La Tour de Garde de avril 1881
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| La Tour de Garde de avril 1881 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1881 |
| Année | 1881 |
| Éditeur | Watch Tower Bible and Tract Society |
Ce numéro d'avril 1881 est dominé par une longue réflexion sur la résurrection et la nature de l'être humain. La question centrale est celle de ce qui meurt réellement à la mort et de ce qui revient à l'existence à la résurrection — non pas un corps séparé d'une âme immatérielle, mais l'être entier, défini comme la combinaison du principe de vie et du corps. Cette réflexion s'appuie sur un examen détaillé du mot hébreu traduit par « âme » et conduit à une doctrine de deux catégories de résurrection : l'une vers une existence spirituelle pour ceux qui ont participé à la nature divine, l'autre vers une existence humaine restaurée pour le reste de l'humanité.
Le numéro aborde également des sujets plus pratiques : la traduction du Nouveau Testament, l'observance du Repas du Seigneur et de la Pâque, la situation des Juifs, et un appel à recruter mille prédicateurs. Un supplément doctrinal traite de thèmes comme la foi et les œuvres, la manière d'enseigner, et la question de connaître le Christ « selon la chair ».
Analyse
Croyances
Trois mondes, règne de Satan et utilité du mal
Deux textes signés J. H. P., « Le Fondement du Monde » et « Numéro trois », découpent l'histoire en trois mondes : celui d'avant le déluge, le monde présent et le monde à venir.[1] Ces initiales désignent John Henry Paton, prédicateur du Michigan que Russell avait invité à collaborer à la revue.[2] Le découpage reprend celui de Les Trois Mondes (1877), livre rédigé par Nelson Barbour et financé par Russell.[3] En 1877 déjà, Barbour divisait le monde présent en trois âges, patriarcal, juif et de l'Évangile, et l'expliquait au public à l'aide de grands tableaux peints.[4] Robert Crompton observe que ce découpage ressemble à celui des dispensationalistes anglais disciples de Darby, mais que chez Russell les âges se chevauchent et servent à bâtir un calendrier de la fin.[5] Sur ce pointl'article Dispensationalisme.
Paton ajoute au premier découpage une seconde série de trois : trois âges du royaume, l'âge juif, l'âge de l'Évangile et l'âge millénaire.[6] Il les relie aux trois mesures de farine de la parabole du levain, dans Matthieu 13:33.[7] Les commentateurs de la Bible lisaient cette parabole de deux façons. Pour les uns, le levain figure l'Évangile qui se répand. Pour les autres, il figure l'erreur, parce que le levain a un sens négatif partout ailleurs dans la Bible.[8] Paton connaît cette objection. Il y répond en ne retenant du levain qu'un seul trait : sa capacité à pénétrer toute la pâte.[9]
Le monde présent est placé sous un chef bien réel. Satan y commande un royaume invisible, qui agit par les hommes et par les nations.[10] Les guerres, les tempêtes, les maladies et la mort sont présentées comme l'œuvre des « puissances des ténèbres ».[11] Le livre de Barbour reprochait déjà aux christadelphiens de réduire Satan au simple péché.[12] George Storrs, l'un des maîtres de Russell, avait lui-même hésité à faire du Diable une personne réelle.[13] Paton tranche nettement dans l'autre sens.[14]
Ce règne du mal n'est pourtant pas présenté comme un échec de Dieu. La terre a été maudite pour punir l'homme, mais aussi pour l'instruire, comme la brûlure apprend à éviter le feu.[15] « Une prière pour la lumière » dit la même chose : le mal sert à l'éducation de l'homme, pour qu'il ne le choisisse plus jamais.[16] Les spécialistes appellent ce type de réponse « théodicée d'Irénée ». Le philosophe John Hick l'a décrite en 1966 : l'homme n'est pas créé achevé, et il grandit à travers l'épreuve.[17] Tony Wills résume ainsi la position de Russell : les morts ressuscités compareront le mal qu'ils ont connu au règne du Christ, et rejetteront le mal par expérience.[18] Ce raisonnement suppose que la grande masse de l'humanité aura sa chance plus tard. En attendant, l'âge présent ne sert qu'à rassembler un « petit troupeau ».[19]
Le même cadre commande la lecture que Paton fait de l'élection. Il la présente lui-même comme une suggestion personnelle.[20] Pour lui, le royaume est fondé au début du troisième monde. Les croyants sont choisis pendant l'âge de l'Évangile, quand la vérité leur parvient et qu'ils y obéissent, et non dans un décret éternel.[21] Le mot grec rendu par « fondation », katabolē, veut dire « action de jeter » ou « de poser ». Ce sens convient à l'idée d'un fondement posé à un moment de l'histoire.[22] Storrs contestait déjà, vers 1874, l'idée calviniste d'une partie de l'humanité choisie d'avance pour l'enfer.[23] En août 1879, la revue présentait l'élection comme un choix pour une fonction de prêtre, et non pour un salut réservé à quelques-uns.[24] Paton applique la même logique aux « brebis » de Matthieu 25:34. Il les distingue des saints, qui sont déjà avec le Christ et jugent le monde.[25] Il rejoint ainsi le numéro de mars 1881, qui voyait dans cette parabole le jugement d'une humanité rendue à la vie.[26] Il s'écarte en revanche d'octobre 1880, où les brebis étaient les chrétiens sortant des Églises.[27]
Un être mortel : âme, enfer et Trinité
Le plus long développement porte sur le mot « âme ». L'âme y désigne l'être vivant tout entier, fait de la vie et du corps. Ce n'est pas une partie invisible qui survivrait à la mort.[28] Un corps sans vie ne peut pas mourir, puisqu'il n'a pas de vie à perdre : « Le corps sans l'esprit (de vie) est mort, et ce qui est mort ne peut mourir » [29] Cette idée vient de la tradition décrite dans l'article Condition des morts. Storrs l'avait adoptée en 1837 après avoir lu un tract de Henry Grew. Il en devint le principal défenseur aux États-Unis.[30] Ses Six sermons sur ce sujet circulaient à près de 200 000 exemplaires.[31] L'idée est plus ancienne encore. Des réformateurs anglais comme Tyndale, puis Milton au XVIIe siècle, pensaient déjà que l'âme meurt ou dort jusqu'à la résurrection.[32] Selon Tony Wills, Russell avait lui-même passé en revue tous les emplois du mot « âme » dans la Bible.[33]
Pour expliquer ce qu'est la vie, l'auteur la compare à l'électricité. C'est une force qui traverse toute la création et dont Dieu est la source.[34] Cette image a une histoire. Dès 1791, Galvani parlait d'une « électricité animale » qui circule dans les nerfs.[35] En 1814, le chirurgien John Abernethy assimilait la force vitale à l'électricité.[36] L'image est d'autant plus frappante que Les Trois Mondes se moquait des christadelphiens, qui faisaient de l'esprit saint une sorte d'électricité.[37] Ici, la comparaison ne vise pas l'esprit saint, mais le simple souffle de vie que l'homme partage avec les bêtes.[38] Cette âme mortelle soutient aussi la doctrine de la Rançon. En décembre 1879, la revue faisait valoir que si l'âme était immortelle, la mort d'Adam n'aurait rien fait perdre qu'une rançon puisse rendre.[39]
L'enfer suit le même sort. Le mot anglais traduit par « enfer » devrait souvent être rendu par « la tombe » ou « l'état de mort ».[40] « Une prière pour la lumière » rejette un Dieu qui ne sauverait qu'un petit nombre et tourmenterait les autres sans fin.[41] Le débat était alors vif dans le monde anglophone. En novembre 1877, Frederic Farrar avait prêché à l'abbaye de Westminster contre la croyance courante en l'enfer. Il avait publié ces sermons en 1878 sous le titre Espérance éternelle, et Pusey lui avait répondu.[42] Russell avait lui-même traversé une crise de foi en 1868. Un incroyant lui avait demandé comment un Dieu juste pouvait tourmenter les hommes pour toujours.[43] George Chryssides note que la tradition adventiste et Russell ont toujours rejeté le châtiment éternel.[44] La critique vise aussi l'honnêteté des pasteurs. Ils sont accusés d'avoir laissé croire à un lac de feu par peur de perdre leur autorité.[45]
La même critique des traductions sert à rejeter la Trinité. Le passage sur les trois témoins « dans le ciel », en 1 Jean 5:7, est attribué à un ajout de la papauté au Xe siècle. Il est présenté comme le seul appui biblique de cette doctrine.[46] Les historiens confirment que ce passage manque dans les manuscrits grecs. Érasme l'avait d'abord laissé de côté. Il ne l'a ajouté qu'en 1522, sous la pression de ses critiques.[47] Le seul manuscrit grec invoqué alors, le Codex Montfortianus, traduit ce passage depuis le latin.[48] Le diagnostic d'un ajout tardif rejoint donc celui des savants. La date et l'accusation contre la papauté restent propres à l'auteur.[49] En mars 1881, la revue ne retenait que les trois témoins « sur la terre » de 1 Jean 5:8. Elle passait sous silence la phrase voisine sur le ciel.[50] En avril, cette phrase est nommée et rejetée. Le refus de la Trinité est ainsi exprimé plus nettement.[51] Ce refus voisine pourtant avec la publicité pour The Day Dawn de Paton.[52] Selon le wiki, la revue avait présenté ce livre en 1880 alors qu'il défendait encore la Trinité.[53] La même liste d'ajouts au texte biblique comprend une partie d'Apocalypse 20:5. Le numéro de février 1881 l'avait déjà écartée, faute de figurer dans les copies anciennes.[54]
Deux résurrections et la restitution de l'humanité
Si l'homme meurt vraiment, son seul espoir est la Résurrection. Elle se divise en deux. Ceux qui ont été changés de nature durant leur vie reçoivent un corps spirituel, semblable à celui du Christ. Les autres reviennent avec un corps humain.[55] Barbour défendait déjà ce partage en 1877. Pour lui, seule l'Église « ressuscite corps spirituel », et tous les autres reviennent avec des corps de chair.[56] En octobre 1879, la revue l'expliquait par Adam : on ne peut rendre que ce qui a été perdu. Comme Adam n'avait jamais eu de corps spirituel, l'humanité ne peut retrouver qu'une vie humaine.[57] En mars 1881, elle ajoutait que le corps spirituel reste invisible aux hommes.[58] En avril, l'argument s'appuie sur la grammaire grecque. L'article défini devant « la » résurrection, dans Philippiens 3:11, désignerait la résurrection principale, réservée à l'Église.[59] Le corps de Jésus ressuscité n'est pas, non plus, la chair qu'il avait avant sa mort.[60] Selon Wills, Russell voyait dans les apparitions de Jésus ressuscité des corps formés pour l'occasion, sa vraie nature restant invisible.[61]
Le court texte « L'Ordre dans la Résurrection » range ces retours à la vie dans une suite précise. Le Christ vient d'abord. Viennent ensuite ceux qui lui appartiennent lors de sa présence, puis d'autres groupes, jusqu'à la fin des mille ans.[62] En février 1881, la revue donnait déjà un ordre : les vainqueurs, puis une grande foule sans l'immortalité, enfin les Juifs et les autres nations.[63] En décembre 1880, cette grande multitude était une classe céleste de second rang.[64] En avril, le nom de « grande compagnie » s'applique à ceux qui appartiennent au Christ lors de sa présence. Le texte ne précise pas s'il s'agit de cette classe de second rang.[65] Penton rappelle que Russell attendait pour cette « grande compagnie » une résurrection spirituelle distincte de la première.[66] La mort est le dernier ennemi détruit, au terme des mille ans.[67] Barbour plaçait déjà cette victoire à la fin de l'âge de restitution.[68] Dès juillet 1879, la revue disait la même chose.[69]
« Dans la chair » décrit ce que les autres hommes peuvent espérer. C'est la « restitution » : le retour de toute la race humaine à la perfection d'Adam avant sa faute.[70] Satan sera lié. Le Christ et l'Église enseigneront le peuple comme rois et prêtres. Les hommes verront la maladie et la mort reculer, et croiront donc sans peine à la rançon.[71] Penton fait remonter cette espérance à Storrs.[72] Barbour, de son côté, voyait dans le jubilé de la Loi, l'année où chacun retrouvait ses biens, l'image de ce grand jour de restitution.[73] En janvier 1878, le pasteur méthodiste Adams prêchait cette idée à partir d'Actes 3:21, le verset cité ici : la restitution ne donne rien de plus que ce que l'homme avait d'abord.[74] Crompton souligne qu'il ne s'agit pas d'un salut assuré pour tous. C'est une seconde chance, offerte dans les meilleures conditions.[75] Barbour confiait l'œuvre de cet âge à l'Israël selon la chair.[76] Dans « Dans la chair », ce rôle revient à l'Église glorifiée, sans mention d'Israël.[77]
Consécration, foi et œuvres dans le petit troupeau
Pour entrer dans la première résurrection, le croyant franchit deux étapes. D'abord, la foi en la rançon le rend juste aux yeux de Dieu. Il retrouve ainsi, par la foi, la place d'Adam avant sa chute.[78] Ensuite, il offre à Dieu cette nature humaine désormais acceptable. Dieu la compte pour morte, et le croyant devient une « nouvelle créature » appelée à la nature divine.[79] Russell disait avoir trouvé chez Luther la justification par la foi et non par les œuvres.[80] Wills explique sa logique : le corps du croyant ne devient pas parfait. Dieu le tient seulement pour parfait. Inutile de lui rendre un corps humain parfait, puisqu'il doit de toute façon le sacrifier pour aller au ciel.[81]
« Foi et œuvres » tire la conséquence de ces deux étapes. La foi seule suffit à être déclaré juste et en paix avec Dieu. Mais elle ne suffit pas pour obtenir le « haut appel ». Seul le « vainqueur », celui qui porte sa croix et souffre, recevra tout ce qui est promis.[82] Le salut a donc deux niveaux : la paix avec Dieu, ouverte à tous ceux qui croient, et le prix céleste, réservé à ceux qui obéissent jusqu'au bout.[83] Ce prix a un coût concret. Il faut donner son attention, son temps, sa réputation, ses amis, son argent et sa vie.[84] La vérité s'achète souvent au prix de ce que l'on tient le plus cher : la place dans la société et le bon renom.[85]
Reste la question des fautes du croyant. « Connaître selon la chair » répond qu'un frère qui tombe n'a pas péché lui-même. C'est son ennemi, la chair, qui l'a emporté un moment.[86] Il faut donc le relever avec douceur. Seul le péché voulu montre que l'esprit du Christ est absent.[87] Russell disait déjà, vers 1878, que seule une apostasie ouverte et délibérée mène à la seconde mort. Une chute soudaine sous la tentation n'a pas cet effet.[88] En mars 1880, la revue précisait que les épreuves de la classe du « bouc émissaire » ne punissent pas des péchés voulus.[89] Les protestants lisaient le combat des deux natures dans Romains 7:17-20. Ce passage était au cœur de la dispute née de l'enseignement de Wesley sur la perfection chrétienne.[90] La réponse de 1881 se tient à mi-chemin. Le croyant pèche encore par sa chair, mais il ne peut pas pécher par sa volonté sans perdre son appel.[91]
Repas du Seigneur et baptême, des rites à durée limitée
Deux textes défendent la même date pour le repas du Seigneur : une fois par an, le 14 du premier mois juif, soit le 14 avril cette année-là.[92] La Pâque juive y est lue comme l'image annoncée de la mort du Christ, élément par élément.[93] Penton et Blandre attribuent cette pratique annuelle à Storrs.[94][95] Dans les milieux adventistes, on célébrait alors la Cène chaque semaine, chaque trimestre ou chaque année. En 1875, John Foore réclamait une célébration annuelle calquée sur la Pâque.[96] La première célébration à Pittsburgh remonte aux environs de 1876.[97] Sur l'histoire de ce ritel'article Mémorial.
