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La Tour de Garde de décembre 1880

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde de décembre 1880
Revue La Tour de Garde
Date 1880
Année 1880
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

Ce numéro de décembre 1880 s'organise autour de deux axes distincts : des informations pratiques à l'intention des lecteurs, et un exposé théologique développé sur la condition humaine, la chute, la mort et la rédemption. Les rubriques pratiques concernent l'organisation de rencontres dans l'État de New York et des conseils concrets sur la manière de se faire baptiser sans appartenir à une Église établie.

L'essentiel du numéro est occupé par un article de fond sur la « domination restaurée », qui retrace le destin d'Adam depuis sa création jusqu'à sa mort, présente la mort comme un règne universel hérité de la désobéissance, et explique comment le Christ, né sans la nature pécheresse d'Adam, peut seul racheter l'humanité entière. La question des deux groupes distincts de rachetés — ceux qui recevront une vie terrestre restaurée et ceux qui rejoindront Christ dans la gloire céleste — traverse l'ensemble de la réflexion doctrinale.

Le numéro comprend également des comptes rendus de réunions, des correspondances sur des sujets variés comme le projet de colonisation de la Palestine par Laurence Oliphant, la grande image de Daniel 2:31-45, et de brèves annonces concernant de nouvelles brochures disponibles pour les lecteurs.

Analyse

Croyances

La rançon, un échange exact payé par un Christ créé

L'idée qui porte toute la doctrine de ce numéro est un échange à valeur égale. Adam, créé parfait et établi roi de la terre, a perdu sa vie en désobéissant[1]. Pour le racheter, il faut un homme qui se tienne exactement à la place qu'Adam occupait avant sa faute[2]. Le principe n'est pas nouveau. Un an plus tôt, la rançon était déjà définie comme « l'équivalent exact de ce qui est racheté », une vie humaine pour une vie humaine[3]. Ce numéro pousse la logique jusqu'à la naissance de Jésus. Si Jésus descendait d'Adam, il hériterait de la même condamnation. S'il était plus qu'un homme, il paierait plus que ce qui a été perdu. Sa naissance par une vierge devient donc une création spéciale, du même ordre que celle d'Adam[4]. Ce raisonnement a des antécédents dans le milieu d'où vient Charles Taze Russell. Dès 1872, George Stetson expliquait que Jésus devait offrir une vie humaine non condamnée, engendrée par l'Esprit saint, pour payer l'équivalent de la vie perdue par Adam[5]. Russell lui-même date de cette année-là le moment où il a compris que tout l'espoir d'un rétablissement de l'humanité reposait sur la rançon[6].

Ce prix payé ne règle pourtant pas tout. Le cri « tout est accompli » ne vise que le paiement de la rançon[7]. La réconciliation complète entre Dieu et les hommes ne s'achève qu'à la fin des mille ans, quand la mort elle-même est détruite[8]. Cette séparation en deux temps prolonge une idée déjà posée en septembre 1879 : la rançon vaut pour tous dès la croix, mais elle ne sera annoncée à tous que plus tard[9]. En novembre 1879, la rançon qui réconcilie était déjà distinguée de la vie divine qui sauve pour toujours[10]. La nouveauté du numéro est la question du délai. Pourquoi presque deux mille ans entre le paiement et la prise de possession ? La réponse tient à la sélection d'un « petit troupeau » pendant cet intervalle[11]. L'attente devient ainsi une étape prévue, et non un retard. La fin du règne du Christ est fixée par les mots de Paul : « il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous les ennemis sous ses pieds ». Dès juillet 1879, la mort n'était détruite qu'au terme des mille ans[12].

Cet échange exact suppose un Christ qui n'est pas Dieu lui-même. Celui qui paie est appelé « le commencement de la création de Dieu », selon Apocalypse 3:14. Il est placé au-dessus des anges, mais il a été créé[13]. Une fois toutes choses soumises, il se soumet lui-même au Père, pour que Dieu soit « tout en tous », selon 1 Corinthiens 15:28[14]. Son élévation est aussi décrite comme une récompense donnée par Dieu pour son obéissance, selon Philippiens 2:9. Or on ne récompense qu'un inférieur[15]. L'historien Tony Wills montre que Russell s'appuie précisément sur Apocalypse 3:14 et Colossiens 1:15 pour faire du Christ un être créé, distinct du Père et non égal à lui[16]. Les deux doctrines se tiennent l'une l'autre. Un Dieu fait homme paierait un prix infiniment supérieur à la vie d'Adam, et l'échange ne serait plus exact. La Trinité n'est pourtant pas attaquée de front à cette date. La même année, la revue recommande The Day Dawn de John H. Paton, une brochure présentée comme trinitaire[17].

Les préfigurations bibliques servent de preuve

Dans la seconde moitié du numéro, des personnages de l'Ancien Testament servent de plan pour les événements à venir. Élie et Élisée, Moïse et Aaron, Rebecca et Isaac, les plaies d'Égypte et le temple de Salomon sont lus comme des modèles réduits du futur[18]. Ces figures ne servent pas à illustrer une idée déjà prouvée. Elles fournissent la preuve elle-même. A. D. Jones remarque qu'à partir de la plaie des ulcères, Dieu parle directement à Aaron comme à Moïse, selon Exode 9:8. Il en tire le moment exact où les fidèles cessent d'être « sous le voile »[19]. Le silence du chantier du temple, où l'on n'entendait aucun outil de fer selon 1 Rois 6:7, devient l'image d'une résurrection silencieuse et invisible[20]. Les sept années de construction du temple, selon 1 Rois 6:38, deviennent la période de 1874 à 1881[21]. Un détail de vocabulaire ou une durée biblique se change ainsi en date dans le calendrier divin.

Plusieurs de ces figures existaient déjà dans le milieu adventiste. Dès 1873-1874, Nelson Barbour annonçait que les saints encore vivants seraient « changés comme l'a été le prophète Élie » et enlevés pour rejoindre le Christ[22]. Le numéro de novembre 1880 avait lu les trois espaces du tabernacle comme trois états successifs du Christ et du croyant[23]. Ce mois-ci, la figure se prolonge : le tabernacle mobile du désert représente l'Église dans sa condition charnelle, et le temple fixe représente la même Église devenue spirituelle[24]. Robert Crompton relève que Russell mêle deux méthodes. La première compare l'Israël du premier siècle à l'Israël de son temps. La seconde voit dans Israël l'image d'une autre réalité : la chrétienté et la véritable Église[25]. Ce numéro emploie les deux à la fois. Le parallèle entre l'époque juive et l'époque chrétienne sert à fermer la porte en 1881, et les figures d'Aaron ou de Rebecca servent à décrire ce qui arrivera aux fidèles[26].

Un texte repris de la revue The Truth fait un usage très différent des mêmes personnages. Les anges, Moïse, Aaron, Melchisédek, l'ancienne alliance et le tabernacle n'y servent qu'à s'effacer devant Jésus[27]. Melchisédek n'est qu'une « ombre passagère » de l'homme du Calvaire[28]. Moïse et Aaron sont donc lus de deux façons dans le même numéro. Chez A. D. Jones, ils indiquent l'ordre précis des événements futurs[29]. Dans le texte emprunté, ils ne sont que des ombres qu'on laisse derrière soi[30]. Le texte emprunté présente aussi la nouvelle alliance comme déjà confirmée en Jésus[31]. Or, selon Tony Wills, Russell enseigne en 1880 que cette alliance sera scellée plus tard, par le sang du Christ et de son corps, l'Église[32]. La reprise d'un auteur extérieur laisse donc passer une idée qui ne cadre pas tout à fait avec l'enseignement de Russell.

Deux classes de sauvés et la consécration

Le salut est partagé entre deux groupes. Le « petit troupeau » forme l'épouse, les prêtres, les cent quarante-quatre mille[33]. La « grande multitude » correspond aux lévites, à la classe d'Élisée, aux invités du festin[34]. Les deux groupes reçoivent une vie spirituelle, mais seule l'épouse reçoit la gloire du trône[35]. La grande multitude n'est donc pas une classe terrestre. C'est une classe céleste de second rang. James Penton décrit cette même idée chez Russell : la « grande compagnie » obtient une résurrection spirituelle, mais pas la première[36]. En octobre 1879, l'opposition entre corps naturel et corps spirituel fondait déjà deux lignées distinctes et rendait possible ce partage en étages[37]. Dès 1875, Barbour décrivait une élite « en Christ », appelée au « haut appel », semblable aux anges et ne se mariant pas[38].

Ce qui place un croyant dans le groupe inférieur est surtout son retard à rompre avec les Églises. La grande multitude doit passer par les trois premières plaies pour sortir de « Babylone »[39]. Elle est rapprochée de ceux que Paul livre « à Satan pour la destruction de la chair, afin que l'esprit soit sauvé », selon 1 Corinthiens 5:5. Son festin est repoussé jusqu'à ce qu'elle ait « lavé ses robes » dans une grande épreuve, selon Apocalypse 7:14[40]. Les conditions pour faire partie de l'épouse restent pourtant simples. Il faut accepter le pardon obtenu par la mort du Christ, puis le suivre jusqu'à renoncer à sa volonté propre[41]. Connaître la présence invisible du Christ n'est pas exigé[42]. Le rang dépend donc du don de soi, et non d'un savoir.

Ce don de soi a pour modèle le baptême de Jésus à trente ans. Ce baptême est lu comme une consécration à la mort, qui lui donne d'avance sa nouvelle nature spirituelle[43]. Jésus devient un être double : homme au dehors, nature divine au dedans[44]. Le numéro de novembre 1880 disait déjà que le chrétien mène deux vies à la fois[45]. Tony Wills décrit la même idée chez Russell : quand le croyant soumet sa volonté à celle du Christ, il est aussitôt engendré à une vie nouvelle et devient « une créature double »[46]. Le vrai baptême se passe donc à l'intérieur. Le baptême dans l'eau n'en est que le signe extérieur[47]. C'est pourquoi les fidèles peuvent se baptiser entre eux, sans pasteur[48]. Selon Wills, Russell tient que la mise à part d'un croyant par Dieu se fait sans cérémonie et qu'aucun homme ne peut la donner ni la retirer[49]. Penton note qu'à l'époque de Russell, le baptême d'eau n'est pas absolument obligatoire : seule compte la consécration complète[50].

Un retour invisible : le vrai ne se voit pas

La présence invisible du Christ depuis 1874 n'est plus démontrée. Elle est reprise comme un fait acquis : le Christ est déjà là comme moissonneur et comme bâtisseur du temple[51]. Le numéro de novembre 1880 la traitait déjà ainsi[52]. L'apport de ce mois-ci est d'en tirer les conséquences. Jésus ne reviendra pas dans la chair pour se montrer aux fidèles. Ce sont les fidèles qui montent vers lui, comme Aaron monte vers Moïse sur la montagne[53]. En mai 1880, Paton rejetait déjà l'apparition du Christ en chair que des concurrents annonçaient pour 1881[54]. L'idée d'un retour en deux temps, dont le premier serait invisible, circule largement chez les commentateurs de la Bible depuis le banquier londonien Henry Drummond, vers 1828[55]. Benjamin W. Keith l'a reliée au mot grec traduit par « présence » dans l'Emphatic Diaglott de Benjamin Wilson[56]. Pour Raymond Franz, cette présence invisible a permis aux proches de Barbour de garder la date de 1874 tout en admettant qu'ils s'étaient trompés sur ce qui devait s'y passer[57].

Paton applique la même logique à l'enlèvement. Être enlevé « dans les airs », selon 1 Thessaloniciens 4:17, ne veut pas dire voyager dans le ciel[58]. Satan est appelé « le prince de la puissance de l'air ». Monter « dans les airs » revient donc à prendre sa place au pouvoir[59]. Paton s'appuie sur une règle : un mot change de portée quand il passe des choses matérielles aux choses spirituelles[60]. Il garde ainsi le vocabulaire courant de l'enlèvement, mais le vide de son sens physique. Chez le jésuite Manuel Lacunza, lu par les premiers adventistes, les saints étaient au contraire réellement emportés « à la rencontre du Seigneur dans les airs » avant la grande tribulation[61].

Le même raisonnement s'applique au spiritisme. Les anges déchus sont enfermés dans le « Tartare », compris comme la basse atmosphère qui entoure la terre[62]. Ce mot n'apparaît qu'une fois dans le Nouveau Testament, en 2 Pierre 2:4[63]. Ces esprits prennent l'apparence des défunts. Ils répètent ainsi le mensonge du serpent, l'homme « ne mourra certainement pas », selon Genèse 3:4. Puisque les morts sont inconscients jusqu'à la résurrection, tout mort qui se montre est forcément un démon[64]. Tout christ qu'on prétend voir en un lieu précis l'est aussi, selon Matthieu 24:24-27[65]. Le spiritisme américain est né en 1848 dans l'État de New York, la même année que le mouvement pour les droits des femmes, comme l'a montré l'historienne Ann Braude[66]. Dès 1875, Paton se défendait d'être spirite : le spiritisme repose sur l'âme immortelle, qu'il rejetait[67]. En 1880, le spiritisme n'est plus seulement une erreur voisine. Il devient l'œuvre attendue des faux christs dans la période qui suit 1881[68].

Le calendrier de l'urgence : 1874, 1881 et le changement attendu

Plusieurs calculs convergent vers la même date. Les 1 335 jours de Daniel s'achèvent en 1874[69]. Les sept ans de construction du temple mènent de 1874 à 1881[70]. La transformation des fidèles vivants est attendue « très probablement avant l'automne 1881 »[71]. La porte du « haut appel » doit se fermer « dans moins d'un an »[72]. En mai 1880, la fermeture de cette porte en 1881 reposait sur un parallèle avec l'an 36, quand l'Évangile cessa d'être réservé aux Juifs[73]. Robert Crompton rattache ce parallèle à la conversion de Corneille[74]. Ce mois-ci, la même date reçoit un second appui, le temple de Salomon, et un contenu nouveau, la transformation des vivants[75]. Selon Penton, Russell tient alors cette date de la chronologie de Barbour et s'attend sincèrement à être lui-même transformé en être spirituel[76]. Melvin Curry, cité par Penton, estime qu'une attente aussi proche détourne l'attention de la déception de 1878 et pousse à prêcher davantage[77]. L'appel final du numéro va dans ce sens : si la porte se ferme bientôt, l'effort pour avertir les chrétiens doit redoubler[78]. Le sociologue Joseph F. Zygmunt a étudié la place de ces annonces datées dans l'identité du mouvement[79].

