La Tour de Garde de Février 1883
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| La Tour de Garde de Février 1883 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1883 |
| Auteur(s) | John C. Sunderlin, Maria Russell, S. T. Tackabury |
| Année | 1883 |
| Langue | Anglais |
| Pays | États-Unis |
La rançon et l'origine de Jésus occupent une grande part de ces pages. Deux revues voisines du mouvement sont prises à partie : le Day Star et The World's Hope (« L'Espoir du monde »). Selon la rédaction de Zion's Watch Tower, elles font de Jésus le fils de Joseph et nient que les apôtres aient été inspirés. Elles nient aussi que l'homme ait eu besoin d'une rançon. Contre elles, Jésus est présenté comme le Fils de Dieu venu du ciel, qui existait avant sa naissance humaine et dont la mort paie la dette d'Adam. Six questions sur le sens de cette mort sont posées publiquement aux deux rédacteurs. Ne pas y répondre serait, selon la revue, un aveu de lâcheté.
Une autre partie sépare deux groupes de croyants. Le « petit troupeau » de prêtres se consacre au sacrifice pendant l'âge de l'Évangile. Les croyants qui correspondent aux Lévites se consacreront seulement à l'obéissance, à l'âge suivant. Le temps où l'on pouvait encore entrer dans la prêtrise est déclaré clos depuis octobre 1881. Le baptême reçoit deux sens différents selon le groupe auquel il s'applique.
Ces doctrines s'accompagnent d'appels pratiques. Les croyants restés dans les Églises, appelées « Babylone », sont invités à en sortir. Un ancien pasteur méthodiste explique pourquoi il a quitté son Église. Les lecteurs sont aussi appelés à donner davantage, car les dépenses de l'année écoulée ont dépassé les recettes de près de moitié.
Analyse
Croyances
La Bible seule, et les apôtres pour la lire
L'inspiration est définie par sa source : une connaissance que Dieu met directement dans l'esprit de l'écrivain, sans passer par les circonstances ni par l'enseignement d'autrui.[1] Seuls les prophètes et les apôtres l'ont reçue.[2] Le débat sur l'inspiration était alors vif chez les protestants américains. En avril 1881, Archibald Alexander Hodge et Benjamin B. Warfield avaient publié un article intitulé « Inspiration » dans la Presbyterian Review. Ce texte affirme que la Bible est sans erreur dans les manuscrits originaux, mais pas dans les copies ni dans les traductions.[3][4] La revue de Pittsburgh ne parle pas d'erreurs dans le texte. Elle pose une question de personnes : qui a reçu l'inspiration, et qui ne l'a pas reçue.[5] Cette limite lui sert dans la controverse. Elle accuse un rédacteur contemporain de se croire aussi inspiré que Jésus et les apôtres, et de corriger Paul quand Paul le gêne.[6]
Puisque l'inspiration s'est arrêtée aux apôtres, aucun texte écrit ensuite ne peut faire autorité. Les credos et les catéchismes des Églises sont rangés parmi les « commandements d'hommes » de Matthieu 15:9. Leur mélange de vrai et de faux produit la confusion, c'est-à-dire Babylone.[7] Marley Cole raconte que Russell, troublé par les credos contradictoires de la chrétienté, avait décidé d'étudier la Bible « sans référence aux credos des hommes ».[8]
La même règle fixe l'ordre de lecture de la Bible. Les prophètes servent les intérêts des Juifs et des hommes naturels. En dehors des types et des ombres, ils offrent peu de nourriture aux chrétiens.[9] Ces types ne se reconnaissent que grâce à la révélation donnée aux apôtres.[10] Sunderlin ajoute que l'Ancien Testament ne pouvait être compris qu'une fois la Parole vivante venue « se placer à ses côtés ».[11] Cette hiérarchie répond au Day Star. Un mois plus tôt, la revue lui reprochait de soutenir « que le Nouveau Testament ne peut se comparer à l'Ancien comme autorité ».[12] En février, Sunderlin retourne l'argument : selon lui, le Day Star réduit « ta parole est la vérité » (Jean 17:17) aux seuls écrits de l'Ancien Testament.[13] Paton distinguait déjà dans l'Ancien Testament une lettre, faite de types et de symboles, et un esprit caché que seul le Christ révèle.[14]
Un Christ créé, préexistant et né sans péché
Pour décrire la vie de Jésus avant sa naissance, la revue s'appuie sur la Sagesse qui parle en Proverbes 8:22-30. Cette Sagesse est identifiée à Jésus, et sa naissance est située « au sein de l'aurore » de Psaumes 110:3.[15] En avril 1882, le début de Jean 1:1 était lu autrement : le « Logos » y désignait d'abord le plan de Dieu, qui s'exprime ensuite dans la création du Fils.[16] En février 1883, le même chapitre de Jean est seulement dit « en accord » avec Proverbes. La preuve principale passe ainsi d'un mot grec à un personnage de l'Ancien Testament.[17] Le Fils est la seule créature que Jéhovah a faite directement. Il a ensuite tout créé comme son agent, selon 1 Corinthiens 8:6 et Colossiens 1:15-18.[18] Tony Wills résume ainsi l'argument de Russell : Jésus, appelé « commencement de la création de Dieu » et « premier-né de toute créature », ne peut être éternel comme le Père.[19]
Dans ce numéro, la naissance humaine du Fils est un simple « transfert du principe de vie » d'un plan d'existence à un autre. L'être reste le même.[20] En octobre 1880, un autre article affirmait au contraire que Jésus avait porté en même temps la nature divine et la nature humaine.[21] Avant de devenir homme, le Fils occupait la « droite de Dieu ». Cette place était pourtant moins haute que celle qu'il reçoit après sa mort, en récompense de son obéissance (Philippiens 2:9).[22]
La question « De qui est-il fils ? » vise le Day Star d'A. D. Jones, pour qui Jésus est né de Joseph selon les lois naturelles.[23] Penton rappelle que Jones avait fondé ce journal à New York avec la bénédiction de Russell, et qu'en moins d'un an il avait rejeté la rançon telle que Russell la comprenait.[24] Schulz et de Vienne présentent la croyance « joséphite » comme une mode passagère chez certains croyants de l'« âge à venir » de cette époque.[25] Pour la revue, l'enjeu est la rançon. Un Jésus né de Joseph aurait hérité de la condamnation d'Adam. Il n'aurait donc eu aucune vie non perdue à donner à sa place.[26] Chryssides relie de la même façon la naissance virginale à la théorie de la rançon chez Russell.[27] Au début des années 1870, George Stetson enseignait déjà que Jésus, engendré du Saint-Esprit, était né exempt du péché et donc de la condamnation à mort.[28]
Les preuves bibliques retenues dans ce numéro diffèrent de celles du mois précédent. En janvier 1883, Ésaïe 7:14 s'accomplissait deux fois : l'enfant de la prophétesse servait de type, et la prophétesse représentait Marie.[29] En février, Sunderlin ne recourt à aucun type. Il demande seulement au Day Star de dire à quel moment ce signe se serait accompli du temps d'Achaz.[30] Il tire aussi un argument de la « postérité de la femme » de Genèse 3:15, qui suppose selon lui une naissance sans père humain.[31] En février 1881, ce même verset désignait au contraire le Christ et l'Église ensemble.[32]
La rançon : justification, fin de l'enfer et retour de tous à la vie
La rançon est présentée comme le fondement de tout le christianisme : sans elle, tout l'enseignement des apôtres s'écroule.[33] Les six questions posées à The World's Hope portent toutes sur le sens de la mort de Jésus. L'une d'elles rappelle que le grec antilutron signifie « prix équivalent ».[34] Selon la notice consacrée à Sunderlin, The World's Hope est la revue de Paton, qui redéfinit la rançon en 1883.[35] Selon Wills, Paton soutenait alors que l'Église obtient la vie non par la mort du Christ à sa place, mais en sacrifiant le péché dans son propre corps.[36] La revue résume la thèse adverse ainsi : Dieu aurait créé les hommes imparfaits pour qu'ils se fortifient en brisant eux-mêmes leurs chaînes, et Jésus ne serait utile que par son exemple.[37] Cette conception rejoint une théorie alors répandue chez les protestants libéraux. Dans The Vicarious Sacrifice (« Le sacrifice substitutif », 1866), Horace Bushnell écrivait que l'œuvre du Christ aboutit « non à la remise des peines par une juste compensation, mais à la transformation du caractère ».[38][39] Le désaccord reprend celui de 1878 avec Nelson Barbour. Barbour comparait alors la mort du Christ à une mouche transpercée par une épingle pour solder la faute d'un enfant.[40]
La justification découle de la rançon. Elle reçoit deux sens. Pour Dieu et pour Jésus, elle signifie reconnaître qu'ils sont justes. Pour l'homme pécheur, elle signifie le rendre juste en portant à son compte les mérites d'un autre.[41] La grâce, la foi et le sang ne sont pas trois causes rivales : la grâce de Dieu a conçu le plan, la foi saisit la rançon, et la mort de Jésus en est le fondement.[42] Wills explique que, pour Russell, l'Église ne reçoit pas réellement la perfection perdue par Adam : Dieu la tient pour juste parce que le sacrifice du Christ couvre ses défauts.[43] La mort de Jésus justifie le croyant, mais elle ne le sanctifie pas. La justification sert seulement de « marchepied » à la sanctification.[44]
La rançon règle aussi la question du châtiment. La peine fixée à Adam était la mort, c'est-à-dire la perte de la vie, et non un tourment.[45] Si l'enfer des Églises existait, Adam y brûlerait depuis plus de cinq mille ans. Dieu devrait donc le garder en vie dans ce seul but, ce qui contredirait toute la Bible sur sa justice et son amour.[46] Cette doctrine est attribuée aux siècles obscurs de la « prêtrise papale ». « Shéol » et « hadès » sont dits mal traduits par « enfer ».[47] Penton rattache ce refus à une question que Russell se posait depuis l'adolescence : comment un Dieu d'amour pourrait-il punir les pécheurs par des tourments sans fin ?[48] Zoe Knox fait remonter ce refus à Henry Grew et à George Storrs, ancien pasteur méthodiste dont Russell lisait le Bible Examiner.[49]