La Cène de chaque dimanche est rejetée. Le « partage du pain » des Actes ne mentionne jamais le vin, et le dimanche rappelle la résurrection, pas la mort.[98] L'auteur prend une comparaison : on ne fête pas l'indépendance américaine le 4 mai.[99] Cette critique touche notamment les Disciples du Christ, issus de Stone et Campbell. Ils célébraient la Cène chaque dimanche pour revenir aux pratiques du Nouveau Testament.[100] Le choix du 14 rappelle une vieille querelle des premiers siècles. Vers 155, Polycarpe célébrait la Pâque ce jour-là, tandis que Rome préférait le dimanche. Le concile de Nicée fixa la fête au dimanche en 325.[101] Ces références anciennes n'apparaissent pas ici. Le ton reste d'ailleurs mesuré : la date annuelle est la plus juste, mais s'en écarter n'est pas un péché.[102] L'Église catholique est critiquée pour avoir fait de ce repas un sacrement donné aux mourants contre le purgatoire.[103]
« La Pâque » est signée A. D. J., c'est-à-dire Albert Delmont Jones.[104] Il en tire une conséquence : comme l'agneau ne devait pas rester jusqu'au matin, le repas du Seigneur cessera quand l'Église sera complète.[105] Le Baptême suivra le même sort. Ces deux rites deviendront alors des souvenirs, comme les rites de la Loi de Moïse.[106] Jones avait fixé l'achèvement de l'Église à l'automne 1881, en janvier de la même année.[107] La fin de ces rites dépend donc du calendrier de la fin. Le baptême dans l'eau est vu comme une image de la mort et de la résurrection du Christ.[108] William Miller l'enseignait déjà ainsi.[109] Raymond Franz note que chez les premiers étudiants de la Bible, seuls comptaient la compréhension du baptême et le fait qu'il soit fait par immersion.[110]
Moisson, présence invisible et fin de l'appel
Les six mille ans de l'histoire humaine sont dits achevés en 1873. Le temps présent devient le septième jour, comme le sabbat où fut guéri l'aveugle-né.[111] Barbour avait d'abord fait de 1873 l'année du retour visible du Christ. Faute de rien voir, il avait reporté l'événement à 1874.[112] En février 1881, la revue racontait l'attente de 1873 comme un moment de confusion.[113] En avril, cette date n'est plus qu'un repère du calendrier. L'attente déçue n'est pas rappelée.[114]
Le Christ est tenu pour déjà « présent ». Les théologiens qui nient sa présence sont comparés aux pharisiens, qui attendaient le Christ sans le reconnaître.[115] La revue faisait de cette présence depuis 1874 la ligne de partage avec les adventistes.[116] En octobre 1880, l'abandon de cette date valait trahison.[117] En avril 1881, refuser la présence devient une faute morale, comparable à celle des pharisiens.[118] Raymond Franz souligne qu'une présence invisible est difficile à réfuter. Elle a permis de garder la date de 1874 malgré l'absence d'événement visible.[119]
L'urgence revient dans presque tous les textes. La porte va se fermer, l'appel est « sur le point d'être complet », et la maison de la foi touche à sa fin.[120] En mai 1880, la revue datait de 1881 la fin de l'invitation à devenir cohéritier du Christ.[121] En décembre 1880, elle donnait « moins d'un an ».[122] En janvier 1881, l'automne 1881 devenait aussi la date du changement des fidèles en êtres spirituels.[123] Penton rappelle que Russell attendait ce changement d'abord pour 1878, puis pour 1881.[124] L'appel aux « 1 000 prédicateurs » traduit cette échéance en travail concret : parcourir les villes et distribuer des brochures.[125]
La brève sur « Les Juifs » ne contient aucun commentaire biblique.[126] Elle rapporte pourtant des faits réels. La Ligue des antisémites avait été fondée à Berlin en septembre 1879. Elle réclamait l'expulsion des Juifs d'Allemagne.[127] Une pétition contre l'égalité des droits des Juifs avait recueilli environ 265 000 signatures. La Chambre prussienne l'avait débattue en novembre 1880.[128] La même année, Laurence Oliphant publiait un projet de colonie agricole juive en Palestine.[129] Ces nouvelles prennent place dans une attente déjà ancienne. Storrs et Barbour croyaient au retour du peuple juif sur sa terre.[130] En octobre 1879, la revue voyait dans le traité anglo-turc de 1878 une voie ouverte à ce retour.[131] Zoe Knox note que Russell lisait les persécutions et l'émigration des Juifs comme des signes de la faveur divine qui leur revient.[132] Le projet de Dresde, qui veut forcer les Juifs d'Allemagne à émigrer en Palestine, est rapporté sans jugement.[133] Sur ce thèmeles articles Sionisme et Antisémitisme.
Sortir de Babylone et ouvrir les yeux
« Les étrangers en Sion » et « Alors il se scandalise » justifient la rupture avec les Églises. Sion est devenue « Babylone ». Elle est remplie d'« étrangers » qui ne sont pas nés de Dieu.[134] Ses fidèles sont appelés à en sortir, selon Apocalypse 18:4.[135] Les protestants donnaient d'ordinaire le nom de Babylone à l'Église de Rome. Russell l'appliquait à toute l'« Église nominale ».[136] En novembre 1879, la revue plaçait au printemps 1878 l'abandon de cette Église par Dieu, avec l'image de Laodicée « vomie » de Apocalypse 3:16.[137] La même image revient ici.[138] En janvier 1881, les membres de l'Épouse devaient avoir quitté les Églises avant l'automne.[139] La critique d'avril vise surtout la réussite sociale des Églises : grands bâtiments, pasteurs bien payés, musique savante, et la promesse d'un bon mariage ou d'une carrière politique.[140]
La rupture est lue à la lumière de l'aveugle-né chassé de la synagogue, dans Jean 9:22. Les croyants d'aujourd'hui seraient de même chassés des Églises, non plus par le fouet, mais par la langue.[141] Le mot grec traduit par « exclu de la synagogue » n'apparaît que dans l'Évangile de Jean. Le bibliste J. Louis Martyn y voit l'écho d'une exclusion des chrétiens juifs vers 85-90. Cette lecture est discutée.[142] Ici, le récit sert de modèle direct pour le présent. La persécution vient toujours d'une classe religieuse au pouvoir.[143]
La boue qui guérit l'aveugle devient l'image de la vérité qui ouvre les yeux : les paroles du Christ, mêlées à l'argile humaine.[144] Depuis Irénée, les Pères de l'Église voyaient dans cette boue un rappel de la poussière dont Adam fut formé. Les commentateurs modernes rappellent plutôt le pouvoir de guérison prêté alors à la salive.[145] Dans l'appel aux colporteurs, la même image désigne les brochures, qui doivent ouvrir les yeux aveugles aux beautés de la Bible.[146]
Organisation et histoire
Quitter les Églises, au prix de sa place sociale
Quitter son Église a un coût concret, et ce coût est chiffré. Celui qui accepte le message perd sa position sociale, sa réputation et sa bonne renommée.[147] Il perd aussi tout ce qui remplissait sa vie religieuse : réunions mondaines, kermesses, activités qu'il prenait de bonne foi pour un « travail pour Jésus ». Couper ces liens est comparé au fait de se couper la main droite.[148] Le mot d'ordre reste celui d'Apocalypse 18:4 : sortir de « Babylone ».[149]
L'appel n'est pas neuf dans la revue. En octobre 1880, les « brebis » étaient déjà les chrétiens qui quittent Babylone, avec la consigne de rejeter tout lien d'appartenance à une Église.[150] En janvier 1881, tous les membres de l'Épouse devaient être sortis des Églises, accusées de juger leurs fidèles d'après les « autorités » de leurs fondateurs et non d'après la Bible.[151] En avril, l'accent porte moins sur l'ordre de partir que sur le prix à payer. Pour Russell, « Babylone » désigne d'ailleurs l'ensemble de « l'Église nominale », et pas seulement l'Église catholique comme dans le protestantisme courant.[152] Robert Crompton relève le même mouvement chez les premiers adventistes : moqués dans leurs Églises après les échecs de 1843-1844, ils finissent par ranger le protestantisme dans Babylone et par appeler à en sortir.[153]
Ce prix reçoit un sens. La persécution vient toujours, selon le texte, d'une classe religieuse au pouvoir. Les théologiens du jour ne frappent plus avec le fouet, comme ceux de l'époque de Jésus, mais avec la langue.[154] L'aveugle-né chassé de la synagogue pour avoir confessé Jésus (Jean 9:22) sert de modèle. Se taire pour garder sa place dans l'Église serait une lâcheté. Confesser la « présence » et être chassé est le signe qu'on est un vrai disciple.[155] La perte sociale devient ainsi une preuve de fidélité. Le passage biblique choisi a lui-même une histoire savante : le mot grec rendu par « exclu de la synagogue » n'apparaît que chez Jean, et J. Louis Martyn y voit l'écho d'une rupture entre Juifs et premiers chrétiens vers 85-90, une datation aujourd'hui discutée.[156] Ce rapprochement durcit la position de Russell telle que la décrit James Penton. Russell pense en effet qu'on peut appartenir à la vraie Église tout en restant membre d'une dénomination, et il veut que l'association avec les étudiants de la Bible reste libre et volontaire.[157]
Un lieu, un horaire et une fête annuelle
Ceux qui quittent leur Église ont besoin d'un cadre de rechange. Un avis donne les lieux et les heures des réunions de Pittsburgh : le dimanche à 15 heures au Curry Institute Hall, à l'angle de Penn Avenue et de la Sixième rue, et le mercredi à 19 h 30 au 80 Cedar Avenue, à Allegheny. Toute personne y est invitée. L'avis paraît pour la première fois et doit être repris dans chaque numéro.[158] Ce rythme de deux réunions par semaine existe déjà. Selon Thomas Hickey, le groupe d'Allegheny s'est structuré dès 1876 et a choisi Russell comme pasteur. Les groupes les plus proches de la revue imitent alors ce calendrier.[159] L'avis rend donc public un fonctionnement local qui sert déjà de modèle à d'autres groupes.
