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La Tour de Garde de mars 1880

De Tj-encyclopédie
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La Tour de Garde de mars 1880
Revue La Tour de Garde
Date 1880
Année 1880
Éditeur Watch Tower Bible and Tract Society

Le rituel du Grand Jour de l'Expiation décrit au chapitre 16 du Lévitique occupe l'essentiel de ces pages et sert de matrice à l'ensemble des développements : découpé en séquences successives, il est converti en calendrier du salut, chaque geste du grand prêtre — les deux jeux de vêtements, le tirage au sort des deux boucs, les lavements, l'onction — devenant l'image datable d'une étape de l'« Âge de l'Évangile ». De cette lecture découlent les thèses les plus caractéristiques du numéro : un sacrifice pour le péché qui se prolonge dans les « membres » du corps du Christ, la distinction entre la mort rançonneuse de Jésus et les souffrances communicables à l'Église, et la partition des consacrés en deux classes dont la seconde, n'ayant pas offert volontairement sa chair, est soumise de force à une période de tribulation.

La typologie lévitique est complétée par un exposé sur l'oblation de farine du chapitre 2, portant la mention « Sélectionné », où le levain est traité comme symbole invariable du mal, décompte d'occurrences à l'appui, et le sel comme signe d'alliance perpétuelle. S'y ajoutent des développements sur les degrés de gloire et l'échelonnement temporel de la récompense, sur la parousie située en 1878 et l'échéance de 1914, avec la situation de la Palestine invoquée comme preuve, ainsi qu'une christologie de l'identité persistante justifiant l'adoration légitime du Christ.

Le numéro comporte enfin plusieurs prises de position d'ordre pratique et organisationnel : refus d'exclure quiconque pour divergence d'opinion, revendication de la théologie comme science, séparation d'avec l'« Église nominale » assortie du rejet des armes charnelles pour un royaume pourtant présenté comme conquérant, et démarcation explicite d'avec l'anglo-israélisme. La production éditoriale y demeure collective, plusieurs signatures et emprunts se partageant les colonnes.

Analyse

Croyances

Une théologie qui se réclame de la science, bornée par l'obéissance

Avant d'aborder la moindre doctrine, l'auteur prend soin d'affirmer que parler de Dieu est un savoir sérieux, aussi rigoureux qu'une science. « la science qui traite de l'existence, du caractère et des attributs de Dieu » À cette époque, en anglais, le mot « science » est en train de se refermer sur les sciences de la nature et d'exclure la morale et la religion.[1] La revendication reprend une idée des universités allemandes, où la théologie passe pour un savoir ayant Dieu pour objet et la révélation pour moyen ; le théologien Wolfhart Pannenberg a montré que défendre la vérité du christianisme est lié depuis longtemps à cette prétention au statut de science.[2] Et le mot sert alors d'arme : les protestants libéraux et les esprits dissidents en font un reproche, opposant la libre enquête aux façons jugées autoritaires des théologiens.[3] En défendant le sérieux de ce travail, l'auteur se donne le droit de démonter les images du Lévitique au scalpel, juste au moment où ce genre d'exercice est mal vu. Russell lui-même conseillera de laisser de côté les credo et les Pères de l'Église pour aller droit à la Bible, en jugeant qu'une étude ordonnée, nécessaire à toute science, l'est spécialement pour la révélation divine.[4]

Le garde-fou arrive aussitôt. Savoir sans obéir ne vaut rien, et devient même une malédiction.[5] L'appui est pris sur une formule de Paul qui parle d'obéir du cœur à un modèle d'enseignement reçu ; les commentateurs lisent ce « du cœur » comme une exigence de sincérité, par contraste avec toute soumission forcée, et tiennent l'Évangile pour une doctrine qu'on ne doit pas seulement croire mais aussi suivre.[6] Le second appui est la phrase de Paul sur celui qui connaîtrait tous les mystères sans avoir l'amour et qui « n'est rien ».[7] Autrement dit, la même page qui réclame le droit de spéculer refuse que la spéculation devienne un titre de gloire.

Le dernier verrou est une liste très courte de points qu'on n'a pas le droit de discuter, le reste étant laissé à chacun.[8] Russell admettait que l'on n'impose pas l'uniformité, les croyants différant par la tête, l'expérience, l'éducation et l'âge spirituel, et n'exigeait l'accord que sur quelques points : que tous sont pécheurs, que le Christ les a rachetés par son sacrifice achevé au Calvaire, et que personne n'entre dans l'« École du Christ » sans se consacrer tout entier.[9] Le mot d'ordre du groupe sera « unité sur l'essentiel, charité sur l'accessoire ».[10] La générosité est réelle, mais à sens unique : qui dresse la liste des choses essentielles décide aussi de ce qui reste libre. Depuis l'automne 1878, le sacrifice du Christ et la résurrection sont justement sur cette liste, et La Tour de Garde de décembre 1879 venait de redire que c'étaient là des premiers principes. La tolérance affichée en mars 1880 porte donc sur tout sauf sur le point qui avait fait éclater le groupe.

Le rituel de l'Expiation comme machine à fabriquer de la doctrine

Tout part d'un parti pris annoncé dès la première page : la cérémonie du chapitre 16 du Lévitique ne raconte qu'un morceau du travail du grand prêtre, pas l'ensemble.[11] Ce découpage change la nature du texte biblique : au lieu d'une image d'ensemble, on obtient une suite d'étapes qu'on peut situer dans le temps, et l'onction d'Aaron peut dès lors s'étaler sur des siècles. Le rituel d'installation des prêtres s'y prête : l'huile est versée en abondance sur la tête d'Aaron seul, les autres n'étant qu'aspergés, et les prêtres restent sept jours à l'entrée de la tente jusqu'à la fin de leur consécration ; les commentateurs voient dans l'huile versée sur la tête l'esprit donné au Christ sans mesure, dont une part descend ensuite sur tous les membres de son corps.[12][13] Lire le même dispositif comme un sacerdoce en cours, qui ne s'achève qu'avec l'âge, continue exactement l'idée développée en février dans La Tour de Garde de Février 1880, où l'huile coulant des cheveux d'Aaron jusqu'au bas de ses vêtements servait déjà à montrer que l'onction gagne tout le corps.

Le même procédé est appliqué à l'offrande de farine du chapitre 2, où le levain est déclaré toujours synonyme du mal, comptage à l'appui.[14] Rien là d'inventé : l'offrande sans sang est couramment lue comme parlant de la perfection de la vie du Christ plutôt que de sa mort, la farine fine figurant une humanité sans faute et l'huile la force de l'esprit.[15] Le sel ajouté à l'offrande renvoie à une manière ancienne de dire qu'un engagement ne s'use pas : le sel conserve les aliments, et sert donc d'image de ce qui ne pourrit pas ; la Bible connaît trois engagements scellés ainsi, celui de l'offrande, celui du sacerdoce et celui de la dynastie de David.[16][17] Que la page porte la mention d'un emprunt dit l'essentiel : le matériau vient d'un fonds commun, l'usage qu'on en fait non.

Les vêtements du grand prêtre fournissent la pièce la plus personnelle. Le texte biblique oppose bien deux tenues : les jours ordinaires, le grand prêtre porte quatre pièces où entre de l'or, et au jour de l'Expiation il ne garde que quatre pièces de lin blanc, les mêmes que celles des prêtres ordinaires, parce que ce jour-là n'est pas un jour de fête mais de deuil et d'abaissement, où l'on dépose ses ornements.[18][19] La lecture chrétienne habituelle y voit le Christ qui laisse sa gloire pour devenir homme, puis la retrouve après sa résurrection. En mars 1880, la grille se déplace : le lin ne parle plus de l'abaissement du Christ mais d'une justice qui n'est encore que prêtée aux croyants, et le second bain concerne la justice devenue réelle de l'Église.[20] Un détail de vestiaire devient ainsi une doctrine du salut en deux temps. C'est le même geste qu'en février, où les deux pièces de l'éphod servaient à distinguer deux grandes alliances : le mobilier et le linge du sanctuaire sont devenus l'outillage de base pour fabriquer de la doctrine.

Ce chantier n'est pas isolé. Russell racontera avoir passé trois jours entiers à chercher le sens du sacrifice du jour de l'Expiation, et avoir trouvé sa clé dans l'épître aux Hébreux : au chapitre 16 du Lévitique, il n'y a pas un mais deux sacrifices, le taureau pour Aaron et sa maison, le bouc pour le peuple — soit, selon lui, le Christ expiant pour l'Église et l'Église expiant pour le reste du monde.[21] Les développements de mars 1880 travaillent sur ce même chantier, au moment où il est en train de prendre forme.