La glorification se fait désormais en deux temps. Les fidèles sont d'abord changés en corps spirituels. Ils sont ensuite unis au Christ sur son trône, ce qui correspond au « mariage »[80]. C'est un changement explicite. Le passage au corps spirituel, autrefois confondu avec le mariage, le précède maintenant[81]. En 1875, dans la revue de Barbour, les deux allaient ensemble : la transformation des saints était le « mariage de l'Agneau », attendu au printemps 1878[82]. Le numéro ajoute une étape intermédiaire. Les fidèles changés restent visibles un temps, « sous le voile », et gardent l'apparence d'hommes ordinaires[83]. Un changement qui ne se voit pas de l'extérieur ne peut guère être contredit par ce qu'on observe.

Les trois textes qui portent cette doctrine sont signés A. D. J. Il s'agit d'Albert Delmont Jones, qui travaille avec Russell depuis les années 1870 et écrit dans la revue[84]. Une note placée en tête de ses textes précise qu'ils sont « conservé qu'en raison de sa valeur historique pour illustrer l'aube progressive de la vérité présente ». La doctrine du changement en deux temps y est donc présentée comme une étape, et non comme un point acquis.

Un monde aux mains de Satan : États, Églises et luttes sociales

Tous les gouvernements de la terre sont rangés sous l'autorité de Satan[85]. Seul l'ancien Israël faisait exception, jusqu'à la captivité à Babylone, selon Ézéchiel 21:27[86]. La statue de Daniel 2 représente ce pouvoir humain : Babylone, les Mèdes et les Perses, la Grèce, puis Rome, qui dure sous une forme divisée[87]. Rome ressemble tant à Satan qu'elle reçoit dans l'Apocalypse le nom de « dragon »[88]. L'adventiste Jonas Wendell identifiait déjà le dragon d'Apocalypse 12 à l'Empire romain[89]. En mars 1880, la revue lisait cette statue surtout comme un calendrier : le royaume du Christ s'établit en trois étapes et prend tout son essor en 1914[90]. Ce mois-ci, la lecture devient morale. Les grands empires ne sont qu'une suite de crimes, et leurs héros sont célébrés en proportion du nombre d'hommes qu'ils ont tués[91].

Cette condamnation des pouvoirs s'étend à l'économie. Les ligues ouvrières sont jugées compréhensibles face aux nobles et aux propriétaires d'Europe qui vivent dans le luxe[92]. Les nihilistes russes, les ligues agraires d'Irlande et les socialistes d'Allemagne ou de France sont cités comme des signes visibles du « jour de trouble »[93]. La Ligue agraire irlandaise vient d'être fondée par Michael Davitt en octobre 1879[94]. En 1877, Three Worlds annonçait déjà quarante ans de troubles, où la faim dresserait les ouvriers contre les capitalistes. Barbour y voyait des hommes « excités par les démons »[95]. Ce numéro renverse les rôles. L'armée de Satan, ce sont les rois, les chefs militaires et les riches d'Apocalypse 19:19. Le Christ, lui, prend la tête des opprimés[96]. Tony Wills note que Russell, sans approuver la violence, reconnaît une part de justice aux revendications ouvrières et voit dans les inventions modernes l'œuvre du Christ[97]. La vapeur, l'électricité et l'imprimerie sont ici présentées de la même façon, comme des moyens préparés par Dieu[98].

Les Églises subissent le même jugement. Le texte de Henry Grattan Guinness étend l'échec d'Israël à toute la chrétienté visible, devenue un obstacle à la connaissance de Dieu[99]. Guinness, auteur de The Approaching End of the Age en 1878, est le principal interprète britannique qui lit les prophéties comme le récit de l'histoire réelle. Il identifie surtout Babylone à la papauté[100]. Le texte de McLaughlin va plus loin : l'Église papale est la première prostituée, mais toute Église qui lui ressemble porte son nom[101]. Pour George Chryssides, Russell applique dès le départ le nom de Babylone à toute la chrétienté, et pas seulement au catholicisme comme le font la plupart des protestants[102]. En 1844, George Storrs incluait déjà les Églises protestantes dans Babylone et dénonçait leurs « fêtes d'Église »[103]. Les foires, loteries et soirées dénoncées dans « Qu'elles périssent » reprennent exactement ce grief[104]. En février 1880, l'adversaire était déjà nommé : « l'Église mère et la quasi-totalité de ses filles »[105]. Ce mois-ci, la menace est précise : ceux qui restent dans ces Églises subiront les sept dernières plaies[106].

Le rétablissement de la terre et d'Israël

L'histoire du monde suit quatre règnes. L'homme règne d'abord sous Dieu, puis la mort règne sous Satan, ensuite la justice règne sous le Christ, et enfin l'homme rétabli règne de nouveau sous Dieu[107]. Le dernier règne n'est que le premier retrouvé. Le jardin d'Éden sert de modèle à la terre entière une fois rétablie[108]. Les animaux eux-mêmes reconnaîtront de nouveau l'autorité de l'homme, selon Genèse 1:26[109]. Ce rétablissement ne rend que ce qu'Adam a perdu, la vie humaine parfaite, comme le disait déjà le numéro d'octobre 1879[110]. Barbour avait reçu l'idée d'un âge de mille ans consacré au rétablissement de toutes choses chez les adventistes de « l'âge à venir », héritiers de Joseph Marsh[111]. Dès 1873, Russell relie ce rétablissement à la rançon, sous l'influence de Storrs[112].

Israël selon la chair tient la première place dans ce monde rétabli. Il devient la « joie de toute la terre », et les autres nations suivent selon leur obéissance[113]. Cette place répond à son statut passé : Israël était la seule nation qui n'était pas rangée sous Satan[114]. Les nouvelles sur la colonisation juive de la Palestine prennent alors un sens religieux[115]. Le projet de Laurence Oliphant vise la rive orientale du Jourdain. Oliphant le détaille la même année dans The Land of Gilead[116]. Selon Bernard Blandre, les premiers adventistes avaient rejeté le retour d'Israël en Palestine. Ce sont les adventistes de « l'âge à venir » qui l'ont réintroduit, et Storrs l'a transmis au groupe de Russell[117]. Robert Crompton relève que Russell voit dans le congrès de Berlin de 1878 la preuve que la faveur divine revient vers les Juifs[118]. L'historien Yaakov Ariel a étudié cette attente du retour des Juifs dans le millénarisme américain de l'époque[119]. Les chiffres reproduits sur les Juifs de Vienne, présentés comme une preuve de leur goût pour l'instruction, accompagnent cette attente sans commentaire[120].


Organisation et histoire

Un réseau de lecteurs sans clergé ni rite propre

En novembre 1880, Russell part à la rencontre de petits groupes d'abonnés dans l'État de New York. Il passe à Dansville le 4, à Honeoye le 7 et à Brockport le 11.[121] Chaque réunion est confiée à une personne du lieu, désignée par son nom. Les historiens Schulz et de Vienne les identifient : B. W. Keith à Dansville, Ira Allen à Honeoye et une femme, « sœur J. G. Heath », à Brockport. Loraine Heath et son mari avaient quitté Brockport pour Rochester afin d'y attendre le retour du Christ annoncé pour 1875, puis ils étaient revenus chez eux.[122] Ces groupes rassemblent donc des croyants déjà marqués par les attentes adventistes déçues. Le plus souvent, Russell ne crée pas des groupes nouveaux : il relie entre eux des groupes qui existent déjà. Aucune règle ne réserve la conduite des réunions aux hommes, puisqu'une femme dirige celle de Brockport.[123]

Cette tournée prolonge une pratique commencée au printemps 1880. En mai, Russell demande aux lecteurs s'ils souhaitent recevoir sa visite. En juin, il annonce un circuit d'un mois dans neuf villes. Il explique que beaucoup d'abonnés d'une même région « ne se connaissent pas du tout ».[124] À son retour, il fait état de réunions de quatre à six heures par jour dans chaque ville.[125] En dehors du périodique, ces visites sont le seul lien entre les groupes. Ce lien dépend entièrement de l'emploi du temps d'un seul homme. Aux lecteurs du New Jersey et du Delaware, Russell répond qu'il ne peut pas venir avant janvier, car il doit d'abord voir des proches dans l'Ouest en décembre.[126]

Le baptême montre encore plus nettement cette absence de cadre. Un texte de La Tour de Garde de Septembre 1880 sur l'importance du baptême avait poussé des lecteurs à écrire à Russell. Ils voulaient se faire baptiser par immersion, mais ne savaient pas à qui s'adresser.[127] La réponse propose trois solutions. Ils peuvent écrire aux personnes dont le nom figure dans la première colonne du périodique, ou bien, « s'il y en a plusieurs parmi vous, baptisez-vous les uns les autres », ou encore faire appel à un responsable de l'Église des Disciples.[128] Le refus des pasteurs baptistes s'explique par une règle alors très répandue chez eux. Le baptême et la communion y sont réservés aux membres de l'Église locale.[129] Un courant baptiste du Tennessee, mené par James R. Graves, jugeait même nul tout baptême par immersion célébré hors d'une Église baptiste.[130] Le groupe compte donc sur une Église voisine et accepte le baptême qu'elle donne. Selon Raymond Franz, à l'époque de Russell, un baptême reçu dans une autre Église restait valable s'il avait été fait par immersion et en comprenant sa signification.[131] James Penton ajoute que le baptême d'eau n'était pas alors absolument exigé. Seul comptait l'engagement complet de la personne envers Dieu.[132]

Une rédaction collective nourrie par la presse protestante

Russell n'écrit pas seul la revue. Un long texte sur le lieu de la rencontre avec le Seigneur porte les initiales J. H. P.[133] Il s'agit de John Henry Paton, prédicateur du Michigan que Russell avait invité à le seconder.[134] En mai 1880, c'est déjà à lui que Russell avait confié la réponse aux groupes rivaux.[135] Trois textes de suite, sur le changement des fidèles et sur les faux christs, sont signés A. D. J.[136] L'auteur est Albert Delmont Jones. En septembre 1880, Russell l'avait présenté comme prédicateur itinérant dans la région de New York et de Philadelphie. Jones ne demandait « ni salaire ni frais de voyage », comme tous les prédicateurs liés à la revue.[137] Russell laisse ainsi un collaborateur bâtir un raisonnement sur trois livraisons. Une partie importante de la doctrine du moment vient donc d'autres plumes que la sienne.

À côté de ces collaborateurs, plusieurs auteurs extérieurs au groupe ont leur place : Henry Grattan Guinness, le Times de Londres, Joseph Cook, la revue The Truth, le Free Methodist avec D. W. McLaughlin, et le Banner of Holiness.[138] Guinness est un prédicateur irlandais. En 1878, il publie The Approaching End of the Age, qui lit l'Apocalypse comme le récit de l'histoire réelle et voit la papauté dans Babylone.[139] Le groupe d'Allegheny lisait et citait déjà ses livres.[140] Joseph Cook est un pasteur congrégationaliste. Depuis 1875, il donne à Boston des conférences très suivies où il cherche à accorder la science de son temps avec la foi protestante.[141] Ses arguments contre le matérialisme sont repris tels quels. Le groupe adopte donc, sans les réécrire, les défenses de la foi produites par le protestantisme courant.[142]

L'actualité juive arrive par le même canal. Une dépêche reprise du Times rend compte du projet de Laurence Oliphant d'installer des colons juifs à l'est du Jourdain.[143] Oliphant expose ce projet la même année dans The Land of Gilead.[144] L'Alliance israélite universelle, citée elle aussi, avait obtenu en 1869 l'autorisation d'ouvrir une école agricole près de Jaffa.[145] L'attention portée au retour des Juifs en Palestine n'a rien d'original. Elle vient des adventistes de « l'âge à venir », et George Storrs l'avait transmise aux premiers étudiants de la Bible.[146] Russell voyait déjà dans le congrès de Berlin de 1878 la preuve que Dieu revenait vers Israël.[147] Pour lire ces signes, le groupe dépend d'un grand quotidien londonien qui n'a aucun lien avec lui. Voir aussi Sionisme.

Condamner Babylone sans encore la quitter

L'appel à quitter Babylone revient sous trois plumes différentes. Jones veut qu'on lance sans tarder l'appel à « sortir de Babylone », c'est-à-dire de l'« Église mondaine ».[148] Guinness déclare toute l'Église visible tombée dans l'apostasie.[149] McLaughlin applique l'image de la grande prostituée à toute Église qui ressemble à l'Église papale, et termine par l'ordre « Sortez d'elle, mon peuple ».[150] Le protestantisme courant réservait le nom de Babylone à l'Église catholique. Russell, lui, l'applique à toute « l'Église nominale ».[151] Le passage de Guinness va dans ce sens, alors que son livre visait surtout la papauté. Pourtant, ce même passage reconnaît des fidèles véritables « dans toutes les sections » de l'Église professante, sans qu'on puisse savoir lesquels.[152] L'appel à partir reste donc une affaire de conscience. Il ne se traduit pas encore par une adhésion à un groupe distinct.

Ce refus de s'organiser a une origine ancienne. En 1844, Storrs prévenait déjà les adventistes : une Église fondée par des hommes « devient Babylone au moment même où elle est organisée ».[153] Cette méfiance explique pourquoi le groupe n'a pas de ministres capables de baptiser. Elle explique aussi pourquoi il doit renvoyer ses lecteurs vers les Disciples. Le seul point sur lequel la séparation devient concrète est l'argent. Le Banner of Holiness condamne les foires, loteries et soirées organisées pour financer les Églises.[154] Ce rejet rejoint le choix des prédicateurs de la revue, qui ne demandent aucun salaire.[155]

La même condamnation vise le monde politique. Le conflit entre le capital et le travail est présenté comme le début d'un « temps de trouble ». Les nihilistes russes, les ligues agraires d'Irlande et les socialistes d'Europe en sont donnés pour signes. Les ligues ouvrières sont jugées compréhensibles face au luxe des puissants.[156] La Ligue agraire irlandaise venait d'être fondée en octobre 1879 par Michael Davitt, avec Charles Stewart Parnell pour président.[157] Après les crises économiques des années 1870, bien des Américains attendaient un affrontement entre le capital et le travail.[158] Dès 1877, Nelson Barbour avait donné un sens religieux aux grèves et au chômage qui suivirent la crise de 1873.[159] Le groupe se range du côté des opprimés. Il range les rois, les chefs et les riches dans l'armée de Satan.[160] Mais il ne rejoint aucun de ces mouvements. Comme pour les Églises, la rupture avec le monde politique reste une condamnation et ne devient pas encore une organisation à part.

