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La Tour de Garde de Novembre 1882

De Tj-encyclopédie
La Tour de Garde de Novembre 1882
Revue La Tour de Garde
Date 1882
Auteur(s) Maria Russell, John C. Sunderlin, William I. Mann
Année 1882
Langue Anglais
Pays États-Unis

Ce numéro double d'octobre et novembre est conçu pour des lecteurs qui ne connaissent pas encore la revue. Il est tiré à 400 000 exemplaires et envoyé aux directeurs d'école du dimanche de toutes les Églises des États-Unis. Il rassemble donc les principaux enseignements de la revue sous une forme accessible. Il les accompagne de poèmes, de lettres de lecteurs, de questions et réponses et de plusieurs articles déjà parus dans des numéros précédents.

Deux questions occupent la plus grande place. La première porte sur le sort de l'humanité. La rançon payée par Jésus doit ramener tous les morts à la vie humaine parfaite pendant le Millénium. Chacun recevra alors sa propre chance d'obtenir la vie éternelle. L'Église, elle, est jugée dès maintenant et vise une vie spirituelle. La seconde question porte sur l'époque présente. Le « jour du Seigneur » est présenté comme commencé en 1874 et doit durer quarante ans. Il comprend la chute des Églises et des gouvernements, et le retour des Juifs en Palestine.

Plusieurs articles sont signés. John C. Sunderlin, William I. Mann et Maria Russell y prennent la parole aux côtés de la rédaction. Le numéro s'achève sur un refus net des Églises organisées. Leurs credos sont comparés à des enclos qui séparent les chrétiens. Les lecteurs sont invités à en sortir.

Analyse

Croyances

La loi, la mort et le sang : la condamnation qui précède la rançon

Le numéro commence par établir que tous les hommes sont condamnés, avant d'expliquer comment ils sont rachetés. La loi de Dieu est parfaite et ne tolère aucun péché. Elle condamne le Juif placé sous la loi du Sinaï comme le païen, qui ne connaît que sa conscience.[1] Une seule faute dans une vie suffit à prouver l'imperfection, et donc à mériter la mort. L'auteur peut ainsi dire que la loi est « sainte » et que l'homme ne peut pas la garder : seul un homme parfait le pourrait.[2] Le Christ n'abolit donc pas la loi. Il la garde, il en élargit la portée, et il devient « la fin de la loi » seulement pour la justice de ceux qui croient (Romains 10:4).[3] Schulz et de Vienne rapportent que Russell avait déjà cité ce verset vers 1880 dans un autre but. Une lectrice lui reprochait alors de revenir à la loi en célébrant la Pâque à date fixe, et il répondait que le Christ a mis fin à la loi pour ceux qui croient.[4] En 1882, le même verset ne sert plus à libérer le croyant d'une règle. Il sert à expliquer comment la loi reste en vigueur sans le condamner. La même loi doit d'ailleurs rester en vigueur pendant le Millénium.[5]

Cette condamnation est la mort, et la mort veut dire la fin de l'existence. « La vie et la mort » présente comme le mensonge de Satan toute idée qui adoucit la mort : la mort serait une bénédiction, un passage vers une nature plus haute, une simple image. Ce mensonge reprend la parole du serpent en Éden : « Vous ne mourrez point ».[6] Le « Court sermon » défend la même idée avec les dictionnaires. Webster donne pour premier sens de « périr » : mourir. Liddell et Scott traduisent le mot grec par « détruire entièrement ».[7] Cette doctrine vient d'une lignée que les historiens connaissent bien. Henry Grew avait publié en 1835 un écrit contre l'immortalité de l'âme et contre l'enfer.[8] George Storrs l'avait lu et était devenu le principal défenseur américain de l'idée que l'homme n'est pas immortel par nature et ne reçoit la vie éternelle que comme un don de Dieu.[9] Ses Six Sermons circulaient à près de 200 000 exemplaires vers 1880.[10] Le numéro cite aussi Luther, pour qui la mort ressemble à une nuit de sommeil.[11] Luther écrit dans son commentaire de l'Ecclésiaste que les morts dorment sans rien sentir. Il visait alors la doctrine catholique du purgatoire.[12]

Si la mort est la peine, seule une vie peut payer pour une vie. Le récit de H. G. Guinness, « Le sang précieux », donne cet argument à partir de Lévitique 17:11 : la vie est dans le sang, et verser le sang, c'est prendre la vie.[13] La victime meurt à la place du pécheur, « vie contre vie ».[14] Henry Grattan Guinness (1835-1910) était un prédicateur protestant irlandais du réveil d'Ulster de 1859, formateur de missionnaires.[15] La revue reprend donc un auteur évangélique pour soutenir la mort de Jésus à la place du pécheur. Deux ans plus tôt, Russell disait employer rarement le mot « substitut », qui ne figure pas dans la Bible anglaise, et lui préférer « rançon » et « achat ».[16] En novembre 1882, le texte de Guinness parle sans gêne d'une sentence qui passe du coupable à l'innocent.[17] « La loi de Dieu » reprend aussitôt l'équivalence entre sang et vie pour fonder la rançon.[18]

La rançon : un homme parfait pour Adam

La rançon est le sujet qui revient le plus souvent dans le numéro. Elle repose sur une équivalence exacte. Jésus est un homme parfait, créé directement par Dieu, qui n'est pas né sous la condamnation. Il donne la vie humaine à laquelle il avait droit, et il ne la reprend pas, puisqu'il ressuscite avec un corps spirituel. Ce qu'il a payé reste donc payé.[19] Cette idée vient de plusieurs précurseurs de Russell. George Stetson expliquait en 1872 que Jésus sacrifie sa vie humaine pour racheter l'humanité et ressuscite dans une nature nouvelle ; tous les hommes doivent donc revenir à la vie comme lui.[20] Russell lui-même rattachait sa compréhension de la rançon aux articles de Storrs dans le Bible Examiner.[21] Il dit avoir compris en 1873 que la rançon payée pour Adam garantissait que tous sortiraient de la mort adamique et recevraient une pleine occasion d'obtenir la vie éternelle.[22] La rançon est aussi le point sur lequel Russell avait rompu avec Nelson Barbour. En 1878, Barbour comparait l'idée d'une mort qui paie la peine des péchés au fait de transpercer une mouche avec une épingle pour punir la faute d'un enfant.[23]

Le numéro tire de la rançon un salut limité. Tous retrouvent la vie d'Adam, et rien de plus. Pour Sunderlin, c'est « aussi irréfutable que possible quant à l'universalité du salut », mais ce salut ne rend que la vie humaine perdue par Adam.[24] Dans « Questions et réponses », Job et l'année du jubilé servent de types : Job retrouve tout ce qu'il avait perdu, et le jubilé rend aux Israélites leurs terres tous les cinquante ans.[25] Penton montre que Barbour voyait déjà dans le jubilé le grand jour de la restitution, c'est-à-dire le Millénium.[26]

Ce raisonnement demande un Fils qui soit distinct du Père et qui puisse vraiment mourir. Le « Court sermon » le dit à partir de Jean 3:16. Si la Trinité était vraie, il n'y aurait pas de Fils à donner, et Dieu se serait envoyé lui-même. Jésus n'aurait pas pu dire que le Père est plus grand que lui.[27] Le même sermon reproche à « l'orthodoxie » d'enseigner un Père irrité, apaisé par un Jésus qui, étant Dieu, ne pouvait pas vraiment mourir.[28] L'universaliste américain Hosea Ballou faisait le même reproche dès 1805 : il refusait l'idée d'une mort du Christ destinée à apaiser un Dieu en colère.[29] Ballou en concluait que tous seront sauvés. Le numéro accepte sa critique, mais il refuse sa conclusion. Penton note qu'en juillet 1882 Russell avait publié un long article sur l'unité de Dieu, qui le séparait nettement du protestantisme évangélique.[30] Jonsson rappelle que Russell et ses compagnons avaient repris aux adventistes leur refus de la Trinité, comme leur idée de l'immortalité accordée sous condition.[31]

Le mot « résurrection » est compris de la même façon. En grec, anastasis signifie relever jusqu'à la perfection. Lazare, rappelé à une vie incomplète, n'est donc pas ressuscité au sens propre, et Jésus est le premier ressuscité.[32] La rançon rend le droit de vivre. La résurrection, elle, conduit peu à peu chaque homme jusqu'à la perfection d'Adam.

Deux saluts : le petit troupeau formé par la souffrance

La rançon ouvre deux espérances. Le monde retrouve la nature humaine sur une terre semblable à l'Éden. Le « petit troupeau » reçoit la nature divine et va au ciel. Dans la troisième question, un lecteur demande si les hommes n'iront pas au ciel. La réponse est que la terre a été faite pour l'homme, et que seule l'Église change de nature.[33] Schulz et de Vienne datent de 1877 ce partage, adopté quand Russell travaillait avec Barbour : l'Église doit être d'une nature distincte et céleste, et le reste de l'humanité bénie reste sur la terre.[34] Sunderlin lit en ce sens les « rangs » de 1 Corinthiens 15:23 : ce sont des rangs d'êtres, et chacun revient à la vie dans le sien.[35] En juin 1882, la revue avait lu le même verset autrement. Les rangs étaient alors deux moments : d'abord le Christ, tête et corps, élevé à la nature divine ; ensuite le monde relevé pendant les mille ans de la présence.[36]

Les membres du petit troupeau doivent être préparés à régner. « Le sacerdoce royal » dit que les saints seront prêtres et rois pendant le Millénium, et que cette fonction suppose des sujets à gouverner et des élèves à instruire.[37] L'auteur écarte l'idée d'un bref « règne de terreur » des saints : « Notre œuvre ne sera pas de destruction, mais de salut ».[38] Les souffrances de la vie présente servent de formation. Le Christ a appris l'obéissance par ce qu'il a souffert, et ses membres apprennent ainsi à comprendre les hommes qu'ils jugeront.[39] L'article est signé de W. I. Mann. Schulz et de Vienne signalent que Mann avait déjà publié dans la revue, en juillet 1879, un article intitulé « The Royal Priesthood ».[40]

Cette préparation exige un renoncement complet. Le poème « Le disciple du Christ » demande au candidat de quitter son foyer, ses amis et la renommée.[41] « Courir jusqu'à la mort » ajoute que la course coûtera la réputation, les biens et la vie.[42] « Consécration » demande de remettre au Christ la personne, les biens, les talents et le travail de tous les jours.[43] Selon Schulz et de Vienne, Russell reprend aussi dans ce numéro, sans commentaire, son article « Consécration à une œuvre », ce qui montre qu'il voyait toujours là un problème.[44] Penton range la consécration de tout ce que l'on possède parmi les rares points que Russell exigeait de tous ses compagnons.[45] La sociologue Rosabeth Moss Kanter a étudié 91 communautés américaines fondées entre 1780 et 1860. Elle montre que le sacrifice et le renoncement attachent les membres au groupe : plus une communauté exige d'eux, plus elle dure.[46]

Ce renoncement a un prix si l'on échoue. L'épreuve de l'Église se déroule dans la vie présente, et la mort met fin à toute nouvelle occasion pour ceux qui se sont consacrés.[47] Satan s'en prend surtout à eux. Il leur fait croire que la mort ne les menace pas, ou que la nature divine promise ne vaut pas les efforts demandés.[48] L'avertissement de Hébreux 10:25-31 s'adresse à ces consacrés.[49] Blandre retrouve déjà chez Barbour une seconde mort, éternelle, pour ceux qui ont péché en sachant qu'ils désobéissaient.[50] Crompton explique pourquoi la course reste ouverte alors que la porte du haut appel est donnée pour fermée depuis l'automne 1881 : être appelé ne suffit pas, et chacun doit encore confirmer son appel dans le temps qui lui reste.[51]

Le jugement du Millénium et les trois doctrines rivales

Le monde n'est pas jugé maintenant. Il a été condamné une fois en Adam. Il doit passer un second jugement, individuel, pendant le septième millénaire, après six mille ans de mal.[52] Ce jugement se fera dans des conditions favorables, sous le Christ et son Épouse, et Satan sera lié.[53] Crompton résume ainsi la doctrine de Russell : ne pas être choisi pour le haut appel n'est pas être damné, car le jugement de la plupart des hommes appartient au Millénium.[54] Les six mille ans viennent d'une chronologie déjà en circulation chez les adventistes. Blandre montre que Barbour en tirait plusieurs calculs, qui aboutissaient tous à la fin du sixième millénaire en 1873.[55]

Ce découpage permet à Sunderlin de donner raison, en partie, à chacune des trois grandes doctrines protestantes du salut. Le calviniste a raison sur le choix d'un petit nombre, l'arminien sur l'offre faite à tous, l'universaliste sur la portée de la rançon.[56] Sunderlin reproche à la prédestination calviniste de montrer la toute-science de Dieu tout en « manquant de trois qualités essentielles de la grandeur : la miséricorde, l'amour et la justice ».[57] Le drapeau américain sert d'illustration : chaque Église possède une couleur, et l'erreur est de croire qu'elle possède le drapeau entier.[58] Blandre situe ce débat dans le protestantisme anglo-saxon, partagé entre le salut offert à tous et l'élection calviniste. Il montre que Russell voulait résoudre le problème en séparant une petite minorité élue pour régner et un grand nombre appelé à vivre sous son autorité.[59] Schulz et de Vienne notent qu'une des premières brochures de Russell cherchait déjà à accorder l'arminianisme et le calvinisme.[60] Ils ajoutent que cet article de Sunderlin, paru d'abord en 1881, est repris dans ce numéro pour répondre à l'universalisme de Paton, qui menaçait le groupe.[61] C'est pour cela que l'universalisme reçoit sa part de vérité, mais aussi sa limite : tous retrouvent la vie d'Adam, pas la vie éternelle.

