1879
Autres actions
| 1879 | |
|---|---|
| Premier numéro de Zion's Watch Tower and Herald of Christ's Presence, juillet 1879 |
| Chronologie de la Société Watch Tower | |
|---|---|
| Années : 1875 - 1876 - 1877 - 1878 - 1879 | |
| Décennies : 1880s - 1890s - 1900s - 1910s - 1920s | |
1879 est l'année où Charles Taze Russell rompt avec Nelson Barbour et fonde sa propre revue, Zion's Watch Tower and Herald of Christ's Presence. C'est l'ancêtre de La Tour de Garde. Le premier numéro paraît en juillet. Il s'appuie sur une partie des lecteurs du Herald of the Morning, la revue de Barbour[1]. La rupture porte sur la rançon. Barbour refuse de dire que le Christ est mort à la place des hommes, et Russell fait de ce point un article de foi[2]. Elle suit aussi un échec : Barbour avait annoncé l'enlèvement des fidèles au ciel pour le printemps 1878[3]. La nouvelle revue reconnaît cet échec. Mais elle donne à 1878 un autre sens, que personne ne peut vérifier, et elle garde tout le calendrier de Barbour, 1914 compris.
La même année meurent George Stetson et George Storrs, les deux prédicateurs qui avaient formé le groupe d'Allegheny. Selon Bernard Blandre, ces deux morts et les ruptures avec Barbour, puis avec John Paton, font de Russell le chef du mouvement[4].
En bref : les doctrines de 1879
| Doctrine | Origine | Avant 1879 | En 1879 | Ce qu'il en advient |
|---|---|---|---|---|
| Enlèvement des fidèles (1878) | Nelson Barbour[5] | Les fidèles vivants sont changés en êtres spirituels et emportés au ciel[6], au plus tard en 1878 (Three Worlds, 1877)[7] | Modifiée. Octobre : l'échec est reconnu[8]. L'enlèvement est toujours attendu. La récolte que les anges « rentrent au grenier » n'est plus l'enlèvement. Les anges rassemblent les fidèles « dans un état de préparation au grand changement », que seul Dieu peut donner[9]. Novembre : 1878 devient la date où Dieu rejette les Églises[10]. Décembre : 1878 devient l'année où le Christ prend le pouvoir comme roi[11] | Avril 1880 : « entrer aux noces » n'est plus l'enlèvement, mais une condition de préparation[12]. Décembre 1880 : le changement n'est plus le mariage, il le précède[13]. Janvier 1881 : Albert Jones attend la transformation des fidèles « pour l'automne 1881 ou avant »[14]. Mai 1881 : la revue affirme n'avoir « jamais prétendu » qu'elle aurait lieu cette année-là. Elle annonce à la place que la porte de l'appel céleste se fermera[15] |
| Rançon : le Christ mort à notre place | Russell et John Paton, contre Barbour. A. P. Adams prend le parti de Barbour[16] | Barbour le nie dans le Herald d'août 1878[17] | Durcie. Octobre : le désaccord est daté de l'automne 1878[18]. Novembre : le Christ est mort à notre place[19]. Décembre : « un homme pour un homme »[20], et la doctrine devient « fondamentale »[21] | Russell cesse de publier Paton en 1881. Paton, puis Jones, rejettent à leur tour la rançon[22] |
| Le Christ présent, mais invisible, depuis 1874 | Benjamin Keith, d'après la traduction de Benjamin Wilson. Barbour la reprend[23][24] | Le mot grec parousia veut dire « présence » (Three Worlds, 1877)[25]. Le Christ est « présent mais invisible »[26] | Réaffirmée. Août : il s'agit d'une « présence personnelle »[27]. Novembre : elle a commencé « à l'automne 1874 »[28] | 1925 : « de 1874 à 1914 », quarante ans de préparation[29]. La date de 1874 est encore enseignée en 1929, près de cinquante ans en tout[30] |
| 1914 | Barbour, dès 1875[31] | Une période de 2 520 ans doit finir « en 1914 » (Three Worlds, 1877)[32] | Réaffirmée, en décembre seulement : une période va « de 1878 à 1914 »[33]. L'expression « temps des Gentils » n'est pas employée | Mars 1880 : selon Paton, « les temps des Gentils vont jusqu'en 1914 »[34]. 1993 : la Société reconnaît que la date vient de Barbour[35] |