La lettre de Samuel T. Tackabury tire de ces principes une conséquence pratique. Puisque la plupart des hommes sont morts sans connaître l'Évangile, Dieu leur doit une épreuve après cette vie.[50] Tackabury, pasteur méthodiste épiscopal, avait quitté sa charge en 1877 ; son ralliement avait été annoncé en mars 1882.[51] Son principal exemple est Sodome, qui doit revenir à son « état antérieur » selon Ézéchiel 16.[52] En septembre 1881, la revue tirait du même passage la résurrection des habitants de Sodome, mais elle refusait de parler de « seconde chance » : il s'agissait selon elle de leur « première chance ».[53] Tackabury parle au contraire d'« épreuve future », le vocabulaire des débats protestants de l'époque.[54] En 1878, Charles E. Barnes avait déjà qualifié de « seconde probation » un sermon d'A. P. Adams qui défendait la même idée.[55] Robert Crompton décrit cette doctrine chez Russell : la rançon ne garantit pas à chacun la vie éternelle, mais une nouvelle occasion de prouver son obéissance, dans des conditions parfaites.[56]
Deux natures, deux classes, deux baptêmes
Les natures humaine, angélique et divine restent séparées. The World's Hope est accusé de confondre une nature humaine parfaite avec la nature divine. Or, selon la revue, un homme parfait ne devient pas un être spirituel, pas plus qu'un chien parfait ne devient un homme.[57] Tackabury réserve l'immortalité à ceux qui suivent Jésus sur la voie étroite. Les autres croyants retrouvent seulement la perfection humaine perdue par Adam.[58] Wills relève que cette séparation radicale entre la chair et l'esprit distinguait Russell de la plupart des lecteurs de la Bible de son temps.[59]
Cette séparation produit deux consécrations. Le « sacerdoce royal » sacrifie sa nature humaine pendant l'âge de l'Évangile. Les lévites se consacrent au service sans sacrifice, et leur antitype appartient à l'âge du Millénium.[60] En août 1879, les lévites représentaient au contraire l'ensemble des croyants de l'âge présent.[61] En décembre 1880, la « grande multitude » des lévites formait une classe céleste de second rang.[62] En février 1883, les lévites antitypiques forment une classe terrestre, celle des hommes qui obéiront à Dieu pendant les mille ans.[63] Le nombre des prêtres et des lévites lors de la première désignation sert d'argument. Dans Tabernacle Shadows, ce rapport servait à montrer combien le petit troupeau serait petit.[64] Ici, le même rapport sert à montrer combien la classe sauvée au Millénium sera nombreuse.[65] Chez Russell, la « grande compagnie » des croyants qui manquent de zèle reste une classe céleste secondaire, distincte de l'Église des 144 000.[66] Wills remarque que la Bible ne décrit jamais cette classe directement : elle est tirée de paraboles et de types.[67]
Les deux baptêmes reprennent la même séparation. Le baptême de Jean marque l'abandon du péché. Le baptême en Christ marque la mort de la nature humaine.[68] En juin 1882, la revue disait déjà que le baptême en Christ n'était plus possible depuis octobre 1881, alors que le baptême de Jean restait ouvert à tous.[69] Le numéro de février 1883 ajoute deux formules à prononcer. L'une baptise « en Christ » au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. L'autre déclare au repenti, au nom de Jésus-Christ, que ses péchés lui sont pardonnés.[70] L'ordre de se faire rebaptiser, tiré d'Actes 19:1-5, vise ceux qui ont été immergés avec la seule idée de se laver du péché.[71] Schulz et de Vienne attribuent à Stetson l'idée que le baptême d'eau est un devoir pour le croyant, alors que Storrs y attachait peu d'importance.[72]
Une moisson après la fermeture de 1881
« L'année agréable du Seigneur » s'est terminée en octobre 1881. Depuis, plus personne n'est accepté comme candidat au sacerdoce. Le temps présent est une moisson, et non plus un temps de semailles.[73] Crompton explique que Russell calquait cette date sur l'an 36, quand l'Évangile cessa d'être réservé aux Juifs. La prédication restait pourtant utile : les appelés devaient encore confirmer leur appel.[74] Le numéro de février 1883 en tire une conséquence pour les lecteurs. Le temps de la classe des lévites commence, et ceux qui se sont consacrés avant 1881 sont pressés d'« assurer leur appel ».[75] En décembre 1880, les sept années de 1874 à 1881 représentaient le temps de construction du temple. Les « pierres vivantes » étaient alors presque toutes prêtes.[76] En février 1883, l'extraction de ces pierres est terminée. Il ne reste qu'à polir les dernières, avant d'apporter la pierre de faîte de Zacharie 4:7.[77] Schulz et de Vienne notent que le changement des saints attendu pour 1881 n'a pas eu lieu, et que Russell a placé à cette date la fermeture de la porte du haut appel.[78]
Cette moisson se fait sous la présence du Christ. Le « Capitaine », absent pendant mille huit cents ans, est revenu (Apocalypse 11:17). Quelques-uns seulement l'ont reconnu.[79] Pour Russell, le mot parousia désigne une présence invisible qui dure, et qui devient peu à peu évidente, d'abord par l'étude des prophéties.[80] Le tri des croyants se fait par étapes. On s'est d'abord divisé sur la manière dont le Christ revient, puis sur le fait qu'il soit déjà présent. La division porte maintenant sur sa naissance : « De qui est-il fils ? ».[81] La controverse avec le Day Star sur la naissance de Jésus devient ainsi une épreuve de la moisson.
Les croyants doivent donc sortir de « Babylone ». Toute l'Église nominale est « vomie de la bouche du Seigneur ».[82] Chryssides rappelle que Russell définissait Babylone comme « l'Église nominale », et non comme la seule Église catholique.[83] L'intérêt des pasteurs pour la revue ne remet pas ce verdict en cause. Ceux qui n'osent pas rompre en sont empêchés, selon la revue, par des « considérations de pain et de beurre ».[84]
La vie quotidienne de la « nouvelle créature »
La consécration est complète en principe dès le premier jour. La sanctification, elle, se poursuit toute la vie : comme Paul, il faut tenir son corps sous contrainte (1 Corinthiens 9:27).[85] Wills cite Russell, qui distinguait deux parties dans la sanctification : la décision initiale, puis l'apprentissage progressif de principes qu'on ne voyait pas encore.[86] La « nouvelle créature » renonce à des choses permises à l'homme naturel : le confort, la bonne réputation, les charges publiques, les sciences, la musique et l'art.[87]
Cette discipline ne fait pas de la patience la première vertu. Ne jamais se fâcher est jugé signe de paresse : un enfant de Dieu doit s'indigner devant l'injustice et défendre la vérité.[88] La conception critiquée est celle d'une sainteté faite de calme et de douceur, que la revue appelle une « indifférence somnolente ».[89] Le mouvement de sainteté américain mettait alors l'accent sur cette paix intérieure. Phoebe Palmer, à New York, recherchait la « sanctification entière », qu'elle appelait aussi « amour parfait ». Elle dit l'avoir reçue en 1837, quand son cœur aurait été « vidé de soi ».[90] Schulz et de Vienne relèvent que l'insistance de la revue sur la sainteté attirait des lecteurs venus de ces milieux.[91] En mai 1881, la revue citait encore le pasteur écossais Thomas Chalmers, qui disait regarder « les erreurs des hommes avec tristesse, et non avec colère ».[92] En février 1883, la colère juste reçoit au contraire une place légitime, à condition d'être gouvernée par l'amour et de ne pas tourner à la haine de la personne.[93] Cette défense de la colère suit de près la mise en garde de décembre 1882 contre le Day Star. En janvier 1883, trois lecteurs avaient trouvé cette mise en garde trop dure.[94] Les reproches de Jésus aux pharisiens et la colère de Paul contre Élymas (Actes 13:10) servent d'exemples. Ils montrent un amour qui passe d'abord par Dieu, puis par l'Église, et enfin par tous les hommes.[95] La colère de Dieu obéit à la même règle : elle vient de l'amour du droit, et la punition du péché n'est ni plus ni moins que juste.[96]
Le don d'argent entre dans le même sacrifice. Celui qui s'est donné lui-même n'a pas de mal à donner ses biens. Celui qui est infidèle dans les richesses terrestres ne recevra pas les vraies richesses (Luc 16:11).[97] En novembre 1880, les deux petites pièces de la veuve montraient qu'elle avait donné tout ce qu'elle possédait.[98] Sunderlin en tire une autre leçon : le Seigneur compte l'intention et non la somme. Il crédite plus que le don quand le désir dépasse les moyens, et moins quand la pièce d'or a été donnée par erreur.[99] La note de la rédaction ajoute que l'œuvre de Jéhovah ne peut manquer de fonds. Le don sert donc d'abord à celui qui donne, comme un privilège et une bénédiction.[100]
Organisation et histoire
Rompre avec les Églises et recruter leurs pasteurs
Les Églises sont décrites comme des « régiments » où des saints sincères se sont enrôlés de bonne foi. Leurs pasteurs y tiennent le rôle d'« officiers recruteurs ».[101] Le reproche distingue donc les croyants, présentés comme trompés, et les organisations, présentées comme condamnées.[102] En juin 1882, la revue répondait à un lecteur resté dans l'Église épiscopale. Elle lui expliquait que l'appel « Sortez d'elle, mon peuple » valait depuis 1878 et que ses lecteurs ne se réunissaient plus avec l'Église nominale.[103] En février 1883, l'appel vise d'abord les pasteurs. Beaucoup lisent la revue, mais ils n'osent pas attaquer l'erreur en chaire, retenus par des « considérations de pain et de beurre », c'est-à-dire par leur salaire.[104] L'éditeur se réjouit de leur intérêt, parce qu'ils ont de l'influence sur leurs fidèles. Il admet aussi qu'ils ont plus de mal que d'autres à quitter leur Église.[105]
Cet appel a un précédent dans le milieu dont vient le mouvement. Robert Crompton rappelle que les adventistes, raillés par les grandes Églises après les échecs de 1843 et 1844, en vinrent à voir le protestantisme comme une partie de Babylone. L'appel à en sortir devint alors un thème de leur prédication.[106] Chez Russell, cet appel se place après la date de 1881. Selon Crompton, la prédication ne cherche plus alors à convertir. Elle doit amener ceux que Dieu a déjà appelés à sortir de la chrétienté nominale.[107] James Penton précise que Russell admettait qu'on puisse appartenir à la vraie Église en restant dans une confession. Il demandait pourtant aux vrais chrétiens, surtout après 1881, de la quitter de leur plein gré.[108] Les cibles de la campagne sont donc des chrétiens déjà pratiquants, et d'abord ceux qui les encadrent.