Faire souffrir l'Église avec le Christ sans toucher à la rançon

La formule la plus singulière du numéro tient en peu de mots : il manque encore des souffrances à la mesure du Christ, et c'est aux membres de son corps de les fournir, ce qui fait durer le sacrifice pour le péché pendant tout l'âge de l'Évangile.[22] L'idée n'est pas neuve : Benjamin Keith l'avait écrite dès octobre 1878 dans le Herald of the Morning, en jugeant que sans la souffrance du corps le plan échouerait.[23] Ce qui est propre à mars 1880, c'est de la brancher sur les deux boucs du rituel. L'appui vient d'une phrase de Paul sur ce qui manque aux afflictions du Christ, lue comme une vraie participation aux douleurs d'avant la fin. Cette lecture venait des études orientales allemandes du début du siècle, se retrouve chez le commentateur Eadie, et resta pendant près d'un siècle presque inexplorée par les commentateurs anglais, souvent confondue avec une simple union mystique.[24] Le groupe d'Allegheny prend donc une option rare dans la théologie de langue anglaise de son temps et en fait une poutre maîtresse.

Rien de tout cela ne tiendrait sans une précision qui arrive au bon moment : ce ne sont pas les souffrances de Jésus qui paient, c'est sa mort, son sang versé.[25] La raison est connue. Russell disait avoir compris en 1872 que l'œuvre du Christ était un prix de rançon, et avoir trouvé là la force et le fondement de toute espérance de rétablissement.[26] Surtout, la brouille avec Nelson Barbour avait porté exactement là : en août 1878, Barbour avait écrit que la mort du Christ n'était pas le prix payé pour Adam et sa descendance, en comparant cette idée au fait de transpercer une mouche avec une épingle pour effacer la faute d'un enfant.[27] La Tour de Garde de Février 1880 venait encore de consacrer son plus long développement à cette question. Séparer la mort qui paie des souffrances qui se partagent résout donc un problème très concret : on peut faire souffrir l'Église avec le Christ sans qu'elle rejoue le paiement, et donc sans offrir prise au reproche qu'on vient d'adresser à Barbour. Russell dira d'ailleurs que ce que l'Église offre n'est pas vraiment à elle : la valeur avec laquelle elle entre dans le sanctuaire reste celle du Christ, simplement prêtée.[28]

Reste à savoir à quoi cela ressemble pour un croyant de 1880. La réponse est donnée sans détour : la chair se met à mort peu à peu, et il n'est plus question du martyre des siècles passés ; l'épreuve, c'est de se séparer de la mondanité à l'intérieur de l'Église nominale.[29] La cohérence avec la chronologie du groupe est totale : La Tour de garde de novembre 1879 datait du printemps 1878 l'abandon de l'Église nominale, et le verdict porté sur les grandes confessions devient ici le contenu de l'effort personnel. Le vocabulaire est celui de Paul, qui demande d'offrir son corps comme un sacrifice vivant et se dit crucifié avec le Christ.[30] La récompense promise est un échange : la vie naturelle justifiée contre une vie et un corps d'un autre ordre, avec part à la nature divine.[31] Cette idée d'un changement de nature avait été posée dès octobre 1875 dans le Herald of the Morning, où le Christ revenu était déclaré pourvu d'un corps invisible aux hommes.[32] Russell tenait cette coupure entre les deux natures pour la chose que la plupart des lecteurs de la Bible avaient manquée.[33] Elle a d'ailleurs un précédent très ancien : la tradition byzantine lisait la « nature divine » dont parle Pierre non comme l'essence de Dieu mais comme l'un de ses traits, l'incorruption.[34]

Les deux boucs : que faire des consacrés qui échouent

Le tirage au sort du chapitre 16 envoie un bouc à l'autel et l'autre au désert.[35] De cette seule ligne sort la coupure entre une petite troupe et une seconde classe de consacrés.[36] Le partage n'est pas sorti de rien : dans le milieu dont vient Russell, George Storrs faisait déjà de l'élite tirée des nations un « petit troupeau », et l'« grande foule » de l'Apocalypse appartenait à une autre époque du plan.[37] Le bouc renvoyé au désert deviendra l'un des nombreux portraits de cette seconde classe, aux côtés de Lot, de Rahab, des Lévites ou des espions infidèles — une série d'appuis tous indirects, tirés d'images et de récits plutôt que de textes clairs.[38]

Le vrai problème que ce partage doit résoudre est interne au système. Que faire de gens qui se sont consacrés mais n'ont pas tenu ? Les condamner avec le monde est exclu. La solution tient à un raisonnement serré : une offrande n'a de valeur que si elle est volontaire, or cette classe n'a pas offert sa chair de son plein gré, donc elle y sera contrainte par une période de détresse où elle sera mise à mort.[39] La phrase de Paul invoquée, où un homme est livré pour que la chair soit détruite et l'esprit sauvé, est bien lue dans ce sens par les commentateurs : une punition qui visait la destruction de la chair en vue du salut de l'homme.[40] Russell rangera précisément cet homme dans la classe déchue, et jugera que ses épreuves de correction lui viendront pendant le temps de détresse : restés sur terre après le départ des fidèles, les membres de cette classe devront choisir entre renier la rançon et mourir, choisiront de mourir, et seront récompensés pour ce dernier acte de foi — mais moins que l'Église, parce que leur sacrifice n'était pas entièrement libre.[41] Les épreuves ne punissent donc pas des fautes voulues : elles exécutent de force un engagement qu'on n'a pas tenu.

Trois affirmations du numéro se gênent entre elles, et il vaut mieux les regarder ensemble. La compagnie de l'Épouse est déclarée fermée, avec cette réponse à qui voudrait entrer trop tard : « Je ne vous ai jamais connues. »[42] La formule vient du refus opposé aux vierges folles, là où la porte se referme et où il devient impossible de se préparer.[43] Mais la même livraison affirme qu'il n'y a rien entre l'Église et le monde, la diversité tenant à l'intérieur d'un seul corps où tous ceux qui ont le même esprit ont la même espérance.[44] Cet appui sur la prière de Jésus pour l'unité continue ce que La Tour de Garde de septembre 1879 et La Tour de garde de novembre 1879 faisaient déjà : l'unité du Fils avec le Père y était une unité d'esprit et de communion, pas de personne. Cette fois, l'argument sert à tenir ensemble des croyants dont les sorts diffèrent. Il faut ajouter que la fermeture annoncée est présentée comme toute proche : l'automne 1881 était attendu comme le moment où la porte se refermerait pour de bon sur la classe de l'Épouse.[45]

Un seul corps, mais des récompenses à plusieurs étages

Pour différencier sans briser, le numéro place les uns sur le trône et les autres devant le trône, sur une mer de verre, à servir dans le temple.[46] Cette mer de verre vient d'une vision de l'Apocalypse, et on la lit d'ordinaire comme une image de pureté et de calme devant Dieu : dans le temple, les prêtres devaient se laver à la cuve avant d'approcher ; au ciel, nul besoin de se purifier, l'eau y est donc devenue solide et transparente.[47][48] Ailleurs dans le même livre, ceux qui se tiennent près de cette mer sont des vainqueurs, qui ont refusé d'adorer la bête.[49] Affecter cette place à des gens définis comme n'ayant justement pas vaincu retourne l'image : elle cesse de dire la victoire pour dire une place en second. L'idée de récompenses inégales au ciel, en revanche, est très ancienne : Origène, puis Chrysostome, Théodoret et Augustin tiraient d'une comparaison de Paul sur l'éclat différent des astres la preuve d'une inégalité des récompenses, proportionnée aux mérites semés ici-bas.[50]

Les morts posent un problème voisin, et la réponse est franche : ceux qui dorment sont membres du corps au même titre que les vivants, et l'Épouse ne peut pas être achevée avant que tous soient arrivés à terme.[51] Dans le système du groupe, les saints endormis avaient été relevés en 1878 ; ils attendent donc que les derniers vivants viennent les rejoindre pour que l'ensemble soit complet.[52] Les précurseurs disaient déjà que les morts en Christ seraient relevés les premiers, avant le changement des vivants, et que tous ensemble forment la fiancée qui ne devient épouse qu'au moment où l'ensemble est complet.[53] La hiérarchie des places et l'attente des morts jouent donc le même rôle : elles font tenir un seul corps dont les parts sont inégales.

