La Tour de Garde de Juillet 1884
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| La Tour de Garde de Juillet 1884 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1884 |
| Auteur(s) | William I. Mann, Maria Russell, A. J. Gordon, W. E. Parsons, H. Dunn |
| Année | 1884 |
| Langue | Anglais |
| Pays | États-Unis |
En juillet 1884, deux fronts occupent les Étudiants de la Bible. Le premier est celui des Églises établies. Leurs pasteurs sont accusés de disperser le troupeau, et leur ensemble est assimilé à Babylone. Le second est celui de trois revues concurrentes, dont The Millenarian et The World's Hope. Ces revues nient que la mort de Jésus ait payé le prix des péchés des hommes. La défense de la rançon et de la substitution occupe la plus grande place des pages de doctrine.
Une même distinction revient dans plusieurs textes. Deux natures, humaine et spirituelle, correspondent à deux parties du royaume de Dieu. Les croyants de l'âge de l'Évangile ont un appel céleste, alors que le reste de l'humanité attend un rétablissement sur la terre pendant le Millénium. Cette distinction sert à expliquer la loi de Moïse, les paroles de Jésus sur Jean-Baptiste et la faveur particulière accordée à l'époque présente.
À côté des articles de la rédaction, la revue reproduit des textes d'auteurs extérieurs au mouvement. A. J. Gordon identifie l'« homme de péché » à la papauté. H. Dunn met en garde contre les citations bibliques détachées de leur contexte. Un poème sur l'apôtre Jean dans sa vieillesse et de courts extraits de presse sur la situation sociale et religieuse complètent l'ensemble.
Analyse
Croyances
La mort de Jésus, prix payé à la place d'Adam
Le débat sur la rançon oppose désormais Russell à d'anciens compagnons. En 1878, Nelson Barbour jugeait « très odieuse » l'idée que la mort du Christ remplace celle des pécheurs. Selon lui, la mort de chaque homme suffisait à le libérer du péché d'Adam.[1] En 1881, Paton se sépare à son tour de Russell sur ce point : pour lui, l'Église obtient la vie en sacrifiant le péché dans son propre corps.[2] The World's Hope, l'un des périodiques visés par les six questions, est celui de Paton. Zion's Day Star est celui d'A. D. Jones.[3] Penton estime que Russell a pris la tête du groupe surtout pour défendre sa propre conception de la mort substitutive du Christ.[4]
Les réponses de The Millenarian permettent enfin de citer la thèse adverse avec ses propres mots. Le sacrifice de Jésus y est qualifié de « moral », et non de « commercial » ni de « représentatif ». Il ne serait qu'un modèle à imiter.[5] La réponse s'appuie sur la chronologie. Un modèle ne peut rien pour les hommes morts avant qu'il soit donné. Ou bien ces morts sont perdus, ou bien le modèle ne servait à rien.[6] Pour Russell, la rançon est le fondement même de la restitution de tous les hommes. Blandre montre qu'il relie les deux idées dès 1873, sous l'influence de George Storrs.[7]
Le vocabulaire change aussi. En septembre1880, Russell disait employer rarement le mot « substitut », absent de la Bible anglaise, et lui préférer « achat » et « rançon ».[8] En septembre 1882, « rançon » et « substitut » étaient déclarés synonymes.[9] En juillet 1884, un article porte le mot « Substitution » dans son titre. Le refus de cette doctrine y est appelé « infidélité », plus dangereuse pour les saints que celle d'Ingersoll.[10]
La rançon équivalente suppose que la peine du péché est la mort, et non un tourment sans fin. Un raisonnement le montre. Si la peine était le tourment éternel, Jésus aurait dû souffrir éternellement pour être le substitut de l'homme. Comme il ne souffre pas éternellement, l'une des deux doctrines est fausse.[11] Les Églises sont accusées d'avoir gardé le tourment éternel et abandonné la rançon.[12]
Le débat sur le mot « propitiation » sert la même thèse. En décembre 1882, la revue répondait déjà à ceux qui réduisaient ce mot au simple « propitiatoire ». Elle définissait alors hilasmos comme « ce qui apaise ».[13] En juillet 1884, les deux mots grecs sont rangés dans un ordre. Hilasmos désigne le sacrifice déjà accompli. Hilasterion désigne le rôle qui en découle : Jésus devient le lieu où la faveur de Dieu s'obtient.[14] Le couvercle de l'arche ne peut donc servir de lieu de pardon que si un prix a d'abord été payé.
Paton, en 1880, rendait déjà hilasterion par « propitiatoire », d'après l'Emphatic Diaglott. Il faisait du Christ le « lieu de rencontre » entre Dieu et l'homme.[15] En 1884, cette traduction est acceptée, mais avec une précision : le couvercle était un siège de justice autant qu'un siège de miséricorde.[16] Rotherham, invoqué à l'appui, traduit Romains 3:25 par « couvercle propitiatoire ».[17] Albert Barnes notait aussi que hilasterion peut désigner soit le couvercle de l'arche, soit une couverture.[18] The Millenarian a expliqué hilasterion sans signaler que 1 Jean 2:2 emploie un autre mot. Cette confusion est jugée « digne de l'Église de Rome ».[19]
La chute et le retour de l'esprit
La rançon exige qu'Adam ait réellement péché. L'article sur Romains 7:14 le garantit. Adam y est un homme parfait, à l'image de Dieu, mais sans expérience. Il tombe en se fiant à son propre jugement.[20] En 1878, Barbour voyait au contraire en Adam une créature inachevée. Pour lui, la connaissance du bien et du mal venait du péché, qui faisait partie du plan divin. Schulz et de Vienne montrent que cette thèse rendait inutile une rançon substitutive.[21] En juin 1880, la revue répondait déjà à ceux qui tenaient Adam pour imparfait : la nature naturelle et la nature spirituelle sont distinctes, et l'une ne se développe pas en l'autre.[22]
Le mot « naturel » reçoit ici deux sens. Au sens strict, l'« homme naturel » est l'homme parfait, comme Adam avant la chute. Au sens courant, c'est l'homme déchu.[23] En mars 1883, Russell employait l'expression dans un sens plus vague. L'« homme naturel » y était celui qui ne peut pas comprendre une Église sans organisation visible.[24]
Ce qu'Adam a perdu doit être rendu. Joël 2:28-29 était déjà partagé en deux temps : l'esprit pour les serviteurs pendant l'âge présent, puis pour « toute chair » dans l'âge suivant.[25][26] En juin 1880, Joël, Ézéchiel 36:26 et Jérémie 31:33 étaient réunis pour décrire les conditions de la nouvelle alliance, avec le Christ pour médiateur.[27] En juillet 1884, ces versets servent à décrire le retour des hommes à l'image de Dieu. L'esprit rendu leur permettra d'observer la loi, ce dont l'homme déchu est incapable.[28] Jérémie 31 est ainsi placé tout entier dans l'âge à venir. Selon Tony Wills, Russell enseignait pourtant depuis 1881 que la nouvelle alliance agissait déjà pour l'Église.[29] Crompton résume la règle suivie ici : pendant l'âge de l'Évangile, seul le petit troupeau reçoit l'esprit.[30]
La terre pour le monde, le ciel pour l'Église
Le même esprit ne donne pas le même résultat à tous. Le monde retrouvera la perfection humaine, l'Église recevra la nature divine.[31] Selon Schulz et de Vienne, Russell a adopté cette séparation en 1877, aux côtés de Barbour. Auparavant, il pensait que l'Épouse et le reste des hommes vivraient ensemble dans un paradis terrestre.[32] En 1875, Barbour disait des élus qu'ils seraient « égaux » aux anges.[33] En juillet 1884, l'Église glorifiée est placée au-dessus des anges. L'homme rétabli reste « un peu inférieur aux anges » (Psaumes 8:5), comme le Christ est devenu supérieur à eux (Hébreux 1:4).[34] Penton relève qu'en décembre 1881 Russell disait déjà des membres de l'Église qu'ils sont engendrés d'une nature divine, et donc des « dieux ».[35]
Ces deux natures donnent deux phases au royaume. Maria Russell s'en sert pour accorder Matthieu 11:11 et Luc 13:28. Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, appartient à la phase terrestre. Le plus petit de la phase céleste le dépasse.[36] En mai 1882, les fidèles d'avant le Christ étaient les « princes » terrestres par lesquels l'Église bénira les nations.[37] Jean-Baptiste prend place parmi eux. Crompton décrit ce rôle chez Russell : une classe ressuscitée sur la terre aide les juges célestes à instruire les hommes.[38]
Israël selon la chair appartient à la phase terrestre. Le passage d'Ézéchiel 34 lui est appliqué en même temps qu'à l'Église : le même Berger s'occupe des deux troupeaux.[39] Les promesses faites à Israël sont terrestres, sauf celles de la prêtrise, qui représentait l'Église.[40] Blandre montre que les disciples de Miller rejetaient le rétablissement d'Israël. Les adventistes de l'« âge à venir » l'ont repris, et Barbour comme Storrs l'ont transmis aux premiers Étudiants de la Bible.[41]
Un âge pour choisir le petit troupeau
L'âge de l'Évangile est présenté comme l'âge de la plus grande faveur, même si le Millénium sera plus facile à vivre.[42] La faveur consiste à souffrir avec le Christ et à compléter ses souffrances (Colossiens 1:24). Une raison est donnée pour qu'elle cesse à la fin de cet âge. Le sacrifice suppose que le mal domine. Au Millénium, Satan sera lié et les justes fleuriront. Un sacrifice futur voudrait dire que la rançon du Christ, tête et corps, n'a pas suffi.[43]
Il en découle que l'âge présent ne sert pas à convertir le monde. Crompton résume la position de Russell : la prédication de l'Évangile sélectionne le « petit troupeau », et le jugement de tous appartient au Millénium.[44] Storrs découpait déjà l'histoire de cette façon : un petit troupeau de saints choisi aujourd'hui, puis un âge où toute l'humanité connaîtra l'Évangile.[45] En 1877, Trois Mondes de Barbour disait que les royaumes deviennent ceux du Christ par la conquête, et non par la conversion des nations.[46]
En juillet 1884, cette idée est appuyée par un auteur extérieur au mouvement. A. J. Gordon, pasteur baptiste de Boston, a fondé The Watchword en 1878. Il a organisé la même année à New York une grande conférence sur les prophéties, qui défendait le retour du Christ avant le Millénium.[47] Gordon reproche à trois tendances de vouloir dès maintenant la gloire universelle de l'Église : les ritualistes, l'Église large et les évangéliques sûrs de convertir le monde.[48] W. I. Mann arrive à la même conclusion par les chiffres. Les adhésions aux Églises ne suivent pas la croissance de la population, tandis que l'incrédulité augmente.[49]
Le consacré peut encore perdre sa place
Le sel de Matthieu 5:13 a déjà servi à plusieurs leçons. En mars 1880, le sel des offrandes était le type des vrais chrétiens au milieu du péché.[50] En janvier 1884, le sel sans saveur désignait les chrétiens qui taisent leurs convictions pour rester populaires.[51] Chez R. W., le sel est d'abord la source de la civilisation. Les progrès des peuples viennent des saints, et non de Babylone.[52] Le sel perd sa saveur quand le saint abandonne la vérité pour des fables. Il est alors détruit, et aucun autre évangile ne peut le saler de nouveau.[53] En mars 1881, Russell appliquait déjà Hébreux 10:26 au consacré qui pèche volontairement : il subit la seconde mort, sans nouveau sacrifice possible.[54]
Maria Russell parle à des croyants lassés. Ils sont dans la voie étroite depuis « un, deux, cinq ou dix ans », et la fin reste indéterminée.[55] Dix ans ramènent à 1874. Le changement des saints vivants était attendu pour 1881 et ne s'est pas produit.[56] La couronne de vie se gagne donc par une endurance de chaque jour.[57] Schulz et de Vienne notent que Russell tenait le même discours en 1882, avec des cantiques réformés. Ils y voient une prédication commune, que Russell avait entendue enfant dans les Églises presbytérienne et congrégationaliste.[58]