L'urgence des dates au service de la diffusion

L'attente d'une date proche se transforme en consigne pratique. Si l'appel à faire partie de l'épouse du Christ doit prendre fin dans moins d'un an, les lecteurs sont invités à redoubler d'efforts. Le but est de faire connaître à tous les chrétiens la présence de l'époux.[161] Cette échéance de 1881 avait déjà été fixée en mai 1880, contre des groupes rivaux.[162] L'historien Melvin Curry, cité par Penton, juge que cette attente à court terme a eu deux effets. Elle a détourné les esprits de la déception de 1878, et elle a poussé à l'évangélisation.[163]

La campagne de brochures est la forme concrète de cet élan. Des échantillons sont promis pour le mois suivant, mais seulement à ceux qui s'engagent à bien les utiliser. Chaque lecteur doit dresser la liste des personnes de son entourage susceptibles de s'y intéresser. Il doit ensuite leur envoyer les brochures dans l'ordre de leur numéro, pour que les sujets se suivent.[164] Le lecteur devient ainsi distributeur. Il suit un ordre de lecture décidé à Pittsburgh. La demande de brochures pèse déjà sur l'organisation : Russell avait repoussé sa tournée de novembre à cause d'appels pressants pour en obtenir.[165] En 1880, le groupe n'a ni clergé ni baptême qui lui soit propre. Mais il demande déjà à chaque lecteur une tâche précise et contrôlée : diffuser les brochures.


Contenu

Notre voyage vers le nord

Un calendrier de visites est communiqué aux lecteurs pour le mois de novembre 1880 : une rencontre est prévue à Dansville, dans l'État de New York, le jeudi 4 novembre au soir, suivie d'une autre à Honeoye le dimanche 7 novembre, puis à Brockport le 11 novembre[166]. La responsabilité de l'organisation matérielle de ces rencontres est confiée à des frères et sœurs locaux nommément désignés, chargés de prendre, « sous la direction du Seigneur », les meilleures dispositions possibles pour accueillir les participants[167]. Les personnes vivant à proximité de ces localités sont invitées à se joindre à ces réunions, un accueil étant prévu pour elles.

Charles Taze Russell, signant comme éditeur, répond également à des lecteurs de l'Est des États-Unis (New Jersey, Delaware) qui espéraient le voir passer dans leur région ; il leur indique que ce déplacement ne les concerne pas cette fois, mais qu'un voyage vers l'Est est envisagé pour janvier 1881, un déplacement plus rapide n'étant pas possible car certains de ses proches doivent être vus dans l'Ouest en décembre[168].

Que faire

Plusieurs lecteurs ayant lu avec attention un article paru dans le numéro de septembre 1880 sur l'« importance du baptême » font savoir qu'ils souhaitent accomplir ce signe extérieur de la mort de la nature charnelle, symbolisé par le baptême par immersion dans l'eau, sans savoir comment s'y prendre concrètement[169]. Une solution pratique leur est proposée : s'adresser à une personne dont le nom figure dans la première colonne du périodique si elle habite près d'eux, ou, à défaut, se baptiser les uns les autres lorsqu'ils sont plusieurs. Il est aussi suggéré de recourir à un responsable de l'Église des disciples chrétiens (Christian Disciple Church), une précision étant ajoutée sur le fait que les pasteurs de l'Église baptiste, par leur propre règle, ne sont autorisés à baptiser que les personnes rejoignant leur Église[170]. Ces indications sont présentées comme de simples suggestions, la conviction étant affirmée que Dieu ouvre toujours une voie à qui le désire sincèrement.

La domination restaurée

La création de l'homme par Dieu est décrite comme une dotation de qualités semblables à celles du Créateur lui-même : la justice et le jugement le rendant apte à gouverner, la miséricorde et l'amour le préparant à être un chef raisonnable, bon et sage[171]. Adam, « premier roi de la terre », est présenté comme une image de son créateur non pas physiquement mais mentalement et moralement, investi d'une autorité sur la terre et ses affaires à l'image de la souveraineté universelle de Dieu, conformément à Genèse 1:26 : « À notre image, qu'il domine sur la bête des champs, l'oiseau du ciel et le poisson de la mer ». Sa position est rattachée à Psaumes 8:5-6, le plaçant un degré au-dessous des anges mais au-dessus de toute la création animale.

La désobéissance d'Adam envers son souverain, « Roi des rois et Seigneur des seigneurs », est présentée comme une faute ne pouvant demeurer impunie, la peine légitime en étant la mort, telle qu'annoncée dès l'origine[172]. Le terme « jour » employé dans la sentence de Genèse 2:17 est interprété non comme une journée littérale mais comme une période ou une époque, à l'image de l'expression biblique désignant les quarante années du séjour au désert ; la lecture marginale du verset est citée : « Le jour où tu en mangeras, mourant, tu mourras ». Cette sentence ne s'accomplit pas par une mort immédiate frappée par la foudre divine, mais par la privation d'accès à l'arbre de vie et aux fruits nourrissants du jardin, concrétisée par l'expulsion d'Adam hors d'Éden sous la garde d'un ange armé d'une épée flamboyante, selon Genèse 3:24[173].

Le jardin d'Éden, qualifié de « préparé », est interprété comme une préfiguration de ce que deviendra la terre entière lors de la restauration promise, « des temps du rétablissement de toutes choses dont Dieu a parlé par la bouche de tous ses saints prophètes »[174]. Le dessein divin est présenté comme ne se limitant pas à Adam seul mais s'étendant à l'ensemble de la race humaine, appelée à apprendre collectivement l'amertume du péché et de la désobéissance avant d'être ramenée à la condition édénique, afin que le péché soit à jamais banni et que l'humanité entière vive en harmonie avec Dieu.

La détérioration progressive des capacités physiques d'Adam, aboutissant à sa mort après neuf cent trente années de lutte, est décrite comme l'accomplissement de la sentence, Adam demeurant depuis l'un des prisonniers du grand charnier de la mort qui a englouti toute sa descendance[175]. La délivrance future de ces « prisonniers de la fosse » est rattachée à la déclaration du « second Adam » en Apocalypse 1:18 : « J'ai les clés de l'enfer et de la mort », lequel doit un jour exercer sa puissance pour relâcher les captifs du péché et de la mort.

Le déclin n'est pas présenté comme purement physique : les facultés mentales d'Adam se sont également détériorées parallèlement à son corps, la pensée étant décrite comme le produit d'un organisme mental rendu actif par la vitalité physique, de sorte qu'une atteinte à l'une de ces deux composantes affecte nécessairement leur fonctionnement commun[176]. Parmi les qualités mentales d'Adam, c'est la dimension morale qui est présentée comme ayant le plus souffert de cette dégradation, la bienveillance et l'amour, pourtant caractéristiques de son état d'image de Dieu, étant évincés par l'effort constant que requérait désormais la seule survie matérielle.

La chute du premier dirigeant de la terre est rattachée non à une cause mystérieuse mais au péché, cause déclarée du règne de la mort selon Romains 5:12 ; la formule de Paul est reprise directement : « la mort régna », la mort étant présentée comme agissant sous l'autorité de « celui qui a le pouvoir de la mort, c'est-à-dire le diable », selon Hébreux 2:14[177]. Cette domination est décrite comme universelle et continue, chaque douleur et chaque souffrance en étant la preuve constante, le règne de la mort devant se poursuivre tant qu'il y aura du péché à punir, à moins qu'une puissance capable de racheter la race humaine ne se lève.

Le rachat de l'humanité est présenté comme ayant fait partie du plan divin dès l'origine, conformément à 1 Jean 3:8, qui annonce la venue du Christ pour détruire les œuvres du diable, c'est-à-dire le péché et la mort[178]. La libération de la race déchue est soumise à une exigence précise : puisque Satan et la mort agissent conformément à une loi universelle selon laquelle aucun pécheur ne peut être maintenu en vie et selon laquelle toute créature doit être parfaite dans son propre ordre d'existence, celui qui prétendrait délivrer l'humanité de cette autorité doit satisfaire lui-même à cette loi. La formule paulinienne de Romains 5:19 est citée pour expliquer le mécanisme de cette rédemption : « comme par la désobéissance d'un seul homme beaucoup furent rendus pécheurs, ainsi par l'obéissance d'un seul beaucoup seront rendus justes ».

La question de savoir qui pourrait remplir cette condition de pureté et d'absence de péché, alors qu'aucun être humain n'en est capable selon la citation de l'absence universelle de justice, conduit à la désignation de celui qui est appelé « le commencement de la création de Dieu » en Apocalypse 3:14, un être supérieur aux anges et aux archanges selon Hébreux 1:5-8[179]. Cette entreprise rédemptrice n'est pas présentée comme une contrainte imposée malgré lui, mais comme un acte motivé par l'amour, qualité intrinsèque de tout être parfait, dont fait partie « la joie placée devant lui » qui lui permit d'endurer la croix en méprisant la honte, selon Hébreux 12:2.

Deux dimensions de cette joie sont distinguées : d'une part la libération de l'humanité de la mort, d'autre part l'introduction de « plusieurs fils à la gloire », c'est-à-dire d'une partie de la race humaine désignée comme le « petit troupeau » appelé à devenir fils de Dieu selon Jean 1:12 et Romains 8:14[180]. Ces élus sont présentés comme destinés, par leur association intime avec le Christ, à être comptés comme son épouse et à entrer dans la famille céleste, lui-même agissant à leur égard comme « chef de leur salut ». Une troisième dimension de cette joie, qualifiée de possiblement moins importante à ses propres yeux, est l'honneur supérieur que son obéissance et son sacrifice lui vaudraient, selon la formule de Philippiens 2:8-9 citée directement : « Il se rendit obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi aussi Dieu l'a souverainement élevé et lui a donné un nom au-dessus de tout nom », but ultime étant que tous les hommes honorent le Fils comme ils honorent le Père, selon Jean 5:23.

Le mécanisme même de la rédemption est explicité à partir du principe énoncé en 1 Corinthiens 15:21, selon lequel la mort étant venue par un homme, la résurrection des morts devait venir également par un homme[181]. Le rédempteur devait donc revêtir pleinement la nature humaine, participer de « chair et de sang » selon Hébreux 2:14, sans pour autant hériter des dispositions pécheresses propres à la descendance d'Adam, afin de se tenir exactement dans la position qu'occupait Adam avant la chute, avec la différence qu'il savait, lui, ce que le péché avait produit de misère et de mort tout autour de lui.

La naissance virginale est présentée comme un acte créateur spécial de Dieu, comparable à la création d'Adam lui-même, la distinction entre les deux étant que l'un pouvait dire que la terre était sa mère, l'autre étant « né d'une femme » ; toute filiation naturelle avec Adam l'aurait placé sous la même malédiction de mort que le reste de la race, incapable comme les autres hommes d'observer la loi en raison de la nature pécheresse héritée[182]. Le baptême de Jésus à trente ans est désigné comme le moment précis où s'opère sa consécration à la mort, la vie humaine étant alors offerte en rançon pour la race, conformément à sa propre déclaration citée d'après Hébreux 10:5 : « Voici, je viens, selon qu'il est écrit de moi dans le rouleau du livre, pour faire ta volonté, ô Dieu ». Ce baptême par immersion dans l'eau, suivi de sa sortie, est interprété comme une préfiguration de l'ensevelissement et de la résurrection qu'il s'était engagé à accomplir.

La consécration au baptême est présentée comme emportant déjà, par anticipation, l'attribution de la nouvelle nature spirituelle, bien que la mort effective ne se soit pas encore produite, de la même manière que les disciples sont eux-mêmes considérés comme morts dès leur propre consécration[183]. La descente de l'esprit et la voix céleste lors du baptême sont interprétées comme la reconnaissance divine de cette nouvelle naissance vers le plan spirituel et la nature divine, selon la parole rapportée en Matthieu 3:17. La vie de Jésus devient dès lors celle d'un être double : la forme extérieure reste celle de l'homme Christ Jésus, dont la vie quotidienne est consacrée au bien des autres en tant que corps déjà livré à la mort, tandis qu'intérieurement opère la nature divine, décrite comme la puissance de l'esprit de Dieu agissant en lui[184]. Il est désigné comme le modèle et le chef de tous ceux qui viennent à Dieu par lui et deviennent participants de la nature divine, à savoir le « petit troupeau » appelé son épouse, son propre corps, les disciples étant invités à se livrer eux-mêmes à Dieu par le baptême dans sa mort pour recevoir à leur tour les arrhes de leur propre nature spirituelle, laquelle ne sera pleinement reçue qu'une fois totalement délivrés de la condition charnelle.

À partir du baptême, Jésus est décrit comme ne faisant plus sa propre volonté humaine mais étant « conduit par l'Esprit », ses paroles et ses actes n'étant plus les siens propres mais ceux du Père, selon les citations rapportées de Jean 14:24, Jean 17:8 et Jean 14:10[185]. Cette même conduite par l'esprit, jusque dans la mort, est présentée comme la condition pour devenir soi-même fils de Dieu selon Romains 8:14, Dieu opérant alors en chacun « pour vouloir et pour faire selon son bon plaisir », selon Philippiens 2:13. L'exhortation finale, empruntée à Hébreux 12:3, invite les disciples à considérer l'exemple de celui qui endura « une telle opposition des pécheurs contre lui-même » afin de ne pas se lasser ni perdre courage ; « Considérez-le » face au mépris du monde, à l'image de Jésus pleurant à Gethsémané, condamné devant Pilate et crucifié comme un malfaiteur sans avoir ouvert la bouche, selon Ésaïe 53:7[186].

La dynamique du péché initial, symbolisée par la description d'un diable « prince » de ce monde, se poursuit directement dans la suite du raisonnement sur le mécanisme de la rédemption et sur les quatre puissances qui se succèdent à la tête de la terre.

La mort effective de Jésus sur la croix, marquée par la parole « tout est accompli », n'est pas assimilée à l'achèvement complet de l'œuvre de réconciliation entre Dieu et l'humanité, mais seulement à son premier volet, celui du paiement de la rançon[187]. Deux étapes distinctes composent cette réconciliation : d'abord la justice divine doit être satisfaite par une rançon offerte pour le pécheur, condition sans laquelle Dieu ne pourrait jamais reconnaître à celui-ci le droit de vivre ; ensuite l'humanité doit être ramenée à sa condition originelle de perfection, à l'image de Dieu, avant de pouvoir se trouver pleinement en harmonie avec sa volonté et sa loi[188]. Ce plan global est présenté comme ayant été formé « avant la création du monde » mais dont la réalisation n'a commencé qu'avec Jésus et ne s'achèvera qu'à la fin du règne millénaire, lorsque le Christ remettra toutes choses au Père après avoir détruit toute opposition aux lois divines, selon 1 Corinthiens 15.

La déclaration « il est fini » est donc restreinte au seul paiement de la rançon, la peine encourue par le péché d'Adam étant désormais satisfaite, puisque « le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures », s'étant donné lui-même en rançon pour tous, pour en être le témoignage rendu en son temps[189]. Cette fonction de « propitiation » — ou satisfaction — pour les péchés du monde entier et non pour les seuls disciples est rattachée à 1 Jean 2:2.

