La Tour de Garde de Janvier 1883
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| La Tour de Garde de Janvier 1883 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1883 |
| Auteur(s) | C. T. Russell, Maria Russell, John C. Sunderlin, George D. Watson |
| Année | 1883 |
| Langue | Anglais |
| Pays | États-Unis |
Ce numéro est presque entièrement consacré à défendre la rançon contre un ancien allié. La Day Star, revue que les rédacteurs avaient recommandée à leurs lecteurs, enseigne désormais que Jésus était le fils de Joseph et qu'il était né pécheur comme tout homme. Elle doute aussi de la valeur du Nouveau Testament. Les rédacteurs répondent sur plusieurs plans : la naissance de Jésus d'une vierge, le sens des mots « rançon » et « racheté », les manuscrits grecs les plus anciens et l'autorité des apôtres face aux prophètes de l'Ancien Testament.
Le conflit sert aussi de mise en garde. Les rédacteurs y voient une épreuve qui frappe l'Église au début du « jour du Seigneur ». Ils invitent les lecteurs à vérifier dans leur Bible chaque texte cité. Plusieurs articles reprennent la même question sous d'autres angles : sur quoi repose la foi, ce que croit le prédicateur Henry Ward Beecher, et comment Satan répète le mensonge d'Éden en niant que le péché mène à la mort.
Le reste du numéro mêle des textes plus brefs. On y trouve un bilan du fonds pour les traités, qui finit l'année 1882 en dette, et le projet de traduire la revue en allemand et en suédois. Viennent aussi un commentaire sur le recul du christianisme, des poèmes, et deux articles de John C. Sunderlin, dont l'un sur le don de guérison.
Analyse
Croyances
L'autorité du Nouveau Testament et la lecture des prophéties
La défense du Nouveau Testament répond à un adversaire précis, le Day Star. Ce périodique veut juger chaque doctrine des apôtres d'après l'Ancien Testament.[1] Il est dirigé par A. D. Jones. En mai 1882, Russell défendait encore la présence invisible du Christ contre l'Advent and Sabbath Advocate, qui attaquait le premier numéro du Day Star.[2] L'adversaire de janvier 1883 est donc un allié de l'année précédente.
L'enjeu dépasse la question des manuscrits. Pour les rédacteurs, l'Ancien Testament ne contient que des promesses terrestres, comme la terre donnée à Abraham. L'appel céleste, le « sacerdoce royal » et la « nouvelle créature » ne se trouvent que chez les apôtres.[3] Mettre le Nouveau Testament sous l'autorité de l'Ancien reviendrait donc à supprimer l'espérance céleste de l'Église. Schulz et de Vienne datent de 1877, au temps de l'association avec Barbour, l'idée que l'Épouse reçoit un héritage céleste, tandis que le reste de l'humanité retrouve un paradis terrestre.[4] Défendre l'inspiration des apôtres revient ainsi à défendre ce partage entre deux espérances.
Les rédacteurs se servent des mêmes manuscrits anciens qu'ils utilisaient auparavant pour retirer des versets. En février 1881, la phrase d'Apocalypse 20:5 sur les autres morts revenus à la vie après les mille ans était écartée comme absente des copies anciennes.[5] En juin 1882, cette phrase était déclarée ajoutée parce qu'elle contredisait le rétablissement de toutes choses.[6] En janvier 1883, le Day Star applique la même méthode aux premiers chapitres de Matthieu et de Luc. Les rédacteurs lui répondent que le Sinaïticus, le Vaticanus et l'Alexandrinus contiennent ces récits ou n'en ont perdu que des feuilles.[7] Ces manuscrits venaient d'être rendus accessibles. Tischendorf avait trouvé le Sinaïticus au monastère Sainte-Catherine en 1844, l'avait emporté en 1859 et en avait publié un fac-similé en 1862.[8] Le fac-similé du Vaticanus paraissait à Rome de 1868 à 1881.[9]
L'autorité des apôtres est réservée aux Douze et à Paul : l'Esprit n'aurait jamais donné plus que les douze apôtres originels, qui restent présents par leurs écrits.[10] Paul est pourtant placé en dehors des douze et de l'élection qui remplaça Judas avant la Pentecôte.[11] En novembre 1880, la revue jugeait au contraire que l'élection de Matthias était une erreur, et Paul prenait la douzième place.[12] Les écrits de Paul sont dits mieux compris aujourd'hui que par leurs premiers lecteurs. Sa connaissance aurait fourni presque toute la « nourriture au temps convenable » donnée à l'Église.[13] L'expression vient du milieu adventiste. Jonas Wendell avait publié en 1870 La Vérité présente, ou la nourriture de saison.[14] Penton voit dans cet appel à une connaissance réservée un moyen courant, chez les groupes qui annoncent la fin, de se dire seuls détenteurs du vrai sens des Écritures.[15]
Le Day Star reprochait aussi aux apôtres d'avoir mal cité les prophètes. La réponse consiste à dire qu'une prophétie s'accomplit deux fois.[16] La sortie d'Israël hors d'Égypte et celle de Jésus enfant (Osée 11:1 ; Matthieu 2:15) deviennent des types de la sortie de l'Église hors du monde, l'antitype de l'Égypte.[17] Ce passage de Matthieu posait déjà problème aux commentateurs du XIXᵉ siècle. Certains parlaient d'un « double sens » des paroles du prophète. Le presbytérien écossais Patrick Fairbairn, auteur de The Typology of Scripture (« La typologie de l'Écriture »), y voyait plutôt un épisode de l'histoire d'Israël servant de type à un épisode de la vie du Christ.[18] Les rédacteurs vont plus loin pour Ésaïe 7:14. Le premier accomplissement, à l'époque du prophète (Ésaïe 8:3), devient lui-même un type : le prophète représente Jéhovah, la prophétesse représente Marie, et leur enfant représente Jésus.[19] Jéhovah aurait souvent fait accomplir une prophétie de façon typique pour détourner un temps l'attention de son vrai accomplissement.[20] Robert Crompton relève que Russell mêle deux méthodes : comparer l'Israël du Iᵉʳ siècle à celui de son temps, et voir dans Israël l'image d'une autre réalité, la chrétienté et la véritable Église.[21] Babylone illustre la seconde méthode : la ville renversée du temps de Jérémie annonce la « Babylone la grande » de l'Apocalypse.[22] Une fois les citations des apôtres justifiées, les rédacteurs peuvent fonder la doctrine de la rançon sur leurs écrits.[23]
Adam créé parfait, la mort comme fin de la vie
La doctrine de la rançon suppose qu'Adam a été créé parfait. Dieu ne crée que des êtres parfaits ; les hommes imparfaits sont la descendance d'Adam déchu et non la création de Dieu.[24] Ce point sert contre Henry Ward Beecher… Beecher affirmait que l'homme est créé imparfait et cherche à se développer.[25] Beecher rejetait la chute de l'homme en Adam et l'idée que ses descendants héritent de sa faute.[26] Pour les rédacteurs, une telle idée revient à faire du Créateur l'auteur du péché.[27] Schulz et de Vienne situent ce refus dans son époque. La théorie de Darwin laissait penser que l'humanité progressait, alors que la théologie de Russell reposait sur le péché d'Adam et la dégradation de toute la race.[28] La même question avait déjà opposé Russell à Barbour. Selon Schulz et de Vienne, Barbour voyait en Adam une création inachevée, et son péché faisait partie du plan divin. Il n'y avait alors plus de raison pour une mort du Christ à la place des pécheurs.[29]
La peine d'Adam est la mort, c'est-à-dire la perte totale de la vie, et non une vie de tourments.[30] Sans Rédempteur, cette mort aurait été éternelle.[31] Schulz et de Vienne citent Russell, vers 1878-1879, qui disait déjà que, sans la rédemption, la mort adamique aurait été ce que sera la seconde mort.[32] J. C. Sunderlin tire de là l'argument sur l'âme. Le premier mensonge de Satan est « Vous ne mourrez point » (Genèse 3:4). L'enseignement des Églises qui dit que le corps meurt et que l'âme vit répète ce mensonge.[33] Si les morts sont vraiment morts, ils ont besoin d'une résurrection, donc d'un Sauveur.[34] L'idée remonte à Henry Grew et à George Storrs. Storrs devint aux États-Unis le principal défenseur de l'idée que l'homme n'a pas d'âme immortelle et que les morts sont inconscients jusqu'à la résurrection.[35]
Sunderlin vise aussi le spiritisme. L'adversaire aurait persuadé beaucoup de gens qu'ils reçoivent des messages de leurs amis morts.[36] L'historienne Ann Braude montre que le spiritisme américain du XIXᵉ siècle se présentait comme une recherche scientifique sur l'immortalité de l'âme, par la communication avec les morts.[37] En 1875 déjà, John Paton répondait à ceux qui assimilaient son enseignement au spiritisme : le spiritisme repose sur l'immortalité de l'âme, que son groupe rejetait.[38] Sunderlin, ancien pasteur méthodiste, dit avoir cru autrefois à une vie immortelle et misérable pour la plupart des hommes.[39] Il accuse cette doctrine d'avoir servi à tirer de l'argent aux pauvres, à qui l'on vend des prières pour améliorer le sort de leurs morts.[40]
La rançon exige un Jésus sans père humain
Les rédacteurs bâtissent la rançon sur une règle de justice. Dieu a condamné l'homme ; son amour ne peut libérer le condamné tant que la justice n'est pas satisfaite.[41] Sinon Dieu changerait d'avis, et sa première ou sa dernière décision serait injuste.[42] L'exemple du juge terrestre le résume : il ne peut libérer un criminel justement condamné que si quelqu'un paie la peine à sa place.[43] Cette conception vient du milieu adventiste. George Stetson, qui prêchait à Allegheny, avait publié en 1872 ses articles sur l'effet universel de la rançon.[44] Penton souligne que cette rançon diffère de la doctrine d'Anselme : pour Russell, le Christ, homme et seulement homme, meurt à la place d'Adam et efface le péché hérité d'Adam.[45]
Le calcul des cent quarante milliards d'hommes montre l'intérêt de cette règle. Tous ayant été condamnés dans un seul homme, un seul homme parfait suffit à les racheter tous.[46] Tony Wills résume la position de Russell dans le même sens : la rançon montrait la sagesse de Dieu, qui rachetait toute l'humanité par le sacrifice d'un seul.[47]
Cette règle exige que Jésus soit né sans père humain. S'il tenait sa vie de Joseph, il serait né dans le péché d'Adam, et un pécheur ne peut en racheter un autre.[48] La naissance virginale cesse d'être un simple récit des Évangiles. Elle devient une condition de la rançon.[49] Schulz et de Vienne notent que les idées de Jones sur Jésus fils de Joseph, imprimées en 1882, surprirent tout le monde.[50]