Babylone, la papauté et la présence du Berger
La revue voyait dans la papauté l'« homme de péché » dès 1879.[59] Selon Crompton, Russell rattachait cette lecture à Luther.[60] Gordon, lui aussi, voyait l'Antichrist dans la papauté en tant qu'institution.[61] Il répond au rédacteur de The Truth, revue fondée par James H. Brookes en 1875, qui attendait un Antichrist futur dans un Temple rebâti.[62] En décembre 1881, Paul parlait d'un « homme » parce que l'Église et le monde formaient un seul être, comme Adam et Ève.[63] Gordon explique autrement ce mot. Il le lit à partir de l'expression « fils de perdition », appliquée à Judas. Judas devient le type de l'homme de péché : un apôtre et un évêque qui confesse le Christ en le trahissant.[64]
Babylone ne se limite pas à Rome. Chryssides rappelle que Russell la définissait comme « l'Église nominale », alors que les protestants l'identifiaient d'ordinaire à l'Église catholique.[65] Aucune nation n'est dite chrétienne, et Babylone est accusée d'avoir obscurci la vérité.[66] Les bergers d'Ézéchiel 34 sont ceux des Églises. La nourriture reçue par les Étudiants de la Bible est donnée comme preuve que le Berger en chef est déjà présent.[67] Crompton note que, chez Russell, la présence invisible du Christ se reconnaît d'abord par l'étude des prophéties.[68]
La lettre de W. E. Parsons sur Osée 6:1-3 place cette moisson dans un calendrier. Les deux jours sont deux mille ans de mise à l'écart des Juifs. Le troisième est le Millénium.[69] En 1880, Paton comptait autrement : les deux jours étaient les cinquième et sixième millénaires depuis Adam.[70] Jérôme, Luther et Pusey lisaient dans ce verset la seule résurrection du Christ. Calvin rejetait cette lecture.[71] Parsons garde les deux sens à la fois. Les pluies de la première et de l'arrière-saison changent aussi de sens. En mai 1880, elles désignaient deux effusions de l'esprit sur l'Église.[72] Chez Parsons, elles désignent deux venues du Seigneur.[73]
Organisation et histoire
Rompre avec les anciens alliés, garder les prémillénaristes
Le débat sur la rançon occupe les pages 639 à 642, soit la plus longue partie du numéro. Il oppose Russell à des revues issues du même milieu que lui. Dix-huit mois plus tôt, il avait posé six questions sur la mort du Christ à trois périodiques qui niaient que Jésus soit mort à la place des hommes.[74] La série est datée. En février 1883, les questions sont adressées à The World's Hope après être restées sans réponse au Day Star.[75] En avril 1883, faute de réponse, Russell répond à leur place et parle de « lâcheté morale ».[76] En juin 1883, il annonce The Millenarian comme « le troisième journal fondé en un an et demi pour défendre cette erreur ».[77] En juillet 1884, il fait le bilan : The World's Hope n'a jamais répondu, The Millenarian a mis un an, le troisième titre n'a fait que recopier le deuxième.[78] Il reproduit aussi ses réponses de 1883 à côté de celles du seul périodique qui a répondu, pour contrer ceux qui l'accusaient de trahir leur pensée.[79]
Ces adversaires sont d'anciens proches. Paton, le collaborateur le plus en vue après Russell, s'est séparé de lui en 1881 à propos de la rançon. A. D. Jones, ancien employé de Russell, a suivi le même chemin avec son Day Star.[80] Paton lance The World's Hope en 1882. C'est une revue mensuelle.[81] En mai 1883, Russell réimprimait déjà un article de Paton de 1879 pour montrer qu'il avait enseigné la rançon qu'il conteste désormais.[82] La thèse prêtée en 1884 à The Millenarian fait de la mort de Jésus un modèle moral. Elle rappelle celle de Barbour en 1878. Pour Barbour, l'homme était sauvé en suivant l'exemple du Christ.[83] En juillet 1884, le ton se durcit. Le rédacteur juge le procédé de son contradicteur « digne de l'Église de Rome ».[84] Il réimprime aussi l'article « Représentation — Substitution » de mai 1883. Un paragraphe ajouté qualifie d'« infidélité » le rejet de la substitution et le juge plus dangereux que l'incrédulité d'Ingersoll.[85] Aucune exclusion n'est prononcée, puisque ces auteurs n'appartiennent à aucune organisation que Russell dirige. La rupture se fait par l'argument imprimé. Penton montre qu'après les départs de Barbour et de Paton, Russell est le seul à disposer de l'énergie et de l'argent nécessaires pour faire vivre le mouvement. C'est lui qui décide de ce qui paraît.[86]
Le même numéro reproduit plusieurs auteurs extérieurs. Une longue étude sur « l'homme de péché » est reprise de The Watchword. Son auteur, Adoniram Judson Gordon, est un pasteur baptiste de Boston qui a lancé cette revue mensuelle en 1878.[87] Gordon fait partie des organisateurs de la conférence prophétique de New York de 1878, où l'on fixe les grands points de l'attente du retour du Christ avant le Millénium.[88] Le texte repris répond au rédacteur de The Truth, qui attend un Antichrist futur assis dans un Temple reconstruit.[89] The Truth est la revue de James H. Brookes depuis 1875. Les deux revues défendent la même attente du retour du Christ, et Russell choisit donc un camp dans un débat entre prémillénaristes.[90] Une note sur le socialisme chrétien vient du Bible Standard.[91] Cette revue anglaise, dirigée par George Anthony Brown, est l'organe de la Conditional Immortality Association, fondée en 1878. Cette association enseigne que l'âme n'est pas immortelle par nature.[92] L'essai sur les exagérations de l'Écriture est signé « H. Dunn ».[93] Henry Dunn, pédagogue anglais, est mort en 1878. Le texte reproduit est donc antérieur.[94] Schulz et de Vienne montrent que Russell devait à Storrs et à Dunn sa doctrine du rétablissement, et qu'il citait déjà Dunn dans la revue.[95]
Ces emprunts restent permis par une clause posée dès le premier numéro. Le rédacteur ne doit pas être tenu pour « approuver chaque expression des articles repris d'autres périodiques ».[96] En juillet 1884, le tri suit la doctrine. Les revues qui nient la rançon sont combattues. Celles qui attendent le retour du Christ avant le Millénium ou rejettent l'immortalité naturelle de l'âme fournissent des textes.
Contre les Églises organisées et les « nations chrétiennes »
W. I. Mann vise les grandes œuvres protestantes de son temps. Il cite l'Association chrétienne de jeunes gens, l'Union chrétienne des femmes pour la tempérance, les missions intérieures, les écoles du dimanche internationales et les réunions d'enquête. Selon lui, les adhésions ne suivent même pas la croissance de la population.[97] Les réunions d'enquête viennent des campagnes de Moody. À la fin d'une réunion, ceux qui cherchent un conseil passent dans une salle à part pour parler avec un prédicateur.[98] Russell connaissait ces œuvres de l'intérieur. Il avait adhéré à l'Association chrétienne de jeunes gens de Pittsburgh vers 1865 ou 1866, attiré par la distribution de tracts.[99] En 1882, il reprochait à certains lecteurs de se consacrer à « l'œuvre de tempérance » ou aux écoles du dimanche plutôt qu'à la volonté de Dieu.[100] En 1884, la critique passe des lecteurs aux Églises elles-mêmes, jugées sur leurs propres chiffres. En juin 1883, la rédaction notait déjà que les dénominations avaient gagné très peu de membres, surtout issus de l'école du dimanche.[101] Gordon, cité dans le même numéro, s'en prend aussi aux évangéliques qui prouvent par des calculs que le monde sera bientôt converti.[102] Un auteur extérieur sert ainsi à appuyer la critique d'un collaborateur de la revue.
R. W. sépare aussi les vrais chrétiens des États. Il refuse l'expression « nations chrétiennes », car aucune nation n'est chrétienne. Il attribue le progrès de la civilisation aux seuls saints, et non à « Babylone ».[103] Chryssides rappelle que Russell appelle « Babylone » toute l'Église nominale, alors que le protestantisme courant réserve ce nom au catholicisme.[104] Le même article reprend pourtant les préjugés de l'époque : la Chine aurait une morale très basse et des superstitions qui bloqueraient chemins de fer et télégraphes, et « il en va de même en Inde et dans tout pays païen ».[105] Un mois plus tôt, la Chine servait à accuser l'Occident. La Tour de Garde de Juin 1884 reprochait aux « nations chrétiennes » d'imposer l'opium aux Chinois « à la bouche du canon ».[106] En juillet, la Chine sert d'exemple de pays non salé par la vérité.
Les extraits de presse placent les Églises face aux crises sociales de 1884. Le premier, attribué à Charles F. Adams, annonce un conflit entre le capital et le travail organisés. Le second, repris du Bible Standard, rapporte que l'English Church Union organise à Londres des réunions sur le « socialisme chrétien ».[107] Aucune résolution de l'English Church Union sur le socialisme n'est attestée pour 1884. En revanche, la Guild of St Matthew, autre société anglicane de même tendance, adopte des principes socialistes au début de 1884.[108] En mai 1882, la revue disait que l'Église d'Angleterre sentait « l'agitation du socialisme parmi son peuple » et y répondait en accueillant l'Église de Rome.[109] En 1884, la même Église cherche, selon l'extrait, à prendre la tête des socialistes. Le Bible Standard juge l'expression trompeuse : le seul socialisme chrétien est l'entraide des croyants unis au Christ.[110] Schulz et de Vienne montrent que les lecteurs de la revue refusaient de chercher le progrès dans le socialisme chrétien ou le mouvement ouvrier sans le pardon des péchés. Certains, comme J. B. Keim, restaient pourtant attirés par le socialisme chrétien.[111]
Les signatures et l'effort pour garder les membres
Le numéro porte plusieurs signatures. W. I. Mann, collaborateur régulier depuis le premier numéro, part d'un article de « frère Tackabury » paru en juin.[112] Il s'agit de « One Soweth and Another Reapeth », de Samuel T. Tackabury, ancien pasteur méthodiste, publié dans Zion's Watch Tower de juin 1884.[113] D'autres textes sont signés R. W. et W. E. Parsons.[114] Un collaborateur répond ainsi à un autre dans la revue. Depuis 1882, tout article doit recevoir l'accord d'au moins deux des lecteurs les mieux informés des Écritures avant d'être imprimé.[115] Pendant son procès en séparation, Maria Russell dira que peu d'auteurs, en dehors d'elle et de son mari, écrivaient dans la revue. Schulz et de Vienne relèvent au contraire un nombre important d'auteurs extérieurs dans les premières années.[116]
Maria Russell signe deux articles de ce numéro sous les initiales « Mrs. C. T. R. ». Le premier, « Est-ce une contradiction ? », porte sur les deux phases du royaume. Le second, « L'endurance », clôt le numéro.[117] Elle signait déjà ainsi en février 1884.[118] Joseph Zygmunt la décrit comme assez sûre de la doctrine et de l'Écriture pour parler au nom de la rédaction, avec un talent d'écriture que Russell lui-même égalait difficilement.[119]