L'humanité entière, achetée par ce sang précieux, devient ainsi la possession du Christ : une race de pécheurs n'ayant aucun droit à la vie se trouve transformée en une race rachetée contre laquelle la justice ne peut plus rien revendiquer, pouvant être restaurée à la vie parfaite selon la volonté de son rédempteur[190]. L'autorité de ce rédempteur sur les morts est fondée sur sa propre déclaration en Apocalypse 1:18, « j'ai les clés de l'enfer [le séjour des morts] et de la mort », ainsi que sur la formule de Paul selon laquelle le Christ s'est manifesté en chair afin de détruire la mort et celui qui en détient le pouvoir, « c'est-à-dire le diable », selon Hébreux 2:14.

Le délai de près de deux mille ans séparant le paiement de la rançon de la prise de possession effective de « la possession achetée » est expliqué par un dessein particulier concernant une partie seulement de la race rachetée[191]. Un « petit troupeau » est appelé à se développer et à se séparer du monde par l'épreuve de la foi et de la patience, pour être associé au Christ comme son épouse ; ce groupe, qualifié de « peuple particulier, zélé pour les bonnes œuvres », est invité à suivre les traces d'abnégation du Christ et à renoncer entièrement à sa propre nature humaine — volonté et corps — pour recevoir à la place la nature divine. L'achèvement de ce corps du Christ, rendu parfait par les souffrances et les épreuves et uni à lui — événement présenté comme très proche — est désigné comme le signal du commencement du grand règne du « second Adam », nouveau monarque de la terre[192]. Bien qu'il détienne le pouvoir sur le mal depuis sa résurrection victorieuse, ce pouvoir n'est pas encore exercé, le mal demeurant jugé nécessaire au développement de son corps ; son plein exercice n'intervient qu'une fois ce corps complet, conformément à Apocalypse 11:17, moment rattaché à la fin de l'âge de l'évangile, pendant la sonnerie de la septième trompette symbolique.

La durée du règne du Christ fait l'objet d'une distinction précise entre deux significations. Selon Apocalypse 11:15, il règne « pour toujours et à jamais », en ce sens qu'étant associé au Père, lui-même — et les disciples avec lui — appartient pour toujours à la puissance régnante, Jésus siégeant à la droite du Père et les disciples à la droite de Jésus, au-dessus de toute principauté et de toute puissance[193]. Mais dans le sens particulier d'un règne visant à soumettre et à gouverner la terre, cette durée est limitée au temps nécessaire pour restaurer tous les peuples et toutes les affaires de la terre dans une condition de réconciliation et d'harmonie avec Dieu le Père. La formule de Paul est reprise directement : « il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous les ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort », tirée de 1 Corinthiens 15:25-28, qui précise aussi que le Père lui-même ne se place pas sous l'autorité du Christ : une fois toutes choses soumises au Fils, celui-ci se soumettra à son tour à celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit « tout en tous », ou au-dessus de tous.

La restauration de l'homme dans sa domination originelle entraîne la reconnaissance de son autorité par toute créature animale, ainsi que la reconnaissance du Christ comme Seigneur « à la gloire de Dieu le Père » selon Philippiens 2:11, accomplissant ainsi l'œuvre planifiée avant la création, commencée au baptême de Jésus et s'achevant à la clôture du règne millénaire selon Apocalypse 20:6 — œuvre désignée par le terme de « réconciliation »[194]. La « connaissance du Seigneur » doit alors remplir toute la terre et sa volonté s'y accomplir comme au ciel.

Le terme de « restitution » est présenté comme la conclusion légitime à tirer de l'argumentation de Paul en Hébreux 2:6-9, laquelle part du dessein originel de Dieu créant l'homme parfait, « un peu au-dessous des anges », couronné de gloire et d'honneur et établi sur les œuvres de ses mains, avec toutes les choses terrestres mises sous ses pieds[195]. Le péché ayant terni cette gloire et abaissé l'humanité bien au-dessous des anges, lui retirant sa domination et permettant à « la mort de régner », l'absence apparente d'accomplissement visible après six mille ans pourrait suggérer, selon l'objection envisagée, que le plan de Dieu aurait échoué, « nous ne voyons pas encore toutes choses soumises à lui ». Cette objection est écartée par l'assurance que tous les desseins divins s'accompliront selon Ésaïe 14:24, et qu'une « descendance de la femme » doit encore détruire le serpent — le mal — et bénir toutes les familles de la terre.

Un commencement de cet accomplissement est néanmoins discerné dans la déclaration paulinienne selon laquelle « nous voyons Jésus, qui a été fait un peu au-dessous des anges » — condition de l'homme parfait — pour la souffrance de la mort, afin que « par la grâce de Dieu il goûte la mort pour tout homme »[196]. Le plan est présenté comme ayant progressé, depuis l'époque de Paul, jusqu'à l'achèvement proche de l'Église en tant que corps du Christ, l'âge de l'évangile consacré à la souffrance avec lui et au comblement de « la mesure des afflictions du Christ qui restent à souffrir » s'approchant de sa fin, tandis que s'annonce l'âge millénaire où il sera donné de « vivre et régner avec le Christ mille ans ».

Cette perspective de changement vers la nature glorieuse du Christ, abandonnant pour toujours la forme et la nature humaines, est présentée comme porteuse d'une satisfaction particulière liée à la nécessité même de ce développement : avant que « la mort », souveraine actuelle de la terre, ne puisse être détruite et la race humaine libérée et amenée à la liberté des fils de Dieu — à l'image d'Adam et des anges, affranchie de l'esclavage de la corruption qu'est la mort —, le corps du grand libérateur doit d'abord être rendu parfait sur le plan spirituel comme êtres divins, condition pour que les hommes puissent à leur tour être rendus parfaits sur le plan terrestre[197]. La formule « eux sans nous ne seront pas rendus parfaits » en est la justification directe.

Cette attente n'est pas présentée comme circonscrite au seul « petit troupeau » : le monde entier, quoique ignorant de l'objet précis de cette attente, est décrit comme participant à cette aspiration vers un temps meilleur, selon Romains 8:19,22, « toute la création gémit et souffre les douleurs de l'enfantement, en attendant la manifestation des fils de Dieu », comparée au « soleil de justice » qui « se lève avec la guérison dans ses rayons » pour guérir, rendre parfaites et restaurer toutes choses selon la volonté parfaite de Dieu.

Quatre puissances dirigeantes successives de la terre sont alors distinguées sous l'intitulé de « puissances dominantes » : d'abord l'homme sous Dieu, puis la mort et le mal sous Satan, ensuite la justice sous le Christ, et enfin le retour du premier état, l'homme restauré sous Dieu[198]. Dans les deuxième et troisième de ces dynasties — les règnes de Satan et du Christ —, les dirigeants effectifs sont décrits comme invisibles à l'humanité, leur pouvoir ne pouvant se reconnaître qu'à travers ses effets et ses résultats ; le diable y est qualifié de « prince » (chef) de ce monde, désignation sur laquelle le raisonnement s'interrompt à la fin de cette page.

Satan, désigné comme « celui qui a le pouvoir de la mort, c'est-à-dire le diable », est présenté comme le véritable maître des gouvernements terrestres, son règne se manifestant non par une présence visible mais par ses effets de dégradation universelle, le péché, la misère et la mort se retrouvant partout[199]. Toute personne, institution ou gouvernement qui favorise la mort, la dégradation ou l'opposition à la justice et à la vérité est qualifié d'agent de Satan, l'ensemble des gouvernements existants de la terre étant classé par Dieu comme relevant de son autorité, à la seule exception d'Israël, nation désignée parmi toutes les familles de la terre comme typifiant par avance l'Israël spirituel supérieur que constitue l'Église[200]. La captivité babylonienne est présentée comme le moment où cette exception prend fin, la parole adressée au dernier prince régnant d'Israël annonçant le renversement répété du royaume jusqu'à la venue de celui à qui il appartient de droit, selon Ézéchiel 21:27.

Une grande image

La vision de Nebucadnetsar est interprétée comme une représentation du pouvoir humain livré à la dépravation, sous la forme d'une statue composée de quatre parties distinctes : la tête figurant le royaume de Nebucadnetsar lui-même, la poitrine et les bras figurant le royaume médo-perse qui lui succède, le ventre et les cuisses figurant le troisième empire, grec, et enfin les jambes et les pieds figurant la dernière phase du gouvernement terrestre, l'Empire romain, lequel se perpétue sous une forme divisée jusqu'à l'instauration du royaume des cieux, destiné selon Daniel 2:44 à « briser en morceaux et consumer tous ces royaumes, et il subsistera à jamais » [201].

Ces quatre royaumes terrestres, glorifiés par l'homme naturel à travers la prose et la poésie de toutes les générations, sont au contraire décrits comme une succession ininterrompue de crimes et de mort, chacun de leurs héros revendiquant un honneur d'autant plus grand qu'il avait massacré un plus grand nombre de ses semblables et multiplié veuves, orphelins et misère[202]. Cette même réalité, présentée au prophète Daniel sous une forme bestiale selon Daniel 7, est jugée représenter fidèlement, par leur caractère violent et mortifère, leur véritable maître, le diable ; la ressemblance du quatrième empire, romain, avec Satan est jugée si frappante que Jésus, dans l'Apocalypse, le désigne presque toujours sous les noms de « dragon » ou de « ce vieux serpent, qui est le diable et Satan », empruntant ainsi au prince le nom même du royaume.

La tolérance divine envers le triomphe apparent du mal, sans restriction visible, est présentée comme s'exerçant néanmoins sous un contrôle supérieur permettant à Dieu de « faire servir la colère de l'homme à sa louange, et il en retiendra le reste »[203]. Les inventions et les arts des trois derniers siècles — la machinerie, l'imprimerie, l'application de la vapeur et de l'électricité — sont attribués, malgré leur apparition progressive, à une origine divine, préparant dès maintenant des moyens destinés à bénir l'humanité pendant le règne de justice à venir, en éclairant l'intelligence et en favorisant, par l'interdépendance croissante des hommes, la sympathie, l'affection et la fraternité.

Ces bienfaits ne sont néanmoins présentés que comme des secours temporaires, incapables de soustraire durablement l'humanité au mal : Satan demeure à la hauteur de la situation, et s'il ne peut plus entraîner des millions d'hommes à suivre pendant des années un chef par pur attachement à sa gloire, il parvient encore à fomenter entre les nations des conflits sous couvert de prétextes d'honneur[204]. Les armées permanentes de la terre sont décrites comme plus nombreuses et mieux préparées à la destruction mutuelle qu'à aucune époque antérieure, les progrès de la science et des arts échouant à procurer les bienfaits futurs promis parce que l'avarice et l'égoïsme ont évincé l'amour et la bienveillance, le capital et le pouvoir s'unissant pour opprimer les pauvres, lesquels en retour méprisent et jalousent les riches.

La formation de ligues ouvrières de protection mutuelle face à ce déséquilibre est jugée compréhensible, surtout lorsque rois, empereurs, nobles et propriétaires fonciers d'Europe vivent dans le luxe tandis que d'autres subsistent à peine, le surplus de leur travail au-delà du strict nécessaire — farine, pommes de terre, sel et tissu grossier — étant absorbé par l'impôt destiné à soutenir des gouvernements corrompus comparés à de grands abcès drainant la force et la vitalité de l'humanité[205]. Cette observation confirme, selon le raisonnement développé, la persistance du règne de Satan sur la terre, le mal ne faisant que changer de tactique selon les nécessités de l'heure sans cesser d'être le mal.

Un soulèvement général de l'humanité et un renversement des gouvernements existants sont annoncés comme les mécanismes par lesquels le nouvel âge sera introduit, les deux puissances spirituelles en présence — le Christ et ses saints d'un côté, Satan et ses anges de l'autre — disposant chacune d'armées terrestres chargées de soutenir leur cause respective. L'armée de Satan est identifiée aux rois, chefs militaires, riches et puissants mentionnés en Apocalypse 19:19, tandis que le Christ épouse et conduit à la victoire la cause des opprimés, lesquels, animés par la justice, servent dans une certaine mesure d'instruments à leur propre libération du joug du mal et de l'oppression[206].

L'affrontement entre le capital et le travail, observé dans le pays, est présenté comme un signe avant-coureur direct de ce temps de trouble, le travail redoutant l'écrasement par le capital à défaut de s'organiser et de se protéger, et le capital redoutant à son tour de perdre l'ascendant sur le travail[207]. Les nihilistes russes, les ligues agraires et les libéraux de Grande-Bretagne et d'Irlande, ainsi que les socialistes et les communistes d'Autriche, d'Allemagne et de France, sont cités comme des manifestations visibles corroborant, aux yeux naturels, ce que l'œil spirituel de la foi discerne déjà à la lumière des Écritures prophétiques, à savoir que « le jour du Seigneur est un jour de trouble », et que l'époque présente correspond à la « moisson » de l'âge de l'évangile, avec la séparation en cours du blé et de l'ivraie au sein de l'Église. Le changement attendu — la naissance de l'esprit pour les disciples déjà engendrés de cette nature — est annoncé comme devant très probablement survenir avant l'automne 1881, moment où s'opérerait leur transformation vers la glorieuse ressemblance de leur Chef[208].

Le troisième des quatre règnes terrestres distingués précédemment — celui de la justice sous le Christ — est à son tour décrit comme un pouvoir invisible exercé par le biais d'agents visibles, à l'image du règne actuel, lui aussi invisible, de Satan : de même que le péché abonde aujourd'hui sous la conduite dissimulée de ce dernier, la justice régnera alors sous la conduite, également dissimulée, du « Christ de Dieu », tout homme venant en harmonie avec la vérité et la justice étant alors compté comme serviteur de Dieu[209]. Les royaumes de ce monde, tous renversés conformément à Daniel 2:44, doivent être rétablis sur des principes de justice et d'équité fondés sur la loi d'or de l'amour envers Dieu et envers les hommes.

Israël selon la chair est désigné comme la nation principale de la terre pendant cet âge, exaltée en gloire et en importance au-dessus de toutes les autres, qualifiée de « joie de toute la terre », suivie dans l'ordre des faveurs et des bénédictions par les autres nations selon leur degré de conformité à la loi du royaume de Dieu[210]. La lumière de la connaissance et de la vérité émanant de la cité spirituelle — l'Église, la nouvelle Jérusalem selon Apocalypse 21 — est présentée comme devant finalement bénir et guérir l'humanité entière, jusqu'à ce que toute opposition soit mise à bas et tous les hommes amenés à la perfection et à la justice ; le troisième empire céderait alors la place au quatrième, celui-ci n'étant autre que le premier restauré : l'homme de nouveau seigneur de la terre, lui-même en parfaite obéissance au Roi des rois et Seigneur des seigneurs, Dieu devenant ainsi « tout en tous », selon la prière « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » [211].

