La Tour de Garde de Août 1883
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| La Tour de Garde de Août 1883 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1883 |
| Auteur(s) | Maria Russell, John C. Sunderlin |
| Année | 1883 |
| Langue | Anglais |
| Pays | États-Unis |
Ce numéro ouvre le volume V par un bilan. Les lecteurs y revoient le chemin parcouru depuis 1870. Chaque enseignement reçu est présenté comme une lumière ajoutée aux précédentes, jamais comme une correction. Cette progression sert de preuve que le Seigneur conduit ses lecteurs et qu'il est présent.
La suite du numéro tourne autour de deux questions : que vaut la Bible, et quel sort attend les hommes ? Plusieurs textes repris d'autres auteurs défendent la fiabilité de la Bible, par la solidité de son texte et par les fouilles de Ninive. D'autres expliquent pourquoi la prédication n'a pas converti le monde et en quoi consiste le jugement en cours. Des nouvelles sur la Palestine et sur les Juifs, des lettres de lecteurs et des réponses à des questions pratiques complètent l'ensemble. Le numéro se termine sur une critique du tourment éternel.
Deux articles portent une signature. Maria Russell signe de ses initiales l'article sur l'Évangile prêché en témoignage. John C. Sunderlin signe l'article sur le jugement présent.
Analyse
Croyances
Une vérité donnée par étapes, une Bible sûre
Pour le premier numéro du volume V, la rédaction raconte l'histoire du groupe de Russell comme une suite de découvertes qui s'ajoutent les unes aux autres. En 1870, il y a deux faits connus. Vers 1874 viennent la manière du retour et l'ampleur de la restitution. Depuis 1878 arrivent les « choses profondes de Dieu ».[1] Les changements de doctrine prennent ainsi la forme d'une croissance. La conduite « droite et progressive » dont la rédaction se réclame devient même une preuve de la présence : le Seigneur, comme il l'avait promis en Luc 12:37, sert lui-même la nourriture à ses serviteurs.[2] L'idée d'une nourriture servie « en son temps » vient du milieu adventiste où Russell s'est formé. Blandre rappelle que Jonas Wendell, que Russell entend prêcher vers 1869-1870, publie en 1870 The Present Truth, or Meat in due Season (« La vérité présente, ou la nourriture en son temps »).[3] Schulz et de Vienne montrent que des auteurs protestants du début du XIXᵉ siècle appliquaient déjà la « vérité présente » aux prophéties pas encore accomplies.[4] La rédaction affirme n'avoir tracé aucun chemin elle-même. Raymond Franz rappelle pourtant que la revue est la publication personnelle de Russell, qui en décide seul le contenu.[5]
J. C. Sunderlin tire de cette idée une conséquence plus forte. Les membres du corps du Christ qui vivent à la fin de l'âge comprennent les prophéties mieux que les prophètes et les apôtres. Ils ne sont ni plus inspirés ni plus consacrés, mais ils ont vu s'accomplir davantage de prédictions, dont le rassemblement d'Israël et l'aube du jour du Seigneur.[6] Ce raisonnement suppose un texte sûr. Le numéro reprend donc deux textes sur ce sujet. Selon H. L. Hastings, on ne peut retirer un récit de la Bible sans défaire les autres livres qui le citent.[7] L'autre texte vient des conférences de Chautauqua. Ce camp, fondé en 1874 par Lewis Miller et l'évêque méthodiste John Heyl Vincent, formait les moniteurs d'école du dimanche. Il y enseignait la géographie de la Terre sainte dans un « Palestine Park ».[8] Le récit de Sennachérib qu'utilise ce texte était connu depuis peu. Henry Rawlinson en publie une traduction en 1851, à partir des taureaux de pierre mis au jour par Layard. Le prisme d'argile acquis à Ninive en 1830 par le colonel Taylor est publié par le British Museum en 1861.[9] Le texte repris dans le numéro règle l'écart entre les 300 talents d'argentde la Bible et les 800 talents de l'inscription : la Bible donne ce qui est exigé de Jérusalem seule, l'inscription ce qui est pris dans toute la Judée.[10] L'éditorial range aussi parmi les enseignements de l'année la défense du Nouveau Testament contre ceux qui se jugent plus compétents que les apôtres.[11] En janvier 1883, cette défense visait un périodique qui voulait écarter les premiers chapitres de Matthieu et de Luc, ceux de la naissance de Jésus.[12]
La présence invisible depuis 1874 et le jugement en cours
L'éditorial explique pourquoi un groupe qui se méfiait des dates en a finalement adopté. Le Christ revenu comme un être spirituel ne se voit pas. Seul le calcul des temps permet donc de savoir qu'il est là.[13] Schulz et de Vienne décrivent ce raisonnement chez Russell et le groupe d'Allegheny : ils rejetaient les dates proposées par Thurman et d'autres, mais pensaient que sans date tirée de la Bible personne ne saurait quand le Christ serait revenu.[14] La lecture de parousia comme « présence » n'appartient pas au seul groupe. Blandre montre que B. W. Keith la trouve dans l'Emphatic Diaglott de Benjamin Wilson et que le Herald of the Morning de Barbour la présente clairement en octobre 1875.[15] Penton signale que le pasteur anglais Robert Govett soutenait déjà ce sens du mot grec.[16] Jonsson note qu'un retour en deux temps, dont le premier invisible, était répandu chez les commentateurs depuis Henry Drummond, vers 1828.[17] La date du printemps 1875 pour le début de la restitution vient de Three Worlds (1877), qui la tirait du début de l'année religieuse juive, le 6 avril 1875.[18] Raymond Franz relève que les annonces de 1874 et 1878 portaient sur des événements invisibles. Aucun fait ne pouvait les démentir, à la différence de l'enlèvement des saints attendu pour 1881.[19]
Le jugement annoncé en Jean 12:31 reçoit chez Sunderlin un sens précis. Le mot grec krisis veut dire accusation, condamnation. Ce jugement commence par la maison de Dieu, et le reste qui se juge lui-même échappe à la condamnation future.[20] Three Worlds lisait le même verset autrement : le jugement final de toute l'humanité avait commencé avec le Christ.[21] Sunderlin ajoute un sens second : le monde juge son propre gouvernement et le condamne. Le communisme et le nihilisme sont les fruits de ce verdict, mais ils ne peuvent pas chasser le prince de ce monde, puisqu'ils agissent selon ses principes.[22] En septembre 1879, socialistes, communistes et nihilistes étaient au contraire les instruments involontaires du renversement des gouvernements.[23] Barbour, selon Blandre, avait déjà lu la crise économique de septembre 1873 comme le début du temps de détresse.[24]
Les saints vivants sont les « pieds » du corps du Christ. Ils annoncent, selon Ésaïe 52:7, que le roi est présent. Quand ils meurent, ils passent aussitôt à la nature spirituelle, sans dormir dans la mort.[25] En janvier 1881, l'automne 1881 était encore la date du changement des croyants vivants en êtres spirituels.[26] Barbour attendait en 1874 que les saints vivants soient changés comme Élie et enlevés.[27] Le changement à l'instant de la mort remplace cet enlèvement. Penton rattache cette idée chez Russell à la lecture que faisait le jésuite Manuel Lacunza de 1 Thessaloniciens 4:14-18.[28] La phrase de Psaumes 82:6-8, « vous mourrez comme des hommes », est lue comme l'annonce de cette mort qui change la nature.[29]
La rançon payée pour tous et le sort des humains
Le doute sur l'ampleur de la restitution tombe, selon l'éditorial, quand le groupe comprend la valeur de la rançon. Dieu pouvait reprendre la vie qu'il avait donnée, mais le Christ a payé un prix équivalent pour tous.[30] La rédaction écrit que « notre foi en la rançon, prix équivalent pour TOUS, fut le rocher où notre espérance d'une restitution de toutes choses jeta l'ancre ».[31] Schulz et de Vienne citent ce passage comme le récit que Russell fait de sa propre découverte. Ailleurs, il la date de 1873.[32] Ils montrent qu'il la doit en grande partie à George Stetson, qui écrit en décembre 1872 que le prix de la rançon doit être l'équivalent de la vie perdue par Adam.[33] Le rappel de 1883 paraît au moment de la rupture publique avec John H. Paton, à qui la revue reproche de contester la rançon qu'il enseignait en 1879.[34]
Cette rançon décide du sort de ceux que la vie présente n'a pas éclairés. Russell raconte avoir douté, avant 1873, que la résurrection s'étende aux enfants morts avant l'âge de comprendre.[35] Stetson avait publié en 1871 des articles sur le salut de ces enfants, rachetés comme toute l'humanité.[36] En août 1883, les enfants morts jeunes retrouvent la perfection humaine. La parole de Marc 10:14 ne les range pas parmi les héritiers du royaume : l'enfant y représente le disciple humble.[37] Les pharisiens visés par Matthieu 23:33 sont voués à la destruction que représente la géhenne. Ils ressusciteront pourtant, car celui qu'ils ont tué les a rachetés.[38]
Le tourment éternel est écarté par un argument moral. L'ancien pasteur de Boston cite Jonathan Edwards, pour qui les saints du ciel se réjouiront du supplice des damnés.[39] Edwards développait cette idée dans un sermon tiré d'Apocalypse 18:20, The End of the Wicked Contemplated by the Righteous (« La fin des méchants contemplée par les justes »). Il y attribuait cette joie à la sainteté parfaite des rachetés.[40] L'évêque cité contre lui, Thomas Newton, évêque de Bristol de 1761 à 1782, était universaliste.[41] La question touchait Russell de près : en 1868, sa foi avait été ébranlée par un incroyant qui lui demandait comment le tourment éternel s'accordait avec la justice de Dieu.[42] Le cordonnier de Delhi, exclu par les baptistes vers 1845, avait suivi les sermons de George Storrs, dont les Six Sermons de 1842 sur la mortalité de l'âme circulaient à environ 200 000 exemplaires.[43]
La seule perte définitive reste la seconde mort. Le onzième point emploie pourtant le mot dans deux sens. Les fidèles entrent eux-mêmes dans la seconde mort quand ils offrent à Dieu la vie que la rançon leur a rendue. Les apostats éclairés y entrent comme châtiment, sans espoir de résurrection.[44] En août 1882, la seconde mort désignait seulement le châtiment de ceux qui rejettent la rançon après l'avoir comprise.[45] La rubrique des questions reprend le second sens avec ses trois sortes de personnes qui rejettent l'Évangile.[46] Barbour, dans Three Worlds, réservait déjà une seconde mort éternelle à ceux qui avaient péché en sachant qu'ils désobéissaient.[47]