Le seul bilan chiffré de la diffusion porte sur ces pasteurs. Avec les exemplaires d'essai d'octobre, l'éditeur pense en avoir atteint près des neuf dixièmes aux États-Unis. En six mois, environ cinq cents lui ont écrit.[109] Selon Tony Wills, le numéro d'octobre 1882 avait été envoyé à environ 200 000 personnes, dont les adresses venaient des abonnés, puis réimprimé à 100 000 exemplaires.[110] En janvier 1883, la revue disait avoir servi trois numéros gratuits à environ dix mille lecteurs à l'essai, et demandait à ceux qui étaient intéressés de se faire connaître.[111] Schulz et de Vienne relèvent qu'à partir de février 1883 la revue change de présentation et propose en dernière page des exemplaires gratuits et trois mois d'essai à tout nouveau lecteur.[112] En mars 1882, la revue se plaignait encore de pasteurs qui ordonnaient de ne pas lire ses écrits ou de les brûler.[113] Un an plus tard, elle compte des centaines de pasteurs parmi ses correspondants.[114]
La lettre de Samuel T. Tackabury montre le résultat attendu de cette campagne. Né en 1832 dans l'État de New York, il était pasteur méthodiste épiscopal depuis le milieu des années 1860. Il avait quitté sa charge en 1877 pour raison de santé.[115] En mars 1882, la revue annonçait l'arrivée d'un pasteur méthodiste parmi ses prédicateurs.[116] En avril, Tackabury recevait l'ouest de l'État de New York comme région à parcourir.[117] En février 1883, il répond à l'Église méthodiste de Townsendville, dont il avait été le pasteur. Il envoie en même temps aux autorités méthodistes ses lettres de pasteur et sa démission.[118] La lettre fait de lui un homme qui prêchait déjà pour la revue et qui rompt maintenant de façon officielle. Il attribue sa rupture à une publication qui a produit « un changement décisif dans ma compréhension d'une grande partie de la Parole de Dieu ».[119] Schulz et de Vienne identifient cette publication : Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »).[120] Il dit aussi avoir accepté certaines doctrines de son Église « avec une certaine réserve mentale ».[121] Le pasteur converti avoue ainsi l'attitude que l'article d'ouverture reproche aux pasteurs restés en place : prêcher ce qu'on ne croit pas tout à fait.[122] Le ton de la lettre reste pourtant courtois envers ses anciens paroissiens. Il rappelle leurs relations amicales et les invite seulement à lire la Bible avec plus de soin.[123]
Se séparer des revues voisines du même milieu
Une grande partie du numéro attaque d'autres périodiques : le Day Star, Glad Tidings, The World's Hope et une revue qui accuse Paul d'avoir mal cité l'Ancien Testament.[124] Le Day Star est la revue d'A. D. Jones. Selon Penton, Jones l'avait fondée à New York avec la bénédiction de Russell, puis avait nié la rançon en moins d'un an.[125] En avril 1882, la revue écrivait encore que le Day Star « brille d'un éclat vif et croissant ».[126] En décembre 1882, elle retirait publiquement sa recommandation. Elle reprochait au Day Star de nier la rançon et de faire de Jésus le fils de Joseph.[127] En janvier 1883, elle répondait déjà au Day Star, qui s'était plaint de cette attaque.[128] En février 1883, le débat est confié à J. C. Sunderlin, qui signe une réfutation de plusieurs pages.[129] La thèse visée n'est pas propre à Jones. Schulz et de Vienne montrent que l'idée d'un Jésus fils naturel de Joseph était une mode chez certains croyants de « l'âge à venir », le courant adventiste d'où venaient beaucoup de lecteurs.[130]
The World's Hope est la revue que John H. Paton a fondée en 1882.[131] Paton avait été le principal collaborateur de Russell. Sa Day Dawn était diffusée par la Société de traités.[132] Selon Wills, il causa de grandes divisions, car il était, après Russell, l'homme le plus en vue du mouvement.[133] Les six questions adressées à The World's Hope avaient déjà été posées au Day Star sans réponse.[134] Les deux anciens collaborateurs reçoivent donc le même questionnaire. Leur silence est annoncé d'avance comme une « lâcheté morale ».[135] Les rédacteurs des deux revues restent pourtant appelés des « amis personnels ». La revue dit combattre l'erreur et non les hommes.[136]
Ces revues visent les mêmes lecteurs. Schulz et de Vienne relèvent que l'envoi gratuit aux lecteurs pauvres n'existait, à leur connaissance, que dans le Herald of the Morning, la Tour de Garde et le Day Star.[137] Ces trois périodiques sortent d'un même cercle. Ils partagent les mêmes usages et se disputent les mêmes abonnés. La revue reproche d'ailleurs à The World's Hope de garder les mots « rançon » et « acheté à prix » en leur retirant leur sens. Elle préfère les adversaires qui disent clairement leur désaccord.[138] Ce reproche vise les lecteurs qui ne verraient pas la différence entre les deux revues, puisqu'elles emploient les mêmes mots.[139] Penton note que Russell, après ces ruptures, resta seul à la tête de ceux qui suivaient la revue. Il disposait de moyens financiers bien plus grands que ses anciens associés.[140]
Financer la prédication sans mendier
Le bilan du fonds des traités, publié en janvier 1883, montrait une dette. La revue l'attribuait à une erreur de compte en banque, sans laquelle elle n'aurait pas imprimé les 100 000 derniers exemplaires du numéro d'octobre.[141] Schulz et de Vienne chiffrent les recettes de 1882 à 3 373,86 dollars. Le fonds avait dépensé près de 2 600 dollars de plus. Des donateurs s'étaient retirés au moment des ruptures avec Paton et Jones.[142] Sunderlin rappelle que « les dépenses de l'année écoulée ont dépassé les recettes de près de moitié ».[143] La dette contredit l'engagement de février 1881. Les fondateurs de la Société de traités avaient alors écrit qu'ils ne contracteraient aucune dette, au nom de la parole « Ne devez rien à personne ».[144]
L'appel aux dons change aussi le ton de la revue. En février 1882, elle écrivait : « Nous ne sollicitons jamais de dons ».[145] Un frère qui avait déjà beaucoup donné garantissait alors les dettes jusqu'à mille dollars.[146] Un an plus tard, la revue publie un long article qui demande des contributions régulières.[147] Sunderlin explique pourquoi les lecteurs ignoraient les besoins. Leurs réunions se tiennent « sans aucune collecte pour couvrir les frais ».[148] Pendant ce temps, quelques-uns portent « une si lourde charge d'argent, pour le bien des autres, que leurs ressources s'épuisent à force d'effort ».[149] Le remède proposé est celui de 1 Corinthiens 16:2 : chacun met de côté, chez lui, le premier jour de la semaine, une somme selon ses moyens.[150] La note de la rédaction qui suit l'article affirme que les Étudiants de la Bible ne sont pas des mendiants et que la revue s'est gardée des relances insistantes.[151] Elle présente l'article de Sunderlin comme arrivé sans avoir été demandé. L'appel aux dons est ainsi publié sous la signature d'un collaborateur. La rédaction garde sa règle de ne pas solliciter elle-même.[152]
Cet argent ne paie pas seulement l'imprimerie. Sunderlin nomme les frères qui consacrent tout leur temps et tous leurs moyens à l'œuvre : prédicateurs voyageurs, distributeurs de traités et de journaux, responsables des publications.[153] Il conseille aux frères qui voyagent pour enseigner de demander sans gêne ce dont ils ont besoin aux groupes qu'ils visitent, selon Luc 10:7 : « l'ouvrier mérite son salaire ».[154] Il écarte l'exemple de Paul travaillant de ses mains. Selon lui, Paul y avait été contraint faute de soutien, et le temps pris sur la prédication serait une perte pour les frères visités.[155] Au début de 1882, la revue décrivait encore le « salaire » des prédicateurs comme des épreuves, du pain sec et de l'eau, et la vie éternelle à venir.[156] En avril 1881, les colporteurs devaient vivre des ventes de Day Dawn et reverser l'excédent.[157] En février 1883, l'entretien des prédicateurs à plein temps devient une charge que tous les lecteurs doivent partager.[158] Sunderlin réclame que ce soutien soit régulier, même chez les plus pauvres, qui ne sont pas dispensés de donner.[159]
Des auteurs, une assemblée et un rite sans clergé
Sunderlin signe deux des plus longs articles du numéro : la réfutation du Day Star et l'appel aux dons.[160] Cet ancien pasteur méthodiste avait rejoint les collaborateurs de la revue en mars 1881.[161] Il était revenu malade de Grande-Bretagne, où Russell l'avait envoyé diffuser Food for Thinking Christians. En septembre 1882, il ne pouvait encore ni écrire ni prêcher.[162] En février 1883, il reprend une place de premier plan. Il fonde son appel aux dons sur son expérience : « Il nous est arrivé, pendant une bonne partie des trois dernières années, d'être placé de façon à connaître en partie le fonctionnement de ce corps ».[163] Depuis le début de 1882, chaque article devait recevoir l'accord d'au moins deux relecteurs avant d'être imprimé.[164] Les textes signés par Sunderlin ont donc passé ce contrôle. Le dernier mot reste à la rédaction, qui ajoute sa propre note à la suite de son article.[165] Maria Russell signe un poème adressé à l'« épouse de l'Agneau ».[166] Elle signait déjà un texte en janvier 1883.[167] Schulz et de Vienne montrent qu'elle tenait alors la correspondance, triait les lettres et relisait les textes.[168]
L'Église de Pittsburgh quitte la Curry Institute Hall pour la Grand Army Hall, au 101 de la rue Federal, à Allegheny. La prédication a lieu le dimanche à 15 heures, suivie d'une lecture biblique à 19 h 30.[169] En avril 1881, le premier avis de ce genre annonçait la réunion du dimanche à la Curry Institute Hall, et celle du mercredi soir au 80 Cedar Avenue, à Allegheny.[170] L'avis dépasse le cadre local. Selon Schulz et de Vienne, les groupes dispersés n'étaient liés entre eux qu'en suivant la direction et le modèle de réunions de l'assemblée de Pittsburgh, où Russell et d'autres rédacteurs étaient anciens.[171]
Le baptême reçoit des règles pratiques. N'importe qui peut le donner, mais un frère en Christ est préférable.[172] Deux formules sont proposées. La première sert à ceux qui sont baptisés « en Christ ». La seconde sert à ceux qui s'engagent seulement à quitter le péché.[173] En novembre 1880, Russell conseillait aux lecteurs isolés de se baptiser les uns les autres, ou de s'adresser à des ministres des Disciples du Christ.[174] En juin 1882, la revue jugeait le baptême en Christ impossible depuis octobre 1881. Elle permettait encore le « baptême de Jean », signe de repentance, à qui le désirait.[175] En février 1883, cette distinction devient deux formules à prononcer. Les groupes ont désormais les mots exacts du rite, sans avoir besoin d'un pasteur ordonné.[176] La revue reproche aux Églises leur clergé salarié. Elle donne en même temps à ses propres groupes une manière commune de célébrer, fixée par écrit.[177]
Contenu
Vue de la Tour de Garde
Le combat entre la vérité et l'erreur, entre le Christ et l'Antichrist, se poursuit et devient chaque jour plus âpre. Il ne fait pourtant que commencer : c'est « la bataille du grand jour du Dieu Tout-Puissant ». Le Seigneur est présenté comme ayant un procès avec les nations, avec renvoi à Jérémie 25:31.[178]
Parmi les partisans de l'Antichrist se trouvent, selon ce texte, de nombreux saints de Dieu trompés. Ils ont été impressionnés pendant 1300 ans par le succès, la croissance et la puissance quasi universelle de l'Antichrist. Ils s'étaient enrôlés dans les « régiments » (les sectes), persuadés que le service du Seigneur l'exigeait. Certains « officiers recruteurs » (les pasteurs) sont eux aussi dans l'erreur et croient rendre service à Dieu. L'adversaire les tient en leur proposant une « forme de piété » et en les occupant d'exercices religieux si continuels que personne n'ose dire que la vraie religion manque, et qu'il ne reste plus de temps pour étudier la Bible.[179]
Jéhovah a de son côté une armée, petite mais croissante, qui libère chaque jour des saints de l'emprise de l'Antichrist. Le « Capitaine » a été absent 1800 ans, ce qui explique la puissance acquise par les Antichrists, qui se disaient ses représentants. Il est désormais venu, selon Apocalypse 11:17, et quelques personnes l'ont reconnu et se rassemblent sous sa bannière. Dans cette phase du combat, les armes charnelles n'ont aucune place : il s'agit d'abord de rassembler les « étoiles » du Seigneur, les « exclus » d'Israël spirituel nominal (Psaumes 147:2-6). Les paroles d'Ésaïe 66:5 et d'Actes 3:17 servent à dire que ceux qui ont rejeté ces croyants l'ont fait par ignorance.[180]