Mourir pour de bon, et un Christ qu'on adore

Pourquoi refuser que les saints ressuscitent dans un état où ils pourraient encore échouer ? Parce que, dit le numéro, ressusciter immortel prouve que le salut est acquis, tandis que ressusciter mortel et avoir encore besoin d'être lavé laisse la porte ouverte à une seconde mort ; le jugement de l'Église, lui, se joue dans la vie présente.[54] Ce raisonnement repose entièrement sur l'idée que l'âme n'est pas immortelle d'elle-même. La filiation est connue : Henry Grew, ancien pasteur baptiste, avait conclu de la Bible que l'âme immortelle, le feu de l'enfer et la trinité n'étaient pas dans le texte ; George Storrs, ayant trouvé par hasard en 1837 un de ses écrits, s'y rallia et devint aux États-Unis le principal défenseur de l'immortalité conditionnelle, avec cette conséquence que ceux que Dieu rejette sont détruits et non tourmentés sans fin.[55][56] Les écrits de Grew touchèrent directement George Stetson et Storrs, et par eux Russell.[57] Russell était en relation avec les deux hommes entre 1869 et 1872, et Storrs vint prêcher à Pittsburgh dès 1874.[58][59] Que la seconde mort soit la sanction du refus d'écouter le « Grand Prophète » prolonge ce que Stetson disait dès 1863 : ceux qui ne reconnaîtront pas le Christ s'éteindront définitivement.[60] Cette anthropologie fait aussi tenir la rançon : si l'âme vivait d'elle-même, Adam n'aurait rien perdu qu'un rachat puisse rendre, raisonnement déjà tenu dans La Tour de Garde de décembre 1879.

Sur le Christ, le numéro tient un langage qu'on n'attend plus aujourd'hui de ce mouvement : un seul Christ a existé de tout temps, changer de nature ne change pas qui l'on est, et qu'il soit préexistant, Verbe fait chair ou Grand Sacrificateur, il reste le Seigneur, « et comme tel nous l'adorons ».[61] La phrase est si nette que les commentateurs qui étudient la question de l'adoration du Christ chez les Témoins de Jéhovah partent précisément de cette page.[62] L'expression « Dieu manifesté en chair » qui l'accompagne vient d'un passage de Paul dont le texte grec est disputé : la leçon qui porte le mot « Dieu » est apparue tardivement dans les manuscrits et entra au XVIᵉ siècle dans l'édition imprimée qui servit de référence pendant des siècles.[63] L'auteur emploie donc une formule que les critiques de son époque sont en train de contester, et il l'appuie sur une série de scènes où Jésus reçoit un hommage sans le refuser.[64] Deux de ces scènes sont classiques dans le débat : les apôtres se prosternant après la tempête apaisée et les femmes saisissant ses pieds après la résurrection.[65] Le mot grec en jeu désigne d'abord un geste du corps, se prosterner, et les spécialistes discutent encore de savoir s'il reconnaît une divinité ou marque la soumission à une autorité supérieure.[66] Il faut rappeler qui écrit : John H. Paton, le collaborateur le plus actif de la revue à cette date, qui est lui-même trinitaire, plus proche des Églises que Russell sur ce point comme sur l'incarnation.[67] Ce qui n'empêche pas le numéro de maintenir, exactement comme La Tour de garde de novembre 1879, que les titres de « Fils » et de « Christ » ne valent qu'à partir du baptême et ne s'appliquent pas à l'état antérieur.[68] Une très haute vénération du Christ et le refus de l'appeler Fils avant sa venue dans la chair tiennent donc ensemble dans la même livraison.

1878 pour la couronne, 1914 pour le plein pouvoir

Tout repose d'abord sur un mot. Le terme grec que les Bibles anglaises rendaient par « venue » signifie en réalité « présence », selon une découverte faite par Benjamin Keith dans la traduction annotée de Benjamin Wilson, et répandue par le Herald of the Morning dès octobre 1875.[69] Le pasteur anglais Robert Govett avait déjà soutenu cette lecture avant eux, en tenant que le Christ, après être venu relever ses saints endormis, serait présent sans être vu pendant les derniers jours du monde.[70] Ce choix de traduction change tout : un événement ponctuel devient une période, et c'est exactement ce que le numéro en fait, en étalant l'accomplissement sur une durée au lieu d'un instant.[71]

De là la date. Le printemps 1878 devient le moment où le Christ entre dans la royauté et où l'examen des intendants s'ouvre, la récompense étant attendue sous peu.[72] C'est la troisième fonction donnée à cette même date en moins de deux ans : annoncée d'abord comme l'enlèvement des saints, attente abandonnée dans La Tour de Garde de octobre 1879, puis requalifiée en rejet de l'Église nominale dans La Tour de garde de novembre 1879, elle devient ici l'intronisation. L'ajout propre à mars 1880 est le second terme : le royaume n'aura son plein essor qu'en 1914, fin des Temps des Gentils, la pierre ayant été dressée du temps des dix rois.[73] Le calcul de 2 520 ans à partir de 606 avant notre ère venait de Barbour, qui l'annonçait dans le Herald of the Morning de septembre 1875, et Russell l'avait publié lui-même en octobre 1876 dans le périodique de Storrs.[74] L'intervalle de trente-sept ans ainsi ouvert ne reste pas vide : il reçoit la durée de la septième trompette, idée déjà posée dans La Tour de Garde de décembre 1879 et reprise sans changement. Chez les précurseurs, cette septième trompette avait commencé en 1840 et les Temps des Gentils devaient s'achever en 1914 : le cadre est hérité tel quel.[75] Russell tenait cette trompette pour celle des Jubilés.[76]

Un royaume qui conquiert sans armes, et la Palestine comme preuve

Le royaume à venir est présenté comme le cinquième après les quatre empires de la statue de Daniel, soumis à la même règle qu'eux : exister déjà du temps du précédent, puis devenir universel par conquête. Mais son installation se fait en trois temps, achat, transfert légal, conquête.[77] La conquête revient aux saints glorifiés, chargés d'exécuter des jugements écrits, et l'usage d'armes réelles est écarté : le glaive à deux tranchants, les chaînes et les fers appartiennent à une guerre d'un autre ordre.[78] Cette lecture ne force pas le texte : le psaume met sur la même ligne la louange de Dieu et le glaive à deux tranchants, qu'on rapporte d'ordinaire à la parole de Dieu, sans qu'il soit question de prendre les armes pour forcer à obéir ; lier les rois a pour équivalent d'amener les pensées à l'obéissance du Christ.[79][80] L'argument qui tranche est ailleurs : des saints encore mortels ne peuvent pas faire ce travail, et Jésus a repris ses disciples qui voulaient faire tomber le feu du ciel.[81] Le raisonnement est réversible, et le mouvement explorera un jour l'autre branche : on peut aussi bien dire qu'on imagine mal des saints déjà au ciel maniant la Parole, donc que ces saints sont encore de ce côté-ci et ont quelque chose à faire ici-bas.[82] En mars 1880, la conclusion est inverse : deux phases sont distinguées, David homme de guerre puis Salomon homme de paix, les saints immortels surveillant les affaires des nations comme des anges l'ont fait, tandis que les nations impies font elles-mêmes leurs guerres.[83]

La preuve qu'un roi règne déjà sans être vu est cherchée dans les journaux. Les chiffres s'accumulent : population juive de Jérusalem portée à 18 000, 60 000 livres sterling versées chaque année, hypothèque de Rothschild sur la Palestine, population du pays doublée en dix ans.[84] Le raisonnement est dit sans détour : la nation d'Israël s'est effondrée quand la couronne lui a été ôtée, donc son relèvement prouve que le Roi est officiellement là.[85] Le verset d'Ézéchiel invoqué parle bien de renverser jusqu'à la venue de celui à qui le droit appartient, et les commentateurs y voient le Messie, héritier légitime du trône de David, ce qui est renversé étant le pouvoir politique d'Israël.[86][87] Les faits allégués existent : une ferme-école avait été ouverte près de Jaffa en 1870, et en 1878 la colonisation de la Palestine fut portée devant le public par Laurence Oliphant et le comte de Shaftesbury, ce qui conduisit des Juifs de Jérusalem à acheter des terres et à lancer Petah Tikva.[88] La proposition de confier 1 500 000 acres à l'est du Jourdain à une compagnie, mise au compte d'un M. Oliphant, renvoie donc à une démarche réelle.[89] Ce qui est ajouté, c'est le sens donné à ces faits : la colonisation de 1878 et le congrès de Berlin de la même année deviennent la preuve d'un retour de faveur sur Israël, le congrès ayant imposé à l'Empire ottoman de reconnaître aux Juifs des droits civils et religieux et annonçant selon Russell la fin de la domination turque sur la Palestine.[90] La même lecture avait déjà servi en octobre 1879 avec le traité anglo-turc ; mars 1880 élargit le dossier sans toucher au raisonnement. Son fragile appui mérite d'être noté : les colons de Petah Tikva souffraient d'une grave fièvre des marais, et au début de 1880 les fondateurs des deux premières colonies durent regagner Safed et Jérusalem.[91]