La commémoration annuelle de la mort du Christ complète ce cadre. Elle est fixée au 14 avril au soir, chez W. H. Conley, au 50 rue Fremont à Allegheny. Les fidèles du lieu doivent loger les frères et sœurs venus de loin.[160] L'hôte n'est pas un simple lecteur. Conley appartient au premier groupe d'étude biblique d'Allegheny.[161] Il préside aussi la société de diffusion fondée en février 1881, à laquelle il a apporté 3 500 dollars sur un capital de 5 000.[162] La fête du groupe se tient donc chez l'homme qui finance le plus sa diffusion. Selon Schulz et de Vienne, Russell et A. D. Jones prévoient aussi, dans le même numéro, de célébrer ce soir-là avec le groupe de Newark.[163]
Le rite sert aussi à se distinguer. L'usage de célébrer la Cène chaque dimanche, chaque mois ou chaque trimestre est écarté au nom de la Pâque juive, qui n'a lieu qu'une fois par an.[164] Ces trois rythmes sont exactement ceux des Églises voisines. Les Disciples du Christ célèbrent la Cène chaque dimanche, alors que les protestants dont ils sont issus la célèbrent chaque mois, chaque trimestre ou plus rarement.[165] Chez les presbytériens américains, le rythme trimestriel est bien établi.[166] L'usage annuel vient du milieu adventiste. Penton estime que Russell l'a appris de George Storrs, éditeur du Bible Examiner.[167] Schulz et de Vienne y ajoutent l'influence de John Foore, qui défendait en 1875 une célébration annuelle calquée sur la Pâque.[168] La règle n'est pourtant pas imposée. La date annuelle est présentée comme la plus juste, mais l'oublier n'est pas un péché.[169]
De l'abonné au colporteur : une diffusion organisée
L'offre faite aux prédicateurs est signée au nom de la « Watch Tower Tract Society ». Celle-ci est présentée comme née du volume croissant des envois : plus de 900 000 pages déjà distribuées, des contrats passés pour plusieurs millions d'autres.[170] George Chryssides date sa création du 16 février 1881 et y voit le début de la distribution organisée de brochures.[171] Son acte de fondation fixe un but très large : couvrir les grandes villes du nord des États-Unis et les principales villes de Grande-Bretagne, avec des millions de pages et des milliers de distributeurs, sans jamais s'endetter.[172] L'appel d'avril à « 1 000 prédicateurs » est la première mise en œuvre de ce besoin de distributeurs.
La diffusion passe d'abord par les lecteurs eux-mêmes. Le supplément n° 2, envoyé en février, doit être lu avant d'être donné.[173] La règle date du premier supplément de janvier, envoyé par paquets de vingt-cinq au plus et renouvelable sur demande.[174] Les consignes d'avril sont plus précises : les brochures sont gratuites et ne doivent jamais être vendues, on les donne une à une dans l'ordre de leur parution, et on tient la liste des destinataires.[175] Le lecteur devient ainsi un relais suivi.
L'appel aux colporteurs franchit une étape. Il s'adresse aux hommes comme aux femmes sans charge de famille, capables de donner au moins la moitié de leur temps. Ils doivent parcourir les villes, chercher les chrétiens sincères, distribuer les brochures, vendre The Day Dawn et prendre des abonnements.[176] Le financement est réglé : les brochures et le livre sont fournis gratuitement, le colporteur garde les recettes pour vivre et reverse l'éventuel excédent.[177] Le modèle existe déjà. David Paul Nord montre que les sociétés américaines de brochures voulaient remettre leurs imprimés à tous, que les gens puissent ou veuillent les acheter ou non, sans s'en remettre au marché.[178] La Tract Society reprend cette logique : gratuité pour ceux qui sont trop pauvres, vente pour les autres. L'urgence pèse aussi. Dès décembre 1880, l'attente d'une échéance proche était changée en consigne de diffusion.[179] Melvin Curry, cité par Penton, voit dans cette attente à court terme un moteur de l'effort de prédication.[180]
Le court article « Comment enseigner », placé à la suite de l'appel, encadre aussi le contenu du message. D'après Schulz et de Vienne, il fixe un ordre : parler d'abord de la restauration de l'humanité et du plan de Dieu, puis du roi qui vient, puis de la manière invisible de sa venue, et seulement à la fin de la date.[181] Cet ordre reprend la méthode que Russell suivait déjà lors de ses tournées de 1880.[182] Le colporteur ne reçoit donc pas seulement des brochures : il reçoit aussi une façon de présenter le message.
Plusieurs signatures, un seul éditeur
Plusieurs auteurs signent par leurs initiales : J. H. P. pour « Le Fondement du Monde » et « Numéro trois », A. D. J. pour « La Pâque », J. C. S. pour « Combien donnerez-vous ? ».[183] L'une de ces contributions se présente comme une simple suggestion personnelle, et non comme une doctrine établie.[184] Cette ouverture remonte au premier numéro, qui annonçait une liste de collaborateurs réguliers : Paton, Mann, Keith, Rice et Jones.[185] La revue reste pourtant la publication personnelle de Russell, qui en décide seul le contenu.[186] Il l'a d'ailleurs lancée de sa propre initiative et avec son propre argent.[187]
John Henry Paton occupe une place à part. Invité par Russell en février 1880 à l'assister,[188] il est chargé en mai 1880 de répondre aux groupes rivaux et passe alors pour l'homme le plus en vue du mouvement après Russell.[189] The Day Dawn a été écrit à la demande de Russell et publié par A. D. Jones, pour remplacer Three Worlds.[190] Russell avait déjà servi de commanditaire et de bailleur à Three Worlds, écrit par Nelson Barbour.[191] Le livre de Paton fait l'objet d'une annonce : 334 pages, 50 cents broché, 75 cents relié, gratuit pour les personnes dans le besoin, à commander chez l'auteur à Almont, dans le Michigan.[192] C'est aussi ce livre que les colporteurs doivent vendre pour couvrir leurs frais.[193] Le financement de la diffusion dépend donc en partie de l'ouvrage d'un collaborateur qui n'a pas les mêmes habitudes que Russell. Paton prêche en itinérant dans le Michigan, comme à Howardsville en février 1881, et il accepte honoraires et quêtes, alors que Russell n'en fait pas.[194]
A. D. Jones joue lui aussi un rôle de premier plan. En janvier 1881, la démonstration la plus détaillée sur l'échéance attendue par le groupe portait déjà ses initiales.[195] En avril, il signe l'exposé le plus long sur la Pâque, au moment même où le rite annuel s'organise.[196]
Juger soi-même le texte de la Bible
Une nouvelle traduction anglaise du Nouveau Testament, établie à partir de manuscrits plus anciens, est annoncée comme imminente. Elle est accueillie avec méfiance. On la juge meilleure que la version du roi Jacques, mais on craint qu'elle serve d'arme à l'incrédulité auprès de fidèles mal préparés.[197] La faute est rejetée sur les pasteurs. Ils auraient appris à leurs ouailles qu'on ne peut toucher à un mot de la vieille traduction, et ils se seraient tus sur les erreurs qu'ils connaissaient.[198]
Le groupe se présente comme ayant pris de l'avance sur ce travail. Il rappelle avoir déjà dénoncé plusieurs ajouts au texte, dont Jean 21:25, 1 Jean 5:7-8 et une partie d'Apocalypse 20:5.[199] Le numéro de février 1881 écartait en effet la phrase d'Apocalypse 20:5 comme absente des copies anciennes.[200] En mars, seuls les trois témoins « sur la terre » de 1 Jean 5:8 étaient retenus, sans la phrase voisine sur le Père, la Parole et l'Esprit « dans le ciel ».[201] Le doute sur cette phrase est ancien. Érasme l'avait omise de ses deux premières éditions du Nouveau Testament grec, faute de la trouver dans un manuscrit grec, avant de l'ajouter en 1522 sous la pression, en disant ses réserves.[202]
Le groupe dispose de son propre outil. C'est Benjamin W. Keith, lecteur du Herald of the Morning, qui avait trouvé dans la traduction mot à mot de Benjamin Wilson, l'Emphatic Diaglott, le rendu de parousia par « présence ».[203] Dès février 1880, le même Keith se servait de cette traduction contre la version du roi Jacques.[204] La méfiance envers la nouvelleversion officielle ne vient donc pas d'un refus de la critique des textes. Elle vient de la crainte de perdre la main sur l'usage de cette critique, que le groupe pratique déjà seul.
Cette lecture critique ne fait pas encore l'unanimité parmi les auteurs. La phrase de 1 Jean 5:7 est présentée comme le seul appui biblique de la Trinité.[205] Or le même numéro fait la promotion du livre de Paton, que Penton décrit comme plus attaché que Russell aux doctrines classiques de la Trinité et de l'Incarnation.[206] Le périodique fait donc cohabiter, dans les mêmes pages, une attaque contre l'appui biblique de la Trinité et la vente du livre d'un auteur qui y reste fidèle.
Contenu
La Résurrection
L'idée que la mort et la résurrection puissent s'appliquer au corps humain comme à une réalité distincte et séparée de l'être intelligent est écartée d'entrée : la Bible ne dit jamais que « le corps » d'Abraham est mort, ni que « le corps » de Jésus est mort[207]. L'« être » (being) y est défini comme l'existence elle-même, laquelle suppose nécessairement la réunion de deux éléments, la vie et le corps ; retirer la vie fait cesser l'être, car la vie est présentée comme un principe ou une force commune aux animaux inférieurs et à l'homme, la différence entre l'homme et la bête résidant non dans une sorte de vie différente mais dans une sorte de corps différent[208].
Le mot hébreu traduit par « âme » (soul) est analysé comme désignant, dans l'usage biblique, l'être lui-même — c'est-à-dire la combinaison de la vie et du corps — et non une entité immatérielle distincte qui survivrait à la mort du corps. Le récit de la création d'Adam en Genèse 2:7 est cité comme preuve : Dieu forme l'homme de la poussière et lui insuffle le souffle de vie (ruach, le même souffle attribué aux bêtes, aux oiseaux et aux poissons), de sorte que « l'homme devint une âme vivante », c'est-à-dire un être vivant[209]. Une longue série de versets est passée en revue pour montrer que « âme » peut partout être remplacé par « être » ou « personne » : Lévitique 5:2, Lévitique 5:4, Lévitique 5:15, Lévitique 22:11, Proverbes 6:7, Proverbes 27:30, Proverbes 19:2, Proverbes 19:15, les paroles de Marie en Luc 1:46, celles de Jésus lui-même affirmant que son âme est « exceedingly sorrowful even unto death », le commandement d'aimer Dieu « de toute ton âme » en Matthieu 22:37, ainsi que la parabole du riche insensé en Matthieu 16:26 et Luc 12:19[210].
Cette dernière parabole donne lieu à une application morale : des hommes et des femmes qui consacrent leur existence à amasser une fortune terrestre découvrent parfois que cette richesse a été obtenue au prix de leur santé, autrement dit que leur « être » même a été sacrifié pour l'acquisition de biens, et ils dépensent ensuite cette même fortune en médecins et en voyages sans pouvoir racheter ce qu'ils ont perdu[211]. D'autres occurrences bibliques du mot « âme » appliquées à des groupes de personnes sont relevées : les « about 3,000 souls » ajoutés à l'Église en Actes 2:41, les « 75 souls » de la famille de Jacob en Actes 7:14, et les « 276 souls » du navire en Actes 27:37, chaque occurrence étant présentée comme désignant simplement des êtres ou des personnes et non des entités immatérielles comptées séparément des corps[212]. Le même mot est en outre signalé comme pouvant représenter les affections de l'être, comme dans Cantique des Cantiques 1:7 ou dans le lien entre l'âme de David et celle de Jonathan en 1 Samuel 18:1, et comme s'appliquant également aux poissons, aux oiseaux et aux bêtes, où il est le plus souvent rendu par « vie » dans les traductions anglaises, par exemple en Genèse 1:20 et Genèse 1:30[213].
De cette définition découle une question centrale : qu'est-ce qui meurt réellement, le principe de vie ou le corps ? La réponse donnée est : ni l'un ni l'autre séparément. Le principe de vie est comparé à l'électricité, une force qui traverse toute la création, présente à des degrés divers dans l'arbre, le poisson, l'oiseau, la bête, l'homme, les anges, et dans sa plénitude en Dieu lui-même, qui en est la source ; ce principe ne peut, à proprement parler, « mourir », bien que son retrait d'une créature entraîne la cessation de l'être de cette créature[214]. Le corps, de son côté, ne peut pas non plus mourir à proprement parler puisque, séparé du principe de vie, il n'a jamais eu la vie et ne peut donc la perdre : « Le corps sans l'esprit (de vie) est mort, et ce qui est mort ne peut mourir » [215].
C'est donc l'être lui-même qui meurt, défini comme la dissolution ou la séparation des deux éléments — vie et corps — qui, réunis, constituent l'existence ; lorsque l'esprit de vie retourne à Dieu, qui en est le réservoir pour toute la nature, l'être est mort et le corps retournera ensuite à la poussière d'où il a été tiré[216]. Une nouvelle série de versets est convoquée pour appuyer cette conclusion, notamment Job 33:18, Psaumes 33:19, Psaumes 89:48, Ézéchiel 18:4 sur l'âme qui pèche et qui mourra, ainsi que Ésaïe 53:10-12 concernant l'âme de Jésus livrée en rançon, et Actes 2:31 affirmant que « son âme ne fut pas laissée dans le séjour des morts » (hadès, désignant l'état de mort), Jésus ayant été ramené à l'existence sous une forme corporelle d'un ordre supérieur à la forme humaine[217].
La question posée par l'apôtre Paul en 1 Corinthiens 15:35 — avec quel corps les ressuscités reviendront-ils à l'existence — sert de transition pour établir que ce que Dieu promet de ressusciter est l'être, et non un simple corps : un corps peut être exhumé d'une tombe par des mains humaines, mais seule la puissance divine peut faire revenir à l'existence un être qui a cessé d'exister[218]. Paul enseigne qu'il existe deux grandes catégories de corps, les corps terrestres ou naturels et les corps spirituels ou célestes, dont Adam et Christ Jésus fournissent chacun l'illustration parfaite : Adam comme chef et modèle de la famille humaine terrestre, Christ Jésus comme premier-né d'entre les morts à la nature nouvelle et parfaite, « ainsi né de l'Esprit », étant lui-même « esprit » selon Jean 3:6[219].