Les saints restés dans le groupe de « Babylone » sont retenus par la crainte de nuire à la cause du Seigneur. Ils ne voient pas qu'en soutenant ceux qui n'ont que la forme de la piété, ils agissent contre elle. Les « hérauts de la présence du Christ » vont néanmoins parmi eux, et certains entendent le message malgré le tapage et les appels des responsables à rester fidèles à la bannière de leur secte. Quiconque distingue le vrai étendard, la Parole de Dieu, se prépare à se ranger sous le véritable Chef. Les avant-postes sont déjà engagés, et chaque soldat devra bientôt choisir son camp : celui de la vérité ou celui de l'erreur, celui du Seigneur ou celui des « systèmes humains » et des credos. Chacun reçoit l'occasion de se placer sous les ordres du vrai Seigneur, et celui qui fait sa volonté connaîtra sa doctrine.[181]
L'annonce de la présence du Roi et l'appel aux frères asservis dans l'armée de Babylone sont présentés comme un devoir et un privilège pour chacun, même au prix des injures. Le cri est : « Babylone est tombée, elle est tombée [elle n'est plus reconnue de Dieu]. Sortez du milieu d'elle, mon peuple » (Apocalypse 18:4). Deux strophes de poésie encouragent à ne pas être comme du bétail docile, et à agir et attendre avec courage.[182]
Le progrès de la vérité est jugé encourageant. De nombreux pasteurs des Églises nominales s'intéressent à la revue et perçoivent la différence entre ce que les hommes appellent des Églises et l'unique Église de l'Écriture, « dont les noms sont écrits dans les cieux ». L'éditeur estime avoir touché, avec les exemplaires d'essai d'octobre, près de neuf dixièmes des pasteurs des États-Unis. En six mois, il a reçu des nouvelles d'environ cinq cents d'entre eux, et le courrier apporte chaque jour des commandes de « Nourriture » (Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »)).[183] La vérité atteint ainsi l'intérieur des « forteresses sectaires » et influence les sermons actuels, y compris ceux de pasteurs qui n'osent pas attaquer l'erreur ouvertement, par « considérations de pain et de beurre ». Beaucoup n'ont pas encore compris que toute l'Église nominale est « vomie de la bouche du Seigneur » et que la loyauté envers lui exige d'abattre les doctrines erronées que leurs paroles ont aidé à établir. L'intérêt des pasteurs réjouit l'éditeur parce qu'ils disposent d'une influence particulière, mais il reconnaît qu'il leur est d'autant plus difficile de rompre.[184]
Inspiration
Le mot « inspiré » s'emploie en anglais pour un paysage qui inspire un artiste, pour un public qui inspire un orateur, ou pour la jalousie qui inspire un meurtre. Le chrétien doit de même être inspiré par les enseignements de Jésus, des apôtres et des prophètes, au point d'agir en accord avec eux. Dans l'Écriture, en revanche, le mot a un sens plus profond : les Écritures « données par inspiration de Dieu » ne viennent ni des circonstances ni de l'enseignement d'autrui, mais d'une infusion de connaissance directement venue de Dieu. Seuls les apôtres et les prophètes se sont ainsi adressés à l'Église.[185]
Résistez au diable
Le texte d'Éphésiens 4:26 (« Mettez-vous en colère, mais ne péchez point ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère ; ne donnez pas accès au diable ») est jugé mal compris. L'idée courante de la sainteté ferait de la patience et du calme les seules qualités du saint, au point de favoriser une « indifférence somnolente » qu'on appelle à tort patience. Pour ceux qui pensent ainsi, vaincre signifie brider sa langue et ses sentiments, ou ne jamais se fâcher. Cette conception est dénoncée comme une des « drogues apaisantes » de l'adversaire, qui endort les saints alors qu'ils devraient veiller.[186]
La patience est reconnue comme une grande qualité chrétienne, mais ni la première ni celle qui gouverne les autres. Elle cesse même d'être une qualité quand elle s'exerce envers le mal et l'injustice. L'amour fraternel, la ressemblance à Dieu et la charité lui sont supérieurs et doivent la diriger (1 Corinthiens 13:13). L'amour est la qualité suprême qui doit gouverner tous les chrétiens, conformément au commandement nouveau de Jean 13:34 et à la définition de l'accomplissement de la loi : aimer Dieu et les hommes. Le texte cite aussi : « celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est amour ».[187]
À l'amour tel qu'on l'entend d'ordinaire, le texte oppose l'amour de l'Écriture. L'amour courant est une indifférence facile, qui souhaite seulement qu'on ne fasse pas de mal à autrui, appelle tout le monde frère et sœur et se vante d'être large d'esprit. L'amour biblique est plus particulier et plus attentif. Jésus a aimé tous les hommes, au point de « goûter la mort pour tous », mais il avait ses affections propres : Marthe, sa sœur et Lazare (Jean 11:5), le disciple qu'il aimait particulièrement (Jean 21:7), et Judas, qualifié de « diable » ou adversaire (Jean 6:70).[188]
Dans l'enseignement de Jésus et des apôtres, l'amour est le principe directeur, dans cet ordre : l'amour de Dieu, celui de l'Église, puis celui de tous les hommes. Jésus aimait davantage la vérité et les Israélites sincères que les pharisiens, et c'est cet amour qui explique ses reproches aux docteurs de son temps (« aveugles qui conduisez les aveugles », « hypocrites »). Lorsque Paul qualifie un homme d'« enfant du diable » (Actes 13:10), certains y voient une perte de patience. La colère de Paul est attribuée à l'amour de la vérité, de Dieu dont il est l'ambassadeur, et du peuple abusé ; le verset précédent précise d'ailleurs qu'il était rempli de l'Esprit saint. D'autres passages semblables sont cités : Matthieu 23:13-33, Matthieu 16:23, Galates 2:11, Philippiens 3:18.[189]
« Mettez-vous en colère »
Le conseil de Paul est interprété ainsi : la colère ne doit pas devenir amertume, malice ou haine, mais rester sous la maîtrise de l'amour. Ne pas donner accès au diable signifie ne pas laisser la vérité tomber dans la rue et l'erreur triompher d'elle ; chaque soldat loyal doit hisser l'étendard de la vérité et du droit. Ne jamais se mettre en colère est jugé signe d'imbécillité et de négligence paresseuse, car nul ne peut vivre à l'époque présente, où Satan, « prince de ce monde », exerce son contrôle, sans rencontrer de raisons légitimes d'indignation. L'injustice doit être accueillie par l'indignation et le reproche de la part des vrais enfants de Dieu.[190]
L'exemple donné est celui d'un animal sans défense maltraité dans la rue : celui qui a l'esprit de justice s'indigne et, s'il le peut, reprend le coupable, sous peine de « donner accès au diable ». Si cette indignation est juste envers un animal, il serait plus coupable encore de laisser faire une injustice à un être humain, et l'amour de Dieu pousse davantage encore à défendre la vérité et à reprendre l'erreur, surtout celles qui menacent la foi des enfants de Dieu. Une mise en garde accompagne ce conseil : la colère inspirée par l'amour doit rester maîtrisée par l'amour, sans malice ni amertume envers la personne, et elle désire voir le repentir. Le danger vient des extrêmes : la colère qui tourne à l'amertume et à la haine personnelle, ou l'inverse, qui consiste à laisser la commodité personnelle ou la paresse empêcher de défendre le bien.[191]
La colère de Dieu
La colère désigne toujours un déplaisir et une opposition, mais elle conduit à des actes différents selon la nature de celui qui l'éprouve. Chez la bête, elle est une fureur destructrice et sans raison ; chez l'homme, elle dépend de son degré de dépravation. Un homme parfait pourrait se mettre en colère contre le mal, mais sa colère serait réglée par la raison, la justice et l'amour. Celle d'un chrétien rempli de l'esprit de vérité, sous la conduite de l'exemple du Christ, est un déplaisir semblable à celui de Dieu, causé et gouverné par l'amour.[192]
De même, la colère de Dieu se juge d'après son caractère : il est amour, plein de pitié et de tendre miséricorde, et la justice est le fondement de son trône. Toutes ses actions sont donc en accord avec ces qualités. Sa colère contre les méchants, souvent mentionnée dans l'Écriture, n'est ni injuste ni malveillante comme celle des hommes dépravés et des démons. Elle est inspirée par l'amour du droit et par l'amour de la créature blessée par le péché. La punition du péché ne doit être ni plus ni moins que juste.[193]
Le cas d'Adam, représentant de la race humaine, sert d'illustration. Dieu lui a posé une condition simple : vivre éternellement s'il obéissait, mourir s'il désobéissait, c'est-à-dire perdre la vie et tout droit à celle-ci. Cet arrangement est jugé juste, puisque Dieu avait donné la vie et avait le droit de la reprendre et de laisser l'homme devenir « comme s'il n'avait pas été ». L'amour pouvait consentir à ce verdict, car une vie en désaccord avec Dieu aurait causé des maux toujours plus grands à Adam et à ses descendants. Aucune malice envers la créature n'y apparaît. Après la condamnation à mort, Dieu a ensuite tracé un plan par lequel quiconque le veut peut retrouver la vie par une résurrection. Ce plan ne supprime pas la justice de la sentence : l'Agneau de Dieu ôte le péché du monde en donnant sa vie en rançon (prix équivalent) pour tous.[194]
Le caractère de Jéhovah est présenté comme déformé par presque toutes les Églises nominales, qui ont pris sa colère pour de la malice et de l'amertume. Selon ce texte, tous s'accordent, sauf les calvinistes, pour dire que Dieu n'avait que de bons desseins envers Adam. Mais on prétend que sa haine poursuit les hommes au-delà de la tombe, que Dieu maintient leur vie ailleurs, dans un « lac de feu » (expression que le texte attribue au « livre des symboles », l'Apocalypse), et qu'Adam y serait tourmenté depuis plus de cinq mille ans. Aucun être ne pourrait brûler si longtemps sans se consumer ; on soutient donc que Dieu le garde en vie pour le tourmenter. Ni la justice ni l'amour ne peuvent exiger une telle peine, qui serait une injustice flagrante et démentirait toutes les affirmations bibliques sur l'amour et la justice de Dieu. Ce « sombre cauchemar » est attribué aux siècles obscurs de la « prêtrise papale » et jugé sans fondement dans la Bible.[195]
La vision opposée est décrite comme un soulagement à l'« aube du matin ». Tous les hommes ont été justement livrés à la mort (le « shéol » et le « hadès », mal traduits par « enfer » dans la Bible) ; l'amour les a rachetés, de sorte que tous reviendront à la vie (Romains 5:18-19). La justice et l'amour de Dieu se montrent ainsi dans la condamnation comme dans la rédemption. Le lecteur est invité à imiter le Père : « Mettez-vous en colère, et ne péchez point ».[196]
Bonne nouvelle
Le texte part de l'idée que toute la plénitude de perfection résidait en Jésus et que tous ont reçu de sa plénitude (Jean 1:16). Ceux qui n'en reçoivent rien, auxquels sa justice n'est pas imputée et qui ne tirent aucun profit de son sacrifice, sont déclarés pauvres et nus, couverts des « haillons » de leur propre justice. Un périodique sans nom, dont l'un des propos est que « tout bien considéré, il n'y a pas tant de différence entre Jésus-Christ et nous », est pris à partie.[197]
Ce même périodique soutient, selon le texte, que Jésus était fils de Joseph et donc pécheur par nature comme les autres hommes. Il tient pour absurdes les récits des bergers, des mages et du chant des anges à la naissance de Jésus, et il estime que les apôtres, qui se disaient porteurs des « oracles de Dieu » par révélation divine, n'étaient pas plus inspirés que son rédacteur, et donc des imposteurs. Environ les trois quarts de ses colonnes sont consacrés à ces thèses, et un quart à des citations sur « l'appel céleste » et « le corps du Christ », que le périodique tire des apôtres qu'il traite de menteurs. Il porte pourtant le titre de « Glad Tidings » (« Bonne nouvelle ») et demande de l'aide pour sa diffusion. Le texte juge cet ensemble incohérent et le qualifie de « fatras ».[198]
Un salut gratuit