Notre voyage vers le nord

Un déplacement vers le nord est relaté comme ayant été agréable, quatre réunions ayant été tenues en autant de lieux, avec des visites complémentaires effectuées en chemin ; les personnes rencontrées se sont déclarées fortifiées et encouragées par ces rencontres[212]. Une brève maxime conclut la livraison, affirmant que « la conscience de l'innocence est notre meilleur bouclier et notre plus ferme sécurité » dans la plupart des situations de la vie.

Le lieu de la rencontre

L'espérance d'être « pour toujours avec le Seigneur » est décrite comme un élément central de l'espoir chrétien à travers les générations, capable de réconforter même là où la compréhension du sujet reste imparfaite[213]. Il n'est pas jugé nécessaire de tout comprendre à l'avance pour être accepté auprès du Seigneur, mais la recherche approfondie des sujets bibliques est présentée comme à la fois un devoir et un privilège[214].

Deux conceptions opposées sur le lieu de cette rencontre sont examinées et jugées excessives : celle selon laquelle les esprits des justes seraient rendus parfaits pour entrer immédiatement dans la présence de Dieu au ciel, et celle qui associe la venue du Christ à des conditions purement terrestres[215]. Une position intermédiaire est avancée à partir de 1 Thessaloniciens 4:16-18 : le Seigneur descend, et les fidèles sont enlevés à sa rencontre dans les airs, pour être ensuite toujours avec lui[216]. L'apôtre Pierre lui-même reconnaît que certains propos de Paul sur ces sujets sont « difficiles à comprendre », référence à 2 Pierre 3:15-16 utilisée pour justifier un examen approfondi de la question.

Le raisonnement développé repose sur un principe d'interprétation progressive du vocabulaire biblique, selon lequel les mots prennent un sens plus élevé lorsqu'ils passent du domaine naturel au domaine spirituel : le pain, l'eau, le vêtement, la lumière, la chaleur ou les ténèbres n'ont pas la même portée selon qu'ils s'appliquent aux choses matérielles ou spirituelles[217]. L'air et l'esprit sont ainsi rapprochés étymologiquement, mais personne ne lirait littéralement « air » à la place d'« esprit » dans l'affirmation selon laquelle « il y a un esprit dans l'homme, et le souffle du Tout-Puissant lui donne l'intelligence » [218]. Satan étant désigné comme « le prince de la puissance de l'air », et son royaume spirituel devant être ébranlé lors de l'avènement du royaume du Christ, l'enlèvement « dans les airs » est interprété comme signifiant une élévation au pouvoir avec le Christ dans le royaume des cieux, et non un déplacement vers un lieu physique[219]. Le même principe est appliqué à la notion de « translation » ou de changement : tout comme un texte traduit change de langue sans changer de nature, ou comme les hommes passent de la puissance des ténèbres au royaume du Fils de Dieu selon Colossiens 1:13, le passage des fidèles d'une condition à une autre est compris comme un changement d'état et non de lieu[220].

L'ascension d'Aaron au-devant de Moïse sur la montagne de Dieu est proposée comme préfiguration de cette rencontre, de même que le contraste établi par Paul entre le mont Sinaï, montagne terrestre que l'on pouvait toucher, et la montagne de Sion céleste, décrite en Hébreux 12:18-22 comme ne pouvant être touchée et donc comme une réalité spirituelle[221]. L'armée qui doit sortir de Sion n'est pas davantage comprise comme une armée terrestre armée de fusils et d'épées, mais comme une armée céleste maniant l'épée de l'esprit, c'est-à-dire la parole de Dieu[222]. L'article est signé des initiales J. H. P.

Après le changement, avant la gloire

Une note éditoriale précise d'emblée que cet article « n'est conservé qu'en raison de sa valeur historique pour illustrer l'aube progressive de la vérité présente », signalant ainsi que la position qui va suivre est présentée comme dépassée au moment de la publication[223].

L'épisode de Luc 17:34-37, où deux hommes se trouvent dans un même lit et où l'un est pris tandis que l'autre est laissé, sert de point de départ à une réflexion sur la manière dont ce prélèvement s'accomplira[224]. Il est avancé que ceux qui seront « pris » ne le seront vers aucun lieu déterminé, ni vers le mont Sion ni vers aucun autre point géographique, et qu'ils ne deviendront pas pour autant invisibles à leur entourage immédiat : ils resteront visibles et en apparence identiques à eux-mêmes, tout en n'étant plus réellement les mêmes qu'avant d'avoir été pris[225]. La comparaison est faite avec les anges, qui apparaissent sous forme humaine sans être des hommes, et avec Jésus après sa résurrection, décrit comme né de l'esprit et donc pourvu d'un corps spirituel, conformément à Jean 3:6[226].

La résurrection de Jésus est présentée comme ayant pu, selon cette argumentation, s'accompagner d'une apparence humaine maintenue durant les quarante jours suivants sans que cela remette en cause la nature spirituelle de son corps[227]. Le raisonnement en tire une conséquence directe pour les fidèles encore vivants au moment du changement attendu : un corps peut être spirituel tout en continuant à apparaître comme un corps de chair ordinaire, de sorte que les fidèles changés resteraient visibles, en apparence identiques à eux-mêmes, sans pourtant être réellement les mêmes qu'auparavant[228]. L'enlèvement d'Élie est avancé comme preuve que ce changement s'accompagne d'une visibilité pour les témoins présents.

Le récit de 2 Rois 2:10-11 est longuement analysé : la promesse faite par Élie à Élisée, conditionnée au fait de le voir au moment où il serait enlevé, est interprétée comme la preuve qu'Élisée a bien vu l'instant de la séparation, puisque l'esprit d'Élie s'est effectivement reposé sur lui selon le verset 15[229]. Une distinction est établie entre deux événements successifs du verset 11 : la séparation des deux hommes par un char de feu et des chevaux de feu, d'une part, et l'ascension proprement dite d'Élie dans un tourbillon vers le ciel, d'autre part, Élisée n'ayant assisté, selon cette lecture, qu'au premier de ces deux moments[230]. Élie étant traditionnellement reconnu comme une figure annonçant l'Église depuis la Pentecôte, son enlèvement est considéré comme une préfiguration du changement des fidèles encore vivants au moment où l'Église sera complète[231].

Une seconde préfiguration est proposée à partir de la rencontre entre Moïse et Aaron sur la montagne de Dieu, Moïse étant présenté comme une figure du Christ et Aaron comme une figure de ceux qui vainquent l'épreuve[232]. Le fait que Moïse confie ensuite à Aaron toutes les paroles et tous les signes qu'il a reçus est lu comme une image de l'accroissement de connaissance qui accompagnerait le passage à la condition spirituelle, tandis que la fonction confiée à Aaron de porte-parole auprès du peuple, « au lieu d'une bouche, et toi tu lui tiendras lieu de Dieu », illustre une différence de rôle entre les deux figures tout en maintenant leur visibilité commune auprès du monde[233]. La citation de Luc 17:20, selon laquelle le royaume de Dieu ne vient pas de manière visible et spectaculaire, est mobilisée pour écarter l'idée que les fidèles changés deviendraient invisibles au monde : seule leur fonction de représentants actifs d'un royaume lui-même invisible est mise en avant[234].

Le rôle d'Aaron durant les trois premières plaies d'Égypte, où il agit comme porte-parole et exécutant des signes devant Pharaon pendant que Moïse donne les instructions, est présenté comme une image du rôle futur du « petit troupeau » : devenus des corps spirituels mais demeurant encore sous une apparence voilée, ces derniers continueraient à exercer une fonction de prophètes ou d'instructeurs auprès des hommes, servant de bouche au Christ comme Aaron servait de bouche à Moïse[235].

Ce groupe de saints transformés est ensuite identifié à la compagnie décrite en Apocalypse 15:1-4, debout sur une mer de verre mêlée de feu, tenant des harpes et ayant triomphé de la bête, de son image et du nombre de son nom. Leur cantique, rapproché de celui de Moïse rassemblant les anciens des tribus selon Deutéronome 31:28-32, est jugé presque identique dans sa formulation à celui de l'Apocalypse, ce qui conduit à y voir un seul et même chant[236]. Cette compagnie est explicitement située devant le trône et non sur le trône, distinction appuyée sur Apocalypse 4:6 et reprise à propos des cent quarante-quatre mille se tenant avec l'Agneau sur la montagne de Sion selon Apocalypse 14:1-5, également décrits comme présents devant le trône, vierges, suivant l'Agneau et exempts de tout défaut[237]. Le même rapprochement est fait avec Luc 20:36, où il est question de se tenir devant le Fils de l'homme.

Une distinction est ensuite introduite entre le fait d'être rendu à la condition de corps spirituel et celui d'être glorifié, c'est-à-dire élevé au pouvoir : Jésus lui-même, bien que déjà corps spirituel, est présenté comme étant apparu sous une apparence voilée avant son ascension au trône du Père, en référence à Actes 2:22-36 et à Jean 7:39[238]. Les fidèles vivants au moment de leur changement pourraient ainsi, selon cette lecture, demeurer un temps sous l'apparence de la chair avant d'être glorifiés, période à laquelle est rattachée la prophétie d'Ésaïe 52:7-8 sur les pieds de celui qui annonce de bonnes nouvelles et publie le salut, les pieds étant ici compris comme représentant ceux qui, pris mais encore voilés, demeurent dans la condition spirituelle du Christ[239]. Cette condition des « sentinelles » appelées à voir « œil à œil », jugée différente de celle qui prévaut au moment de la rédaction, est associée à un travail accompli en faveur d'Israël, rapproché du premier travail d'Aaron auprès des anciens d'Israël après sa rencontre avec Moïse[240]. Le peuple d'Israël du récit de l'Exode, mentionné en Exode 8:23, est rapproché de la compagnie servante désignée comme « mon peuple » en Apocalypse 18:4, cette compagnie devant être séparée de Babylone par les trois premières plaies, c'est-à-dire pendant la période où la proclamation d'Apocalypse 14:6-10 serait faite par les saints pris mais encore voilés, de la même manière qu'Aaron fut porte-parole du peuple de Dieu pendant les plaies qui le séparèrent de celui de Pharaon[241].

L'argumentation se conclut en affirmant que la typologie de Moïse et Aaron exclut nécessairement l'idée d'un retour de Jésus dans la chair pour se montrer aux fidèles : c'est l'Église qui monte vers la condition du Christ, et non l'inverse, Aaron étant monté à la rencontre de Moïse sur la montagne plutôt que l'inverse[242].

L'exaltation à la gloire est distinguée du simple changement en corps spirituel : « si Jésus devait venir dans la chair, comme certains l'enseignent, alors il pourrait être le prophète lui-même » est écarté comme hypothèse, le fait qu'Aaron demeure prophète après sa rencontre avec Moïse étant lu comme la preuve que les fidèles resteront « sous le voile », donc en état de parler au peuple, alors que Jésus, lui, n'apparaîtrait plus ainsi et ne pourrait donc plus être prophète ou enseignant, de même que Moïse ne l'était pas[243]. Dans cette condition spirituelle, le Christ deviendrait pour les fidèles ce que Moïse était pour Aaron ; le fait qu'Aaron soit monté à la rencontre de Moïse sur la montagne indiquerait que c'est l'Église qui doit s'élever jusqu'à la condition spirituelle avant de pouvoir rencontrer et voir Jésus, conformément à 1 Jean 3:2 : le changement s'opère chez les fidèles et non chez Christ, qui demeure identique[244].

La préfiguration de Rebecca et d'Isaac vient étayer l'idée que les fidèles verront Jésus après leur changement tout en restant sous le voile : le moment où Rebecca aperçoit Isaac, descend de son chameau et se couvre d'un voile, rapporté en Genèse 24:64-65, est présenté comme l'image du changement opéré, le port du voile signifiant que les fidèles demeureront voilés pendant un temps après leur propre transformation, cette apparence voilée n'étant plus alors leur condition réelle mais une apparence volontairement maintenue vis-à-vis du monde[245]. Un pouvoir de parole et de connaissance accru, ainsi que d'éventuelles manifestations miraculeuses comparables à celles d'Aaron après sa rencontre avec Moïse, sont annoncés comme accompagnant cette période intermédiaire, jugée proche dans le temps[246]. Un appel à la sainteté et à la vigilance clôt cette analyse, assorti de l'avertissement que la porte se refermera sur ceux qui n'auront pas rejoint à temps le « petit troupeau » appelé à siéger finalement avec Jésus sur le trône, l'article se terminant par des vers annonçant que la gloire du royaume sera bientôt pleinement révélée[247]. L'article est signé des initiales A. D. J.

Le mariage, dans la gloire

Apocalypse 15:8 fournit le texte de départ : le temple rempli de fumée venant de la gloire de Dieu et de sa puissance, nul ne pouvant y entrer avant l'accomplissement des sept plaies des sept anges[248]. Les deux articles précédents ayant exposé la manière dont les fidèles seraient changés en corps spirituels tout en demeurant un temps sous le voile, alors que les morts en Christ seraient quant à eux corps spirituels sans voile, la question posée ici porte sur le moment où les uns et les autres rejoindraient effectivement le trône, puisqu'ils sont d'abord situés « devant le trône »[249].

Un second changement, distinct de celui qui mène au corps spirituel, est repéré dans la trajectoire d'Élie et d'Aaron. Dans le cas d'Élie, deux événements successifs sont relevés en 2 Rois 2:11-12 : la séparation d'Élisée par un char de feu et des chevaux de feu, d'une part, figurant le changement en corps spirituel, et l'ascension proprement dite dans un tourbillon vers le ciel, d'autre part, qui marquerait le moment où les fidèles « sortiraient de sous le voile » pour n'être plus vus[250]. Dans le cas d'Aaron, le même schéma est repéré à partir d'Exode 9:8 : alors qu'il servait jusque-là de porte-parole de Moïse auprès du peuple durant les trois premières plaies, un changement de formulation intervient à partir de la quatrième plaie, l'Éternel s'adressant désormais directement à lui comme il le faisait avec Moïse, ce qui est interprété comme l'indication du moment où Aaron cesserait d'être « sous le voile »[251].

Ce second changement, celui qui fait cesser l'apparence voilée, est mis en parallèle avec Jésus lui-même : corps spirituel apparaissant par moments sous le voile durant les quarante jours suivant sa résurrection, il n'aurait été véritablement glorifié qu'au moment de son ascension, lorsqu'il cesse d'être vu, selon Actes 1:11[252]. Cette glorification de l'ensemble des fidèles est présentée comme correspondant au moment où le temple se remplit de la fumée de la gloire de Dieu, juste avant que les sept plaies ne soient déversées, et est identifiée au mariage de l'Agneau : les fidèles, selon Philippiens 3:21 et Romains 8:17, doivent être rendus semblables au corps glorieux du Christ et glorifiés avec lui s'ils souffrent avec lui[253].