L'humanité entière est répartie entre deux catégories : les hommes naturels, qualifiés de semence adamique, et ceux qui ont été engendrés de l'Esprit par la parole de vérité et qui se sont donnés à Christ pour que la volonté de Dieu s'accomplisse en eux, appelés la semence spirituelle[220]. Paul est cité disant que Dieu donne à chaque semence le corps qu'il lui plaît de lui donner, ce qui signifie que ceux qui, pendant la vie présente, sont devenus participants de la nature divine doivent nécessairement recevoir une forme spirituelle semblable au corps glorieux de Christ, tandis que ceux qui n'ont pas connu ce changement de nature ne connaîtront pas de changement de corps et reviendront à l'existence avec un corps humain naturel[221]. La résurrection réservée à une catégorie de ressuscités vers la condition spirituelle, avec des corps spirituels, est désignée dans l'Écriture par une expression particulière, « la première résurrection », qualifiée de première en importance — la principale — et fréquemment signalée par l'emploi de l'article défini « THE » devant le mot résurrection, perceptible surtout dans le texte grec et moins dans les traductions anglaises ; sont cités à l'appui Luc 20:35 ainsi que Philippiens 3:11, où Paul exprime le désir de parvenir à « THE resurrection », distinguée d'une résurrection générale des justes et des injustes qu'il enseigne par ailleurs[222].
Jésus est présenté comme le premier à avoir ainsi été élevé de la mort vers l'existence spirituelle, et le désir de l'apôtre Paul de connaître « lui et la puissance de SA résurrection » est interprété comme le souhait d'être ressuscité de la même manière, à condition de connaître « la communion de ses souffrances » et d'être « rendu conforme à sa mort » selon Philippiens 3:10[223]. Cette résurrection privilégiée est réservée à ceux qui se consacrent entièrement au service de Dieu, présentant leur corps — avec toutes ses capacités, ses talents, sa réputation — comme Romains 12:1 l'exige, afin de compter parmi ceux qui participent à « la première résurrection », déclarés bénis et saints puisque sur eux la seconde mort n'a aucun pouvoir, selon Apocalypse 20:6[224].
Peu de choses peuvent être connues sur la perfection, la grandeur et les pouvoirs de ceux qui deviendront des êtres spirituels, sinon qu'ils seront « semblables au corps glorieux de Christ » selon Philippiens 3:21, l'apôtre Jean précisant en 1 Jean 3:2 qu'il n'est pas encore manifesté ce que seront les croyants, sachant seulement qu'ils seront semblables à lui quand il apparaîtra[225]. Cette incertitude sert à réfuter l'idée que rien n'est réel sinon un corps de chair et d'os : le corps de Jésus après sa résurrection n'est pas présenté comme identique à celui qu'il avait avant sa mort, puisqu'il a été « mis à mort dans la chair » mais « rendu vivant par l'Esprit », qualifié d'« esprit qui donne la vie » selon 1 Corinthiens 15:45, devenant ainsi l'image même de la personne du Père[226]. L'idée que le Créateur de toutes choses serait simplement un grand homme est écartée au profit de l'affirmation que « Dieu est un esprit », rejetant ce qui est qualifié de grossièreté matérialiste incapable de concevoir quelque chose au-delà du plan humain et naturel[227].
La distinction paulinienne entre corps naturels et corps spirituels est développée à partir de 1 Corinthiens 15:40 : les deux seront glorieux, mais la gloire du terrestre et celle du céleste sont d'une nature entièrement différente. Le monde restauré de l'humanité connaîtra une gloire comparable à celle du chef parfait de la race humaine, Adam, mais cette gloire ne se compare pas à celle réservée à ceux qui ont renoncé à la nature humaine pour devenir participants de la nature divine[228]. Le parallèle entre Adam et Christ énoncé au verset 48 du même chapitre est repris pour établir que ceux qui sont terrestres seront à l'image du terrestre, tandis que ceux qui sont désormais engendrés à la nature céleste par la parole de Dieu à travers l'Esprit naîtront dans la perfection de cet être céleste, à l'image du céleste[229].
Paul décrit le grand changement du naturel au spirituel réservé à ceux qui participent à cette résurrection à travers le verset 42, cité pour montrer que ce qui est semé dans la corruption est ressuscité dans l'incorruptibilité, ce qui est semé dans le déshonneur est ressuscité dans la gloire, ce qui est semé dans la faiblesse est ressuscité dans la puissance, ce qui est semé corps animal est ressuscité corps spirituel[230].
L'Ordre dans la Résurrection
L'ensemble des œuvres et des plans divins est présenté comme empreint d'ordre, l'adage voulant que l'ordre soit la première loi du ciel étant invoqué à l'appui[231]. Bien qu'une résurrection concerne à la fois les justes et les injustes, et que certains reviendront à l'existence comme des êtres spirituels parfaits tandis que d'autres reviendront à la ressemblance du terrestre, Adam, des temps et des saisons distincts, ainsi que des ordres successifs, sont annoncés pour l'ensemble de ce processus, conformément à 1 Corinthiens 15:23 : chaque homme dans son propre ordre, Christ en premier comme prémices — la tête ressuscitée dix-huit cents ans auparavant, le corps devant suivre très prochainement — puis ceux qui appartiennent à Christ lors de sa présence (parousia), désignés comme la « grande compagnie »[232].
Ces premiers ordres regroupent l'ensemble de la famille spirituelle, mais d'autres catégories suivent, chaque homme venant dans son propre ordre, jusqu'à ce que tous soient amenés à la vie et à la perfection, soit sur le plan humain, soit sur le plan spirituel, à l'exception de ceux qui subissent la « seconde mort »[233]. C'est alors, à la fin des mille ans de règne de Christ et des saints, que vient « la fin », moment où toute domination, toute autorité et toute puissance seront abolies, Christ devant régner jusqu'à avoir mis tous ses ennemis sous ses pieds, le dernier ennemi détruit étant la mort — la mort adamique sous toutes ses formes, y compris la maladie, la souffrance et la tombe[234]. Cette fin marque l'achèvement de l'œuvre de rançon de l'humanité et sa pleine harmonie avec son Créateur ; le Fils remettra alors le royaume — la domination sur la terre — à Dieu le Père, afin que Dieu soit tout en tous et que sa volonté soit faite en tous, selon 1 Corinthiens 15:23-28[235].
Le Fondement du Monde
Présenté comme une suggestion personnelle plutôt qu'une doctrine établie, cet article interroge le sens de l'expression « depuis la fondation du monde » employée en Matthieu 25:34, où le royaume est dit préparé pour les bénis du Père. La question posée est de savoir à quel monde, parmi les trois distingués ailleurs — le monde qui était, le monde qui est maintenant, et le monde à venir — cette fondation se rapporte[236]. Le mot grec traduit par « monde » dans ce passage, kosmos, est signalé comme désignant tantôt les hommes eux-mêmes, comme en Jean 3:16, tantôt, selon les hellénistes, l'ordre ou l'état des choses : le premier ordre des cieux et de la terre s'est achevé, selon Pierre, au déluge ; le second s'achève au son de la septième trompette, associée au retour du Christ ; commence alors le nouvel ordre, les nouveaux cieux et la nouvelle terre où habite la justice, selon 2 Pierre 3[237].
La suggestion avancée est que le royaume est fondé à l'occasion du troisième monde et non du premier, bien que l'usage de la même expression à propos du premier monde dans certains passages bibliques ne soit pas contesté, le plan des âges devant trancher au cas par cas[238]. Trois âges du royaume sont distingués dans la Bible — l'âge juif, l'âge de l'Évangile et l'âge millénaire — représentés par les trois mesures de farine employées par le Sauveur dans sa parabole, dans lesquelles l'œuvre progresse jusqu'à son achèvement[239]. Aucune trace d'un royaume n'est relevée avant l'âge juif, période où le royaume typique a été organisé ; durant l'âge de l'Évangile, l'Église elle-même est désignée comme le royaume dans plusieurs des paraboles du Sauveur, sans être pour autant parfaite ni pure, puisque l'ivraie et le blé y croissent ensemble jusqu'à ce que l'ivraie en soit retirée — ce qui suppose qu'elle s'y trouvait au préalable[240].
L'idée selon laquelle le royaume désignerait la terre elle-même, et que retirer l'ivraie signifierait débarrasser la terre de l'humanité entière à l'exception des saints, est jugée incohérente avec l'enseignement de ceux qui la défendent, puisqu'ils affirment plutôt que ce sont les saints qui seront retirés, laissant le reste de l'humanité sur ce « royaume » pour y être consumé ; un doute sérieux est exprimé sur le fait que la terre soit jamais désignée comme le royaume[241]. Durant les âges juif et de l'Évangile, le royaume de Dieu est présenté comme étant en préparation, sans être pleinement établi avant la fin de l'âge de l'Évangile, moment où l'ivraie sera séparée et le blé exalté à une puissance glorieuse, pour commencer alors à « briller comme le soleil dans le royaume de leur Père »[242].
Une fois préparé, le royaume doit être établi, de même que l'Église papale, figurée comme une femme, n'a pu être portée au pouvoir sur la bête selon Apocalypse 17 qu'après avoir existé et avoir été préparée par l'accomplissement complet de l'apostasie loin de Christ ; une fois ce royaume contrefait ainsi établi et mis au pouvoir, il devient en mesure de rassembler sous son autorité des millions de personnes qui ne l'auraient pas écouté auparavant[243]. Le même principe est appliqué à la véritable Église : une fois établie, elle rassemblera à son tour ceux qui entendront sa voix. L'établissement de ce royaume est assimilé à la pose du « fondement du monde » à venir, le troisième ordre des choses, perpétuel, destiné au bénéfice de l'humanité, ce que confirme, selon l'article, l'invitation lancée par « l'Esprit et l'Épouse » disant « Viens »[244].
La scène décrite dans le passage de Matthieu 25:34 est située au moment où le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, les saints étant déjà avec lui à ce moment-là, ce qui apparaît dès lors que le rassemblement...
Le rassemblement des saints auprès du Christ doit précéder leur venue ou leur apparition avec lui, Paul affirmant qu'au moment où Christ, qui est la vie des croyants, paraîtra, ceux-ci paraîtront avec lui en gloire selon Colossiens 3:4 ; les « brebis » de Matthieu 25 sont dès lors identifiées non pas aux saints déjà récompensés et réunis au Christ, mais à une classe distincte, l'affirmation que « les saints jugeront le monde » étant attribuée à Paul lui-même et non à une opinion personnelle[245]. Cette lecture, selon laquelle le royaume se prépare à l'occasion du troisième monde, est présentée comme éclairant le passage où Dieu a choisi les croyants en Christ « avant la fondation du monde » selon Éphésiens 1:4 ; il est jugé plus conforme aux conditions de l'âge de l'Évangile que ce choix s'opère durant cet âge, en vue de préparer les croyants à prendre part à la pose du fondement du monde à venir et à être adoptés comme enfants par Jésus-Christ, plutôt que dans un passé relevant des conseils de l'éternité, où aucune responsabilité n'aurait pu leur incomber[246]. Les moyens de ce choix ne sont pas laissés de côté par l'apôtre, qui montre que si le Seigneur reste l'initiateur de l'œuvre, celle-ci suppose l'action mentale et l'obéissance de la personne choisie, par la sanctification de l'esprit et la foi dans la vérité ; le plan est tenu pour arrêté depuis l'origine, mais chaque individu n'est choisi qu'au moment où la vérité lui est appliquée et où il y obéit. L'article, signé des initiales J. H. P., se termine en qualifiant ce choix de privilège admirable, celui d'assister à la pose du fondement de l'ordre à venir, « le monde qui doit venir », dans lequel toutes les nations seront bénies[247].
Nouvelle version du Nouveau Testament
La nécessité d'une meilleure traduction du Nouveau Testament, établie à partir de manuscrits plus anciens et plus fiables, est annoncée comme sur le point d'être satisfaite par une nouvelle version alors en cours d'achèvement et de publication prochaine[248]. Le souhait est exprimé que les traducteurs aient eu le courage de corriger non seulement les erreurs de traduction, mais aussi les interpolations ajoutées au texte, plusieurs d'entre elles ayant déjà été signalées dans un numéro antérieur de la Watch Tower comme absentes de tous les anciens manuscrits grecs antérieurs au cinquième siècle, notamment Jean 21:25, la formule trinitaire de 1 Jean 5:7-8 et une partie de Apocalypse 20:5[249].
Si cette nouvelle version est jugée appelée à constituer une amélioration considérable par rapport à la version du roi Jacques alors en usage, elle est aussi présentée comme risquant de devenir un puissant levier dans les mains de l'incrédulité, utilisé pour saper le respect envers le christianisme, son enseignement et son autorité biblique, chez ceux qui ignoreraient les raisons légitimes des corrections apportées[250]. La responsabilité de cette situation est imputée aux pasteurs des Églises, accusés d'avoir entretenu pendant des années, notamment chez les enfants, une crainte irraisonnée et superstitieuse à l'égard de la Bible, au point que remettre en cause un seul mot de la version du roi Jacques passerait pour de l'incrédulité aux yeux de nombreux fidèles[251]. Le mot anglais traduisant l'enfer est signalé comme rendant plusieurs mots grecs distincts, dont la majorité devraient en réalité se traduire par la tombe ou l'état de mort ; les pasteurs ayant prêché année après année sur des passages où ce mot aurait dû être rendu par la tombe sont accusés d'avoir laissé leurs auditeurs comprendre qu'il s'agissait d'un lac de feu, par crainte que l'idée que « Dieu est amour » ne fragilise l'autorité de l'Église si celle-ci n'était plus soutenue que par l'erreur[252].