Israël comme type : la fin de l'âge juif et le rejet de la chrétienté

Le numéro lit l'histoire de l'Église à travers celle d'Israël. Israël est un peuple typique. Ses sacrifices annoncent les sacrifices réels offerts pour le monde, et Moïse est le type du Christ, tête et corps.[62] Penton explique d'où vient ce parallèle. Barbour lisait Ésaïe 40:2 comme l'annonce d'un « double » : l'âge de l'Évangile devait avoir la même durée que l'âge juif.[63] Crompton note que Russell ajoute ainsi au découpage de l'histoire en âges, emprunté à John Nelson Darby, l'idée que la durée et les événements d'un âge annoncent ceux de l'autre.[64]

De ce parallèle découle le sort de l'Église nominale. L'Église juive avait été rejetée à la fin de son âge. L'Église nominale, comme organisation, est rejetée à son tour, et l'appel « Sortez du milieu d'elle, mon peuple » (Apocalypse 18:4) lui est appliqué.[65] La réponse à la deuxième question va plus loin : toutes les sectes doivent disparaître, parce que leurs credos empêchent les brebis de trouver la vérité.[66] Chryssides rappelle que Russell définissait Babylone comme « l'Église nominale », alors que le protestantisme courant visait surtout l'Église catholique.[67] Penton rattache ce rejet à Storrs, qui avait lui aussi en horreur les Églises de la chrétienté et les appelait Babylone la Grande.[68] La papauté reste pourtant la cible principale de Sunderlin : il dresse contre elle la pénitence, la succession des papes, la confession au prêtre et le purgatoire.[69] Le poème « L'Église marchant avec le monde » décrit une Église qui s'enrichit et oublie les pauvres, et qui finit rejetée selon Apocalypse 3:17.[70] Ce poème, signé « Selected » dans le numéro, est attribué ailleurs à une certaine Matilda C. Edwards.[71]

L'âge juif sert aussi à expliquer pourquoi les Étudiants de la Bible comprennent ce que les autres ne voient pas. Comme l'âge juif, l'âge de l'Évangile ne reçoit une lumière claire sur l'âge suivant que dans ses dernières heures.[72] « Preuve d'amitié » fait de cette compréhension un signe. Celui qui comprend chaque jour un peu mieux le plan de Dieu a la preuve qu'il est un « ami » de Jésus. Celui qui ne comprend rien doit d'abord se consacrer.[73] Blandre signale qu'en 1870 l'adventiste Jonas Wendell, qui a contribué à former le jeune Russell, avait publié The Present Truth, or Meat in Due Season (« La vérité présente, ou la nourriture en son temps »).[74] Schulz et de Vienne montrent que des auteurs chrétiens du début du siècle appliquaient déjà la « vérité présente » à des prophéties pas encore réalisées.[75] Le poème « Comment lis-tu ? » vise de son côté ceux qui « lisent pour prouver un credo adopté d'avance ».[76]

Le calendrier : le jour du Seigneur depuis 1874 et le retour des Juifs

« Le jour du Seigneur » donne l'ordre des événements attendus. Ce jour a commencé en 1874 et dure quarante ans, comme les quarante années d'Israël au désert.[77] Les « cieux » et les « éléments » qui se dissolvent selon 2 Pierre 3:10 sont les gouvernements et l'ordre de la société.[78] Ils tomberont par un soulèvement des peuples poussés au désespoir.[79] La même lecture avait paru en septembre 1879, mais le jour du Seigneur y commençait en 1873.[80] Le texte de 1882 ajoute une précision. Il y a quelques années, cette annonce faisait rire ; aujourd'hui, toutes les nations craignent le communisme, et « nihilisme », « communisme » et « socialisme » sont des mots de tous les jours.[81] Blandre montre que l'idée vient de Barbour. Dès 1874, Barbour avait fait de la crise économique de 1873 et des troubles ouvriers le début d'un temps de détresse de quarante ans, qui devait renverser les gouvernements.[82] Barbour donnait ainsi un sens prophétique à des faits que chacun pouvait voir : chômage, baisses de salaires, grèves réprimées par la troupe.[83]

Le retour des Juifs en Palestine fournit au calendrier ses repères visibles. Ce retour a commencé en 1878, selon la revue, quand le congrès de Berlin a placé la Palestine sous protection anglaise.[84] Crompton rapporte que Russell voyait dans ce congrès, où le Juif Disraeli tenait le premier rôle, la preuve que la faveur de Dieu revenait vers Israël selon la chair. Les persécutions des Juifs en Roumanie, en Allemagne et en Russie étaient aussi, pour lui, une marque de cette faveur, car elles poussaient les Juifs vers leur ancienne terre.[85] La lettre du romancier Charles Reade, reprise dans « Vue depuis la Tour », va dans le même sens : la persécution des Juifs en Russie serait un rappel de la Providence que leur avenir n'est pas en Europe.[86] Le numéro place pourtant le « temps de la détresse de Jacob » à la fin du jour du Seigneur. Il désigne l'attaque de Gog contre les Juifs revenus et enrichis à Jérusalem, et la délivrance que Dieu leur accorde.[87] En avril 1882, la revue appliquait au contraire cette expression aux pogroms de Russie, qui se déroulaient alors.[88]

Ce passage contient des stéréotypes. Les Juifs y prennent de l'importance « comme capitalistes et hommes d'État », avec les noms de Rothschild, Disraeli, Gambetta et Montefiore.[89] Ils iraient en Palestine non par foi dans les promesses de Dieu, mais parce qu'ils sentent avant les autres le danger qui menace les biens et veulent fuir le communisme.[90] L'attaque de Gog s'explique par leur richesse.[91] Ces formules accompagnent une lecture favorable au retour des Juifs, que le wiki range parmi les positions sionistes du mouvement à l'époque de Russell.[92]

L'historicité du déluge

L'article d'Howard Osgood défend le récit du déluge par le calcul. Les proportions de l'arche sont celles d'un navire de charge, et ses trois ponts suffisent à loger toutes les espèces de mammifères, dont la taille moyenne serait celle d'un chat d'après le professeur H. A. Ward.[93] Osgood (1831-1911) était un pasteur baptiste devenu professeur d'hébreu et d'Ancien Testament au séminaire théologique de Rochester. Il faisait partie du comité américain de révision de la Bible et écrivait contre l'étude historique et critique des textes bibliques.[94] La revue s'appuie donc sur un universitaire protestant de son temps pour défendre la lecture littérale de la Genèse. L'article n'est relié à aucun autre raisonnement du numéro.


Organisation et histoire

Une revue sans Église qui se donne une mission de veilleur

La revue se présente comme « strictement non sectaire et ne suivant aucun credo formulé ».[95] Cette formule figure dans le texte qui ouvre le numéro. Elle s'adresse donc d'abord à des lecteurs qui ne connaissent pas encore la revue. À la fin du numéro, un lecteur demande si un groupe sans nom ni credo écrit n'est pas une secte comme les autres. La réponse définit la secte par sa clôture : chaque groupe s'entoure d'un credo, et il faut croire ce qu'il croit et porter son nom pour y entrer.[96] Ce refus d'un nom avait déjà été formulé en avril 1882.[97] Dans ce numéro, il s'accompagne d'une conséquence pratique : la revue reconnaît comme frères les fidèles restés dans les Églises et leur demande d'en sortir.[98] Russell refusait de tenir une liste de membres, puisque, selon lui, les noms des vrais chrétiens étaient « inscrits dans le ciel ».[99] Le mouvement ne peut donc pas compter ses fidèles.

Sans Église, la revue doit justifier d'une autre façon le droit qu'elle se donne d'enseigner. Elle le fait par le rôle des « veilleurs sur la tour de Sion ». Le veilleur doit montrer les promesses et avertir des dangers. S'il néglige de le faire, on lui demandera compte du sang de ceux qui se perdent.[100] Le commentaire de la rubrique d'ouverture applique cette charge à chaque lecteur. Il cite Matthieu 24:45-46 : « heureux ce serviteur que son maître, à son arrivée, trouvera donnant la nourriture en temps voulu à la maison ».[101] En octobre-novembre 1881, la revue voyait déjà dans ce serviteur le « petit troupeau » des consacrés qui distribuent la nourriture.[102] Le numéro de novembre 1882 tire de ce verset une consigne concrète : demander de la documentation gratuite et la distribuer.[103] Wills relève qu'en 1882 J. C. Sunderlin, un des collaborateurs réguliers de la revue, appliquait lui aussi le serviteur au « petit troupeau » et le « mauvais serviteur » au clergé.[104] La charge de veilleur est ainsi répartie entre tous les consacrés. Elle n'est confiée à aucun homme en particulier.

Les moyens de la diffusion : gratuité, envoi massif et réemploi

La revue tire sa première page de l'usage qu'on va faire du numéro. Il est envoyé à « chacun des quatre-vingt-dix mille directeurs d'école du dimanche de toutes les confessions des États-Unis ».[105] La campagne avait été annoncée dans le numéro de septembre. Russell y prévoyait un envoi d'environ deux cent mille exemplaires et invitait les lecteurs à fournir des adresses.[106] Le texte de présentation vise ces directeurs avec un argument précis : à une époque où l'incrédulité attaque presque toutes les doctrines des Églises, la revue est l'une des rares à traiter les doctrines difficiles.[107] Le chiffre de quatre-vingt-dix mille n'apparaît que dans le numéro. Il n'est confirmé par aucune autre source.

Ce tirage s'adresse à des chrétiens déjà engagés dans une Église, et non à des incroyants. La rubrique d'ouverture précise qu'un « très gros tirage de ce numéro a été expédié dans l'espoir de réveiller les chrétiens qui réfléchissent ».[108] Schulz et de Vienne expliquent ce choix : Russell voulait toucher des chrétiens influents dans leur Église. Il n'attendait aucun profit de l'envoi.[109] La revue ne couvrait d'ailleurs qu'environ les deux tiers de ses frais par les abonnements.[110] Le numéro est offert, et trois mois d'abonnement le sont aussi.[111] La lettre de Glasgow montre que la gratuité s'applique aussi aux lecteurs anciens : un abonné qui ne peut plus payer demande que la revue continue de lui être envoyée.[112] Selon Schulz et de Vienne, seuls le Herald of the Morning, la Watch Tower et le Zion's Day Star offraient la revue gratuitement aux « pauvres du Seigneur ».[113]

Pour remplir ce numéro destiné à de nouveaux lecteurs, la revue reprend des articles déjà parus. « Le “peu de temps” de Dieu » vient du numéro de juillet 1879. « Consécration à une œuvre » vient de celui de janvier 1882. « L'Ekklésia » vient de celui d'octobre 1881.[114] Le passage sur le « jour du Seigneur » reprend aussi, sans le dire, un texte de La Tour de Garde de septembre 1879. On y retrouve la même liste de noms juifs et la même idée que les Juifs fuiront le communisme vers la Palestine.[115] L'article de Sunderlin sur l'Évangile date de 1881. Schulz et de Vienne pensent que Russell l'a réimprimé pour répondre à l'universalisme de John Paton, qui gagnait alors des lecteurs.[116] Benjamin W. Keith, collaborateur de la revue, rejoint les idées de Paton dans les semaines qui suivent une tournée de l'été 1882.[117] Le réemploi d'articles anciens sert donc à deux choses : présenter la doctrine à des inconnus et la défendre contre d'anciens collaborateurs.

Le livre Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») joue le rôle d'un outil de recrutement. Une lettre lui attribue l'éveil de son auteur, et la dernière réponse du numéro renvoie à un tableau de sa page 105.[118] À l'automne 1881, Russell avait envoyé Sunderlin et J. J. Bender en Grande-Bretagne pour en faire imprimer trois cent mille exemplaires. Cinq cents garçons avaient été payés pour les distribuer dans Londres.[119]

Les résultats : des groupes de lecteurs et une équipe de rédaction

Les lettres publiées montrent ce que produit cette diffusion en Grande-Bretagne. À Nottingham, un lecteur commande soixante-dix exemplaires de Food for Thinking Christians pour son Église.[120] En avril 1882, un lecteur de la même ville en demandait une douzaine, en disant que plusieurs de ses amis voulaient en savoir davantage.[121] Le lecteur de Nottingham reste dans son Église et fait circuler le livre de l'intérieur. À Glasgow, au contraire, l'abonné se dit coupé des Églises. Il signale que quatre sœurs et six frères se sont réunis deux fois le mois précédent et projettent de célébrer la Pâque ensemble.[122] Il décrit la revue mensuelle comme son seul réconfort. La sociologue Rosabeth Moss Kanter compte le renoncement aux anciennes attaches parmi les moyens qui attachent un membre à sa communauté.[123] La lettre de Glasgow illustre ce mécanisme : la perte de l'Église rend la revue indispensable au lecteur.