Le conflit porte aussi sur les mots. Le Day Star cite les versets sur la rançon et l'achat tout en se moquant de l'idée que les croyants ont été « achetés ».[51] Les rédacteurs refusent qu'on donne à « rançon », « racheter » ou « acheter » un sens privé : ces mots désignent le don d'une chose à la place d'une autre.[52] En septembre 1880, Russell disait déjà préférer ces mots bibliques au mot « substitut », absent de la Bible anglaise.[53] En 1883, ce vocabulaire ne suffit plus : un adversaire garde les mots et en change le sens.[54]
Hébreux 10:26-29 sert d'avertissement : celui qui tient pour profane le sang de l'alliance ne trouve plus de sacrifice pour ses péchés.[55] En août 1882, ce passage visait l'opinion des universalistes et des unitariens.[56] En janvier 1883, il vise un ancien collaborateur. Le débat rappelle la rupture de 1878 : Barbour avait écrit que la mort substitutive du Christ était « contraire à la Bible ». Russell et Paton lui avaient répondu dans l'Herald.[57]
Qui est sauvé, et pour quelle vie
La rançon délivre tous les hommes de la mort venue d'Adam. Tous sont ensuite amenés à la connaissance de la vérité.[58] Celui qui pèche volontairement après avoir reçu la connaissance meurt de la « seconde mort », et aucune rançon ne le couvre.[59] Sunderlin précise qu'il faut être sauvé de la mort, et non du fait de mourir.[60] Paton, dans The Day Dawn (1880), formulait déjà les deux idées : une rançon contre la mort n'est pas une rançon contre le fait de mourir, et la règle est de sauver d'abord de la mort, puis d'amener à la connaissance.[61] Crompton résume ainsi la position de Russell : la mort de Jésus garantit à tous, non la vie éternelle, mais une seconde occasion de prouver leur obéissance dans des conditions parfaites.[62]
Deux autres bases du salut sont écartées. Ceux qui comptent sur l'amour de Dieu pour sauver tout le monde oublient que Dieu a laissé l'humanité mourir pendant six mille ans.[63] Ceux qui disent que la justice oblige Dieu à relever les hommes font du salut un dû, et non une grâce.[64] Les rédacteurs se placent ainsi entre deux refus : ils rejettent l'enfer éternel, mais aussi le salut de tous sans condition.[65]
Le salut a plusieurs degrés. Sunderlin répond à l'objection de la « seconde chance » : il n'y a qu'un salut, parce qu'il passe par le Christ seul, mais il y a plusieurs ordres de vie (1 Corinthiens 15:39-42).[66] Il lit les « rangs » de 1 Corinthiens 15:23 comme des rangs d'êtres.[67] En juin 1882, la revue y voyait au contraire deux moments successifs : le Christ, tête et corps, puis le monde relevé pendant les mille ans de la présence.[68] La nature divine ne peut s'obtenir que dans l'âge présent, parce qu'il faut souffrir avec le Christ.[69] Les saints sont jugés maintenant et jugeront ensuite le monde ; l'humanité recevra la vie humaine éternelle perdue par Adam.[70]
Entre l'Épouse et le monde se place la « grande foule ». Elle réunit les consacrés qui ont bâti leur foi avec le bois, le foin et le chaume des traditions humaines.[71] Elle atteint la condition spirituelle à travers une grande tribulation, qui brûle ses erreurs.[72] Penton rappelle que Russell accordait à cette classe une résurrection spirituelle, mais distincte de la première.[73] Crompton note que Russell expliquait l'échec de ces consacrés par leur manque de zèle.[74] En janvier 1883, la cause avancée est la qualité de la doctrine adoptée : une foi construite sur la sagesse des hommes ne permet pas de vaincre le monde.[75] Les servantes de Rébecca (Genèse 24:61) servent de type à cette classe.[76] En novembre 1879, le même récit servait à dater les fiançailles de l'Église : la rencontre d'Éléazar et de Rébecca au puits était l'antitype de la Pentecôte.[77]
Le jour du Seigneur et le rejet des Églises
Le « jour du Seigneur » est déjà en cours, et la détresse commence par l'Église.[78] Le premier acte du Christ roi est de lier Satan (Matthieu 12:29). La chaîne qui le lie est la lumière de la vérité.[79] Satan perd d'abord son pouvoir sur ceux qui marchent dans cette lumière. Il découvre alors ce qui le lie et contre-attaque au sein de l'Église.[80] Cette explication donne un sens aux controverses du moment : chaque vérité nouvelle rencontre une erreur plausible, et les attaques contre la rançon sont lues comme une ruse de Satan.[81] Maria Russell, qui signe ce texte, en tire une conséquence : les chrétiens tièdes ne gênent pas Satan, qui les laisse dormir.[82] Penton montre que Russell avait repris au pasteur luthérien Joseph Seiss, dans The Day of the Lord (1856), l'idée d'un « jour du Seigneur » destructeur.[83]
Le rejet des Églises suit la même logique. Les fidèles attachés aux credos sont dits les vrais incrédules envers la Bible.[84] Beaucoup d'incrédules déclarés seraient plus proches du christianisme que les membres des Églises.[85] Storrs reprochait déjà aux auteurs des credos d'imposer comme règle de foi les opinions d'hommes faillibles.[86] Penton précise que, comme Storrs, Russell voyait dans les Églises de la chrétienté la Babylone la Grande.[87] George Chryssides souligne que Russell définissait Babylone comme « l'Église nominale », alors que les protestants l'identifiaient d'ordinaire à l'Église catholique.[88] Les deux usages se trouvent dans ce numéro. La confusion « babylonienne » désigne toutes les Églises.[89] La « Mère des prostituées » désigne Rome, à propos du dogme de l'Immaculée Conception et de la bibliothèque du Vatican.[90] Tony Wills explique que Russell voyait dans la « Mère des prostituées » l'Église catholique, et dans ses « filles » les Églises protestantes.[91]
Maladie, guérison et épreuve
Sunderlin ne doute pas que Dieu guérisse encore sans remède, en réponse à la « prière de la foi » (Jacques 5:14-15).[92] Il pose deux limites. La maladie et la mort sont la peine du péché, et cette peine doit s'exécuter. La guérison n'est donc accordée que dans des cas exceptionnels.[93] Le don de guérison n'appartient qu'à certains membres du corps de Christ ; il faut appeler les anciens qui l'ont, et personne d'autre.[94] En août 1882, la revue réservait la prière pour la guérison aux mourants, et les consacrés ne devaient pas demander leur propre guérison.[95] La même page distinguait ces prières du don des premiers chrétiens, qui ordonnaient la guérison au lieu de prier.[96] Sunderlin, lui, place le don de guérison dans le corps de Christ de son temps.[97]
Deux positions voisinent dans le même numéro. L'extrait de Fausset affirme que les miracles et l'inspiration personnelle ont pris fin à peu près avec l'achèvement des Écritures.[98] Sunderlin affirme que les dons de l'Esprit se manifestent encore dans le corps.[99] La question était alors débattue. À Boston, le médecin Charles Cullis tenait en 1881-1882 des réunions de guérison et enseignait que Dieu guérit encore, contre l'idée que les miracles avaient cessé avec les apôtres.[100] Carrie Judd avait publié en 1880 The Prayer of Faith (« La prière de la foi »), à partir de Jacques 5.[101] L'historienne Heather Curtis montre que ces partisans de la guérison divine voulaient remplacer la soumission patiente à la douleur par une foi active, capable d'obtenir la guérison du corps.[102] Sunderlin reprend leur vocabulaire, mais il garde la soumission : le malade dit « si c'est sa volonté ».[103]
La répartition des dons entre les membres du corps (1 Corinthiens 12:4-18) sert à rassurer ceux qui ne guérissent pas : on ne reproche pas au pied de ne pas faire le travail de la main.[104] En janvier 1880, le même chapitre servait à un autre combat. L'absence des dons après l'ordination des pasteurs prouvait que la succession des apôtres revendiquée par les Églises était fausse.[105]
L'épreuve reçoit la même valeur que la maladie acceptée. Elle fait naître chez le croyant des qualités qui resteraient cachées, comme pour Jacob, Élie, Daniel ou Paul et Silas.[106] Les nouveaux lecteurs sont prévenus : la vérité est douce dans la bouche et amère ensuite, parce que leurs proches s'opposeront à eux (Apocalypse 10:10).[107] La solitude du croyant isolé, sans réunion ni confident, est présentée comme une occasion d'apprendre directement de l'Esprit de Dieu.[108]
Organisation et histoire
La rupture avec le Day Star et l'autorité des rédacteurs
Le conflit avec le Zion's Day Star (« L'Étoile du jour de Sion ») occupe une grande partie du numéro. Les rédacteurs justifient eux-mêmes cette place par l'importance du sujet.[109] La revue avait d'abord recommandé ce journal avec chaleur et l'avait reconnu comme un allié dans la diffusion de la vérité. Elle avait même transmis des exemplaires à ses lecteurs.[110] Elle le désigne maintenant comme un « ennemi de la croix du Christ ».[111] Le numéro ne nomme jamais le rédacteur du Day Star. James Penton l'identifie : il s'agit d'A. D. Jones. Jones avait fondé ce journal à New York avec l'accord de Russell, puis avait rejeté en moins d'un an sa doctrine de la rançon.[112] Tony Wills place ce revirement à la fin de 1882. Jones adopte alors les vues de Paton et nie que tout le Nouveau Testament soit digne de foi.[113] Ce rejet explique la longue défense de l'autorité du Nouveau Testament qui suit : les manuscrits grecs, la liste des livres reçus par l'Église ancienne et l'inspiration des apôtres y sont examinés l'un après l'autre.[114] L'idée que Jésus serait le fils naturel de Joseph n'était pas propre à Jones. Selon Schulz et de Vienne, elle circulait alors dans certains groupes adventistes qui attendaient un royaume terrestre à venir.[115] Ils ajoutent que la publication de ces idées par Jones, en 1882, avait surpris tout le monde.[116]
La rupture touche un homme du premier cercle. En février 1881, Jones faisait partie des quatre premiers donateurs de la Société de traités, avec 2 000 dollars. Russell en avait donné 7 000, Conley 4 000 et Joseph L. Russell 1 000.[117] En janvier 1881, la revue publiait encore sous ses initiales la démonstration la plus détaillée sur l'année 1881.[118] En mars 1881, l'éditeur le corrigeait publiquement, tout en se disant d'accord avec lui sur le fond.[119] Au début de 1882, la revue s'était dotée d'une règle : tout article devait être approuvé par deux relecteurs avant d'être imprimé.[120] Cette règle ne s'appliquait pas à un journal publié ailleurs. Face au Day Star, les rédacteurs n'ont donc qu'un moyen d'action : l'avertissement public.[121] Ils n'interdisent pas de le lire, pas plus que Paine, Voltaire ou Ingersoll. Ils demandent seulement qu'on l'étiquette comme « infidèle », comme un pharmacien étiquette un poison.[122]