Un avertissement vient borner cet enthousiasme. Promettre que toutes les familles de la terre seront bénies par la seule descendance de sang d'Abraham ferait perdre son droit d'aînesse en Christ, cette part revenant à « la semence qui est Christ », Israël selon la chair n'étant qu'un instrument second.[92] Le texte de Paul invoqué est effectivement lu en ce sens : ceux qui sont en Christ deviennent la descendance spirituelle d'Abraham, et c'est à cette descendance-là, non à celle du sang, que les promesses ont été faites.[93] La cible est nommée dans le numéro même : ceux qui cherchent à reconnaître les Anglo-Saxons dans les tribus perdues en rapprochant l'Angleterre et l'Amérique d'Éphraïm et Manassé.[94] Ce courant exploite d'ailleurs le même verset d'Ézéchiel que le numéro, en lisant ses trois renversements comme trois déplacements du trône de Juda jusqu'en Angleterre.[95] L'ordre retenu — l'élite spirituelle d'abord, l'instrument charnel ensuite — vient du milieu d'origine, où Storrs faisait du petit troupeau tiré des nations le participant du Christ dans l'œuvre de bénédiction de toutes les familles de la terre.[96] L'attente d'un Israël restauré en Palestine, elle, avait été réintroduite dans l'adventisme par Joseph Marsh et reprise de là par Russell.[97]


Organisation et histoire

Une filiation millérite et un héritage du Herald of the Morning

Les idées reprises dans ce numéro ne viennent pas de nulle part. Avant 1872, Charles Taze Russell fréquentait à Allegheny les réunions de George Stetson, prédicateur adventiste qui tenait des assemblées chaque dimanche matin et soir au Quincy Hall, l'endroit même où se retrouvait le petit groupe d'étude de Russell.[98] Il échangeait aussi avec George Storrs, qui avait pris contact avec les Russell père et fils dès 1874 par son périodique le Bible Examiner et venait prêcher à Pittsburgh les premier et deuxième dimanches de chaque mois.[99] De ces deux hommes vient l'idée que l'âme n'est pas immortelle et que les méchants sont simplement anéantis : Storrs l'avait lui-même tirée en 1837 d'un petit livre de Henri Grew trouvé par hasard dans un train.[100] C'est exactement l'argument employé dans ce numéro contre une résurrection des saints en état mortel. Russell reconnaissait d'ailleurs explicitement sa dette envers ces deux hommes.[101]

Le même héritage se repère dans la revue de Nelson Barbour, le Herald of the Morning, que Russell avait financée et dont il fut co-rédacteur de 1876 au début de 1879.[102] L'idée que les membres du corps du Christ doivent compléter la mesure de souffrances qui manque encore — pièce centrale de ce numéro — avait été formulée par Benjamin Keith dans le Herald of the Morning d'octobre 1878 : si le Christ est la tête et l'Église le corps, alors sans la souffrance du corps le plan serait un échec.[103] C'est aussi Keith qui, dans la Emphatic Diaglott de Benjamin Wilson, avait remarqué que le mot grec traduit par « venue » en Matthieu 24 signifiait « présence » — lecture que ce numéro applique à l'expression « ceux qui sont à Christ, à sa venue ».[104] Les 2 520 ans menant à 1914, autre point repris ici, avaient été calculés par Barbour en 1875, Russell les reprenant à son compte dans un article du Bible Examiner de Storrs en octobre 1876.[105] La revue de 1880 continue donc d'exploiter un capital doctrinal constitué dans une autre revue, avec d'autres hommes.

Cet héritage pose un problème, parce que la relation avec Barbour vient de se briser. En août 1878, Barbour avait écrit dans le Herald que la mort du Christ n'était pas le prix de rançon d'Adam et de sa race, comparant cette idée au fait de transpercer une mouche d'une épingle pour solder la faute d'un enfant.[106] Russell répondit publiquement et fit écrire à Paton un article de réfutation dans le numéro de décembre 1878 ; la rupture fut complète au début de 1879 et Russell retira son financement.[107][108] On comprend alors pourquoi, en mars 1880, la formule sur les souffrances à compléter est accompagnée d'une précision insistante : ce n'est pas la souffrance de Jésus mais sa mort, son sang versé, qui constitue le prix de rançon.[109] Cette précaution a une fonction très concrète : elle permet d'étendre la souffrance expiatoire à l'Église sans affaiblir le prix unique dont le rejet par Barbour vient de provoquer le schisme.

Une rédaction collective et des matériaux venus du dehors

En mars 1880, la revue n'est pas écrite par un seul homme. John H. Paton, prédicateur du Michigan que Russell avait fait venir pour l'assister et dont il payait les frais, signe l'exposé sur la théologie de ce numéro et figurera encore comme contributeur régulier sur la manchette de janvier 1881.[110][111] Il avait déjà été rédacteur assistant du Herald of the Morning aux côtés de Russell à partir de juillet 1878.[112] Le numéro de mai 1880 est d'ailleurs crédité à cinq noms : Russell, Paton, William I. Mann, Benjamin W. Keith et Albert D. Jones.[113] La position de Paton est d'autant plus notable qu'il est trinitaire, ce que Russell n'est pas : un désaccord de fond cohabite donc avec une collaboration étroite.[114]

À côté de ces signatures, la revue fait entrer des textes qu'elle n'a pas écrits. L'exposé sur l'oblation de farine du chapitre 2 du Lévitique porte la mention « Sélectionné ».[115] C'est une pratique courante dans la presse américaine du temps : les rédacteurs s'abonnaient les uns aux autres et se reprenaient librement leurs articles, le droit d'auteur ne protégeant pas les périodiques, et appelaient ces reprises des « sélections ».[116][117] La revue règle ce rapport à ses sources par une clause nette : le rédacteur n'est pas responsable de tous les sentiments exprimés par ses correspondants et ne doit pas être tenu pour approuver chaque phrase des articles sélectionnés dans d'autres périodiques.[118] L'autorité du périodique se construit donc par accumulation de voix extérieures, avec une réserve explicite sur ce qu'il endosse.

La même logique vaut pour les livres. En 1877, Russell avait payé l'impression de Three Worlds, ouvrage de 194 pages qu'il avait encouragé Barbour à écrire et que celui-ci rédigea entièrement, bien que les deux noms figurent en couverture.[119] En 1880, le même montage est rejoué avec The Day Dawn de Paton, 328 pages, vendu 50 cents broché et 75 cents en reliure toile, les commandes étant adressées à l'éditeur A. D. Jones à Pittsburgh et les annonces paraissant dans la revue.[120][121] Russell dira plus tard avoir été le seul à y perdre de l'argent, l'auteur et l'éditeur y gagnant tous les deux, pendant qu'il assurait toute la promotion par des annonces répétées.[122]

Le dossier sur la Palestine relève de la même économie : la revue n'y produit pas d'information propre, elle rassemble des coupures de presse — population juive de Jérusalem, contributions annuelles, hypothèque de Rothschild, proposition d'Oliphant de confier 1 500 000 acres à une compagnie de colonisation — et leur donne une valeur de preuve.[123] Les événements rapportés sont réels, mais les colonies évoquées sont alors en grande difficulté : les fondateurs de Petah Tikva, frappés par une fièvre paludéenne très grave, sont contraints au début de 1880 de regagner Jérusalem.[124] En 1880, la population juive de Palestine est d'environ 25 000 personnes sur un total approchant 500 000.[125]

La tolérance affichée et le droit de fixer l'essentiel

La conclusion du numéro revendique une large liberté d'opinion dans les limites de la « foi unique » et affirme n'exclure personne pour ses opinions, le groupe disant avoir été rejeté sans avoir jamais rejeté quiconque.[126] Cette tolérance est réelle dans la pratique : Russell admettait que les fidèles diffèrent par la tête, l'expérience, l'éducation et l'âge spirituel, et n'exigeait l'accord que sur quelques points, résumés plus tard par la formule « unité sur l'essentiel, charité sur l'accessoire ».[127] Cette devise circulait dans le milieu restaurationniste américain du siècle, où l'on distinguait ce que le Christ a clairement enseigné et commandé de tout le reste.[128]

Le problème est que personne d'extérieur ne décide où passe la frontière. Dès l'automne 1878, l'Expiation et la Résurrection ont été érigées en « premiers principes » servant de test, position réaffirmée dans La Tour de Garde de décembre 1879. La liberté promise porte donc sur les points secondaires, et c'est la rédaction qui dresse la liste des points qui ne le sont pas. Les sociologues du religieux ont décrit ce mécanisme : la marge de tolérance que la direction d'un groupe accorde à la diversité devient elle-même un facteur décisif dans les divisions ultérieures, certaines organisations réussissant à loger les courants dissidents à l'intérieur de leurs structures, d'autres non.[129] Rodney Stark et William Bainbridge ajoutent que l'autorité effective d'un tel groupe dépend de l'existence de justifications doctrinales claires et du sentiment des membres de participer au système d'autorité.[130] En mars 1880, la revue réunit les deux : elle offre une participation large au débat et détient seule le pouvoir de dire ce qui n'est pas négociable.