Les signatures montrent qui rédige la revue en 1882. J. C. Sunderlin signe deux articles, « Je n'ai pas honte de l'Évangile » et « Courir jusqu'à la mort ».[124] Ancien pasteur méthodiste devenu photographe, il écrit dans la revue de 1880 à 1884.[125] W. I. Mann signe « Le sacerdoce royal » et le sermon sur Jean 3:16.[126] Il figurait parmi les collaborateurs réguliers dès 1879.[127] Maria Russell signe un quatrain des initiales « Mme C. T. R. ».[128] En février 1882, elle signait déjà de son nom une longue réponse à une lectrice.[129] L'article sur la consécration porte seulement l'abréviation « Skel. ».[130]

Deux textes viennent d'auteurs extérieurs au mouvement. « Le sang précieux » est signé H. G. Guinness. Henry Grattan Guinness était un prédicateur protestant irlandais, actif pendant le réveil d'Ulster de 1859.[131] L'article sur l'arche est de Howard Osgood. Ce pasteur baptiste enseignait l'Ancien Testament au séminaire de Rochester et écrivait contre la critique historique de la Bible.[132] Le poème « L'Église marchant avec le monde » est signé « Selected » (« choisi »).[133] Il circulait comme tract sous le nom de Mme Matilda C. Edwards.[134] La revue reprend donc des auteurs protestants quand ils défendent l'historicité de la Bible ou la valeur du sang du Christ. Elle refuse pourtant toute Église.

L'actualité internationale lue dans la presse

La revue appuie ses annonces sur des faits tirés de la presse. Elle cite le congrès de Berlin de 1878, qui place la Palestine sous protection anglaise. Elle cite aussi la « récente guerre d'Égypte » de 1882, dont elle attend des effets favorables aux Juifs.[135] En septembre 1882, la revue suivait déjà la crise égyptienne d'Arabi Bey et le recul des trônes d'Europe devant le républicanisme et le communisme.[136] Pour Russell, le congrès de Berlin avait une portée particulière parce que le Premier ministre britannique Disraeli, d'origine juive, y avait joué le premier rôle.[137] L'idée d'une détresse sociale où les travailleurs se dresseraient contre les capitalistes venait de Nelson Barbour. Celui-ci l'avait exposée dès 1874, avant sa rencontre avec Russell.[138]

Le texte de Charles Reade est repris pour la troisième fois en 1882. Il avait paru en juillet, puis dans la rubrique d'ouverture du numéro suivant.[139] La lettre de Reade, « Violences contre les Juifs de Russie », avait d'abord été publiée dans le Daily Telegraph.[140] Reade y juge les peuples d'Europe moins intelligents que les Juifs. Il propose un placement financier dans la colonisation de la Palestine.[141] Plus loin, le passage repris de 1879 présente les Juifs comme des capitalistes, avec les noms de Rothschild, Disraeli, Gambetta et Montefiore. Il leur prête une « perception » propre, qui leur ferait sentir avant les autres les dangers qui menacent leurs biens.[142] Zoe Knox note que la sympathie de Russell pour les Juifs était rare chez un pasteur chrétien de son temps.[143] Cette sympathie s'appuie ici sur le cliché du Juif riche. Adam Kirsch remarque qu'une admiration de ce genre partage avec l'antisémitisme une image irréelle des Juifs.[144] Yaakov Ariel explique pourquoi les prémillénaristes donnaient aux Juifs une telle place : pour eux, les Juifs restaient le peuple élu et devaient jouer un rôle à part avant le retour du Christ.[145] Le numéro relaie ces clichés sans les commenter, auprès de quatre-vingt-dix mille directeurs d'école du dimanche.


Contenu

Aux directeurs d'école du dimanche

Ce numéro est envoyé aux quatre-vingt-dix mille directeurs d'école du dimanche de toutes les confessions des États-Unis, et la revue profite de l'occasion pour se présenter à eux.[146] Sa mission est d'exposer clairement et avec force la vérité sur tous les sujets religieux, sans crainte ni faveur, sauf celle du Maître céleste. Elle se déclare strictement non sectaire et ne suit aucun credo formulé.[147] Sa méthode consiste à comparer un passage biblique avec un autre, pour obtenir l'explication que Dieu donne lui-même de sa volonté et de son plan. Elle cite à ce propos le vers : « Dieu est son propre interprète, et il rendra les choses claires ».[148]

La revue se dit prête à déplaire à tous si l'exposé clair d'un enseignement biblique l'exige. Elle traite toutes les doctrines de la Bible, y compris les plus difficiles, ce qu'elle juge rare parmi les journaux chrétiens. Elle y voit un avantage pour les directeurs d'école du dimanche, les enseignants de la Bible et les étudiants avancés, à une époque où l'incrédulité met en cause presque toutes les doctrines des Églises.[149] Elle ne prétend pas défendre les théories et les credos de la chrétienté, puisqu'ils se contredisent entre eux. Elle cherche à tirer de la Bible un enseignement sans coloration ni parti pris. Pour elle, l'union chrétienne repose sur une compréhension exacte de la Parole de Dieu, et non sur le silence à propos des divergences.[150] Ce numéro d'essai est offert, et un abonnement gratuit de trois mois est proposé à tous les directeurs d'école du dimanche, enseignants et étudiants de la Bible qui envoient leur nom.[151]

Vue depuis la Tour

Le retour d'Israël en Palestine, dont le début est présenté comme un accomplissement des prophéties, retient de plus en plus l'attention des chrétiens qui réfléchissent. La revue reproduit à ce sujet un extrait d'une lettre parue dans un journal anglais, signée du romancier Charles Reade, dont la conversion remarquée date de l'année précédente.[152]

L'aspect prophétique de la persécution des Juifs

Selon Reade, la nation juive, bien que sous un nuage, reprendra son ancien territoire, qui semble tenu en attente pour elle. Il juge les prophéties claires sur deux points : les Juifs doivent reprendre possession de la Palestine et régner du Liban à l'Euphrate, et cet événement sera le premier d'une série de changements qui améliorera la condition de l'humanité souffrante et de la création entière. La date reste incertaine, mais Reade estime déraisonnable de la croire lointaine, et il juge que les hommes sages doivent observer les signes avant-coureurs et apporter leur modeste concours.[153]

Il se demande si la persécution soudaine des Juifs dans le pays où ils sont le plus nombreux, la Russie, n'est pas un signe avant-coureur et un rappel de la Providence : leur cité durable ne se trouve pas en Europe. Il observe que les Juifs pieux de son enfance aspiraient à la Terre sainte et priaient, comme Daniel, fenêtres ouvertes vers Jérusalem, alors qu'aujourd'hui, devant un Sarrasin ruiné prêt à leur céder du territoire au dixième de sa valeur, ils paraissent indifférents.[154] Il avance deux explications. D'une part, dispersés parmi des nations dont les habitants lui semblent moins intelligents et moins prévoyants qu'eux, les Juifs prospèrent comme étrangers isolés, ce qui serait moins facile dans un pays à eux. D'autre part, limités depuis des siècles à un petit nombre de métiers paisibles, ils douteraient de pouvoir former d'un coup une nation complète, avec soldats, marins, marchands, cultivateurs, financiers et artistes.[155]

Reade répond que le séjour parmi des nations qu'il juge inférieures a maintenant plus d'inconvénients que la vie dans un pays propre. Les paysans russes ont massacré les Juifs, et la Palestine ne pourrait être colonisée efficacement qu'à partir de la Russie, où trois millions de Juifs craignent pour leur vie et leurs biens ; le reste suivrait. À la seconde objection, il répond que ce peuple a réussi dans tous les domaines : guerriers, écrivains, bâtisseurs, marchands, législateurs, cultivateurs.[156] Il prédit que les Juifs seront grands dans les arts de la paix et de la guerre, que leurs ennemis fondront devant eux, que la nation qui les aidera sera bénie et que celle qui les persécute servira d'exemple. Il propose d'offrir navires, marins et argent si les chefs juifs décident de coloniser la Palestine à partir de la Russie, ce qui serait un meilleur placement que les obligations égyptiennes, brésiliennes ou péruviennes.[157]

Commentaire de la revue : le passage de l'âge de l'Évangile à l'âge du Millénium

La revue y voit la preuve que des esprits réfléchis perçoivent de partout un grand changement d'âge. Le passage de l'âge de l'Évangile à l'âge du Millénium est présenté comme graduel : le premier se termine par une nuit, le second commence comme une aurore. Ce jour annoncé par les prophètes verra la terre et la création qui gémit bénies et délivrées du péché et de la mort. Le « Soleil de justice » se lèvera avec la guérison dans ses ailes, et le Grand Médecin guérira l'humanité.[158]

L'âge de l'Évangile se termine, selon la revue, parce qu'il a atteint son but, et non parce qu'il a échoué. Son but était d'appeler, de choisir et de rendre parfaite une petite fraction de l'humanité, le « petit troupeau » des vainqueurs du monde, jugés dignes d'accéder à une existence spirituelle et de partager, comme Épouse de l'Agneau, son œuvre de bénédiction pour l'humanité durant l'âge à venir.[159] Israël selon la chair a été écarté de toute faveur particulière de Dieu au début de cet âge. Paul assure que lorsque la sélection de l'Église spirituelle sera achevée, la faveur de Dieu le couvrira de nouveau (Romains 11:25-32). Le début de ce retour de faveur est donc donné comme une preuve accessoire que l'on se trouve dans le « chevauchement » des deux âges.[160]

La revue rapporte que des incrédules, des chrétiens retombés et des saints entièrement consacrés étudient la Bible plus que jamais pour vérifier ce qu'elle enseigne. Elle les compare à la reine de Séba devant Salomon : la moitié ne leur avait pas été dite. Elle précise qu'elle n'a pas dit la moitié de la bonté, de l'amour et de la puissance de Dieu, et qu'elle se contente de renvoyer à la Parole comme source inépuisable, en citant Romains 11:33.[161] Plus on apprécie Dieu, sa Parole et son plan, plus on désire les faire connaître, surtout aux enfants de Dieu aveuglés par l'ignorance et entravés par les traditions humaines, les credos et les théories des sectes. Celui qui voit la vérité doit s'efforcer de la faire connaître : il est écrit que le serviteur que son maître trouvera donnant la nourriture en temps voulu à sa maison est heureux (Matthieu 24:45-46). Les lecteurs peuvent demander gratuitement de la documentation à distribuer.[162]

Un très gros tirage de ce numéro est expédié dans l'espoir de tirer les chrétiens de la léthargie et de l'esprit du monde qui ont envahi la chrétienté. Les sujets seront nouveaux pour beaucoup, et les lecteurs consacrés sont invités à les vérifier, non selon leurs préjugés ou un credo, mais d'après la Parole de Dieu, seul critère infaillible. La revue affirme que les divisions naissent de ce que chaque parti défend son credo au lieu d'abandonner la tradition et d'accepter le témoignage harmonieux de l'Écriture.[163]

Lettres de lecteurs

Une lettre de Nottingham, en Angleterre, remercie pour le livre Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »), dont un exemplaire est tombé entre les mains de l'auteur par ce qui semblait un pur hasard et qu'il tient pour une direction de la Providence. Ce livre a éclairé des sujets qui le troublaient depuis des années. Il en conclut qu'une grande partie de la théologie des Églises et des écoles n'est que bribes d'opinions humaines, et que les vastes ensembles de théologie sont l'œuvre d'hommes qui se trompent plus que l'inspiration d'un Dieu sage. Malgré quelques désaccords sur des détails, il juge l'argument principal irrésistible, et demande soixante-dix exemplaires à distribuer dans son Église.[164]

Une lettre de Mount Carmel, dans l'Indiana, parle d'une nourriture nouvelle qui a ranimé l'esprit de son auteur et le désir de connaître la Parole de Dieu. Il évoque les « veilleurs sur les tours de Sion » chargés d'avertir et d'instruire, et il appelle de ses vœux la « présence » du Christ, la parousie, et l'achèvement proche du corps du Christ.[165] Une troisième lettre, de Glasgow, en Écosse, demande la poursuite de l'envoi de la revue malgré l'impossibilité de payer l'abonnement pour un temps : les visites mensuelles de la Tour sont son seul réconfort depuis qu'il est coupé des Églises. Il signale que quatre sœurs et six frères se sont réunis deux fois dans la ville le mois précédent et qu'ils projettent de célébrer la Pâque.[166]

Un article intitulé « Le “peu de temps” de Dieu » est signalé comme la reprise de celui paru au numéro de juillet 1879.[167]