| Michel | John Paton (article signé J. H. P.)[36] | En 1877, Michel est un archange au service du Christ. Ce sont deux êtres différents[37] | Novembre : Michel « n'est pas le Fils de Dieu »[38]. Décembre : le Michel d'Apocalypse 12 représente la papauté[39] | Renversée. Juin 1883 : Michel n'est « autre que notre Seigneur » avant sa vie humaine[40] |
| Le Christ « Fils » de Dieu | John Paton (article signé J. H. P.)[41]. Pour Schulz et de Vienne, il voit dans le Père et le Fils deux façons d'être d'un même Dieu[42]. Penton le juge plus proche que Russell de la Trinité et de l'incarnation[43] | Beaucoup de lecteurs viennent du mouvement de l'« Âge à venir » (Age to Come), qui nie que le Christ ait existé avant sa naissance[44] | Novembre : Paton admet que le Christ existait avant sa naissance. Mais, écrit-il, « nous ne trouvons aucun texte qui parle du Christ comme du Fils avant sa venue dans la chair »[45] | Contredite. Janvier-février 1882 : le Christ est appelé « Fils avant sa venue »[46] |
| Retour de tous les morts à la vie | George Storrs[47] | Tous les morts reviendront et entendront la vérité. Ceux qui la refuseront mourront pour toujours (Object and Manner, 1877)[48] | Réaffirmée. Juillet : les morts ne souffrent pas en enfer[49]. Octobre : « nous ne prêchons pas une seconde chance »[50]. Décembre : un verset gênant (Apocalypse 20:5) manquerait dans les plus anciens manuscrits[51] | 1886 : Le Plan divin des âges déclare ce verset ajouté après coup[52] |
| Exclusion | John Paton (article signé J. H. P.)[53] | Depuis 1878, des lecteurs jugent la foi des autres sur des points disputés : la date de 1878, la mort du Christ à notre place[54] | Octobre : personne n'est exclu pour un désaccord sur ces points, « ni pour aucune autre opinion », tant que le frère reste un chrétien honnête[55] | Juillet 1880 : aucun frère ne sera exclu « pour une simple différence d'opinion »[56]. Décembre 1882 : la limite est posée. Nier la rançon, c'est nier « le fondement même de tout le christianisme ». Russell désavoue la revue d'A. D. Jones, collaborateur de 1879[57]. 1er mars 1952 : un premier article fixe en détail la marche à suivre pour exclure[58] |
Doctrine
Russell et John Paton écrivent presque tous les articles de 1879. Paton signe « J. H. P. » la plupart des articles de fond. Les numéros reprennent souvent mot pour mot les brochures de 1877. L'article d'août sur le retour du Christ recopie ainsi The Object and Manner of Our Lord's Return[59]. Selon Blandre, Russell garde l'essentiel de la doctrine de Barbour, même après la rupture[60]. Pourtant, en juillet 1879, il attribue sa doctrine à d'autres auteurs : Seiss, Storrs, Dunn et Bowen. À Barbour, il ne reconnaît que d'avoir mis les dates en ordre, notent Schulz et de Vienne[61].
Ce qui change
1878 : l'échec reconnu, puis rendu invisible
Barbour et Russell attendaient pour le printemps 1878 l'enlèvement au ciel des fidèles vivants. Three Worlds plaçait cette délivrance avant la fin de la « moisson », en 1878[62]. Rien ne se produit. Selon Penton, la déception divise les lecteurs[63].
Dans Three Worlds, l'enlèvement est à la fois un changement et un départ. L'Église finira « par l'enlèvement », et le livre cite à la suite « nous serons tous changés » et « nous serons enlevés »[64] (1 Corinthiens 15:51-52 ; 1 Thessaloniciens 4:17). En août 1879, la revue l'écrit encore : les fidèles seront changés « de corps naturels en corps spirituels », et deviendront aussi invisibles que le Christ[65]. Cette idée ne change pas ensuite. Ce qui change, c'est le sens des images des paraboles : le grenier, puis les noces, puis le mariage.