Cette mise ensemble avec le Christ, distincte de l'accession au corps spirituel, est rattachée à l'exaltation au trône évoquée en Matthieu 25:31, où le Fils de l'homme vient dans sa gloire pour s'asseoir sur le trône de sa gloire : être corps spirituel n'implique donc pas nécessairement la gloire, cette dernière n'intervenant qu'avec le fait de siéger sur le trône[254]. Le même déroulement en deux temps, d'abord le changement puis la glorification ou le mariage, est retrouvé dans la figure d'Isaac et de Rebecca : le moment où elle lève les yeux et voit Isaac représenterait le changement, tandis que le moment où Isaac la fait entrer dans la tente de sa mère et la prend pour femme, après leur rencontre selon Genèse 24:67, correspondrait à la glorification du temple et à l'union des fidèles avec le Christ en tant qu'épouse[255].

Que la glorification corresponde au mariage et non au simple changement en corps spirituel est appuyé par le fait que Jésus, selon Jean 7:39, est monté au ciel non glorifié, devant revenir « de la même manière » selon Actes 1:11 : les fidèles le verraient donc eux aussi non glorifié, comme Rebecca voit Isaac, avant d'être glorifiés avec lui lorsque, à l'image d'Isaac prenant Rebecca pour femme, ils entreraient véritablement dans le mariage[256]. Ce moment où le temple se remplit de gloire, situé juste avant le déversement des sept plaies, est identifié à celui où l'Église est désignée comme l'épouse en Apocalypse 21:9-11, un des sept anges porteurs des coupes des sept dernières plaies invitant alors à contempler « l'épouse, la femme de l'Agneau », identifiée à la Jérusalem céleste revêtue de la gloire de Dieu[257]. Cette exaltation au trône est présentée comme la principale différence entre le « petit troupeau » et la « grande multitude » des serviteurs, cette dernière recevant bien la vie spirituelle mais non la gloire de l'épouse, la cité céleste étant quant à elle éclairée par le temple, le Seigneur Dieu Tout-Puissant et l'Agneau en constituant la lumière selon Apocalypse 21:22-24, cette même cité devenant ensuite la lumière des nations[258].

Pour harmoniser l'ensemble de ces textes, une distinction est posée entre, d'une part, le changement en corps spirituel et, d'autre part, la glorification de ce corps spirituel, cette distinction étant illustrée par la construction du temple de Salomon : l'extraction des pierres et des bois correspondrait au travail accompli depuis la Pentecôte durant tout l'âge de l'Évangile, tandis que la construction elle-même, effectuée en silence avec des pierres déjà façonnées avant d'être amenées sur le chantier, sans qu'on entende ni marteau ni hache ni aucun outil de fer dans la maison pendant qu'elle se bâtissait selon 1 Rois 6:7, figurerait la résurrection silencieuse des morts en Christ et le changement des vivants, les deux catégories devenant alors corps spirituels[259]. Ce n'est qu'après l'achèvement du temple que la gloire de l'Éternel en remplit la maison selon 1 Rois 8:11, ce qui conduit à conclure que la glorification doit nécessairement être distincte du changement lui-même, puisque le bâtiment achevé et la glorification qui s'ensuit sont présentés comme deux étapes successives et non simultanées.

La compagnie des rachetés demeurés devant le trône porte alors un cantique repris à l'identique dans la figure, tenant des harpes et chantant « comme s'il s'agissait d'un cantique nouveau » aux côtés de l'Agneau sur la montagne de Sion[260]. Quatre arguments successifs sont avancés pour établir que ce groupe désigne bien les vainqueurs déjà identifiés sur la mer de verre : aucune position devant le trône n'est jugée plus élevée que celle-ci, aucune autre identité ne correspond aux prémices pour Dieu et l'Agneau debout avec lui sur la montagne de Sion — rapprochement explicitement établi avec Moïse et Aaron se rencontrant sur la montagne —, aucune autre réalité ne peut représenter les sept lampes ardentes sinon le « petit troupeau », et aucun autre groupe ne peut correspondre aux cent quarante-quatre mille[261]. La position « devant le trône » est donc interprétée comme désignant l'état qui précède l'exaltation au pouvoir et à la gloire, et non une localisation définitive[262].

L'épisode d'Ésaïe 52:7-8, déjà mobilisé dans l'article précédent, est repris pour établir une distinction entre Jésus, « la Tête », déjà au-delà du voile et donc invisible, les morts en Christ ressuscités et eux aussi invisibles au-delà du voile, et les fidèles encore vivants — les « pieds » — changés mais restant visibles pour un temps pendant qu'un dernier travail s'accomplit[263]. Ce travail est décrit comme consistant à « publier la paix, apporter de bonnes nouvelles » à Sion en proclamant que son Dieu règne, moment où l'assurance de voir « œil à œil » serait obtenue, lorsque l'Éternel ramènerait Sion[264].

Les figures d'Élie et de Rebecca, déjà examinées comme représentant la phase vivante de l'Église de l'Évangile depuis la Pentecôte, sont ensuite reprises pour souligner que l'enlèvement d'Élie et la rencontre de Rebecca avec Isaac supposent nécessairement, selon cette argumentation, que la résurrection des morts en Christ ait déjà eu lieu : les vivants ne pouvant devancer ceux qui dorment, le fait de voir le Seigneur implique que les morts aient été ressuscités auparavant, ce qui est jugé cohérent avec la typologie de Moïse et d'Aaron et avec la déclaration de Paul selon laquelle les morts en Christ ressuscitent les premiers[265]. Une conclusion d'ensemble est alors proposée : les morts et les fidèles changés peuvent tous rencontrer le Christ au-delà du voile, les vivants restant cependant visibles un temps sous le voile, l'ensemble demeurant sur la mer de verre devant le trône sans que cela fasse obstacle à l'exaltation finale au trône, annoncée comme devant être reconsidérée ultérieurement[266]. Un appel final invite à se dépouiller de « tout fardeau, afin d'être jugés dignes d'échapper », la gloire devant suivre en son temps selon la volonté divine[267]. L'article est de nouveau signé des initiales A. D. J.

De faux christs

Matthieu 24:23-26 sert de point d'appui à une mise en garde contre ceux qui prétendraient localiser le Christ en un lieu précis, que ce soit dans le désert ou dans quelque chambre secrète[268]. La période suivant 1881 est annoncée comme devant s'accompagner de manifestations spirituelles remarquables, attribuées à « le prince de la puissance de l'air », identifié au diable et à ses anges conformément à Éphésiens 2:2[269]. Ces esprits mauvais, désignés comme les dominateurs des ténèbres de ce monde selon Éphésiens 6:12, sont présentés comme devant fournir un ultime effort avant d'être soumis et liés conformément à Apocalypse 20:2[270].

Le sort des anges déchus est rapporté à Jude 1:6, qui les décrit réservés par Dieu dans des chaînes éternelles sous l'obscurité jusqu'au jugement du grand jour, et à 2 Pierre 2:4, qui évoque leur précipitation dans l'abîme, identifié au « Tartare » et compris non comme un lieu sous la terre mais comme la basse atmosphère entourant la terre[271]. Depuis six mille ans, ces puissances spirituelles sont décrites comme trompant et égarant l'humanité, disposant comme les bons anges du pouvoir d'apparaître sous forme humaine, mais contraintes de toujours se manifester dans l'obscurité, Dieu les ayant placées sous les ténèbres[272]. Ce cadre explicatif est présenté comme permettant de rendre compte des manifestations spiritualistes contemporaines, autrement inexplicables, nombre de personnes ayant cru ces dernières années voir certains de leurs amis défunts alors qu'il s'agirait en réalité de ces mêmes esprits déchus se faisant passer pour eux[273]. Une question tranchante clôt ce développement, invitant le lecteur à choisir entre croire Dieu ou croire le diable.

La compagnie représentée par Aaron est présentée comme bénéficiant d'une protection absolue face à ces manifestations trompeuses, à la différence des Égyptiens dupés par les magiciens : Satan et ses esprits, désignés comme les « magiciens d'Égypte » assimilés au monde, pourront tromper beaucoup de gens mais non ceux qui, à l'image d'Aaron, auront déjà été changés avant leur apparition[274]. La plaie des poux, que les magiciens ne purent reproduire malgré leurs efforts répétés, les obligeant à reconnaître Exode 8:18-19 qu'il s'agissait là du doigt de Dieu, est interprétée comme marquant une limite précise à l'imitation démoniaque : le pouvoir de ces esprits mauvais, pour spectaculaire qu'il doive être dans les années suivantes, est annoncé comme devant lui aLes manifestations attribuées aux esprits déchus sont présentées comme une reconduction du mensonge originel rapporté dans Genèse 3:4 : la promesse que l'homme « ne mourra certainement pas » se retrouve selon ce raisonnement derrière chaque apparition de personnes décédées à leurs proches, ce qui fait de Satan, conformément à Jean 8:44, le menteur et le père du mensonge[275]. L'entrée dans le « jour du jugement » est présentée comme devant intensifier ce phénomène : alors que Satan n'opérait jusque-là que dans l'obscurité, les revendications des spiritualistes de matérialiser des apparitions en plein jour sont interprétées comme l'indication que ses manifestations vont désormais se poursuivre ouvertement, « à la lumière »[276]. Face à cela, l'affirmation biblique selon laquelle les morts ne peuvent être vus avant la résurrection est opposée comme critère de discernement : ce n'est pas ce travail que le diable accomplit[277].

La capacité de Satan à se transformer, selon 2 Corinthiens 11:14, en « ange de lumière » est présentée comme fondant un risque de tromperie particulièrement grave au moment où de faux christs se manifesteraient avec signes et prodiges, conformément à l'avertissement de Matthieu 24:24-27 contre quiconque prétendrait localiser Jésus dans le désert ou dans des chambres secrètes[278]. Cet avertissement est lu comme une preuve absolue que ni Jésus ni aucun saint ressuscité ne se manifesterait de cette manière visible et localisée ; toute apparence de ce type, quelle qu'elle soit, est donc à exclure d'emblée comme n'étant ni Jésus ni un saint ressuscité[279]. Le danger est jugé réel uniquement pour ceux qui chercheraient Jésus sous une forme charnelle plutôt que sous la forme de sa présence invisible, comparée à l'éclair ; ceux qui demeurent attachés à cette dernière conception sont présentés comme protégés au moment où ces manifestations se produiront[280]. La promesse selon laquelle « si possible », les élus eux-mêmes seraient trompés, est explicitement lue comme signifiant que cela reste impossible, les élus étant alors déjà dans la condition de corps spirituel, bien que demeurant sous le voile[281].

Cette assurance s'appuie sur une relecture typologique des dix plaies d'Égypte. 1 Timothée 4:1 et 2 Timothée 3:1-9 annoncent que certains s'écarteraient de la foi en prêtant attention à des esprits séducteurs, tout en conservant une apparence de piété sans en avoir la réalité ; ces opposants sont comparés à Jannès et Jambrès, qui résistèrent à Moïse[282]. Le récit d'Exode 7:10-12 et d'Exode 7:20-22 est mobilisé pour établir que les magiciens égyptiens parvinrent à reproduire par leurs enchantements les deux premiers prodiges d'Aaron — le bâton changé en serpent, puis l'eau changée en sang — avant que le bâton d'Aaron n'engloutisse les leurs ; le même constat est fait pour la plaie des grenouilles en Exode 8:5-7[283]. Le moment où cette opposition survient est jugé significatif : elle se produit après la rencontre de Moïse et d'Aaron sur la montagne, rapportée en Exode 4:27, alors qu'Aaron agit déjà comme porte-parole et prophète de Moïse auprès de Pharaon[284].

Puisque cette rencontre sur la montagne figure le changement des fidèles en corps spirituel, la résistance évoquée par Paul en 2 Timothée 3:8 est datée comme intervenant après ce changement, pendant que les fidèles demeurent encore ici sous le voile[285]. Les magiciens parvinrent à tromper Pharaon, mais non Aaron, dont le pouvoir leur était supérieur ; de la même manière, les « faux christs », assimilés au monde représenté par les magiciens égyptiens, pourront tromper beaucoup de personnes mais non les fidèles déjà changés, qui jouent le rôle d'Aaron dans cette figure[286]. La plaie suivante, celle des poux produite par Aaron selon Exode 8:16-19, marque la limite de ce pouvoir d'imitation : les magiciens, incapables cette fois de reproduire le prodige, reconnaissent devant Pharaon qu'il s'agit du doigt de Dieu, ce qui est présenté comme préfigurant le moment où le monde reconnaîtrait l'existence d'une puissance supérieure, la folie de Satan et de ses anges devenant alors aussi manifeste que le fut celle de Jannès et Jambrès, après quelques années encore de prodiges sans pouvoir d'aller plus loin[287].

L'ordre donné par Dieu à Moïse et à Aaron de prendre des poignées de cendres, à l'origine de la plaie des ulcères selon Exode 9:8-10, est identifié comme le moment précis où Aaron entre dans la gloire de Moïse, Dieu s'adressant désormais à lui comme à Moïse[288]. Ce changement de condition d'Aaron est mis en correspondance avec le début des sept dernières plaies, moment à partir duquel le pouvoir de Satan commencerait à être restreint, pour aboutir à son enchaînement complet une fois toutes les plaies déversées, conformément à Apocalypse 20:2-3, les saints étant alors représentés comme assis sur des trônes selon le verset 4[289]. Cette séquence — les fidèles encore sous le voile et exerçant une fonction d'enseignement pendant les trois premières plaies, puis la glorification de l'Église juste avant le déversement des sept plaies selon Apocalypse 15:8, moment où Satan cesse définitivement de pouvoir résister — reproduit exactement, selon cette lecture, le moment où Aaron change de position dans la figure[290].

Avant même cette glorification, les fidèles déjà changés mais encore voilés sont assurés d'une protection totale face aux signes et prodiges des faux christs, du fait de se trouver, selon Psaume 91:1, « dans le lieu secret du Très-Haut », une position identifiée à celle qui se tient « devant le trône »[291]. Un autre groupe, désigné dans la figure comme « mon peuple » en Exode 8:23, est identifié à la « grande multitude » atteinte par les trois premières plaies lors de sa séparation de Babylone selon Apocalypse 18:4 ; de même que le peuple d'Israël fut séparé de celui de Pharaon par ces trois plaies en croyant les paroles et les signes d'Aaron, ce groupe sortirait de Babylone — assimilée à une Église mondaine — en répondant à la proclamation de Apocalypse 14:6-9 annonçant que l'heure du jugement est venue, proclamation faite par les saints encore voilés[292].