Trois lecteurs ont trouvé trop dure la mise en garde parue en décembre. La réponse des rédacteurs explique leur manière de traiter les opposants.[123] Ils se présentent comme des « sous-bergers » placés par la Providence pour surveiller le troupeau du Christ, selon Actes 20:28.[124] Quand des personnes qui enseignent dans le groupe attaquent les fondements de la foi, ils disent avoir le devoir d'alerter tout le monde, comme le guetteur d'Ézéchiel 33:6.[125] Ils publient ensuite des lettres de lecteurs qui approuvent leur démarche.[126] En 1881, la revue décrivait encore l'Église comme un ensemble uni par l'amour et soumis au seul Jésus. Raymond Franz relève qu'elle ne parlait alors d'aucune administration humaine à laquelle obéir.[127] En avril 1882, les lecteurs refusaient tout credo qui servirait à exclure quelqu'un.[128] Le numéro de janvier 1883 n'écrit pas de credo. Il donne pourtant une définition précise de l'« infidèle » : c'est celui qui rejette l'inspiration du Nouveau Testament ou qui nie que Jéhovah soit le père de l'homme Jésus.[129] Le sociologue Kai T. Erikson a étudié les puritains du Massachusetts au XVIIe siècle. Il montre qu'un groupe qui désigne publiquement un déviant fixe du même coup ses propres frontières.[130] Les rédacteurs donnent aussi un sens à cette division. Une attaque contre les premiers principes est, selon eux, l'épreuve par laquelle l'Église nominale tout entière sera emportée : « mille tomberont à ton côté » (Psaumes 91:7).[131] Wills note que Russell voyait dans ces divisions la séparation du blé et de la paille, ce qui lui permettait de les supporter sans se décourager.[132]
Une identité construite contre les Églises et leurs pasteurs
Le numéro reproduit un article du Pittsburgh Dispatch et le commente. Le journal reproche aux pasteurs de répondre aux incrédules par des injures au lieu de les inviter en chaire.[133] Les rédacteurs reprennent ce reproche à leur compte. Pour eux, les vrais incrédules envers la Bible sont les défenseurs des credos, qui n'osent pas l'ouvrir devant un chercheur sincère.[134] Ce portrait vise aussi les adversaires de la revue elle-même. En mars 1882, elle répondait déjà aux pasteurs qui ordonnaient à leurs fidèles de ne pas la lire et de brûler ses écrits.[135] L'« Église nominale » est présentée comme une « Babylone » rejetée par le Seigneur, faite de « systèmes gigantesques et corrompus ».[136] Penton rappelle que Russell, comme George Storrs avant lui, voyait dans les Églises de la chrétienté Babylone la Grande. Il ajoute que le mouvement avait encore peu de traits d'une secte organisée.[137] L'Église catholique reçoit des coups à part. La revue rappelle que le dogme de l'Immaculée Conception concerne Marie, et elle se réjouit que les anciens manuscrits ne contiennent aucune doctrine de la « Mère des prostituées ».[138] Selon Wills, Russell voyait dans Rome cette « Mère » et dans les Églises protestantes ses « filles ».[139]
Face à Henry Ward Beecher, la revue se donne au contraire l'image d'un adversaire loyal. Un lecteur lui avait reproché de l'avoir critiqué sur la foi de comptes rendus de presse trop courts. Elle examine donc le texte complet, revu par Beecher lui-même.[140] Ce texte est la déclaration lue par Beecher devant l'Association congrégationaliste de New York et Brooklyn. Il y donnait sa démission et y exposait ce qu'il croyait et ne croyait pas. Elle avait été publiée en 1882.[141] Beecher y niait notamment que le châtiment futur soit sans fin, et il voyait dans les miracles un usage divin des lois de la nature.[142] En septembre 1882, la revue rangeait encore Beecher, sans autre examen, parmi les riches et les sages qui opposent leur « lumière » à la Parole de Dieu.[143] En janvier 1883, elle le décrit comme un homme noble, courageux et bienveillant. Elle lui offre même, dans un prochain numéro, autant de place que sa critique en occupe.[144] Beecher, homme du dehors, reçoit donc une offre de débat. Jones, ancien compagnon, est traité de poison.[145]
Les auteurs du numéro et les livres en préparation
Les articles signés viennent d'un petit cercle proche de Russell. Mme C. T. Russell signe « Le danger présent ».[146] Schulz et de Vienne relèvent qu'elle cosignait déjà avec son mari des réponses aux lecteurs au début de 1882.[147] J. C. Sunderlin, ancien pasteur méthodiste devenu auteur de la revue en mars 1881, signe deux articles.[148][149] Ces deux textes marquent son retour après une longue maladie. En septembre 1882, il n'était pas en état d'écrire ni de prêcher.[150] À l'automne 1882, il disait prendre jusqu'à six doses de morphine par jour à cause de la douleur.[151] La revue reprend aussi des auteurs étrangers au mouvement. L'extrait sur le canon vient d'Andrew Robert Fausset, pasteur anglican irlandais et coauteur d'un grand commentaire de toute la Bible paru de 1864 à 1870.[152][153] Le texte sur le croyant isolé est signé Geo. D. Watson, pasteur méthodiste et prédicateur réputé du mouvement de la sainteté.[154][155] Au début de 1882, la revue opposait pourtant ses petits groupes d'étude aux réunions de témoignages des partisans de la « vie supérieure », proches de ce mouvement.[156]
La revue paraît dans un format agrandi, avec de nouveaux caractères. Les imprimeurs sont tenus pour responsables du retard.[157] C'est la deuxième fois en moins de deux ans : en mai 1881, la revue paraissait déjà « en caractères neufs ».[158] Le livre Millennial Day Dawn (« L'Aube du jour millénaire »), annoncé en avril 1882, n'est toujours pas prêt.[159] Les gros tirages de l'année ont retardé le travail, et sa parution est espérée pour le printemps.[160] Ceretard pèse sur les lecteurs. Selon Schulz et de Vienne, Food for Thinking Christians et The Tabernacle (« Le Tabernacle ») avaient remplacé en 1882 le Day Dawn de Paton comme principaux exposés de la doctrine.[161] Or les stocks de ces deux brochures sont presque épuisés.[162] La revue promet aussi de mettre à la disposition des lecteurs un Nouveau Testament accompagné des variantes des plus anciens manuscrits et de la préface complète de Tischendorf.[163] Elle demande de ne pas envoyer de commandes avant l'annonce officielle.[164] Dès janvier 1880, un auteur de la revue jugeait très précieux le Nouveau Testament de Tischendorf, établi à partir des plus anciens manuscrits.[165] En janvier 1883, l'outil sert une controverse précise : répondre au Day Star, accusé de citer cette préface de façon trompeuse.[166]
La diffusion imprimée, la dette et les langues étrangères
Le bilan du fonds pour les traités, signé C. T. Russell, donne des chiffres précis. En 1882, 462 000 pièces sont sorties : 347 000 numéros de Zion's Watch Tower utilisés comme traités, 100 000 exemplaires de The Minister's Daughter (« La Fille du pasteur ») et 15 000 de The Tabernacle. S'y ajoutent environ 15 000 exemplaires de Food for Thinking Christians.[167] À l'automne 1881, la revue annonçait 1 200 000 exemplaires de Food for Thinking Christians distribués en quatre mois.[168] La diffusion de 1882 est donc bien plus faible que celle de la grande campagne de 1881.[169]
Le déficit atteint 2 571,34 dollars. Il vient d'une erreur sur le compte en banque, commise au moment du dernier tirage de 100 000 exemplaires du numéro d'octobre.[170] Ce tirage s'ajoutait à un premier envoi massif. Wills rapporte que ce numéro d'octobre 1882 fut d'abord adressé à environ 200 000 personnes, puis réimprimé à 100 000 exemplaires, dont beaucoup partirent chez des pasteurs.[171] En décembre 1882, la revue espérait encore envoyer 100 000 exemplaires de plus dans le mois.[172] Les recettes de l'année ne dépassent pas 3 373,86 dollars.[173] Schulz et de Vienne relient cette chute aux divisions du mouvement en 1882 : plusieurs donateurs s'étaient retirés.[174] La crise économique pèse aussi : plus de dix mille entreprises font faillite aux États-Unis en 1882, et beaucoup de lecteurs de la revue ont peu de moyens.[175] Au début de 1882, un frère s'était porté garant des dettes du fonds jusqu'à 1 000 dollars.[176] La dette de janvier 1883 dépasse largement cette garantie. Aucun nouveau travail ne peut donc être entrepris avant son remboursement.[177] Le financement dépend entièrement des dons.[178]
La revue ouvre malgré tout deux fonds séparés, l'un pour un journal en allemand, l'autre pour un journal en suédois. L'impression commencera quand l'un d'eux atteindra 200 dollars.[179] Les premiers dons sont modestes : 8,50 dollars d'un frère suédois et 3 dollars d'une sœur allemande.[180] En décembre 1882, la revue cherchait déjà un frère allemand pour traduire le numéro d'octobre. Elle notait qu'une traduction suédoise était aussi très demandée.[181] Selon Schulz et de Vienne, le fonds allemand progressait alors moins vite que le fonds suédois.[182] En 1881, Sunderlin avait déjà organisé la distribution de Food for Thinking Christians à Londres, mais en anglais.[183] Les deux fonds visent cette fois des lecteurs immigrés, dans leur propre langue.[184]
Des lecteurs pauvres, dispersés, guidés pas à pas
Les rédacteurs parlent de « milliers de lettres » qui disent une foi renouvelée.[185] Wills estime qu'à la fin de 1882 Russell recevait entre 500 et 600 lettres par semaine.[186] La « grande majorité » des lecteurs est décrite comme « pauvres de ce monde ».[187] Les nouveaux venus sont prévenus que leurs amis et leurs proches s'opposeront à eux.[188] Le nombre de groupes reste inconnu. Schulz et de Vienne rappellent que la plupart ne réunissaient que deux ou trois personnes, et que Russell n'en comptait qu'une vingtaine en 1881.[189]
Beaucoup de lecteurs vivent isolés. Le texte de Watson s'adresse à celui qui ne peut assister à aucune réunion et n'a personne à qui parler de sa foi.[190] En mai 1881, la revue conseillait à ces lecteurs de créer une réunion chez eux, avec leur famille ou quelques personnes intéressées.[191] Watson donne un autre conseil : ne pas chercher à changer de lieu, et voir dans la solitude le moyen d'apprendre directement de l'Esprit de Dieu.[192]