« L'endurance » s'adresse à des membres engagés depuis « un, deux, cinq ou dix ans », dont l'enthousiasme du début retombe.[120] Les plus anciens sont donc entrés dans le mouvement avant la fondation de la revue. Maria Russell ne nie pas leur fatigue. Elle reconnaît que les débuts ont été « relativement faciles » et que l'épreuve vient de la durée.[121] En juin 1883, la revue avertissait que certains messagers « courront bien un temps, puis tomberont ».[122] Le risque visait alors ceux qui enseignent. En 1884, il vise tous les membres. Le texte de R. W. ajoute une menace. Le consacré qui abandonne la vérité pour des fables ne peut plus être salé de nouveau : il est « jeté dehors et foulé aux pieds ».[123] En juillet 1883, le sel perdait sa saveur quand le croyant s'attachait au monde et ne renonçait pas « à tout ce qu'il possède ».[124] En 1884, il la perd par l'abandon de la doctrine. Encouragement et menace vont dans le même sens. Rosabeth Moss Kanter, qui a étudié 91 communautés utopiques américaines, montre que les groupes qui exigent le plus de sacrifice et de renoncement de leurs membres sont les plus soudés et durent le plus.[125] « L'endurance » ne promet aucun allègement. Elle présente chaque épreuve quotidienne comme un examen devant le tribunal du Christ, compté pour la décision finale.[126]
Contenu
Vue de la Tour
Le passage d'Ézéchiel 34:10 et Ézéchiel 34:12 annonce que Dieu s'oppose aux bergers qui se nourrissent eux-mêmes et qu'il reprend son troupeau pour le délivrer de leur bouche. Le texte est cité dans la traduction de Leeser.[127] Les paroles de Jésus sur les « autres brebis » qui n'appartiennent pas à cette bergerie (Jean 10:16) servent à montrer que le Bon Berger a plusieurs troupeaux.[128]
Le passage vise d'abord le troupeau spirituel, les saints de l'âge de l'Évangile, et aussi « Israël selon la chair », qui est un autre troupeau. Les sous-bergers chargés de nourrir le troupeau, selon l'image de Matthieu 13:52, sont accusés d'avoir négligé leur tâche. Ils se seraient nourris « des balles de la science » et de la théologie des hommes, et se seraient honorés mutuellement des titres de Rabbi, Maître, Révérend et Docteur, au lieu de fortifier le troupeau dans la connaissance de la vérité.[129]
Le verset 3 est expliqué ainsi : les bergers « égorgent » les brebis bien nourries, non plus au sens littéral comme il y a un siècle ou davantage, mais en détruisant leur influence et en rejetant leur nom comme mauvais. Les brebis dispersées parmi les nations (les « montagnes ») et dans les sociétés de la terre, c'est-à-dire les Églises (les « collines élevées »), n'ont personne qui les recherche. Les bergers approuvent cette division et prétendent que le Berger en chef la veut ainsi.[130]
Le Seigneur intervient en étant présent « ici » et « parmi ses troupeaux dispersés », dans le « jour des nuées et de l'obscurité », qui est un jour de détresse pour les nations et pour les bergers infidèles. Les Étudiants de la Bible y voient la preuve que le Berger en chef est déjà présent : sans cela, ils ne s'expliqueraient ni la nourriture spirituelle qu'ils reçoivent ni le repos de la foi dont ils jouissent, que le verset 15 annonce (« Je ferai paître mon troupeau et je le ferai reposer »).[131] Jérémie 23:1-4 et Ésaïe 40:11 servent à étayer la même leçon.[132]
Ceux qui sont fortifiés par cette nourriture sont invités à comprendre que le Berger rassemble ses brebis, dispersées sur les collines du sectarisme, en une seule bergerie, une seule Église, comme au commencement. L'appel « Sortez de [Babylone] » (confusion) rencontre pourtant des hésitations : habitués à la dépendance envers les systèmes, les formes et les règles des hommes, certains demandent où aller s'ils sortent. Ils ne comprennent pas que la bergerie n'a d'autres barreaux que la Parole de Dieu et que l'unité du troupeau repose sur l'amour mutuel et l'amour du Berger.[133]
Beaucoup de ces brebis risquent, par manque de foi et attachement aux traditions des hommes, de perdre l'honneur d'appartenir au troupeau principal, parmi les vainqueurs. L'œuvre du Berger s'adresse d'abord à ce « premier troupeau » ou troupeau spécial, mais il n'en laissera aucun mourir de faim parmi ceux qui lui appartiennent vraiment. Lorsque le « bras du Seigneur » sera révélé, par le renversement de tous les faux systèmes, certains verront, entendront et obéiront alors qu'ils n'en ont pas encore la force. Ils sont identifiés à ceux qui « sortent de la grande tribulation » et que l'Agneau « conduira » (Apocalypse 7:14, Apocalypse 7:17).[134]
« Israël selon la chair » n'est pas oublié, puisqu'il dépend du même Berger. La liberté et le retour à l'union nationale et à la faveur divine lui seront accordés, afin qu'il devienne, en son temps, un canal par lequel la vérité de Dieu atteindra toutes les familles de la terre.[135]
Travailler avec Dieu
Cet article de W. I. M. (William I. Mann) part d'un passage d'un article de « frère Tackabury » paru dans le numéro de juin : beaucoup d'ouvriers, très désireux de travailler, ne savent pas s'ils doivent semer ou moissonner, voire veulent faire les deux à la fois. Faute de comprendre le plan de Dieu, ils travaillent au hasard, comme ils s'imaginent que Dieu le fait.[136] Cette dernière remarque rappelle la réponse du serviteur paresseux de la parabole des talents (Matthieu 25:24-25) : il enterre son talent parce qu'il se représente son maître comme un homme dur et exigeant.[137]
L'Église nominale a le même esprit. Avide, intolérante, orgueilleuse et vantarde, elle veut moissonner sans avoir semé. Elle préférerait remplir ses rangs d'« enfants du diable », surtout s'ils sont riches, pour se vanter de son nombre et de son influence, plutôt que d'avoir quelques personnes consacrées. Les vrais convertis ne l'intéressent pas, car leurs idées « démodées » écarteraient ceux qu'elle veut attirer. Ses chants favoris sont « Rassemblez-les » et « Quiconque veut peut venir ». Elle dispose de moissonneuses, de lieuses, de batteuses-vanneuses qui rejettent le blé et gardent la paille, et elle a récemment emprunté aux politiciens une machine à élever pour entreposer ses trésors dans ses greniers.[138]
Les Églises disposent pourtant de beaucoup de moyens et d'un travail bien organisé. L'article cite l'Association chrétienne de jeunes gens, l'Union chrétienne des femmes pour la tempérance, les missions intérieures de toute sorte, les écoles du dimanche internationales, les sermons, les conférences et les réunions d'enquête. Certains de leurs chefs aveugles se vantent qu'il ne faudra que quelques années pour convertir le monde.[139] Les résultats sont pourtant maigres : les adhésions à l'Église ne suivent pas la croissance de la population, de sorte que l'Église recule au lieu de conquérir le monde. Le scepticisme secret et le blasphème ouvert augmentent, et les journaux sont pleins de crimes et de corruption.[140]
L'auteur rappelle que Dieu a donné la victoire à une poignée d'hommes comme Gédéon, Samson, David et Néhémie, qui travaillaient en harmonie avec lui. Il en conclut qu'il n'y a qu'une explication : le zèle de ces millions de travailleurs ne s'appuie pas sur la connaissance des plans de Dieu, et ils ne travaillent pas avec Dieu. Il cite Matthieu 12:30 : « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi, et celui qui n'assemble pas avec moi disperse. »[141]
Le sel de la terre
Le sel, agent de conservation contre la corruption, sert de symbole des principes du christianisme et de ceux qui les vivent (Matthieu 5:13). Le caractère d'un enfant de Dieu est « lu » par des gens du monde qui ne liraient jamais la Bible.[142]
L'effet de ce sel se voit, selon l'article, dans la différence entre les nations dites chrétiennes et les nations païennes. La Chine est citée : sa morale serait très basse, son éducation se réduirait à mémoriser de vieilles fables, et ses superstitions empêcheraient le progrès de la science, de la philosophie, de l'art, ainsi que la construction de chemins de fer et de télégraphes. Il en va de même en Inde et dans tout pays païen.[143]
Beaucoup attribuent les progrès de la civilisation à l'influence de l'Église, c'est-à-dire de l'ensemble des organisations que l'Écriture nomme « Babylone » (Apocalypse 17:18), développement du « mystère d'iniquité ». L'auteur y voit une grave erreur : Jésus a dit « vous » (les vrais enfants de Dieu) « êtes le sel de la terre », non Babylone. Il refuse aussi l'expression « nations chrétiennes », car aucune nation n'est chrétienne.[144]
La civilisation y est définie comme l'arrêt des éléments de décomposition à l'œuvre dans l'humanité et la préservation de ses qualités restantes. Elle est attribuée uniquement aux enfants de Dieu, gênés et non aidés par le « mystère d'iniquité ». Chaque vérité tirée de la révélation divine et vécue par les saints a exercé une influence sur le monde, et l'ensemble de ces influences forme le niveau actuel de la civilisation. Chaque martyr et chaque fidèle persécuté a contribué à saler la terre, même si leurs persécuteurs agissaient au nom du Seigneur (Ésaïe 66:5).[145]
Grâce à la souffrance et au labeur de ces quelques fidèles, assez de vérité a libéré les peuples de la superstition. Dans cette liberté, le cœur et l'esprit se sont élargis, la morale a progressé, des œuvres de bienfaisance sont nées, et l'art, la science, l'invention et l'éducation ont prospéré. Les peuples favorisés ne sont pourtant pas chrétiens : ils ont été légèrement salés, sans savoir d'où venait le sel, et attribuent ces progrès à leur propre sagesse.[146] Le sel a pénétré toutes les nations, avec des résultats proportionnels à la quantité reçue. Comme ceux qui constituent ce sel ont grandi à l'ombre du « mystère d'iniquité », celui-ci les a persécutés tout en s'attribuant les bienfaits issus de leurs efforts. Babylone est décrite comme ayant toujours obscurci la vérité, favorisé l'erreur et la superstition, entravé la pensée et retardé le progrès, et les saints n'ont avancé dans la connaissance que contre sa forte opposition.[147]
Dieu a laissé croître ensemble le blé et l'ivraie jusqu'à la moisson (Matthieu 13:28-30). Au temps de la moisson, les saints sont séparés des faux membres de l'Église. Ils seront bientôt élevés au pouvoir et pourront alors saler toutes les nations, jusqu'à ce que la terre soit remplie de la connaissance du Seigneur (Ésaïe 11:9).[148]
Le texte contient aussi un avertissement : « Si le sel perd sa saveur, avec quoi le salera-t-on ? » Les saints sont le sel parce que la vérité les a pénétrés et marque leurs actes, leurs pensées et leurs paroles. S'ils perdent cette vérité, aucun autre évangile ne peut les saler à nouveau, car il n'existe ni meilleur évangile, ni plan du salut plus grand, ni meilleur guide que le Consolateur qu'ils ont reçu. L'auteur invite les lecteurs à ne pas croire cet avertissement inutile ni dicté par le caprice d'un frère qui voudrait freiner le progrès.[149]
Le sel qui a perdu sa saveur est « bon à rien » et ne mérite pas la vie éternelle : il est « jeté dehors et foulé aux pieds », c'est-à-dire détruit. Il devient un « vase de colère formé pour la perdition ». L'auteur ajoute que personne ne peut arracher les saints de la main du Père (Jean 10:29) et que celui qui garde Israël ne sommeille pas (Psaumes 121:4). Si le sel perd sa saveur, ce sera parce que les saints abandonnent la vérité pour des fables, non parce que Dieu cesserait de la leur fournir avec des preuves abondantes. L'article est signé R. W.[150]
Une maxime, à la suite, dit que la seule amitié parfaite existe entre ceux qui se ressemblent en vertu, car on aime alors chez son ami une qualité permanente et essentielle.[151]
Saint Jean, le vieillard