En octobre 1879, Paton l'écrit clairement : l'enlèvement « n'était certainement pas prévu pour le printemps 1878 ». Il reproche aussi à beaucoup de lecteurs d'avoir traité ceux qui n'y croyaient pas comme des gens « hors de la lumière »[66]. La date n'est pas abandonnée pour autant. Elle reçoit un autre sens : depuis le printemps 1878, Dieu a rejeté les Églises, et seul le « petit troupeau » forme encore la vraie Église[67]. En décembre, 1878 devient l'année où le Christ prend le pouvoir comme roi. La revue la compare à son entrée à Jérusalem[68]. L'échec lui-même devient une « étrange épreuve », traversée « au cours de l'année écoulée »[69].
En octobre 1879, Paton change de lecture. Dans la parabole du blé, les anges rentrent la récolte au grenier (Matthieu 13:30). Il croyait que la récolte rentrée était l'enlèvement. Il pense désormais que seul Dieu peut rendre les fidèles immortels. Les anges ne font que rassembler les fidèles « dans un état de préparation au grand changement »[70]. Être « rentré au grenier », ou « entré aux noces », devient un état de foi, et non plus un départ. L'enlèvement lui-même est toujours attendu. En janvier 1881, Albert Jones attend dans la revue la transformation des fidèles vivants en êtres spirituels « pour l'automne 1881 ou avant »[71]. Quatre mois plus tard, la revue affirme n'avoir « jamais prétendu » que cela arriverait cette année-là. Elle annonce à la place que la porte de l'appel céleste se fermera à l'automne[72]. Raymond Franz montre comment ces dates survivent. Ce qui devait arriver en 1874 et en 1878 était invisible, donc rien ne pouvait prouver l'erreur. Seule l'annonce de 1881 pouvait échouer à la vue de tous[73]. Plus tard, Russell explique que les fidèles morts sont ressuscités en 1878, de façon invisible. Penton ne trouve aucune trace de cette idée en 1878. Robert Crompton y voit au contraire une des causes de la rupture : Barbour l'aurait refusée[74][75]. Les numéros de 1879 ne l'exposent pas.
L'histoire officielle efface cet épisode. A. H. Macmillan, un auteur favorable à la Société, rapporte un propos de Russell : il n'attendait pas « d'être enlevé au ciel à ce moment-là »[76]. Penton montre au contraire que Russell attendait bien sa transformation pour 1881[77]. Les Témoins de Jéhovah, prédicateurs du Royaume de Dieu (1993) expliquent la rupture par la seule rançon : « tout alla bien un temps, jusqu'en 1878 ». Le livre ne dit rien de l'attente déçue[78]. Voir Déception de 1878.
La rançon, cause de la rupture
En août 1878, Barbour écrit dans le Herald qu'il n'est pas biblique de « punir l'innocent à la place du coupable »[79]. Il garde les mots « rançon » et « expiation ». Mais il refuse de dire que la mort du Christ paie à la place des hommes[80]. Russell lui répond en septembre et Paton le soutient en décembre. A. P. Adams prend le parti de Barbour[81].
En 1879, la revue fait de la rançon le point qui sépare les deux camps. En octobre, Paton date le désaccord de « l'automne 1878 ». Il porte sur la mort du Christ, la résurrection et le retour des morts à la vie[82]. En novembre, Paton écrit que le Christ est mort à notre place, « dans le même sens » où il est notre prix[83]. En décembre, la formule est fixée : un homme pour un homme, « telle est la rançon prévue par la Loi »[84]. Ces doctrines, telles que la revue les enseigne, deviennent des « éléments fondamentaux de l'Évangile »[85].
L'accord ne dure pas. Paton défend la rançon en 1879, puis il rejette les vues de Russell et finit par la nier. Russell cesse de le publier en 1881[86]. Albert Jones, un autre collaborateur de 1879, la nie à son tour[87].