L'épreuve traversée par ce groupe durant les trois premières plaies est rapprochée de la formule paulinienne sur une livraison « à Satan pour la destruction de la chair, afin que l'esprit soit sauvé », cette délivrance de Babylone leur permettant d'échapper ensuite aux sept dernières plaies et de cesser de participer à ses péchés, conformément à Apocalypse 18:4[293]. Cette sortie de Babylone, juste avant le déversement des sept plaies, marque aussi le début de l'enchaînement de Satan, mis en relation avec l'annonce d'Ésaïe 27:1 selon laquelle l'Éternel châtierait le Léviathan, « ce serpent tortueux », identifié au dragon et à l'ancien serpent, le diable et Satan, selon Apocalypse 12:9[294].

Un appel final invite ceux représentés par Aaron, bientôt changés selon cette attente, à proclamer sans tarder « Sortez de Babylone, mon peuple », en écho à Ésaïe 26:20-21 qui invite à se cacher un temps dans ses chambres jusqu'à ce que l'indignation soit passée[295]. Ceux qui continueraient au contraire à soutenir une Église mondaine assimilée à Babylone — désormais « vomie de la bouche de Dieu » selon Apocalypse 3:16 — sont avertis qu'ils subiront non seulement les trois premières plaies mais aussi les sept dernières, qualifiées de coupe de l'indignation divine versée sans mélange selon Apocalypse 14:9-10[296]. Un dernier appel exhorte ceux déjà séparés à attendre tranquillement leur changement et leur réunion avec Jésus, dans la sainteté, nul ne pouvant voir le Seigneur sans elle[297]. L'article est de nouveau signé des initiales A. D. J.

Le type de la construction du temple

Le tabernacle mobile du désert, représentant la demeure de Dieu — l'Église — dans sa condition présente imparfaite, c'est-à-dire sa condition charnelle, est mis en contraste avec le temple construit par Salomon, considéré comme une préfiguration de la même demeure divine une fois parvenue à l'état spirituel parfait[298]. Le tabernacle, dressé tour à tour en différents lieux dans le « désert du péché » selon Exode 16, n'avait aucune place durable, tandis que le temple fut établi de façon permanente non seulement à Jérusalem, la ville saintes, mais au sommet de la montagne ; ce contraste est rapproché de la déclaration de Paul en Hébreux 13:14 selon laquelle les chrétiens n'ont ici aucune cité permanente mais en recherchent une à venir, identifiée à la Jérusalem nouvelle dont le Seigneur Dieu et l'Agneau constituent le temple d'après Apocalypse 21:22, elle aussi destinée à être établie au sommet des montagnes selon Ésaïe 2:2[299].

Un sens restreint permet déjà de désigner les fidèles comme le temple de Dieu, conformément à 1 Corinthiens 3:16, dans la mesure où, en esprit, ils sont « ressuscités avec Christ et assis avec lui dans les lieux célestes », les choses futures étant évoquées comme déjà existantes parce que déjà commencées[300]. Les fidèles sont comparés à des pierres vivantes en cours d'extraction de la carrière de l'humanité, taillées, façonnées et polies pour leur place dans le temple glorieux, ce travail étant rattaché à l'ensemble de l'âge de l'Évangile et appuyé sur Éphésiens 2:20-22, qui présente l'édifice comme fondé sur les apôtres et les prophètes, avec Jésus-Christ pour pierre angulaire[301]. Salomon, roi pacifique et sage ayant fourni le modèle, est mis en regard de celui désigné comme « plus grand que Salomon », appelé « le Prince de la Paix », chargé de construire le véritable temple annoncé par cette figure[302].

La durée de sept ans nécessaire à la construction du temple selon 1 Rois 6:38, pendant laquelle la plupart des matériaux étaient préparés avant même le début des travaux, est appliquée à la période de sept années, désignée comme la « moisson », s'étendant de l'automne 1874 à 1881, identifiée comme le temps nécessaire pour amener l'ensemble des fidèles à la condition spirituelle parfaite[303]. Les pierres vivantes destinées à ce temple, sélectionnées et préparées tout au long de l'âge de l'Évangile, sont présentées comme ayant été presque toutes prêtes avant le commencement même de la construction en 1874, devant toutes l'être avant l'achèvement du temple, lequel doit lui-même être achevé avant que la gloire du Seigneur ne le remplisse, conformément à 2 Chroniques 5:1-13 et à Apocalypse 15:8[304].

L'achèvement des 1 335 jours symboliques de Daniel, situé précisément au début de cette période de sept ans en 1874, est présenté comme corroborant ce calcul, Daniel devant se tenir « dans son lot » à la fin de ces jours ; il est rattaché à l'ordre des prophètes mentionnés en premier dans la distribution des récompenses selon Apocalypse 11:18[305]. La construction du temple est ainsi présentée comme ayant débuté par l'entrée dans la condition spirituelle, semblable au corps glorieux du Christ, des prophètes eux-mêmes ; si ce calcul est exact, il établirait, en cohérence avec le parallélisme entre l'âge judaïque et l'âge de l'Évangile, non seulement que la porte d'accès à la « haute vocation » — devenir l'épouse, le temple — se fermerait à l'automne 1881, mais aussi, par ce même parallélisme, la présence du Christ, d'abord comme moissonneur rassemblant morts et vivants « dans son grenier » à l'écart de l'ivraie, ensuite comme constructeur du temple préfiguré par Salomon[306]. Jésus est désigné non seulement comme surveillant et directeur de l'extraction et de la préparation des pierres, mais aussi comme le « maître d'œuvre » de la construction elle-même, conformément à la promesse de faire du vainqueur une colonne dans le temple de Dieu selon Apocalypse 3:12[307].

Le changement du corps naturel au corps spirituel, autrefois assimilé au mariage lui-même, est désormais présenté comme précédant ce mariage, en préparant les fidèles à y entrer[308]. Ce changement demeure compris comme la délivrance complète des conditions et des faiblesses de la chair vers la perfection d'un être nouveau, de la faiblesse à la puissance, de la corruption à l'incorruptibilité, du déshonneur à la gloire, d'un corps naturel à un corps spirituel, de l'image terrestre à l'image céleste, conformément à 1 Corinthiens 15:42-48, rendant les fidèles semblables au corps glorieux du Christ[309]. Ce changement de ressemblance est néanmoins présenté comme devant être suivi par l'installation effective dans un pouvoir officiel avec le Christ, symboliquement appelée mariage ; ce fut le cas de Jésus lui-même, vivifié par l'esprit et « ressuscité corps spirituel », selon Jean 3:6, qui demeura voilé sous la chair pendant quarante jours, la glorification au sens d'exaltation à une dignité officielle n'étant intervenue qu'après son ascension et son union avec le Père, « assis avec [son] Père sur son trône »[310]. Les fidèles doivent de même être changés avant de s'asseoir avec le Christ « sur son trône », ou d'être unis à lui, dans le mariage, dans la gloire du pouvoir[311].

Une fois « le corps », « l'épouse », « le temple » achevés, tous auront ainsi été changés ; certains passages bibliques semblent cependant enseigner que ceux encore vivants — les « pieds » du corps — apparaîtront pour un temps après leur changement sous le voile de la chair, comme Jésus après son propre changement, avant que le temple ne soit glorifié, le travail à accomplir alors étant présenté comme proche de celui déjà en cours, sans doute mené avec plus de compétence et de succès, à savoir proclamer à tous les chrétiens — désignés comme la seconde « grande multitude » selon Apocalypse 7:9-15 — et au monde, pendant les trois plaies précédant les sept dernières, la crainte de Dieu et l'arrivée de l'heure de son jugement selon Apocalypse 14:7, ainsi que la chute de Babylone et l'appel à en sortir selon Apocalypse 18:1-4[312].

Le « cantique de Moïse et de l'Agneau », déjà chanté au moment de la rédaction en proclamant le rétablissement par l'usage des « harpes [la parole] de Dieu », est présenté comme devant être repris avec plus de force encore dans la condition nouvelle, un plus grand nombre de personnes — une « grande multitude » — devant alors entendre et se mettre en harmonie avec cette proclamation[313]. Ce travail de proclamation est figuré par les prêtres sonnant de la trompette tandis que les lévites, chargés du chant, se mettent en harmonie avec leurs notes, les prêtres représentant le « petit troupeau » et les lévites la « grande multitude » déjà identifiée plus haut ; cette mise en harmonie, longue à obtenir dans la figure, correspondrait de même à un délai avant que cette seconde compagnie — la classe d'Élisée — n'atteigne la pleine harmonie, vraisemblablement seulement à la fin des trois premières plaies[314]. Le moment où, selon 2 Chroniques 5:13, trompettes et chanteurs s'unissent en un seul son pour louer et remercier le Seigneur, et où « la maison fut remplie d'une nuée » de la gloire du Seigneur, est interprété comme figurant précisément le mariage, moment après lequel les prêtres charnels ne pouvaient plus demeurer dans le temple, représentant le fait que les fidèles ne seront alors plus même sous le voile de la chair[315].

L'apprentissage de ce cantique par la « grande multitude » est également repéré en Apocalypse 19:1-2, où elle proclame que les jugements du Seigneur sont vrais et justes, tandis que la compagnie déjà intronisée répond en appelant tous les serviteurs de Dieu, petits et grands, à le louer ; cette réponse est présentée comme la preuve qu'elle a atteint une harmonie complète avec Dieu, capable de chanter juste sur chaque note, selon les versets 5 à 7 annonçant l'arrivée des noces de l'Agneau[316]. Cette compagnie prend alors conscience que « le corps » ou « l'épouse » est désormais complet et qu'elle ne saurait plus avoir part à cette haute vocation, la porte en étant close, tout en se réjouissant malgré tout de voir se déployer le plan d'amour de Dieu embrassant la race délivrée du péché, et en étant elle-même remplie de louange[317]. Le verset 9 est lu comme une promesse spécifiquement écrite pour cette « grande multitude » : « Heureux ceux qui sont appelés au festin des noces de l'Agneau », le mariage proprement dit leur étant déjà interdit à ce stade, mais le festin, ou fête de réjouissance, étant repoussé jusqu'à ce que cette « grande multitude » ait « lavé leurs robes et les ait blanchies » au terme d'une grande tribulation, conformément à Apocalypse 7:14[318].

Un appel direct aux lecteurs conclut l'article : si la fermeture de la porte d'accès à la « haute vocation » est effectivement attendue dans moins d'un an, les efforts pour amener tous les chrétiens à la connaissance de la présence de l'époux, afin de les séparer plus pleinement du monde, devraient s'en trouver intensifiés[319]. Face à l'objection selon laquelle cela reviendrait à faire de la connaissance de la présence de l'époux une condition d'appartenance à l'épouse, une réponse précise les conditions réellement requises pour faire partie de cette compagnie : accepter le pardon des péchés et la justification devant Dieu, obtenus non par ses propres œuvres mais par la mort de Christ Jésus, la rançon payée pour tous, et devenir ensuite un disciple marchant « sur ses traces » jusqu'à la crucifixion de la volonté charnelle, ces deux éléments étant présentés comme les seules conditions véritablement requises, la connaissance des cœurs demeurant hors de portée humaine tandis que l'esprit, par la parole, conduirait chacun vers toute lumière nécessaire en cours de route[320].

Les joyaux du Seigneur

Signé par H. Grattan Guinness, prédicateur britannique connu pour ses travaux de prophétie biblique, ce texte étend à l'ensemble de la chrétienté professante le constat d'échec déjà appliqué à la nation juive : l'Église visible y est décrite comme ayant failli dans son rôle de témoin de Dieu devant le monde et comme étant tombée dans l'apostasie[321]. Un « petit troupeau » véritable est néanmoins reconnu, dispersé et presque invisible au sein de la grande Babylone, identifié aux sept mille qui n'ont pas « fléchi le genou devant Baal », aux appelés, choisis et fidèles qui suivent l'Agneau, ainsi qu'à ceux qui se sont détournés des idoles pour servir le Dieu vivant et véritable en attendant son Fils venant du ciel[322]. Ces fidèles sont décrits comme possédant non la seule forme de la piété mais sa puissance réelle, se préservant sans tache du monde et triomphant par la foi, présents dans toutes les sections de l'Église professante sans que leur appartenance exacte ne soit discernable à l'œil humain, seul le Seigneur connaissant « ceux qui sont à lui » [323].

Le corps professant pris dans son ensemble, à l'inverse, est jugé n'avoir pas persévéré dans la bonté de Dieu, ayant transformé sa grâce en occasion de licence, et se voit annoncer une sentence de retranchement, la longue patience divine ayant été suffisamment manifestée pour que sa sévérité redevienne légitime[324]. Au lieu de servir d'instrument pour répandre la vérité de l'Évangile, l'Église visible est présentée comme le principal obstacle à la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ, reproduisant à l'égard du royaume la position des pharisiens d'autrefois, qui n'y entraient pas eux-mêmes et empêchaient les autres d'y entrer[325]. Le nom de Dieu est décrit comme blasphémé parmi les nations du fait de la corruption de l'Église professante, confondue avec le monde au point que les véritables saints y sont désormais des étrangers, cette Église n'étant plus la colonne et l'appui de la vérité mais le foyer de toute hérésie, de la fausse doctrine et de la corruption[326].

Cette situation est annoncée comme devant nécessairement prendre fin, appuyée à la fois sur la prédiction de la Parole de Dieu, sur le sens inné de la justice, et sur les « analogies solennelles de l'histoire », les apostasies passées ayant toujours attiré le jugement qu'elles méritaient[327]. La chute de « Babylone » est présentée comme inévitable, la grande Babylone devant être rappelée devant Dieu, qui lui donnera la coupe du vin de l'ardeur de sa colère, ses péchés étant montés jusqu'au ciel et ses iniquités s'étant trouvées en mémoire devant Dieu[328].

Le projet de M. Oliphant pour coloniser la Palestine

Reprise du quotidien londonien The Times, cette information rend compte d'une conférence donnée le 13 mai par le révérend George Nugee à St. George's Hall sur un projet de colonisation juive de la Palestine, mentionnant au passage l'existence déjà effective d'une colonie agricole juive de cinquante-cinq habitants près de Jaffa[329]. Des statistiques sur les Juifs modernes sont présentées comme révélant leur attachement à l'instruction, puisqu'ils constitueraient la moitié des étudiants d'université, la moitié des avocats, et plus de la moitié des commerçants de Vienne[330].

Le projet lui-même, approuvé selon le conférencier par de nombreux Juifs et communiqué par Lawrence Oliphant au sultan — qui l'aurait reçu favorablement —, prévoyait l'établissement d'une colonie juive sur la rive orientale du Jourdain, par l'achat d'un million cinq cent mille acres, l'introduction d'éléments européens dans l'administration locale et l'installation de colons, agriculteurs juifs ou employeurs juifs de la main-d'œuvre fellah indigène[331]. Le risque d'incursions arabes est reconnu mais jugé surmontable par un dédommagement financier ; M. Goschen, nouvel envoyé spécial britannique à Constantinople, aurait exprimé un intérêt marqué pour le projet après réception d'une circulaire à ce sujet[332]. La région visée est décrite comme extrêmement fertile et identifiée au territoire autrefois attribué aux tribus de Ruben, de Dan et à la demi-tribu de Manassé[333].