Là où des groupes existent, des anciens sont déjà en place. Sunderlin conseille au malade de les appeler, comme le dit Jacques 5:14-15. Il demande toutefois de choisir ceux qui ont le don de guérison, et de n'en appeler aucun si l'on n'en connaît pas.[193] Le choix de l'ancien dépend donc de son don, et non d'une fonction fixée par la revue.[194] Schulz et de Vienne décrivent ces assemblées locales comme peu liées entre elles. Elles suivaient seulement l'exemple de l'assemblée de Pittsburgh, où Russell était ancien.[195]
Pour ces lecteurs dispersés, la revue fixe un ordre de lecture. Il faut donner d'abord le numéro d'octobre, puis prêter Food, puis Tabernacle.[196] Un seul écrit doit être remis à la fois, pour ne pas étouffer les « bébés en Christ ». La consigne s'appuie sur Jean 16:12.[197] John Lofland et Rodney Stark ont étudié un autre petit mouvement millénariste, sur la côte ouest des États-Unis, dans les années 1960. Ils décrivent la conversion comme une suite d'étapes, dont la dernière passe par des échanges serrés avec les membres du groupe.[198] En 1883, faute d'assemblées dans bien des endroits, c'est l'imprimé qui sert à ces étapes : chaque nouvelle lecture est donnée seulement après la précédente.[199]
Contenu
Vœux de nouvelle année
Les rédacteurs remercient publiquement Dieu pour l'année écoulée, qu'ils décrivent comme une année de progrès « dans la grâce, la connaissance et l'amour envers Dieu ». Le chemin suivi est présenté comme toujours le même : c'est l'ancien sentier tracé par Dieu avant la fondation du monde, dont la lumière brille « de plus en plus » jusqu'au « plein jour ». Les rédacteurs se désignent comme des « sous-bergers » placés par la Providence en surveillants du troupeau du Christ, selon Actes 20:28.[200]
La nouvelle année est l'occasion de prendre des résolutions pour 1883 : étudier la Bible de plus près afin de se montrer approuvé de Dieu, abandonner l'amour de soi, l'estime de soi, la recherche de la satisfaction personnelle, l'orgueil et la crainte des hommes, et revêtir l'esprit du Christ, fait de renoncement à soi, d'humilité, d'affection fraternelle, de charité et de hardiesse pour la vérité. Le texte cite 1 Pierre 5:5 : Dieu résiste aux orgueilleux et accorde sa faveur aux humbles.[201]
Notre nouvelle présentation
La revue paraît ce mois-ci dans un format agrandi, avec des colonnes plus larges et plus longues et de nouveaux caractères, ce qui donne plus d'une page de texte supplémentaire. Les imprimeurs sont mis en cause pour le retard causé par ces changements. Le livre Millennial Day Dawn (« L'aube du Millénium ») n'est pas prêt : les gros tirages récents ont retardé le travail, et sa parution est espérée pour le printemps.[202]
Vue depuis la Tour
Il y a deux vues depuis la Tour. L'une est glorieuse et encourageante. L'autre est sombre : une nouvelle épreuve est en cours, dans laquelle Satan présente l'erreur sous l'apparence de la « lumière » et cite l'Écriture en la détournant de son sens, comme il l'a fait en Matthieu 4:6. Les rédacteurs situent cette épreuve dans le « mauvais jour » annoncé par Jésus, les apôtres et les prophètes, où il sera difficile de tenir debout (Luc 21:36 ; Malachie 3:2 ; Éphésiens 6:11-14). Selon Éphésiens 6:11-12, le combat oppose le chrétien non à des hommes mais au prince des ténèbres et à ses ruses, ce qui exige l'armure complète de Dieu.[203]
Les rédacteurs disent ne pas avoir le don de prophétie et ne pas pouvoir prévoir la forme ni l'origine de l'épreuve, l'adversaire la faisant venir d'un côté inattendu. Leur étonnement porte sur le fait que certains, qu'ils croyaient bien fondés sur le roc de la rançon, soient ébranlés sur la rédemption et sur la nature du Rédempteur. Ils rapprochent cet étonnement de celui de Paul, qui s'étonne dans Galates 1:6-8 que les Galates passent si vite à un autre évangile.[204]
L'article « Un devoir désagréable », paru dans le numéro précédent, a été jugé sévèrement par trois lecteurs. Ceux-ci estimaient qu'il aurait été plus conforme à l'esprit du Christ de dire avec douceur que les rédacteurs avaient un « point de vue différent ». La réponse rappelle que la méthode habituelle est douce, mais que, lorsque les fondements de la foi sont attaqués par des personnes qui enseignent au sein du groupe, l'esprit du Christ commande d'élever la voix pour alerter tout Israël (Ézéchiel 33:6). Jésus appelait les doctrines et les personnes par leur vrai nom, sans malice ni haine, et ses paroles étaient souvent loin d'être « douces ». Les rédacteurs estiment que les développements ultérieurs montrent qu'ils n'ont pas parlé trop fort.[205]
D'autres lecteurs ont approuvé la démarche. Un extrait de lettre remercie pour le numéro de décembre, où les rédacteurs ont accompli « Un devoir désagréable » : ne pas signaler l'enseignement de la Day Star après l'avoir recommandée aurait été un péché grave. L'importance du sujet justifie qu'il occupe une grande partie du numéro.[206]
Les rédacteurs espèrent que ces sujets aideront à mesurer la solidité du fondement de la foi, citant le cantique « How firm a foundation » (« Quel solide fondement »). Ils pensent que cette série d'articles sera utile aux nouveaux lecteurs. Une épreuve sur les premiers principes leur paraît étrange à ce stade tardif, mais ils y voient la ligne d'attaque par laquelle l'Église nominale tout entière sera submergée, selon la formule : « mille tomberont à ton côté, dix mille à ta droite, mais tu ne seras pas atteint » (Psaumes 91:7). Les lecteurs sont invités à ouvrir leur Bible et à vérifier chaque texte cité avec son contexte.[207]
Les rédacteurs trouvent aussi des motifs d'encouragement. Des milliers de lecteurs remercient Dieu pour la lumière qui éclaire son plan, et des milliers de lettres font état d'une foi renouvelée et de vies transformées. Le plan de Dieu pour le salut de tous ceux qui sont morts en Adam repose sur la rançon : le Christ est mort pour nos péchés. Les nouveaux lecteurs doivent cependant s'attendre à voir leur amour de la vérité et leur consécration éprouvés. Ces vérités sont douces comme du miel dans la bouche, mais amères ensuite (Apocalypse 10:10) : les amis et les proches s'opposeront, et les croyants seront « haïs de tous à cause de mon nom et de l'Évangile ». Ils sont invités à se réjouir malgré tout.[208]
Fonds pour les traités de la Watch Tower
Le bilan annuel du fonds fait apparaître une dette. Une erreur dans le compte en banque a conduit à publier le dernier tirage de 100 000 exemplaires du numéro d'octobre de Zion's Watch Tower alors que les fonds manquaient. Ces exemplaires sont imprimés et la plupart se trouvent entre les mains de nouveaux lecteurs, qui, selon les lettres reçues, y trouvent une nourriture pour les chrétiens en quête de vérité. Les rédacteurs y voient aussi une possible mise à l'épreuve de la foi par le Père.[209]
Le fonds doit plus de 2 500 dollars, si bien qu'aucun nouveau travail ne peut être entrepris avant le remboursement. Le numéro précédent avait laissé espérer une édition du numéro d'octobre en allemand et en suédois. Pour sortir de la difficulté, deux sous-fonds sont ouverts, l'un pour le journal allemand et l'autre pour le journal suédois. Un frère suédois a déjà envoyé 8,50 dollars et une sœur allemande 3 dollars. Quand l'un des fonds atteindra 200 dollars, l'impression commencera. En attendant, des traductions seront préparées avec l'aide de lecteurs. Les rédacteurs rappellent que la grande majorité des lecteurs sont « pauvres de ce monde », et de certains on peut dire : « Elle a fait ce qu'elle a pu ».[210]
Le bilan chiffré indique 35 336,18 dollars dépensés jusqu'au 1er janvier 1882, 5 945,20 dollars dépensés en 1882 et 3 373,86 dollars de recettes la même année, soit un déficit de 2 571,34 dollars et un total de 41 281,38 dollars dépensés au 1er janvier 1883. Les publications de l'année sont de 15 000 exemplaires de la brochure The Tabernacle (« Le Tabernacle »), 347 000 exemplaires supplémentaires de Zion's Watch Tower utilisés comme traités et 100 000 exemplaires du feuillet The Minister's Daughter (« La Fille du pasteur »), soit 462 000 pièces au total. Il en reste environ 40 000, presque tous du numéro d'octobre. Environ 15 000 exemplaires de la brochure Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») ont aussi été expédiés. Le bilan est signé C. T. Russell.[211]
Une note précise que les stocks de Food for Thinking Christians et de The Tabernacle sont presque épuisés. Les lecteurs sont invités à donner le numéro d'octobre aux chercheurs de vérité, puis à prêter Food, ensuite Tabernacle, et à ne remettre qu'un seul écrit à la fois pour ne pas étouffer les « bébés en Christ ». Cet usage s'appuie sur l'exemple de Jésus : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant » (Jean 16:12).[212]
Le christianisme et l'islam
Un extrait du Pittsburgh Dispatch résume l'argument d'un auteur d'une publication orientale : de toutes les religions, le christianisme est aujourd'hui la plus attaquée et la plus menacée, même s'il ne connaît pas les guerres de religion qui touchent d'autres pays. Le bouddhisme, l'islam et le judaïsme tiennent solidement les peuples qui les professent, alors que le christianisme est attaqué en son sein par les esprits les plus capables. L'auteur relève l'athéisme ou l'agnosticisme qui progresse dans tous les pays dits chrétiens : le régime hétérodoxe en France, l'athéisme en Italie, l'incrédulité des classes instruites en Russie, le scepticisme en Allemagne, la libéralité croissante en Angleterre et en Écosse, la grande latitude laissée aux incrédules en Amérique. Il en conclut que le christianisme risque de s'effondrer plus vite que les religions plus anciennes, dont les fidèles s'attachent à leur foi aveuglément.[213]
Les rédacteurs y voient la preuve que des chrétiens réfléchis constatent le déclin rapide de l'Église nominale, tout en ignorant que le Seigneur l'a rejetée et en se trompant donc sur la cause. Selon eux, le monde le voit, les chrétiens réfléchis le voient, et seuls les adorateurs aveugles de ces « systèmes gigantesques et corrompus » ne le voient pas.[214]