Le disciple du Christ

Un poème, placé sous Luc 9:23 (« Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour et qu'il me suive »), interroge le candidat au titre de disciple. Peut-il suivre le Christ dans l'épreuve et la douleur, renoncer au plaisir, à la gloire et à la renommée, vivre en pèlerin et en étranger sur la terre, mépriser les richesses, pardonner, supporter les reproches sans répondre et prier pour ceux qui lui tendent des pièges ? Peut-il aussi quitter son foyer et ses amis pour « sortir » à l'appel du Christ, avec pour seul appui sa promesse, et accepter de mourir loin de ceux qu'il aime ? Le poème se clôt sur la réponse des disciples : avec la force donnée par le Sauveur, « nous le pouvons ».[168]

La vie et la mort

Le point de départ est Deutéronome 30:19 : Moïse place devant Israël la vie et la mort, après lui avoir donné la loi, avec la vie promise à l'obéissance et la mort certaine à la désobéissance. À cela s'ajoute la parole de Jéhovah par Ézéchiel, qui ne prend pas plaisir à la mort du méchant et appelle la maison d'Israël à se détourner (Ézéchiel 33:11). Le même choix avait été posé à Adam en Éden. Par sa transgression, la sentence de mort est passée sur toute la race, sans délivrance possible tant qu'une rançon ou un substitut n'est pas donné ; or aucun rédempteur n'avait encore paru.[169]

La loi donnée à Israël correspondait à la pleine capacité d'un homme parfait, si bien qu'Israël ne pouvait l'observer. Proposer la vie à un peuple qui ne pouvait l'atteindre semblerait une moquerie, mais le Nouveau Testament montre qu'Israël est un peuple typique : il représente l'humanité, et les sacrifices pour le péché et l'expiation célébrés pour lui préfiguraient les sacrifices réels offerts pour le monde entier. La revue renvoie à ce propos à ses « Leçons du Tabernacle ».[170] La promesse de vie et l'avertissement de mort sont donc adressés au monde entier, par l'intermédiaire d'Israël, son type. Ils lui seront donnés quand la loi sera exposée à l'humanité par le Grand Prophète dont Moïse était le type, le Christ, tête et corps, dans l'âge du Millénium (Actes 3:22 ; Deutéronome 18:15). La première mort sera alors passée, et grâce à la rançon, les hommes sortis de cette mort pourront courir pour la vie comme individus, avec l'assurance de l'obtenir s'ils courent selon les règles. La possibilité d'un échec est prouvée par Ézéchiel 33:11-16.[171]

L'âge du Millénium est ainsi désigné comme le jour du jugement du monde, où se jouera le choix final entre la vie et la mort. Israël est aussi le type de l'Église de l'Évangile dans son propre jour de jugement. Comme cette Église reçoit sa récompense avant que le jugement du monde commence, son jugement doit s'achever dans la vie présente : la mort met fin à toute possibilité pour ceux qui se sont entièrement consacrés à Dieu pendant cet âge. Les consacrés se tiennent donc à chaque instant devant le tribunal du Christ, et les « questions finales » de vie et de mort leur sont posées dès maintenant, d'où l'insistance sur le mot « aujourd'hui » dans Deutéronome 30:19.[172]

Le « grand trompeur », fidèle à son caractère diabolique, est présenté comme particulièrement actif auprès des consacrés, comme il le sera auprès du monde quand il sera délié pour un peu de temps à la fin du jour de jugement de celui-ci (Apocalypse 20:3). Il ne peut tromper ceux qui se fient pleinement à la parole du Seigneur et veulent le servir. Les autres, il les trompe non sur la vérité, mais sur les conséquences d'une désobéissance, en répétant le mensonge d'Éden : « Vous ne mourrez point » (Genèse 3:4). Il dira à certains que Dieu est trop bon pour prononcer de nouveau la mort, ou qu'il les en délivrera comme de la mort adamique. En ange de lumière, il vantera la bonté et l'amour de Dieu pour montrer qu'ils l'emportent sur sa justice. À d'autres, il présentera la mort comme une bénédiction déguisée, une étape nécessaire dans une évolution vers une nature supérieure, ou une expression symbolique de la destruction du mal. Tout cela vise à effacer l'enseignement biblique selon lequel la peine du péché volontaire est l'extinction totale de l'existence. Il tentera aussi d'ébranler la valeur et l'efficacité de la rançon, hors de laquelle personne n'a la vie (Actes 4:12).[173]

Ces mêmes ruses, qui seront employées auprès du monde à la fin de son jugement, sont déjà utilisées auprès des croyants consacrés, actuellement à l'épreuve. Si ces derniers ne pouvaient y résister, il faudrait accuser Dieu d'abandonner ses brebis au milieu des loups, ce que la revue refuse : la vérité, « bouclier et rempart », est devenue si claire qu'aucun enfant de Dieu sincère ne peut manquer de la voir.[174] Elle cite Deutéronome 30:15-19, appliqué à « l'Israël spirituel » aujourd'hui et au monde dans l'âge à venir : si le cœur se détourne et se laisse séduire vers d'autres dieux, la perte est certaine ; il faut choisir la vie. De tels avertissements ne peuvent faire croire que la mort, dont Jéhovah dit « Pourquoi mourriez-vous ? », serait une bénédiction, une mort au péché ou un passage vers une nature supérieure. Si un élu, c'est-à-dire un homme au cœur droit, se laisse tromper, la faute lui revient et non à Dieu.[175]

Les « veilleurs sur la tour de Sion » ont le devoir de montrer à l'Israël spirituel les promesses proches de leur accomplissement, mais aussi de l'avertir des dangers présents et à venir.[176]

Le veilleur qui, par manque de fidélité, néglige de surveiller ou d'avertir devra répondre du sang des perdus. Selon le texte, personne ne sera perdu à cause de son infidélité à lui, mais seulement à cause de la sienne propre. Le veilleur n'en est pas moins tenu pour responsable, comme si tout dépendait de son avertissement.[177] Fidèle à cette charge, Paul a averti l'Église en termes que des esprits sans parti pris ne peuvent mal comprendre, en lui montrant la bénédiction et la malédiction, la vie et la mort placées devant elle (Hébreux 10:25-31).[178]

L'adversaire dispose d'un autre moyen en cette heure critique : par sophisme et tromperie, il cherche à affaiblir le motif pour lequel les croyants courent dans la « voie étroite ». Il fait paraître mince l'avantage qui découle des sacrifices demandés. Il présente comme du simple égoïsme le fait de voir dans la Parole de Dieu un prix, la nature divine, réservé à l'Église de l'Évangile au-dessus de ce que le monde recevra. La conclusion sous-entendue est qu'il est insensé de courir ainsi pour ce que le monde obtiendra un jour sans tant d'efforts.[179] Le texte se termine par un quatrain signé de Mme C. T. R., qui exhorte le chrétien à se tenir sur ses gardes : dix mille ennemis se lèvent et les armées de la mort le pressent pour l'éloigner du prix.[180]

La connaissance est la liberté

Luther avait découvert à quel point la papauté correspond au tableau tracé par Paul en 2 Thessaloniciens 2:3-8 et aux symboles d'Apocalypse 17:1-18. Cette connaissance lui a donné le droit de dénoncer publiquement la papauté, même si le monde de son temps la respectait. Dieu lui donnait la liberté en lui donnant la connaissance, et Luther se serait montré indigne de l'honneur d'être le porte-parole du Seigneur s'il avait eu trop peur de parler.[181]

La connaissance de la vérité et de la loi fondait de même la liberté avec laquelle Jésus traitait de « guides aveugles » les docteurs en théologie de son temps. Paul savait que le Christ avait mis fin à la loi, ce qui lui a permis d'annoncer que la circoncision dans la chair n'était plus nécessaire et de dire des fêtes et des sabbats juifs qu'ils n'étaient que des ombres (Colossiens 2:17).[182]

Certains s'étonnent de la liberté de parole de la revue. Elle déclare que l'Église nominale de l'Évangile, en tant qu'organisation, est rejetée par le Seigneur, comme l'a été son type, l'Église juive. Elle annonce avec assurance la tribulation qui va s'abattre sur cette Église et lui applique l'appel « Sortez du milieu d'elle, mon peuple » (Apocalypse 18:4), ainsi que plusieurs symboles de l'Apocalypse. Elle accepte sans hésiter les promesses de gloire, d'honneur, d'immortalité et de divinité. On s'étonne aussi que ces Étudiants de la Bible ne soient pas dans les ténèbres, comme la plupart, au sujet du « jour du Seigneur » dans lequel ils disent vivre (1 Thessaloniciens 5:4), et qu'ils prétendent connaître « les choses à venir », que Jésus donnait comme signe de ceux qui sont fils, conduits par l'esprit de Dieu (Jean 16:13).[183]

Cette liberté vient de la connaissance de la Parole de Dieu et de la foi en elle, d'après Jean 8:32 : la vérité rend libre. Il en est aujourd'hui comme à l'époque de Luther et de Paul : ceux qui sont trop paresseux ou trop lâches pour exprimer la vérité qu'ils voient « prouvent par leurs paroles et par leurs actes qu'ils sont indignes de la connaissance » et sont laissés dans les ténèbres. Le texte cite Marc 8:38 : le Fils de l'homme aura honte, lors de sa venue dans la gloire de son Père, de ceux qui auront eu honte de lui et de ses paroles dans cette génération adultère et pécheresse.[184]

Comment lis-tu ?

Un poème prend pour référence la question de Luc 10:26 (le texte imprime « x. 16 ») et oppose le fait de lire la Bible jusqu'au bout à celui de la lire pour apprendre et mettre en pratique, ou de la lire avec plaisir à celui de bien la lire.[185] Il énumère ensuite les mauvaises façons de lire. Certains lisent pour apprendre à lire, sans se soucier du sujet. D'autres lisent par devoir une fois par semaine, sans chercher d'instruction, ou sans soin, sans égard à la manière ni au lieu. D'autres y cherchent un livre d'histoire sur la vie d'il y a trois mille ans, ou un moyen de se faire une réputation en montrant qu'ils savent discuter. D'autres lisent parce que leurs voisins le font et pour voir combien de temps il faut pour finir, ou pour les récits merveilleux comme celui de David tuant un lion et un ours. D'autres encore n'ont pas d'autre livre, ou ne savent pas pourquoi ils lisent, ou lisent avec un soin particulier, mais seulement pour y trouver des contradictions.[186]

Le poème évoque enfin ceux qui lisent avec les lunettes de leur père et voient les choses comme lui, ou lisent à travers Campbell ou Scott en pensant que le sens est exactement celui qu'ils y ont vu. Il vise surtout ceux qui, selon ses vers, « lisent pour prouver un credo adopté d'avance » et plient chaque passage pour servir ce but, ainsi que ceux qui lisent pour enseigner le Livre au lieu de se laisser enseigner par lui.[187]

Je n'ai pas honte de l'Évangile

Le texte part de Romains 1:16 : l'Évangile est la puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit. « Évangile » signifie bonne nouvelle, et celle-ci devait être d'une grande portée, puisqu'elle avait changé Paul, qui avait persécuté les adeptes de « cette voie » jusque dans des villes étrangères et avait donné sa voix contre eux quand on les mettait à mort. L'Évangile n'avait pas changé : Paul l'avait mieux connu. Plus les hommes connaissent l'Évangile du Christ, plus ils en ont une bonne opinion. Paul comptait se rendre à Rome et voulait y parler de quelque chose dont il n'avait pas honte, ce qu'il prouvait par ses actes autant que par ses paroles.[188]

Si Paul avait vu ce que l'orgueil et la superstition ont fait de l'Évangile, et le tas de « bois, de foin, de chaume » bâti sur le fondement qu'est le Christ (1 Corinthiens 3:12), aurait-il pu dire qu'il n'en avait pas honte ? Si l'« Église mère », qui l'appelle son saint patron, lui exposait par ses dignitaires les doctrines de la pénitence, de la succession papale, de la confession des péchés au prêtre et de l'absolution, de l'état des morts au purgatoire, l'approuverait-il ?[189]

La doctrine calviniste de la prédestination s'appuie sur Romains 8:29, Romains 8:33 et Romains 9:15, Romains 9:24. Elle enseigne que Dieu a prévu de toute éternité un petit nombre de favorisés, nés dans un pays chrétien, entourés d'influences chrétiennes, et la grande majorité des hommes, nés dans la nuit morale, marqués par une tare héréditaire. Ceux-ci, malgré leur désir de connaître Dieu, iraient dans une nuit d'angoisse éternelle, tandis que les justes, depuis leurs sièges de gloire, loueraient Dieu pour cette manifestation de sa sagesse, de sa justice et de son amour. Cette doctrine montre l'omniscience de Dieu, mais elle « manque de trois qualités essentielles de la grandeur : la miséricorde, l'amour et la justice ». Il serait impensable que Paul l'approuve.[190]

Le frère arminien enseigne que la rançon est offerte à tous, mais que les hommes « ne veulent pas venir » à Jésus pour avoir la vie (Jean 5:40), et qu'ils refusent le festin préparé pour eux. Or plus de neuf dixièmes d'entre eux n'ont jamais su qu'un festin était préparé. La Sagesse infinie aurait décidé de n'en informer qu'un certain nombre et d'avoir dressé la table pour dix fois plus de convives qu'elle n'en attendait, puis de condamner les absents au tourment éternel. Les arminiens envoient donc le plus de missionnaires possible aux millions d'affamés. Quand ils ne peuvent plus admettre cette conséquence, ils concluent, d'une manière peu orthodoxe, que ces millions seront pris en charge « d'une manière ou d'une autre », conviction que le texte juge bonne.[191]