Michel et le Fils : deux positions contredites ensuite
En 1877, Three Worlds faisait de Michel un archange au service d'un être glorieux, identifié au Christ. Ce sont donc deux êtres différents[88]. En 1879, Paton va plus loin. Le verset dit : « que tous les anges de Dieu l'adorent ». Cela, écrit-il, « doit inclure Michel, le chef des anges ; donc Michel n'est pas le Fils de Dieu »[89]. En décembre, le Michel d'Apocalypse 12:7 représente même « la papauté et ses partisans »[90]. En juin 1883, la position s'inverse : Michel n'est « autre que notre Seigneur » avant sa vie humaine[91]. C'est encore la doctrine des Témoins de Jéhovah.
Les lecteurs ne s'accordent pas sur la nature du Christ. Beaucoup viennent du mouvement de l'« Âge à venir », qui nie que le Christ ait existé avant sa naissance. Les rédacteurs de la revue y croient, mais ils ne le voient pas tous de la même façon. Pour Schulz et de Vienne, Paton voit dans le Père et le Fils deux façons d'être d'un même Dieu[92]. Penton le juge plus proche que Russell de la Trinité et de l'incarnation[93]. En novembre 1879, Paton admet que toutes choses ont été faites par le Christ, qui existait avant sa naissance. « Mais, ajoute-t-il, nous ne trouvons aucun texte qui parle du Christ comme du Fils avant sa venue dans la chair. » Pour lui, cette venue sépare l'œuvre du Père de celle du Fils[94]. Le numéro de janvier-février 1882 dit le contraire : Dieu envoie « son propre Fils, Fils avant sa venue »[95]. Le mot Trinité n'apparaît dans aucun numéro de 1879.
Un verset écarté, le vêtement de noces et l'exclusion
Un verset gêne la doctrine du retour de tous les morts à la vie : « les autres morts ne revinrent point à la vie » (Apocalypse 20:5). En décembre, Russell affirme que cette phrase manque dans « trois des plus anciens manuscrits »[96]. Le Plan divin des âges reprend l'argument en 1886[97].
Dans la parabole des noces (Matthieu 22:11-12), un invité est chassé faute de vêtement de noces. Pour certains lecteurs, ce vêtement est une doctrine exacte. Pour Paton, c'est la conduite du croyant. Il écrit : « c'est une fausse théorie qui enseigne que la théorie seule suffit »[98]. Depuis 1878, des lecteurs jugent la foi des autres sur des points disputés : la date de 1878, la mort du Christ à notre place. Ceux qui ne pensent pas comme eux ne seraient pas « dans la lumière »[99]. Contre eux, Paton refuse d'exclure qui que ce soit pour un désaccord sur ces points, « ni pour aucune autre opinion ». Seule condition : que le frère reste un chrétien honnête[100]. La revue le répète en juillet 1880 : elle ne veut exclure aucun frère « pour une simple différence d'opinion »[101].
Trois ans plus tard, la revue pose une limite, et c'est justement la rançon. En décembre 1882, Russell désavoue Zion's Day Star, la revue d'Albert Jones, son collaborateur de 1879. Il écrit : « nous ne sommes pas de ceux qui excluent des frères chrétiens pour quelques différences d'opinion ». Mais nier la rançon, c'est nier « le fondement même de tout le christianisme ». Ceux qui le font deviennent « ennemis de la croix du Christ »[102]. En 1879, un désaccord sur la rançon ne justifiait l'exclusion de personne. En 1882, il devient le point de rupture. La marche à suivre pour exclure n'est fixée en détail qu'en 1952, dans La Tour de Garde du 1er mars[103]. Voir aussi Exclusion.
Ce qui est réaffirmé
Le Christ présent, mais invisible, depuis 1874
Le titre de la revue annonce sa doctrine : Herald of Christ's Presence, « messager de la présence du Christ ». L'article d'août explique que le mot grec parousia veut dire « présence personnelle ». Le Christ, devenu un être spirituel, est déjà là : il fait la « moisson » de l'Église[104]. Cette présence a commencé « à l'automne 1874 »[105].
L'idée ne vient pas de Russell. B. W. Keith l'avait trouvée dans l'Emphatic Diaglott, une traduction du Nouveau Testament par Benjamin Wilson, qui rend parousia par « présence ». Elle permettait de sauver la date de 1874, où rien de visible ne s'était produit[106][107]. Penton le résume ainsi : rien n'arrive en 1873, alors Barbour, comme tant d'adventistes qui fixaient des dates, repousse simplement le retour du Christ à 1874[108]. Franz note qu'on peut difficilement prouver qu'une présence invisible n'a pas eu lieu. La Société a enseigné la présence depuis 1874 pendant près de cinquante ans, et encore en 1929[109].