Ce poème met en scène l'apôtre Jean devenu très vieux à Éphèse. Affaibli, presque sourd, incapable de marcher jusqu'à ses « enfants » pour leur prêcher, il se souvient de Jésus, dont le visage devient plus net à mesure que les autres s'effacent. Il revoit sa vocation de pêcheur au bord de la mer de Galilée, les marches avec le Maître à travers les champs de moisson, puis son exil à Patmos, où Gabriel vient le toucher.[152]
Son dernier message à son troupeau reprend Jean 3:16 : « Dieu a tant aimé le monde, il a donné son Fils ; aimez-vous donc les uns les autres. » Jean demande qu'on écrive de lui qu'il fut le bien-aimé de Jésus-Christ et l'ami de ses enfants. Dans sa vision finale, il entend le chant des rachetés à la gloire de l'Agneau, voit venir les onze autres apôtres, Pierre le premier, et demande au Seigneur de le prendre contre sa poitrine.[153]
La communion avec le Père
Un récit met en scène un jeune homme qui sollicite un riche banquier pour un projet financier. Le banquier refuse de prêter, mais se promène avec lui à la Bourse, bras dessus bras dessous, puis lui dit d'aller trouver les autres banquiers. Le simple fait d'avoir été vu avec ce riche personnage lui donne tout le crédit voulu.[154]
Si l'on est jugé d'après ses fréquentations, que dire d'un homme qui marche avec Dieu ? Hénoc en est l'exemple : les hommes voyaient en lui quelqu'un de mystérieux, les démons le savaient revêtu d'une armure impénétrable, et les anges ne s'étonnèrent pas que « Dieu le prit » (Genèse 5:24). Les chrétiens sont appelés à une telle intimité avec Dieu, qui doit faire dire au monde qu'ils ont été avec Jésus.[155]
Extraits de presse sur la situation sociale et religieuse
Un premier extrait, attribué à Charles F. Adams, décrit une époque critique dans le monde entier : la prospérité matérielle n'a jamais été aussi grande, mais les problèmes agités touchent aux fondements de la foi religieuse, de la philosophie morale, du gouvernement civil et de la société. De nouvelles puissances menacent la solidité des institutions établies, et la durabilité du gouvernement représentatif pourrait être mise en question. Un conflit entre le capital associé et le travail associé est annoncé pour toute la civilisation.[156]
Un second extrait, tiré du Bible Standard, voit dans la tentative de la tendance « High Church » de l'Église établie d'Angleterre de se rapprocher des socialistes britanniques le signe d'une faiblesse consciente et d'une crainte du danger dans l'Église nominale. L'Église voudrait ainsi tenir les rênes de ce qu'elle croit être la force de l'avenir. Une série de réunions sur le « socialisme chrétien » est organisée à Londres sous les auspices de l'English Church Union. L'expression est jugée trompeuse : le seul vrai socialisme chrétien est l'union des croyants dans l'amour, les bonnes œuvres et l'entraide, enseignée par la Parole de Dieu sur la base de l'union avec le Christ, ce qui diffère de l'alliance que cherchent les deux partis.[157]
La loi spirituelle
Le point de départ est Romains 7:14 : « La loi est spirituelle, mais moi je suis charnel, vendu au péché ». Les mots « naturel », « charnel » et « spirituel » sont d'abord définis, car leur sens est souvent confus. « Naturel » a deux sens. Le sens strict désigne l'ensemble des qualités qui font qu'une chose est ce qu'elle est ; le sens courant désigne le cours ordinaire des choses. Au sens strict, l'« homme naturel » est un homme parfait, et il n'en existe aucun aujourd'hui. Au sens courant, c'est l'homme tel qu'il est depuis la chute, dans un état dégradé qui n'était pas celui du premier homme.[158]
« Spirituel » a lui aussi deux sens. Le sens strict désigne ce qui est composé d'esprit, un être ou une substance spirituelle. Le sens courant désigne ce qui relève des facultés supérieures de l'intelligence, guidées et inspirées par l'esprit de Dieu. La loi n'est pas un être spirituel : elle est « spirituelle » au second sens, parce qu'elle s'adresse à l'intelligence de l'homme et exprime la pensée de Dieu.[159]
À la question « un homme naturel peut-il observer une loi spirituelle ? », la réponse dépend du sens donné à « naturel ». L'homme déchu, tel qu'on le voit aujourd'hui, ne le peut pas : il est devenu imparfait de corps et d'esprit, au point de ne pouvoir ni apprécier pleinement la loi ni l'observer, car « il n'y a point de juste, pas même un seul ». L'homme parfait, doté de toutes les qualités de la nature humaine, le pourrait. Dieu a créé l'homme à son image, avec des qualités mentales et morales semblables aux siennes quoique moins étendues, précisément pour qu'il puisse comprendre sa loi, et c'est ce qui le distingue des animaux.[160]
Le péché a faussé l'intelligence et le jugement de l'homme. Celui-ci discerne souvent mal la justice des décisions de Dieu et ne peut plus observer entièrement les exigences de sa loi parfaite. Paul raisonne ainsi : la loi est juste et bonne, puisqu'elle exprime l'esprit du Créateur parfait. Si les hommes sont en désaccord avec elle et condamnés par elle, c'est qu'ils sont imparfaits et pécheurs. Il explique ce désaccord en se disant « charnel », c'est-à-dire doté d'un esprit conforme au cours dégradé du monde, « vendu au péché » par le premier Adam pour une satisfaction passagère, et réduit à l'esclavage du péché dont la mort est le terme.[161]
Adam, parfait, possédait toutes les facultés mentales et morales qui faisaient de lui l'image de Dieu, mais aucune connaissance pratique : Dieu voulait que sa propre connaissance lui reste accessible. Tant qu'Adam suivait les instructions de son Créateur, il était heureux. La chute vient de ce qu'il s'est appuyé sur son propre jugement, rendu défectueux par le manque d'expérience. Il a alors perdu l'esprit de Dieu, puis sa descendance a perdu peu à peu la perfection physique et l'équilibre mental qui lui permettaient de voir les choses comme le Créateur. L'esprit des hommes est donc « charnel », façonné par leur situation terrestre.[162]
Le nouvel esprit des croyants
Les croyants qui obtiennent par le sacrifice du Christ le pardon des péchés sont invités à soumettre entièrement leur volonté, charnelle chez tous, à celle de Dieu. Ils doivent cesser de voir les choses du point de vue dégradé et s'efforcer de les voir du point de vue de Dieu. C'est plus difficile pour eux que pour Adam, à cause de la pente que le péché a donnée à leur constitution, mais la Parole de Dieu leur fait connaître les circonstances et compense en partie cette difficulté. Comme on connaît l'esprit d'une personne par ses paroles, on connaît l'esprit de Dieu par sa Parole. Le croyant qui se consacre pleinement est dit « spirituellement disposé » et se retrouve dans la position d'Adam avant sa désobéissance. Selon Romains 8:6, l'esprit charnel est la mort, l'esprit spirituel est vie et paix. Tout esprit qui n'est pas soumis à la volonté parfaite de Dieu conduit à la détresse et finalement à la mort, et Dieu déclare que ceux qui s'y refusent ne pourront pas vivre éternellement, car leur vie nuirait à eux-mêmes et aux autres.[163]
L'esprit spirituel rendu à l'humanité
Puisque cet état d'esprit a été perdu à la chute, il doit être rendu aux hommes par le Rédempteur pendant les « temps de rétablissement de toutes choses ». L'humanité retrouvera l'image de Dieu et sera délivrée de l'esprit charnel, hostile à Dieu, qui est le fruit du péché. Cette promesse est lue dans Ézéchiel 36:26-27 (« j'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair ») et dans Jérémie 31:33-34. Joël 2:28-29 est appliqué à la même époque : l'esprit sera répandu sur toute chair « après » l'âge de l'Évangile, pendant le règne millénaire. Pendant l'âge de l'Évangile, nul ne reçoit l'esprit de Dieu s'il ne devient d'abord son serviteur par la consécration ; dans l'âge suivant, l'esprit charnel étant écarté, l'acquisition de l'esprit spirituel se fera sans difficulté.[164]
Le même esprit produit des résultats différents selon les circonstances
L'esprit de Dieu étant le même dans l'Église aujourd'hui et dans le monde à l'âge suivant, la question est de savoir s'il y produira les mêmes effets. Si, chez le monde, il rend la « parfaite humanité » d'Adam, l'Église devrait-elle aspirer elle aussi à la perfection humaine ? Et si l'Église est transformée de la nature humaine en nature spirituelle, avec un corps spirituel, le monde le sera-t-il aussi ? La réponse est non, pour des raisons logiques et bibliques : le même esprit, placé dans des circonstances opposées, donne des résultats différents.[165]
L'esprit de Dieu s'accorde toujours avec la justice et l'amour. Dans le « présent monde mauvais », marqué par la douleur, le trouble et l'injustice, celui qui le possède s'y oppose, compatit et se sacrifie pour soulager. Les apôtres, voyant les ténèbres autour d'eux et sachant la joie que donnent la rançon par Jésus et la bénédiction promise à tous, ont beaucoup sacrifié pour annoncer la bonne nouvelle. Paul peut ainsi s'écrier : « Malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile ! » (1 Corinthiens 9:16). Son confort, son honneur et sa richesse lui paraissent une perte, et il s'associe au sacrifice du Maître. Il en va de même pour ceux qui possèdent cet esprit tant que durent l'ignorance, l'aveuglement et le péché. Si les misères du présent se prolongeaient dans l'âge à venir, l'esprit de Dieu pousserait aussi au sacrifice. Or, avec la fin de cet âge, le mal cessera de dominer, et avec lui la nécessité et l'occasion de souffrir en s'y opposant. Le temps de la souffrance fera place à celui de la joie et de la gloire. Psaumes 72:7 est appliqué à cette époque (« en ses jours le juste fleurira »), alors qu'aujourd'hui, selon 2 Timothée 3:12, ceux qui veulent vivre pieusement seront persécutés.[166]
Les récompenses diffèrent donc selon les circonstances. À l'âge à venir, Satan et le mal seront liés, l'aveuglement et la dépravation disparaîtront, et la connaissance du Seigneur couvrira la terre comme les eaux couvrent la mer. À l'âge présent, Satan aveugle et piège, on marche par la foi et non par la vue, et posséder l'esprit de Dieu exige le renoncement à soi, le mépris et l'adversité. Dès lors, Dieu a prévu pour l'Église « quelque chose de meilleur » (Hébreux 11:40). Le lot du monde sera parfait lui aussi, mais l'Église aura une perfection sur un plan plus élevé que le plan humain : elle participera à la nature divine (2 Pierre 1:4). Les deux perfections peuvent coexister, car chaque ordre de création est parfait à sa manière. Jésus est « devenu autant supérieur aux anges » (Hébreux 1:4) sans que les anges soient dégradés. De même, l'homme rétabli à l'image de Dieu restera « un peu inférieur aux anges » (Psaumes 8:5), tandis que l'Église glorifiée, comme son Chef, deviendra supérieure aux anges, parce qu'elle partagera la nature divine, d'un ordre plus élevé que la nature angélique.[167]
La preuve d'une récompense différente tient aux promesses. Celles faites à Israël selon la chair et au monde qu'il représentait en figure sont terrestres et conviennent à des êtres humains parfaits : le pays, des champs fertiles, l'abondance de paix, le rétablissement. La prêtrise fait exception, car elle représentait l'Église. Les promesses à l'Église sont inverses : sur la terre, souffrance, pauvreté, affliction, persécution et renoncement ; dans l'avenir, gloire céleste, honneur, puissance, association au Christ et ressemblance avec lui, ainsi que la part à la restauration de l'humanité. Le texte cite Matthieu 5:12 : « Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ».[168]
Est-ce une contradiction ?