Ce poème, reproduit sans nom d'auteur (« Selected »), reprend Romains 3:24 sous forme de questions et de réponses. Il affirme que rien n'est à payer ni à faire, car Jésus a tout accompli au Calvaire, brisé le joug et rompu la chaîne. Il n'y a rien à craindre, ni tache ni culpabilité, car le sang a purifié la conscience. La loi a été remplie et n'accuse plus le justifié, la mort n'a plus d'aiguillon et la tombe a été dépouillée. Le corps est le temple où Jésus demeure, et l'avenir du croyant est « glorieux » : justifié et sanctifié, il partagera la gloire du Seigneur, comme son épouse, aux côtés de lui. Les dernières strophes annoncent que la terre se réjouira à l'aube du lendemain, que le règne du royaume apportera la bénédiction, et que le chagrin, la mort, les pleurs et la douleur s'enfuiront.[199]
La justification définie
À partir de Romains 5:1, le mot « justification » est défini par deux sens : prouver qu'une chose est juste, ou rendre juste une chose qui ne l'est pas. Le dictionnaire Webster est cité : « prouver ou montrer qu'une chose est juste, conforme à la loi, au droit, à la justice ou au devoir », et « déclarer libre de culpabilité, absoudre ». Ces deux sens sont attribués à l'Écriture.[200]
Au premier sens, Dieu et Jésus sont dits « justifiés ». Quand Jean prêchait la repentance, ceux qui croyaient justifiaient Dieu, c'est-à-dire reconnaissaient qu'il avait eu raison de les condamner comme pécheurs. Jésus, homme éprouvé en tout point par le monde, la chair et le diable « sans péché », fut jugé par Jéhovah, qui le déclara juste ; il fut « justifié en esprit et reçu dans la gloire » (1 Timothée 3:16). Il a livré à la mort son humanité sans tache pour payer, à la place des hommes, la peine du péché d'Adam : sa mort n'est pas pour ses propres péchés mais pour les nôtres. Une des meilleures preuves de son absence de péché serait que Dieu, tout en acceptant ce sacrifice humain, l'a ressuscité à une vie bien supérieure à la condition humaine, ce qui aurait été impossible s'il avait été pécheur, puisque la loi de Dieu condamne tout pécheur à mort.[201]
Au second sens, rendre juste ce qui est mauvais, le mot s'applique aux hommes, pécheurs par nature. Dieu ne peut pas déclarer arbitrairement juste un violateur de ses lois : la justice est le fondement de son trône, et il ne peut dire juste un homme imparfait. Face à l'objection que personne dans la race d'Adam n'est juste, et que Dieu ne pourrait donc justifier personne, la réponse est que Dieu ne peut justifier au premier sens, mais qu'un autre moyen existe.[202]
Dieu a prévu un moyen par lequel il peut être juste tout en justifiant les pécheurs qui croient en Jésus ou l'acceptent (Romains 3:26). La justification des croyants relève donc du second sens : des hommes fautifs et condamnés devant Dieu sont rendus justes parce que leurs péchés sont réglés par un autre, dont les perfections sont portées à leur compte. Ils sont justifiés par la faveur de Dieu, qui accepte les mérites de Jésus en compensation de leur démérite.[203]
Trois textes semblent désigner trois causes différentes : Tite 3:7 (la grâce), Romains 5:1 (la foi) et Romains 5:9 (le sang, c'est-à-dire la mort de Jésus). Ils sont jugés compatibles : la grâce de Jéhovah a conçu le plan, la foi saisit le moyen qu'est la rançon, et la rançon, c'est-à-dire la mort de Jésus, est le fondement de toute foi qui justifie. Romains 3:24-25 est cité comme le passage où Paul unit ces trois éléments.[204]
La raison de cette place unique de Jésus est qu'il est mort pour les péchés des autres. Isaïe, Jérémie ou Pierre sont morts à cause de la tare héritée d'Adam, dont la vie était perdue par le péché (Romains 5:18). La vie de Jésus venait directement de Dieu et n'était pas perdue : il est mort pour nos péchés, traité en pécheur à notre place (2 Corinthiens 5:21). Croire en Jésus consiste donc à croire qu'il a vécu et est mort sans condamnation ni péché, approuvé de Dieu, et que sa mort a eu lieu pour nos péchés. Les péchés de la famille d'Adam sont ainsi annulés par la rançon : les péchés du premier Adam sont imputés au second, et la pureté humaine du second Adam est imputée au premier et à ses enfants, quand ils croient.[205]
Jésus, aujourd'hui élevé à la condition spirituelle, est présenté comme celui qui poursuivra le plan du Père. Il fera sortir de la mort ceux qu'il a achetés, afin qu'ils soient sauvés de la peine du péché d'Adam, connaissent la vérité et puissent atteindre la perfection, comme Adam avant sa faute.[206]
Votre sanctification
La sanctification, qui consiste à mettre à part pour une œuvre ou une fonction particulière, est distincte de la justification et doit la suivre. Elle est en partie l'œuvre du croyant et en partie celle de Dieu : le croyant justifié se consacre au service de Dieu, puis Dieu, en acceptant cette consécration, le met à part pour la tâche ou la charge qu'il choisit. Lévitique 20:7-8 illustre ce double travail, de même que la comparaison de Romains 12:1 avec 1 Thessaloniciens 5:23.[207]
Pendant l'âge de l'Évangile, la sanctification est un privilège particulier : le service à accomplir est le plus grand et la charge la plus haute que Jéhovah offre, celle de répandre la bénédiction universelle. Seul un croyant déjà justifié peut se sanctifier, car « Dieu n'exauce pas les pécheurs ». Les sanctifiés présentent leur corps en sacrifices vivants, acceptables par Jésus-Christ (Romains 12:1 ; 1 Pierre 2:5), car rien d'imparfait n'est acceptable à Dieu en sacrifice. La mort de Jésus ne sanctifie donc pas : elle justifie, et la justification est le marchepied de la sanctification. Cet ordre est rattaché à Romains 5:1-2.[208]
Ce sacrifice de la nature humaine a pu être offert par les croyants justifiés à toute époque depuis la mort, la résurrection et l'ascension de Jésus, jusqu'à ce que le « sacerdoce royal » soit entièrement choisi. Aaron et Moïse n'étaient que des types. Le choix a commencé avec Jésus, grand prêtre de la foi chrétienne, premier à se sanctifier et à sacrifier sa nature humaine. Les disciples avaient fait leur part en se consacrant, mais Dieu n'a accepté leur sacrifice qu'après que Jésus eut payé leur rançon et l'eut présentée sur le « propitiatoire » ; la Pentecôte fut alors l'acceptation scellée de leur sacrifice.[209]
L'âge de l'Évangile est ainsi désigné comme « l'année agréable du Seigneur », où Dieu a accepté comme candidats à la prêtrise tous ceux qui se présentaient en sacrifice. Ce temps agréable est considéré comme terminé depuis octobre 1881. Le temps présent n'est plus celui de la consécration en vue du haut appel, mais celui où les consacrés achèvent leur course en accomplissant leur alliance de sacrifice. L'extraction des « pierres vivantes » du Temple est jugée terminée ; on attend que les derniers soient achevés et polis, puis la pierre de faîte sera apportée (Zacharie 4:7). Ce temps est une moisson plutôt qu'un semis, comme l'annoncent Psaumes 50:5 et Malachie 3:17. Une note de bas de page indique que ce point de vue a été modifié dans le tome III des Études dans les Écritures.[210]
Bien qu'on parle de la sanctification comme achevée au moment de la consécration, elle est en réalité progressive, puisque les vases de terre sont marqués par le péché : même après la soumission de la volonté humaine à la volonté divine, il faut, comme Paul, tenir son corps sous contrainte (1 Corinthiens 9:27).[211]
Sanctifiés par la vérité
Le moyen donné par Dieu pour devenir et rester sanctifié est la vérité : non pas la vérité historique ou scientifique, mais celle dont parle Jésus : « Sanctifie-les par ta vérité » (Jean 17:17). Cette vérité est la parole de Dieu, transmise par les prophètes et, plus récemment, par les apôtres, car « toute Écriture est inspirée de Dieu » (2 Timothée 3:16).[212]
À l'objection que Jésus lui-même a été sanctifié par la parole des prophètes, la réponse est qu'il était lui-même la Parole faite chair. Les prophètes ont témoigné de lui, non à lui. Jésus a dit : « Je suis la vérité » (Jean 14:6) et « Je me sanctifie moi-même » (Jean 17:19). Pour leur pouvoir de sanctification, il renvoie ses disciples aux vérités que le Saint-Esprit révélera par les apôtres (Jean 14:26 ; Jean 16:14). Les paroles des prophètes sont jugées utiles pour les intérêts des Juifs et des hommes naturels, mais, hors des types et des ombres que seule la révélation apostolique permet de discerner, elles contiennent peu de nourriture spirituelle.[213]
Les lecteurs sont invités à vivre « de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Matthieu 4:4). Les credos et catéchismes des Églises sont qualifiés de tentatives d'« enseigner comme doctrines des commandements d'hommes » (Matthieu 15:9), et le mélange de vérité et d'erreur produit la confusion, soit Babylone.[214]
La sanctification du monde
Jésus et les apôtres séparaient l'Église et le monde dans leur enseignement, et la revue fait de même. La consécration de l'Église a lieu d'abord, dans l'âge de l'Évangile ; celle du monde vient ensuite, dans l'âge suivant, souvent appelé âge du Millénium. C'est pourquoi Jésus, au début de l'âge, a prié pour ceux que le Père lui avait donnés, la future épouse et cohéritière, et non pour le monde (Jean 17:9, Jean 17:21-22) : l'Église doit d'abord être rassemblée et rendue parfaite sur le plan spirituel pour que le monde, sur le plan terrestre, puisse être béni par son ministère, et « que le monde croie ». Le « sacerdoce royal » se consacre au sacrifice dans l'âge de l'Évangile ; les antitypes des lévites, qui se consacrent au service sans sacrifice, doivent s'accomplir dans l'âge du Millénium (Nombres 8:24).[215]
L'appel de l'âge de l'Évangile s'adresse à ceux qui veulent prendre la croix, renoncer à eux-mêmes et se présenter en sacrifice vivant (2 Timothée 2:12 ; Romains 12:1 ; Romains 6:8). Peu y ont répondu en 1 800 ans : un « petit troupeau », un « sacerdoce royal », dont le nombre exact n'est connu que de Dieu. Il comprend tous ceux, et eux seuls, qui ont conclu et gardé une « alliance par le sacrifice » (Psaumes 50:5 ; Apocalypse 17:14).[216]
Dans l'âge suivant, la consécration des hommes ne demandera plus de sacrifier ce qui est légitime ni de renoncer à l'existence humaine, mais d'obéir à Dieu et à sa loi d'amour (Psaumes 2:11 ; Ésaïe 55:2-7). Le sacrifice et la crucifixion y seront impossibles, puisque le mal sera supprimé. Si le bien suscite aujourd'hui l'opprobre et la souffrance, c'est que Satan règne sur le monde dans le plan de Dieu ; cette situation permet les souffrances de Jésus et des sous-prêtres, qui sans sacrifier leur nature humaine ne pourraient avoir part à la « nature divine ». Quand le règne de la justice remplacera le triomphe actuel du mal, les circonstances qui rendent le sacrifice nécessaire auront disparu (Psaumes 72:7 ; Psaumes 37:9).[217]
Lors de la désignation originelle, les prêtres étaient au nombre de cinq et les lévites de dix-sept mille cent soixante (Nombres 4:36, Nombres 4:40, Nombres 4:44, Nombres 4:48 ; Exode 28:1). Cette proportion symbolise probablement celle, bien plus grande, des hommes sauvés et consacrés dans l'âge suivant par rapport au « petit troupeau » devenu êtres spirituels, destiné à régner sur la terre (Apocalypse 5:10). Le temps de la consécration au sacrifice étant fini, celui de la classe des lévites commence ; ceux qui se sont consacrés au sacrifice avec Jésus sont donc pressés d'assurer leur appel et leur élection.[218]
Dans la vie quotidienne, la consécration de la classe des lévites consiste à s'abstenir du péché et à faire ce qui est juste. Celle des prêtres demande en plus de renoncer à ce qui est légitime pour un homme : chercher son confort, avoir une bonne réputation, accepter une charge publique, consacrer du temps à la science, à la musique ou à l'art. Ces activités, si elles sont exemptes de péché, conviennent aux hommes consacrés, les lévites, mais non à la « nouvelle créature », le sacerdoce royal, dont le temps, l'argent et les talents sont tous donnés au service du Seigneur, hormis ce que la santé exige. Romains 8:17-18 et Romains 8:36-37 sont cités à l'appui. Ces deux consécrations sont aussi traitées dans l'article « Deux baptêmes », placé dans une autre colonne.[219]
De qui est-il fils ?