L'interpolation de 1 Jean 5:7-8, affirmant qu'il fut témoigné dans le ciel que Jésus était réellement le Fils de Dieu, est attribuée à une insertion de la papauté survenue au dixième siècle plutôt qu'à la Parole de Dieu elle-même ; la question est posée de savoir qui, au ciel, aurait eu besoin d'un tel témoignage puisque tous y connaissaient déjà la vérité. Le silence gardé par les pasteurs sur ce point est expliqué par la crainte que les fidèles, découvrant que le seul passage apportant un semblant d'appui biblique à la doctrine de la Trinité résulte d'une interpolation destinée à soutenir une erreur papale, ne renoncent à cette erreur pour croire aux paroles mêmes de Jésus, rapportées en Jean 5:30, Jean 8:28, Jean 10:29, Jean 14:28 et Apocalypse 2:27[253].
Dans le trouble annoncé comme devant s'abattre sur l'Église — désigné comme « le travail de Sion » —, la nouvelle version du Nouveau Testament est présentée comme devant jouer, au même titre que l'incrédulité, un rôle important, le passage d'Ésaïe 28:19-22 étant cité en marge pour illustrer une vexation appelée à durer jusqu'à ce que la doctrine, c'est-à-dire la vérité, soit comprise[254]. Une séparation entre le mal et le bien, entre la vérité et l'erreur, est annoncée pour le monde entier, mais elle doit d'abord s'opérer dans l'Église, où une moisson séparera le blé de l'ivraie selon Matthieu 13, l'ivraie étant jugée bien plus nombreuse ; cette séparation, menée par la faucille de la vérité, est annoncée comme devant constituer une épreuve redoutable pour l'Église, à mesure que des erreurs longtemps chéries seront arrachées une à une, rendant difficile pour quiconque de tenir ferme comme chrétien[255]. L'exhortation de Paul à revêtir l'armure complète de Dieu pour résister en ce jour mauvais, tirée d'Éphésiens 6, est rapprochée de l'image des croyants qui construisent sur le fondement du Christ avec le bois, le foin et le chaume des credos et traditions humaines plutôt qu'avec l'or et l'argent de la Parole de Dieu, le feu de ce jour devant éprouver l'ouvrage de chacun selon 1 Corinthiens 3:13[256].
La protection promise à ceux qui prennent la vérité de Dieu comme bouclier, malgré la chute annoncée de mille personnes à leurs côtés et de dix mille à leur droite selon Psaumes 91, est présentée comme soulignant l'importance de fonder sa foi non sur la sagesse humaine mais sur la puissance de Dieu, conformément à 1 Corinthiens 2:5 ; rien, ni la flèche de l'incrédulité, ni la contagion du spiritisme, ni le feu purificateur, ne pourrait alors ébranler une telle foi[257]. Le plan de Dieu est décrit comme plus vaste, plus large et plus élevé que les credos humains, offrant un repos où chacun pourrait se reposer pleinement, enveloppé de l'étendue de la miséricorde, de l'amour et de la grâce divine, un souhait étant formé que les chrétiens parviennent à ce lieu de repos pour connaître un peu de la longueur, de la largeur, de la hauteur et de la profondeur de cet amour qui surpasse toute connaissance, en écho à Romains 11:33[258]. Un cantique sur l'étendue de la miséricorde divine, comparée à l'immensité de la mer, clôt le développement[259].
La tempête qui vient
Un poème annonce l'approche d'une tempête à travers l'image d'une mouette cherchant refuge et de pins qui gémissent, tandis que les troupeaux demeurent dispersés sur la lande et la montagne faute de bergers vigilants, les sentinelles étant restées muettes et nul ne croyant à la venue du Maître[260]. Les strophes suivantes décrivent ce Maître déjà venu sans trouver personne en train de veiller, le riche se complaisant dans le luxe et le pauvre repoussant à peine le loup de sa porte, avant un appel final à abandonner la frivolité et le plaisir pour entendre l'annonce des douleurs à venir[261].
Le Repas du Seigneur
La Pâque juive, célébrée chaque année comme commémoration de la délivrance d'Égypte lors de la dixième plaie, est présentée comme une préfiguration de la mort du Christ, lui-même désigné comme l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde[262]. Les éléments du récit de l'Exode reçoivent chacun une interprétation typologique : l'immolation de l'agneau annonce le sacrifice du Christ, les montants et linteaux des portes aspergés de sang symbolisent la protection accordée à la famille de la foi, les herbes amères représentent les épreuves de la vie qui aiguisent l'appétit pour le pain sans levain — la vérité dans sa pureté, le levain figurant la corruption ou l'erreur[263]. Depuis la mort de l'Agneau, un peu plus de dix-huit cents ans se seraient écoulés durant lesquels la véritable maison de la foi attend le matin de la délivrance, dont l'aube est annoncée comme déjà venue[264].
La distinction est établie entre la tenue de la Pâque proprement dite — la mise à mort de l'agneau, seule commémorée par Jésus lors du dernier repas avec ses disciples — et la fête des pains sans levain qui la suivait pendant sept jours, observée depuis par les Juifs sans plus commémorer la mise à mort elle-même[265]. L'institution du pain et du vin comme nouveaux emblèmes, substitués à l'ancien type de l'agneau, est rattachée aux paroles « Faites ceci » en mémoire de moi, comprises comme l'abandon du type au profit de l'antitype[266].
La date retenue pour la commémoration annuelle de la mort du Christ est le quatorzième jour du premier mois selon le calendrier juif, qui correspond cette année-là au 14 avril, à partir de six heures du soir[267]. L'usage de certains chrétiens de célébrer la Cène chaque dimanche, en invoquant les mentions du « partage du pain » dans les Actes, est écarté au motif que le vin n'y est jamais mentionné aux côtés du pain et qu'aucune de ces réunions dominicales n'est jamais appelée « Repas du Seigneur » dans le texte biblique[268]. Le choix du premier jour de la semaine est jugé inapproprié pour commémorer la mort du Christ, puisque ce jour fut institué pour commémorer l'événement inverse, la résurrection : la mort relève de la nuit et du chagrin, la résurrection du matin et de la joie, l'une préfigurant la nuit de souffrance de l'âge de l'évangile et l'autre le jour millénaire à venir[269].
L'observance correcte de cette institution, comme celle du baptême, est présentée comme ayant été perdue de vue durant la domination de la papauté, le rite ayant été vidé de son sens au profit de l'administration du « sacrement » au chevet des mourants pour les préserver du purgatoire[270]. Les protestants sont décrits comme n'ayant guère prêté attention à la question, s'appuyant sur la formule « Aussi souvent » que vous faites ceci pour justifier n'importe quel moment convenable, sans reconnaître que ce « ceci » renvoie précisément à la Pâque[271]. La pratique n'est pas présentée comme une obligation dont la transgression serait un péché, mais comme la forme la plus suggestive et la plus appropriée de commémoration[272]. La célébration pour l'année est annoncée au domicile du frère W. H. Conley, au numéro 50 de la rue Fremont à Allegheny City, en Pennsylvanie, le 14 avril à huit heures du soir, avec une invitation cordiale adressée à tous ceux qui peuvent s'y joindre, les frères et sœurs venant de loin devant être logés par les fidèles de l'endroit[273].
Dans la chair
La distinction entre « la chair » et « l'esprit » telle qu'employée dans les Écritures au sujet de l'humanité est présentée comme peu comprise mais importante pour saisir la Parole et le plan de Dieu[274]. Le mot « chair » désigne au sens général l'humanité tout entière, créée à l'origine à l'image d'un ordre spirituel parfait dont Dieu est la tête, avant que le péché n'introduise la mort et la maladie et ne rende la chair imparfaite au point qu'aucun représentant de la race humaine ne puisse observer la loi de Dieu ni être reconnu autrement que comme pécheur[275]. Le passage « Toute chair » est herbe, et toute sa grâce est comme la fleur des champs est cité pour illustrer cette condition[276]. Une période antérieure est distinguée, celle où Adam et Ève entretenaient une communion quotidienne avec Dieu avant l'entrée du péché, par contraste avec l'état présent où ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu, leurs meilleures œuvres restant imparfaites et ne pouvant les soustraire à la condamnation qui voue les pécheurs, selon la juste peine de la loi, à la grande prison de la mort que constitue la tombe[277].
La « restitution » annoncée pour l'âge millénaire est décrite comme la restauration de l'ensemble de la race humaine à la perfection de la nature humaine telle que possédée par Adam avant le péché, par opposition au dessein distinct réservé à une partie de l'humanité dont la nature doit être changée pour devenir spirituelle et céleste[278]. Cette restauration générale s'appuie sur Actes 3:21, qui parle de la « Restitution dont Dieu a parlé par la bouche de tous ses saints prophètes depuis le commencement du monde » [279]. Durant le millénium, l'humanité entière doit parvenir à la connaissance de Dieu, de son plan, de sa sagesse, de sa puissance et de son amour, jusqu'à ce que, selon la formule reprise du texte biblique, « la connaissance du Seigneur remplisse toute la terre » [280]. La foi reste nécessaire durant cette période, mais elle est présentée comme devenue facile à exercer puisque le mal sera contenu, Satan étant lié pour mille ans, tandis que la justice et la vérité seront enseignées au peuple par Jésus et l'Église de l'Évangile agissant comme rois et prêtres, à l'image du sacerdoce de Melchisédech[281]. Les humains ainsi restaurés seront eux-mêmes témoins de la disparition progressive de la peine de mort, de la douleur et de la maladie, ce qui rendra crédible à leurs yeux l'enseignement selon lequel Christ est mort pour les péchés et a payé la rançon[282].
Une distinction est établie entre cette espérance future et la situation présente de ceux qui entendent déjà la bonne nouvelle durant l'âge de l'Évangile : informés que le prix du péché a été payé, ils sont déclarés justifiés s'ils y croient, et peuvent s'adresser à Dieu non comme des pécheurs mais comme des personnes justes appelant Dieu « Père », retrouvant ainsi par la foi la condition d'Adam avant sa chute, celle d'un fils humain[283][284]. L'étape suivante pour ces êtres justifiés consiste à consacrer leur chair justifiée à Dieu, formule tirée de l'exhortation à « présenter vos corps en sacrifice vivant » [285]. Dieu accepte cette offrande et considère alors la personne comme morte en tant qu'être humain, mais vivante comme une nouvelle créature engendrée pour une nouvelle nature divine, la nature humaine étant comptée comme définitivement morte en attendant le corps spirituel promis[286]. Ceux qui ont ainsi renoncé à leur nature humaine sont considérés par leurs semblables comme demeurant dans la chair, mais par Dieu comme étant désormais dans l'esprit, selon la citation de 1 Pierre 4:6 rapportée au sujet de ceux à qui « la bonne nouvelle est annoncée à ceux qui sont morts, afin qu'ils soient jugés selon les hommes dans la chair, mais vivent selon Dieu dans l'esprit » [287].
Combien donnerez-vous ?
Une interrogation sur la valeur accordée à l'Évangile du Christ est posée sous la forme d'une question d'offrande personnelle, distincte de toute collecte matérielle : il ne s'agit ni de financer un orgue d'église, ni un salaire de pasteur, ni l'évangélisation, ni même le secours aux pauvres, mais de déterminer ce que chacun est disposé à donner pour l'Évangile lui-même[288]. La gratuité annoncée par le prophète dans l'invitation « Ho, vous tous qui avez soif, venez aux eaux » n'est pas comprise comme une absence de valeur, mais comme réservée à ceux qui n'ont pas de monnaie à offrir ; celui qui possède des richesses terrestres est invité à ne pas chercher à garder son argent tout en recevant gratuitement ce dont le prix, selon l'expression reprise, dépasse les perles[289][290].
Le mot « donner » est décliné en plusieurs sens successifs pour interpeller le lecteur sur son engagement personnel. Donner au sens d'accorder son attention, comme dans l'expression « prêter l'oreille », revient à demander si l'on est disposé à consacrer à l'Évangile le temps et la réflexion habituellement donnés à la lecture de romans, à des jeux de distraction ou à la poursuite d'une réputation de personne bien informée[291]. Donner au sens de céder la place, comme dans l'expression « faire place », consiste à demander si l'on accepte de laisser l'Évangile remplacer les principes jusque-là retenus et d'opérer un changement radical dans sa manière de raisonner, en abandonnant le point de vue terrestre pour le point de vue spirituel, la sagesse terrestre étant qualifiée, par la citation de Jacques 3:15, de « ne descendant pas d'en haut, mais terrestre, sensuelle, diabolique » [292]. Par opposition à la logique terrestre qui conseillerait de laisser l'ennemi affamé périr, la sagesse céleste est présentée comme reposant sur la confiance envers le Père qui connaît les faiblesses de chacun et ajuste lui-même les situations, ce qui exige de renoncer à sa propre sagesse pour devenir, selon l'expression paulinienne, « fou pour l'amour du Christ » [293]. L'urgence de cette décision est rattachée à la notion de « année acceptable du Seigneur », l'appel étant présenté comme sur le point d'être complet, avec l'avertissement que ceux qui tarderont connaîtront le sort de ceux qui, selon la parabole évangélique, resteront dehors à frapper sans être reçus[294].