Les dates : 1873, 1874, 1878, 1914
La preuve vient d'un calcul de Barbour. Il compare deux époques de même durée : de la mort de Jacob à celle du Christ, puis de l'an 33 à 1874[110]. Pour Paton, nier que le Christ soit venu en 1874, c'est ignorer cette comparaison[111].
En septembre, le « jour du Seigneur » commence en 1873 et dure quarante ans[112]. Il finit donc en 1913. En décembre, Paton fait aller la période de 1878 à 1914, « comme on l'a souvent montré »[113]. La revue ne relève pas l'écart d'un an. Les numéros de 1879 n'emploient ni l'expression « temps des Gentils », ni le calcul des 2 520 ans. Les deux figuraient dans Three Worlds en 1877[114]. L'expression revient dans la revue dès mars 1880, chez Paton[115]. Il donne le calcul complet des 2 520 ans en juin 1880[116].
La date de 1914 vient de Barbour. Il l'annonçait dès 1875, quatre ans avant le premier numéro de la revue[117]. Pendant des dizaines d'années, les publications de la Société ont laissé croire qu'elle venait de Russell[118]. La Société ne l'a reconnu qu'en 1993[119]. Barbour, résume Penton, n'a droit qu'à quelques paragraphes, plutôt hostiles, dans les histoires officielles des Témoins. Il est pourtant le principal auteur de leur doctrine sur la fin des temps[120]. Voir Prédictions pour 1914.
La parabole des dix vierges
Three Worlds appliquait la parabole des dix vierges (Matthieu 25:1-13) au mouvement adventiste du siècle. Les vierges sortent à la rencontre de l'Époux, sont déçues, attendent et s'endorment. Un second cri les réveille, et l'Époux vient[121]. En octobre 1879, des lecteurs abandonnent cette lecture. Paton la défend : on prédit « avec assurance » que la revue renoncera à toute l'application, « mais nous ne voyons aucune raison de le faire »[122].
Le retour des morts à la vie
Tout ce que l'humanité a perdu avec Adam lui sera rendu[123]. La revue refuse pourtant de parler de seconde chance : « nous ne prêchons pas une seconde chance »[124]. Ceux qui désobéiront après leur retour à la vie mourront pour toujours[125]. Russell croit que le diable est une personne, mais il ne le croit pas immortel[126]. Ces doctrines viennent de Storrs, rappelle Penton : la vie éternelle sur une terre devenue paradis, l'âme qui n'est pas immortelle, le Mémorial célébré une fois par an[127].
L'âme n'est pas immortelle
Three Worlds l'enseignait : le salut « vers l'immortalité » n'était ni compris ni enseigné sous la Loi. Il n'a été révélé que par l'Évangile, et seul le « petit troupeau » ne pourra plus mourir[128]. L'âme n'est pas immortelle. L'affirmer, écrit Paton, c'est dire ce que la Bible ne dit pas[129]. En décembre, Mann écrit que la vie éternelle « seulement dans le Christ » est « l'essence de l'Évangile ». Le premier homme « ne l'avait pas, et ne l'a donc pas perdue »[130]. Le même mois, Paton fait du Christ celui qui « donne l'immortalité »[131].
L'enfer : la tombe, non un lieu de tourments
Pour Three Worlds, les morts ne vont pas dans « un lieu de tourment » : selon la Bible, ils « dorment »[132]. Le mot grec traduit par « damné » (Marc 16:16) est rendu ailleurs par « condamné ». Il n'a « aucun rapport avec le tourment éternel »[133].
La revue le reprend en 1879. En juillet, elle demande ce que sont devenus les morts. Le calvinisme répond qu'ils sont en enfer, « à se tordre de douleur », sans espoir[134]. Selon Paton, les morts, environ 142 milliards, ne souffrent pas en enfer[135]. En décembre, Paton définit l'hadès comme « l'état de mort naturelle » (Apocalypse 1:18)[136].