L'affirmation d'avoir été rejeté sans jamais rejeter personne a aussi une fonction précise. Le printemps 1878 a été requalifié, dans La Tour de garde de novembre 1879, en date de l'abandon de l'Église nominale. Le groupe se présente ainsi comme la victime d'une exclusion dont il est en réalité l'auteur du côté doctrinal. Stark et Bainbridge décrivent exactement cette posture : les groupes nés d'une division se présentent comme la version authentique et réformée de la foi dont ils se sont séparés.[131]

Se démarquer des voisins doctrinaux

La mise en garde contre ceux qui cherchent à reconnaître les Anglo-Saxons dans les dix tribus perdues, en rapprochant l'Angleterre et l'Amérique des prophéties sur Éphraïm et Manassé, vise un courant très actif à ce moment.[132] Ce courant s'appuie précisément sur le même verset d'Ézéchiel 21:27 que ce numéro utilise pour prouver le retour du Roi, en lisant les trois « renversements » comme trois déplacements du trône de David jusqu'en Angleterre.[133] Deux lectures concurrentes du même texte circulent donc : la mise en garde sert à défendre un verset-clé contre un usage rival.

La démarcation vaut aussi pour un autre voisin proche. Three Worlds, financé par Russell en 1877, attaquait nommément les christadelphiens, reprochant à John Thomas de réduire Satan à un synonyme du péché et l'esprit saint à une forme d'électricité.[134] Ce travail de séparation d'avec des groupes très proches par ailleurs — même refus de l'enfer éternel, même attente d'un règne de mille ans, même intérêt pour le retour des Juifs en Palestine — complète la rupture avec les grandes confessions : il faut aussi se distinguer de ceux qui disent presque la même chose.[135]


Contenu

Le Grand Jour de l'Expiation

Le Grand Jour de l'Expiation est présenté à partir du chapitre 16 du Lévitique comme une figure typologique dont il faut comprendre le sens précis avant toute discussion générale. La cérémonie lévitique est interprétée non comme une image globale du sacerdoce, mais comme « une image isolée, représentant une partie particulière » de l'œuvre du Souverain Sacrificateur du monde.[136]

Jésus est désigné à la fois comme Souverain Sacrificateur de l'Église et, dans un sens plus complet, comme la tête d'un corps dont les membres font partie intégrante. Les images lévitiques, si elles se rapportent d'abord à la tête, sont considérées comme se référant en fin de compte au corps tout entier.[137] La cérémonie d'onction, commencée par la « tête », se poursuit durant tout l'Âge de l'Évangile, l'huile sainte — symbole de l'Esprit Saint — coulant progressivement sur l'ensemble des membres du corps.[138]

La consécration du sacerdoce est présentée comme incluant tous les membres du corps du Christ et requérant, pour s'accomplir pleinement, la durée entière de l'Âge de l'Évangile. De même, le sacrifice d'expiation, commencé par la tête, exige que les membres « complètent la mesure des souffrances du Christ qui manquent encore », ce qui implique que cette souffrance se prolonge elle aussi pendant tout l'Âge de l'Évangile.[139]

À la fin de cet âge, le Grand Souverain Sacrificateur du monde — Jésus et son épouse, tête et membres réunis en un seul — est annoncé comme devant se manifester couronné roi et sacrificateur selon l'ordre de Melchisédec. Il est alors décrit comme le Grand Prophète, selon la promesse faite au peuple : « Un prophète, le Seigneur votre Dieu vous suscitera, semblable à moi (Moïse), et l'âme qui n'écoutera pas ce Prophète sera retranchée du peuple » — ce retranchement étant identifié à la seconde mort.[140]

L'exposé typologique se poursuit autour des deux boucs du chapitre 16 du Lévitique et de leur signification pour les deux classes de croyants. Le « bouc du Seigneur » figure la « petite troupe » qui ne compte pas sa vie comme précieuse, tandis que le « bouc émissaire » représente la « grande compagnie » qui reste toute sa vie assujettie à la crainte de la mort.[141] Les deux compagnies forment ensemble l'Église depuis le jour de la Pentecôte : l'une suit l'exemple de la tête en crucifiant la chair, l'autre, typifiée par les Lévites, constitue la maison plus large des croyants en général.[142]

Le sort jeté devant le tabernacle est interprété comme indiquant que Dieu n'élit pas arbitrairement ceux qui appartiennent à la petite ou à la grande compagnie : tous les croyants sont « également justifiés par son sang », mais leur rang — plus grand ou plus petit — dépend largement de leur usage personnel des occasions qui leur sont offertes.[143]

Les souffrances de Jésus ne sont pas décrites comme le prix de la rançon, mais sa mort — son sang versé, sa vie donnée. Dans le type, ce n'est pas la souffrance du taureau ou du bouc qui effectuait l'expiation, mais la mort elle-même, bien que la souffrance en fît nécessairement partie. De même, tous ceux qui aspirent à être « membres de son corps » doivent mourir au monde, abandonner la vie charnelle, afin de pouvoir, avec Paul, se considérer morts au péché selon Romains 6:11.[144]

La mort à la chair est présentée comme un processus graduel de « crucifixion » qui n'exige pas nécessairement le martyre physique comme aux siècles passés : ceux qui vivent à l'époque de la rédaction sont « appelés tout aussi réellement à crucifier la chair », même si leur épreuve consiste désormais à se séparer de la mondanité au sein de l'Église nominale plutôt qu'à marcher vers le bûcher.[145] Cette mort à soi-même, appelée à se prolonger tout au long de la vie, exige de maintenir la nature charnelle sous sujétion, car, comme Paul en témoigne, l'ancienne nature peut ressurgir à tout moment et nécessiter d'être crucifiée à nouveau.[146]

La mort du croyant à la chair est distinguée de la mort ordinaire du monde : le croyant a été justifié à une vie naturelle parfaite par la mort de Jésus, et s'il abandonne volontairement la portion de vie naturelle qu'il possède, Dieu lui promet en retour une vie supérieure — la vie spirituelle — et un corps supérieur, le corps spirituel. En étant ainsi comptés comme le corps ou l'épouse de Jésus, les membres deviennent « participants de la nature divine », fils de Dieu et cohéritiers avec Jésus-Christ.[147]

La chair du bouc du sacrifice pour le péché, traitée de la même manière que la chair du taureau — consumée par le feu hors du camp —, est lue comme une preuve supplémentaire que le bouc représente le corps du Christ, en vertu de l'exhortation paulinienne en Hébreux 13:13 : « Allons donc à lui hors du camp, portant son opprobre. »[148] Les souffrances et la mort du Christ sont ainsi données comme le modèle que ses membres doivent imiter selon Philippiens 3:8-11, Colossiens 2:20, 2 Timothée 2:11-12 et Romains 6:8-11, afin d'atteindre la « résurrection principale ».[149]

Lorsque le sang de l'offrande pour le péché — taureau et bouc — a été reçu et aspergé dans le lieu saint, le travail du sacrifice est présenté comme achevé, et le Souverain Sacrificateur change ses vêtements. De même, quand les souffrances de l'Église sont toutes terminées et la mort acceptée par le Père, le Souverain Sacrificateur est annoncé comme devant changer les vêtements de son corps. Les vêtements de lin — symbole de la justice imputée — cèdent alors la place à la justice réelle, illustrée par deux lavements successifs : le premier, avant le sacrifice du taureau, figure la justice personnelle de Jésus ; le second, après le sacrifice du bouc, figure la perfection ou justice réelle de l'Église, suivie du revêtement des vêtements propres au Souverain Sacrificateur, « vêtements pour la gloire et la beauté ».[150]

Avant ce changement de vêtements, le bouc émissaire doit être envoyé au loin, portant l'iniquité du peuple. Cette figure est interprétée comme représentant la « grande compagnie » des croyants qui, bien qu'appartenant à la maison, ne sont pas des vainqueurs au sens plein du terme. Lorsque viendra le moment où « l'un sera pris et l'autre laissé », certains des laissés sont désignés comme des serviteurs infidèles mais toujours serviteurs, des vierges folles mais toujours vierges.[151] Non jugés dignes d'échapper aux épreuves qui viendront sur le monde, ils devront traverser la grande tribulation avec le monde, laver leurs robes dans le sang de l'Agneau, selon Apocalypse 7:14. Cette classe aime le Seigneur mais s'accroche au monde, refuse de crucifier la chair et échoue ainsi à conquérir l'honneur attaché à la victoire.[152]

