratuite sont toutes deux enseignées dans la Bible et s'accordent, de sorte que Dieu est parfait à la fois en justice et en amour. Il est plein de pitié et de tendre miséricorde, mais « la justice est le soubassement de son trône ». Il ne condamne pas le juste et ne tient pas le coupable pour innocent, et toute action reçoit une juste rétribution. La justice de Dieu, autant que son amour, est le premier fondement des espérances d'avenir.[222]
Les hommes se font une idée de Dieu d'après leurs propres méthodes, car ils exercent souvent leur pitié et leur amour aux dépens de la justice. Un père qui donne à ses enfants une loi trop sévère peut en remettre une part de la peine. Un autre, trop faible, laisse sa miséricorde piétiner sa propre loi et ne punit pas. Avec Dieu, ce n'est pas ainsi : « sa miséricorde et son amour ne peuvent jamais piétiner sa justice ».[223]
Dieu ne traite qu'avec des choses parfaites. L'homme a été créé « très bon » (Deutéronome 32:4), et Dieu ne pouvait donner à ses créatures qu'une loi parfaite, résumée dans l'obéissance à sa volonté. La seule peine prévue pour les violateurs était la privation d'existence : « tu mourras certainement » et « tu retourneras dans la poussière » (Genèse 2:17 ; Genèse 3:19). Cette peine ne pouvait être remise, car elle était juste, et la remettre aurait été pour Dieu agir injustement. Elle n'était pas trop sévère, puisque Dieu est trop sage pour se tromper. Tout ce qui est inférieur à l'obéissance parfaite apporterait trouble et discorde, au pécheur et à ses proches. La mort comme salaire du péché est donc une disposition de miséricorde pour le bien de toutes les créatures.[224]
La justice qui garantissait à Adam la communion avec son Créateur et le bonheur du Paradis pendant qu'il obéissait est devenue la vengeresse de la loi violée. Elle a appliqué la peine en chassant l'homme du jardin et en rompant sa communion avec Dieu. Adam a certainement cherché à obtenir le pardon de sa désobéissance et le rétablissement de son droit à la vie, mais la loi de Dieu était inexorable. Dieu ne peut regarder le moindre péché avec indulgence (Habacuc 1:13 ; Psaumes 5:4-5), ni accorder un pardon gratuit à un coupable, car il ne tient « nullement le coupable pour innocent » (Exode 34:7). Gracier Adam aurait fait de Dieu un menteur, lui qui avait dit : « Le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement ». Si Dieu avait rompu sa parole en cette occasion, la confiance dans toutes ses promesses ultérieures aurait pu être ébranlée.[225]
Dieu ne change pas, et c'est sur cette immuabilité que reposent toutes ses promesses d'amour. Pour la même raison, il ne peut jamais « pardonner » le péché. Une distinction est rappelée : le mot « pardon » n'apparaît pas dans le Nouveau Testament, et dans l'Ancien Testament il faudrait traduire par « pardonner » au sens de remettre. Le verdict de Dieu reste que « le salaire du péché, c'est la mort » (Romains 6:23), et la mort sera toujours le salaire que sa justice inflige aux pécheurs. Cette constance est présentée comme la preuve qu'un temps viendra où le mal et les malfaisants n'existeront plus.[226]
Cette justice inflexible ne rend pourtant pas l'amour de Dieu impuissant : Dieu a prévu un moyen d'être juste tout en accueillant de nouveau le pécheur. Cette « bonne nouvelle » est que « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, ne leur imputant pas leurs offenses » (2 Corinthiens 5:19). Jésus ne peut pas remettre les péchés sans condition, ce que Jéhovah lui-même ne pourrait pas faire. Il « a porté nos péchés en son corps sur le bois » (1 Pierre 2:24), c'est-à-dire qu'il y a subi la peine du péché, la mort. Le Père a « fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous » (Ésaïe 53:6). Cela n'a rien d'injuste, puisque Jésus a accepté de souffrir, « le juste pour les injustes » (1 Pierre 3:18). Plusieurs textes montrent qu'il a participé au plan de « rançon » tiré de la tombe (Osée 13:14), et l'un suffit comme preuve : il a « supporté la croix, méprisé la honte » en vue de la joie qui lui était réservée (Hébreux 12:2). Cette joie était sans doute la promesse d'une élévation à un rang d'honneur et de puissance supérieur à tout ce qu'il avait connu (Philippiens 2:9-11). La justice et l'amour de Dieu se mettent ainsi mutuellement en valeur, comme le dit 1 Jean 4:9.[227]