Le petit troupeau, son sacrifice et sa conduite
Les sacrifices du jour des Expiations sont présentés comme « la meilleure nourriture ». Le taureau représente Jésus, le bouc du Seigneur le petit troupeau.[48] En novembre 1880, la même lecture servait à montrer que le salut du monde attend l'achèvement du sacrifice de l'Église.[49] En août 1883, elle sert surtout à séparer les natures : ceux qui sacrifient abandonnent la nature humaine, représentée par les animaux, pour une nature nouvelle, représentée par le prêtre.[50] Penton montre que Tabernacle Teachings (« Enseignements sur le tabernacle »), le livre auquel renvoie le numéro, a servi à Russell pour formuler sa doctrine de l'Église.[51] Le groupe d'Allegheny pensait déjà que les anges et les hommes forment deux ordres distincts, et que l'immortalité est promise au seul petit troupeau qui marche sur le chemin étroit.[52]
La question « De qui est-il le Fils ? » est présentée comme la pierre d'achoppement des deux avènements, avec la présence.[53] La réponse fait descendre Marie de Nathan, fils de David, et écarte une filiation par Joseph, issu de Salomon.[54] Cette lecture de Luc 3 n'était pas propre à la revue. Le commentaire de Matthew Henry fait d'Héli le père de Marie, comme Grégoire de Nazianze et Épiphane avant lui.[55]
La rubrique des questions règle la vie de ce petit troupeau. La prière du « Notre Père » est réservée aux consacrés, qui peuvent demander pardon à Dieu quand ils manquent à leur alliance. Le pardon accordé aux autres n'est jamais présenté par l'Écriture comme un fondement du pardon de Dieu.[56] En octobre 1880, la revue écrivait au contraire que le croyant ne garde le pardon reçu qu'en pardonnant à son tour.[57] Pour Hébreux 12:8, les épreuves prouvent l'adoption. Les « bâtards » sont ceux que les traditions humaines ont engendrés à une autre espérance, c'est-à-dire les fidèles des Églises.[58]
Le vœu de consécration engage tout le temps, tout l'argent et toute l'influence du croyant. Il exclut les sociétés secrètes et les Églises.[59] En septembre 1879, la revue rangeait déjà les sociétés comme les francs-maçons et les Odd Fellows parmi les « rochers » où les grands chercheraient en vain un abri au jour de colère.[60] L'assurance sur la vie reste permise. Au début du XIXᵉ siècle, beaucoup de croyants américains la refusaient encore comme un pari contre la providence, et l'Église mennonite menaçait d'exclure ses membres qui s'assuraient.[61] La réponse s'appuie sur 1 Corinthiens 16:2 pour justifier l'épargne en faveur de sa famille. En février 1883, Sunderlin citait la même consigne de Paul pour demander aux lecteurs de mettre de côté, chaque premier jour de la semaine, de l'argent pour l'œuvre.[62]
Deux âges : le témoignage présent et un royaume en deux phases
Pour Maria Russell, l'Évangile est prêché « en témoignage » et non pour convertir le monde.[63] Ce témoignage sert aussi plus tard. Pendant le Millénium, les ressuscités deviendront eux-mêmes des témoins de la rédemption : ceux qui ont vécu avant Jésus comprendront que leurs sacrifices d'animaux étaient des types du seul sacrifice valable.[64]
Le royaume a deux phases. Le Christ et l'Église forment la phase spirituelle. Israël rétabli, avec Abraham, Isaac, Jacob et les prophètes, forme la phase humaine.[65] En juin 1882, la revue enseignait déjà que les prophètes deviendraient des hommes parfaits, alors qu'en décembre 1880 ils entraient dans la condition spirituelle.[66] Les nouvelles sur Oliphant, Montefiore et le projet de canal en Palestine se lisent à côté de cette doctrine. En mars 1880, la revue présentait déjà les projets de colonisation d'Oliphant comme une preuve visible de la présence royale du Christ.[67] Blandre relève que Russell, dans ses discours de 1877-1878, voyait dans les préparatifs de Montefiore et des Rothschild le signe du retour de la faveur de Dieu envers Israël.[68]
Chez Sunderlin, Israël a été choisi pour l'honneur du nom de Dieu et a bien gardé les « oracles de Dieu ». Il a ensuite été mis de côté, et la maison nouvelle se forme du reste des deux maisons.[69] La présence et la question de la filiation de Jésus sont les deux pierres sur lesquelles trébuchent Israël au premier avènement et beaucoup de chrétiens au second.[70]
Les Églises rejetées : Babylone tombée
Le premier des treize points déclare l'Église nominale rejetée. La papauté est la Bête d'Apocalypse 13 et le protestantisme son image.[71] En janvier 1880, l'image de la Bête désignait l'Alliance évangélique, fondée à Londres en 1846.[72] En juin 1883, la revue nommait encore l'Alliance évangélique comme cette image.[73] En août, c'est le protestantisme dans son ensemble qui est visé. La victoire demandée aux fidèles par Apocalypse 20:4 consiste à se libérer de leur influence.[74] En mars 1882, le même verset désignait l'exclusion forcée des fidèles par leurs confessions, appelée « décapitation ».[75]
Le quatrième point corrige ouvertement une lecture antérieure. Dans Luc 17:34, celui qui est « pris » ne change plus de corps, comme on le croyait. Il sort de son lit-credo pour suivre le Seigneur.[76] Le rejet des Églises a des racines anciennes. En 1844, Storrs rangeait les Églises protestantes dans la Babylone mystique et jugeait que toute Église organisée par les hommes devient Babylone dès qu'elle s'organise.[77] Sunderlin applique à la chrétienté le sort d'Israël : comme la première maison, la seconde est laissée « déserte ».[78]
Organisation et histoire
Un passé raconté comme une route sans détour
Le premier numéro du volume V s'ouvre sur un retour en arrière de quatre pages. La rédaction y raconte comment le groupe a compris la Bible depuis 1870.[79] Le récit suit trois étapes. En 1870, les lecteurs ne voient que le retour du Seigneur et la restitution. Vers 1874, ils comprennent que ce retour est invisible. Depuis 1878, treize points de doctrine se seraient ajoutés.[80] Chaque étape est présentée comme voulue par le Seigneur. La rédaction dit n'avoir tracé aucun chemin elle-même et n'avoir jamais été « emportée à tout vent de doctrine ».[81]
Ce récit sert l'histoire de Russell lui-même. Les historiens Bruce Schulz et Rachael de Vienne citent ce numéro pour dater sa compréhension de la rançon. Selon eux, le groupe d'Allegheny a passé près d'un an à étudier la restitution à la lumière de la rançon, et Russell s'en attribue le résultat.[82] Ils notent aussi que Russell a reçu sa conception de la restitution de George Storrs et de Henry Dunn, sans le dire.[83] Le récit de 1883 ne nomme ni l'un ni l'autre. Il ne nomme pas non plus Barbour, dont le groupe a pourtant repris la date de 1874 en 1876.[84]
Le vocabulaire de la « nourriture en temps voulu », qui clôt le bilan, vient du milieu adventiste de Pittsburgh.[85] En 1870, Jonas Wendell publiait une brochure intitulée The Present Truth, or Meat in due Season (« La vérité présente, ou la nourriture en son temps »). Bernard Blandre rappelle que le jeune Russell s'était rallié au groupe de Wendell.[86] Schulz et de Vienne montrent que la croyance de la revue sur les dates vient de cette idée de « vérité présente », comprise comme une vérité qui se découvre à son heure.[87]
Le récit règle aussi la question des adventistes. Les lecteurs se seraient d'abord méfiés du calcul des dates, parce que les adventistes en faisaient grand cas, que leurs attentes avaient souvent été déçues et qu'ils annonçaient la destruction du monde.[88] Carl Olof Jonsson confirme que Russell rejetait le calcul des dates jusqu'en 1876.[89] Le bilan de février 1881 racontait les mêmes années autrement. Il disait qu'en 1871 « beaucoup des nôtres étaient ce qu'on appelle des adventistes du second avènement », et qu'ils attendaient l'incendie du monde pour 1873.[90] En août 1883, les adventistes sont placés hors du groupe : ce sont eux qui ont discrédité les dates. Schulz et de Vienne relèvent que Russell et ses compagnons niaient fermement être des adventistes, et qu'en avril 1883 Russell tenait l'adventisme pour la doctrine la plus éloignée de la vérité.[91] Ils notent pourtant que les fidèles de Barbour venaient surtout des chrétiens adventistes et des groupes de l'âge à venir.[92]
Des lecteurs sortis des Églises, unis par la revue
Les deux lettres publiées montrent d'où viennent les lecteurs. Le premier écrit de Birmingham, en Angleterre. Il dit avoir reçu Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») un an plus tôt.[93] Ce livre avait été distribué dans les rues de Birmingham un dimanche d'octobre 1881, par de jeunes garçons payés pour cela. Le rédacteur du Birmingham Daily Mail s'en était moqué.[94] Cette campagne avait été organisée par J. C. Sunderlin et J. J. Bender, venus des États-Unis pour faire distribuer 300 000 exemplaires dans les villes britanniques.[95] La lettre de Birmingham montre donc un lecteur gagné par cette distribution.
Le second lecteur, cordonnier de plus de soixante-dix ans, vit à Delhi, dans l'État de New York. Il a été presbytérien, puis baptiste. Vers 1845 ou 1846, il entend prêcher George Storrs. Les baptistes l'excluent ensuite parce qu'il ne croit plus à l'immortalité de l'âme.[96] Storrs diffusait cette doctrine depuis 1842 dans ses Six Sermons, tirés au total à environ 200 000 exemplaires.[97] Le même motif avait valu son exclusion des baptistes à John H. Paton, le 28 février 1872.[98] Le cordonnier a donc suivi Storrs pendant près de quarante ans avant de lire la revue.
Les deux lecteurs vivent isolés. Celui de Birmingham réagit à l'article de janvier sur l'isolement des croyants. Il souhaite parfois une compagnie fraternelle, mais préfère rester seul, de peur qu'un esprit sectaire ne naisse.[99] Storrs, en 1844, mettait déjà en garde contre toute Église organisée : selon lui, une Église inventée par les hommes devient Babylone dès qu'elle est organisée.[100] Tony Wills explique que, pour Russell, on entre dans l'Église par une relation entre le croyant et Dieu, sans registre, sans confirmation et sans assister à un culte.[101] Le lecteur de Birmingham applique cette idée à la lettre.