Une troisième position, universaliste, s'appuie sur 1 Corinthiens 15:22 : comme tous meurent en Adam, tous seront rendus vivants dans le Christ. Elle en conclut que tous seront sauvés d'une manière ou d'une autre, à l'heure de la mort, avant ou après. Elle invoque aussi le fait que le Christ a goûté la mort pour tout homme. Son partisan insisterait moins sur Hébreux 12:14 (sans la sainteté, personne ne verra le Seigneur) et préférerait que les meurtriers et les voleurs occupent un appartement séparé dans les « nombreuses demeures ». Le texte estime que peu de personnes réfléchies sont pleinement satisfaites d'aucune de ces trois doctrines, et se demande qui pourrait, seul sous les étoiles, poser la main sur l'une d'elles en disant : « Je crois que c'est l'Évangile du Christ. »[192]

Ces doctrines ne sont ni toutes fausses ni toutes vraies. Le texte emploie la devise des États-Unis, « E Pluribus Unum » (« un à partir de plusieurs ») : l'Évangile dont Paul n'avait pas honte est un ensemble de vérités, dont chaque Église n'a pris qu'une partie. Chacune a bâti sur sa partie une construction de « bois, de foin et de chaume », et chaque Église qui se croit la seule dans le vrai a poussé l'homme du monde mal informé à rejeter la Bible, sur laquelle on peut jouer tant d'airs différents. Ces constructions ont commencé à être emportées ou brûlées : « le jour » qui les révèle, d'après 1 Corinthiens 3:13, est déjà commencé, et le feu qui doit consumer le monde de l'erreur est « déjà allumé ».[193]

Les désaccords portent sur la puissance de Dieu pour le salut. Le calviniste dit « pour le salut » mais, selon son credo, ce salut est pour un petit nombre et la damnation pour la plupart : Dieu aurait le pouvoir de sauver tous les hommes, mais la volonté d'en sauver peu. L'arminien insiste sur la volonté de Dieu de sauver, mais n'ose parler de sa puissance, puisque l'homme s'oppose à cette volonté. L'universaliste proclame à la fois la volonté et le pouvoir et fait entrer tout le monde dans la gloire.[194]

Pour illustrer la différence, le texte imagine trois indigènes d'un pays étranger qui ignorent ce que représente le drapeau américain. Le consul des États-Unis remet à l'un un morceau rouge, à un autre un morceau blanc, au troisième un morceau bleu. Chacun a raison de dire qu'il possède la vraie couleur, mais tort de croire que c'est la seule, alors que le drapeau est composé de rouge, de blanc et de bleu dans une proportion précise. Le calviniste voit si clairement la prédestination qu'il ne voit pas le salut universel ; l'arminien voit si bien le salut offert à tous qu'il ne voit pas la prédestination et l'élection ; l'universaliste voit si bien le salut de tous que sa conception de l'amour de Dieu l'emporte sur celle de sa justice. Chacun a assez de fondement pour mériter respect et sympathie. Ce dont Paul aurait eu honte, ce sont les doctrines ou credos devenus « l'Évangile », et non ces frères.[195]

À la question de chacun, le texte répond oui : la prédestination ou l'élection est clairement enseignée, le libre arbitre l'est aussi, et le salut universel également. Sur ce dernier point, 1 Corinthiens 15:22 est jugé « aussi irréfutable que possible quant à l'universalité du salut ». Le mot « tous » ne peut y avoir un sens plus restreint la deuxième fois que la première, puisque les mots « de même » les relient. Les autres passages, plus obscurs, doivent s'accorder avec celui-ci.[196]

Le malentendu porte sur la sorte de vie. Par Adam, tous ont vécu d'une vie humaine, dont la continuation était soumise à l'obéissance, et non d'une vie spirituelle. Adam, et tous ceux qu'il représentait, n'ont perdu que cette vie, et c'est elle que le Christ, second Adam, rend à tous. C'est le seul salut universel que le texte trouve dans la Bible, et il le juge « très bon », comme Dieu l'avait dit. Il y a pourtant davantage : ceux qui ont entendu parler de la vie supérieure et ont négligé un si grand salut subiront une perte irréparable.[197]

Il existe donc des degrés de salut. 1 Corinthiens 15:23 parle de chacun « en son propre rang » : le Christ les prémices, puis ceux qui sont au Christ lors de sa venue. L'apôtre montre aussi des rangs d'êtres à partir du verset 39. Tous reviennent à la vie, mais pas pour devenir le même genre d'être, car « tel est le terrestre, tels sont les terrestres, et tel est le céleste, tels sont les célestes » (1 Corinthiens 15:48). La volonté de l'homme peut viser un rang, et Dieu choisit parmi ses créatures ceux qui sont qualifiés pour chaque rang : c'est l'« élection » ou la « prédestination ». Dieu a établi une loi : la vie éternelle est donnée à ceux qui, par la persévérance dans le bien, cherchent la gloire, l'honneur et l'immortalité (Romains 2:7), tandis que l'indignation et la colère frappent ceux qui sont rebelles à la vérité (Romains 2:8-9).[198]

Seuls désobéissent ceux qui connaissent la vérité, comme on ne tient pas un enfant pour désobéissant avant qu'il enfreigne un ordre connu. Dieu aussi a pitié de ceux qui le craignent (Psaumes 103:13). Beaucoup le craignent sans savoir ce qu'il commande : ils ne peuvent ni obéir à la vérité ni encourir la colère. Ils reviendront à la vie, non éternelle mais celle d'Adam, sans avoir eu à la vouloir ni à la choisir, comme ils l'avaient perdue sans le vouloir. C'est pour cela que le Christ a goûté la mort pour tout homme (Hébreux 2:9) et que, « lorsque nous étions ennemis », nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils (Romains 5:8-10).[199]

À l'objection que Paul parle de la puissance de Dieu « pour le salut de quiconque croit », le texte répond qu'il s'agit d'un autre rang. La puissance de Dieu ne s'arrête pas quand l'homme est ramené à l'état adamique, c'est-à-dire réconcilié. Romains 5:10 ajoute que, réconciliés, nous serons sauvés « bien plus » par sa vie. Ce « bien plus » est réservé à quiconque croit, et ceux qui ne croient pas restent sur le plan de la vie restaurée. Les calvinistes et les arminiens n'ont plus à tordre leurs textes : « ceux qu'il a connus d'avance » sont ceux que le désir, la foi et la persévérance dans le bien rendent aptes aux différents rangs auxquels ils sont prédestinés. Si l'Évangile est puissance de Dieu « au Juif d'abord », c'est que le vrai Juif est celui du dedans (Romains 2:28-29), qui croit le premier, à temps pour atteindre le grand salut. Le texte invite à désirer davantage, à étudier la Parole, à croire davantage pour obtenir ce « bien plus », et cite 1 Corinthiens 2:9-10. Il est signé J. C. Sunderlin.[200]

Le sacerdoce royal

Quatre passages sont cités : 1 Pierre 2:9, Apocalypse 1:5-6, Apocalypse 5:10 et Apocalypse 20:6. Ils enseignent qu'une partie au moins de l'œuvre future des saints consistera à officier comme prêtres de Dieu. Le prêtre intercède et enseigne la justice, ce qui prouve, selon le texte, que l'œuvre d'évangélisation se poursuivra après la résurrection. L'existence de « rois » et de « prêtres » suppose des sujets à gouverner et des élèves à instruire, sans quoi ces titres ne signifieraient rien.[201]

Certains pensent que le règne des saints sera un très bref « règne de terreur », pendant lequel ils écraseront leurs ennemis avec Jésus à leur tête. Le texte y oppose une meilleure espérance : « Notre œuvre ne sera pas de destruction, mais de salut ». Les saints régneront en rois, même avec une verge de fer, mais le but sera d'humilier les nations pour les préparer à recevoir la vérité, selon Ésaïe 26:9 : quand les jugements de Dieu s'exercent sur la terre, les habitants du monde apprennent la justice. Le texte décrit cette perspective comme la plus agréable pour qui a l'esprit du Maître : louer le Sauveur-Roi devant ceux qui sont dans les ténèbres, panser les cœurs brisés, proclamer la liberté aux captifs, donner la beauté pour la cendre et l'huile de joie pour le deuil. Il s'achève sur les vers d'un cantique : raconter la vieille, vieille histoire de Jésus et de son amour.[202]

Le sacerdoce royal se prolonge sur la page 7 : l'épreuve présente est présentée comme une formation. Les saints ont besoin d'un entraînement particulier pour occuper une position aussi élevée et chargée de responsabilités, et les épreuves, les tentations et la discipline de la vie actuelle servent précisément à cela. Le croyant découragé qui se demande pourquoi il souffre est renvoyé à l'exemple du Maître, précurseur des siens. Trois passages sont cités : Hébreux 5:5-9, Hébreux 2:10 avec Hébreux 2:17-18, puis Hébreux 4:15-16. Le Christ y apprend l'obéissance par ce qu'il souffre, il est rendu semblable à ses frères pour être un grand prêtre miséricordieux, et il peut secourir ceux qui sont tentés parce qu'il a lui-même été tenté.[203]

L'Église est appelée à compléter ce qui manque aux souffrances du Christ afin que tout le corps, comme la tête, apprenne la compassion parfaite et l'obéissance parfaite. Dans le temps présent, le croyant vient avec assurance auprès d'un grand prêtre compatissant. Dans l'âge à venir, la postérité promise à Abraham, par laquelle toutes les familles de la terre seront bénies (Genèse 12:3 ; Galates 3:14, Galates 3:16, Galates 3:29), sortira comme sacerdoce royal selon l'ordre de Melchisédek. Elle sera alors prête à sympathiser avec les nations, à les conduire dans les sentiers de la justice et à les encourager sur le chemin de la vie.[204]

La conclusion s'adresse aux lecteurs : la coupe amère présentée par une main aimante ne doit pas être écartée. Elle prépare au sacerdoce, enseigne à se gouverner soi-même pour savoir gouverner les autres et fait voir la faiblesse de la chair afin d'avoir de la patience envers ceux sur qui l'autorité sera donnée (Luc 19:17, Luc 19:19). Les épines sont à compter pour des fleurs et les rochers pour des bornes, car la couronne est annoncée comme proche. La citation finale est 2 Timothée 2:11-12 : mourir avec lui, c'est vivre avec lui ; souffrir, c'est régner avec lui. L'article est signé W. I. Mann.[205]

Consécration à une œuvre

Cet article est une reprise de celui du numéro de janvier 1882.[206]

Consécration

La soumission est un mot fort, la consécration plus fort encore. S'abandonner, c'est cesser de résister ; se consacrer, c'est remettre au Christ tout ce que l'on est et tout ce que l'on possède, pour le servir activement. La consécration touche la personne et les biens, les talents et les occasions. Elle accepte le Christ comme chef, directeur, ami et Sauveur, présent et efficace dans les moindres détails de la vie. Elle comporte des degrés et progresse, même lorsqu'elle est entière, car de nouveaux soucis, charges et possibilités apparaissent sans cesse et le Christ se révèle dans des relations nouvelles qui demandent un dévouement nouveau. Beaucoup confient au Christ leurs intérêts spirituels mais se débrouillent seuls pour les affaires matérielles : ils comptent sur lui pour sauver leur âme, mais hésitent à lui demander de l'aide dans leur travail. La consécration doit être aussi large que la connaissance qu'on a du Christ. Le texte est signé « Skel. ».[207]

Un court sermon sur un texte familier

Le sermon commente Jean 3:16 expression par expression. À « Dieu a tant aimé », il oppose l'enseignement orthodoxe selon lequel seul Jésus aurait aimé le monde, tandis que le Père, irrité contre les hommes, aurait été apaisé par un Jésus qui, étant Dieu, ne pouvait pas vraiment mourir. Il lui préfère Romains 5:8 et 1 Jean 4:10, qui montrent l'amour de Dieu à l'initiative du salut.[208]

À « le monde », il objecte que l'Église nominale enseigne que seuls ceux qui croient avant la seconde venue du Christ, probablement pas un habitant du monde sur mille jusqu'ici, peuvent être sauvés. Or la promesse faite à Abraham dit que toutes les familles de la terre seront bénies par sa postérité (Genèse 12:3), et Dieu veut que tous les hommes soient sauvés de la mort adamique et parviennent à la connaissance de la vérité : le Christ s'est donné en rançon pour tous, ce qui doit être attesté en son temps (1 Timothée 2:4, 1 Timothée 2:6).[209]

À « son Fils unique », il rattache une critique de la Trinité : si cette doctrine était vraie, il n'y aurait pas de Fils à donner, et Dieu se serait envoyé lui-même. Jésus n'aurait pas pu dire : « Le Père est plus grand que moi » (Jean 14:28).[210]