Ces membres sont décrits comme « retranchés » de la vigne, châtiés comme les mauvais serviteurs, ou exclus du mariage comme les vierges folles. Une fois la compagnie de l'épouse constituée, nul ne peut plus accéder à cette position : à quiconque prétendrait par la suite être l'épouse, le Seigneur répondra « Je ne vous ai jamais connues. »[153] Pourtant, ces membres de la « grande compagnie » sont dits toujours reconnus par le Seigneur comme précieux et bien-aimés : ils seront honorés d'une invitation au « souper des noces de l'Agneau ».[154] Comme ils n'ont pas voulu crucifier la chair et ne peuvent donc faire partie de l'offrande pour le péché — car une offrande doit être volontaire —, Dieu, refusant qu'ils soient condamnés avec le monde, les soumet à une période de tribulation où ils sont mis à mort de force, selon le principe paulinien en 1 Corinthiens 5:5 : « Livrer un tel homme à Satan pour la destruction de la chair, afin que l'esprit soit sauvé au jour du Seigneur Jésus. »[155]

La conclusion de l'exposé rappelle que ce type ne figure que le sacrifice et les souffrances du Christ — tête et corps —, et non la gloire qui suivra, à laquelle il n'est fait allusion qu'incidemment par le revêtement des vêtements de gloire et de beauté. La question finale adressée aux lecteurs — « Est-ce que je crucifie la chair ? Suis-je réellement mort ? » — clôt l'article sur une invitation à l'examen de conscience personnel.[156]

Le poème « A Little Talk with Jesus » est d'abord reproduit sur cette page, suivi de l'article doctrinal consacré à l'unité du corps du Christ, dont la suite se poursuit ici.[157]

L'unité du corps est décrite comme indissociable de la diversité des conditions au sein de l'Église : les membres qui se sont endormis dans la mort sont tout autant membres du corps unique que les vivants, et l'Église-épouse du Christ ne peut être achevée tant que tous ceux qui la composent, endormis ou éveillés, ne sont pas parvenus à leur plein développement.[158]

La question de savoir si une partie de l'Église — les vivants — peut représenter l'ensemble sur la terre conduit à poser le principe symétrique : la première compagnie rendue immortelle peut de même représenter l'ensemble dans un état céleste. Cette perspective est articulée à la vision de Apocalypse 11:18 — « les prophètes, les saints et ceux qui craignent son nom, petits et grands » — qui laisse entrevoir un ordre dans la récompense de l'Église.[159]

Toute théorie qui ne reconnaît pas l'unité essentielle de l'Église est présentée comme nécessairement fausse. Il est toutefois avancé qu'il peut coexister une variété de conditions ici-bas avec une variété correspondante de positions dans le Royaume, et une différence dans le temps de la récompense. L'expression « Ceux qui sont à Christ, à sa venue » (« parousie — présence ») est comprise comme englobant tous les chrétiens, même les plus jeunes dans la foi, et son accomplissement est dit s'étendre sur une période entière plutôt que sur un seul instant.[160]

La septième trompette est présentée comme devant retentir pendant de nombreuses années : « la septième trompette continuera à sonner jusqu'en l'an 1914 », période qui inclut, entre le moment de la rédaction et cette date, le jour de la colère et des nations en fureur — moment qui correspond à la restauration de Jérusalem terrestre, mais aussi à la récompense de l'Église et à l'édification de la Jérusalem céleste.[161]

La Nouvelle Jérusalem, au terme de cette période, est décrite comme une cité complète et hiérarchisée, où une compagnie vient d'être exaltée au trône avant même l'ouverture du premier sceau, tandis qu'une grande compagnie lavée dans le sang trouve sa place devant le trône — sur la « mer de verre » selon Apocalypse 4:6 et Apocalypse 15:2 — et sert Dieu dans son temple selon Apocalypse 7:9-15. Le temple est identifié à l'Église elle-même, de sorte qu'en être member, c'est en faire partie. L'ensemble constitue le « tabernacle de Dieu » et la cité tout entière est appelée l'Épouse, bien que certains membres y occupent une position plus élevée que d'autres : il y a des supérieurs et des gouvernants dans la cité, mais la cité dans son ensemble exerce une puissance dominante sur les nations, selon la prophétie selon laquelle « les nations marcheront dans sa lumière ».[162]

La suite de l'exposé sur l'unité du corps revient sur la figure d'Aaron rencontrant Moïse au mont — type du royaume de Dieu — pour affirmer qu'Aaron représente les vainqueurs, les « saints », mais non la totalité de l'Église, laquelle comprend aussi ceux qui « craignent le nom de Dieu, petits et grands » selon Apocalypse 11:18.[163] Christ est présenté comme devant être établi dans la dignité royale avant que d'autres puissent partager cet honneur à titre de « cabinet » : en Luc 19:15, c'est seulement après avoir reçu le royaume qu'il convoque ses serviteurs pour les récompenser. Les deux dispensations semblent indiquer que Christ était attendu dans la dignité royale « au printemps de 1878 ».[164]

Le début immédiat de la restauration légale des Juifs par le traité anglo-turc est présenté comme une preuve circonstancielle et visible que « celui qui en a le droit » est venu, conformément à Ézéchiel 21:27. Puisque la nation d'Israël s'était effondrée lors du retrait de la couronne, sa restauration est lue comme une preuve de la présence officielle du Roi. Il semble ainsi à certains que l'examen des intendants est déjà en cours et qu'une récompense est attendue prochainement.[165]

Les « Temps des Gentils » sont annoncés comme s'étendant jusqu'en 1914, et le royaume céleste n'aura son plein essor qu'à cette date. En attendant, le royaume de Dieu est établi comme une « pierre » « du temps de ces dix rois gentils » et, en les consumant, il devient un royaume universel — « une grande montagne qui remplit toute la terre » — selon Daniel 2:35-44.[166] Les quatre monarchies universelles symbolisées par l'image et par les quatre bêtes ont chacune existé du temps de leur prédécesseur et sont devenues universelles par la conquête ; le cinquième royaume ne fait pas exception à cette règle, mais s'en distingue par la nature de ses dirigeants — tous immortels comme Jésus, la tête — et par son mode de guerre : d'abord par achat, puis, à l'avènement du Roi, par transfert légal, et finalement par conquête, selon Apocalypse 11:15.[167]

Les saints dans la gloire doivent participer à cette conquête et « exécuter les jugements écrits, honneur réservé à tous les saints » selon Psaumes 149:9. Contre l'inférence que des mortels accompliraient ce travail — fondée sur le verset qui parle des saints chantant sur leurs lits —, plusieurs arguments sont avancés : la prophétie mêle le type et l'antitype, de sorte que tout ce qui suggère la mortalité des exécuteurs s'est accompli en David et son armée ; les « lits » peuvent figurer l'état de repos parfait, et le « glaive à deux tranchants » ainsi que les « chaînes » et « fers » peuvent représenter les armes d'une guerre qui n'est pas charnelle, « mais puissante en Dieu pour abattre les forteresses ».[168]

Toute suggestion que les saints — mortels ou immortels — useraient d'armes charnelles est écartée par la remémoration du reproche de Jésus à ses disciples qui voulaient faire tomber le feu du ciel sur leurs ennemis. L'attitude non combattante dans la guerre charnelle vaut ici-bas comme elle vaudra dans l'état futur. La promesse étant adressée à tous les saints et non à la totalité de ceux qui craignent le nom de Dieu, et la résurrection étant décrite comme une élévation à l'incorruptibilité, à la gloire et à la puissance selon 1 Corinthiens 15:42-43, si les saints étaient ressuscités mortels pour être lavés par la Parole, cela prouverait qu'ils sont encore en jugement et que leur œuvre est inachevée. Or Paul, ayant achevé sa course, pouvait déclarer qu'une couronne lui était réservée. Le jugement de l'Église appartient à cette vie ; celui du monde est pour l'avenir. Être ressuscité immortel constitue donc la preuve que l'on est assuré de la vie éternelle, tandis que quiconque est ressuscité mortel et a besoin d'être lavé peut tomber sous le pouvoir de la seconde mort.[169]

Deux phases du travail du royaume sont distinguées : l'une représentée par David homme de guerre dans le psaume 149, l'autre par Salomon homme de paix qui lui succède. Les saints immortels peuvent superviser les affaires des nations et opérer des révolutions en leur faveur, comme des anges immortels l'ont fait dans le passé, sans user d'armes charnelles. Dans l'avenir comme dans le passé, ce sont les hommes et les nations impies qui feront leurs propres guerres, tandis que, durant le règne de terreur à venir, les saints régneront en jugement selon Malachie 3:16-17.[170]