Une convention internationale réunissant des délégués juifs de dix pays est annoncée pour le 10 septembre à Paris, sous l'égide de l'Alliance israélite universelle, avec pour délégués des États-Unis les révérends Myer S. Israel et H. S. Jacob, ainsi que Myer Stern, William Seligman et Simon Wolf ; les sujets prévus concernent l'amélioration de la condition des Juifs de Palestine, la promotion de l'émigration vers ce pays, le développement de la littérature et de l'éducation hébraïques, ainsi que la persécution des Juifs en Roumanie et ailleurs[334]. La population juive étrangère de Jérusalem est signalée par le consul Moore comme ayant sensiblement augmenté, passant de dix mille habitants en 1873 à une estimation de quinze mille, cette croissance étant attribuée au désir d'échapper au service militaire obligatoire en vigueur dans la plupart des pays européens et au droit de posséder des biens immobiliers en Turquie[335]. La colonie allemande de Jérusalem compterait alors près de quatre cents personnes, celle de Jaffa environ trois cents, et une troisième à Haïfa un nombre comparable, ces colons étant décrits comme des artisans, ouvriers, transporteurs et agriculteurs relativement prospères[336].

Les nouvelles brochures

La production de nouvelles brochures destinées à la distribution est présentée comme ayant subi un certain retard, avec la promesse d'un envoi d'échantillons dans le mois suivant à tous ceux qui s'engageraient à les utiliser à bon escient[337]. Les lecteurs sont invités à établir sans attendre une liste de toute personne de leur connaissance susceptible d'être intéressée par ces écrits, afin de leur faire parvenir les brochures dans l'ordre de leur numérotation, pour qu'elles abordent les différents sujets de façon cohérente[338].

Deux courtes maximes cloturent ce numéro de décembre 1880 : l'une rapproche les ombres du soir, orientées vers l'est où se lèvera l'aube, des ombres projetées par le déclin de la prospérité terrestre, annonciatrices selon elle des espérances meilleures promises par Dieu[339] ; l'autre invite à l'habitude d'une pensée vigoureuse, comparée à un capital qui ne produit de fruit que correctement investi, par une réflexion attentive et profonde[340].

Dieu, directeur des forces

Signé Joseph Cook, ce texte développe une illustration destinée à réfuter l'idée que l'existence de la matière suffirait à expliquer l'ordre observé dans la nature. Le philosophe écossais Beattie y est présenté comme ayant tracé dans la terre meuble de son jardin les lettres C. W. B., initiales de son jeune fils, puis semé des graines de cresson dans ces sillons avant de lisser le sol[341]. Dix jours plus tard, l'enfant, qui n'avait reçu aucun enseignement religieux bien qu'il sache déjà lire, découvre les lettres formées par les plants levés et s'exclame que son nom « a poussé dans le jardin » [342]. Face à l'indifférence affichée par son père, qui qualifie le phénomène de simple hasard, l'enfant revient à la charge et affirme avec insistance que quelqu'un a dû planter les graines pour former ces lettres, refusant d'admettre que le hasard seul puisse en rendre compte[343]. Le père prolonge alors la leçon en faisant observer à l'enfant la disposition habile de ses propres mains, de ses pieds et de ses yeux, l'amenant à conclure que quelqu'un a dû également façonner ses mains, avant de lui révéler le nom de l'Être par qui toutes choses sont faites, enseignement que l'enfant ne devait jamais oublier[344].

Cette anecdote est ensuite transposée directement au débat avec le matérialisme : invité à expliquer la formation des lettres C. W. B., le matérialiste rend compte de chaque brin de cresson pris isolément par les propriétés de la graine dont il provient, estimant par là avoir expliqué la totalité du phénomène[345]. L'argument retourné contre cette position consiste à souligner qu'expliquer chacun des cinquante brins de cresson composant la lettre ne revient nullement à expliquer leur disposition précise en forme de C plutôt qu'en W, en B, ou en toute autre forme, voire en aucune forme du tout[346]. Cette distinction entre l'existence des forces de la matière et la direction donnée à ces forces est présentée comme la clé de voûte de l'argument : rendre compte des éléments matériels pris séparément ne rend pas compte de l'arrangement intelligent qui les ordonne vers une fin précise[347].

Les regards tournés vers Jésus

Repris de la revue The Truth, ce commentaire sur Hébreux 12:2 développe l'idée que l'épître aux Hébreux a pour dessein constant de faire reconnaître la prééminence de Jésus sur toute autre figure ou institution[348]. Sept comparaisons successives sont relevées à cet effet. Les anges sont d'abord évoqués pour être immédiatement écartés devant Jésus, puisqu'à aucun d'entre eux Dieu n'a dit de s'asseoir à sa droite jusqu'à ce que ses ennemis deviennent son marchepied, conformément à Hébreux 1:13[349]. Moïse est ensuite mentionné, mais seulement pour être lui aussi mis en retrait : fidèle dans toute sa maison comme un serviteur selon Hébreux 3:5-6, il demeure en retrait face à Christ, qui est Fils établi sur sa propre maison[350]. Aaron fait l'objet du même traitement : institué selon la loi d'un commandement charnel, sans serment, empêché de subsister en raison de la mort, et contraint d'offrir des sacrifices d'abord pour ses propres péchés, il s'efface devant Jésus, institué selon la puissance d'une vie sans fin, avec serment, vivant toujours pour intercéder, saint, sans malice, sans souillure, séparé des pécheurs selon Hébreux 7[351].

Melchisédek, roi de justice selon l'interprétation de son nom et roi de Salem, c'est-à-dire roi de paix, est à son tour présenté, mais uniquement pour faire ressortir que sa plus grande gloire consiste à n'être qu'une ombre passagère, un type éphémère de l'homme du Calvaire, véritable centre des desseins divins[352]. L'ancienne alliance des œuvres, désormais rompue, est également invoquée pour être mise de côté devant Jésus, en qui est confirmée la nouvelle alliance, meilleure alliance établie sur de meilleures promesses, garantissant au-delà de toute possibilité d'échec le salut éternel de tout le peuple de Dieu selon Hébreux 8[353]. Le rituel imposant du service du tabernacle fait l'objet de la même relativisation, lui qui ne pouvait jamais, par les sacrifices offerts année après année, rendre parfaits ceux qui s'en approchaient, alors que de Jésus il est dit que par une seule offrande il a rendu parfaits pour toujours ceux qui sont sanctifiés, selon Hébreux 9 et Hébreux 10[354].

La septième et dernière comparaison porte sur la galerie des portraits de la foi, illustrant sa puissance à travers les générations, mais destinée elle aussi à s'effacer devant Jésus, désigné comme le chef et l'accomplisseur de la foi, qui se tient si haut au-dessus des anges, de Moïse, d'Aaron, de Melchisédek, de l'alliance du Sinaï, du tabernacle du désert et des saints de quatre mille ans, qu'il est demandé de détourner le regard de tous les autres et de soi-même pour le porter sur Jésus seul, « les regards tournés vers Jésus » [355].

« Babylone la Grande »

Reprise de la revue Free Methodist sous la signature de D. W. McLaughlin, cette analyse distingue, au sein de l'« église babylonienne », l'apparence extérieure de la religion et l'esprit intérieur de la piété véritable : lorsque ce second élément se retire, l'église babylonienne est déclarée « spirituellement morte » [356]. L'ensemble des sectes déchues dont l'esprit de religion véritable s'est retiré ou se retire sont décrites comme portant sur leur front la ressemblance de la « mère des prostituées » et de toutes les abominations qui lui sont associées, l'Église papale étant reconnue comme la première à être tombée dans cette transgression et donc seule véritablement désignée par ce titre, la description symbolique de la grande prostituée s'appliquant cependant par extension à toute secte apostate qui reproduit sa ressemblance[357].

Les marques précises de cette apostasie sont énumérées : l'orgueil, l'arrogance, la recherche de la puissance et de la grandeur du monde, l'affirmation intérieure de siéger comme une reine qui ne connaîtra jamais le veuvage ni le deuil, une parure artificielle et fastueuse d'or et de perles, la richesse, la vie dans le luxe, l'enrichissement des marchands par sa prodigalité, le mépris et la persécution des véritables saints de Dieu, la recherche de l'amitié du monde assimilée à une fornication spirituelle, la communion avec le monde par des divertissements charnels, l'invitation faite au monde à participer à des festivals, des loteries, des foires et autres artifices charnels dans le temple même de Dieu, transformant ainsi sa maison en repaire de brigands[358]. Partout où ces marques prédominent, l'esprit de la Babylone mystique et de la « bête » est jugé présent, d'où l'ordre divin repris de Apocalypse 18:4 : « Sortez d'elle, mon peuple » [359].

Qu'elles périssent

Reprise de la revue Banner of Holiness, cette dernière réflexion dénonce la pratique consistant à « amadouer le diable pour qu'il soutienne l'Évangile », présentée comme une invention moderne inconnue de l'Église primitive[360]. Lorsque Paul rassemblait des fonds pour venir en aide aux saints pauvres de Jérusalem, il ne recourait, selon ce texte, à aucune foire, aucun festival, aucune « soirée sociale » avec jeux de gage ou autre piège sacrilège pour atteindre son but : les chrétiens payaient eux-mêmes leurs dépenses et n'attendaient pas que Satan finance les armes employées contre lui[361]. Lorsque le diable soutient effectivement une église, il n'agit que dans son propre intérêt, en pleine connaissance du principe selon lequel un royaume divisé contre lui-même ne peut subsister ; pour chaque dollar sorti de ses coffres au profit de l'église, il en retire une pleine contrepartie, un tel partenariat ne bénéficiant jamais à l'église mais toujours à son adversaire[362].

Le recours à des moyens même simplement douteux pour financer l'œuvre de Dieu est jugé porter un tort incalculable à l'église, en laissant croire au monde qu'elle serait une sorte de mendiante dépendante de la communauté pour sa survie, un objet de charité ou même de pitié et de mépris, reconnaissante de la tolérance d'un public qui consent à la laisser vivre[363]. Les gens du monde en viennent alors à considérer de telles églises comme davantage préoccupées de collecter de l'argent que des âmes, exaltant leurs membres fortunés plus que leurs saints pauvres, situation jugée profondément humiliante et dégradante[364]. Les églises qui accomplissent véritablement l'œuvre du Seigneur et qui méritent d'être soutenues peuvent l'être sans recourir à des moyens douteux ; les autres ne méritent aucun soutien. La formule qui clôt l'article et donne son titre résume cette position sans détour : « qu'elles périssent » [365].

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Illustrations du numéro

Références

  1. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 163
  2. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 164
  3. ↑ La Tour de Garde de décembre 1879, p. 62.
  4. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 164
  5. ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 103-104.
  6. ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 1, p. 161-162. Original : « It was not until 1872, when I gained a clear view of our Lord's work as our ransom price, that I found the strength and foundation of all hope of restitution to lie in that doctrine. »
  7. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 165
  8. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 165
  9. ↑ La Tour de Garde de septembre 1879, p. 33.
  10. ↑ La Tour de garde de novembre 1879, p. 47.
  11. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 165
  12. ↑ La Tour de Garde de juillet 1879, p. 8.
  13. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 164
  14. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 165
  15. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 164
  16. ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 2 « Charles Taze Russell », section « Ransom, Restitution And Resurrection ». Original : « They could not be equal in eternity, said Russell, for Jesus is called "the beginning of the creation of God" (Revelation 3:14), and "the firstborn of every creature" (Colossians 1:15), indicating that he, unlike God, was created. »
  17. ↑ Trinité, Tj-encyclopedie.org.
  18. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 168-169
  19. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 169
  20. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 169
  21. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  22. ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 111-112.
  23. ↑ La Tour de Garde de novembre 1880, p. 157.
  24. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  25. ↑ CROMPTON Robert, Counting the Days to Armageddon, p. 45-46. Original : « we are dealing with an approach to the interpretation of Scripture which, though superficially similar to that which depends upon identifying types and antitypes, is really rather different. »
  26. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  27. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 174
  28. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 174
  29. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 168
  30. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 174
  31. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 174
  32. ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 8 « The Mystery and the New Covenant Controversy », section « The New Covenant ». Original : « so the "new covenant" is sealed with the blood of "better sacrifices" which these represented, viz: Christ—Head and Body. »
  33. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 170
  34. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  35. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 169
  36. ↑ PENTON M. James, Apocalypse Delayed, p. 280-281. Original : « he believed that they would also have a spiritual resurrection, although it would not be the first one. »
  37. ↑ La Tour de Garde de octobre 1879, p. 41.
  38. ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 133-134.
  39. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 171
  40. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  41. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  42. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  43. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 164
  44. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 164
  45. ↑ La Tour de Garde de novembre 1880, p. 157.
  46. ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 7 « The Christian and the Church », section « Spiritual Begettal ». Original : « The Christian at this point becomes a dual creature having both a fleshly body and a spiritual mind or will. »
  47. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 163
  48. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 163
  49. ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 7 « The Christian and the Church », section « Spiritual Begettal ». Original : « Ordination, said Russell, was specifically between an individual and God, and took place without any ceremony. »
  50. ↑ PENTON M. James, Apocalypse Delayed, p. 41-42. Original : « Even water baptism was not absolutely necessary ».
  51. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 172
  52. ↑ La Tour de Garde de novembre 1880, p. 152.
  53. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 168-169
  54. ↑ La Tour de Garde de mai 1880, p. 103.
  55. ↑ JONSSON Carl Olof, Les temps des gentils reconsidérés, p. 50.
  56. ↑ JONSSON Carl Olof, Les temps des gentils reconsidérés, op. cit., p. 50.
  57. ↑ FRANZ Raymond, Crise de conscience, p. 224-225.
  58. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 167
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  60. ↑ La Tour de Garde de décembre 1880, p. 167
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  123. ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, op. cit., p. 73.
  124. ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, op. cit., p. 60-61. « In many places subscribers were "totally unacquainted with each other". »
  125. ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, op. cit., p. 71. « The meetings averaged from four to six hours per day at each place. »
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  137. ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, op. cit., p. 52-53. « Neither pay, nor traveling expenses asked. This is true of all our preaching brethren associated with the WATCH TOWER. »
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  163. ↑ PENTON M. James, Apocalypse Delayed, op. cit., p. 36-37. « It served to turn the attention of the Bible Students away from the disappointment of 1878, and it provided an impetus for increased evangelistic activity. »
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  165. ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, op. cit., p. 73. « Because of urgent calls for tracts, he delayed the trip until early November 1880. »
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