À « quiconque croit en lui », il pose la question de l'équité : Dieu aurait-il prévu le salut d'une personne sur mille en laissant les autres périr dans le paganisme ? Romains 10:14 rappelle qu'on ne peut croire sans avoir entendu. Un enseignant est prévu en la personne du Christ glorifié, tête et corps, « la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde ». Ainsi tous parviendront à la connaissance de la vérité. Paul peut dire que l'Écriture, prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, a annoncé d'avance à Abraham : « Toutes les nations seront bénies en toi » (Galates 3:8).[211]

À « ne périsse pas, mais ait la vie éternelle », l'orthodoxie comprend : ne pas vivre éternellement en enfer. Le dictionnaire de Webster donne pour premier sens de « périr » : mourir, perdre la vie. Le dictionnaire grec de Liddell et Scott traduit le mot original par « détruire entièrement, tuer, assassiner ». Le texte oppose d'ailleurs « périr » à « vie ». La vie éternelle n'est promise qu'aux purs. Dieu veut un univers propre et a chargé son Fils de le nettoyer, en détruisant complètement les déchets. La plus grande partie de l'humanité sera pourtant sauvée : les sauvés seront la règle et les perdus l'exception. Le sermon est signé W. I. Mann.[212]

Courir jusqu'à la mort

L'auteur raconte avoir vu, dans une vitrine de Fleet Street à Londres, une grande gravure représentant une scène des anciens jeux isthmiques : deux coureurs presque nus, muscles tendus, entourés d'une « grande foule de témoins ». L'un des deux, légèrement en avance, est distrait par un objet brillant jeté dans l'arène et tente de s'en saisir ; il perd ainsi le prix. La foule ne montre aucune compassion pour lui et se réjouit de la persévérance du vainqueur, qui, indifférent à tout le reste, n'a regardé que le prix. L'auteur y voit l'image de la course chrétienne décrite par Paul. L'objet brillant représente les obstacles du chemin de celui qui court pour le prix du haut appel : insignifiants à côté du prix, ils peuvent faire perdre le but à qui hésite.[213]

Le texte s'adresse ensuite au coureur par une série d'exemples. Les louanges du monde n'ont aucune valeur. Un chemin vers la richesse ne durerait pas. Les « fardeaux » laissés derrière soi ne doivent pas être regrettés, et la course ruinera sans doute les perspectives matérielles, ce qui ôtera tout plaisir à les avoir. La réputation tombée dans la poussière est perdue : aucun des grands coureurs de cette course n'a de réputation, et le plus grand d'entre eux « s'est dépouillé » (Philippiens 2:7). Enfin la course sera la mort du coureur, ce qui est sans importance, car il est déjà condamné à mort : celui qui cherche à sauver sa vie la perdra, celui qui court jusqu'à mourir aura la vie éternelle et même l'immortalité. Chaque exemple se termine par la même consigne : « Avance ». Le texte est signé J. C. Sunderlin.[214]

L'Église marchant avec le monde

Ce poème met en scène l'Église et le monde, qui marchent d'abord à distance l'un de l'autre. Le monde, chantant une chanson frivole, propose à l'Église de marcher avec lui sur sa route large, fleurie et ensoleillée, qu'il oppose au chemin épineux de l'Église, fait de larmes et de douleur. L'Église refuse d'abord : la route du monde mène à la mort et ses paroles sont fausses. Elle finit pourtant par lui donner la main.[215]

Les concessions se succèdent. L'Église abandonne ses robes blanches et simples pour des soieries, des satins, des perles et des diamants. Le monde lui construit une maison somptueuse où ses fils et ses filles se parent d'or et de pourpre, où se tiennent foires, spectacles, festins et musique « dans le lieu destiné à la prière », avec des bancs rembourrés pour les riches pendant que les pauvres, mal vêtus, restent dehors. Le monde la persuade de donner moins aux pauvres, d'acheter chevaux, voitures et vins, et de faire comme les enfants du monde. Elle ferme sa bourse, renvoie les pauvres avec mépris, reste sourde au cri de l'orphelin et s'écarte des veuves en pleurs. Les fils du monde et ceux de l'Église marchent alors main dans la main, au point que seul le Maître peut les distinguer.[216]

L'Église s'installe à son aise : elle se dit riche, sans besoin de rien, n'ayant qu'à rire, danser et festoyer. Le monde se moque d'elle en secret. Les chants de joie du ciel se taisent et les têtes se couvrent de honte. Une voix venue du trône reprend les mots d'Apocalypse 3:17 : l'Église se dit riche et ne sait pas qu'elle est nue, pauvre et aveugle, et sera rejetée loin de la présence de Dieu, son nom effacé de sa place. Le poème est signé « Selected » (« choisi »).[217]

L'Ekklésia

Cet article est une reprise de celui du numéro d'octobre 1881.[218]

« Le sang précieux »

Le récit met en scène un certain M. M., qui s'étonne de la place du sang dans la Bible : l'Exode et le Lévitique en sont pleins, les livres historiques et prophétiques multiplient les sacrifices, et le Nouveau Testament en fait un thème majeur. Il énumère les sacrifices des patriarches, d'Abel à Noé et Abraham, puis ceux institués par Moïse : le sang de la Pâque, celui de la consécration des autels, des vases et des prêtres, des purifications des lépreux et des personnes impures, des diverses offrandes, du grand jour annuel d'expiation et de l'agneau offert chaque matin et chaque soir. Les prêtres juifs versaient du sang chaque jour pendant des siècles, et des fleuves de sang coulèrent à la consécration du temple de Salomon, le tout par ordre de Dieu jusqu'à ce que le judaïsme cède la place au christianisme.[219]

Dans le Nouveau Testament, il relève que Jésus insiste sur la nécessité de boire son sang pour avoir la vie éternelle et parle de son sang versé pour le pardon des péchés. Paul parle de propitiation, de justification, de rédemption, de proximité et de paix par le sang. L'épître aux Hébreux en est « toute cramoisie », Pierre parle de l'aspersion du sang, Jean de la purification par le sang, et l'Apocalypse contient des chants sur le sang de l'Agneau. M. M. avoue ne pas comprendre le lien entre le sang et le pardon. Il se sait pécheur, incapable d'aimer Dieu et d'observer sa loi, et accablé par ses fautes passées. Il se met à genoux en larmes et prie : « Dieu, sois apaisé envers moi, pécheur ».[220]

En se relevant, il ouvre la Bible à Lévitique 17:11 : « la vie de la chair est dans le sang », et c'est le sang qui fait l'expiation pour l'âme. Le mot « vie » le frappe. Dieu relie la vie et le sang, qui en est l'équivalent : verser le sang, c'est prendre la vie, et les deux mots sont interchangeables. Tous les passages bibliques sur le sang lui apparaissent alors éclairés par cette idée. Les sacrifices quotidiens et annuels sont des sacrifices de vie, et l'aspersion de sang sur les personnes et les objets à consacrer est le signe écarlate d'une vie prise et offerte.[221]

Tout cela se fait au profit du pécheur. Il amène une victime à l'autel, pose la main sur sa tête, et la victime est égorgée. L'un a péché, l'autre souffre ; l'un a perdu le droit de vivre, l'autre perd la vie. La sentence passe du coupable à l'innocent, selon Ézéchiel 18:4 : « l'âme qui pèche, c'est celle qui mourra ». La vie de la victime innocente est prise et celle du pécheur épargnée : vie contre vie, la sentence exécutée et le pécheur sauvé. La justice et la miséricorde sont ainsi unies, sans tache ni imperfection ni pour l'une ni pour l'autre ; la loi suit son cours et la grâce aussi. Le récit se poursuit à la page suivante.[222]

En méditant ainsi, M. M. pense à Jésus : la vie « enlevée de la terre » est la sienne. Les vies de toutes les victimes immolées sur les autels juifs ne sont que les emblèmes de cette unique vie « répandue » ; les sacrifices en sont les ombres. Ils ne pouvaient ôter le péché, alors que Jésus le fait. Il cite les paroles de Jésus, venu donner sa vie en rançon (en grec lutron, « prix ») pour beaucoup, et celles de Jean : « Nous avons connu l'amour de Dieu en ce qu'il a laissé sa vie pour nous ». Il voit alors un lien entre son propre péché et la mort de Jésus : sa vie était perdue, Jésus l'a aimé et a donné sa vie pour la sienne. Puisque cette vie a été prise, la sienne ne le sera jamais, car il croit en lui. La joie et la reconnaissance l'envahissent, et il décide de vivre désormais pour celui qui est mort et ressuscité pour lui. Il s'agenouille de nouveau, non pour prier mais pour louer : il a trouvé le repos dans le sang précieux. Le récit s'achève par une question au lecteur : ses yeux se sont-ils ouverts ainsi ? Il est signé H. G. Guinness.[223]

L'arche et la science moderne

Un article de Howard Osgood, paru dans la British and Foreign Evangelical Review, est reproduit pour défendre le récit du déluge. Les dimensions de l'arche (450 pieds de long, 75 de large, soit six fois sa largeur) sont proches des proportions des navires de charge actuels. Une simple barge de cette taille fuirait de partout et, avec 45 pieds de hauteur, ressemblerait à une pyramide posée sur sa pointe. Les constructeurs de l'arche connaissaient donc la construction navale, comme les Cushites de Babylonie du Sud, des rives méridionales de la mer Rouge et de la côte phénicienne. L'arche avait un tirant d'eau de 22 pieds et demi.[224]

Osgood répond aussi à l'objection selon laquelle tous les animaux n'auraient pu tenir à bord, objection défendue par Geike dans son article « Déluge » du dictionnaire biblique de Kitto, à la suite de Hugh Miller. L'arche comptait trois ponts, soit 90 000 pieds carrés après déduction de la pente de la proue, de la poupe et des côtés. Les navires qui transportent du bétail depuis New York comptent 20 pieds carrés par bœuf : un pont porterait 1 500 bœufs, et les trois, 4 500. Geike évalue les espèces de mammifères entre 1 660 et 1 700, ce qui tiendrait sur deux ponts et une partie du troisième si chaque animal avait la taille d'un bœuf. Or, d'après le professeur H. A. Ward et le classement de Wallace, la taille moyenne est celle du renard gris ou du chat domestique. Même à un quart de la taille d'un bœuf, toutes les espèces occuperaient moins d'un pont. Wallace compte 10 087 espèces d'oiseaux, 975 de reptiles, 1 252 de lézards et 100 000 d'insectes, qui n'exigeraient pas beaucoup de place.[225]

Une citation de Martin Luther compare la mort à une nuit de sommeil : au dernier jour, on se lèvera frais et fort, comme au matin après avoir dormi.[226]

Le jour du jugement

Le jugement désigne tantôt l'exécution d'un verdict, tantôt, plus largement, le procès tout entier avec sa décision. La race humaine, représentée par Adam, a déjà été jugée et condamnée à mort (Genèse 2:17). Cette condamnation par un seul représentant permet cependant à Dieu de faire miséricorde à tous par un autre, Christ Jésus (Romains 5:19). Jésus, tenté en tout point comme les hommes mais sans péché (Hébreux 4:15), est sorti vainqueur de son épreuve. En se donnant en rançon pour tous (1 Timothée 2:6), il a racheté la race déchue de la mort. La rançon ne justifie pas le péché et ne rend pas la liberté de continuer à pécher : elle donne à chacun une épreuve individuelle pour la vie, afin que tous, après avoir goûté l'amertume du péché, puissent revenir à Dieu par Jésus.[227]

Ce second jugement sera individuel : chacun mourra pour son propre péché et non pour celui d'Adam (Jérémie 31:29-30). Il se déroulera dans les conditions les plus favorables et décidera du sort éternel de chacun. L'Église choisie dans le monde pendant l'âge de l'Évangile n'en fait pas partie, selon Jean 17:16. Cet âge est le jour d'épreuve de l'Église seule, car une petite part seulement de l'humanité a reçu une connaissance suffisante pour un jugement complet. Le « jour » fixé par Dieu pour juger le monde (Actes 17:31) est une période, qui doit commencer quand la connaissance du Seigneur remplira la terre. Dieu aurait pu faire commencer l'épreuve du monde à la Pentecôte, comme celle de l'Église ; il a préféré laisser passer six jours de mal (six mille ans), puis un septième jour de repos (le millénium), pendant lequel le monde sera jugé sous le règne de Jésus. Chacun pourra alors retrouver la perfection humaine, la vie et le bonheur perdus par Adam.[228]

L'épreuve de l'Église ne cherche pas à savoir si les hommes méritent la vie humaine parfaite. Elle concerne des « nouvelles créatures » : des croyants justifiés par la foi en Christ, qui se sont présentés comme sacrifices humains, renonçant à tous leurs buts et espoirs humains. Ils sont mis à l'épreuve sur la fidélité à cet engagement ; s'ils le tiennent, ils feront de leur humanité ce que Jésus a fait de la sienne et partageront sa nature divine. L'épreuve du monde, quand Satan sera lié (Apocalypse 20:2), sera moins sévère, et le prix, une existence humaine parfaite sur la terre, moins glorieux. Elle satisfera pourtant pleinement les hommes, car l'homme naturel ne perçoit pas les choses de l'esprit : chacun sera comblé, les uns sur la terre, les autres au ciel. Pendant le millénium, Jésus et son Épouse, formée des vainqueurs actuellement choisis, jugeront le monde (1 Corinthiens 6:2).[229]