Les preuves de la présence du Christ Jésus sont présentées comme s'accumulant de jour en jour. Les questions qui divisaient les gens du temps de Jésus divisent de nouveau aujourd'hui, et le tri passe d'un degré à l'autre : la question de naguère était « quand et comment le Christ vient-il ? », puis « est-il venu ? est-il présent ? ». Le test actuel correspond à celui qui occupait les esprits environ six mois avant la crucifixion, à la fête des Tabernacles (Jean 7:37-43), où le peuple était divisé à son sujet.[220]
Dans l'entretien avec les pharisiens, Jésus déclare que le Père témoigne de lui, et ils demandent où est son Père (Jean 8:18-19). Si Joseph avait été son père, cette réponse n'aurait pas été vraie, puisqu'ils connaissaient son père et sa mère supposés (Jean 6:42 ; Luc 3:23). Certains pensent encore ainsi aujourd'hui. La réplique des pharisiens, « nous ne sommes pas nés de la fornication » (Jean 8:41), est comprise comme une allusion sarcastique à une naissance illégitime, ce qui serait vrai si Joseph était le père, et même s'il ne l'était pas, si Jésus avait été conçu par génération naturelle avant que Joseph prenne Marie pour épouse.[221]
La revue s'oppose au rédacteur du Day Star (« L'Étoile du jour »), pour qui Jésus est venu au monde selon les lois naturelles, comme les autres hommes. Elle lui demande pour quelle raison Dieu aurait choisi de faire naître son fils d'une manière qui semblerait cautionner la violation de sa propre loi morale.[222]
Le rédacteur du Day Star consacre trois colonnes à réfuter l'idée que le signe de Ésaïe 7:14 (« une vierge concevra et enfantera un fils, et on l'appellera Emmanuel ») ait été donné à Achaz en particulier, alors que le texte dit « Écoutez, maison de David ». Il cite le Concordance de Young, selon lequel le signe était annoncé à Achaz et au peuple de Juda comme promesse de délivrance de leurs ennemis, et il en conclut que la naissance de Jésus, environ 700 ans après Achaz, n'a pu être un signe pour lui. Cette thèse est contestée : si le signe devait servir à Achaz, l'enfant aurait dû naître peu après la prophétie. Un tel usage du langage viderait de sens une grande partie des paroles de Jésus et des épîtres : « vous » dans « allez et enseignez toutes les nations » ou « je suis avec vous tous les jours » ne désignerait que les personnes présentes. La revue demande donc à quel moment ce signe s'est accompli selon lui, un signe aussi remarquable ne pouvant manquer d'être consigné.[223]
Le même rédacteur observe que l'enfant devait manger du beurre et du miel afin de savoir refuser le mal et choisir le bien (Ésaïe 7:15). Il en conclut que le miel représente le bien et le beurre le mal, ou l'inverse, et que l'enfant devait donc participer au bien comme au mal. Ce raisonnement est jugé illogique. Appliqué à Jésus, il ferait de lui un pécheur, ce que la revue accorde, mais elle refuse l'inférence.[224]
Le raisonnement sur le beurre et le miel est repris : selon la revue, Jésus a connu le mal sans commettre de mauvaises actions. Il a « mangé du beurre et du miel » en ce sens qu'il a éprouvé les maux du péché. Il a souffert à cause des autres, qui l'ont maltraité et ont mal compris son enseignement. La mort de son ami Lazare l'a attristé, et l'endurcissement des Juifs devant la tombe l'a fait « gémir en esprit ». Un Jésus qui connaissait si bien les Écritures qu'à douze ans il embarrassait les docteurs, et qui vivait par la foi, n'avait pas besoin de faire le mal pour savoir choisir le bien. L'exemple d'Adam, qui n'avait sous les yeux ni misère ni mort, ne lui est donc pas comparable, sauf pour la pureté.[225]
La revue relève une seconde erreur dans le Day Star, sous le sous-titre « Idée puérile » : à propos de Jean 17:17 (« ta parole est la vérité »), le rédacteur y voit une référence aux seuls écrits de l'Ancien Testament, puisque le Nouveau n'existait pas encore. Le même mot grec apparaît en Jean 1:1-14. Si l'on y met partout « écrits de l'Ancien Testament », on obtient que les écrits de l'Ancien Testament étaient Dieu, ont tout créé et sont devenus chair, ce qui est jugé absurde. Le rédacteur cite aussi Jean 17:19 comme preuve que Jésus a été sanctifié par la vérité ; or ce verset dit : « je me sanctifie moi-même », c'est-à-dire je me mets à part. Jésus étant « la Voie, la Vérité et la Vie » (Jean 14:6), ses disciples sont sanctifiés par lui, tandis que lui se sanctifie lui-même. Les Écritures de l'Ancien Testament doivent être étudiées parce qu'elles témoignent de Jésus, mais elles ne pouvaient être pleinement comprises qu'une fois la Parole vivante venue se placer à leurs côtés.[226]
L'auteur, J. C. Sunderlin, précise qu'il écrit avec sympathie pour le rédacteur du Day Star et sans amertume. Plusieurs lecteurs lui ont demandé son avis, d'où cette mise au point. Il espère que ce rédacteur verra la difficulté d'harmoniser l'Écriture sur cette ligne. Quiconque admet le caractère surnaturel des Écritures et de Jésus doit renoncer à raisonner tantôt en matérialiste, tantôt en chrétien. Il verra alors que le premier homme était « terrestre » et le second « le Seigneur venu du ciel ». Ce second Adam, qui avait la possibilité de transmettre une race parfaite, s'est donné en rançon pour la race condamnée à mort, qui ne pouvait se relever que si une rançon était trouvée. C'est pourquoi Dieu l'a « souverainement élevé ».[227]
Enfin, Sunderlin demande au rédacteur du Day Star pourquoi la Bible emploie un langage particulier : « je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité » (Genèse 3:15) et « né d'une femme » (Galates 4:4). Si Jésus était venu au monde comme tous les hommes, ces expressions n'auraient aucune force ni aucune raison d'être. À la question qui sert de titre, il répond par Matthieu 27:54 : « Véritablement, celui-ci était Fils de Dieu. »[228]
Deux baptêmes
Le sujet a déjà été traité longuement dans la revue, mais les demandes de nouveaux lecteurs obligent à y revenir. L'immersion dans l'eau, pratiquée par Jean-Baptiste puis par Jésus et ses disciples, n'a pas eu au départ le sens qu'elle a pris quand l'ère de l'Esprit s'est ouverte. Jean prêchait la repentance et plongeait les gens dans l'eau comme signe du péché mis de côté ; l'eau ne purifiait pas la chair, elle illustrait cette purification. Après la Pentecôte, les apôtres ont d'abord utilisé le symbole de la même façon (Actes 2:38, Actes 2:41 ; Actes 8:12-13, Actes 8:38) : des pécheurs notoires montraient qu'ils abandonnaient leur péché. C'est encore le sens habituel de l'ordonnance chez les chrétiens aujourd'hui.[229]
Guidés par l'Esprit, les apôtres ont ensuite compris une signification plus profonde. Dans le cas de Jésus, le baptême ne pouvait pas représenter l'abandon du péché, puisque « en lui il n'y avait point de péché » et que personne ne put le convaincre de péché. Son immersion exprimait de façon typique sa mort, où il entrait volontairement pour nos péchés, et la consécration complète de sa volonté aux plans du Père pour notre rédemption. Il avait « environ trente ans », l'âge adulte selon la loi, moment convenable pour sacrifier son humanité pleinement développée. La descente dans l'eau et la remontée figuraient sa descente dans la mort et sa confiance dans la promesse du Père qu'il ne resterait pas dans la mort mais ressusciterait (Psaumes 16:10 ; Actes 2:31).[230]
Jean, qui reconnaissait l'absence de péché en Jésus, s'étonne : « C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi. » Jésus répond : « Laisse faire maintenant, car il est convenable que nous accomplissions ainsi toute justice. » Ce « nous » désigne l'Église, dont il est la tête. Sa mort, symbolisée par l'immersion, a accompli toutes les exigences de la justice contre la race condamnée d'Adam. Ce que l'acte exprimait en un instant s'est réalisé durant les trois ans et demi de son ministère, pendant lesquels il mourait chaque jour en dépensant sa force vitale pour la vérité, pour les enfants du Seigneur et pour l'humanité. Le baptême dans la mort signifie le sacrifice et la souffrance jusqu'au bout, pour Jésus comme pour ses disciples.[231]
À ceux qui veulent partager la gloire céleste, la question de Jésus à Jacques et à Jean s'adresse aussi : « Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je suis baptisé ? » (Matthieu 20:22). Ceux qui ont exprimé leur disposition ont la promesse que la capacité leur sera donnée, car leur chef se porte garant. La parole de Jésus « j'ai un baptême à recevoir, et combien je suis pressé jusqu'à ce qu'il soit accompli » (Luc 12:50) désigne non la mort symbolique dans l'eau, mais la mort réelle.[232]
Après la Pentecôte, les apôtres ont compris peu à peu que, pour les chrétiens qui suivent les traces du Maître vers la gloire céleste, la première résurrection, le baptême signifie la consécration, le sacrifice de ce qui est déjà justifié aux yeux de Dieu (Philippiens 3:10). Paul exhorte ainsi des croyants déjà justifiés par la foi à « revêtir Christ » par le baptême et à devenir membres du « petit troupeau », membres de son corps, en étant immergés en Christ. Il écrit que ceux qui ont été baptisés en Jésus-Christ l'ont été en sa mort, ensevelis avec lui, afin de marcher en nouveauté de vie, c'est-à-dire avec des espérances et des buts célestes et non terrestres (Romains 6:3-4). Les apôtres ont vite vu que le baptême de Jean, semblable par la forme, ne représentait pas un baptême en Christ, et des personnes baptisées avec l'idée de se purifier du péché ont reçu l'ordre de se faire rebaptiser (Actes 19:1-5 ; Actes 10:48).[233]
Il y a donc deux baptêmes, distincts par le sens et identiques par la forme. Le travail du cœur est la réalité, l'eau n'est que l'ombre, mais la forme extérieure garde son poids : il faut croire de cœur et confesser de bouche, ce qui est un acte symbolique. L'immersion qui figure la mort de la nature humaine ne convient plus qu'à ceux qui ont déjà fait leur consécration dans leur cœur, sans avoir vu auparavant la valeur du symbole. L'immersion de l'ère précédant l'Évangile, appelée baptême de Jean ou baptême de repentance, redevient de mise : elle illustre la consécration que les hommes naturels doivent faire pour entrer en harmonie avec Dieu. Quand Paul parle d'« un seul baptême », il s'adresse à l'Église, baptisée en Christ, dans la compagnie des oints dont Jésus est la tête.[234]
N'importe qui peut administrer le baptême, mais la préférence va à un frère en Christ. Pour ceux qui sont immergés en Christ, la formule est : « Frère …, au nom (par l'autorité) du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te baptise en Christ. » Pour ceux qui s'engagent à renoncer au péché et à pratiquer la justice : « Frère …, au nom de Jésus-Christ, tes péchés te sont pardonnés ; va et ne pèche plus. »[235]
« Avant qu'Abraham fût, je suis »
La pureté, la supériorité intellectuelle, la douceur et le sens du juste de Jésus le distinguaient de tous les hommes. Il déclare être l'envoyé de Dieu : « Je suis descendu du ciel » (Jean 6:38), « je suis le pain vivant qui est descendu du ciel » (Jean 6:51). Les Juifs et beaucoup de disciples refusent cette parole, et plusieurs s'en vont à cause de cette affirmation d'une origine céleste et d'une existence avant sa vie d'homme (Jean 6:60-66). Devant les pharisiens, il répète : « Je sais d'où je suis venu et où je vais », « je suis d'en haut », « je suis sorti de Dieu » (Jean 8:14, Jean 8:23, Jean 8:42). À la remarque qu'il n'a pas cinquante ans et prétend avoir vu Abraham, mort depuis deux mille ans, il répond : « Avant qu'Abraham fût, je suis » (Jean 8:53-58).[236]
La naissance humaine du Fils de Dieu est présentée comme un simple transfert du principe de vie de la condition spirituelle à la condition humaine : l'être, son individualité, est resté le même. Le « je suis » exprime son existence continue et identifie Jésus de Nazareth avec le « Fils unique » et le « premier-né de toute la création ». Les Juifs ont ramassé des pierres pour le lapider ; son enseignement n'a convaincu que les doux (Ésaïe 61:1). Un renvoi est fait au chapitre « L'étroit chemin de la vie » de Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »).[237] Une note indique qu'une révision de cet article a été reprise dans le numéro d'août 1888.[238]