La terre ne sera pas brûlée
Three Worlds distingue trois « mondes » successifs, d'après 2 Pierre 3:5-13 : celui d'avant le déluge, le monde présent et le monde à venir. La planète est « la base des trois ». Qu'un monde « passe » ne veut dire « rien de plus qu'un changement de dispensation ». Le déluge l'a montré : les arbres n'ont même pas été déracinés[137].
En septembre 1879, la revue lit de même le feu de 2 Pierre 3 et de Sophonie 3:8. Le monde est dit « brûlé par la colère du Seigneur », mais seuls les gouvernements sont détruits : « le peuple demeure »[138]. Ce feu est un grand trouble. Les royaumes tomberont par un soulèvement des peuples, poussés au désespoir par le manque de travail et l'oppression[139].
L'Église : deux groupes de fidèles et pas de clergé
La revue s'adresse au « petit troupeau ». En octobre, elle distingue deux groupes. L'Épouse du Christ siège « dans le trône ». Les autres fidèles traversent les épreuves de la fin et se tiennent « devant le trône »[140]. Le texte de présentation de juillet déclare la revue « au service d'aucun homme, d'aucun parti, d'aucune croyance, sauf la Bible »[141]. La revue appelle à sortir de Babylone, c'est-à-dire des Églises. Mais un petit groupe de croyants séparé du monde « ne fait pas partie de Babylone »[142]. Elle voit dans la papauté l'Antichrist, de 538 à 1798[143].
Faits historiques
Janvier-juin : la rupture avec Barbour
En janvier 1879, Russell propose de lancer un second journal, à côté du Herald. Barbour lui offre plutôt de diriger le Herald. En février, Russell demande aux lecteurs du Herald s'ils veulent un journal à 50 cents par an, imprimé à Pittsburgh. Les réponses sont décevantes : le pays traverse une crise économique. Russell renonce « pour le moment »[144].
En mars 1879, Russell épouse Maria Frances Ackley, de deux ans son aînée. La Pittsburgh Commercial Gazette annonce le mariage le 14 mars. John Paton préside la cérémonie, chez la mariée[145]. Les époux se sont rencontrés lors d'une conférence de Russell, moins de trois mois plus tôt. En 1906, au procès de leur séparation, Maria Russell raconte que Russell lui avait parlé du journal avant le mariage. Il lui avait demandé si elle voulait y travailler avec lui[146]. Selon Schulz et de Vienne, elle a compté pour la revue plus qu'aucun des collaborateurs annoncés[147]. La même année, le père de Russell, Joseph Russell, épouse Emma Ackley, la sœur de Maria.
Le 3 mai 1879, Russell écrit à Barbour que leur collaboration doit cesser. Il pose aussi des questions sur leur compte en banque commun, à Rochester[148]. Barbour rend l'affaire publique dans le Herald de mai. Il présente Russell comme un jeune homme gagné à ses idées « pas plus tard qu'en novembre 1876 ». Il chiffre son apport à 45 dollars[149]. Selon Schulz et de Vienne, Russell avait pourtant versé 600 à 700 dollars, et fourni les caractères d'imprimerie. Quand il veut récupérer les 660 dollars du compte commun, Barbour l'a devancé : l'argent a disparu[150]. Penton juge les reproches de Russell « en colère, mais apparemment fondés »[151]. Fin mai, Russell écrit à Barbour : « je vous laisse le Herald ». En juin, son nom disparaît de la liste des responsables du Herald[152].
Penton date la rupture du « début de 1878 »[153]. C'est impossible : Paton soutient encore Russell dans le Herald de décembre 1878, et les lettres de rupture datent de mai 1879. George Chryssides place en 1879 un voyage de Barbour en Angleterre, au Canada et en Australie[154]. Schulz et de Vienne, eux, trouvent Barbour en Australie en octobre 1881, d'après la presse du pays[155].
Juillet : la fondation de la revue
Le premier numéro de Zion's Watch Tower and Herald of Christ's Presence paraît en juillet 1879. La revue est installée au 101 Fifth Avenue, à Pittsburgh. Ce mensuel de huit pages coûte 50 cents par an, frais de poste compris. Ceux qui ne peuvent pas payer le reçoivent gratuitement, s'ils le demandent[156]. Un supplément de deux pages s'adresse « aux lecteurs du Herald of the Morning ». Russell y raconte la rupture à sa façon[157].