Les signatures du numéro montrent le même réseau souple. Maria Russell signe « Mrs. C. T. R. » un article sur la prédication de l'Évangile en témoignage.[102] En mars 1883, elle signait une réponse à un lecteur qui restait membre de son Église.[103] En août, elle signe un exposé de doctrine. Maria Russell déclara plus tard avoir écrit pour la revue dès le début et s'être occupée du courrier. Schulz et de Vienne jugent ces déclarations en partie exagérées, mais confirment qu'elle triait les lettres et répondait elle-même à celles des femmes.[104] Le sociologue Joseph Zygmunt la décrit comme assez sûre de la doctrine pour parler au nom du groupe sur les questions de doctrine et de morale.[105]
J. C. Sunderlin signe l'article le plus long après le bilan d'ouverture, sur le « jugement de ce monde ».[106] Ancien pasteur méthodiste, il écrit pour la revue depuis mars 1881.[107] Malade en 1882, il disait prendre jusqu'à six doses de morphine pour la douleur.[108]
Les autres textes viennent de la presse chrétienne. L'article sur Montefiore est tiré du London Christian Herald.[109] Cet hebdomadaire avait été fondé par Michael Paget Baxter, prédicateur qui annonçait le retour proche du Christ.[110] Le texte sur les fouilles de Ninive vient de conférences données à Chautauqua.[111] Chautauqua avait été fondé en 1874 par Lewis Miller et l'évêque méthodiste John Heyl Vincent pour former les moniteurs d'école du dimanche.[112] La revue reprend ainsi des textes venus de milieux qu'elle condamne par ailleurs.
Une diffusion payée par les lecteurs
Les deux lettres accompagnent un envoi d'argent. Le lecteur de Birmingham paie son abonnement et donne au fonds des tracts.[113] Le cordonnier de Delhi envoie 15 dollars. Il commande cinq exemplaires de la revue, une Bible Variorum, deux Food for Thinking Christians et deux Tabernacle Teachings (« Enseignements sur le tabernacle »).[114] Ces achats arrivent alors que le fonds des tracts est en difficulté. En janvier 1883, la revue annonçait une dette due à une erreur de compte bancaire : La Tour de Garde, janvier 1883, p. 2.[115] En mai, le fonds régulier restait encore en retard.[116]
Les livres commandés sont ceux que les lecteurs font circuler. James Penton indique que Tabernacle Teachings date de 1881 et qu'il expose la doctrine de l'Église.[117] Selon Schulz et de Vienne, la distribution de Food et de Tabernacle Teachings par les lecteurs était alors le principal moyen de répandre le message. Ils citent un pasteur de Nottingham qui en commande une douzaine pour ses amis.[118] La Bible Variorum était une édition parue à Londres en 1880, chez Eyre and Spottiswoode, avec les variantes des manuscrits.[119] La revue la vend à ses lecteurs.
Le cordonnier fixe lui-même une limite à cette diffusion. L'année précédente, il avait pris dix exemplaires de la revue. Certains destinataires ont refusé de les lire. Il en demande donc cinq, pour ne pas « jeter des perles » là où elles ne servent à rien.[120]
Le livre attendu n'est toujours pas prêt. Une note annonce que L'Aurore du Millénium contiendra les preuves des dates et que sa préparation avance autant que les autres tâches le permettent.[121] En janvier 1883, la revue espérait sa parution pour le printemps.[122] En août, aucune date n'est plus donnée.
La consécration face aux sociétés secrètes et à l'assurance
Un lecteur demande si un croyant peut appartenir à une société secrète. La réponse est non. Même si ces sociétés cultivaient la morale, ce que la revue juge discutable, elles prendraient du temps, de l'argent et de l'influence. Or le vœu de consécration engage tout le temps, tout l'argent et toute l'influence au service du Seigneur.[123] La même raison est appliquée aux Églises : leur donner ces ressources est un gaspillage qui viole le vœu.[124] Le refus des loges et celui des Églises reposent donc sur un seul argument. Penton note que Russell déconseillait aux Étudiants de la Bible de devenir francs-maçons et connaissait mal leurs rites.[125]
La réponse sur l'assurance-vie va dans l'autre sens. L'assurance sur la vie ou sur les biens est jugée compatible avec la consécration. Elle est comparée aux hospices et aux hôpitaux : beaucoup de gens versent à un fonds commun au profit de celui qui tombe dans le besoin.[126] Cette position tranche avec celle d'une partie des Églises américaines. Au milieu du siècle, des responsables religieux condamnaient l'assurance-vie comme un pari sacrilège sur la vie humaine, et l'Église mennonite menaçait d'exclure ses membres assurés.[127]
L'épargne familiale est défendue avec 1 Corinthiens 16:2 : si Paul demande de mettre de côté chaque semaine pour la famille du Seigneur, on peut faire de même pour sa propre famille.[128] En février 1883, Sunderlin citait le même usage paulinien pour demander aux lecteurs de mettre de côté chaque premier jour de la semaine une somme destinée à l'œuvre.[129] En août, la mise de côté sert aussi à protéger les siens. En février 1881, la revue reprochait au fermier qui « ajoute ferme à ferme » de ne rien amasser au ciel.[130] En août 1883, le reproche porte sur l'avare qui refuse le nécessaire aux siens. Celui qui ne pourvoit pas à sa famille est dit « pire qu'un infidèle ».[131]
L'actualité lue comme une confirmation
Trois articles brefs suivent le projet de retour des Juifs en Palestine. Le premier rapporte l'avis de Laurence Oliphant sur la question d'Égypte. Selon lui, l'Angleterre finira par administrer l'Égypte, la France, la Russie et l'Italie réclameront des compensations, et le sort de la Palestine deviendra une question brûlante.[132] La revue suivait Oliphant depuis mars 1880, quand il proposait de confier 1 500 000 acres à l'est du Jourdain à une compagnie de colonisation.[133] En septembre 1882, elle rapportait que le sultan voyait désormais en lui une menace pour l'empire.[134] À la fin de 1882, Oliphant s'était installé à Haïfa, où une trentaine de familles juives attendaient l'autorisation ottomane de fonder une colonie.[135] En août 1883, Oliphant n'apparaît plus comme fondateur de colonies, mais comme observateur de la politique européenne.
Le deuxième article présente Moses Montefiore, ses sept voyages en Terre sainte et son rêve d'un État juif ayant Jérusalem pour capitale.[136] Blandre rappelle que Russell citait déjà Montefiore et les Rothschild, dans ses discours de 1877, parmi ceux qui préparaient la colonisation de la Palestine.[137] Le troisième article décrit le canal que veut étudier une compagnie présidée par le duc de Marlborough, de la baie d'Acre à la mer Rouge.[138] Cette société avait été formée vers 1883 pour financer le relevé de la vallée du Jourdain et des sondages dans la mer Morte.[139] Zoe Knox explique que Russell citait les commentaires de la presse sur la Palestine comme des signes du retour de la faveur de Dieu envers Israël.[140]
Les troubles sociaux reçoivent eux aussi une place. Dans son article, Sunderlin écrit que le monde juge son propre gouvernement et le condamne. Le communisme, le nihilisme et les mouvements semblables sont le fruit de ce jugement.[141] Ces mouvements ne peuvent pourtant ni faire céder ni chasser le « prince de ce monde », parce qu'ils agissent selon les mêmes principes que lui.[142] En septembre 1879, la revue présentait le communisme comme un signe annoncé et rappelait qu'on s'était moqué d'elle : « on se moquait de nous ».[143] En août 1883, Sunderlin ajoute un jugement sur ces mouvements : ils expriment un mécontentement juste, mais restent impuissants. Tony Wills décrit la même attitude chez Russell, qui refusait la violence et ne se joignait à aucun de ces mouvements tout en reconnaissant une part de justice à leurs plaintes.[144]
Contenu
Vue depuis la Tour
Le premier numéro du volume V se présente comme un regard en arrière sur les années écoulées. Le chemin parcouru est décrit comme une lumière qui grandit, et chaque étape rapprocherait les lecteurs d'une compréhension complète de la vérité « dans toutes ses parties et ses relations ».[145] La rédaction affirme n'avoir tracé aucun chemin par elle-même, mais avoir suivi la conduite du Seigneur. Elle en conclut que cette conduite a été droite et progressive, sans que les lecteurs aient été « emportés par tout vent de doctrine ».[146]
Les débuts : 1870 à 1875
En 1870, les lecteurs ne distinguaient, en plus des premiers principes de l'Évangile, que deux faits : le retour du Seigneur et la restitution, et encore de façon vague. Ils doutaient que la restitution s'étende aux milliards de morts aveuglés durant la vie présente.[147] Ils savaient que Jésus n'est plus un homme mais un être spirituel, « une image expresse de la personne du Père », un esprit vivifiant. Ils s'attendaient pourtant à le voir revenir comme un homme glorifié.[148] Vers 1874, ils comprennent que son retour passerait aussi inaperçu pour des yeux humains que celui d'un ange, et qu'on ne pourrait le reconnaître que par un miracle ou une manifestation.[149]
À la même époque, l'ampleur de la restitution devient claire. Les textes sur le retour des Sodomites à leur ancien état, sur celui d'Israël et sur la bénédiction de toutes les familles de la terre ne suffisaient pas à convaincre, car Dieu pouvait, en toute justice, reprendre la vie qu'il avait donnée. C'est la valeur du prix de la rançon qui a levé le doute.[150] Dieu n'a montré aucune indulgence envers le péché : il l'a condamné et a exécuté la peine de mort contre tous. Sa miséricorde consiste à avoir fourni un rédempteur qui a payé tout ce que sa loi exigeait. Il s'ensuit que les textes annonçant le salut de tous les hommes de la malédiction de la mort doivent être pris au pied de la lettre.[151] Paul écrit que Jésus « s'est donné lui-même en rançon [antilutron, prix équivalent] pour tous » (1 Timothée 2:6), ce qui entraîne la libération de la mort de tous ceux qui ont été ainsi rachetés. Le raisonnement s'appuie aussi sur Romains 5:18-19 et 1 Corinthiens 15:22 : par Adam tous meurent, par Christ tous seront rendus vivants.[152] La foi en une rançon équivalente pour TOUS est présentée comme l'ancre de l'espérance d'une « restitution de toutes choses ».[153]
Le temps et la présence
Les lecteurs écartaient auparavant la question du temps, en partie parce que les adventistes en faisaient grand cas et que leurs attentes avaient souvent été déçues. Ceux-ci annonçaient en outre la destruction du monde, et cette théorie jugée fausse discréditait les dates qu'ils y associaient.[154] Une fois comprise la manière du retour de Jésus, être spirituel, le temps apparaît comme ce que le Père a placé dans la Bible pour permettre de savoir, par l'intelligence, ce que les yeux ne voient pas : la présence du Seigneur. L'étude des temps et des saisons conclut que le Seigneur devait être présent en 1874 et que la restitution de toutes choses devait commencer au printemps 1875.[155]
Cette conclusion surprend les lecteurs eux-mêmes : il aurait été plus facile de croire à un retour vingt ans plus tard. Ils auraient alors attendu une présence du Christ opérant un tri dans l'Église nominale, puis, pendant un temps de détresse, une vérité qui abattrait le mal et l'erreur, y compris « les royaumes de ce monde ».[156] Les calculs sont présentés comme venant du « chronomètre de Dieu ». Les paroles de Jésus, des apôtres et des prophètes sont examinées une à une et jugées concordantes.[157] Ainsi, dans Matthieu 24:37 (« tel qu'étaient les jours de Noé, telle sera la venue du Fils de l'homme »), le mot grec parousia signifie « présence » : la personne est arrivée et n'est plus en train de venir.[158] Le passage de 1 Thessaloniciens 5:1-5 sur le jour du Seigneur qui vient comme un voleur dans la nuit est cité dans le même sens. Les « enfants de la lumière » sont ceux que la « lampe » de la prophétie éclaire : ils savent que la moisson est commencée et que le Moissonneur est présent.[159] Une note annonce que L'Aurore du Millénium (The Millennial Day-Dawn) contiendra ces preuves du temps et que sa préparation avance autant que le permettent les autres tâches.[160]
Les enseignements reçus depuis 1878
Depuis 1878 viendrait la période la plus riche, pendant laquelle le Seigneur aurait fait voir « les choses profondes de Dieu ». Ces points ayant déjà été publiés, ils ne sont rappelés que brièvement.[161] Treize points sont énumérés, dont les douze premiers apparaissent dans cette partie du numéro.