De Jean 6:62 (« si vous voyiez le Fils de l'homme monter où il était auparavant ») rapproché de Marc 16:19, la revue conclut qu'avant sa venue sur terre il occupait la droite de Dieu, c'est-à-dire la première place de faveur et de puissance, non la position du Père. Cette place était moins élevée que sa position actuelle : à cause de son humiliation et de son obéissance jusqu'à la mort, « Dieu l'a souverainement élevé » (Philippiens 2:9), et ces honneurs iront en croissant au fil des âges.[239]
Devant Nicodème, Jésus dit : « Si je vous ai parlé des choses terrestres et que vous ne croyez pas, comment croirez-vous si je vous parle des choses célestes ? » Il laisse entendre que personne d'autre ne pouvait l'instruire sur ces choses, car nul n'est monté au ciel sinon celui qui en est descendu. La revue précise en note que les manuscrits grecs les plus anciens et les plus sûrs, le Sinaïticus et le Vaticanus, omettent les mots « qui est dans le ciel ». Le Père a donné son « Fils unique », un fils déjà sur ce plan supérieur avant d'être envoyé, pour racheter les hommes (Jean 3:12-17).[240]
Si Jésus avait été conçu et né dans le péché, comme les autres, il faudrait conclure qu'il était un imposteur ou, avec les Juifs, qu'il avait un démon et était fou. Or il n'y avait en lui ni ruse ni péché. Sa parole « nul ne connaît le Fils, si ce n'est le Père ; et nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils » (Matthieu 11:27) est donc prise au sérieux. Les disciples le connaissaient comme homme, mais ignoraient sa gloire d'avant sa vie humaine et le mystère de son incarnation. Il commençait à se révéler à eux selon ce qu'ils pouvaient porter, et l'Esprit promis, par la Parole, a rendu clair ce qu'ils ne pouvaient alors supporter.[241]
Cette connaissance intime du Père s'expliquerait par Proverbes 8:22-30, où la Sagesse personnifiée parle : « Jéhovah m'a possédée au commencement de sa voie… j'étais à ses côtés comme un enfant élevé auprès de lui, et j'étais chaque jour ses délices. » La Sagesse est identifiée à Jésus, appelé par Ésaïe « Admirable, Conseiller » ; Ésaïe 53:11 dit que « par sa connaissance, mon serviteur juste justifiera beaucoup d'hommes ». À la question « de qui est-il né ? », la réponse est tirée de Psaumes 110:3 : « du sein de l'aurore ». Ce passage est dit en accord avec Jean 1:1-18, et la revue renvoie à son numéro de décembre (« Considérez-le ») et à un article antérieur, « La semaine de la création », pour mesurer la durée qu'a dû prendre la création de l'univers matériel, donc la longueur de la familiarité de Jésus avec Jéhovah.[242]
La clé de sa connaissance des choses célestes est donnée en Jean 3:31-32 : celui qui vient d'en haut témoigne de ce qu'il a vu et entendu. Cette connaissance, avec sa foi dans la promesse du Père, lui a permis de vaincre le monde et d'offrir un sacrifice acceptable. La revue invite les enfants de Dieu à étudier davantage les Écritures, qui « rendent témoignage de moi » (Jean 5:39). Le monde ne l'a pas connu et ne le connaît pas encore ; seuls ceux qui marchent humblement par la foi le connaissent, jusqu'à la révélation de sa gloire et de sa puissance. Cette puissance sera bientôt ressentie partout et égalera, dans la restauration et le perfectionnement de toutes choses, celle qu'il a déployée comme agent de Jéhovah dans la création : « Tu as la rosée (fraîcheur, vigueur) de ta jeunesse » (Psaumes 110:3).[243]
L'existence de Jésus avant sa vie humaine et sa gloire d'alors sont présentées comme établies par l'ensemble de ces textes, ainsi que la sincérité de sa prière : « Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût » (Jean 17:5). Seule cette existence antérieure permet de comprendre que « de riche qu'il était, il s'est fait pauvre pour nous, afin que par sa pauvreté nous soyons enrichis » (2 Corinthiens 8:9). Sur terre, il n'avait aucun bien et n'est pas devenu pauvre en sagesse ou en grâce. La richesse qu'il a quittée est la gloire d'auprès du Père, en s'abaissant et en prenant la forme d'un serviteur (Philippiens 2:7).[244]
De même, Jésus est l'Alpha et l'Oméga, le commencement et la fin, le premier et le dernier (Apocalypse 1:8 ; Apocalypse 3:14 ; Apocalypse 21:6 ; Apocalypse 22:13) en tant qu'agent de Jéhovah : il commence et achève le plan, dont il n'est pas l'auteur. Il est la seule création directe de Jéhovah, tout le reste ayant été créé par lui comme représentant de Dieu : « Pour nous il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses » (1 Corinthiens 8:6). La revue cite aussi Colossiens 1:15-18 : il est le premier-né de toute création, tout a été créé par lui et pour lui, et il est le premier à participer à la nature divine, tête de l'Église et premier-né d'entre les morts, afin d'avoir la primauté en tout.[245]
Un poème de Mme C. T. Russell clôt l'article. Il s'adresse à l'« épouse de l'Agneau », invitée à contempler son Seigneur : sa gloire est voilée aux autres yeux, et ils ne la connaîtront que lorsqu'elle brillera elle aussi dans cette gloire.[246]
Lettre d'un ancien pasteur
Un ancien pasteur méthodiste répond à C. L. Connell, de Townsendville (New York), qui lui a écrit au nom de son Église pour savoir pourquoi il a quitté le ministère et l'Église épiscopale méthodiste. Élevé par des parents méthodistes, dans des écoles du dimanche et des chaires méthodistes, il avait adopté très tôt, sans examen, les opinions des autres. Il pense aujourd'hui avoir accepté certaines doctrines de l'orthodoxie avec une réserve mentale : professant croire au tourment éternel des impénitents, il fréquentait ces derniers, acceptait leurs bontés et leur parlait en chaire de sujets qui détournaient leur attention de ce sort horrible plutôt que de l'attirer vers lui.[247]
Deux ans après avoir quitté sa charge de Townsendville, une publication lui est tombée entre les mains, ce qu'il attribue à la providence. Elle a profondément modifié sa compréhension de la Parole de Dieu, lui a donné une idée plus haute du caractère de Dieu et a harmonisé des passages qui lui semblaient auparavant vides de sens ou contradictoires. D'abord méfiant envers tout ce qui mettait en doute l'enseignement orthodoxe, il a vu ces doctrines attaquées par la Parole de Dieu elle-même, et ses préjugés ont cédé un à un, si bien que l'édifice s'est écroulé « en un amas de ruines ». Il choisit d'exposer quelques doctrines. L'orthodoxie enseigne que la vie présente détermine de façon irrévocable la condition future de chaque être humain, bien que l'Écriture ne dise nulle part que pour personne il n'y ait pas une occasion future…[248]
La lettre se poursuit sur les pages 10 et 11. L'ancien pasteur répond d'abord à l'objection selon laquelle il n'y aurait pas d'épreuve après cette vie. Il soutient que, sans épreuve future, la grande majorité des humains n'aurait jamais eu d'épreuve, puisqu'on ne peut être tenu responsable de ce que l'on n'a pas appris. Plusieurs passages lui paraissent sans sens, voire contradictoires, dans cette hypothèse : la « grande joie » destinée à « tout le peuple » (Luc 2:10), la lumière qui éclaire « tout homme » venant dans le monde (Jean 1:9) et la rançon donnée pour tous, « témoignage rendu au temps convenable » (1 Timothée 2:6). Ce témoignage n'ayant pas encore été rendu à tous, le « temps convenable » de Dieu est, pour la plus grande partie de l'humanité, à venir.[249]
Il prend ensuite l'exemple des habitants de Sodome, que l'on regarde d'ordinaire comme l'illustration la plus marquante de la colère divine. Jésus déclare qu'au jour du jugement le sort de Sodome sera plus tolérable que celui de Capharnaüm (Matthieu 11:23-24). L'auteur en conclut que les Sodomites ont péri faute de lumière et qu'un temps de rétribution futur les attend.[250] Il invoque aussi Ézéchiel 16, écrit environ mille ans après la destruction de Sodome, qui annonce le retour de Sodome et de Samarie à leur « état antérieur » (versets 53 et 55) et leur donne Israël comme instructrice, par une alliance éternelle (versets 60-61). Israël est ainsi présenté comme l'instrument qui doit apporter la lumière à tous. Ce passage est rapproché des « temps du rétablissement de toutes choses » dont parle Actes 3:21. L'auteur y voit aussi une confirmation de la définition de Dieu donnée en 1 Jean 4:8, « Dieu est amour », et reproche à l'Église nominale de recruter surtout par la crainte du tourment futur.[251]
Il conteste ensuite l'idée que tous les croyants font partie du corps ou de l'épouse du Christ. Selon lui, la foi en l'expiation apporte la justification, c'est-à-dire la récupération de la perfection humaine perdue par Adam. L'appel « céleste » (Philippiens 3:14 ; 2 Timothée 1:9 ; Hébreux 3:1) exige davantage : que la nature humaine justifiée soit offerte à Dieu en sacrifice vivant, condition qui n'existait pas avant l'ouverture de la voie étroite par Jésus. Ceux qui suivent ses traces reçoivent l'immortalité et deviendront, comme lui, des êtres spirituels, participants de la nature divine (Jean 5:26 ; 1 Jean 3:2).[252]
Il attribue enfin à ces doctrines rejetées, dont celle de l'épreuve future, la confusion de l'Église nominale et l'essor de l'incrédulité. Il observe la disparition des grands réveils d'autrefois, qui ne subsistent que par le travail de quelques évangélistes professionnels, et la disparition de la frontière entre l'Église et le monde. Il dit avoir quitté cette Église pour des doctrines qui lui attireront peut-être le mépris mais reposent, selon lui, sur « le fondement des prophètes et des apôtres ». La lettre est datée de Fostoria (Ohio), le 6 février 1883, et signée S. T. Tackabury.[253]
« L'espoir du monde »
Une revue reçue en échange, intitulée The World's Hope (« L'espoir du monde »), est critiquée pour sa confusion. Elle suppose qu'une nature humaine parfaite serait une nature « divine » et ne distingue pas la nature divine, supérieure, de la nature des anges. Elle refuse de dire qu'Adam était parfait mais sans expérience, car cela montrerait qu'un homme parfait ne peut devenir un être spirituel, pas plus qu'un chien parfait ne deviendrait un homme.[254]
Sa théorie est résumée ainsi : Dieu aurait créé les hommes imparfaits et enchaînés au mal pour qu'ils se fortifient en brisant eux-mêmes leurs chaînes, le diable compris, et que tous se rassemblent finalement autour du trône. Dans cette conception, il n'y a plus besoin de Sauveur ; Jésus ne serait utile que par son exemple. La revue objecte que l'exemple d'Abel, d'Hénoch, d'Ésaïe ou de Jérémie aurait été tout aussi efficace. Elle contredit aussi les apôtres, pour qui le péché, l'imperfection et la mort viennent de la désobéissance d'un seul homme (Romains 5:17-19) et non d'une création mal faite, et pour qui Jésus a été « fait malédiction pour nous » (Galates 3:13).[255]
La mise en garde vise à protéger les lecteurs contre cette revue, qui nie la rançon, c'est-à-dire le fait d'avoir été « achetés à prix ». Cette négation est qualifiée d'« avalanche d'incrédulité » prête à s'abattre sur la chrétienté (2 Pierre 2:1 ; Matthieu 21:44). Le reproche principal est que la revue cite volontiers les mots « racheté », « rançon » ou « acheté à prix » tout en les vidant de leur sens, au détriment de lecteurs qui n'ont pas de dictionnaire ou ignorent le grec. Les mots grecs sont, selon la Tour de Garde, au moins aussi précis que leurs équivalents français.[256]
Six questions, déjà posées au Day Star sans réponse, sont adressées à la revue : pourquoi Jésus est-il mort, comment sa mort touche-t-elle nos péchés, comment a-t-il ôté le péché par son sacrifice, en quel sens s'est-il donné « en rançon » (grec antilutron, « prix équivalent ») pour tous, en quel sens est-il « propitiation » (satisfaction) pour nos péchés, et en quel sens avons-nous été « achetés à prix ». Un refus de répondre serait tenu pour de la « lâcheté morale » et la preuve qu'elle « manie la parole de Dieu avec tromperie » (2 Corinthiens 4:2). Ces questions touchent au fondement du christianisme, sans lequel tout l'édifice doctrinal des apôtres s'écroule. Les rédacteurs des deux revues sont dits des amis personnels : c'est l'erreur qui est combattue, non les hommes, comme pour le libre penseur Ingersoll, estimé comme homme mais combattu dans ses idées. Les adversaires qui exposent honnêtement leurs désaccords sont préférés à ceux qui emploient un vocabulaire biblique en en niant le sens.[257]
Paul a-t-il mal cité ?