Le journal commente que la croissance rapide de l'incrédulité, que la loi ou la force pourraient aisément étouffer, prouve que les chrétiens sont conscients de la force de leur croyance, destinée à conquérir le monde « non par les armes, mais par des moyens doux ». Il juge qu'une religion incapable de tolérer l'opposition fondée sur la raison est une misérable foi, et compare le bouddhisme et l'islam à l'ancienne Inquisition, où l'incrédule est chassé de la société ou tué. Le christianisme, lui, invite l'opposition raisonnable. Le journal reproche aux pasteurs chrétiens de recourir aux injures contre leurs adversaires au lieu de les inviter en chaire, comme s'ils craignaient que l'incrédule présente un argument plus spécieux et séduise leur auditoire. Il y voit « une faiblesse déplorable ».[215]
Le journal ajoute que le christianisme libéral a lui-même engendré l'incrédulité, que les chrétiens devront abandonner une partie de leur credo et que le sectarisme devra fondre. Quand plus rien ne heurtera la raison, le but du christianisme sera atteint, et les athées et les incrédules, renonçant à leur position extrême, se joindront aux autres pour défendre ce que le Christ a enseigné, et non « les formes et les folies » que lui attribuent des chrétiens ignorants de son vrai caractère.[216]
Les rédacteurs approuvent ce point de vue : les pasteurs qui défendent leurs credos craignent l'incrédule, dont la raison aboutit à des conclusions contraires à leurs traditions, pour lesquelles on ne trouve de base ni dans la raison ni dans la Bible. Ils distinguent être incrédule envers l'Église nominale et l'être envers le christianisme. Beaucoup de prétendus incrédules sont plus proches de la vérité chrétienne et de la pratique de ses principes que les prétendus chrétiens. Pour eux, sont réellement incrédules tous ceux qui établissent leurs théories et tordent certains passages bibliques pour les soutenir, en enterrant les déclarations claires qui les contredisent. Cet effort a produit la confusion « babylonienne » des Églises, qui toutes invoquent la Bible malgré des doctrines opposées, et qui, pour se donner de l'influence et de la respectabilité, s'entendent pour se dire porte-parole du christianisme en ignorant autant que possible la doctrine.[217]
Les contradictions et les déformations du caractère de Dieu dans ce christianisme nominal ont fait de nombreux penseurs des incrédules, et cette « maison divisée contre elle-même » est près de tomber. Ces incrédules, voyant dans les Églises les représentants du christianisme biblique, rejettent le christianisme et la Bible. Ils concluent qu'un livre qui soutient de telles contradictions et dont les enseignements produisent des caractères à peine meilleurs que ceux du monde, voire pires, est sans valeur et peut-être nuisible. Beaucoup écartent donc la Bible et, comme le dit Robert Ingersoll, tirent le meilleur parti de ce monde et de l'autre s'il existe.[218]
Selon les rédacteurs, tout le système nominal est en désaccord avec l'enseignement biblique, et les adeptes des credos sont tous incrédules envers la Bible. Ils n'osent pas l'ouvrir devant un chercheur sincère, à qui Dieu dit « Venez, et discutons » (Ésaïe 1:18), de peur qu'elle révèle une vérité ruinant leur credo. La honte et la confusion couvriront cette hypocrisie. Ceux qui enseignent des commandements d'hommes tremblent devant l'incrédule raisonneur comme devant le chercheur de vérité qui exige un « Ainsi dit le Seigneur ». Injures et dénonciations sont leur dernier rempart, alors qu'ils mettent en garde contre l'usage de la raison et l'étude des Écritures par crainte de l'incrédulité. Les rédacteurs répondent : incrédules envers la Bible, non ; incrédules envers les credos des Églises.[219]
Les rédacteurs se disent libérés des chaînes qui lient tant d'autres. Ils déclarent se tenir debout « dans la liberté dont le Christ nous a affranchis », défier les anathèmes d'une Église sans vie et affirmer au monde que la Bible révèle un plan glorieux digne d'un Dieu infini. Le christianisme nominal d'aujourd'hui est présenté comme une grossière déformation de cet enseignement, et le caractère idéal de la Bible n'est illustré que par ceux qui étudient vraiment ses pages et imitent son exemple. Tous les vrais enfants de Dieu sont invités à sonder les Écritures et à pouvoir rendre compte de leur espérance, afin que le but du vrai christianisme soit atteint.[220]
Le résultat joyeux
L'épreuve produit chez le croyant des qualités qui resteraient autrement cachées et inexistantes. Le processus est dur, douloureux, parfois terrible, mais ses fruits sont précieux, et l'éternité seule révélera combien. Sans la fournaise, on ne connaîtrait pas toute la pitié et la tendresse du Sauveur. Les joies religieuses les plus vives naissent d'une grande épreuve ou y sont reçues.[221]
Plusieurs exemples bibliques illustrent cette idée : Jacob, en fuite devant son frère meurtrier, reçoit la vision de l'échelle et des anges ; Élie, abattu au point de souhaiter mourir, est réveillé et nourri par des anges, puis reçoit la vision de la caverne ; les trois Hébreux trouvent dans la fournaise la forme d'un quatrième ; Daniel passe une nuit avec les lions, que la puissance d'un gardien céleste change en agneaux ; Paul et Silas ne regrettent pas la prison intérieure et les ceps après leur délivrance miraculeuse. Le texte conclut que la grâce la plus riche du ciel est accordée au moment de la plus grande extrémité, et cite un poème tiré de « Words of Faith » (« Paroles de foi »), qui invite à ne pas douter de Dieu quand les nuages s'amassent.[222]
« Que ton règne vienne »
Un poème annonce une œuvre sans précédent sur la terre : des forces puissantes se rassemblent et choisissent le matériau qui servira leur dessein. Une fois cette œuvre parfaite, elles repousseront les puissances des ténèbres, renverseront les faux credos, travailleront pour la vérité, la justice et les droits humains, et abattront la tyrannie et l'oppression, car le Christ régnera sur la terre. Son royaume est éternel et ses principes s'étendront à toute la terre. Les grands esprits de tous les siècles auraient œuvré pour le plan de « paix sur la terre, bonne volonté envers les hommes ». Le poème annonce enfin une ère plus brillante, où l'homme libéré des enseignements de l'erreur apprendra la meilleure voie, tandis que les forces obscurcissantes de la superstition perdent chaque jour leur pouvoir et ne gardent qu'une force apparente.[223]
Le poème se termine sur l'idée que ce plan n'est pas l'œuvre de la sagesse du monde ni des projets intéressés des hommes. Il est dirigé par des immortels qui voient le vrai et connaissent les meilleures méthodes et le moment d'agir. Ceux qui voient se lever l'étoile du matin et lisent les signes du temps sont invités à veiller et à se tenir prêts à agir, car l'œuvre est entièrement divine et le royaume, la puissance et la gloire appartiennent à Jéhovah pour toujours.[224]
Votre édifice
La foi de chaque chrétien est comparée à un édifice, qui a besoin d'un fondement et d'une construction par-dessus. Le point de départ est 1 Corinthiens 3:9-15 : le fondement est Jésus-Christ, et chacun doit prendre garde à la manière dont il bâtit dessus. Chaque principe de vérité ou d'erreur adopté devient une partie de cet édifice. Une maison de bois couverte de paille peut avoir bonne apparence et protéger un temps, mais elle ne dure pas autant qu'une construction plus coûteuse. De même, une foi bâtie avec des traditions humaines est moins coûteuse et plus vite terminée qu'une foi bâtie avec les vérités tirées patiemment de la Parole de Dieu. La première est emportée par la tempête de l'incrédulité, qui n'ébranle même pas la seconde. L'une résiste à l'épreuve du feu et protège son propriétaire ; l'autre alimente les flammes et le met en danger.[225]
La construction de cette foi est laissée en grande partie à chacun. Dieu fournit une mine de vérité et les outils, et il invite à bâtir avec des matériaux durables, en ajoutant « foi à foi, vertu à vertu, connaissance à connaissance ». Le fondement, Jésus-Christ, est rapproché de la déclaration selon laquelle il n'y a sous le ciel aucun autre nom par lequel nous devions être sauvés.[226]
Ceux qui bâtissent sur ce rocher sont chrétiens, même si leur foi est pauvre. Même s'ils n'emploient que le bois, le foin et le chaume des traditions humaines, ils sont sauvés « comme par le feu ». Le « jour du Seigneur », dans lequel les Étudiants de la Bible disent être entrés, amène une épreuve de la foi qui doit brûler toute erreur et tout ce qui vient des hommes et non de la Parole de Dieu. Tous ceux qui reconnaissent vraiment le rocher et sont bâtis sur lui seront sauvés.[227]
Ceux qui bâtissent avec l'or, l'argent et les pierres précieuses de la révélation divine peuvent vaincre le monde et accomplir leur consécration. Ces vainqueurs, qui « suivent l'Agneau », sont appelés frères de Jésus ou « l'Épouse, la femme de l'Agneau », et seront héritiers de Dieu avec Christ. Ceux qui bâtissent avec les traditions humaines ne vainquent pas le monde : l'esprit du monde les piège et les empêche d'accomplir leur consécration, faute de la protection et de la force que donne la vérité. La vérité devrait être achetée et jamais vendue, même au prix de temps, de gêne, de renoncement et de réputation.[228]
Les consacrés qui bâtissent une foi fragile avec la sagesse des hommes forment la « grande foule » (Apocalypse 19:6 ; Apocalypse 7:9-17). Ils atteindront la condition spirituelle, mais à travers une grande tribulation causée par leur foi erronée, qui doit consumer toutes les scories de l'erreur. Cette classe suit la compagnie de l'Épouse (Psaumes 45:14-15), comme les servantes de Rebecca la suivaient (Genèse 24:61). Elle est appelée la classe des serviteurs, distincte de la classe royale qui règne : elle « servira Dieu dans son temple » et sera « devant le trône », tandis que l'Épouse royale règne avec Jésus. Ces deux récompenses, toutes deux spirituelles, sont dites enseignées par de nombreux passages (Apocalypse 7:9-10, Apocalypse 7:13-17 ; Psaumes 45:10-15).[229]
Sur quoi bâtissez-vous ?