Jésus déclare que Jean-Baptiste est « plus qu'un prophète » et que parmi les enfants de femmes il ne s'en est pas levé de plus grand, mais que « le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui » (Matthieu 11:9-11). Cette parole paraît contredire l'enseignement selon lequel tous les prophètes seront dans le royaume de Dieu (Luc 13:28), puisqu'elle semble exclure Jean et les autres prophètes du royaume.[169]
La contradiction disparaît si Jésus parle du royaume de Dieu en deux sens. Il y a eu une maison d'Israël selon la chair à l'âge juif, et un Israël spirituel se développe à l'âge de l'Évangile (1 Corinthiens 10:18 ; Galates 6:16). Les promesses faites au premier sont terrestres ; celles faites au second sont « très grandes » et « meilleures », de nature céleste. Le royaume qui gouvernera la terre à l'âge à venir aura donc deux phases : une phase terrestre et visible, et une phase spirituelle plus élevée, invisible aux hommes. Jésus affirme que le plus petit dans la phase supérieure sera plus grand que le plus grand dans la phase terrestre.[170]
Paul associe aux deux phases deux natures. Ceux qui ont part au royaume terrestre auront la nature humaine, ceux qui ont part au royaume céleste auront la nature spirituelle, selon 1 Corinthiens 15:35-48 : « Il y a un corps naturel, et il y a un corps spirituel ». La promesse du royaume spirituel n'a été révélée que lorsque Jésus l'a mise en lumière (2 Timothée 1:10). Il en est le chef et le précurseur pour tout le « petit troupeau » qui l'héritera. L'élévation de ce petit nombre sert à la bénédiction de la multitude des sujets du royaume. La distinction entre les deux natures et les deux phases du royaume conditionne, selon l'auteur (Mme C. T. R.), la capacité de « bien diviser la parole de vérité » ; sans elle, on ne discerne ni la haute vocation des saints de l'âge de l'Évangile, ni la raison d'être de cet âge par rapport au suivant.[171]
« L'homme de péché »
Cet article est signé A. J. Gordon. Au cours d'une conférence, Gordon a soutenu que la puissance mystérieuse annoncée en 2 Thessaloniciens 2:3 est la papauté, née et installée au sein de l'Église chrétienne. Selon lui, c'était la conviction ferme des Réformateurs et des meilleurs commentateurs depuis leur époque. Le rédacteur de The Truth, attaché à une autre interprétation (un Antichrist incrédule futur, assis dans le Temple reconstruit à Jérusalem), s'est étonné de cette affirmation de Gordon : en grec, l'expression « le temple de Dieu » dans 2 Thessaloniciens ne désignerait jamais le Temple matériel, mais toujours l'Église, dont les croyants sont le temple. Gordon la maintient et entend la démontrer.[172]
Sa méthode consiste à étudier les mots exacts d'un passage difficile et à les comparer aux mêmes expressions dans le reste de la Bible, en « comparant les choses spirituelles avec les spirituelles ». Il refuse l'idée que seule compte la pensée générale : il croit la Bible écrite « non avec les paroles qu'enseigne la sagesse humaine, mais avec celles qu'enseigne l'Esprit saint », d'une exactitude infinie dans le choix des mots.[173]
Le siège de l'homme de péché
Le passage porte que l'homme de péché « s'assied dans le temple de Dieu, se proclamant Dieu » (2 Thessaloniciens 2:4). Le grec emploie ici « ton naon tou Theou », et cette expression apparaît sept fois seulement du livre de Matthieu à l'Apocalypse. Gordon cite Matthieu 26:61, 1 Corinthiens 3:16, 1 Corinthiens 3:17 (deux fois), 2 Corinthiens 6:16 et un renvoi à 2 Corinthiens (« car vous êtes le temple du Dieu vivant »), enfin 2 Thessaloniciens 2:4. Aucun des six premiers passages ne désigne le Temple juif, et le septième ne le désigne donc pas non plus. Pour Matthieu 26:61, que son contradicteur cite comme visant le Temple, Gordon rappelle qu'il s'agit des paroles prêtées à Jésus par ses ennemis, et renvoie à Jean 2:19, où Jésus parlait du temple de son corps. Le temple de Dieu est le corps des croyants, pris individuellement et ensemble, habité par l'Esprit saint : c'est l'Église, Chef et membres.[174]
Gordon ajoute que Paul, dans la même lettre aux Corinthiens où il appelle cinq fois l'Église « le temple de Dieu », mentionne une fois le Temple de Jérusalem (1 Corinthiens 9:13) avec un mot différent, « to hieron », que le Christ et ses disciples emploient toujours pour ce Temple.[175]
Dans l'Apocalypse, l'expression revient trois fois. Apocalypse 3:12 (« je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu ») et Apocalypse 11:19 (« le temple de Dieu s'ouvrit dans le ciel ») désignent, de l'avis général, l'Église glorifiée ou la Jérusalem céleste. Dans Apocalypse 11:1 (« lève-toi, mesure le temple de Dieu »), son contradicteur voit le Temple de Jérusalem, mais Alford le prend symboliquement : il « ne peut avoir qu'un seul sens », l'Église des serviteurs élus de Dieu. Gordon dit que les plus éminents commentateurs de l'Apocalypse, anciens et modernes, de Mede à Elliot, sont d'accord avec Alford.[176]
Même en tenant ce dernier passage pour douteux, Gordon conclut que, dans 2 Thessaloniciens, appliquer l'expression au Temple juif reviendrait à lui donner un nom que le Nouveau Testament réserve partout ailleurs à l'Église, sur terre ou au ciel, et que ses auteurs, malgré des dizaines d'allusions à ce Temple, ne lui ont jamais appliqué. Il admet que le langage courant appelait le Temple de Jérusalem « le temple de Dieu », mais soutient qu'il faut interpréter d'après le langage de l'Esprit, non celui du peuple. Y voir le Temple hébreu serait selon lui une violence faite au texte, comparable à celle de ceux qui font de « levain », partout synonyme de corruption dans le Nouveau Testament, le symbole de l'Évangile qui se répand dans la société dans la parabole de Matthieu 13:33.[177]
L'origine de l'homme de péché
Si le méchant doit être cherché dans l'Église de Dieu, le reste de la prophétie pointe dans la même direction. Sa première étape est l'apostasie. Paul dit, à propos du retour du Christ, que le jour ne viendra pas « sans que l'apostasie soit arrivée d'abord » (2 Thessaloniciens 2:3). Le grec « he apostasia » désigne, selon Gordon, toujours dans l'Écriture une défection spirituelle. Le nom exact n'apparaît qu'une fois ailleurs dans le Nouveau Testament, en Actes 21:21, où l'on accuse Paul d'enseigner aux Juifs l'apostasie à l'égard de Moïse.[178]
Les « grands traits » de l'apostasie annoncée s'appliquent, selon Gordon, aux débuts de la papauté : « Il serait impossible de trouver un mot qui décrive plus exactement les débuts de la papauté », qui consistent à abandonner la foi et le culte simples du christianisme primitif pour des rites juifs et des cérémonies païennes.[179] Le verbe correspondant se trouve en 1 Timothée 4:1, dans la version révisée anglaise : « dans les derniers temps, quelques-uns abandonneront la foi ». Gordon, qui suit ici Alford, y voit les temps postérieurs à ceux où écrivait l'apôtre, et non les tout derniers temps.[180]
Les traits de cette défection sont : écouter les esprits séducteurs et les doctrines de démons, dire des mensonges avec hypocrisie, avoir la conscience marquée au fer rouge, interdire le mariage et prescrire l'abstinence de certains aliments. Gordon y reconnaît sans effort les grandes lignes de l'apostasie romaine. Comme l'apostasie précède la révélation de l'homme de péché et lui prépare la voie, il y voit la corruption précoce de la foi apostolique. Une incrédulité violente venue de l'extérieur ou un antichristianisme juif ne conviennent pas au langage de la prophétie : il s'agit d'une défection spirituelle, dont les germes se plantaient déjà en secret et qui devait apparaître plus tard comme un abandon manifeste de la foi. L'examen des mots désigne donc l'Église du Christ comme le siège de l'homme de péché et aussi comme le lieu de son origine et de son développement.[181]
La personne de l'« homme de péché »
L'« homme de péché » est aussi appelé « fils de perdition ». Cette seconde expression ne se rencontre qu'une seule autre fois dans la Bible, en Jean 17:12, où elle désigne Judas Iscariot. Gordon y trouve une indication sur le caractère de l'apostat attendu. Judas était un serviteur du Christ avant d'être révélé comme « fils de perdition ». Il n'était pas un incrédule qui renie le Christ, mais un apôtre qui le confesse jusqu'au bout : il partage sa table en méditant la trahison et le salue d'un « Salut, Maître » au moment même du baiser.[182] Gordon l'exprime ainsi : « ce n'est pas l'athéisme, mais l'hypocrisie, non pas l'iniquité ouverte qui injurie le Seigneur, mais le mystère d'iniquité qui le confesse en le trahissant ». Judas est ainsi présenté comme le personnage typique de l'homme de péché.
Gordon ajoute, au risque de surprendre le lecteur anglais du Nouveau Testament, que Judas était aussi un évêque. Pierre dit en Actes 1:17 qu'il avait été « compté parmi nous » et avait reçu part à ce ministère, et il cite à son sujet les paroles que l'Esprit saint a dites par la bouche de David : « qu'un autre prenne son épiscopat » (Actes 1:20). Gordon en conclut que la plus grande apostasie de l'histoire de l'Église est apparue lorsque l'évêque de Rome et ses successeurs ont commencé à trahir le Christ en prétendant le servir : ils ont mêlé ses doctrines et ses ordonnances à des corruptions païennes et juives, tout en formulant et en défendant une grande part de l'orthodoxie pure. C'est l'apostasie d'une fausse profession de foi, non d'un reniement ouvert. Paul met en garde contre elle dans la lettre à Tite, à propos des devoirs d'un évêque, en visant ceux qui s'attachent à des fables juives et à des commandements d'hommes, et qui « déclarent connaître Dieu, mais le renient par leurs œuvres » (Tite 1:14-16).[183]
Gordon se demande si Judas, en livrant Jésus, cherchait à saisir pour lui la puissance temporelle : il espérait peut-être provoquer une crise et forcer le Seigneur à affirmer sa royauté et à établir les trônes promis aux disciples. L'Écriture n'en dit rien et il ne donne pas d'avis ferme, mais il juge l'hypothèse plausible, puisque Satan était entré en Judas (Luc 22:3) : c'est exactement la tentation que le Diable a présentée au Christ au début de son ministère, celle de saisir prématurément sa puissance temporelle (Matthieu 4:8-9). Ces royaumes revenaient au Christ par la promesse du Père, mais pas encore : la croix et le rejet par le monde devaient passer d'abord. « Les souffrances du Christ et la gloire qui doit suivre » forment l'ordre divin, pour le Seigneur comme pour son corps mystique : « Ne crains pas, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume » (Luc 12:32).[184]
Se contenter d'être un petit troupeau pendant la période présente, attendre que le Père donne le royaume dans la suivante, prêcher l'Évangile pour rassembler « un peuple pour son nom » (Actes 15:14) et attendre patiemment le Millénium pour la conquête universelle de l'Évangile : Gordon y voit l'épreuve la plus sévère de la foi de l'Église, qui a toujours cherché le moyen de dépasser les limites de cette élection divine. Le ritualiste voudrait faire entrer tous les hommes dans l'Église par le sacrement, sans égard au cœur régénéré. Le partisan de l'Église large voudrait englober dans une même Église les apostasies grecque et romaine, les écoles rationalistes et le Brahmo Samaj. L'évangélique, assuré de « la conversion du monde », prouve par ses calculs qu'il ne faut qu'un peu de temps pour que tous deviennent chrétiens grâce à la prédication. Gordon voit dans ces trois théories une aspiration inconsciente à une domination et à une gloire universelles dès maintenant pour l'Église.[185]
Le Christ a refusé les royaumes de la terre offerts par le « prince de ce monde » et a accepté une croix et un rejet présents, par obéissance à son Père. Ce que le Fils de l'homme a refusé, l'évêque de Rome l'a accepté quelques siècles plus tard des « princes de ce monde » et du « prince de ce monde ». Au prix de la chasteté spirituelle de l'Église, il a reçu la puissance temporelle des rois, et le cri de triomphe qui n'appartient qu'au Rédempteur dans sa gloire millénaire, « les royaumes du monde sont devenus les royaumes de notre Seigneur et de son Christ » (Apocalypse 11:15), a été repris par l'évêque apostat de Rome dès le troisième siècle. Tel est le méchant dont Judas est le type : un évêque qui, tout en communiant avec le Christ, fréquente les dirigeants de ce monde, « s'enrichissant de leur argent et de leur or » au prix d'un nouveau crucifiement du Fils de Dieu et d'une honte publique infligée à lui (Hébreux 6:6). Le texte est emprunté à The Watchword (« Le Mot d'ordre »).[186]
Ces six questions
Dix-huit mois plus tôt, Zion's Watch Tower a posé six questions doctrinales précises à trois périodiques contemporains qui enseignaient que Jésus n'est pas mort à la place des hommes. Le rédacteur leur reproche d'employer sans honnêteté les mots bibliques « rançon », « racheter » et « acheté à un prix » en leur imposant une interprétation personnelle, propre à tromper les lecteurs qui ne connaissent pas bien le sens de ces mots anglais ni des mots grecs qu'ils traduisent. Il pensait que des réponses complètes montreraient à tous ce que ces périodiques croient réellement sur le sujet.[187]
Le premier de ces périodiques a annoncé qu'il répondrait en temps voulu et ne l'a pas fait. Le deuxième, The Millenarian (« Le Millénariste »), a proposé de répondre en un an à des questions auxquelles, selon le rédacteur, un « petit enfant en Christ » pourrait répondre sur-le-champ, avec précision et en peu de mots, d'après l'Écriture. Il a maintenant terminé, à sa propre satisfaction selon le rédacteur. Le troisième s'est contenté de citer des extraits des réponses du deuxième. Comme il emploie désormais rarement les textes qui parlent de rançon et met en doute l'inspiration de toutes les affirmations du Nouveau Testament, le rédacteur en déduit qu'il ne jugerait plus nécessaire de répondre ni de concilier ces textes avec d'autres passages. Il estime cette attitude plus raisonnable : « ou bien l'on donne aux mots leur sens propre, ou bien l'on nie qu'ils soient inspirés », en soutenant alors que les auteurs de ces textes se trompaient sur la valeur de la mort de Jésus.[188]
Pourquoi Jésus est-il mort ?