Une revue dont le rédacteur se croit aussi inspiré que Jésus et les apôtres accuse Paul d'avoir mal cité le Psaume 102:23-27 en Hébreux 1:10-12. Paul y applique à Jésus les paroles « Toi, Seigneur, tu as au commencement fondé la terre », pour prouver qu'il est supérieur aux anges. Or cette revue a soutenu que Jésus n'était qu'un homme, fils de Joseph, sans existence avant sa vie humaine, ce qui ferait de ses paroles sur la gloire qu'il avait auprès du Père avant le monde un mensonge. Elle a donc intérêt à montrer que Paul se trompe.[258]
Si Paul s'est trompé, il est soit trompeur, soit trompé, et tous ses enseignements perdent leur valeur. S'il a raison, le rédacteur doit renoncer à sa supériorité prétendue et admettre que Jésus a existé avant de naître homme, comme agent de Jéhovah dans la création. L'objection est que le psaume parle de Jéhovah et non de Jésus. La réponse est de citer Psaume 102:19-27 avec une ponctuation corrigée : le passage montre Jésus parlant au moment de la crucifixion (« Il a abrégé mes jours… ») et Jéhovah lui répondant (« Tes années durent d'âge en âge… tu as fondé la terre »). Une note rappelle que la ponctuation est une invention moderne, non inspirée. La conclusion tient en une phrase : « Paul a raison ; nous nous en tiendrons à son exégèse. »[259]
Le privilège et le bonheur de donner
Les bénédictions de l'Évangile sont si nombreuses que leurs bénéficiaires risquent d'en négliger certaines, notamment en les mesurant à l'aune du monde. Autrefois, les sociétés à ministère salarié et à cultes coûteux réclamaient de lourdes contributions (Matthieu 23:4). Depuis que ce fardeau a disparu, certains se sont rejetés à l'autre extrême. Comme les réunions se tiennent sans collecte, ils en concluent qu'il n'y a pas de frais, alors que quelques-uns supportent seuls une charge financière qui épuise leurs ressources. Ceux qui n'en ont pas conscience y perdent aussi, faute de pratique. L'auteur, qui a eu pendant trois ans l'occasion de connaître le fonctionnement de ce « corps », pense que beaucoup contribueraient volontiers si on leur exposait les besoins.[260]
Donner est présenté comme l'occupation de toute l'Église, « son corps », conformément à Actes 20:35 : « il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir ». Celui qui s'est donné lui-même n'a pas de mal à tout donner, à l'exemple du Christ et du Père qui donne « toutes choses » avec lui. L'Église montre sa grandeur par sa générosité.[261]
Le bilan publié dans le numéro de janvier montre que les dépenses de l'année écoulée ont dépassé les recettes de près de moitié. L'auteur pense que le « fonds des traités » n'était pas connu de tous les frères et espère que le déficit sera vite comblé. Il invoque Matthieu 10:8 (« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement »), dit aux envoyés vers les brebis perdues d'Israël, qui ne devaient prévoir aucune provision et étaient pris en charge par ceux qu'ils servaient. Il y voit un parallèle avec la moisson actuelle, celle de l'âge de l'Évangile, comme l'autre était celle de l'âge juif. Certains frères y consacrent tout leur temps et tous leurs moyens : voyage et prédication, distribution de traités et de journaux, direction des publications.[262]
Il suggère que les frères qui voyagent pour enseigner ou donner des conférences demandent sans réserve aux frères qu'ils servent ce dont ils ont besoin, pour eux ou pour d'autres lieux, en s'appuyant sur Luc 10:7, Luc 11:7-9 et sur l'exemple de Paul, escorté par les frères de Rome (Romains 15:24). Ce ne serait pas demander l'aumône, car « l'ouvrier mérite son salaire ». À ceux qui rappellent que Paul travaillait parfois de ses mains, il répond que le temps ainsi pris sur l'œuvre de l'Évangile serait une perte réelle pour les frères visités. Selon lui, Paul évoque ce travail (Actes 20:34) pour rappeler qu'il y avait été contraint, faute de soutien. Les ressources doivent venir de chacun, puisque « peu de riches » sont appelés : « le premier jour de la semaine, que chacun de vous mette de côté chez lui ce qu'il peut, selon sa prospérité » (1 Corinthiens 16:2).[263]
Cette régularité doit s'étendre aux plus pauvres, qui ne sont pas dispensés de donner, car l'Évangile a aussi ses pauvres, plus démunis encore, qu'il ne faut pas oublier à côté du ministère de la Parole. La consigne de Paul est jugée exemplaire parce qu'elle règle à la fois le don, la manière de réunir les ressources et le moment où l'on met l'argent de côté.[264]
Très peu de lecteurs sont trop pauvres pour contribuer à répandre la bonne nouvelle du plan de Dieu pour sauver le monde, c'est-à-dire l'annonce que les œuvres du diable vont être détruites. Celui qui ne peut pas donner beaucoup ne doit pas en conclure qu'il ne peut rien donner. Il est invité à se souvenir de la valeur que le Maître a accordée aux « deux petites pièces » (Luc 21:2-4). Le Seigneur évalue le don selon l'intention et le désir de celui qui donne, et non selon une mesure mondaine.[265]
Une anecdote illustre ce principe. Un riche Écossais, au passage du tronc de collecte, y met ce qu'il croit être une pièce d'un penny, mais c'est une pièce d'or d'une valeur considérable. Il s'en aperçoit trop tard et demande qu'on lui compte la somme réellement versée. Le diacre avisé lui répond qu'on ne peut lui en créditer pas plus que ne le fait le Seigneur, c'est-à-dire seulement ce qu'il avait l'intention de donner. Le Seigneur rétablit pourtant l'équilibre en sens inverse : il compte davantage que la somme versée lorsque le désir dépasse les moyens.[266]
L'auteur souhaite que le sujet soit remis en mémoire à tous, lui compris, et cite Jean 13:17 : « Si vous savez ces choses, vous êtes heureux, pourvu que vous les pratiquiez ». Il argumente ensuite à partir de Luc 16:11 : celui qui a été infidèle dans les richesses injustes ne se verra pas confier les vraies richesses. On ne peut attendre de recevoir des biens célestes quand on attache plus de prix aux biens terrestres, ni des trésors qui ne vieillissent pas quand on s'accroche à ceux qui se détériorent. Les lecteurs ont été « somptueusement nourris » par les visites des frères enseignants et par les publications. Ils regretteraient que ces ressources disparaissent faute d'argent.[267]
L'auteur ne s'attend pas à un tel manque. Il pense que la simple mention du sujet suffira à raviver le zèle, et que cette consigne, peut-être négligée par inattention, sera suivie avec la même rigueur que les autres préceptes divins. Il compte que chacun donnera joyeusement ce qu'il peut, en preuve de son amour de la vérité, puisque « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Corinthiens 9:7) et que « celui qui donne doit le faire avec simplicité » (Romains 12:8). Il renvoie au dernier court article de Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »), et signe J. C. Sunderlin.[268]
Une note de la rédaction, qui prend place à la suite, précise que les Étudiants de la Bible ne sont pas des mendiants, qu'aucun enfant de Dieu ne devrait l'être et que la revue s'est soigneusement gardée des relances insistantes, courantes ailleurs. Cependant, certains saints risquaient de perdre la bénédiction du don. La rédaction a donc jugé utile et providentiel de publier l'article de Sunderlin, arrivé sans qu'elle l'ait demandé. Elle rappelle que Jéhovah n'est pas appauvri et que son œuvre ne souffrira pas du manque de fonds, même s'il dispose les choses de façon à rendre notre aide nécessaire en apparence. « Il la mènera à bien », et la bénédiction ira aux intendants fidèles, que ce soit en peu ou en beaucoup.[269]
Réunions de l'Église de Pittsburgh
Le lieu de réunion de Pittsburgh change : il quitte la « Curry Institute Hall » pour la « Grand Army Hall », au n° 101 de la rue Federal, à Allegheny City, de l'autre côté de la rivière. La salle est décrite comme plus confortable, et lecteurs et amis y sont chaleureusement invités. Une prédication a lieu chaque dimanche (« jour du Seigneur ») à 15 heures, suivie d'une lecture biblique à 19 h 30.[270]
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Illustrations du numéro
Références
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