Le premier point est que l'Église nominale a été rejetée de la faveur de Dieu et n'est plus sa porte-parole. Depuis, le message « Babylone est tombée ! Sortez-en, mon peuple » est proclamé librement, et son déclin actuel correspondrait au moment indiqué par le « cadran prophétique ».[162] Le deuxième point porte sur Apocalypse 12 et Apocalypse 13 : la papauté est la Bête et le protestantisme son image. Ces deux puissances amènent les masses de l'Église à se marquer ou à se nommer pour soutenir leurs prétentions, et interdisent d'acheter et de vendre, c'est-à-dire d'échanger librement la vérité, à ceux qui ne les reconnaissent pas. Leur destruction viendrait de l'éclat de la vérité. Une partie de la victoire demandée aux fidèles est donc de se libérer de leur influence, selon Apocalypse 20:4.[163]
Le troisième point concerne le lit trop court et la couverture trop étroite d'Ésaïe 28:20. Ce lit représente les credos inconfortables, où un enfant en Christ peut se coucher mais où un homme formé ne trouve aucun repos. Ceux qui sont « sevrés du lait » (verset 9) sortiront vite de ces credos et trouveront le repos dans la liberté que donne Christ.[164] Le quatrième identifie ce lit à celui de Luc 17:34. L'un pris et l'autre laissé, en présence du Fils de l'homme, désigne non plus un changement de corps naturel en corps spirituel, comme on le croyait, mais le passage du domaine des ténèbres à la lumière et à la liberté : certains sont tirés de leurs lits-credos pour suivre le Seigneur, d'autres sont laissés dans leur inconfort. Les femmes qui moulent au moulin représentent les enseignants qui préparent la nourriture de la maison de la foi : certains seront pris, d'autres resteront à moudre des balles et de la paille. La réponse de Jésus, « là où sera le corps [cadavre, nourriture], là s'assembleront les aigles », signifie que les pris sont rassemblés vers la vraie nourriture.[165]
Sacrifices, baptême et natures
Le cinquième point est présenté comme la meilleure nourriture : la compréhension des sacrifices du Lévitique, surtout ceux du jour des Expiations décrits en Lévitique 9 et Lévitique 16. Ils montreraient mieux que tout la nécessité et la valeur d'un sacrifice pour les péchés, et quiconque en comprend le détail ne peut plus douter de la rançon. Jésus est le taureau, et le « petit troupeau » qui le suit est représenté par le bouc du Seigneur. Cette lecture montre aussi la part des fidèles à l'œuvre du sacrifice, selon Colossiens 1:24 (« compléter ce qui manque aux souffrances de Christ »). Le détail se trouve dans la brochure sur le tabernacle.[166]
Le sixième point en découle : une plus grande profondeur du baptême. À la lumière du Lévitique, Romains 6:3-5 signifie que le baptême en Christ, baptême en sa mort, est plus qu'une immersion dans l'eau. L'immersion reste un beau symbole extérieur de la consécration à la mort comme sacrifices avec Christ. Être mort AVEC lui, c'est aussi vivre AVEC lui, souffrir avec lui pour être glorifié avec lui, et avoir part à sa mort pour avoir part à sa résurrection.[167]
Le septième point distingue les natures. Les êtres animaux ou terrestres sont entièrement séparés des êtres spirituels ou célestes : « il y a un corps naturel [animal] et il y a un corps spirituel » (1 Corinthiens 15:44). Comme sur terre les bêtes, les oiseaux, les poissons et l'homme forment chacun une nature distincte, il existe sur le plan spirituel divers degrés, dont Jéhovah est le premier. La nature angélique ne deviendra donc jamais divine, pas plus qu'un poisson ne devient un homme.[168] Le Lévitique 16 confirme cette distinction : ceux qui sacrifient abandonnent une nature humaine (le taureau et le bouc) pour recevoir une nature nouvelle (représentée par le prêtre). Le changement est d'abord mental, de l'esprit terrestre à l'esprit céleste, puis il sera complet à la résurrection, quand l'esprit nouveau recevra un corps spirituel. Il n'est pas destiné à toute l'humanité, mais seulement à ceux qui sacrifient leur nature humaine avec Jésus. Ils seront élevés au-dessus de la nature humaine et de la nature angélique, jugeront les anges et seront héritiers avec lui.[169]
Le chemin étroit et les deux phases du royaume
Le huitième point est « le chemin étroit qui mène à la Vie », entendue comme l'immortalité. Ce chemin est escarpé et sans place pour les espoirs et les ambitions du monde. Chaque pas y est un renoncement aux droits et aux aises de la nature humaine. Les pas de ce chemin ne sont pas de simples combats contre le péché, que peuvent mener tous les justifiés, mais des sacrifices de ce à quoi l'on a droit comme homme. Tous ceux qui y entrent ont déjà été justifiés par la rançon donnée par Jésus.[170] La difficulté du chemin laisse penser que le prix est de grande valeur : la Vie « au superlatif », indépendante de toute condition, comme Dieu « a la vie en lui-même ». Elle appartient à la seule nature divine, non à la nature angélique ou humaine. Ceux qui y marchent sont ceux qui cherchent « la gloire, l'honneur et l'immortalité » et reçoivent des promesses pour devenir « participants de la nature divine » (2 Pierre 1:4). Ces quelques personnes sont aussi les instruments de Dieu pour la restitution de l'existence humaine au monde, laquelle pourrait être éternelle si le monde se conforme à la volonté de Dieu.[171]
Le neuvième point distingue deux phases du royaume de Dieu. La phase spirituelle comprend Jésus et son Église, au-dessus de tout. La phase terrestre comprend d'abord Israël selon la chair, rétabli dans la faveur de Dieu, qui gouverne et enseigne les hommes comme représentant terrestre du royaume spirituel. Elle rassemble peu à peu toutes les familles de la terre, sauf quelques incorrigibles qui seront détruits.[172] Le dixième en découle : Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes seront dans la phase humaine du royaume, bien qu'ils aient vécu et soient morts avant l'ouverture du chemin étroit vers la Vie par Jésus, guide et précurseur.[173]
La seconde mort et les derniers membres du corps
Le onzième point porte sur Apocalypse 2:11 : « Le vainqueur ne sera pas atteint par la seconde mort. » Les fidèles sont appelés à entrer dans la seconde mort, mais celle-ci n'est pas pour eux un dommage durable. La première mort est la mort adamique, qui aurait été la fin totale sans la rançon, laquelle a racheté tous les hommes de son emprise. Le relèvement effectif de l'humanité attend le règne de celui qui « nous a achetés de son sang précieux ». Les fidèles doivent se considérer comme libérés du péché et de la mort adamique. Cette vie qu'ils tiennent pour restaurée, ils la présentent à Dieu pour partager la mort du sacrifice sans tache de Jésus : c'est leur seconde mort. Pour Jésus, qui n'était pas dans la mort adamique, sa mort unique est la première. Les vainqueurs en seront bénis, car mourir avec lui, c'est aussi vivre et être glorifié avec lui (Romains 6:8 ; Romains 8:17).[174] En revanche, ceux qui entrent dans la seconde mort comme châtiment de leurs péchés volontaires, après avoir été éclairés par l'Esprit de vérité et non comme sacrificateurs justifiés avec Jésus, subissent une perte totale : l'extinction de la vie, sans espoir de résurrection (Hébreux 10:26).[175]
Le douzième point concerne les membres vivants du Christ, ceux qui sont en vie et qui restent durant sa présence. Ils ont à introduire le roi présent. Parmi les images de l'union entre Jésus et son Église, celle d'un seul corps, dont Jésus est la tête et l'Église les membres, est la plus forte. Les derniers membres sont les pieds : les saints vivants sont donc les « pieds » du corps oint, le Christ.[176] Ils accomplissent ainsi Ésaïe 52:7 (« Qu'ils sont beaux, les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles… qui dit à Sion : ton Dieu règne ! ») : ils annoncent que le Seigneur est présent et que le royaume s'établit, brisant et consumant à sa manière silencieuse tout ce qui lui résiste.[177] Le treizième point, « les bienheureux qui meurent » d'Apocalypse 14:13, commence par l'idée que tous ceux qui deviennent sacrifices doivent mourir. Il se poursuit dans la suite du numéro.[178]
Le treizième point se poursuit : les vainqueurs vivants durant la présence ne dorment pas dans la mort, car à l'instant même de leur mort ils sont « changés » d'êtres humains en êtres spirituels. Le texte d'Apocalypse 14:13 (« Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur dès maintenant ») est lu en ce sens.[179] Ce point conduit au Psaumes 82:6 et Psaumes 82:8 : « Vous êtes des dieux, vous tous, des fils du Très-Haut ; mais vous mourrez comme des hommes ». Le passage est lu comme une confirmation de la différence de nature entre les hommes et les « nouvelles créatures », entre la nature humaine reçue d'Adam et la nature divine promise à ceux qui suivent le chef en sacrifiant la nature humaine.[180]
Les enseignements de l'année écoulée
La lumière reçue durant l'année écoulée porte sur l'Apocalypse, sur les choses invisibles de Dieu et sur les preuves croissantes de la présence du Christ. Ces preuves se trouvent dans l'état de l'Église et dans la préparation du monde à un conflit, par la formation de sociétés de toute sorte.[181] Viennent ensuite les preuves de la crédibilité et de l'authenticité des Écritures du Nouveau Testament, présentées en réponse à des personnes qui se jugeaient plus compétentes que les apôtres pour comprendre et exprimer la vérité. La question « De qui est-il le Fils ? » a aussi été discutée sous tous ses aspects.[182] Jésus est présenté comme le Fils oint du Dieu vivant, dont la vie vient « d'en haut » et ne passe pas par la lignée d'Adam, marquée par le péché et la mort. La thèse selon laquelle il serait fils de Joseph est écartée par un argument généalogique : un fils de Joseph descendrait de Salomon, rejeté par Dieu faute de fidélité, et ne serait donc pas l'héritier du « trône de David ». L'héritier véritable devait venir d'un autre fils de David, Nathan, dont descend Marie.[183] Le fondement de toute espérance pour l'Église et pour le monde est la faveur de Dieu, exercée par un Rédempteur et un prix de rançon. Enfin, l'« archange », le premier messager de Jéhovah, est identifié à Jésus, le Seigneur hautement exalté, Rédempteur du monde et Tête ou Époux de l'Église.[184]
Perspectives pour la nouvelle année