Le jour du Seigneur

« Le jour du Seigneur » (Apocalypse 6:17) désigne une période où l'âge de l'Évangile et l'âge du millénium se chevauchent, le premier finissant et le second commençant. Il est décrit comme ténèbres et non lumière (Amos 5:18-20), à la fois fin de la nuit de pleurs et aube du matin de joie. Les événements de ce jour sont présentés dans leur ordre chronologique.[230]

La détresse atteint d'abord l'Église nominale. La moisson, fin de l'âge, comprend le tri du vrai blé parmi l'ivraie, puis la combustion de l'ivraie. Ce travail est en cours depuis sept ans : la faucille de la vérité sépare du monde les enfants de Dieu pleinement consacrés, jugés dignes d'échapper à la tribulation (Luc 21:36), tandis que les chrétiens tièdes ou nominaux la partageront avec le monde. Cette séparation entre la vérité et l'erreur, et entre ceux qui cherchent la vérité et les institutions religieuses anciennes, entraîne la chute de ces dernières. Les « enfants de lumière » s'en réjouissent, alors que les autres « pleurent et se lamentent » (Apocalypse 18:9). La chute de l'Église nominale marque le début de la détresse du monde, car leurs intérêts sont étroitement liés : l'Église, papale comme protestante, a exercé une grande influence sur les masses et aidé les gouvernements à les tenir. Les grands, les puissants et les riches pleureront donc sa chute.[231]

La détresse des nations découle du transfert de l'autorité de Satan, « prince de ce monde » (Jean 14:30), à Christ, « celui à qui appartient le droit », qui au début du millénium « prend sa grande puissance et règne » (Apocalypse 11:17). Les royaumes de ce monde, dirigés par des hommes égoïstes et corrompus, agents du « prince des ténèbres », doivent être renversés selon Aggée 2:22. Ils deviendront alors ceux du Seigneur et de son Christ (Apocalypse 11:15), et les saints du Très-Haut recevront la royauté (Daniel 7:18). Les peuples, qui ne servent pas encore le Seigneur, y seront amenés par le châtiment. Quand les jugements du Seigneur frapperont la terre, ses habitants apprendront la justice (Ésaïe 26:9). Sophonie décrit ce jour de colère, de détresse et de ténèbres, où ni l'argent ni l'or ne sauveront personne (Sophonie 1:15-18), puis la purification des lèvres des peuples pour qu'ils servent tous le Seigneur d'un commun accord (Sophonie 3:8-9). Le monde est dit « brûlé » par la colère du Seigneur, mais les peuples subsistent : seule la vie des gouvernements est détruite. Ayant éprouvé le mauvais gouvernement du « Prince de ce monde », ils seront prêts à voir le Seigneur régner.[232]

Cette détresse devrait se produire de manière tout à fait naturelle. De nombreux passages indiquent que les royaumes tomberont par un soulèvement des peuples poussés au désespoir par l'oppression des gouvernements injustes, soulèvement que socialistes, communistes et nihilistes préparent déjà. La Bible reconnaît les injustices, comme dans Jacques 5:1-4 où les riches sont invités à pleurer et à gémir, mais elle ne donne pas raison au communisme : elle demande aux croyants d'obéir aux autorités tant qu'elles durent et d'être patients jusqu'à la venue (la présence) du Seigneur. Apocalypse 6:15 décrit en images la chute des royaumes, avec les montagnes (royaumes) et les îles déplacées. Rois, grands et esclaves chercheront alliances et refuges auprès des montagnes (royaumes) et des rochers (sociétés secrètes), sans pouvoir échapper à la colère du Seigneur. À la place de ces montagnes, le royaume du Seigneur deviendra une grande montagne qui remplit toute la terre (Daniel 2:35, Daniel 2:45).[233]

Malachie 4:1 décrit le jour qui brûle comme un four, où les méchants sont de la paille et les justes des « veaux de l'étable ». Pierre (2 Pierre 3:10-12) annonce que le jour du Seigneur viendra comme un voleur : les « cieux » (les gouvernements) passeront avec fracas et les « éléments » se dissoudront. Les éléments des gouvernements comme ceux de la société seront dissous dans la grande détresse (le « feu »). Le mot traduit par « éléments » est celui que Paul emploie pour les « faibles et pauvres éléments » de ce monde (Galates 4:9).[234]

L'Israël selon la chair doit devenir la première nation du millénium, « la joie de toute la terre ». Alors que les autres nations tombent pendant le jour du Seigneur, Israël prend peu à peu de l'importance, et, à la fin de ce « jour de colère », lors de « la bataille du grand jour », Jérusalem est habitée en sécurité par un peuple riche en bétail et en biens (Ézéchiel 38:12). Les Juifs iront sans doute en Palestine non par respect des promesses de Dieu ni dans l'espoir d'un rétablissement national, mais parce qu'ils percevront avant les autres les dangers qui menacent les biens pendant le bouleversement de l'ordre, et voudront s'éloigner des foyers du communisme. Même là, ils ne seront pas à l'abri : Gog et ses bandes viendront contre Jérusalem piller ces riches Juifs rassemblés de tous les coins du monde (Ézéchiel 38:8, Ézéchiel 38:12).[235]

Zacharie 14:1-4 décrit la bataille : toutes les nations sont rassemblées contre Jérusalem, la ville est prise, les maisons pillées, la moitié des habitants part en captivité. Dieu intervient alors pour les défendre, et les Juifs reconnaissent Jésus comme Fils de Dieu. Selon Zacharie 12:3, Dieu les délivrera même si tous les peuples de la terre se rassemblent contre eux, et le verset 10 décrit leur douleur devant celui qu'ils ont transpercé, quand Dieu répand sur eux « un esprit de grâce et de supplication ». Les événements se succèdent ainsi : un temps de détresse sans précédent, le retour des Juifs en Palestine et la reconstitution de leur nation, sans indépendance, l'afflux de richesses à Jérusalem, l'attaque de Gog, de Togarma et de nombreux peuples, la bataille à Jérusalem, le succès partiel des envahisseurs, puis, à l'heure la plus sombre, la manifestation de la puissance du Messie, qui les délivre. Ils s'écrient : « Voici notre Dieu, nous avons espéré en lui, il nous sauvera ». Ils pleurent leur péché et sont de nouveau acceptés par Dieu. Le jour du Seigneur est « le temps de la détresse de Jacob », dont Israël sera sauvé.[236]

Ces événements sont attendus à peu près dans cet ordre. Il est affirmé que le jour du Seigneur a commencé en 1874 et dure quarante ans, comme le « jour de la tentation dans le désert » où Israël éprouva Dieu pendant quarante ans (Hébreux 3:9). Selon cette présentation, ce qui paraissait absurde se réalise très vite : il y a quelques années, annoncer que la détresse viendrait d'un soulèvement des peuples renversant les gouvernements faisait rire, le communisme étant alors peu connu, alors qu'aujourd'hui toutes les nations le redoutent et que nihilisme, communisme et socialisme sont des mots courants, comme le « cœur des hommes défaillant de peur » (Luc 21:26). Les Juifs prennent de l'importance comme capitalistes et hommes d'État, avec des noms tels que Rothschild, Disraeli, Gambetta et Montefiore. Des complications entre nations placent le contrôle de la Palestine entre des mains hébraïques et l'ouvrent aux Juifs comme foyer : les plus pauvres y affluent de Russie, où réside, dit-on, un tiers du peuple juif. Les riches pourraient s'y réfugier pour fuir l'anarchie et l'insécurité des empires qui s'effondrent. Tout cela est présenté comme la preuve, pour ceux qui veillent, que le jour du Seigneur est arrivé.[237]

La loi de Dieu

Les chrétiens voient souvent la loi comme une grande ennemie, parce qu'elle ne tolère pas le moindre péché : « Marche devant moi et sois parfait ». Un Dieu parfait ne peut donner qu'une loi parfaite. Les hommes la jugent ennemie parce que tous ont péché et vivent depuis Adam dans la condition de « chair de péché ». Avant le péché, la loi était l'amie d'Adam et le justifiait ; depuis la chute, aucun homme ne peut vivre en harmonie avec son Créateur au point que la loi ne le condamne pas. Seule une loi défectueuse pourrait tenir pour parfaits des pécheurs.[238]

Dieu a toujours eu une loi, même avant le Sinaï, et elle a toujours condamné le moindre péché. Abel, Noé, Abraham et les patriarches, en dressant des autels et en offrant des sacrifices avant de s'approcher de Dieu, reconnaissaient leur état de pécheurs. Adam, lui, marchait et parlait avec Dieu dans le jardin sans sacrifice, car la loi le reconnaissait juste. L'ensemble de la loi donnée au Sinaï n'a pas ôté le péché, elle l'a mieux montré, puisque « par les œuvres de la loi nul ne sera justifié devant lui ». La faute vient des hommes, car la loi est « sainte », et les commandements « saints, justes et bons » (Romains 7:12). Les Israélites n'étaient pas de plus grands pécheurs que les patriarches ; la loi les condamnait seulement plus fort, sans changer la peine, qui reste la mort. Elle leur révélait ainsi l'extrême péché du péché (Romains 7:13) et les préparait au Rédempteur.[239]

Les païens sont eux aussi condamnés, sans quoi l'on n'enverrait pas de missionnaires. Selon Paul, ceux qui n'ont pas la loi écrite donnée à Israël « montrent l'œuvre de la loi écrite dans leur cœur » : une étincelle de justice et de discernement du bien et du mal, qui appartenait à la nature du premier homme parfait et que les effets dégradants du péché n'ont pas tout à fait éteinte. Cette conscience tantôt justifie, tantôt condamne. Si elle condamne une seule fois dans une vie, elle prouve l'imperfection, donc la peine du péché : la mort. Toute injustice est péché, le péché est la transgression de la loi et le salaire du péché est la mort. À tous ceux qui l'entendent, la loi dit donc : tu ne peux pas vivre. « Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu », si bien que « toute bouche soit fermée et que tout le monde soit reconnu coupable devant Dieu » (Romains 3:9, Romains 3:19).[240]

La famille humaine entière gît ainsi mourante à cause du péché, avec devant elle une loi qu'elle reconnaît « juste » et « sainte ». Il lui est dit que celui qui pratique ces choses vivra (Romains 10:5, Galates 3:12), mais personne n'y parvient. Certains ont lutté, comme Paul le décrit en Romains 7:14-24 : résolus d'esprit à « faire ces choses et vivre », ils trouvaient le péché dans leurs membres pour les en empêcher. Le texte s'interrompt à cet endroit, au milieu d'une phrase.[241]

Personne ne peut sortir de la mort par ses propres forces : le cri de Paul, « Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Romains 7:24), marque le point où l'homme comprend qu'il ne pourra jamais se délivrer lui-même du péché et de la mort. La mort n'est pas la peine elle-même : l'humanité meurt depuis l'entrée du péché, mais la peine ne sera pleinement appliquée que lorsque tous seront morts. Elle consiste à priver les pécheurs de la vie, qu'ils perdent le droit de vivre. La loi de Dieu ne libère jamais le pécheur de la mort : s'il ne pouvait l'observer à demi mort, il le peut encore moins mort tout à fait. Seul un homme parfait pourrait garder une loi parfaite.[242]

Une objection est écartée : Jésus ne serait pas venu seulement montrer comment gravir l'échelle vers la vie spirituelle en se plaçant sur le barreau le plus bas. Cette vue est attribuée à de nombreux « unitariens » et « universalistes » et jugée mêlée de vérité, mais loin d'être « la vérité ». Jésus a bien donné l'exemple et ouvert la voie, mais il est avant tout le « Rédempteur » qui rachète les hommes de la malédiction de la loi, c'est-à-dire de la mort. Racheter, c'est acheter en retour ; le sang représente la vie (Lévitique 17:11), et le sang versé représente la vie sacrifiée. Les expressions « il a donné sa vie », « il a versé son sang » et « il a goûté la mort » ont le même sens.[243]

Le raisonnement sur la rançon repose sur la nature de Jésus. Homme parfait, il a gardé la loi parfaite, et celle-ci, ennemie des pécheurs, était pour lui une amie qui lui garantissait la vie. Il n'est pas né sous la condamnation comme les autres fils d'Adam : il a été créé directement par Dieu, « fait à la ressemblance de la chair de péché », mais « il n'y avait pas de péché en lui ». S'il avait été pécheur de naissance, il aurait dû mourir pour lui-même et n'aurait rien eu à donner en rançon. Parce qu'il avait droit à la vie humaine parfaite pour toujours, il y a renoncé « pour la joie qui lui était réservée », la promesse du Père de le ressusciter avec un corps spirituel. Sa résurrection ne reprend pas le prix payé, car il n'a pas repris la vie humaine : il a été « rendu vivant par l'Esprit » et ressuscité avec un « corps spirituel ». Par son « précieux sang », les hommes sont donc rachetés de la malédiction de la loi, la mort, et rachetés pour la vie humaine qu'ils avaient avant la malédiction, la même que Jésus a donnée.[244]