À cette première question, The Millenarian répond en partant de la situation physique de Jésus : exposé à la crucifixion, son organisme ne pouvait pas survivre longtemps et la mort était inévitable, comme pour tout autre homme et comme pour ceux qui étaient crucifiés avec lui. Il mentionne aussi la thèse selon laquelle Jésus avait une vie exempte de la peine de mort, aurait pu résister à la mort avec succès, mais a donné sa vie pour ses frères en ce sens. Le rédacteur de Zion's Watch Tower note que l'auteur a bien compris l'enjeu. Il lui reproche de décider d'emblée, comme les Juifs, d'après les apparences et contre les paroles de Jésus : « Je donne ma vie ; personne ne me l'enlève, mais je la donne de moi-même » (Jean 10:17-18).[189]
Le périodique rival ajoute que le grand objet de la mission du Seigneur était d'enseigner la doctrine de la résurrection, et que sa mort et sa résurrection en sont la preuve et devaient donner la plus complète preuve d'une vie future de rétribution, afin de fournir les plus forts motifs de vertu. Le rédacteur accorde que la résurrection de Jésus confirme la promesse de la résurrection de tous. Il nie que la mort de Jésus ait eu pour objet de prouver la possibilité d'une vie future, et affirme qu'aucun texte biblique ne soutient cette idée. Si tel était l'objet, Dieu aurait gaspillé ses efforts, puisqu'il suffisait de ressusciter un patriarche ou un prophète, qui auraient même mieux rempli ce rôle auprès des millions d'hommes morts avant la venue de Jésus.[190]
Le rédacteur trouve la faiblesse de l'argument plus visible encore dans le texte biblique que The Millenarian invoque : « puisque la mort est venue par un homme, c'est aussi par un homme qu'est venue la résurrection des morts » (1 Corinthiens 15:21). Si Jésus avait seulement prouvé la possibilité de la résurrection, Paul voudrait dire qu'Adam a seulement prouvé la possibilité de la mort. Or l'apôtre dit que par un homme sont venues la mort et la résurrection elles-mêmes, et non une illustration de l'une ou de l'autre. Il juge donc, en ces termes : « une théorie misérable qui, pour se soutenir, aveugle à ce point l'intelligence que le sens d'un texte aussi clair ne peut plus être discerné ». Il relève aussi que tous les sacrifices typiques qui annonçaient l'œuvre du Christ illustraient sa mort et jamais sa résurrection. Selon lui, la Bible enseigne que Jésus a « livré son âme en offrande pour le péché » (Ésaïe 53:10) et qu'il est « mort pour nos péchés » (1 Corinthiens 15:3).[191]
Le périodique rival tient pour une évidence, à la lumière de l'observation et de la raison, que Jésus n'est mort ni à la place de l'humanité ni comme son substitut. Pour justifier l'appel à la raison plutôt qu'à l'Écriture, il dit douter du sens de certains textes, par exemple 1 Pierre 2:24 (« lui qui a porté nos péchés dans son corps sur le bois ») : faut-il comprendre que nos péchés ont été transférés à Jésus au sens légal et littéral, ou qu'il a porté sur le bois la nature adamique, celle du descendant d'Adam ? Le rédacteur ne commente pas et renvoie à un article de La Tour de Garde de janvier 1884, intitulé « Lui-même a pris nos infirmités et a porté nos maladies »[192].
Comment Jésus a-t-il ôté le péché par le sacrifice de lui-même ?
La troisième question reprend Hébreux 9:26. The Millenarian admet que, par la faute d'Adam, toute l'humanité est sous la mort, et que cette mort est non pas l'acte de mourir, mais l'état de mort, selon la sentence : « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3:19). Selon lui, le texte vise la suppression de cet état, qui ne peut venir que d'une résurrection ; le sacrifice de Jésus « n'était pas commercial, n'était pas représentatif, mais moral », et ne serait qu'un modèle auquel les personnes ou le monde doivent se conformer. Quand Pierre parle d'effacer les péchés, il viserait la peine du péché, l'état de mort, et non l'acte ou le fait du péché.[193]
Le rédacteur reproche à son contradicteur de reformuler la question pour préparer la réponse qu'il veut imposer : le texte ne parle pas de supprimer la mort, mais d'« ôter le péché ». Quand le péché est ôté, sa conséquence, la mort, disparaît, comme d'autres passages le montrent ; mais supprimer la conséquence n'est pas ôter le péché qui l'a produite. Il illustre le raisonnement par un condamné emprisonné : si sa peine est payée et sa faute expiée, il sort libre par voie de conséquence, mais le règlement de la faute et la libération sont deux choses distinctes, car un homme libéré alors qu'il est encore coupable risquerait d'être de nouveau emprisonné. Il en va de même du Grand Juge : tous sont coupables et soumis à la peine de leur faute, la mort ; si quelqu'un était délivré de la peine sans que sa faute soit annulée, il y serait de nouveau exposé. La libération est permanente et définitive parce que la faute est annulée d'avance par celui qui « s'est donné en rançon pour tous » (1 Timothée 2:6), « l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (Jean 1:29). « la délivrance de la mort, qui est la peine, est une conséquence de la délivrance de la faute qui l'a causée ».[194]
Le rédacteur ajoute que, même en acceptant la formulation de son contradicteur, la réponse se détruirait elle-même : si le sacrifice de Jésus n'était qu'un modèle auquel les personnes du monde doivent se conformer, ou bien tous ceux qui ont vécu avant que le modèle soit établi sont perdus à jamais dans la mort, ou bien le sacrifice de Jésus comme modèle était entièrement inutile.[195]
En quel sens Jésus a-t-il été « une propitiation pour nos péchés » ?
La cinquième question, traitée en dernier par The Millenarian, porte sur 1 Jean 2:2 et 1 Jean 4:10. Le rédacteur de Zion's Watch Tower y voit une tromperie honteuse, dont il dit chercher les mots pour exprimer sa juste indignation, tout en espérant que certains lecteurs du périodique rival l'ont remarquée.[196]
La version anglaise du roi Jacques contient trois fois le mot « propitiation », dont deux traductions justes et une impropre. Le mot grec hilasmos, correctement rendu par « propitiation », signifie ce qui satisfait ou rend propice et ne se trouve que deux fois (1 Jean 2:2 et 1 Jean 4:10). Le mot grec hilasterion, rendu par « propitiation » en Romains 3:25, est une traduction médiocre : il faudrait dire « propitiatoire », c'est-à-dire la couverture sur laquelle s'accomplit la propitiation. Il ne reparaît qu'en Hébreux 9:5, où l'on traduit plus justement par « propitiatoire » ou « siège de la miséricorde » : le couvercle d'or qui recouvrait la Loi dans l'arche du tabernacle du désert (Exode 26:34), type de la couverture sur laquelle la satisfaction était présentée à Dieu et d'où la miséricorde était dispensée. Le rédacteur précise que le mot ne désigne pas plus un siège de miséricorde qu'un siège de justice, car il était les deux.[197]
Il cite Rotherham, qui note en bas de page, à propos de Romains 3:25, que cette idée complexe vient en partie du mot lui-même et en partie de son emploi dans la Septante et dans la législation hébraïque : l'Israélite était renvoyé au mot central kopher, celui qui vit, couvert, protégé et sauvé par celui qui meurt. La substitution y est donc suggérée, ainsi que l'appropriation et l'acquittement, tous issus de la bienveillance de Jéhovah.[198]
Le rédacteur reproche à The Millenarian d'avoir commencé par les mots justes de 1 Jean 2:2 et 4:10, puis, après un détour par les opinions populaires, d'avoir annoncé que le mot « propitiation » se trouve trois fois dans les écrits apostoliques et qu'il examinerait d'abord la première occurrence. Il a alors discuté Romains 3:25 et le mot hilasterion, sans signaler que les deux autres passages emploient un autre mot grec, et ces passages sont précisément ceux de la question. Il n'y revient qu'à la fin, pour dire que tout cela prépare à comprendre aisément les autres occurrences, au point qu'il est à peine nécessaire d'en écrire, et il n'en écrit effectivement rien. Le rédacteur y voit une manœuvre pour égarer le lecteur anglais qui ne connaît pas le grec, en lui donnant l'explication d'un mot commeexemple d'un mot totalement différent. « Une telle façon de traiter l'Écriture est digne de l'Église de Rome », juge-t-il, et il invite à se méfier d'une doctrine qui a besoin de telles affirmations fausses pour se soutenir. Il s'étonne des extrémités où des hommes vont pour défendre cette doctrine, jusqu'à nier que le Seigneur les ait rachetés (2 Pierre 2:1).[199]
Sur la base de ces deux mots, Jésus est présenté comme notre hilasterion, le couvercle propitiatoire (Romains 3:25) : Jéhovah l'a établi comme l'expression de sa faveur, dans le pardon ou la couverture des péchés par la foi en son sang, c'est-à-dire par la foi en son offrande pour le péché. Pour être ainsi établi comme celui par qui se manifeste la faveur de Jéhovah, il devait d'abord devenir notre hilasmos, notre substitut, la satisfaction pour nos péchés, non seulement les nôtres, mais ceux du monde entier. Le mot hilasmos désigne la partie de l'œuvre de Jésus qui est achevée, le sacrifice de lui-même, tandis que hilasterion désigne l'œuvre qui en résulte : parce qu'il a été la propitiation pour nos péchés, il est et restera le centre personnel par lequel et à partir duquel la faveur de Jéhovah peut être obtenue.[200]
Nous répondons pour eux
Deux mois après avoir posé les questions, faute de réponse des périodiques contemporains, le rédacteur avait répondu à leur place, de leur point de vue tel qu'il le comprenait. Certains avaient alors jugé qu'il ne représentait pas fidèlement leurs opinions. Il reprend donc ses réponses de 1883, parues dans le numéro d'avril de cette année-là, et les place en regard de ce qu'il a recueilli chez le seul périodique qui a tenté de répondre.[201]
À la première question, « Pourquoi Jésus est-il mort ? », la réponse prêtée à ces périodiques est qu'il était un homme imparfait, exposé à la mort comme tout autre membre de la race adamique, la mort ayant passé sur tous les hommes (Romains 5:12). Le rédacteur objecte qu'aucune cause de mort n'était en lui : « en lui était la vie » (Jean 1:4), et non la mort. Il n'y avait pas de péché en lui, donc la peine du péché, la mort, n'avait aucun pouvoir sur lui. Sa mort a été un sacrifice volontaire, offert comme prix de notre rédemption. Il aurait pu conserver éternellement sa vie d'homme parfait et sans péché, mais il a « donné sa vie en rançon pour beaucoup » (Matthieu 20:28). Paul confirme cette position : « Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures » (1 Corinthiens 15:3).[202]
À la deuxième question, « Comment la mort de Jésus agit-elle sur nos péchés ? », la réponse prêtée est qu'elle n'a aucun effet direct. Chacun meurt pour ses propres péchés et paie ainsi sa propre peine, tandis que Jésus est mort pour lui-même et a payé pour son imperfection, que ces périodiques ne tiennent pas à appeler ouvertement péché. L'effet indirect serait d'avoir donné un exemple de courage et d'endurance : sa mort ne vaudrait que comme exemple de la façon dont on doit souffrir et mourir pour la vérité et le droit. Le rédacteur accorde que la vie et la mort de Jésus sont des exemples précieux, mais soutient qu'elles sont bien davantage, sans quoi des dizaines de textes seraient vides de sens et faux. Les prophètes sciés, lapidés (Hébreux 11:37) et les apôtres crucifiés ou décapités ont été fidèles à la vérité et sont de bons exemples, reconnus comme tels par l'Écriture (Philippiens 3:17). Mais nulle part il n'est dit que leurs exemples nous aient rachetés ou achetés par leur sang.[203]
La peine de notre péché était la mort, et sans quelqu'un qui ait fait plus que donner un exemple, nous n'aurions jamais pu sortir de cette grande prison ni avoir une résurrection à la vie. La question de Paul resterait posée : « Misérable que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Romains 7:24). La réponse ne désigne que celui qui peut délivrer de la condamnation de la mort : « Grâces soient rendues à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ » (1 Corinthiens 15:57). Le rédacteur ajoute que Christ est mort et revenu à la vie « afin d'être Seigneur des morts et des vivants » (Romains 14:9), et il répond à la question par 1 Pierre 2:24 : il a porté nos péchés dans son corps sur le bois.[204]
À la troisième question, « Comment Jésus a-t-il ôté le péché par le sacrifice de lui-même ? », la réponse prêtée est qu'il a enseigné aux hommes, par son exemple et son enseignement, à ôter eux-mêmes le péché, de sorte qu'on pourrait dire en un sens qu'il l'a ôté. Le rédacteur objecte que Moïse et les prophètes avaient déjà enseigné aux hommes à s'abstenir du péché : si Jésus n'a ôté le péché que par le précepte et l'exemple, il n'a pas fait plus que les autres. Il demande aussi comment Jésus, en qui « il n'y a pas de péché » (1 Jean 3:5), aurait pu donner l'exemple de la manière d'ôter ce qu'il n'avait pas. La question reprend en outre les termes de Paul (Hébreux 9:26), selon lesquels Jésus a ôté le péché non par le précepte et l'exemple de sa vie, mais « par le sacrifice de lui-même ». Il invite à lire le contexte et à se placer du point de vue inspiré de l'apôtre.[205]