Le chemin parcouru est jugé lumineux : chaque rayon nouveau s'ajoute au précédent sans le contredire, et il doit en être ainsi jusqu'à la pleine clarté, où l'on connaîtra comme on est connu, si l'on continue de suivre humblement le Maître.[185] Cette conduite est tenue pour une preuve de la présence du Seigneur, qui avait promis de venir frapper, de faire asseoir à table les serviteurs vigilants et de les servir (Luc 12:37 ; Apocalypse 3:20). La nourriture désigne ici la vérité qui rafraîchit et fortifie.[186]
Le passé ne garantit pas l'avenir. Comme les branches naturelles ont été retranchées pour orgueil et incrédulité, les lecteurs risquent de tomber s'ils cessent de « tenir ferme la tête ». Ils attendent davantage de nourriture « en temps voulu », mais aussi des épreuves de courage et de foi, qui montreront s'ils ont bien employé ce qu'ils ont reçu. Ils sont invités à saisir avec vigueur les grandes espérances de l'Évangile : gloire, honneur, immortalité, nature divine.[187] La présence du Christ et la question « De qui est-il le Fils ? » avaient été les épreuves de son premier avènement, et la maison d'Israël selon la chair avait trébuché sur cette pierre. Lors de sa seconde présence, les mêmes questions se posent et beaucoup tombent sur la même pierre (Ésaïe 8:14 ; 1 Pierre 2:5-8).[188]
Lettres intéressantes
Un lecteur de Birmingham, en Angleterre, envoie son abonnement annuel et une contribution au fonds des tracts, après avoir reçu l'Emphatic Diaglott (« Diaglott emphatique »). Pendant vingt ans, et jusqu'à l'arrivée de Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») un an plus tôt, il aurait jugé les États-Unis le dernier endroit d'où attendre instruction et consolation spirituelles. Les « adorateurs d'images » de son entourage accueillent la présentation de ce livre avec pitié, étonnement ou incrédulité. Les dissidents, et plus encore ceux qui ne sont sectaires que de nom, reçoivent la bonne nouvelle volontiers, alors que les « orthodoxes » la jugent très choquante.[189] L'absence d'étiquette sectaire est un obstacle pour beaucoup, qui ne reconnaissent aucune vérité chez ceux qui sont entièrement libres. Il se réjouit d'être délivré de la servitude de la foule. À propos de l'article de janvier sur l'isolement des croyants, il avoue souhaiter parfois une compagnie fraternelle mais préférer cette séparation, de peur qu'un esprit sectaire ne naisse.[190]
Un second lecteur, de Delhi (État de New York), envoie 15 dollars. L'an dernier il a pris dix exemplaires de la revue : certains ont refusé de les lire, d'autres sont restés indifférents. Il n'estime pas devoir forcer les gens ni jeter des perles en un lieu inconvenant et en demande cette année cinq. Il demande aussi une Bible Variorum, deux exemplaires supplémentaires de Food for Thinking Christians et deux de Tabernacle Teachings (« Enseignements sur le tabernacle »).[191] Âgé de plus de soixante-dix ans, cordonnier, il a été presbytérien, puis baptiste. Vers 1845 ou 1846, les sermons de George Storrs ont provoqué chez lui une « révolution théologique » : les baptistes l'ont alors exclu parce qu'il croyait ne pas avoir l'immortalité maintenant, mais la tenir devant lui comme un prix, et parce qu'il croyait Jésus-Christ Fils de Dieu.[192] Il propose deux textes en faveur de la restitution du genre humain. Dans Psaumes 90:3 (« Tu fais retourner l'homme à la poussière ; et tu dis : Retournez, fils des hommes »), le mot « Retournez » commence par une majuscule dans sa Bible, ce qui l'a convaincu qu'il ne s'agit pas d'un retour à la poussière. Le verset suivant rappelle que mille ans sont pour Dieu comme un jour : il n'est limité ni par les années ni par les âges. Il estime aussi que les promesses de Jérémie 12:15-17 sont encore à venir.[193]
L'intégrité de la Bible
Un extrait de H. L. Hastings soutient que Dieu a rendu impossible toute altération grave de la Bible. Des erreurs de copie existent, car la main du copiste n'est pas inspirée : une note marginale glissée dans le texte, un mot omis, une voyelle oubliée. Mais la grande ligne de la doctrine ne peut être retirée sans mettre l'ensemble en lambeaux.[194] Récits, lois, préceptes, proverbes, biographies du Christ par les évangélistes, argumentation des apôtres et vision de l'Apocalypse sont tissés ensemble. Supprimer l'histoire de Balaam obligerait à écarter les références à ce personnage chez Michée, chez Pierre et dans l'Apocalypse. Réduire le passage de la mer Rouge à un changement de vent obligerait à écarter le cantique de Moïse et de Miriam, le Psaumes 76, le Psaumes 114 et le cantique de Moïse et de l'Agneau. On ne peut en extraire un fil sans défaire l'étoffe.[195]
« Qui m'a aimé ? »
Un poème, repris d'une autre source, développe les trois mots de Galates 2:20 : « Qui m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi ». « Qui » désigne le Fils unique du Père, qui s'est donné et a versé son sang. « Aimé » signifie qu'il ne s'est pas contenté d'avoir pitié. « Moi » désigne le pécheur perdu et misérable, que Christ a cherché, trouvé et libéré. L'ordre des mots place Christ en premier, le croyant en dernier, et entre eux l'amour seul.[196]
Prêché en témoignage
L'Évangile du royaume est-il prêché dans le monde entier, comme l'annonce Matthieu 24:14 ? La question est posée alors que le temps de la fin de l'âge de l'Évangile est considéré comme arrivé et que la moisson du blé mûr est en cours sous la direction du Seigneur de la moisson, présent. L'obscurité couvre pourtant encore la terre, et la grande Église nominale est elle-même dans les ténèbres.[197] La réponse part de ce que contient cet Évangile. Le règne du Christ doit amener la restauration de tous les hommes à la perfection et à la vie éternelle, ce qui est possible parce que tous ont été rachetés de la malédiction de la mort par la rançon, le sang précieux de Christ. Peu de gens ont vu les parties profondes du plan de Dieu, mais l'élément central de la bonne nouvelle a été publié chez toutes les nations, même si les traditions humaines et les tromperies de Satan l'ont obscurci.[198] Cet élément central est que « Christ est mort pour nos péchés », que par son sang nous avons la rédemption, que les hommes sont rachetés et que tous ceux qui acceptent Christ seront bénis dans son royaume. L'Église nominale, malgré ses erreurs, a conservé et largement proclamé cette vérité, et la Parole de Dieu imprimée dans toutes les langues a été semée « comme des feuilles d'automne ».[199]
Le monde ne montre pourtant aucun signe de conversion, et certains en sont déçus. Ceux-là se trompent sur l'objet de cet âge, qu'ils croient être la conversion du monde, et refusent pour cette raison de croire que l'on est aux derniers jours malgré les signes annoncés.[200] Le texte de Matthieu dit que l'Évangile est prêché « en témoignage » à toutes les nations, et non pour leur conversion. Jésus savait que, sous le règne actuel du mal et l'influence aveuglante du « dieu de ce monde », le message ne convertirait pas le monde. Un crochet ajoute un second but, non exprimé dans ce verset : choisir un « petit troupeau » de croyants consacrés, cohéritiers du royaume avec Jésus.[201] Ce témoignage n'a été reçu que par quelques-uns (Ésaïe 53:1 ; Jésus y est le « bras » de Jéhovah étendu pour racheter et restaurer les hommes), car les nations étaient aveuglées.[202]
La suite expose l'usage futur de ce témoignage. Le moment où les yeux aveugles seront ouverts, pour que chacun puisse recevoir le témoignage, est l'âge du Millénium.[203] Quand les morts seront ramenés à la vie, la même bonne nouvelle leur sera annoncée : leur retour à la vie résulte de la mort de Jésus, selon 1 Timothée 2:4-6 (« un ransom pour tous, dont le témoignage devait être rendu en son temps »). Israël se souviendra d'avoir tué le Seigneur de ses mains criminelles, regardera vers celui qu'il a transpercé et le pleurera comme un fils unique (Zacharie 12:10 ; Ézéchiel 16:61).[204] Ceux qui ont vécu à l'époque de Jésus attesteront qu'il est venu en son temps, tel un agneau sans tache. D'autres, au cours des siècles de l'âge de l'Évangile, diront qu'ils ont entendu parler de cet événement mais l'ont pris pour un conte, faute d'en voir les résultats. Ceux qui ont vécu avant l'avènement diront qu'ils offraient des sacrifices sanglants sans en comprendre le sens, et reconnaîtront à présent, selon l'explication de Paul, que ces sacrifices étaient des types du seul sacrifice acceptable, dont le sang des taureaux et des boucs était l'antitype manquant.[205] Tous les rachetés deviendront ainsi témoins que le sang du Christ a accompli leur rédemption. Alors « la connaissance du Seigneur remplira toute la terre » et Dieu donnera aux peuples « des lèvres pures » (Sophonie 3:9).[206]
Jusqu'ici la parole est tombée sur des oreilles sourdes. Les yeux aveugles seront ouverts et les oreilles sourdes débouchées (Ésaïe 35:5). Les hommes reconnaîtront alors le Christ ressuscité et glorifié comme le grand Prophète, et diront, selon Ésaïe 2:2-3 : « Venez, montons à la montagne du Seigneur ». Les efforts actuels sont jugés faibles et peu efficaces, mais le Prophète, Prêtre et Roi prendra pleinement sa puissance, le prince des ténèbres sera retenu et ses œuvres seront détruites par le « Soleil de justice ».[207] Il était néanmoins nécessaire que le message aille à toutes les nations. Ceux qui l'ont reçu ont obtenu « le pouvoir de devenir enfants de Dieu », « participants de la nature divine » et cohéritiers du royaume (Jean 1:12 ; 2 Pierre 1:4 ; Romains 8:17), et le message a aussi servi de témoignage aux nations. L'article est signé « Mrs. C. T. R. ».[208]
Le jugement présent
Le texte de Jean 12:31 (« Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera chassé ») est resté obscur jusqu'à une date récente, comme beaucoup d'autres passages, qui s'éclairent à mesure que les sceaux sont ouverts.[209] Les prophètes comprenaient moins ce qu'ils écrivaient que les apôtres, car ils étaient inspirés pour écrire plus que pour comprendre. Ils ont dû étudier leurs propres prophéties, écrites surtout à l'intention de ceux qui vivent maintenant (1 Pierre 1:10-12). « Maintenant » couvre ici toute la durée de l'âge de l'Évangile, et le « nous » de Pierre désigne le corps chrétien de toute cette période.[210] De même, les apôtres comprenaient moins les paroles prophétiques du Christ que les membres de son corps qui les lisent à la fin de l'âge. Cela vaut pour la phase vivante du corps et non pour un individu. Les membres actuels ne sont ni plus inspirés ni plus consacrés, mais ils ont dépassé plus de bornes sur la route et vu s'accomplir une grande partie de ce qui avait été annoncé.[211]