Le numéro annonce cinq collaborateurs réguliers : John Paton (Almont, Michigan), William Mann (Allegheny), Benjamin Keith (Dansville, New York), Hugh Rice (West Oakland, Californie) et Albert Jones (Pittsburgh)[158]. Rice n'écrira presque rien. Il est retiré de la liste en mai 1880. Selon Schulz et de Vienne, aucun des collaborateurs de la première liste ne restera fidèle à la revue[159]. Voir Rédacteurs de la Zion's Watch Tower.
Russell fonde la revue seul, avec son argent[160]. The Watchtower du 15 janvier 1955 affirme pourtant que la classe biblique d'Allegheny l'avait « choisi » comme rédacteur. Schulz et de Vienne jugent cette affirmation fausse[161]. Grâce à sa fortune, Russell peut diffuser ses écrits très largement. Ses associés n'avaient pas ces moyens[162].
La conquête des lecteurs
Les lecteurs que vise Russell sont déjà abonnés à d'autres revues du même courant. Dès le printemps, Barbour l'accuse d'un « acte puéril ». Selon lui, Russell exige soit de diriger seul le Herald, soit « un autre journal pour la même liste d'abonnés »[163].
Les lecteurs du Herald. Russell envoie gratuitement sa revue à tous les abonnés du Herald of the Morning. Il y joint le supplément où il donne sa version de la rupture. Chaque mois, ces lecteurs reçoivent désormais les attaques et les réponses des deux revues. Peu à peu, ils se partagent en deux camps[164]. Les adversaires de Russell l'accusent d'avoir volé la liste des abonnés du Herald. Schulz et de Vienne jugent l'accusation absurde : Russell était copropriétaire du Herald. Ils admettent que ces noms figuraient sans doute parmi les 6 000 destinataires du premier numéro[165].
Les lecteurs de The Last Trump. En avril 1879, Hugh Rice écrit à Russell. Sa revue d'Oakland, The Last Trump, ne rapporte plus assez pour couvrir ses frais. Russell propose d'envoyer sa revue aux abonnés de Rice pendant les six mois qui leur restent dus. Rice accepte et promet d'écrire pour la nouvelle revue[166]. Le premier numéro l'annonce. La lettre de Rice est envoyée en supplément aux seuls abonnés de The Last Trump[167]. Barbour passe le même accord avec Rice, et l'annonce dans le Herald de juin. Rice, notent Schulz et de Vienne, se soucie peu de savoir qui paiera ses dettes. Il envoie aussi sa liste à Barbour. Certains abonnés protestent : ils reçoivent le Herald sans l'avoir demandé[168]. Alan Rogerson juge la manœuvre de Russell très habile[169].
Les lecteurs du Bible Examiner. En 1879, le Herald avait sans doute moins de mille lecteurs. Il ne suffit donc pas à expliquer les 6 000 exemplaires[170]. Bernard Blandre suppose qu'après la mort de Storrs, Russell obtint de sa fille la liste des abonnés du Bible Examiner. Russell serait ainsi le successeur direct de Storrs[171]. Schulz et de Vienne jugent l'hypothèse vraisemblable. Mais Russell n'a jamais dit d'où venait sa liste[172].
Août-décembre : abonnés, prédication, deuils
En août, la revue annonce avoir envoyé environ 6 000 exemplaires de chacun des deux premiers numéros, pour les faire connaître. Ceux qui veulent la recevoir doivent se faire connaître avant le 10 août. La revue se dit soutenue par Jéhovah. Elle promet de ne « jamais mendier » l'aide des hommes[173]. Peu de destinataires s'abonnent, et le nombre de lecteurs baisse en quelques mois[174]. En 1882, l'annuaire de presse Ayer compte environ 4 800 exemplaires[175]. L'histoire officielle retient le chiffre de 6 000 comme le début d'une croissance sans arrêt. Macmillan le compare aux trois millions d'exemplaires de 1957[176]. En septembre, chaque abonné reçoit un recueil de cantiques, Songs of the Bride. Il ne le paie que s'il le garde[177].