À la quatrième question, « En quel sens Jésus s'est-il donné « en rançon pour tous » ? » (1 Timothée 2:6), la réponse prêtée est introuvable chez ces périodiques, qui ne peuvent y répondre qu'en niant le sens du mot. Le mot grec antilutron signifie un prix équivalent ou correspondant, comme on peut le vérifier dans la concordance de Young. Un homme parfait avait péché et perdu tout droit à la vie ; Jésus, autre homme parfait, a racheté ces droits perdus en donnant son existence humaine intacte, un prix équivalent. Le rédacteur cite l'argument de Paul : « comme par la faute d'un seul la condamnation est venue sur tous les hommes, de même par la justice d'un seul le don gratuit est venu sur tous les hommes pour la justification qui donne la vie » (Romains 5:18-19).[206]
À la cinquième question, sur la « propitiation » pour nos péchés (1 Jean 2:2), le rédacteur dit que ces périodiques refusent de dire en quel sens Jésus a été une satisfaction, et se bornent à nier tel ou tel sens. Il renvoie à ce qui précède : The Millenarian n'a pas répondu à ce texte et a tenté d'égarer ses lecteurs en lui en substituant un autre. Pour sa part, il tient le texte pour d'accord avec toute l'Écriture. Adam a rompu la loi de la vie, l'obéissance, et lui comme sa postérité ont été condamnés comme impropres à la vie. Jésus est devenu leur rançon en payant la peine de mort et les a ainsi justifiés pour la vie, qui viendra en son temps à tous, pour être de nouveau acceptée ou rejetée. Les exigences de la Loi envers la race humaine ont été pleinement satisfaites par le Rédempteur.[207]
À la sixième question, « En quel sens avons-nous été « achetés à un prix » ? » (1 Corinthiens 6:20), la réponse prêtée est que « acheté » est un mauvais mot, car il évoque trop l'idée commerciale ; ces périodiques préféreraient dire « vous avez été pris ». Le rédacteur proteste : de tels raisonnements vident la Parole de Dieu de son sens, car « acheté » n'a pas d'autre sens que l'idée commerciale. Il fait remarquer que Paul, qui était juriste, est l'apôtre dont les enseignements se tordent le moins : il précise que nous avons été achetés « à un prix ». Pour que personne ne prétende que ce prix était le ministère et l'enseignement de Jésus, Pierre ajoute : « par le sang précieux de Christ, comme d'un agneau sans défaut et sans tache » (1 Pierre 1:19).[208]
Le rédacteur conclut en exposant ce que ces périodiques pensent, selon lui, de la valeur de la mort du Christ. Ils l'auraient dit en privé, et leur enseignement public le laisse entendre sans oser l'affirmer encore, avant d'avoir établi de fausses prémisses et de fausses conclusions comme base. Pour eux, la mort de Jésus n'a pas plus payé le prix de la rançon que celle de Paul ou la sienne propre ; elle n'a eu aucune valeur pour nous racheter.[209]
Cette négation de la rançon est présentée comme le grand rocher contre lequel l'Église nominale se brise aujourd'hui. La doctrine de la substitution est tournée en dérision par les « grands prédicateurs » et tombe en discrédit chez les « grands du monde », comme chez ceux qui voudraient en être. Le rédacteur y voit le retour aux deux extrêmes : Satan avait introduit dans l'Église la doctrine du tourment éternel, et pour rester logique on en était venu à penser que Jésus avait subi un tourment éternel pour chaque homme. Comme cela était faux, on avait expliqué qu'à Gethsémani et au Calvaire, il avait souffert en quelques heures autant que toute l'humanité en une éternité de torture. Le rédacteur juge que ce raisonnement est contradictoire : ou bien la peine du péché n'est pas la torture éternelle, ou bien Jésus n'a pas été le substitut de l'homme, puisqu'il ne souffre pas un tourment éternel. Satan pousserait maintenant à l'extrême inverse, la négation totale de la substitution. La plupart des hommes garderaient pourtant la doctrine du tourment éternel, qu'il qualifie de calomnie de Satan contre le gouvernement du Père céleste, et écarteraient l'enseignement des apôtres sur la mort de Jésus comme prix de rançon.[210]
La doctrine que le rédacteur oppose à cela tient en quelques points : l'homme est condamné à la mort, c'est-à-dire à l'extinction ; Jésus, substitut ou rançon de l'homme, est mort pour nos péchés et nous a rachetés pour la vie, rachat qui s'accomplira par une résurrection. Comme homme, Jésus est mort pour toujours : son humanité est restée dans la mort comme rançon, et il s'est relevé comme nouvelle créature, être spirituel et non plus humain, « mis à mort quant à la chair, mais rendu vivant quant à l'esprit ». Il cite : « Si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi » (2 Corinthiens 5:16). Les lecteurs sont invités à rester fermes sur la rançon, fondement de toute espérance, et à parler et agir avec hardiesse pour la vérité quand l'ennemi vient « comme un fleuve » (Ésaïe 59:19).[211]
Le rédacteur demande enfin si ses réponses étaient exactes, ou si ces périodiques peuvent répondre autrement aux six questions en aussi peu de mots, et s'ils peuvent montrer, question par question, que leur position n'est pas ici clairement exposée. Il rappelle qu'un des périodiques, The World's Hope (« L'Espoir du monde »), n'a jamais donné les réponses promises « en temps voulu » et a prétendu que Zion's Watch Tower ne rendait pas fidèlement sa pensée. Il avait alors publié des extraits de ses colonnes avec réponses, montrant que ce périodique employait les mots dans un sens impropre ou niait ses propres enseignements. Il reproduit ces réponses dans l'article suivant, pour qu'on voie leur équité et leur pertinence, et parce que le sujet gagne en importance : à la fin de l'âge de l'Évangile, l'adversaire s'efforcerait d'arracher la foi des enfants de Dieu au fondement de roc, le seul sur lequel rien ne s'effondre dans les tempêtes du Jour du Seigneur.[212]
Représentation — Substitution
Cet article reprend, à l'exception d'un paragraphe, celui de mai 1883. Le paragraphe ajouté qualifie d'« INFIDÉLITÉ » la hardiesse avec laquelle la substitution est écartée, et la juge plus dangereuse pour les saints que celle d'Ingersoll. Pour l'illustrer, il cite un extrait de presse : la maison Putnam's Sons, de New York, a publié The Sacred Scriptures of the World (« Les Écritures sacrées du monde »), où le pasteur M. K. Schermerhorn retire de la Bible les passages qu'il juge « répréhensibles » et « inutiles ». Il remplace « l'homme n'est pas justifié par les œuvres de la loi » par « l'homme n'est pas justifié par une piété formaliste », et « sans effusion de sang il n'y a pas de pardon » par « sans la vie entièrement consacrée il n'y a pas de pardon ». Cette Bible expurgée est dite destinée à la chaire, aux écoles du dimanche et aux foyers, mais elle ne devrait pas être acceptée.[213]
Deux maximes closent la page : il est plus facile de trouver vingt hommes assez sages pour comprendre la vérité qu'un seul assez intrépide pour la défendre face à l'opposition ; la coutume peut conduire à bien des erreurs, mais n'en justifie aucune.[214]
L'économie mosaïque
Un extrait reproduit sous la mention « Sel. » (sélection d'un autre auteur, non nommé) loue la loi de Moïse comme la plus sage qui ait existé. Elle protégeait la terre de l'épuisement, refusait la mutilation du corps humain, interdisait de museler le bœuf qui foulait le grain et protégeait le jeune arbre. Elle prévoyait aussi une hygiène soignée : les malades contagieux étaient séparés de la foule et déclarés impurs. Même l'esclavage y était le plus doux : tout esclave pouvait retrouver la liberté l'année sabbatique. Les lois sur la propriété empêchaient son accumulation en peu de mains et assuraient son partage équitable : à chaque année du jubilé, la terre était redistribuée, et celui qui avait perdu son bien par malheur ou par faute pouvait se racheter. Le capital était gardé pour qu'il ne devienne pas un pouvoir écrasant aux mains des riches. L'extrait conclut que la loi juive est la plus juste envers les pauvres et les travailleurs.[215]
Le troisième jour
Dans une lettre signée W. E. Parsons, Osée 6 donne la raison pour laquelle le Christ est ressuscité le troisième jour. Le texte : « Venez, retournons à l'Éternel ; car il a déchiré, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il bandera nos plaies. Dans deux jours il nous rendra la vie, le troisième jour il nous relèvera, et nous vivrons devant lui » (Osée 6:1-2). Les « deux jours » sont lus comme deux mille années-jours de la mise à l'écart des Juifs, et le troisième jour comme le jour du Millénium, mille ans de faveur et de résurrection. Le verset suivant (Osée 6:3), où la venue du Seigneur est comparée à la pluie de l'arrière-saison et de la première saison, désignerait deux venues : la première, pour racheter l'héritage, préparer le royaume et appeler les saints ; la seconde, pour réclamer le royaume et rétablir l'homme perdu dans son état. L'auteur voit dans cette harmonie un sens à tout ce que le Christ a fait, et invite à marcher de façon à gagner le « prix de l'appel céleste » (Philippiens 3:14).[216]
La faveur de Dieu
L'article « Ne trouvez pas cela étrange », paru dans le numéro précédent, décrivait les conditions de l'âge de l'Évangile : les assauts de Satan, les obstacles à la foi, les sacrifices exigés de ceux qui veulent être vainqueurs. Le Millénium offrira le contraste : les obstacles à la foi seront levés, tous connaîtront le Seigneur, Satan sera retenu, et Dieu n'exigera plus le sacrifice de choses bonnes et licites, mais seulement le rejet du mal, avec pleine liberté de jouir de toutes les bénédictions. Certains en concluraient que cet âge sera bien plus favorable et regretteraient de n'y avoir pas vécu.[217]
Le rédacteur y voit une erreur naturelle : c'est l'âge de l'Évangile qui est celui de la « FAVEUR » spéciale. La plus grande faveur jamais offerte à des créatures de Dieu est présentée durant cet âge et se termine avec lui. Les conditions du prochain âge sont plus avantageuses, mais le prix y est proportionnellement moindre, même si l'existence éternelle dans la perfection et le bonheur sera glorieuse. Le prix offert aux membres sacrifiants du corps du Christ pendant l'âge de l'Évangile est « infiniment sublime » : devenir participants de la nature divine et partager les honneurs et la gloire de leur Chef et précurseur. Paul regardait au coût de ces promesses, soit épreuves, fardeaux, sacrifices et souffrances, et déclarait tout considérer comme perte et ordure pour gagner le Christ et être membre de son corps (Philippiens 3:7-14). Comme dans les affaires courantes, un achat plus coûteux peut être plus avantageux qu'un autre, car il faut considérer non seulement le coût, mais ce qu'on obtient.[218]
Plusieurs textes sont cités pour établir que l'âge de l'Évangile est celui de la faveur supérieure : « la grâce de Dieu qui vous a été donnée en Jésus-Christ » (1 Corinthiens 1:4), « cette grâce dans laquelle nous demeurons fermes » (Romains 5:2), Dieu « qui nous a sauvés et nous a adressé une sainte vocation, non à cause de nos œuvres, mais selon son propre dessein et selon sa grâce » (2 Timothée 1:9), et les prophètes qui ont sondé le salut et prophétisé sur la grâce destinée aux chrétiens (1 Pierre 1:10-12).[219]
La mort de Jésus est ainsi présentée comme le prix équivalent ou correspondant au péché d'Adam et à sa peine, suffisant pour libérer légalement chaque membre de la race. Le Millénium de bénédiction et la restauration de l'humanité à la perfection perdue auraient commencé dès la résurrection de Jésus, sans l'âge de l'Évangile, âge de « FAVEUR SPÉCIALE » offert aux croyants prêts à suivre Jésus sur le chemin du sacrifice. Ils sont comptés comme membres du Rédempteur du monde, leur sacrifice, rendu digne et agréable par le sien, est accepté comme une partie du sacrifice de Jésus pour les péchés du monde entier, et ils sont « censés » compléter ce qui manque aux souffrances du Christ. Cette possibilité de sacrifice est une faveur à cause de la grande récompense promise à Jésus, que ses disciples partagent en partageant son sacrifice.[220]
Une objection est écartée : la faveur de souffrir avec le Christ ne se prolongera pas pour que tous reçoivent la nature divine et les honneurs qui l'accompagnent. Cela serait contraire à l'Écriture comme à la raison, car la faveur spéciale de l'âge de l'Évangile consiste justement en un appel à une « vocation céleste » obtenue seulement alors. Si le corps du Christ « complète » la mesure des souffrances des oints, il n'y aurait rien à compléter dans l'âge suivant. Si le sacrifice pour les péchés est achevé par l'Église de l'Évangile, aucune occasion de sacrifier ne demeure dans le Millénium.[221]