Plus importante encore est la question du fondement : sans le rocher, Jésus-Christ, toute la foi est vaine. Croire que Mahomet a vécu et est mort ne fait pas de quelqu'un un mahométan ; croire que Jésus a vécu et est mort ne fait pas non plus un chrétien. Est chrétien celui qui croit que Jésus est mort comme Rédempteur, « pour nos péchés selon les Écritures », qu'il « s'est donné en rançon pour tous » et que « par ses meurtrissures nous sommes guéris ». Cette croyance fonde la certitude que les péchés sont annulés et que tous pourront, en son temps, être délivrés de la mort, peine du péché.[230]
Trois fondements sont jugés faux. Le premier est celui des bonnes œuvres : les Juifs cherchaient à se justifier ainsi, mais « nulle chair ne sera justifiée par les œuvres de la loi » (Romains 3:20). Le deuxième est l'amour de Dieu : ceux qui comptent sur sa pitié pour sauver finalement tout le monde oublient que Dieu a eu le même amour pendant six mille ans, tout en laissant l'humanité s'enfoncer dans la misère et la mort. Si Dieu a si longtemps subordonné l'amour à la justice sans jamais révoquer la sentence de mort, cet espoir repose sur le sable, car en Dieu il n'y a « ni variation ni ombre de changement » et il « ne tient pas le coupable pour innocent » (Jacques 1:17 ; Exode 34:7). L'amour de Dieu a fourni le fondement, mais il n'est pas lui-même le fondement de la foi chrétienne.[231]
Le troisième est la justice de Dieu : certains soutiennent que la justice oblige Dieu à tirer tous les hommes de la mort adamique, puisqu'il les a placés dans le péché et la mort. Dans ce cas, répond-on, le salut ne serait plus une grâce mais un dû, contrairement à de nombreux passages bibliques. Dieu aurait en outre été injuste pendant six mille ans et pourrait le rester indéfiniment. Ces théories ne sont pas bibliques ; un édifice bâti dessus est voué à la destruction.[232] Le fondement véritable est celui que Dieu a posé : « une pierre éprouvée, une pierre angulaire précieuse » (Ésaïe 28:16). Paul le résume : « Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures » (1 Corinthiens 15:3). Sans la foi en Jésus qui a donné sa vie en rançon pour des vies perdues par le péché d'Adam, tous restent coupables et condamnés devant la loi de Dieu.[233]
Reconnaître Jésus comme chef et comme modèle ne suffit pas, car tous, même les démons, admettent la grandeur de sa vie. Le fondement consiste à reconnaître que tous les hommes sont pécheurs, justement condamnés à mort, et que Jésus, « l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde », a payé la peine et obtenu pour tous la libération de la mort et un droit à la vie.[234]
Le plan de Dieu suppose que l'épreuve d'Adam a été équitable, que sa désobéissance a été délibérée et que la peine annoncée, la mort, était juste. Cette mort est une perte totale de la vie, et non une vie de tourments : « le jour où tu en mangeras, tu mourras en mourant » (Genèse 2:17, marge). La prescience de Dieu ne peut être invoquée contre l'équité de l'épreuve, qui aurait été la même s'il n'avait pas connu le résultat à l'avance. Dieu ne crée que des êtres parfaits, comme Adam avant le péché ; les hommes et les femmes déchus, imparfaits d'esprit et de corps, sont la descendance d'Adam déchu et non la création de Dieu. Leur mort vient donc de l'injustice d'Adam et non d'une injustice de Dieu. Le salut est dès lors une grâce, « la grâce de Dieu » faisant que Jésus a « goûté la mort pour tous » (1 Corinthiens 15:22 ; Romains 5:12, Romains 5:17, Romains 5:19 ; Romains 11:32-33). La thèse d'un Dieu injuste envers la race condamnée, et obligé en justice de la rétablir, s'effondre.[235]
L'amour est un élément de la nature divine, mais la prescience et la toute-puissance de Dieu lui évitent de le mettre en conflit avec sa justice. Dieu ayant justement condamné l'homme, l'amour ne pouvait libérer le prisonnier sans satisfaire d'abord la justice. Dans le cas contraire, Dieu serait changeant, et l'une des deux décisions, la première ou la dernière, serait injuste. La faute de toute la race a été placée sur Jésus et les exigences de la justice ont été satisfaites par son sacrifice. Dire qu'on n'a pas de péché revient à faire de Dieu un menteur, puisqu'il déclare : « Il n'y a point de juste, pas même un seul. »[236]
L'amour de Dieu a mis en œuvre un plan, déjà conçu, pour acquitter la race coupable sans injustice. Jésus a goûté la mort pour tous et est la propitiation, c'est-à-dire la satisfaction, pour les péchés de l'Église et pour ceux du monde entier (1 Jean 2:2). Ainsi Dieu est juste et justifie ceux qui acceptent la rançon quand ils y sont amenés par une pleine connaissance (Romains 3:26 ; 1 Timothée 2:4). Un juge terrestre ne peut libérer un criminel justement condamné, mais si quelqu'un paie la peine à sa place, il peut le déclarer juste aux yeux de la loi, lui qu'il avait justement condamné.[237]
La sagesse de ce plan est soulignée par un calcul : si chacun des cent quarante milliards d'êtres humains estimés nés sur terre avait été jugé individuellement et condamné comme Adam, il aurait fallu autant d'hommes parfaits pour mourir à leur place. Tous ayant été condamnés par la désobéissance d'un seul, un seul sacrifice pour le péché suffit à faire miséricorde à tous. Plusieurs passages sont cités dans ce sens : 1 Corinthiens 15:22 ; Romains 5:18-21 ; Romains 8:3 ; Romains 11:32-36. La conclusion interpelle le lecteur : bâtit-il sa foi sur le sable des opinions et théories humaines, ou sur le rocher que Dieu a posé, Jésus-Christ ? Un cantique ferme le texte : « Mon espoir ne repose sur rien de moins que le sang et la justice de Jésus. »[238]
Henry Ward Beecher
Un lecteur a fait remarquer que la critique précédente de la théologie de Henry Ward Beecher reposait sur des comptes rendus de presse trop brefs. Il a envoyé le rapport complet des propos tenus devant l'Association congrégationaliste, revu par Beecher lui-même. Des extraits sont examinés. Beecher y déclare croire aux miracles, surtout à la conception miraculeuse du Christ et à sa résurrection, « les deux colonnes sur lesquelles la maison repose ». Sur l'expiation, il dit que le Christ est « en lui-même l'Expiation », habilité à pardonner le péché, que ses souffrances ont « obtenu » la rémission des péchés et que Romains 3:20-26 couvre ce qu'il croit.[239]
Ces déclarations pourraient suffire à le dire sain sur la rédemption par le sang du Christ. Mais les termes bibliques de rançon, d'achat, de rédemption et de propitiation sont absents de sa confession de foi. Il dit aussi ne trouver nulle part dans l'Écriture pourquoi les souffrances du Christ étaient nécessaires ni comment elles ont ouvert une voie aux pécheurs. Le doute demeure donc sur sa foi dans la mort du Christ comme satisfaction pour les péchés, et sur sa pleine adhésion à Romains 3:25, qui parle d'une propitiation « par la foi en son sang ».[240]
Beecher affirme aussi que l'homme est créé imparfait, en quête de plein développement, et que nul n'a jamais vécu sans péché. Cela revient, selon la critique, à imputer le péché au Créateur plutôt qu'à Adam, par qui l'Écriture dit que tous ont été rendus pécheurs (Romains 5:18-19). Il qualifie de « barbarie spirituelle » la doctrine biblique de la tare héréditaire et de la condamnation, tout en disant ailleurs, à la page 20 de son texte : « Il est bien plus facile pour certains de s'élever que pour d'autres. L'hérédité a une influence puissante. » La critique y voit une contradiction.[241]
Beecher est décrit comme un homme noble, courageux, raisonnable et bienveillant, qui s'efforce de rapiécer la théologie actuelle pour la rendre conforme à son sens de la justice. Le conseil qui lui est adressé, comme à tous les hommes dans son cas, est de mettre de côté tous les credos et de reprendre l'étude à neuf, avec la Parole de Dieu pour seule règle. Dieu n'aurait créé que nos premiers parents, parfaits et sans péché. Notre imperfection vient de notre descendance naturelle d'Adam et Ève après leur chute, et non d'une création imparfaite, avec une tare héréditaire que chaque génération augmente ou diminue, sans espoir de s'en libérer par soi-même.[242]
Dans cette perspective, Christ n'est pas venu rapiécer une création imparfaite, mais racheter de la mort une race que son ancêtre avait reçue parfaite et que le péché avait privée de tout droit à la vie. Jésus a payé la peine qui pesait sur tous, la mort, par le sacrifice de son humanité parfaite. Tous sont donc rachetés et rétablis dans un droit à la vie, la résurrection, par le sang précieux du Christ, « versé pour la rémission des péchés passés », c'est-à-dire adamiques. Les textes de Romains 5:12, Romains 5:18-19 et Philippiens 2:8 sont cités à l'appui. Paul tenait pour un chef-d'œuvre de sagesse que Dieu ait condamné tous en Adam et justifié tous en Christ. Si une théologie ne le fait pas apparaître ainsi, il faut conclure qu'elle est défectueuse et se remettre à l'étude de la Bible dans la prière : « La lumière est semée pour le juste » (Psaumes 97:11). Si Beecher estime avoir été mal compris, la revue lui offre dans un prochain numéro autant d'espace que cet article en occupe.[243]