Parmi les accomplissements déjà vus figurent la plupart des événements de Matthieu 24, dont la chute des magnifiques bâtiments de Jérusalem, sans « pierre sur pierre ». S'y ajoutent l'apostasie et la révélation de l'homme de péché de 2 Thessaloniciens 2:4, dont la puissance croît puis décroît. Israël est dispersé parmi les nations sous la malédiction de Dieu, peuple distinct mais sans nation. Jérusalem est foulée aux pieds par les nations jusqu'à ce que les « temps des Gentils » soient accomplis (Luc 21:24), et le rassemblement d'Israël dans son pays a commencé. L'Évangile a été prêché dans le monde entier en témoignage, les parallèles entre les âges sont reconnus, et l'aube du jour du Seigneur, la présence du Maître, est discernée.[212] Certaines de ces choses, Paul les voyait peut-être sans pouvoir les dire clairement, car elles n'étaient pas encore dues au monde. La tâche principale de l'heure reste d'« édifier les uns les autres ».[213]
La lumière tirée de ces accomplissements éclaire le texte de Jean. Il contredit la théologie courante, qui place le jugement de tous les hommes dans l'avenir. Il pose donc problème à ceux qui voudraient que tout ce que Dieu prévoit pour l'épreuve des hommes s'achève dans ce monde, cet âge ou cette économie. La traduction « un jugement de ce monde », adoptée par la plupart des autorités, est mentionnée. Sont posées les questions de savoir quel est ce jugement, qui est jugé maintenant et ce que signifie « maintenant ». Ces passages difficiles sont comparés à des pierres nécessaires à l'achèvement du temple, à mesure que celui-ci approche de sa fin.[214] Pour répondre, le texte examine ce qui avait été fait pour la rédemption du monde quand Jésus prononça ces paroles : rien d'autre que la promesse, suffisante pour fonder une espérance, mais aucun acte n'avait encore racheté la race de la mort. Le texte se poursuit dans la suite du numéro.[215]
Les Juifs se croyaient le seul peuple qui comptât pour le Seigneur. Dieu leur avait tant parlé de leur statut de peuple choisi qu'ils en avaient conclu qu'il ne choisirait jamais personne d'autre.[216] Il leur avait dit : « Vous êtes les enfants de l'Éternel, votre Dieu », et « tu es un peuple saint pour l'Éternel, ton Dieu, et l'Éternel t'a choisi pour que tu sois son peuple particulier, entre tous les peuples qui sont sur la terre » (Deutéronome 14:1-2).[217] Mais ils n'étaient pas choisis pour eux-mêmes autant que pour l'honneur du « saint nom » de Dieu (Ézéchiel 36:22), c'est-à-dire par amour pour tous les hommes. S'ils l'avaient su, ils ne se seraient pas attribué tant de privilèges. Malgré leur obstination, ils convenaient à la tâche pour laquelle ils avaient été choisis. Les « oracles de Dieu » leur avaient été confiés, et ils les ont bien gardés, comme un fils garde le testament de son père, écrit dans une langue qu'il ne comprend pas, mais dont il suppose qu'il lui lègue tout l'héritage.[218]
Quand Jésus prononce les paroles de Jean 12:31, Israël a accompli à peu près tout ce qu'on attendait de lui. La suite des projets de Dieu demande des instruments d'une autre nature, et Israël est donc mis de côté. Les Juifs ne convenaient plus parce qu'ils poursuivaient leurs propres buts. Ils avaient promis d'être le peuple obéissant de Dieu (Josué 24:22), mais ils ont fait un autre choix : ils ne voulaient suivre qu'un chef puissant selon la terre, capable de leur donner la grandeur et la gloire terrestres. Le « prince de la vie » donnait la première place à l'humilité et au renoncement à soi. Ils se sont donc placés sous la conduite du « prince de ce monde », celui qui avait offert au Christ les royaumes de ce monde s'il se prosternait devant lui.[219]
Le prince de ce monde est un usurpateur, mais il gouverne bien le monde. Il règne depuis quatre mille ans et semble faire valoir un droit de possession. L'héritier légitime est venu, mais tant qu'il n'a pas pris le pouvoir, il n'est pas prince de ce monde. Jésus ne s'est jamais donné ce titre, et les apôtres non plus. À Pilate, il déclare : « Mon royaume n'est pas de ce monde » (le mot grec est kosmos, « arrangement »), car son royaume sera un arrangement tout différent. Ces paroles ne peuvent donc pas désigner Jésus lui-même, même si l'on croit en trouver un indice dans la parabole de Matthieu 21:33-45. Cette parabole parle de son droit d'héritier, nullement d'une fonction de prince, et la réponse à Pilate la contredit.[220]
Le sens est à chercher ailleurs. La race n'avait encore été rachetée de rien. Les sacrifices pour le péché, les offrandes de toute sorte ne pouvaient ni la racheter de la mort ni faire l'expiation du péché : ils n'étaient que des « ombres des biens à venir ». Tout ce qu'avait Israël était typique et devait être remplacé : ses sacrifices annonçaient de « meilleurs sacrifices », ses promesses de « meilleures promesses », son alliance une « meilleure alliance », son espérance une « meilleure espérance », son testament un « meilleur testament » (Hébreux 7:19-22 ; Hébreux 8:6 ; Hébreux 9:23). Ces choses meilleures doivent venir quand le prince de ce monde sera chassé. Or Jésus dit « maintenant », et le monde ne paraît guère meilleur.[221]
Le petit mot « maintenant » est donc examiné à la lumière d'autres passages. Paul écrit : « Nous voyons maintenant au travers d'un miroir, d'une manière obscure » (1 Corinthiens 13:12). Ces paroles étaient vraies à son époque et le sont encore, même si la vue est un peu meilleure aujourd'hui : c'est toujours « maintenant ». Jean-Baptiste dit : « La cognée est mise à la racine des arbres » (Matthieu 3:10). Cette cognée de l'exigence de l'Évangile, qui juge l'intention autant que l'acte (Matthieu 5:22-28), reste à la racine : elle retranche le « vieil homme », remplacé par la nouvelle créature. L'ancienne exigence ne coupait que quelques branches ; pendant tout l'âge de l'Évangile, elle s'applique à la racine. Il faut un « homme nouveau », une maison nouvelle, et cette maison, « spirituelle », est en construction : ce « maintenant » n'est pas encore terminé.[222] Paul dit encore que « maintenant » la justice de Dieu est manifestée sans la loi (Romains 3:20-21), et que toute la création soupire et souffre « jusqu'à maintenant », pendant que les croyants attendent « la rédemption de notre corps », c'est-à-dire de l'Église, corps du Christ (Romains 8:22-23). Ce « maintenant » couvre donc tout le temps qui va de la première à la seconde venue du Christ, jusqu'au moment où il prend le royaume avec ses saints.[223]
Les paroles de Jésus reviennent ainsi à dire que le temps de l'œuvre du salut est arrivé. Les oiseaux et les bêtes qu'on égorgeait n'ont plus d'utilité, puisque la réalité qu'ils représentaient commence. Les « meilleurs sacrifices » sont offerts, comme la tête, posée à côté du corps, est placée sur l'autel (Lévitique 1:12-13). L'œuvre réelle commence, avec un jugement de ce monde et l'expulsion de son prince. Ce prince sera chassé à la demande de ses propres sujets, même s'il semble triompher quand Jésus est « élevé de la terre », car c'est justement par là que Jésus attirera tous les hommes à lui. Le mot grec krisis signifie accusation, condamnation ; le jugement, krima, qui comprend la loi, commence par la maison de Dieu (1 Pierre 4:17).[224]
La première maison de Dieu, celle d'Israël, a été condamnée et laissée « déserte ». Ce fait était lui-même un type : la seconde maison, l'Église nominale, connaît le même sort. La maison nouvelle est formée du reste des deux maisons (Ésaïe 11:11 ; Romains 9:27 ; Romains 11:5 ; Éphésiens 2:15 ; Ésaïe 8:14). « Le reste d'Israël ne commettra point d'iniquité et ne dira point de mensonge » (Sophonie 3:13). Le mot Israël, d'après le dictionnaire de Young, signifie « celui qui règne avec Dieu ». Ce reste se juge lui-même, et « quand nous sommes jugés, nous sommes châtiés par le Seigneur, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde » (1 Corinthiens 11:31-32). Celui qui appartient à cette classe « ne vient point en jugement », mais « est passé de la mort à la vie » (Jean 5:24), au sens légal. Il n'y a donc plus de condamnation, et par conséquent plus de jugement futur, pour ceux qui sont en Jésus-Christ (Romains 8:1-2). En se jugeant ainsi, ils condamnent le monde, comme Noé (Hébreux 11:7), et leur jugement est juste parce qu'ils cherchent la volonté du Père et non la leur.[225]
Un second sens, secondaire, est donné aux mots « un jugement de ce monde ». Ce n'est pas un jugement légal, puisque ceux qui le rendent sont eux-mêmes légalement morts, condamnés. Mais le monde juge bien son propre gouvernement et le condamne, et ce verdict rejoint celui de l'autre classe. Le monde chassera le prince de ce monde par acclamation et voudra un autre souverain. Peu d'hommes désirent aujourd'hui un chef juste, mais l'oppression du pouvoir actuel deviendra telle que tous réclameront un roi qui règne avec justice. Alors viendra le « Désiré de toutes les nations », et la gloire de cette dernière maison (le gouvernement) sera plus grande que celle de la première (Aggée 2:7-9). Ceux qui veillent voient déjà le mécontentement envers le gouvernement de ce monde : le communisme, le nihilisme et tous ces mouvements sont le fruit de ce jugement du monde.[226] Ceux qui les animent croient pouvoir mettre le prince à la raison. Ils ne peuvent ni le faire céder ni le chasser, parce qu'ils agissent selon les mêmes principes que lui. Ils expriment leur jugement et leur mécontentement, sans pouvoir même le lier. Mais le « Prince de la vie » prépare toutes choses, et quand tout sera prêt, Satan tombera de sa position de souverain « comme l'éclair », ce que Jésus a vu en vision (Luc 10:18). Les événements qui accompagneront sa chute sont terribles, et le livre de Sophonie en donne la description la plus vive. Le texte invite à lire le verset 3 du chapitre 2 et, pour les consacrés, les versets 16 à 20 du chapitre 3.[227] Certains, qui forment une « assemblée solennelle », voient beaucoup de ces choses mais suivent de loin, car « l'opprobre leur est un fardeau ». Quand la tribulation sera assez lourde, ils seront séparés et rassemblés, ce qui est une raison de se consoler à leur sujet (Sophonie 3:18).[228]
Un autre argument écarte l'idée que le « prince de ce monde » soit le Christ et que le « jugement de ce monde » soit son procès devant le Sanhédrin et Pilate. Paul écrit que la sagesse cachée, « aucun des princes de ce siècle ne l'a connue, car, s'ils l'avaient connue, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de gloire » (1 Corinthiens 2:7-8). Le Christ ne peut donc être un prince de ce monde. Jésus a annoncé que « le royaume des cieux est proche » et a autorisé ses disciples à le proclamer, mais il a ensuite dit à Pilate que son royaume n'était pas de ce monde.[229] Le règne actuel est un arrangement sombre et désordonné, une longue nuit de péché, mais « la nuit est avancée, le jour approche ». L'œuvre de Jésus et de ses disciples a été le début de la fin, la première partie de la période que couvre le mot « maintenant », et le présent en est la dernière partie.[230]