La reconnaissance de la fraternité avec Jésus-Christ, telle qu'elle est présentée, repose sur le dépouillement complet énuméré sous forme de liste : l'attention, le temps, l'esprit, la réputation, les amis, l'argent et la vie elle-même constituent les sept éléments que le croyant est invité à offrir[295]. Cette pauvreté volontaire est rapprochée de celle du Christ par la citation paulinienne selon laquelle « quoiqu'il fût riche, il s'est fait pauvre pour vous » [296][297], et à l'exemple donné par Jésus à ses disciples selon Jean 13:15[298]. L'appartenance à ce « royal line » des héritiers du royaume, choisis parmi les pauvres de ce monde selon Jacques 2:5, est illustrée par la citation d'un poème évoquant une compagnie de voyageurs méprisés qui cheminent sur une voie étroite et épineuse, leurs vêtements précieux restant invisibles aux yeux du monde[299]. Le poème se conclut sur l'affirmation que le Christ constitue la seule voie menant à Dieu, aucune autre n'étant possible[300], signé des initiales J. C. S.[301]
Numéro trois
Le chiffre trois est présenté comme structurant le plan divin à travers trois mondes successifs : le monde antédiluvien, le monde présent et le monde à venir, chacun doté de ses propres « cieux et terre » selon l'expression tirée de 2 Pierre 3[302]. Le troisième ciel et la troisième terre sont désignés comme la forme finale et parfaite de ce schéma, celle où « le tabernacle de Dieu est avec les hommes » selon Apocalypse 21:3 et où « la justice habite » selon 2 Pierre 3:13[303].
Une relation de cause à effet est établie entre les cieux et la terre de chaque monde, les cieux gouvernant et la terre étant soumise à leur influence[304]. Dans le monde présent, qualifié de « siècle mauvais » selon Éphésiens 6:12 et Éphésiens 2:2, les « puissances des cieux » sont identifiées aux esprits méchants incarnés en Satan, leur chef et prince, dont le royaume invisible agit par l'intermédiaire des hommes et des nations pour produire des résultats visibles jugés funestes et atroces[305]. Une harmonie est postulée entre ces cieux et la terre, au point que les guerres, tempêtes, maladies, douleurs et la mort elle-même sont suggérées comme autant de manifestations des puissances des ténèbres, la malédiction de la terre lors du péché de l'homme étant interprétée dans ce sens[306]. Cette malédiction est comprise dans un double sens : comme conséquence de la soumission de l'homme au mal, et comme bienfait destiné à enseigner, par la douleur, l'évitement du mal, à l'image de la brûlure qui enseigne à éviter le feu[307].
Le passage du second au troisième monde est annoncé comme proche, l'époque présente étant désignée comme celle de l'aube du jour (« aube du jour » ), ou période de transition[308]. Dans ce troisième monde, la puissance céleste est identifiée aux « esprits des justes rendus parfaits » ou « ressuscités en corps spirituel », tous incarnés en Christ, leur chef et prince, désigné comme « le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs »[309]. Son royaume, ayant supplanté celui de Satan, demeure lui aussi invisible aux mortels sauf manifestation miraculeuse exceptionnelle selon Jean 3:3-8 et Luc 17:20, mais agit également par des intermédiaires visibles pour produire des résultats non plus funestes mais grandioses et glorieux, l'ensemble des nations étant alors appelé à servir[310].
Le chiffre trois structurant le plan divin trouve ici une autre application, cette fois dans l'histoire du monde présent. Ce « second monde » est lui-même divisé en trois époques successives, l'époque patriarcale, l'époque juive et l'époque de l'Évangile, décrites comme trois étapes progressives menant du plus bas au plus haut dans le déploiement du plan divin[311]. Trois époques de royaume sont également distinguées, l'époque juive, l'époque de l'Évangile et l'époque du Millénium, l'Écriture ne mentionnant selon cette lecture aucun royaume de Dieu rattaché à l'époque patriarcale, désignée aussi comme l'époque de l'homme unique[312]. Dans ces trois époques, l'œuvre accomplie est rapportée à une « femme », l'Église, la progression allant du type juif au mystère caché de l'Évangile puis à la gloire du Millénium, cette dernière étant mise en relation avec « la manifestation des fils de Dieu » et la délivrance de la création de la servitude de la corruption pour la liberté glorieuse des enfants de Dieu, selon Romains 8:19-21[313].
Cette progression est rapprochée de la parabole du levain dans laquelle le royaume des cieux est comparé par Jésus à du levain qu'une femme cache dans trois mesures de farine jusqu'à ce que toute la pâte soit levée, selon Matthieu 13:33[314]. Une objection plausible à ce rapprochement est examinée : le levain, dans la Bible, désigne habituellement un élément d'impureté et de corruption, de sorte qu'on peut s'étonner que le royaume des cieux soit comparé à un tel élément. La réponse apportée consiste à isoler une seule caractéristique du levain pour l'illustration, son pouvoir de pénétration progressive, qui ne s'arrête pas avant que l'ensemble ne soit transformé, de même que l'action du royaume de Dieu ne cessera pas avant que la malédiction ne soit levée[315]. Le même principe d'une image empruntée pour un seul de ses traits est retrouvé dans la comparaison de Jésus avec un cadavre autour duquel se rassemblent les aigles, selon Luc 17:37 et Matthieu 24:28 : le point de l'illustration n'est pas la mort mais l'attraction infaillible, celle qui pousse les aigles vers la charogne étant comparée à celle qui pousse l'esprit divin présent chez les saints à les attirer vers celui que leur âme aime[316]. Une progression en trois étapes est encore relevée dans l'illustration de la croissance du blé — d'abord l'herbe, puis l'épi, puis le grain plein dans l'épi, selon Marc 4:26-29 — rapportée au développement de l'époque de l'Évangile jusqu'à la moisson, et applicable également à la croissance individuelle dans la grâce et la connaissance du Christ[317]. L'article est signé des initiales J. H. P.
La Pâque
La question de la date correcte pour la célébration de la Pâque chrétienne, désignée dans le texte comme le souper du Seigneur, est abordée face à la diversité des pratiques observées parmi les chrétiens : certains la célèbrent le premier jour de chaque semaine, d'autres le premier dimanche de chaque mois, d'autres encore une seule fois tous les trois mois[318]. Ces différentes positions sont présentées comme de simples déductions humaines plutôt que comme des commandements divins, l'idée que Dieu aurait laissé la question entièrement à la discrétion de chacun étant écartée au profit d'un examen direct des Écritures[319].
L'institution de la Pâque sous la loi mosaïque fixait une date précise pour l'abattage et la consommation de l'agneau pascal, le dixième jour du mois étant celui où l'agneau devait être pris, et le quatorzième jour au soir celui où toute l'assemblée d'Israël devait l'immoler, selon Exode 12:3-6[320]. L'agneau immolé est présenté comme préfigurant Jésus, et les détails entourant sa mort sont mis en relation avec ce calendrier : six jours avant la Pâque Jésus se rend à Béthanie, et cinq jours avant la Pâque la foule venue pour la fête sort à sa rencontre lors de son entrée à Jérusalem, selon Jean 12:1,12-13, de même que l'agneau était pris le dixième jour, cinq jours avant son immolation le quatorzième[321]. Le dernier repas de Jésus avec les douze apôtres, au moment où arrive le jour des pains sans levain où la Pâque devait être immolée, est également rapporté à ce calendrier d'après Luc 22[322].
Une conséquence doctrinale est tirée de cette correspondance : la commémoration de la mort du Seigneur ne devrait pas avoir lieu le premier jour de la semaine, puisque Jésus n'est pas mort ce jour-là mais est ressuscité, et personne ne devrait célébrer une mort le jour même où elle a été suivie d'une résurrection, à moins que ce jour ne coïncide avec le quatorzième jour du premier mois[323]. Une comparaison est proposée pour éclairer ce raisonnement : on ne célèbre pas le 4 mai en commémoration de la déclaration d'indépendance américaine, tout comme on ne saurait célébrer la mort du Seigneur le jour de sa résurrection[324]. La parole de Paul selon laquelle « car autant de fois » que l'on mange ce pain et que l'on boit cette coupe, on annonce la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne, selon 1 Corinthiens 11:26, est examinée : l'absence de précision sur la fréquence exacte conduit à chercher ailleurs dans l'Écriture, à travers le sens du type, quelle doit être la date propre, et la conclusion retenue est que la mort du Seigneur doit être commémorée au moment même où il est mort[325].
La nuit pendant laquelle les Israélites mangeaient la chair de l'agneau est interprétée comme préfigurant toute l'époque de l'Évangile, longue de dix-huit siècles, pendant laquelle chaque quatorzième jour du premier mois de l'année juive devrait être célébré en commémoration de la mort de l'agneau pascal[326]. L'exigence que l'agneau immolé soit sans défaut, selon Exode 12:5, est rapportée à la perfection et à la pureté de Jésus désigné comme l'agneau pascal selon 1 Corinthiens 5:7, 1 Pierre 1:18-19 et 1 Jean 3:5[327].
Un second aspect du type est développé à partir du commandement de manger la chair de l'agneau rôtie au feu avec des pains sans levain et des herbes amères, selon Exode 12:8 : cette consommation est mise en relation avec la participation de l'Église à la nature du Christ, au sens figuré, en lien avec la parole de Jésus selon laquelle celui qui ne mange pas la chair du Fils de l'homme et ne bois pas son sang n'a pas la vie en lui, tandis que celui qui mange sa chair et bois son sang a la vie éternelle, selon Jean 6:53-54[328]. L'exigence que cette chair soit mangée avec du pain sans levain est rapportée à l'exhortation de Paul à se purger du vieux levain afin de devenir une pâte nouvelle, et à célébrer la fête non avec le levain de la malice ou de la méchanceté mais avec les pains sans levain de la sincérité et de la vérité, selon 1 Corinthiens 5:7-8[329].
Les herbes amères accompagnant le repas pascal sont enfin rapportées à la souffrance du corps de Jésus et, par extension, à celle qui attend quiconque participe véritablement à sa nature : renoncer au monde, résister au diable et faire mourir la chair est présenté comme une entreprise difficile, nécessairement douloureuse[330].
À l'approche du quatorzième jour, l'écrit « A. D. J. » qui développe l'exposé sur la Pâque se poursuit jusqu'à sa conclusion sur les mêmes pages, avant que ne s'ouvre un article distinct consacré à la condition spirituelle de Sion. Je rattache ici la suite de l'exposé sur la Pâque, puis j'ouvre la nouvelle section.
La parole de Moïse selon laquelle « par la foi » il garda la Pâque et l'aspersion du sang, de peur que celui qui détruisait les premiers-nés ne les touchât, selon Hébreux 11:28, est rapprochée du type et de l'antitype : la fidélité d'Israël à ce rite est présentée comme un avertissement pour l'Église, qui doit faire la volonté de Dieu sous peine de ne pas être épargnée comme membre de l'épouse[331].
Le commandement de ne rien laisser de l'agneau jusqu'au matin, le reste devant être brûlé, selon Exode 12:10, est interprété comme figurant la limite de la participation au Seigneur pendant la nuit de l'Évangile : une fois le plein jour venu, une fois le royaume établi et les saints vivants changés, plus personne ne pourra manger de l'agneau, c'est-à-dire participer à la nature divine et à l'immortalité, le souper du Seigneur devenant alors chose du passé[332]. Cette clôture est mise en relation avec celle du baptême dans le Christ, les deux ordonnances devant cesser une fois que la tête et le corps du Christ, Jésus et l'épouse, seront complets à la fin de la moisson de l'âge de l'Évangile ; ceux qui seront alors dans la lumière regarderont ces pratiques comme des privilèges désormais passés, de la même manière que l'on regarde aujourd'hui les ordonnances de la loi mosaïque[333].
L'exhortation finale, adressée aux frères et sœurs en Christ, insiste sur l'urgence d'agir sérieusement en raison du peu de temps qui resterait disponible : à défaut d'avoir le Christ formé en soi et de se trouver sous le sang de l'aspersion au moment où la porte se ferme, le prix offert, à savoir l'immortalité et la cohéritage avec Jésus, serait perdu pour toujours[334]. Cet exposé sur la Pâque se clôt par des vers signés des initiales A. D. J.[335].
Les étrangers en Sion
L'idée répandue selon laquelle il serait très facile d'être chrétien, menant une vie sans difficultés, respectable et procurant tous les plaisirs des conditions naturelles sans leurs inconvénients, est désignée comme l'un des grands maux du système d'évangélisation de l'époque[336]. Le discours de l'évangéliste type est reproduit sous une forme résumée : abandonner l'alcool, les jurons, le mensonge et les péchés grossiers, rejoindre une église, assister à ses réunions, contribuer régulièrement à son soutien financier et croire, suffiraient à faire de quelqu'un l'un des meilleurs chrétiens, l'Église étant présentée comme la voie vers la richesse, le rang social et un mariage avantageux, voire une aide précieuse pour des ambitions politiques[337].
Sion est décrite comme peuplée d'« étrangers », des enfants qui sont en elle sans être nés de Dieu, assimilés à l'ivraie semée par le méchant et engendrés par le désir mauvais, le désir de la chair[338]. Le désir de grandeur, d'apparence extérieure et de prospérité propre à attirer l'admiration du monde est mis en cause : la volonté de construire des édifices plus grands et plus coûteux, aux clochers plus élevés, d'avoir des ministres au titre et aux revenus importants, véritables artistes du langage, et une musique raffinée et savante, traduit cette recherche de reconnaissance mondaine[339].