Après le jour de la colère — qui semble coïncider avec la grande moisson de Matthieu 13 et le rassemblement de tous ceux qui craignent le nom de Dieu selon Apocalypse 11:18 — vient le rayonnement comme le soleil, la manifestation en gloire et la descente de la Nouvelle Jérusalem en tant qu'épouse du Christ et mère des nations. Le serviteur « devant le trône » — sur la « mer de verre » de Apocalypse 4:6 — est décrit comme aussi nécessaire que le sacrificateur assis avec Christ dans son trône, et la petite troupe comme aussi indispensable à la complétude du corps que l'est la tête.[171]

L'Esprit Saint est présenté comme ayant été envoyé pour « tirer d'entre les Gentils un peuple pour son nom — pour être son épouse ». Tous ceux qui ont été baptisés par un seul Esprit en un seul corps sont inclus dans ce peuple, quel que soit leur stade de développement. La prière de Christ pour tous ceux qui croient par la parole des apôtres, demandant qu'ils soient tous un afin que le monde croie, montre qu'il n'existe pas de classe intermédiaire entre l'Église et le monde. La variété existe à l'intérieur d'un seul corps, et tous ceux qui possèdent l'Esprit unique en sont membres et partageront la même espérance. De même que Christ est la tête de l'Église, celle-ci, unie à lui par le mariage, devient la tête du monde — « le père et la mère d'une race rachetée ».[172]

Un Christ vivant

Un seul et unique Christ a existé de tout temps. Un changement de nature ne modifie pas l'identité : qu'il soit le Préexistant, le Verbe fait chair ou le Grand Sacrificateur qui peut compatir à nos infirmités, il est toujours le Seigneur et, comme tel, il est adoré. Sa propre parole sur terre — « Vous m'appelez Seigneur et Maître, et vous faites bien, car je le suis » — est rappelée à l'appui de cette affirmation.[173]

Le pardon des péchés est présenté comme l'une des prérogatives de Dieu, exercée par Jésus en personne : sa parole à l'homme frappé de paralysie, « Mon fils, tes péchés te sont pardonnés », est donnée comme preuve que le Fils de l'homme avait « puissance sur la terre de pardonner les péchés ». Les mages vinrent à sa naissance pour l'adorer selon Matthieu 2 ; le lépreux l'adora, les disciples dans la barque l'adorèrent, tout comme le chef de synagogue et la femme cananéenne — et nul ne fut jamais réprimandé pour cela. Dans la chair lui-même, Jésus est qualifié de « Dieu manifesté en chair »: c'est de la perfection de son caractère que l'on tire l'idée la plus juste et la plus précoce de Dieu.[174]

La nature du Christ étant ainsi posée, la question se déplace vers sa vie pré-existante : avant l'incarnation, il n'est jamais désigné comme « Fils de Dieu » ni comme « Christ » — titre conféré seulement lors de son baptême — de sorte que toute mention du « Christ » dans les Écritures renvoie à son office de l'Oint, non à son état pré-existant.[175]

La restauration des Juifs

La restauration d'Israël charnel en Palestine suscite, à l'époque, un vif intérêt dans divers milieux prophétiques, notamment chez ceux qui cherchent à identifier les Anglo-Saxons aux dix tribus perdues d'Israël, en discernant des similitudes entre l'Angleterre et l'Amérique et les prophéties relatives à Éphraïm et Manassé.[176] Sans rejeter l'idée qu'Israël charnel puisse être reconnu dans un proche avenir comme la nation principale de la terre — conformément à la prophétie de Zacharie 8:23 —, la rédaction insiste sur ce qui est présenté comme le danger de « perdre son droit d'aînesse en Christ » : promettre que c'est par la seule descendance charnelle d'Abraham que s'accomplira la bénédiction de toutes les familles de la terre revient à ignorer que cette grande et glorieuse partie de la promesse appartient « à "la semence qui est Christ" », et que quiconque est en Christ est héritier selon la promesse (Galates 3:29).[177]

La logique prophétique exposée est la suivante : une fois les enfants spirituels d'Abraham tous sélectionnés parmi le monde et glorifiés, Israël charnel sera l'instrument principal par lequel la bénédiction se répandra sur toutes les familles ; les Juifs sont donc « surveillés » parce que leurs préparatifs signalent que Dieu prépare cet instrument. Avant que leur restauration ne soit achevée, les membres de l'alliance spirituelle s'attendent à être «changés» et rendus «semblables au corps glorieux de Christ», c'est-à-dire à voir le Royaume de Dieu s'organiser.[178] Le représentant extérieur de ce Royaume sera «Jérusalem rebâtie sur ses anciens monticules», mais la Nouvelle Jérusalem est désignée comme «l'Épouse» — la cité qui régnera véritablement sur les rois de la terre, tout en restant invisible aux yeux non régénérés : « le royaume des cieux ne vient pas avec ostentation » (Luc 17:20). La rédemption des croyants est présentée comme précédant celle d'Israël, selon la parabole du figuier en Luc 21:28.[179]

À l'appui de cette thèse prophétique, plusieurs témoignages contemporains de la presse sont reproduits. Le Jewish Chronicle évoque le lien indéfectible des Juifs dispersés avec la Terre Sainte, une «corde sympathique» qui vibre à travers tous les pays : « Citoyens de tous les pays, ils sont Juifs ».[180] Le même journal signale que la population juive de Jérusalem est passée à 18 000 âmes sur un total de 36 000 habitants, et que les contributions des Juifs d'autres pays pour leur soutien s'élèvent à 60 000 livres sterling (300 000 dollars) par an. Le Scotch Record décrit un flot migratoire si puissant vers Jérusalem que certains Juifs envisagent de le freiner en aidant les émigrants pauvres à rentrer dans leurs pays respectifs.[181] Un grand journal londonien avance que la possession de la Palestine par un peuple ayant conservé une nationalité indestructible tout en assimilant un cosmopolitisme complet sur dix-huit siècles serait «loin d'être un mauvais arrangement», et qu'il ne serait pas impolitique pour les puissances européennes de favoriser cette installation, la décomposition inévitable de la puissance ottomane rendant un changement de gouvernement nécessaire.[182] Le texte prophétique de Jérémie 16:14 — «Je les ramènerai dans leur pays que j'avais donné à leurs pères» — est cité en résonance directe avec ces nouvelles. Le Dr Moody Stuart, lors d'une assemblée générale de la «Free Church», rapporte qu'un organe juif anglais a récemment déclaré qu'une ère de gloire unissant les Juifs dans le berceau de leur race et de leur religion ne pourrait se réaliser sous de meilleurs auspices que ceux de l'Angleterre, et que l'occupation des terres de leurs pères pourrait contribuer à cimenter la paix mondiale — conformément à la promesse d'Ésaïe 55:5: «Les nations qui ne te connaissaient pas accourront vers toi».[183] Une traduction d'un journal français complète le tableau : quatre-vingts ans auparavant, la Sublime Porte ne permettait qu'à trois cents Israélites de résider dans la Ville Sainte ; quarante ans plus tôt, leur nombre avait augmenté mais ils étaient confinés dans un quartier spécial ; depuis dix ans que cette restriction a disparu, les Juifs ont acheté tous les terrains disponibles à Jérusalem, y ont bâti des rues entières hors les murs, et multiplié synagogues et hôpitaux, avec vingt-huit congrégations dénombrées à l'intérieur de la ville.[184]

La suite du passage sur la restauration juive apporte plusieurs données économiques et démographiques supplémentaires présentées comme autant de signes de l'accomplissement prophétique. Dans les hôpitaux Rothschild et autres établissements juifs, six mille patients y sont traités chaque année. Un Juif vénitien a donné 60 000 francs pour fonder une école d'agriculture en Palestine. Le baron Rothschild, lors du dernier emprunt de 200 000 000 accordé à la Turquie, aurait accepté une hypothèque sur l'ensemble de la Palestine. En conséquence de cette immigration juive, la population de Palestine aurait doublé au cours des dix dernières années.[185] Ces informations sont mises en résonance avec Jérémie 31:1, cité en substance : Dieu y promet de planter Israël dans sa terre «de tout son cœur et de toute son âme», et d'y faire acheter des champs, avec des actes scellés, dans Benjamin, autour de Jérusalem, dans les villes de Juda, des montagnes, de la vallée et du midi, car Dieu fera revenir leurs captifs.[186]

Des nouvelles récentes signalent que les Rothschild viennent d'envoyer à Jérusalem 60 000 dollars pour la construction d'une grande maison d'accueil destinée aux Juifs nouvellement arrivés, en complément de bâtiments déjà existants à cet usage.[187] Sur le plan politique, un personnage influent de Constantinople, M. Oliphant, aurait proposé au gouvernement ottoman de confier 1 500 000 acres de terres fertiles à l'est du Jourdain à une compagnie de colonisation chargée de promouvoir l'immigration des Hébreux de tous les pays du monde.[188] Parallèlement, la «Église russe», sur ordre du tsar, aurait ordonné dans les dix derniers jours l'expulsion des Hébreux de toutes les provinces de l'Empire russe, à l'exception des provinces polonaises — une mesure jugée d'autant plus remarquable que près d'un tiers de la population juive mondiale y réside : « il les chasse pour ainsi dire hors des autres pays ».[189]