Ce que Jésus a fait pour la race humaine, c'est la racheter, la payer, l'acheter. Les textes cités sont 1 Pierre 1:18-19, 1 Corinthiens 6:20, 1 Corinthiens 7:23 et 2 Pierre 2:1. À l'objection que le mot « acheter » est pris dans son sens courant, avec une idée trop commerciale, la réponse est qu'il n'a pas d'autre sens. Le verbe grec agorazo signifie acheter sur le marché public, et il apparaît vingt et une fois dans les quatre Évangiles à propos de l'achat de nourriture, de lin, de champs ou de viande. Si l'on a été acheté, quelque chose a été donné, et à quelqu'un. Paul dit que l'homme Christ Jésus « s'est donné lui-même en rançon (antilutron, un prix équivalent) pour tous » (1 Timothée 2:6 aussi Matthieu 20:28 ; Marc 10:45). Le destinataire est Dieu : Christ « s'est offert lui-même sans tache à Dieu par l'Esprit éternel » (Hébreux 9:14 ; Hébreux 7:27). Le sacrifice a duré trois ans et demi et s'est terminé à la croix, mais il a été présenté à Dieu au moment de l'ascension de Jésus. Depuis la Pentecôte, le Saint-Esprit atteste le pardon accordé en raison de la rançon, preuve que le sacrifice a été agréé. Depuis lors, la rémission des péchés et la résurrection sont prêchées en son nom. Elles ne l'étaient pas auparavant, car le prix de la rançon n'était pas encore payé (Luc 24:47 ; Actes 5:31-32 ; Actes 13:38 ; Actes 3:26 ; Matthieu 28:18-19). Ceux qui avaient communion avec Dieu avant cela ne l'avaient qu'après un sacrifice typique du meilleur sacrifice de Jésus.[228]
L'humanité n'a pas été rachetée du tourment éternel, mais de la tombe et de la mort : « Je les rachèterai du pouvoir du séjour des morts, je les délivrerai de la mort » (Osée 13:14). La justice retenait la race dans la prison de la mort, et Jésus est mort pour obtenir sa libération en prenant sa place. Pendant l'âge de l'Évangile, on attend que l'Épouse soit choisie ; ensuite, tous les prisonniers de la mort adamique seront remis en liberté et rendus à la vie.[229]
Puisque Jésus est l'acheteur, tous les hommes lui appartiennent et sont soumis à son autorité : « Vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu » (1 Corinthiens 3:23). Son plan est résumé par Paul : Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés » (c'est-à-dire délivrés de la mort adamique) puis « parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Timothée 2:4). Cela explique que « le Père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au Fils » (Jean 5:22) : le Père a déjà jugé tous les hommes en Adam et les a condamnés à mort, et il ne pouvait traiter avec des pécheurs que par un Rédempteur devenu médiateur. Le médiateur agit en plein accord avec la loi du Père. Il veut amener tous ceux qui le veulent à la connaissance de la vérité et à la perfection humaine. Quand cette œuvre sera achevée, il cessera d'être médiateur, et l'homme parfait rétabli répondra directement devant Dieu le Père, selon 1 Corinthiens 15:24-28 : le Fils remettra le royaume au Père, afin que Dieu soit tout en tous.[230]
De ce point de vue, on comprend pourquoi « il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ». Dieu, bien qu'aimant, est juste et ne peut regarder le péché avec la moindre indulgence. Qui est dans ses mains sait que la moindre imperfection le condamne à mort, d'où le prix du « rocher fendu » que Dieu a fourni comme abri, et du vêtement parfait que Jésus donne pour couvrir la nudité. Quand Adam a péché et supplié Dieu de l'excuser et de ne pas appliquer la peine de mort, comme il l'a sans doute fait, il a constaté que sa prière était vaine. Lui et toute sa race ont alors découvert qu'il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant.[231]