Cette attitude est rapprochée du reproche biblique adressé à ceux qui s'approchent de Dieu des lèvres et l'honorent de la bouche tandis que leur cœur est loin de lui, occupé à courtiser le monde, ses vanités et ses plaisirs[340]. L'oubli de la vérité selon laquelle l'amour de Dieu contraint et sa bonté conduit à la repentance est souligné, au profit d'une crainte désormais enseignée par les préceptes des hommes, citation rapportée à l'avertissement selon lequel « leur crainte » envers Dieu leur est enseignée par les préceptes des hommes[341]. L'amour du monde, qualifié d'inimitié contre Dieu, est présenté comme la cause pour laquelle l'aveuglement aurait été permis à s'étendre sur Sion et ses docteurs[342].
L'oubli de la vérité selon laquelle l'amour de Dieu contraint et sa bonté conduit à la repentance se poursuit par l'annonce d'une œuvre merveilleuse promise à ce peuple, œuvre devant faire périr la sagesse de ses sages et disparaître l'intelligence de ses hommes avisés[343], citation rattachée au texte selon lequel « œuvre merveilleuse » doit être accomplie parmi ce peuple. Sion est accusée de s'être souillée et transformée en Babylone, d'avoir multiplié ses richesses sans accroître sa joie, et d'avoir multiplié ses enfants sans que ceux-ci viennent de Dieu, la multitude de ses « étrangers » étant comparée à de la poussière[344]. L'image du grain de moutarde devenu un grand arbre où les oiseaux du ciel trouvent refuge est reprise pour décrire cette extension, Sion étant devenue selon cette lecture une demeure de démons et une cage pour tout oiseau impur et détesté[345].
Un malheur est annoncé contre Sion devenue Babylone et confusion : l'angoisse et le travail de l'enfantement sont présentés comme proches, le Seigneur devant retirer d'elle ses enfants, qui n'en sortiront qu'au travers d'une grande tribulation[346]. Le Seigneur est comparé à un affineur et purificateur d'argent, chargé de purifier les fils de Lévi comme on purifie l'or et l'argent, afin qu'ils puissent présenter une offrande dans la justice, la question étant posée de savoir qui pourra subsister au jour de sa venue — traduite ici par « présence »[347].
La prétention de Sion à se déclarer riche, comblée et n'ayant besoin de rien, alors qu'elle est en réalité pauvre, misérable, aveugle et nue, est opposée au conseil du Seigneur d'acheter de lui de l'or éprouvé par le feu et un vêtement blanc, et d'oindre ses yeux d'un collyre pour recouvrer la vue[348]. L'avertissement selon lequel, n'étant ni froide ni chaude, elle sera vomie de la bouche du Seigneur accompagne l'appel adressé à son peuple à sortir d'elle pour ne pas participer à ses péchés ni recevoir ses fléaux, en référence à Apocalypse 18:4[349].
Le souhait est exprimé que les enfants de Dieu fassent reposer leur joie sur la foi dans ses promesses plutôt que sur les sourires du monde, et que leur plaisir consiste dans le renoncement à soi-même et la mise à mort de la nature charnelle plutôt que dans sa satisfaction[350]. Les afflictions présentes pourraient ainsi être comptées comme un sujet de joie, selon l'exhortation à se réjouir d'être jugés dignes de souffrir l'opprobre pour le nom de Christ, l'épreuve ardente à venir n'étant alors plus perçue comme quelque chose d'étrange[351]. L'invitation à se réjouir lorsque les hommes profèrent faussement toute sorte de mal contre eux, pour le nom du Christ, est rapportée, de même que l'affirmation que quiconque veut vivre selon la piété doit s'attendre à subir la persécution, celle-ci venant toujours, selon cette lecture, d'une classe religieuse au pouvoir[352].
« Alors il se scandalise »
Une catégorie de personnes est décrite comme accueillant la vérité avec joie jusqu'au moment où son coût apparaît : la déception survient alors, et la tentation est de renoncer à la vérité plutôt que d'en payer le prix inévitable, à savoir la persécution et le sacrifice de soi[353]. Selon les circonstances, des épreuves différentes et des renoncements différents sont exigés de ceux qui veulent, selon l'expression biblique, acheter la vérité et ne pas la vendre, le prix réclamé portant en général sur ce que l'acheteur estime le plus précieux — la position sociale, la réputation, la bonne renommée — ce qui constitue, selon cette analyse, le prix habituel de la vérité, aujourd'hui comme à l'époque où Jésus était présent sous la forme d'un serviteur[354]. La croix la plus lourde consistait alors à confesser et suivre cet homme humble, parmi les disciples duquel ne figurait aucun scribe ni pharisien, ces théologiens de l'époque dont la seule réponse à l'enseignement de Jésus se résumait à l'accusation de possession démoniaque[355].
Les responsables religieux de l'époque, les plus rigoureux dans les formes extérieures de toute la période du judaïsme, sont présentés comme convaincus de servir Dieu en mettant le peuple en garde contre Jésus, fiers de leur position d'enseignants et donc peu disposés à accueillir le « doux agneau de Dieu »[356]. Jésus les qualifie de conducteurs aveugles d'aveugles, seuls les aveugles suivant leur direction, tandis que ceux qui avaient des oreilles pour entendre et des yeux pour voir suivaient le Seigneur[357].
L'épreuve pour les convertis juifs de l'époque est décrite comme consistant à s'opposer, en croyant en Jésus, à tout le système théologique en vigueur depuis des siècles, des hommes sans instruction osant opposer leurs convictions à celles de tous les théologiens savants qui déclaraient le nouveau Maître un fanatique, au risque de perdre les avantages pécuniaires liés à l'amitié de la classe sociale la plus riche et la plus influente[358]. Ces épreuves sont présentées comme destinées à développer et séparer un « peuple particulier », Jésus ayant déclaré indigne d'être son disciple quiconque aurait honte de lui et de ses enseignements — un parallèle est établi avec le temps présent de la moisson, où celui qui a honte des enseignements du Seigneur et de sa présence est jugé, de la même façon, indigne d'être son disciple[359].
Les théologiens de l'époque sont décrits comme ayant menacé et fait flageller ceux qui suivaient et croyaient en Jésus comme étant le Christ, tout en croyant eux-mêmes à la venue du Christ mais en niant sa présence, ignorant ainsi « le temps de leur visitation »[360]. Un parallèle est tracé avec les théologiens actuels, présentés comme les adversaires acharnés de la présence du Christ pour la même raison, trébuchant comme avait trébuché l'Église juive, et menaçant désormais dans les synagogues — devenues les Églises — non plus par le fouet mais par la langue[361].
Être exclu de la synagogue est désigné comme l'une des épreuves les plus sévères de cette époque, les Juifs ayant déjà convenu que celui qui confesserait Jésus comme le Christ en serait chassé, en référence à Jean 9:22[362]. Cette synagogue étant alors la seule « église respectable », il paraissait déshonorant pour un pauvre Juif d'en être coupé, sa relation avec Dieu étant perçue comme dépendante de son appartenance à l'église officielle[363]. Le nouveau Maître est présenté comme ayant dénoncé l'hypocrisie des pharisiens et des chefs de synagogue, qui multipliaient les longues prières et s'approchaient de Dieu des lèvres ; certains, touchés par cette vérité, auraient volontiers rejoint son Église s'il en avait eu une — mais celle qu'il représentait était unie par les vérités qu'il enseignait, d'où sa parole : « réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans les cieux », rapportée à Luc 10:20[364].
De la même façon, « aux jours du Fils de l'homme », ceux qui reçoivent la vérité présente sont coupés de la communion avec les Églises officielles ; ayant goûté la manne céleste, ils ne se satisfont plus des épluchures, bien que leur long attachement aux activités des Églises — réunions mondaines, kermesses — qu'ils avaient fini par assimiler, dans leur simplicité, à un « travail pour Jésus », rende la rupture de ces liens aussi douloureuse que de se couper la main droite[365]. L'Église officielle est annoncée comme devant, comme alors, trébucher et tomber, en référence à Ésaïe 28:13 et Apocalypse 18:2, 21, seuls demeurant reconnus comme son Église véritable ceux dont les noms sont inscrits dans le livre de vie de l'Agneau[366].
Le récit de l'aveugle-né guéri par Jésus au moyen de boue mêlée au produit de sa bouche est repris comme figure : de même, dans cette « moisson », les paroles de sa bouche, mêlées à l'argile de l'humanité, auraient pu servir d'instrument pour ouvrir les perceptions spirituelles à la compréhension de la vérité et à ses beautés[367]. Les yeux de l'aveugle s'étaient ouverts un jour de sabbat, le septième jour ; le temps présent est identifié au septième jour à une échelle plus vaste, les six mille ans de l'histoire humaine étant présentés comme achevés en 1873[368]. C'est par la puissance de Jésus présent que l'argile et le lavage avaient rendu la vue, et il en va de même ici, selon cette lecture[369].
Le cas de l'aveugle guéri est présenté comme typique du sort réservé à ceux qui reçoivent cette lumière : lorsqu'il confessa sa foi en Jésus, on lui répondit « Est-ce toi qui nous enseignes ? » et il fut chassé de la synagogue ; il aurait pu se taire et garder sa foi en silence pour conserver sa place dans l'Église, mais cette attitude aurait été une lâcheté, et par honte de Jésus il aurait perdu la communion ultérieure avec lui[370]. De la même manière, celui dont les yeux se sont ouverts à la reconnaissance de la présence du Seigneur et aux bienfaits de la lumière et de la vérité qui en résultent est placé devant le même choix : garder le silence et demeurer dans l'Église officielle, ou confesser cette présence et en être chassé ; céder à « la crainte des hommes qui mène au piège » et avoir honte de lui et de ses paroles, ou le confesser pour être reconnu devant le Père[371].
La guérison de l'aveugle-né se termine sur l'expérience inverse de la sienne, assimilée à celle de ceux qui reçoivent aujourd'hui la lumière de la présence du Seigneur : une mise à l'épreuve, puis une reconnaissance personnelle de Jésus lui-même comme enseignant, une fois la séparation de l'Église officielle — désignée comme « Babylone » — consommée[372]. La parole de Jésus selon laquelle « c'est pour un jugement (une épreuve) que je suis venu dans ce monde, afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles » est rapportée à Jean 9:39 comme clé de lecture de cette séparation entre deux catégories de personnes face à la même lumière[373].
Des lecteurs sont décrits comme traversant actuellement cette même épreuve : ayant accueilli la vérité avec joie et vu leurs yeux ouverts sur les enseignements bibliques, ayant confessé leur foi sans la renier, ils sont dits avoir été baptisés dans l'eau en figure de la mort du Christ et relevés à l'image de sa résurrection, et chercher désormais quotidiennement à être baptisés dans la mort de la nature ancienne, à la ressemblance de celle du Christ[374]. Le « soleil de la persécution et de l'opprobre » est présenté comme s'étant levé et commençant à brûler : chez les cœurs comparés à une terre pierreuse, la profession de foi et le reste se dessécheraient et périraient, tandis que chez les bons cœurs la semence continuerait de croître, le soleil ne faisant alors que mûrir et perfectionner ce qu'il ne détruit pas[375]. L'exhortation à endurer comme de bons soldats et à tenir ferme « comme voyant celui qui est invisible » accompagne le rappel de la promesse de disciple faite par quiconque accepte de prendre sa croix pour suivre le Christ à travers la bonne et la mauvaise réputation, celui-ci étant présenté comme un secours toujours présent au temps de la détresse[376]. La citation selon laquelle « Bien-aimés, ne soyez pas surpris de l'épreuve de feu qui survient pour vous éprouver, comme s'il vous arrivait quelque chose d'étrange » de 1 Pierre 4:12-14 clôt cette partie en rattachant la joie promise aux souffrances partagées avec le Christ dont la gloire est présentée comme devant un jour se révéler.
1 000 prédicateurs recherchés
Un appel est lancé à tout homme et toute femme consacrés disposant d'une connaissance de la vérité biblique pour occuper le champ ouvert devant eux, le message de la moisson — l'arrivée du roi et la séparation en cours entre le blé et l'ivraie — ainsi que l'occasion de rechercher la récompense du « haut appel » à la cohéritance avec le Christ en tant qu'épouse étant présentés comme des informations essentielles pour l'ensemble de la « maison de la foi », sur le point de prendre fin[377]. La connaissance du plan de Dieu concernant la bénédiction de « toutes les familles de la terre » dans les âges à venir est annoncée comme d'une valeur incalculable pour ceux qui seront bientôt confrontés aux erreurs de l'incrédulité et du spiritisme[378].
La parabole des ouvriers de la onzième heure, en référence à Matthieu 20:7, est appliquée au moment présent, situé à la clôture du jour de l'Évangile : l'Église est désignée comme la vigne de Dieu, et chacun est invité à s'y engager, quelle que soit la durée de temps qu'il peut y consacrer, comme ouvrier avec Dieu[379]. Un plan particulier est proposé à ceux qui disposent de la moitié ou plus de leur temps, sans charge de famille à soutenir, hommes et femmes indifféremment : parcourir de grandes ou petites villes comme colporteurs ou évangélistes, y rechercher les chrétiens sincères animés d'un zèle pour Dieu mais dépourvus de connaissance exacte, leur distribuer des brochures et leur proposer d'acheter The Day Dawn ou de s'abonner à Zion's Watch Tower, le tout pouvant être offert gratuitement aux personnes intéressées mais trop pauvres pour acheter[380].