La vie spirituelle est cependant offerte à l'Église pendant l'âge de l'Évangile. Ceux qui meurent à la vie terrestre et naturelle peuvent être comptés comme « membres de son corps » et recevoir la même vie que leur Tête. Ils sont d'abord considérés comme justifiés pour la vie naturelle parfaite, sans quoi ils ne pourraient pas la donner. Jésus leur propose alors de garder cette vie ou d'y renoncer comme lui pour recevoir la vie et le corps spirituels. Les textes cités sont Romains 6:4-8, 2 Timothée 2:11, 1 Pierre 4:13 et Romains 8:17. Si le « rétablissement de toutes choses », acheté pour le monde par le sang du Christ, tarde encore, c'est que Dieu attend que le nombre des élus, la mariée, le corps, l'Église, ait « rempli la mesure des souffrances du Christ ». La Tête a souffert et est morte il y a plus de dix-huit cents ans, mais les souffrances et la mort du corps ne sont pas achevées.[245]

Une seule vie parfaite peut-elle payer pour des millions de pécheurs ? Paul répond que Dieu a pu condamner tous les hommes à cause de la désobéissance d'Adam, et qu'il peut de même tenir le second Adam pour un représentant et justifier toute la race pour la vie en échange de ce sacrifice. Ce raisonnement s'appuie sur Romains 5:19, Romains 5:18 et 1 Corinthiens 15:22. Personne ne jouit maintenant de la vie : la condition présente est celle d'une mort en cours (« tu mourras de mort »). Tous les hommes sont justifiés pour l'état de vie parfaite d'avant la mort, par l'obéissance de Jésus-Christ qui a « goûté la mort pour tous ». Comme la première Adam fut associée au péché de son époux, l'épouse du second Adam est associée à son Seigneur pour lever la malédiction.[246]

L'idée que Jésus aurait aboli la loi est écartée. Il est venu faire la volonté du Père, dont la loi est l'expression, et il a enseigné qu'elle va plus loin que la lettre : se mettre en colère contre son frère sans raison viole le commandement « tu ne tueras point ». Selon Paul, le Christ a « magnifié la loi » en la rendant plus étendue et plus précise, et a montré par sa propre obéissance qu'elle ne dépasse pas les capacités d'un homme parfait. La formule « Christ est la fin de la loi » est expliquée par son contexte : il l'est « pour la justice de tous ceux qui croient » (Romains 10:4). Il ne la brise pas, il en accomplit les exigences, et les croyants sont justes devant la loi en lui. Pour eux, il n'y a « aucune condamnation » (Romains 8:1) : ils ont reçu son esprit et disent avec lui « ta loi est au fond de mon cœur » (Psaumes 40:8). Vivants spirituellement dans un corps de chair pécheresse, ils peuvent le « crucifier » par l'esprit saint.[247]

Pendant le Millénium, la même loi « juste » et « sainte » demeure. Sous le « sacerdoce royal » selon l'ordre de Melchisédek, l'humanité déchue est relevée jusqu'à la perfection d'avant la chute d'Adam, en harmonie avec la loi et donc avec Dieu. Les hommes reçoivent alors des châtiments, des « coups », proportionnés à la lumière qu'ils ont eue et à l'usage qu'ils en ont fait : Sodome sera traitée plus douce que les Juifs auxquels Jésus parlait (Matthieu 11:24). Des récompenses sont aussi promises, notamment à ceux qui donnent une coupe d'eau froide à l'un des membres du « petit troupeau » (Matthieu 10:42) et à ceux qui ont servi les membres du corps du Roi (Matthieu 25:40).[248]

Le salut des Sodomites (Ézéchiel 16:48-63) et de tous ceux qui n'ont jamais connu la vérité (1 Timothée 2:4) est présenté comme un point du plan de Dieu qu'il est maintenant temps de comprendre. Il est ramené à la vie par la rançon de Jésus, puis instruit et mis en situation d'atteindre la perfection humaine par l'obéissance. Cette annonce paraît aussi étrange à ceux qui l'entendent que paraissait aux Juifs celle des apôtres, pour qui Dieu appelait désormais les païens comme fils spirituels. Il faut donc chercher dans la Parole de Dieu la lumière croissante sur « le sentier des justes ». Comme l'âge juif, dont il est un type, l'âge de l'Évangile ne reçoit une lumière claire sur l'âge suivant, le Millénium, que dans ses dernières heures.[249]

Preuve d'amitié

Les paroles de Jésus à ses disciples, « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jean 15:14-15), sont placées à la fin de son ministère terrestre. La séparation est faite : Judas est parti, et Jésus reste avec les onze. À ce moment, les disciples sont justifiés par la foi mais pas encore engendrés de l'esprit (Jean 7:39). Ce sont des hommes justifiés, non de nouvelles créatures. Voilà pourquoi Jésus parle peu de l'appel élevé de la mariée, sauf en paraboles, et annonce que l'esprit de vérité les guidera « dans toute la vérité » (Jean 16:13). Selon 1 Corinthiens 2:14, l'homme naturel ne perçoit pas les choses de l'esprit de Dieu. Il faut donc avoir été engendré de l'esprit pour les comprendre.[250]

Ces paroles donnent deux règles, valables pour les lecteurs comme pour les onze apôtres. La première permet à Jésus de reconnaître ses amis : ceux qui soumettent complètement leur volonté à la sienne, morts au monde et vivants pour Dieu. La seconde permet à chacun de vérifier s'il en fait partie : Jésus lui révèle ses plans et lui fait connaître ce qu'il a appris du Père. Le lecteur est invité à dire « que ta volonté soit faite » pour son propre plan de sauver le monde, pour la prédication, pour l'Église nominale et pour lui-même, puis à vérifier si l'esprit le conduit chaque jour vers une meilleure compréhension du « mystère » caché dans les âges passés et des « choses à venir ». Si oui, c'est la preuve d'être un « ami » particulier, et il doit poursuivre sa consécration et son sacrifice. Si la Parole et le plan de Dieu ne s'ouvrent pas à lui, il paraît ne pas faire partie de ces amis et doit d'abord chercher cette amitié par l'abandon de soi, la consécration. Tout serviteur qui se croit agréé doit désirer ce témoignage de l'esprit.[251]

Questions et réponses

Un premier lecteur admet que l'idée du rétablissement de l'humanité dans la perfection d'Adam est compatible avec la justice et l'amour de Dieu. Il observe que Jésus a goûté la mort pour tous et que seule une fraction de la race a entendu parler du nom qui sauve. Il demande toutefois si l'Écriture l'affirme positivement. La réponse tient l'enseignement pour positif et non déduit : seul le préjugé d'une éducation précoce empêche les chrétiens de le voir. Ce préjugé pousse à croire que Dieu punit le péché volontaire par une vie de tourments, alors qu'il déclare que « le salaire du péché, c'est la mort », cessation de la vie, et qu'il « détruira tous les méchants ». Jésus est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde (Jean 1:9), et la bonne nouvelle est une grande joie pour tout le peuple (Luc 2:10) ; or peu l'ont entendue. Il doit donc y avoir un rétablissement à la vie avant une proclamation future du nom. Autrement le plan de Dieu serait un échec. Dieu veut que « tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Timothée 2:4) : ils sont d'abord sauvés de la mort adamique par la rançon, puis instruits sous le règne du Christ.[252]

Pierre en Actes 3:19-21 parle des « temps du rétablissement de toutes choses, dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes ». Ce rétablissement ne peut avoir lieu avant le retour du Seigneur, qui vient quand l'Église, son épouse, est choisie pour la recevoir auprès de lui. Tous les prophètes en parlent, chacun à propos d'un aspect. Ésaïe, Jérémie et Ézéchiel annoncent le retour d'Israël selon la chair en faveur et dans son pays. Ce retour, partie du rétablissement général, a commencé selon la revue en 1878, avec la décision du congrès de Berlin qui place la Palestine sous protection anglaise. Les résultats de la récente guerre d'Égypte devraient encore favoriser Israël et sa reprise de la Palestine.[253]

Job, dans son expérience, est un type du rétablissement : il perd santé, richesses et amis, puis retrouve tout comme avant, avec des richesses accrues. L'humanité, tombée sur le tas de fumier, doit retrouver son « ancien état » avec davantage de plaisir et de richesse par l'accroissement de la connaissance et des inventions. Moïse enseigne le rétablissement en type : l'année du jubilé, tous les cinquante ans, rend aux Israélites les terres et les biens perdus (Lévitique 25), et « toute la création soupire et souffre » (Romains 8:22) dans l'attente. Ézéchiel annonce même le rétablissement de morts, dont les Sodomites, détruits par le feu et le soufre (Luc 17:29) près de mille ans avant sa prophétie. Le Christ est mort pour leurs péchés comme pour les nôtres, et ils étaient bien moins coupables que certains Juifs, qui avaient reçu plus de lumière (Matthieu 11:23). Leur rétablissement coïncidera avec leur épreuve ou jugement, au Millénium. Pour la revue, le temps de recevoir la bonne nouvelle n'est jamais venu pour eux ni pour des milliards d'autres, mais il viendra « en son temps » (1 Timothée 2:6).[254]

Le mot « résurrection » est aussi précisé, en renvoyant au numéro de juin. Le grec anastasis signifie relever ou élever jusqu'à la perfection. Les saints seront élevés à la perfection de la nature divine (2 Pierre 1:4) et les hommes qui se soumettent alors à Dieu à celle de la nature humaine. Lazare et d'autres, rappelés à une vie partielle, n'ont pas connu de résurrection, et l'Écriture ne leur donne jamais ce nom. Jésus est le premier ressuscité (Colossiens 1:18), et il y aura « une résurrection des justes et des injustes » (Actes 24:15). Cet enseignement est présenté comme à la portée de qui se libère du préjugé et des credos d'origine humaine. Il ne s'agit pourtant pas d'un salut éternel pour tous : tous sont sauvés de la mort adamique et de ses faiblesses, afin que chacun ait une pleine occasion d'obtenir la vie éternelle par l'obéissance.[255]

Un deuxième lecteur demande si ceux qui refusent tout nom sauf celui du Christ ne forment pas une secte comme les autres, sans nom ni credo écrit. La réponse définit la secte comme une division : chacune se sépare des autres chrétiens par une clôture doctrinale, un credo. Pour en faire partie, il faut entrer dans cet enclos, croire et nier ce que le groupe croit et nie, et porter son nom. Ces enclos sont jugés contraires à Jésus et aux apôtres, œuvre de Satan et de l'Antichrist, car ils empêchent les brebis de paître dans les verts pâturages de la vérité. La revue se tient hors de ces clôtures, reconnaît comme frères et sœurs les brebis du Seigneur dans les Églises nominales ou hors d'elles, et les presse de « sortir », de sauter ou d'abattre la clôture. Elle annonce la destruction de toutes ces sectes, dont l'heure de la chute est venue ; elle cite Apocalypse 18:4 : « Sortez du milieu d'elle, mon peuple ». Cette chute est dite pénible pour ceux qui servent ces institutions humaines, mais bénéfique, car elle les libérera. Si tous les chrétiens faisaient de même, les sectes disparaîtraient et tous seraient un dans le Christ.[256]

Un troisième lecteur demande si les hommes, rétablis dans la perfection sur une terre semblable à Éden, n'iront donc pas au ciel. La réponse : la terre a été créée pour l'homme, mais l'Église change de nature, d'animale à spirituelle, d'humaine à divine. Ces « nouvelles créatures » sont semblables à Jésus et avec lui dans une condition spirituelle de gloire dépassant l'entendement humain. La terre, fleurie comme la rose, comblera ceux qui possèdent la nature humaine. Un tableau est signalé dans Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »), p. 105.[257]

Traités pour distribution gratuite

Des traités sont proposés gratuitement : The Tabernacle and its teachings (« Le Tabernacle et ses enseignements »), sur le sens des offrandes et sacrifices typiques ; Food for Thinking Christians, sur la raison de la permission du mal ; The Minister's Daughter (« La fille du pasteur »), présenté comme le meilleur traité pour une distribution générale. Un fonds, dépensé au fur et à mesure, finance l'impression et la distribution gratuites de traités, de feuillets et d'éditions agrandies de la revue, comme ce numéro. Les lecteurs qui disposent d'argent peuvent y contribuer.[258]

Ce numéro d'octobre est un peu plus grand que d'habitude et tiré à 400 000 exemplaires. Il est destiné à des lecteurs qui ne connaissent pas ces vues, d'où l'intention de leur donner assez de matière pour éveiller le désir d'en savoir plus. Les lecteurs sont invités à commander des exemplaires pour une distribution gratuite avisée. Le livre Millennial Day Dawn (« L'aube du Millénium ») est en préparation et paraîtra dès que possible, sans doute pas avant un certain temps. Il doit servir à l'étude comme aux références sur tous les sujets bibliques.[259]

Voir aussi

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Illustrations du numéro

Références

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