Une brève citation de Moody clôt la rubrique : il vaut mieux vivre saintement que d'en parler, car la lumière est son propre témoin ; les phares ne sonnent pas de cloches et ne tirent pas le canon pour signaler qu'ils brillent, ils brillent simplement.[244]
Le danger présent
Le « jour du Seigneur », dont le début est dit en cours, est présenté dans toute l'Écriture comme un temps de détresse particulière, qui commence par l'Église. Sa cause tient à ce que ce jour est celui où Jésus prend sa puissance de roi. Le premier acte du nouveau roi est de lier Satan, « prince de ce monde », car on ne peut piller la maison de l'homme fort sans l'avoir d'abord lié (Matthieu 12:29), et le Fils de Dieu a paru « pour détruire les œuvres du diable » (1 Jean 3:8). Le règne de Satan est décrit comme un règne de terreur sous le couvert des ténèbres, c'est-à-dire de l'ignorance. Le royaume du Christ apportera la joie et la paix, et les nations marcheront dans sa lumière (Apocalypse 21:24).[245]
À mesure que la lumière de la vérité grandit, l'ignorance recule et Satan perd son pouvoir. La lumière, la vérité, sera la chaîne qui liera le mal dans l'âge à venir, et Satan sera complètement lié quand la connaissance du Seigneur remplira la terre comme les eaux couvrent la mer. L'Église, formée de ceux qui marchent à la lumière de la vérité, est la première à échapper au royaume des ténèbres : Satan perd d'abord son pouvoir sur elle et s'aperçoit alors que l'influence qui le lie est à l'œuvre. Depuis la venue du Seigneur et Roi, la lumière de la vérité brille comme jamais auparavant.[246]
La lutte entre la lumière et les ténèbres, entre la vérité et l'erreur, est décrite comme déjà engagée, surtout au sein de l'Église. Satan ne cédera pas son pouvoir sans combat. Chaque vérité nouvelle se heurte à une erreur d'apparence plausible, et chaque vérité ancienne est attaquée chez ceux qui sont mal préparés. Les chrétiens tièdes ou seulement nominaux gênent peu Satan, qui les laisse dormir.[247]
L'une des ruses actuelles de l'adversaire imite sa tactique d'Éden. Il avait dit à Ève : « Vous ne mourrez point », alors que Dieu avait interdit de manger du fruit sous peine de mort (Genèse 3:4). La désobéissance suffisait à entraîner la mort, car l'obéissance était le rocher sur lequel Adam et Ève se tenaient en accord avec Dieu. Sans Rédempteur, mis à la place de l'homme dans la mort, cette mort aurait été éternelle. La foi dans la valeur de la rançon, le sang précieux du Christ, est désormais le seul accès à la faveur de Dieu. Ceux qui connaissent pleinement la vérité à notre époque peuvent être justifiés ; le monde entier y viendra dans l'âge suivant.[248]
Satan cherche maintenant à ébranler ce fondement. Il veut faire croire que personne n'a besoin de Rédempteur et que Jésus était un homme pécheur comme les autres, dont la vie, condamnée, descendait d'Adam par Joseph, au lieu d'être une création parfaite venue de Dieu son Père. À cela, le texte répond par Actes 4:12, 1 Jean 3:5 et 1 Pierre 1:19. Quand l'adversaire déclare que ces expressions sont figurées et que l'esprit y verrait le contraire, il flatte l'orgueil que les croyants avaient promis de crucifier. La réponse est Hébreux 10:26-29 : celui qui tient pour profane le sang de l'alliance ne trouve plus de sacrifice pour les péchés.[249]
L'adversaire cite aussi hors de propos que Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés ». Cela vaut pour la mort adamique : tous seront sauvés de la première mort, puis amenés à la connaissance de la vérité. Ceux qui péchent ensuite volontairement meurent une seconde fois, et il ne reste plus de sacrifice pour eux. La rançon porte sur le péché d'Adam et délivre seulement de la mort venue par Adam. Aucune rançon n'est donnée contre la « seconde mort », peine du péché volontaire commis après la justification et l'illumination. Seuls les enfants de Dieu sont aujourd'hui éclairés ; ils sont déjà considérés comme passés de la mort à la vie.[250]
Les lecteurs sont exhortés à rester sur le rocher et à bâtir avec l'or, l'argent et les pierres précieuses de la vérité. La plupart des membres de l'Église nominale ont bâti sur ce rocher, mais avec le bois, le foin et le chaume des traditions humaines. L'épreuve du jour éprouvera l'œuvre de chacun : ceux dont l'édifice est de bois, de foin et de chaume perdront leur travail, mais seront sauvés « comme au travers du feu ». Le combat est contre les puissances spirituelles de méchanceté (Éphésiens 6:12). La justice du Christ est comparée à un vêtement que garde celui qui veille. L'article est signé de Mme C. T. Russell.[251]
En défense de la vérité
Le numéro précédent, dans l'article « Un devoir désagréable », avait mis en garde contre le Day Star, journal que la revue avait chaudement recommandé et reconnu comme collaborateur dans la diffusion de la vérité. Le Day Star aurait abandonné le fondement de l'espérance chrétienne, la rédemption du péché et de la mort par la rançon que représente la mort de Jésus. Il chercherait, sans raison, à discréditer les premiers chapitres de Matthieu et de Luc, pour soutenir que Jésus était le fils de Joseph, né dans le péché comme tout homme descendant d'Adam déchu.[252]
La perte de ce compagnon est ressentie comme une peine double : c'est aussi la découverte d'un « ennemi de la croix du Christ ». Le fait que le Day Star garde certaines vérités sur la restitution est jugé dangereux, car cela facilitera la ruine de la foi de certains (2 Pierre 2:2). La restitution y serait l'appât, l'erreur l'hameçon et le sophisme la ligne. Les lecteurs, longtemps affamés à Babylone, ont l'appétit aiguisé pour la vérité et risquent d'être empoisonnés sans le savoir. Une comparaison illustre le propos : l'arsenic ressemble au sucre, et la Tour de Garde avait transmis des exemplaires du Day Star comme du sucre ; l'avertir de leur nature de poison relève du devoir (Ézéchiel 33:6). Comme le pharmacien étiquette les poisons sans interdire leur usage, la revue ne veut pas interdire la lecture de Paine, Voltaire, Ingersoll ou du Day Star, mais veut les voir étiquetés « infidèles ». Les trois premiers se disent incroyants, alors que le Day Star, qui se dit croyant, nierait « en privé », donc en cachette, la rédemption.[253]
Dans son dernier numéro, le Day Star a répondu en prenant un ton d'innocence blessée et en niant mener la course vers l'incrédulité déclarée. La revue y voit pourtant la confirmation de son accusation, puisque cet autre périodique rejette les chapitres sur la naissance virginale et, selon elle, l'inspiration du Nouveau Testament en général. Elle cite trois phrases du Day Star : l'acceptation de l'Ancien Testament et le rejet des écrits du Nouveau qui ne s'y accordent pas libéreraient des « ismes de Babylone » ; l'auteur a plus confiance dans l'autorité de l'Ancien Testament pris dans son ensemble que dans la fiabilité de tous les écrits du Nouveau ; ceux qui veulent grandir doivent se débarrasser de l'idée enfantine qu'il est mal de mettre en question le sens d'un texte, même s'il vient d'un apôtre.[254] La revue y reconnaît le langage d'Ingersoll et des autres incrédules, qui diraient la même chose de l'Ancien Testament, et prédit que le Day Star finira par le déclarer aussi peu fiable. Elle regrette que son rédacteur se moque du récit de Noé et de l'arche. L'« infidèle » est défini comme celui qui rejette l'inspiration particulière du Nouveau Testament ou nie que l'homme Jésus ait eu Jéhovah pour père. Les erreurs introduites « en privé », c'est-à-dire en secret sous couvert de vérité, sont celles que l'Écriture appelle « sectes pernicieuses ».[255]
Le Day Star affirme croire que « Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures ». La revue lui reproche de citer des textes comme 1 Timothée 2:6, 1 Corinthiens 15:3, 1 Corinthiens 6:20 et 1 Pierre 1:18 tout en tournant en ridicule l'idée que nous ayons été « achetés ». Elle estime que nul n'a le droit d'employer les mots rançon, racheter ou acheter en leur donnant un sens privé. Ces mots désignent le don d'une chose à la place d'une autre, et les mots grecs correspondants expriment la même idée plus fortement encore.[256]
Jésus est présenté comme un homme parfait : né d'une femme, il n'a pas reçu sa vie d'un homme mais de Dieu, d'après Luc 1:35. Il est déclaré saint, sans souillure et séparé des pécheurs dès sa naissance. Il n'a donc pas hérité de la vie condamnée d'Adam par Joseph. Sa vie, non perdue, pouvait être donnée pour la vie d'Adam et de tous ceux qui sont morts en lui (Matthieu 20:28 ; Romains 5:18-19). Si Jésus tenait sa vie de Joseph et était né dans le péché adamique, le mot rançon perdrait son sens, car un pécheur ne peut en racheter un autre.[257]