Certains, chrétiens ou non, pensent que les disciples croyaient le royaume proche au point de l'attendre de leur vivant. Cette impression ne vient qu'à qui connaît mal les passages bibliques sur la question. Paul écrit aux Thessaloniciens de ne pas se laisser troubler comme si « le jour du Seigneur était là » (traduction de Rotherham : « a commencé »), car il ne viendra qu'après l'apostasie et la révélation de l'homme de péché, le fils de perdition (2 Thessaloniciens 2:1-3). Pierre aussi invite à s'attacher à la parole prophétique « comme à une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour vienne à paraître » (2 Pierre 1:19). Le jour n'avait donc pas paru à son époque : il était proche, mais pas aussi proche que l'aube. La nuit est bien avancée une fois minuit passé, mais l'aube marque le début du jour.[231]
Le présent est situé dans la dernière partie de la période couverte par le mot « maintenant », que la « parole prophétique plus certaine » dit presque achevée. Les serviteurs de Dieu sont « scellés au front », dernière chose avant que les quatre anges « fassent du mal à la terre et à la mer » (Apocalypse 7:2-3). L'entrée dans le temps de détresse, dont la destruction de Jérusalem n'était qu'un type, est proche. Beaucoup sont « purifiés, blanchis et éprouvés ». Un jugement est en cours, un autre doit suivre, et les juges associés à ce tribunal se préparent (1 Corinthiens 6:2-3). Quand le prince de ce monde sera chassé, ils commenceront leur œuvre de jugement du monde. Cette classe doit donc étudier « les livres » d'après lesquels le jugement, maintenant comme plus tard, sera rendu (Apocalypse 20:12), et posséder le témoignage de Jésus, qui est l'esprit de la prophétie. L'article est signé J. C. Sunderlin.[232]
Le point de vue de M. Oliphant
Laurence Oliphant, grand défenseur du retour des Juifs persécutés en Palestine, estime qu'une Égypte indépendante affecterait d'abord la Palestine, pays limitrophe. Le sort de la Palestine devrait alors décider de celui des pays voisins. La politique anglaise en Égypte entraînera, malgré les assurances du gouvernement, une administration virtuelle du pays par l'Angleterre. La France, la Russie et l'Italie, déjà très irritées, réclameront alors des compensations, prélude à des conférences ou à des guerres : revendications françaises sur la Syrie, italiennes sur Tripoli, russes sur l'Arménie. Le problème de la Palestine et des lieux saints viendra le premier en discussion, et son sort deviendra bientôt une question brûlante.[233]
Moses Montefiore et les Juifs
Sir Moses Montefiore aura cent ans le 24 octobre 1884 s'il vit jusque-là. Les Hébreux de New York préparent un témoignage d'hommage pour ce centenaire. Fervent défenseur de l'ancienne foi, il ne s'est pas laissé aveugler par la poursuite de la fortune et s'est ému des incapacités politiques imposées aux Juifs britanniques, ainsi que de la misère de ses frères à l'étranger, surtout en Palestine. En 1827, il fait le premier d'une série de voyages dans ce pays pour en examiner sur place les causes, d'où naît le fonds pour la Palestine. Sa femme meurt en 1862, ce qui ouvre pour lui une période de grandes œuvres de charité. En 1863, malgré son deuil et sa faiblesse physique, il se rend au Maroc plaider la cause des Juifs de Safi, massacrés et torturés par les Espagnols sous le prétexte inventé du meurtre du consul d'Espagne. Il obtient le retour du calme et des privilèges pour les chrétiens résidant dans le pays auprès du grand chérif du Maroc. En 1875, il fait son septième et dernier voyage en Terre sainte. Ses armes portent une bannière où est inscrit en lettres hébraïques d'or le mot Jérusalem. Son rêve est de voir la Palestine devenir un État juif ayant Jérusalem pour capitale, rêve qu'il sait ne pas pouvoir voir se réaliser de son vivant. Le texte est tiré du London Christian Herald.[234]
Un grand projet
Une compagnie anglaise, présidée par le duc de Marlborough, étudie la construction d'un canal maritime à travers la Palestine. Le projet prévoit d'abord un canal de 25 milles de long, de Halifax, dans la baie d'Acre, par la plaine d'Esdraelon, jusqu'à la vallée du Jourdain, profond de 40 pieds et large de 200. Un second canal de 100 milles relierait le golfe d'Akaba à la mer Morte, et donc celle-ci à la mer Rouge. Une mer intérieure d'environ 300 milles de long relierait alors la Méditerranée à la mer Rouge, ferait de Jérusalem un port de mer et serait assez profonde pour de grands navires. Outre les difficultés techniques, le consentement de la Porte est indispensable, et des puissances européennes s'opposeraient à un firman donnant à l'Angleterre le droit exclusif de passage. La Terre sainte a aussi une valeur sacrée pour les chrétiens du monde entier, et un large mouvement d'opinion s'élèverait dans toutes les Églises contre cette innovation. Le texte est tiré du London R. R. News.[235]
La place de la Bible dans le monde
Les penseurs accordent désormais plus de valeur à l'histoire biblique. Quelques années plus tôt, les lettrés d'Europe parlaient volontiers de mythes bibliques, mais les découvertes d'Orient ont montré que ces prétendus mythes étaient des faits. Elles ont aussi renforcé la crédibilité d'Hérodote et la confiance dans la Bible.[236]
Les fouilles de Ninive sont citées en exemple. La ville était enfouie depuis si longtemps qu'Hérodote en ignorait le nom, que Xénophon et ses dix mille hommes ont marché sur son emplacement sans le savoir et que Voltaire en avait fait un mythe. Elle réapparaît avec ses palais, ses mausolées, ses galeries d'art et ses bibliothèques de tablettes qui reproduisent de nombreux récits bibliques. La tombe de Jonas, le palais de Sennachérib et ses archives de pierre attestent l'authenticité de l'histoire biblique. La bibliothèque royale contient des traités scientifiques, des grammaires de dialectes assyriens et les annales de l'empire, avec le détail des conquêtes, des sièges, du sort des captifs et des tributs levés. Les campagnes en Judée y sont rapportées très en détail, avec les noms de Jérusalem, Samarie, Libna, Lakis, Gaza, Askalon, et ceux de Jéhu, Hazaël, Menahem, Ézéchias, Retsin, Omri, Hiram de Tyr ou Illulous de Sidon. Un long document donne la version assyrienne de la « bataille des rois » de Genèse 14, avec les noms de la plupart des rois et de nombreuses villes de la plaine.[237]
Le siège de Lakis, raconté en 2 Rois 18, est illustré sur les murs des palais. Une inscription en caractères cunéiformes, au-dessus du roi, porte : « Sennachérib, le puissant roi, roi du pays d'Assyrie, assis sur le trône de jugement devant la ville de Lakis. Je donne la permission de la massacrer. » Un cylindre de pierre confirme le récit biblique : Sennachérib monte contre les villes fortes de Juda et les prend (2 Rois 18:13), puis exige d'Ézéchias trente talents d'or et trois cents talents d'argent. Ézéchias donne tout l'argent du temple et du trésor royal et dépouille d'or les portes et les piliers du temple. Après de nouvelles insultes, Sennachérib marche sur Jérusalem, mais l'ange du Seigneur tue en une nuit 185 000 hommes et le force à rentrer à Ninive.[238]
Les deux récits se recoupent largement. Sur les monuments, Sennachérib dit avoir pris et pillé quarante-six villes fortes d'Ézéchias et d'innombrables petites villes dépendantes, mais lui avoir laissé Jérusalem, sa capitale, parce qu'il ne s'était pas soumis. L'explication de ce fait se trouve dans le récit biblique (2 Rois 19:32). Il dit ensuite avoir emmené la population des environs de Jérusalem, avec trente talents d'or et huit cents talents d'argent, richesses de la cour d'Ézéchias, de ses filles et des officiers du palais, et avoir compté ce butin pour le tribut refusé. La seule différence apparente, et non réelle, porte sur le nombre de talents d'argent : la Bible donne la somme exigée de Jérusalem seule, l'inscription celle obtenue de toute la Judée.[239]
Une autre confirmation concerne l'humiliation de Nébucadnetsar, chassé pour vivre un temps avec les bêtes, un événement que l'on n'attendrait guère dans les annales d'un satrape oriental. Sur une tablette conservée à l'East India House de Londres, une inscription peut passer pour le rapport officiel de cette calamité. Au milieu du récit des travaux d'embellissement de Babylone et de Borsippa, l'historien dénonce brusquement les Chaldéens et les astrologues, puis écrit : « Le cœur du roi s'endurcit contre eux. Il ne leur accorda aucun don pour des fins religieuses. Il cessa le culte de Mérodach et mit fin au sacrifice des victimes. Il souffrait des effets d'un enchantement. » Le reste de l'épisode demeure obscur et le récit des travaux reprend aussi brusquement. On ne pouvait attendre un compte rendu plus clair d'une nation connue pour son orgueil et sa pompe.[240]
Un des rédacteurs incrédules du Boston Investigator a été si impressionné par les travaux de Layard qu'il a écrit en 1859 : « Désormais, quoi que nous, libres penseurs, puissions dire de la divinité du vieux Livre, aucun de nous ne mettra jamais en doute l'authenticité de son histoire. » Le passage est tiré de conférences de Chautauqua.[241]
Rubrique des questions
À la question de savoir pourquoi l'Écriture parle de pardon des offenses si la dette est payée, la réponse est qu'il serait inutile qu'un pécheur demande pardon à Dieu au motif qu'il pardonne lui-même à ceux qui l'ont offensé. L'Écriture ne présente jamais ce motif comme un fondement du pardon. La prière « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » n'est pas destinée aux pécheurs : Jésus dit « Voici comment vous devez prier », en s'adressant à ceux qui voient en lui « l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde », autrefois étrangers et maintenant rapprochés par le sang du Christ. Ceux-là peuvent dire à Jéhovah « Notre Père qui es aux cieux ». Ayant conclu une alliance de sacrifice de soi, ils peuvent demander pardon à leur Père s'ils y manquent parfois sous la tentation, et « tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera » (Jean 16:23). Le monde ne peut pas appeler Dieu Père, alors que les croyants ont reçu « l'esprit d'adoption par lequel nous crions : Abba ! Père ! » (Romains 8:15).[242]