L'oblation de farine

L'oblation de farine décrite dans le second chapitre du Lévitique est interprétée comme une figure typologique du caractère humain parfait de Jésus-Christ, distincte du sacrifice sanglant de l'holocauste qui, lui, représente la valeur de l'œuvre du Christ aux yeux du Père (Éphésiens 5:2). La comparaison est établie avec la déclaration de Jésus en Jean 4:34 : «Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé».[190]

Sept points typologiques sont successivement développés. La farine fine, sans aspérité ni irrégularité, figure la nature humaine sans défaut du Seigneur Jésus, à qui Dieu put déclarer par deux fois : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection» (Matthieu 3:17 ; Matthieu 17:5), contrairement à tous les autres hommes dont les points forts sont toujours contrebalancés par quelque faiblesse.[191] La cuisson au four, par laquelle chaque particule de farine est exposée à la chaleur, évoque l'agonie du Christ exprimée dans le psaume 22 : « Je suis répandu comme de l'eau, et tous mes os sont disloqués » (Psaumes 22:14), jusqu'au cri du cœur brisé : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?» (Matthieu 27:46).[192] L'huile mélangée à la farine symbolise le Saint-Esprit : Jésus, conçu de l'Esprit Saint (Matthieu 1:20), possédait une nature parfaitement sainte, contrairement à la nature humaine déchue qui «est inimitié contre Dieu» (Romains 8:7).[193] Les galettes sans levain ointes d'huile figurent l'onction reçue par Jésus lors de son baptême (Matthieu 3:16 ; Luc 4:1), que Pierre résume en Actes 10:38 : «Dieu a oint Jésus de Nazareth du Saint-Esprit et de puissance».[194]

L'encens (frankincense), dont l'étymologie hébraïque renvoie au verbe «blanchir», est mis en rapport avec Psaumes 51:7 («Lave-moi, et je serai plus blanc que la neige») et Ésaïe 1:18 («Vos péchés fussent-ils comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige»). Ce terme apparaît vingt fois dans l'Ancien Testament, lié à l'huile d'onction et aux douze pains de proposition (Lévitique 24:5), mais exclu de toute offrande où le péché est en cause (Lévitique 5:11). Il est présenté comme le symbole de la relation entre l'Époux et l'Épouse (Cantique des Cantiques 3:6).[195] L'interdiction du levain et du miel dans l'oblation est exposée comme une règle sans exception : le mot «levain», en toutes ses formes, apparaît soixante et onze fois dans l'Ancien Testament et dix-sept fois dans le Nouveau, toujours comme symbole invariable du mal ; le miel, quant à lui, figure ce qui est doux à la nature mais doit être renié pour suivre l'exemple du Christ qui «ne s'est pas complu à lui-même» (Romains 15:3 ; Matthieu 16:24).[196] Enfin, le sel, dont la vertu est de préserver et d'arrêter la corruption, est le symbole d'une alliance perpétuelle et le type du vrai chrétien au milieu du péché ; Jésus lui-même a dit à ses disciples «Vous êtes le sel de la terre» (Matthieu 5:13), et l'apôtre Paul prescrit d'avoir la parole «toujours accompagnée de grâce, assaisonnée de sel» (Colossiens 4:6). Cet article est marqué comme «Sélectionné».[197]

Une théologie saine

La théologie est définie comme une science portant sur l'existence, le caractère et les attributs de Dieu, ses lois et son gouvernement, ainsi que les doctrines à croire et les devoirs à pratiquer. La théorie y est distinguée de la théologie comme «un exposé des principes généraux» d'une science, c'est-à-dire la science en tant que telle, distincte de l'art. La théologie, correctement comprise, est présentée comme toujours saine («clean») par nature ; si les qualificatifs «fausse» ou «vraie», «saine» ou «corrompue» ont dû lui être accolés, c'est parce que les hommes l'ont mal comprise et ont enseigné l'erreur pour la vérité.[198] L'erreur a tellement été mêlée à la vérité dans les enseignements populaires que, pour beaucoup de ceux qui en ont pris conscience, «théologie» est devenue synonyme d'erreur, et «théologien» une marque d'infamie : « "théologien" une marque presque voisine de l'infamie ».[199] Face à des lecteurs qui auraient eu l'impression que la rédaction minimise l'importance d'une théologie saine ou parle avec mépris des grandes révélations du Père comme de simples «théories», la rédaction indique ne pas comprendre comment une telle impression a pu se former.

L'article sur la théologie saine continue en développant la pensée de l'auteur (J. H. P., vraisemblablement John H. Paton) sur le rapport entre connaissance, obéissance et sainteté. La connaissance de la vérité sans obéissance n'est pas seulement insuffisante : elle est présentée comme une malédiction, « la connaissance, sans l'obéissance, n'est pas seulement insuffisante, mais c'est une malédiction » qui se révélera être « le parfum de mort menant à la mort ».[200] L'auteur cite Jésus : Jean 13:17 et Luc 12:47, puis Paul en Romains 1:18 à propos de ceux qui «retiennent la vérité dans l'injustice», pour montrer que la connaissance ne produit pas nécessairement la bonne conduite.[201]

L'obéissance loyale — non pas la simple observance extérieure, qui serait du formalisme, mais l'obéissance venant du cœur (Romains 6:17) — est présentée comme la preuve la plus éloquente de l'amour. L'auteur rappelle que celui qui a «les mains pures et le cœur pur» montera sur la montagne du Seigneur (Psaumes 24:3-4), et cite Jean 14:15 et Jean 15:14 pour montrer que l'amour envers le Seigneur se mesure à l'obéissance, et que c'est à ceux qui lui obéissent que le Seigneur révèle sa volonté et ses plans.[202] La connaissance est ainsi présentée comme un moyen au service de l'amour et de l'obéissance, non comme une fin en soi : « la connaissance est un pouvoir pour le bien ou pour le mal ».[203]

L'article se conclut par cinq affirmations positives, énoncées sous forme de points mais dont la substance est celle d'un article de foi : le devoir chrétien d'acquérir toute la connaissance possible des plans divins (Deutéronome 29:29 est implicite dans la formule «les choses révélées nous appartiennent»), la finalité de cette connaissance — promouvoir l'amour, l'obéissance et la formation d'un caractère semblable à Dieu (Philippiens 3:12, 1 Thessaloniciens 4:7) —, la mise en garde contre la connaissance prophétique sans amour (1 Corinthiens 13:2), le maintien de la valeur de la connaissance comme moyen vers la sainteté dès lors qu'elle est obéie, et enfin l'affirmation d'une large liberté d'opinion dans les limites de la «foi unique» et de la fraternité chrétienne.[204] L'auteur réaffirme ne condamner aucun homme pour ses opinions, « nous n'excluons aucun homme pour ses opinions », et rappelle que son groupe a parfois été rejeté par d'autres, sans jamais avoir lui-même rejeté quiconque.[205]

Une objection réfutée

Un article distinct répond à une objection publiée dans un journal local sous le titre «Un calcul curieux». Cette publication prétendait établir le nombre total des habitants ayant vécu sur terre depuis les origines, pour en déduire que le globe aurait dû être retourné huit fois pour enterrer ses morts — argument présenté comme un obstacle à la doctrine de la résurrection universelle sur cette terre au «jour du Seigneur».[206]

La réfutation repose sur un raisonnement démographique. La population mondiale est estimée à 1 200 000 000 d'habitants au moment de la rédaction. Puisque la durée de vie humaine a tendance à se raccourcir progressivement, le nombre de générations par siècle augmente proportionnellement, ce qui signifie que la population présente est en réalité la plus dense jamais atteinte. En posant comme hypothèse de travail que chaque génération depuis la création a compté au moins autant d'habitants que la génération actuelle, on obtient une estimation déjà très généreuse du total cumulé.[207]

L'auteur rappelle que la race humaine a commencé avec un seul couple, que Seth ne fut conçu qu'à l'âge de 130 ans d'Adam, et qu'au déluge l'humanité ne comptait que quatre couples. En s'appuyant sur Genèse 5:1-32, il relève que onze générations seulement séparent la création du déluge (1 656 ans), ce qui donne environ 150 ans par génération. En Luc 3:23-38, soixante-seize générations couvrent les 4 000 ans d'Adam au Christ, soit une moyenne bien supérieure à la génération de 33 ans retenue dans les calculs adverses — ce qui suffit à démontrer que l'objection repose sur des présupposés démographiques exagérément favorables à sa thèse.[208]

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Références


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