Pour ceux qui ne pourraient financer leurs déplacements, l'hébergement et les vêtements nécessaires à une telle activité sans revenu, la fourniture gratuite des brochures et de The Day Dawn est proposée, l'intéressé étant autorisé à conserver l'argent des abonnements et des ventes de Day Dawn — les brochures elles-mêmes restant gratuites et ne devant jamais être vendues — pour couvrir ses frais, avec l'attente, en cas d'excédent jugé peu probable, d'un retour vers l'organisation[381]. Cette offre est signée au nom de la « Watch Tower Tract Society », présentée comme née de l'ampleur croissante prise par la diffusion des brochures, plus de 900 000 pages ayant déjà été distribuées et des contrats étant alors engagés pour plusieurs millions de pages supplémentaires[382]. L'image du Christ utilisant la boue et la salive pour ouvrir des yeux physiques est reprise pour exprimer l'espoir que ces brochures servent de moyen à l'ouverture d'yeux aveugles aux beautés de la parole biblique, l'invitation étant faite à en commander autant que possible et à les distribuer une à une, dans l'ordre de leur parution, en tenant une liste des destinataires[383].
Les Juifs
La situation des Juifs en Allemagne est décrite comme ayant longtemps été marquée par un honneur et une influence exceptionnels, aucun autre pays n'ayant, selon la source citée, fourni un aussi grand nombre de savants, poètes, juges, administrateurs et hommes politiques issus de cette communauté[384]. Une ancienne hostilité, à l'origine selon le texte de cruautés terribles au Moyen Âge en Allemagne comme ailleurs, est présentée comme toujours vivante et récemment manifestée par la formation de « ligues antisémites » à Berlin et dans d'autres villes, mouvement rattaché à des discours du chapelain de cour, le docteur Stöcker[385]. L'empereur est dit avoir été saisi de l'affaire et avoir expressément ordonné à son chapelain de cesser ses déclarations[386]. Le président d'une société antijuive fondée à Dresde est cité comme souhaitant que les Juifs soient privés de leurs droits politiques et sociaux, et que le gouvernement allemand achète ou obtienne autrement la Palestine afin de contraindre les Juifs d'Allemagne à émigrer en masse vers la Terre saindotte, référence étant faite au Glasgow Messenger[387].
Supplément n° 2
Le rappel est fait qu'un supplément de brochure numéroté 2 a été envoyé aux lecteurs en février, avec l'invitation à le lire attentivement avant de le transmettre à d'autres, celui-ci étant destiné à la distribution gratuite[388]. Son contenu est présenté comme spécialement conçu pour des chrétiens capables de réflexion et comme pouvant apparaître comme une folie à l'homme naturel, en référence à 1 Corinthiens 2:14, selon lequel l'homme naturel ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, celles-ci lui paraissant une folie et ne pouvant être discernées que spirituellement[389].
Une prière pour la lumière
Des vers attribués à une certaine Mrs Commodore Inman, de Philadelphie, épouse de l'homme qui a donné son nom à une compagnie de paquebots transatlantiques, sont reproduits en ouverture, présentés comme écrits récemment alors qu'elle avait dépassé quatre-vingts ans[390]. Le poème exprime une recherche angoissée de sens face au mystère de la vie et de la mort, une demande de lumière fondée non sur la foi mais sur une vision plus claire, et un rejet des dogmes imposés par les sectes et les écoles rivales[391].
Ce texte est repris d'un journal quotidien comme illustration des gémissements de la création, mis en relation avec Romains 8:19-22, selon lequel la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l'enfantement, dans l'attente de la manifestation des fils de Dieu[392]. L'homme naturel lui-même, même privé de la vérité, est décrit comme incapable de ne pas chercher un Créateur et un plan derrière sa propre existence, du fait de l'intelligence reçue à son image[393].
Face à cette quête, le monde chrétien est dépeint comme offrant des centaines de sectes, de courants et de credo contradictoires, chacun se réclamant de la Bible tout en ne s'appuyant que sur quelques passages choisis[394]. Deux portraits de Dieu qui en résultent sont rejetés comme insatisfaisants : celui d'un être trop faible pour empêcher ou abolir le péché, et celui d'un être puissant mais dépourvu d'amour, qui aurait pu sauver toute la race humaine mais aurait choisi de ne sauver qu'un petit nombre afin de manifester sa puissance aux dépens du tourment éternel du reste des créatures[395]. Un Dieu dont la sagesse formerait un plan en accord avec un amour et une miséricorde supérieurs à ceux de l'homme lui-même est présenté comme le seul digne d'être adoré[396].
L'état de ceux qui, dans les églises établies, possèdent les esprits les plus aimants et gémissent en cherchant cette lumière est rapproché d'Ésaïe 28:20, où le lit est trop court pour que l'homme puisse s'y étendre, image appliquée aux credo traditionnels, suffisants pour ceux qui dorment recroquevillés dans leur égoïsme mais incapables de satisfaire quiconque cherche à s'y étendre pleinement[397]. L'époque est désignée comme le matin du Jour Millénaire, durant lequel le « mystère de » Dieu s'achève, les fragments de vérité dispersés entre les différentes dénominations de la chrétienté devant prendre leur place dans un plan harmonieux unique, fondé non sur des passages isolés mais sur l'ensemble cohérent des Écritures[398]. Ce plan comprend la sélection par la foi d'un « petit troupeau », afin que les masses de l'humanité soient en définitive bénies par leur intermédiaire, ainsi que la nécessité du mal dans l'éducation de l'homme, destinée à l'empêcher de jamais le choisir ou de le juger bon dans l'avenir[399].
Un appel est lancé à consacrer tout effort possible, y compris au prix de souffrances physiques ou mentales, pour faire connaître les richesses de la grâce divine à ceux qui gémissent dans l'ignorance, l'absence d'un tel sacrifice étant présentée comme la marque d'un intérêt insuffisant pour prendre part au travail glorieux réservé aux âges à venir[400].
L'argument décisif
Une anecdote attribuée à Benjamin Franklin est rapportée : n'étant pas parvenu à convaincre les fermiers de son temps par des arguments philosophiques que le plâtre enrichissait le sol, il aurait tracé une phrase avec du plâtre au bord de la route, et le blé y ayant poussé deux fois plus vert et plus dru que le reste, les fermiers purent lire pendant des mois, en lettres de verdure vivante, la phrase « Ceci a » été plâtré[401]. Cette démonstration par les faits est opposée à l'efficacité des arguments, de la culture et des beaux sermons pour convaincre les pécheurs, ceux-ci devant plutôt lire, dans la chaire comme dans les bancs, dans la séparation complète d'avec le monde et dans une joie victorieuse, la vérité nette : ceci a été racheté et sanctifié par le Saint-Esprit[402]. Le texte est attribué à une publication intitulée Advocate of Holiness[403].
Réunions de l'église de Pittsburgh
Un avis pratique annonce la tenue d'un office dans le « Curry Institute Hall », à l'angle de Penn Avenue et de la Sixième rue à Pittsburgh, chaque dimanche à quinze heures, ainsi qu'une réunion chaque mercredi soir à dix-neuf heures trente au 80 Cedar Avenue, à Allegheny, toute personne étant cordialement invitée à y assister[404]. Il s'agit, selon la mention qui l'accompagne, de la première parution de cet avis, appelé à reparaître dans chaque numéro suivant[405].
Une annonce signale également l'ouvrage The Day Dawn; or, The Gospel in Type and Prophecy, de J. H. Paton, d'une longueur de 334 pages, proposé au prix de cinquante cents en édition brochée et de soixante-quinze cents en reliure toilée, remis gratuitement aux personnes dans le besoin, les lecteurs étant invités à se le procurer auprès de l'auteur à Almont, dans le Michigan[406].
Foi et œuvres
Le rapport entre la foi et les œuvres est présenté comme une source de confusion fréquente chez les chrétiens[407]. Des œuvres accomplies sans la foi sont déclarées sans valeur, puisqu'il s'agirait alors d'œuvres de pécheur, nécessairement imparfaites, conformément au principe selon lequel « sans la foi il » est impossible de plaire à Dieu[408]. La foi, en revanche, est présentée comme pouvant exister seule un temps, la justification venant par la foi seule et non par les œuvres[409].
Le point de départ décrit est la connaissance, par le pécheur, de sa rançon payée par le Seigneur, qui l'affranchit du péché, de la mort et de toute la malédiction adamique, selon l'idée que le Christ est mort pour les péchés des hommes, le juste pour les injustes, et que les croyants ont été achetés à un prix, celui du sang précieux du Christ[410]. Une fois cette vérité crue, Dieu invite le croyant à se considérer, bien que non réellement libéré des conséquences du péché adamique, comme s'il n'avait plus aucune des imperfections et des maux de la nature déchue, comme s'il était parfait, Dieu ayant reçu une pleine satisfaction pour les péchés dans la rançon et regardant désormais tous ceux qui viennent à lui par Jésus comme des êtres sans péché, justifiés librement de toutes choses[411]. Cette justification obtenue par la foi, sans égard aux œuvres, est résumée par l'idée que ceux qui sont justifiés par la foi ont la paix avec Dieu[412].
Une personne ainsi sauvée est invitée à ne plus jamais se considérer ni se désigner comme une « pauvre pécheresse », ce statut antérieur ayant été racheté et justifié, tout en précisant qu'elle n'est pas encore « héritière de la gloire », ce titre n'étant réservé qu'à ceux qui, justifiés par la foi, sont appelés à devenir « héritiers de Dieu, cohéritiers avec Jésus-Christ notre Seigneur »[413]. Un appel plus élevé est alors décrit, invitant le croyant à devenir « participant de la nature divine », à condition de remettre sa volonté à celle de Dieu et de prendre cette volonté pour loi de son existence, ce qui suppose de crucifier et d'ignorer la nature humaine appelée à disparaître entièrement, la nouvelle nature divine se développant à l'intérieur de l'ancienne, le corps terrestre servant désormais le Seigneur et non lui-même[414].
C'est à ce stade que les œuvres rejoignent la foi : la croyance aux promesses de « gloire, honneur et immortalité » entraîne la recherche active de leur accomplissement, selon l'instruction de travailler à son propre salut, au sens spirituel le plus élevé, « avec crainte et tremblement », tandis que Dieu « opère en vous le vouloir et le faire selon son bon plaisir », citation tirée de Philippiens 2:12[415]. Ce salut vers la nature divine est jugé impossible à obtenir par la foi seule, les conditions de l'appel et de l'élection impliquant la souffrance pour qui veut régner avec le Christ, de sorte qu'une foi conservée sans suite pratique, chez quelqu'un qui continue à vivre et à travailler pour les choses terrestres, est décrite comme sans valeur, vouée à être engloutie par les œuvres du monde[416]. L'exigence de porter sa croix et de suivre l'exemple de renoncement de Jésus est présentée comme inséparable de la foi dans la promesse pour quiconque prétend obtenir le prix, la foi seule justifiant mais les œuvres d'obéissance étant nécessaires pour atteindre l'appel reçu, seul le « vainqueur » héritant de tout ce qui est promis[417].
Connaître selon la chair
Un commentaire s'appuie sur 2 Corinthiens 5:16-17 pour expliquer que les chrétiens ne doivent plus se connaître « selon la chair », même s'ils ont connu le Christ de cette manière autrefois, quiconque étant en Christ devenant une nouvelle créature dont les choses anciennes sont passées[418]. Le jugement mutuel porté auparavant d'un point de vue charnel est opposé à la situation nouvelle du croyant, devenu une nouvelle créature en Christ tout en restant relié à un corps charnel qui l'expose en permanence au risque d'être dominé par les désirs de la chair, d'où un combat continuel entre l'ancienne et la nouvelle nature, le travail de cette dernière consistant à vaincre et à mettre à mort l'ancienne, c'est-à-dire à « crucifier la chair »[419].
L'arrachement complet de toute trace de l'ancien moi est qualifié de travail lent et pénible, mais dès son commencement les croyants sont invités à « se considérer eux-mêmes comme morts... mais vivants pour Dieu », et à considérer également les autres, en Christ, comme morts à la chair[420]. Un frère surpris en faute ne doit donc pas être condamné durement, l'explication avancée étant que ce n'est pas le frère de la nouvelle création qui a péché mais son ennemi, la chair, qui l'a emporté temporairement sur lui, ce qui doit conduire à chercher à « restaurer un tel homme » avec une sympathie aimante, en gardant à l'esprit le risque d'être soi-même tenté et vaincu par sa propre nature charnelle[421].
Dieu lui-même est décrit comme ne reconnaissant pas ses enfants selon la chair, les considérant comme de nouvelles créatures en Christ, pures et sans tache, couvertes de la justice du Christ, leurs iniquités ne leur étant pas imputées, selon 1 Jean 3:9 qui affirme que celui qui demeure en Dieu ne pèche pas, parce que sa semence demeure en lui[422]. Seul le péché volontaire est retenu comme véritablement imputable à une telle personne, un consentement de la volonté au péché étant signalé comme la preuve que l'esprit du Christ n'est pas présent et que la personne demeure dans ses péchés[423].
Comment enseigner
Des conseils pratiques sont donnés à ceux qui consacrent du temps, peu ou beaucoup, à la prédication : l'importance est soulignée non seulement d'enseigner des choses justes, mais de présenter la vérité selon un
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Illustrations du numéro
Références
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