Le 9 octobre 1879, George Stetson meurt chez lui, à Edinboro, en Pennsylvanie[178]. Ses obsèques ont lieu au « Normal Hall ». Les églises de la ville ont fermé par respect. Environ 1 200 personnes sont présentes. Russell prononce l'éloge funèbre, comme Stetson l'avait demandé[179]. Pour Blandre, le groupe d'Allegheny appartenait au mouvement adventiste, de 1869 jusqu'à cette mort[180]. Schulz et de Vienne le contestent. Selon eux, Russell n'a jamais été adventiste. Il partageait les vues de l'« Âge à venir », qui attendait le règne de mille ans du Christ sur la terre[181].
En décembre, la revue annonce que presque tous ses collaborateurs prêchent, avec son rédacteur et trois autres hommes. Ils vont « partout où le Seigneur de la moisson ouvre la voie ». On peut les faire venir en écrivant à la revue[182]. Le 9 décembre, Russell offre à George Storrs d'écrire dans la revue. Sa fille Harriet répond qu'il est trop malade[183]. Storrs meurt le 28 décembre 1879[184]. Blandre date l'enterrement du 10 décembre et la lettre de Russell du 9 septembre[185]. Penton, Schulz et de Vienne donnent les dates de décembre.
Les « trente congrégations »
Selon Jehovah's Witnesses in the Divine Purpose (1959), les Étudiants de la Bible fondent une trentaine de congrégations dans sept États en 1879 et 1880. Penton reprend ce chiffre[186]. Schulz et de Vienne n'y voient que « l'imagination de l'auteur ». Ces groupes existaient avant la revue : c'étaient des cercles de lecteurs de Barbour, d'adventistes ou de croyants de l'« Âge à venir »[187]. Les numéros de 1879 ne parlent d'aucun groupe local. Le même livre de 1959 fait de 1879 un « tournant » : le groupe de Russell aurait été « éprouvé et trouvé digne ». Voir Esclave fidèle et avisé.
Publications de l'année
Périodique : Zion's Watch Tower and Herald of Christ's Presence
Parues en 1879, absentes de la bibliothèque
- Le supplément au numéro de juillet, adressé « aux lecteurs du Herald of the Morning », où Russell raconte la rupture, et la lettre de H. B. Rice aux abonnés de The Last Trump.
- Songs of the Bride, un recueil de cantiques envoyé aux abonnés en septembre.
- Herald of the Morning, la revue de Barbour : les numéros de janvier à juin 1879, auxquels Russell participe encore.
Voir aussi
- Textes bibliques étudiés en 1879 : les versets cités dans les publications de l'année, livre par livre, avec l'argument que la revue en tire
- Personnes citées en 1879 : les auteurs, les personnes citées et les lecteurs nommés dans les publications de l'année
- Déception de 1878
- Rançon
- Nelson Barbour
- Rédacteurs de la Zion's Watch Tower
- La Tour de Garde
- Prédictions pour 1914
- 1880
Références
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- ↑ M. James Penton, Apocalypse Delayed, 3e éd., p. 32.
- ↑ M. James Penton, Apocalypse Delayed, 3e éd., p. 29.
- ↑ Bernard Blandre, La préhistoire des témoins de Jéhovah, Éditions de l'AEIMR, p. 10.
- ↑ M. James Penton, Apocalypse Delayed, 3e éd., p. 29.
- ↑ Three Worlds and the Harvest of This World, 1877, p. 122
- ↑ Three Worlds and the Harvest of This World, 1877, p. 124
- ↑ La Tour de Garde, octobre 1879, « The Wedding Garment », p. 7
- ↑ La Tour de Garde, octobre 1879, « The Wedding Garment », p. 7
- ↑ La Tour de Garde, novembre 1879, « Babylon Is Fallen », p. 2
- ↑ La Tour de Garde, décembre 1879, « The Wedding Guests », p. 5
- ↑ La Tour de Garde, avril 1880, « From and To the Wedding », p. 3
- ↑ La Tour de Garde, décembre 1880, « The Temple-Building Type », p. 10
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- ↑ La Tour de Garde, mai 1881, « The Year 1881 », p. 8
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