Sans péché dans le monde et sans liberté de prospérer, ni Jésus ni ses disciples n'auraient pu sacrifier. Des sacrifices pour les péchés dans un âge futur supposeraient donc que le mal y gouverne et que le sacrifice du Christ, tête et corps, n'a pas suffi comme rançon. L'Écriture dit le contraire : le Christ règne, les méchants n'ont plus la liberté d'insulter et de crucifier les justes, Satan est lié et le Christ détient tout pouvoir. Les justes y fleurissent au lieu d'être sacrifiés, les méchants sont retranchés au lieu de prospérer. Les souffrances du Christ seront terminées et la gloire qui doit les suivre aura commencé (1 Pierre 1:11). Le monde estime aujourd'hui les chrétiens comme leur Chef, « frappé, battu de Dieu et affligé » (Ésaïe 53:4), mais viendra le temps où l'on reconnaîtra que le Christ, tête et corps, a été frappé pour les iniquités du monde et que le prix du salut du monde fut exigé de lui. Alors Dieu fera voir, et hommes et anges reconnaîtront, « l'infinie richesse de sa grâce, par sa bonté envers nous en Jésus-Christ » (Éphésiens 2:7).[222]
La lecture de la Bible
Le docteur Maitland, dans un essai sur les obstacles à la bonne compréhension de l'Écriture, met en scène un homme d'affaires qui s'excuse de ses lacunes : chrétien simple, accablé de soucis professionnels et familiaux, il n'a qu'une demi-heure pour lire sa Bible et doit s'en servir pour sa propre édification. Il lit les textes en les appliquant à lui-même, à sa situation et à son âme. Quand il ne comprend pas un passage, il n'a ni le temps ni le savoir pour en chercher le sens, et le temps de dévotion se perd à feuilleter des commentateurs qui ne lui apportent guère de satisfaction, même si les plus pieux l'aident à appliquer le texte à sa vie.[223]
La réponse qui lui est faite distingue mal, selon son interlocuteur, lire pour s'édifier et lire pour apprendre tout ce que Dieu veut enseigner. Dès qu'il ne comprend pas un passage ou ne peut l'appliquer tel quel, cet homme se fabrique un sens auquel il ne croit pas lui-même et en tire une doctrine ou un précepte que le texte ne contient pas ; il vaudrait mieux qu'il ne lise que les passages dont l'application à sa situation ne fait aucun doute. Cette habitude de refuser toute recherche du vrai sens de la Parole, au profit de ses propres imaginations, fait plus de tort que la lecture ne rapporte de bien.[224]
Si cette méthode est courante, comme le rédacteur le craint, on ne s'étonne plus que tant de la Parole de Dieu reste inintelligible au lecteur ordinaire : un livre ainsi traité devient obscur dès qu'on le lit pour autre chose que le sens voulu par son auteur. Par respect pour l'Auteur de l'Écriture comme par droiture de cœur, il ne faut poser qu'une question : « Que dit-elle ? » Pour y répondre, il faut établir les mots exacts, savoir quand et à qui ils ont été dits, observer le contexte et les circonstances. On ne peut éluder ce travail par des fantaisies, même ingénieuses, ni par une méditation prolongée, même pieuse. Ce n'est qu'une fois le vrai sens établi qu'on peut l'appliquer avec simplicité et recevoir comme paroles vivantes ce qui a été écrit. Le lecteur réfléchi y use de toutes les aides possibles. La Bible suppose chez ses lecteurs du bon sens, l'attention qu'on donne aux écrits ordinaires et une lecture continue, d'ensemble.[225]
Celui qui n'a pas essayé ne peut imaginer la lumière qui tombe sur une épître de Paul lue d'une traite, avec attention à son but et à son plan : on y perçoit ses lumières et ses ombres, son ton et sa perspective, et l'on échappe aux interprétations à sens unique que l'on impose sans cesse. Il en va de même des autres parties de la Parole divine. Trop de gens, au lieu de demander à l'Esprit saint un cœur droit et de lutter contre le préjugé et l'orgueil, ne lisent la Bible que par chapitres et versets, sans égard au lien entre les passages, et se contentent de prier pour recevoir la lumière, si paresseux, de mauvaise foi ou fanatiques qu'ils soient. Pour être honnête devant Dieu, il faut refuser de sacrifier une pensée vraie pour employer des mots en faveur d'une doctrine à laquelle ils n'étaient pas destinés, et ne jamais utiliser un passage hors de son contexte ou dans un autre sens que le sien.[226]
Cette négligence de la vérité dans l'usage de l'Écriture a rendu « les Pères » de l'Église, malgré leur éloquence et leur piété, des interprètes peu sûrs. Pour eux, les événements du moment, les intérêts de parti ou l'espoir de triompher dans une polémique excusaient les plus graves violations du sens original du texte inspiré. Les écrits patristiques défendent ainsi une grande cause « dans un esprit étranger à elle », adoptent des arguments non chrétiens dans leurs fondements, réfutent l'erreur par l'erreur, empruntent aux « arsenaux des ténèbres » des armes qui auraient dû être de trempe céleste, et vont parfois à l'encontre des affections qui donnent au christianisme sa force ou des vérités qui le guident. Voulant servir Dieu, ils auraient cherché à se montrer plus sages que lui et avancé des doctrines que l'Écriture n'autorise nulle part. Le résultat : « l'apostasie romaine ». L'usage extravagant de l'Écriture conduit finalement à la crédulité ignorante ou au scepticisme universel.[227]
Obstacles
Des obstacles naissent chaque fois que les mots de l'Écriture sont employés de façon à en obscurcir le vrai sens, que le lecteur est égaré par une citation biblique au lieu d'être éclairé, et que la pensée de l'Esprit, tout en étant prétendument exprimée, est négligée ou faussée. C'est le cas quand des textes prévus pour un but sont appliqués à un autre, quand des avertissements sur des malheurs temporels sont changés en menaces de tourment éternel, quand des promesses de biens terrestres deviennent des prédictions de bénédictions spirituelles, et quand on croit que le Christ est visé dans des passages où l'auteur inspiré ne pensait manifestement pas à lui.[228]
Citer des passages bibliques dans un sens très éloigné de leur dessein réel n'est pas un mal léger : il nuit à la connaissance biblique et à l'édification pratique. Il encourage chez les chrétiens l'habitude répandue de lire l'Écriture sans attention et d'appliquer des passages détachés à des phrases qui n'ont rien à voir avec leur sens propre.[229]
Le but de ces remarques est de favoriser une lecture plus intelligente de l'Écriture en écartant les obstacles qui l'entravent. Les « accommodations » dénoncées, quelles que soient les intentions de ceux qui les pratiquent et les défendent, « obscurcissent le conseil » et tendent à détruire le témoignage divin. Lue avec les impressions que laissent des exposés négligents, la Bible cesse d'être le livre le plus intéressant jamais écrit : elle devient ennuyeuse parce qu'on l'a rendue obscure, et difficile à comprendre parce qu'on la traite comme un recueil de fragments détachés, à interpréter selon une imagination pieuse.[230]
Exagérations de l'Écriture
Les exagérations de l'Écriture consistent à employer des passages dans un sens plus fort que celui qu'ils avaient à l'origine. Elles peuvent venir d'une mauvaise traduction, d'une fausse interprétation d'une image, ou d'une méprise sur les limites dans lesquelles une affirmation doit être reçue. Y recourir, c'est « ajouter » au témoignage divin, ce qui est présenté comme une faute grave.[231]
Ces exagérations se rencontrent surtout sur les sujets où il importe le plus de ne pas dépasser la juste mesure de la vérité. On les tolère, voire on les encourage, par un souci excessif de produire une impression salutaire immédiate. On déconseille d'en discuter, au motif que les hommes sont déjà trop peu touchés par le mal du péché et trop insouciants de ses conséquences : tout ce qui semble atténuer le caractère terrible de la désobéissance, même en retirant une erreur, passe pour nuisible dans la pratique.[232]
Selon le rédacteur, la loi de la rétribution, qui opère en religion comme ailleurs, produit l'effet inverse. L'incrédulité s'appuie aujourd'hui sur ces exagérations pour renforcer le doute : elle laisse entendre que les livres et les sermons sacrifient couramment la vérité à l'effet, que les choses ne sont pas exactement telles qu'on les présente, et qu'un examen attentif des textes invoqués peut retirer beaucoup de leur force aux appels les plus alarmants. L'exagération, quel que soit son effet immédiat, affaiblit toujours la cause qu'elle veut soutenir.[233]
Les lecteurs sincères de l'Écriture sont donc invités à « prendre garde à la manière dont ils lisent », à se méfier des interprétations que ni le savant ne peut soutenir ni le croyant justifier, quelle que soit leur popularité, et à redouter surtout les formes d'incrédulité qui se cachent sous un air de ferveur. Elles ne sont rien d'autre, est-il dit, que le manque de foi en l'Écriture telle qu'elle est, fléau de l'Église. L'article est signé H. Dunn.[234]
L'endurance
Le texte de base est Jacques 1:12 : « Heureux l'homme qui supporte l'épreuve, car, après l'avoir subie, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qui l'aiment. »[235]
Depuis quelques années, l'Église victorieuse du Christ voit par la foi, avec une clarté croissante, la grande récompense qui lui est promise. Quand sa gloire a commencé à poindre, beaucoup ont répondu qu'ils suivraient le Seigneur partout où il irait. Ils ont vite constaté que le chemin passe par l'opposition, la persécution et un grand renoncement à soi-même. Sans se laisser effrayer, ils se disaient prêts, jugeant la gloire à venir digne de tout ce qu'elle pourrait coûter. Portés par une foi vivante, il leur a été relativement facile de rompre avec leurs anciennes habitudes et idées, et de faire les premiers pas dans la course proposée.[236]
Le départ fut bon : les cœurs étaient légers, la Parole de Dieu avait un sens neuf et bienheureux, le ciel brillait de promesses, et l'on remarquait à peine les épines qui piquaient les pieds. La situation présente est tout autre pour certains, qui sont dans la voie étroite depuis un, deux, cinq ou dix ans. Une réaction a pu suivre l'enthousiasme du premier amour. La gloire n'apparaît encore qu'aux yeux de la foi, la voie se rétrécit, la chair faible se lasse du voyage difficile, et les tentations de toutes parts appellent à quitter la voie du sacrifice pour la satisfaction présente.[237]
À ces croyants éprouvés et fatigués, l'apôtre Jacques adresse une assurance : « Heureux l'homme qui supporte. » Tout dépend désormais de la capacité à endurer. Courir bien un jour, une semaine, un mois ou un an n'est pas très difficile, mais quand les années passent et que la fin reste indéterminée, la persévérance et la fidélité sont mises à l'épreuve. Celui qui aura longtemps enduré avec patience rencontrera son Seigneur avec une grande joie.[238]
Les épreuves quotidiennes sont présentées comme un examen : chaque instant, le croyant se tient devant le tribunal du Christ. Chaque petite victoire, comme chaque grande, comptera en sa faveur dans la décision finale sur son aptitude à la haute position à laquelle il est appelé. Quand l'épreuve sera complète, il recevra la couronne de vie promise.[239]
Pour fortifier l'endurance, l'apôtre renvoie à la parole de vérité par laquelle cette espérance a été reçue (Jacques 1:18). Il demande d'être « de ceux qui mettent la parole en pratique, et pas seulement de ceux qui l'écoutent », en s'abusant eux-mêmes. Celui qui écoute sans pratiquer ressemble à un homme qui regarde son visage dans un miroir, puis s'en va et oublie aussitôt comment il était. Celui qui regarde dans la loi parfaite de la liberté et y persévère, sans être un auditeur oublieux mais un exécutant, sera heureux dans son action (Jacques 1:22-25).[240]
Seuls le regard constant porté sur la Parole de Dieu et la mise en pratique continuelle de ce qu'on y apprend permettent, selon le texte, de tenir jusqu'à la fin. Dans ce cas, la même espérance bienheureuse inspire sans cesse un zèle renouvelé, plonge ses racines au fond du cœur et porte chaque jour du fruit dans la vie. Le texte invite à courir avec patience la course proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui « pour la joie qui lui était réservée, a enduré » (Hébreux 12:2), et rappelle : « Celui qui vous appelle est fidèle, et c'est lui qui le fera » (1 Thessaloniciens 5:24). L'article est signé Mrs. C. T. R., c'est-à-dire l'épouse de Russell, Maria.[241]
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Illustrations du numéro
Références
- ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 3 « Harvest Gatherings and Siftings ». Original : « He calls the idea that Christ's death substitutes for the death of sinners “most obnoxious” […] He claimed that the death of each individual man freed him from Adam's sin. »
- ↑ WILLS, A People for His Name, op. cit., chap. 3 « Harvest Gatherings and Siftings ».
- ↑ La Tour de Garde de Avril 1883, p. 2.
- ↑ PENTON M. James, Apocalypse Delayed, p. 36-37. Original : « he felt compelled to maintain a defence of what he considered to be a basic Christian doctrine – the ransom theory of the atonement or, in fact, his peculiar understanding of substitutionary atonement. »
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