Sur la question des sociétés secrètes, la réponse écarte toute appartenance pour un croyant qui s'est entièrement consacré au Seigneur. Même en admettant que ces sociétés ne s'opposent pas aux doctrines du Christ et qu'elles cultivent la morale, ce que la revue juge « au moins discutable », le temps, l'argent et l'influence qu'on leur donnerait ne seraient plus disponibles pour le vœu de consécration. Ce vœu engage les saints à employer tout leur temps, tout leur argent et toute leur influence au service du Seigneur. La même objection vaut pour toute société sectaire appelée Église : consacrer à ces groupes son temps, son argent et son influence est jugé un gaspillage qui nuit à la cause et viole le vœu.[243]
L'assurance sur la vie ou sur les biens est jugée compatible avec la consécration. Elle est comparée aux hospices et aux hôpitaux : elle met en forme d'affaire l'enseignement du Christ, en réunissant un fonds commun versé par un grand nombre de personnes au profit de celui d'entre eux qui se trouve en difficulté, selon l'exhortation à « faire du bien à tous les hommes ».« L'assurance sur la vie ou sur les biens, comme les hospices et les hôpitaux, met simplement en forme d'affaires les enseignements du Christ » L'assurance sur la vie équivaut à mettre régulièrement de côté une petite somme à la caisse d'épargne pour des personnes à charge. Un père qui agit ainsi n'enfreint pas la parole « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre » (Matthieu 6:19), car un trésor est ce à quoi le cœur s'attache, et l'on fait aussi des trésors de la réputation, de la toilette, du plaisir ou des reliques. Le vrai consacré ne tient à aucune chose terrestre : tout doit pouvoir être sacrifié sur-le-champ à la volonté du Seigneur. Paul invite l'Église à mettre de l'argent de côté chaque semaine pour la famille du Seigneur (1 Corinthiens 16:2), ce qui rend légitime de réserver de même ce qu'on peut épargner pour les besoins futurs de sa famille. Celui qui ne pourvoit pas aux besoins des siens « a renié la foi et est pire qu'un infidèle » (1 Timothée 5:8). L'erreur inverse, bien plus fréquente, est l'avarice qui accumule, refuse aux siens le nécessaire et leur retire le privilège de participer à l'œuvre du Seigneur.[244]
À propos des enfants morts en bas âge, qui doivent être rétablis dans la perfection sur le plan humain, la parole de Jésus « le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » (Marc 10:14) est comprise comme : « le royaume est à ceux qui sont comme eux ». Le verset suivant l'indique : « quiconque n'accueillera pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera point » (Marc 10:15), et le récit de Matthieu va dans le même sens (Matthieu 18:1-6). Le petit enfant représente le disciple doux, docile, sans ruse et humble. L'exhortation « soyez des enfants pour la malice, mais des hommes par l'intelligence » (1 Corinthiens 14:20) va dans le même sens.[245]
Pour Hébreux 12:8, la revue cite la traduction du Diaglott : « Mais si vous êtes sans discipline, dont tous sont devenus participants, alors vous êtes des bâtards et non des fils. » Ceux qui sont appelés à la nature nouvelle doivent s'attendre, pendant le temps présent, à des épreuves, des tentations et des oppositions. Ces épreuves les préparent à l'œuvre future pour laquelle Dieu les destine, car vaincre le mal est l'épreuve de tous ceux qui doivent partager la puissance du royaume. Suivre Jésus ne consiste pas à être porté vers la gloire sur un lit de fleurs : il faut courir de façon à remporter le prix, ce qui suppose fatigue, difficultés et obstacles. Jésus, chef, capitaine et précurseur, a ouvert ce « chemin étroit » en se donnant en rançon, et il sert de modèle. Son nom a été rejeté comme mauvais, il a été haï sans cause, ses frères l'ont renié, on l'a chassé de la synagogue pour avoir dit la vérité. Il en sera de même de tout vrai disciple. Les souffrances présentes sont donc à recevoir comme la preuve qu'on est accepté comme fils et formé pour les honneurs royaux promis. Ne pas les connaître indiquerait qu'on n'a jamais été « engendré par la parole de vérité » (Jacques 1:18). Ceux qui auraient été engendrés à une autre espérance par les traditions des hommes, qui promettent un royaume à d'autres conditions, seraient des héritiers illégitimes.[246]
Sur le sort de ceux qui entendent l'Évangile et le rejettent, la réponse distingue trois catégories. Beaucoup passent pour avoir entendu l'Évangile sans l'avoir réellement entendu : le dieu de ce monde, Satan, a bouché leurs oreilles et aveuglé leurs yeux. La promesse est qu'en temps voulu ces oreilles s'ouvriront, ces yeux verront, et l'Évangile sera alors « attesté à tous ». Une deuxième catégorie a entendu et reçu la vérité fondamentale, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, et a été justifiée par la foi, mais ne s'est jamais consacrée comme sacrifice vivant à Dieu ; en rejetant la bonne nouvelle du haut appel, ces personnes perdent le privilège d'être cohéritières et de régner avec le Christ. La troisième catégorie comprend ceux qui, justifiés par la foi, se sont engagés à devenir des sacrifices vivants, puis rejettent l'Évangile, deviennent ennemis de la croix du Christ et tiennent pour une chose ordinaire le sang de l'alliance par lequel ils ont été sanctifiés. Pour eux, selon l'Écriture, « il ne reste plus de sacrifice pour les péchés ». Ayant reçu pleinement les bienfaits de la rançon, que le monde recevra bientôt, puis y ayant renoncé pour l'espérance de participer à la nature divine, ils rejettent leur seule ancre. Comme le Christ ne meurt plus, ils sont sans espoir. Leur mort sera la seconde mort, non pas celle qui vient du péché d'Adam, mais celle qui vient de leur propre faute.[247]
Enfin, la parole de Matthieu 23:33 (« Serpents, race de vipères, comment échapperez-vous au jugement de la géhenne ? ») s'adresse aux pharisiens et aux scribes, qui propageaient avec zèle les traditions des anciens. Ils attendaient une vie future en récompense de l'observation de la Loi, ou plutôt de ces traditions. La géhenne était un lieu situé hors de Jérusalem où l'on brûlait les ordures et les corps des criminels ; Jésus l'emploie comme symbole de destruction, à laquelle ces hommes étaient justement condamnés. Ils ne sont pas pour autant des rebuts de la société : c'étaient les religieux les plus stricts et les théologiens les plus populaires et les plus raffinés de leur temps, ayant « une apparence de piété » mais reniant ce qui en fait la force. Ils n'auront pas la résurrection à la vie qu'ils attendaient comme récompense, mais ils ressusciteront, car celui qu'ils ont rejeté et mis à mort les a rachetés de son sang précieux.[248]
Le tourment éternel
Un ancien pasteur de l'« Église chrétienne » de Boston, dont l'attention avait été attirée par la doctrine du tourment éternel, expose dans une lettre ce qu'il pense de la sympathie des justes envers les damnés. Il n'a trouvé aucun apaisement dans les arguments des défenseurs du malheur éternel sur ce point.[249]
Il cite Jonathan Edwards, selon lequel les maux des pécheurs en enfer ne causeront pas de peine aux saints du ciel, mais de la joie, fruit d'une disposition aimable, d'une sainteté parfaite et de la conformité au Christ. Au jugement, le pécheur pourra se tourner vers un ami pieux, mais le verra indifférent à son sort, montant avec joie à la rencontre du Seigneur, d'autant plus joyeux qu'il le voit dans l'horreur. Les saints l'entendront gémir, soupirer et grincer des dents sans pitié. Même des parents pieux qui l'auront vu des millions d'années dans le tourment, jour et nuit, ne le prendront pas en pitié, mais loueront Dieu de voir sa justice éclater dans l'éternité de sa misère. Edwards affirme que « les tourments de l'enfer seront incomparablement plus grands que d'être dans un four ardent, un four à briques ou une fournaise ».[250]
L'ancien pasteur écrit que son âme s'est soulevée devant de tels propos, qui lui semblent ne pouvoir venir que d'un monomane. La théologie scolastique peut raisonner avec calme sur le malheur éternel. Mais quand on songe que nous-mêmes, nos familles, nos amis et nos semblables, êtres sensibles aux souffrances de l'esprit et du corps, sommes exposés à un tel péril, on peut tenter de croire ce dogme, sans y parvenir. Il cite l'évêque Newton : « Vous ne pouvez pas y croire sérieusement ! » Y croire serait pervertir la nature humaine, sans parler de l'esprit du christianisme.[251]
Le Père céleste a enseigné, par la parole et par l'exemple, à être bon envers « les ingrats et les méchants » dès cette vie, et les souffrances de l'humanité commune émeuvent facilement le cœur. Or on enseigne que, dans le monde à venir, les saints verront des multitudes de perdus tourmentés dans l'enfer, comme dans une mer de feu liquide où les méchants boivent le supplice éternel, sans éprouver aucune émotion de sympathie et sans que leur bonheur soit un instant troublé par cette scène terrible.[252]
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Illustrations du numéro
Références
- ↑ La Tour de Garde de Août 1883, p. 512-514
- ↑ La Tour de Garde de Août 1883, p. 515
- ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 82-83.
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, p. 542-543.
- ↑ FRANZ Raymond, À la recherche de la liberté chrétienne, p. 65-66.
- ↑ La Tour de Garde de Août 1883, p. 517
- ↑ La Tour de Garde de Août 1883, p. 516
- ↑ « Chautauqua », Wikipédia (en), consulté en 2026 ; Chautauqua's First Assembly, Christian History Institute, consulté en 2026.
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- ↑ La Tour de Garde de Août 1883, p. 515
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- ↑ Three worlds and the harvest of this world, 1877, p. 102
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- ↑ The End of the Wicked Contemplated by the Righteous, A Puritan's Mind, consulté en 2026.
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- ↑ Why do Luke and Matthew differ in lineage?, BibleHub, consulté en 2026.
- ↑ La Tour de Garde de Août 1883, p. 520
- ↑ La Tour de Garde, octobre 1880, p. 10
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- ↑ « When Buying Life Insurance Was Deemed Immoral », Reason, consulté en 2026.
- ↑ La Tour de Garde de Février 1883, p. 12.
- ↑ La Tour de Garde de Août 1883, p. 516
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- ↑ La Tour de Garde de juin 1882, p. 6.
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