Les paroles de Paul laissent entendre que certains pourraient tomber une seconde fois entre les mains de Dieu et en faire de nouveau la terrible expérience. Dieu a placé tous les hommes entre les mains du Christ et lui a remis le jugement de chacun, afin que quiconque le veut puisse retrouver la perfection et vivre éternellement en accord avec sa loi, ce que l'état déchu actuel rend impossible. On peut retomber entre les mains de Dieu en sortant de l'abri du « rocher fendu », en ignorant le prix de la rançon et en tenant « pour une chose profane le sang de l'alliance ». Ceux qui se retirent ainsi s'exposent à une seconde condamnation à mort, la « seconde mort », pour laquelle « il ne reste plus de sacrifice » (Hébreux 10:26). Pour quiconque n'est pas absolument parfait, quitter la couverture de la rançon du Christ est donc terrible.[232]
Seuls ceux qui ont reconnu Jésus comme Seigneur et Rédempteur, accepté la justification par sa rançon et échappé à la malédiction de la peine d'Adam, peuvent retomber entre les mains du Père. Tous les non-justifiés y sont déjà et restent sous sa condamnation. Seuls les justifiés par la foi ont échappé à la condamnation, donc eux seuls peuvent être condamnés de nouveau (Romains 8:1). Le contexte de Hébreux 10 enseigne que tomber entre les mains de Dieu, c'est la seconde mort. Les versets 26 à 29 désignent les pécheurs volontaires : ceux qui pèchent en connaissance de cause, outragent la grâce de Dieu, tiennent le sang du Christ pour une chose ordinaire et cessent d'y voir leur rançon et leur couverture. Ils ôtent le vêtement de la justice de Jésus et ne peuvent se présenter devant Dieu qu'avec les haillons de leur propre justice. Quand Adam eut péché, il se fit des ceintures de feuilles de figuier, mais Dieu lui fournit des tuniques de peaux d'animaux (Genèse 3:7 ; Genèse 3:21). Cet épisode représente la condamnation de la race et le besoin d'une couverture pour les péchés. Notre justice ressemble au tablier de feuilles : fragile, sans valeur et incapable de nous couvrir. Les peaux fournies par Dieu sont le type de la robe de la justice du Christ. Donner cette robe à Adam a coûté la vie d'un animal ; de même, la robe de la justification a coûté la vie de Jésus, agneau immolé, et la rédemption a été achetée au prix de son sang précieux.[233]
Les versets 28 et 29 de Hébreux 10 opposent la peine encourue en abandonnant le vrai médiateur à la peine typique prévue par la loi pour qui abandonnait le médiateur typique, Moïse : « Celui qui a violé la loi de Moïse meurt sans miséricorde […] de quel pire châtiment pensez-vous que sera jugé digne celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, et tenu pour profane le sang de l'alliance par lequel il a été sanctifié ? » La peine du type était la mort sans miséricorde, mais elle ne retranchait qu'une vie qui n'aurait duré que quelques années au plus. Elle ne faisait qu'avancer une mort déjà imminente, dont Dieu a prévu la rédemption pour chaque homme. Ceux qui méprisent en connaissance de cause l'antitype de Moïse et les sacrifices antitypiques pour les péchés subiront une peine bien plus sévère : la seconde mort, pour laquelle la Parole de Dieu ne promet aucun salut.[234]
Ceux qui comprennent la force de ce texte voient la nécessité de rester sous la protection du sang de l'aspersion, c'est-à-dire de la rançon, de leur substitut, qui s'est donné en rançon pour tous et qui est la propitiation (satisfaction) pour les péchés de l'Église, et non pour les siens seuls, mais aussi pour ceux du monde entier. La Bible maintient partout cette distinction entre l'Église et le monde et signale deux présentations distinctes au Père. L'Église, parfaite à la fin de l'âge de l'Évangile, sera d'abord formellement présentée à Dieu : Jésus est celui qui peut « vous préserver de toute chute et vous faire paraître devant sa gloire irréprochables et dans l'allégresse » (Jude 24-25 ; 1 Pierre 1:7). Ensuite, ceux du monde qui, après l'épreuve de l'âge du Millénium, seront jugés dignes de la vie seront à leur tour présentés au Père (1 Corinthiens 15:24).[235]
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Illustrations du numéro
Références
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