La revue pose alors au Day Star une série de questions auxquelles elle demande une réponse complète et explicite : pourquoi Jésus est-il mort, en quoi cela touche-t-il nos péchés, comment a-t-il ôté le péché par son sacrifice, en quel sens s'est-il donné en « rançon » (en grec antitutron, prix équivalent) pour tous, en quel sens est-il une propitiation pour nos péchés, et en quel sens avons-nous été achetés à un prix. Toute dérobade sera tenue pour un aveu d'incapacité. Ces questions touchent, dit-elle, le fondement du christianisme. Présenter l'erreur sous le couvert de mots bibliques, en ignorant leur sens, est jugé la forme la plus insidieuse d'incrédulité. Le texte conclut en recommandant de bien étiqueter le poison et de le tenir hors de portée des « petits enfants ».[258]
Changez d'avis (suite et fin)
À l'aube de l'âge de l'Évangile, Jean-Baptiste crie : « Réformez-vous (changez d'esprit), car la Majesté royale des cieux s'est approchée » (traduction du Diaglott). Son auditoire, composé de toutes les classes de Jérusalem et des environs, subissait plus ou moins l'influence de l'enseignement de l'Église juive. Cet enseignement n'était pas entièrement correct : la loi donnée à Moïse était « sainte, juste et bonne », mais les docteurs juifs y avaient ajouté et retranché par leurs traditions, au point que les gens apprenaient « des doctrines qui sont des commandements d'hommes ». L'Église chrétienne nominale d'aujourd'hui est placée dans une situation semblable à bien des égards. L'idée que « le salut vient des Juifs » (Jean 4:22) était profondément enracinée, mais sans la portée que Jésus lui donnait. Les docteurs juifs enseignaient qu'il fallait s'attacher à l'Église juive pour jouir d'un au-delà heureux, et Jésus dit qu'ils parcouraient « la mer et la terre pour faire un prosélyte » (Matthieu 23:15), sans que leur enseignement améliore la morale.[259]
Les pharisiens croyaient à l'immortalité de l'âme et aux souffrances éternelles des méchants. Les sadducéens niaient la résurrection, les anges et les esprits. Les uns et les autres, par leur enseignement traditionnel, supprimaient le besoin d'une résurrection : les pharisiens la professaient mais la niaient dans les faits, et les sadducéens, qui niaient la vie future, n'en avaient pas l'usage. La tradition des pharisiens selon laquelle l'homme ne meurt pas vraiment, mais change de mode d'existence, est dite aussi ancienne que le jardin d'Éden (Genèse 3:4). Quand Jésus mit les disciples en garde contre la « doctrine des pharisiens et des sadducéens » (Matthieu 16:6-12), il visait, selon l'auteur, l'état des morts.[260]
Si « l'âme vit après la mort du corps », comme l'enseigne l'orthodoxie, la parole de Satan n'aurait pas tué : on pourrait seulement lui reprocher de n'avoir pas dit toute la vérité. Or Jésus l'appelle meurtrier dès le commencement et père du mensonge (Jean 8:44). Le premier mensonge est donc « Vous ne mourrez point », en contradiction avec la parole de Dieu : « le jour où tu en mangeras, tu mourras ». L'enseignement populaire actuel répète ce que Satan disait alors : le corps meurt, l'âme vit. Satan a fait commerce de ce capital pendant des milliers d'années, mais le jour se lève : l'homme meurt, et il revivra.[261]
Puisque le salaire du péché est la mort, il importe de savoir comment être sauvé de la mort, et non du fait de mourir, car tous ayant péché, tous doivent mourir. Selon 1 Corinthiens 15:22-23, tous revivront en Christ, mais « chacun en son rang ». Il existe donc plusieurs ordres ou degrés de vie (voir 1 Corinthiens 15:39-42), et le mot « salut » s'applique à chacun, car il faut avoir été sauvé de la mort pour atteindre l'un ou l'autre. Ceux qui ne sont pas dans un ordre de vie donné ne sont pas nécessairement damnés pour l'éternité : ils peuvent se trouver dans un autre rang. L'auteur dit avoir changé d'avis sur l'idée qu'il n'y aurait qu'un seul ordre de vie parmi les fils de Dieu rachetés de la chute d'Adam, et que peu auraient part aux mérites de la mort du Christ. Il croyait autrefois que seul un petit nombre accédait à une vie bienheureuse et que tous les autres étaient livrés à une vie misérable et immortelle, appelée mort. Il se repent aussi de cette doctrine, qui a servi à tirer de l'argent aux pauvres à qui l'on fait croire que leurs morts sont vivants et que des prières payées les feraient passer à un meilleur rang.[262]
L'auteur énumère ce que le mensonge originel a permis à Satan de bâtir. Si les morts sont morts, ils ne sont pas au tourment, ce qui ruine « la calomnie contre la miséricorde et la justice de Dieu », ni au ciel ; ils ont donc besoin d'une résurrection, et donc d'un Sauveur. Tout cela deviendrait superflu si l'homme ne mourait pas, et c'est ainsi que l'adversaire a persuadé beaucoup de gens qu'ils n'ont pas besoin de Sauveur et qu'ils reçoivent des communications de leurs amis morts. À l'objection que le Sauveur sauve de la mort ceux qu'il sauve de leurs péchés, l'auteur répond que vivre sans péché dès le pardon n'empêcherait pas de mourir. Seule différence : à la résurrection, on se lèverait dans un autre ordre que si l'on n'avait pas été pardonné dans cet âge. Aujourd'hui l'on meurt à cause du péché d'Adam et un peu plus tôt à cause du sien (Jérémie 31:29). Dans l'âge à venir, chacun mourra pour son propre péché (Jérémie 31:30) ; ceux qui n'abandonnent pas le péché recevront « beaucoup de coups », mais ceux qui obéiront aux messagers célestes, car tous seront alors enseignés par Dieu, pourront vivre éternellement.[263]
À l'objection qu'il n'y aurait pas de seconde chance de salut, la réponse distingue : il n'y a qu'un salut en ce sens qu'il passe uniquement par le Christ, mais il y a plusieurs degrés de vie. Le prix proposé actuellement est de devenir participant de la nature divine. Il ne peut s'obtenir que dans cet âge, car une partie des conditions ne peut être remplie que maintenant. Ceux qui veulent devenir semblables au Christ et recevoir le « grand salut » (devenir immortels) doivent souffrir avec lui et « compléter ce qui manque aux souffrances du Christ » (Colossiens 1:24). Ils sont choisis « par la sanctification de l'Esprit et la foi en la vérité » (2 Thessaloniciens 2:13). Ce salut, dont les prophètes se sont enquis et que les anges désirent regarder, est celui qui est sur le point d'être révélé (1 Pierre 1:3-12).[264]
Seul cet âge permet de devenir membre du corps du Christ, la compagnie des oints dont Jésus est le chef. Les saints jugeront le monde (1 Corinthiens 6:2), mais ils ne le jugent pas encore. Pour Jean 12:31 (« Maintenant a lieu le jugement de ce monde »), le « maintenant » qui s'applique au jugement s'applique aussi à l'expulsion du prince de ce monde, qui règne encore sur les fils de la désobéissance (Éphésiens 2:2). Il signifie que, par l'incarnation et la mort du Christ, Satan sera chassé et le jugement du monde finalement accompli. Les saints, participants de la nature divine, sont jugés maintenant et ne viendront plus en jugement, selon Jean 5:24. Un jour de jugement est donc en cours ; son jugement s'exécutera quand les saints se lèveront dans la « première résurrection » à la ressemblance du Christ, immortels et capables de juger le monde et les anges (1 Corinthiens 6:2-3). Alors, selon Ésaïe 11:11, le Seigneur étendra une seconde fois la main pour recouvrer le reste de son peuple. Satan sera chassé, les obstacles levés, tous seront enseignés par le Seigneur, le corps judiciaire, le Christ complet, et presque tous accepteront sans doute la vie. Ce sera la vie humaine éternelle dans l'harmonie, la paix et l'obéissance filiale à Dieu, état bienheureux qu'Adam avait perdu.[265]
Les lecteurs devenus « nouvelles créatures » par la consécration sont exhortés à suivre les paroles de Paul : oublier ce qui est derrière, tendre vers ce qui est devant et courir vers le but, le prix de l'appel céleste (Philippiens 3:13-14). L'époque présente est le temps d'instruction des futurs dirigeants de la terre (Psaumes 2:10). Croire au premier mensonge de Satan aveuglerait sur tout le plan de Dieu ; l'auteur, J. C. Sunderlin, dit l'avoir cru et s'en repentir.[266]
Anciens manuscrits grecs du Nouveau Testament
Un périodique concurrent voulait écarter les premiers chapitres de Matthieu et de Luc. La revue lui reproche d'avoir prétendu, à tort, que des spécialistes en contestaient l'authenticité. Ces chapitres sont attestés par les trois plus anciens manuscrits grecs du Nouveau Testament : le Sinaïticus, le Vaticanus et l'Alexandrinus, classés dans cet ordre de valeur et d'ancienneté. Le Sinaïticus est le plus ancien et le plus complet.[267]
Le concurrent a répliqué en cherchant à discréditer tout le Nouveau Testament. Il soutient que les trois manuscrits divergent fortement, que chacun omet des passages ou des livres que les autres contiennent, et qu'il est donc impossible de savoir ce que les apôtres ont écrit. Il appuie sa thèse sur plusieurs citations de la préface de Tischendorf à son Nouveau Testament. La revue juge que ces citations donnent une fausse impression : si l'erreur est volontaire, c'est un crime contre la vérité, si elle est involontaire, c'est une honte. Elle annonce qu'elle fera en sorte que ses lecteurs puissent se procurer les variantes de ces manuscrits avec la préface complète.[268]
Tischendorf, partisan du Sinaïticus, le présente comme le seul ancien manuscrit du Nouveau Testament « parfait, sans la perte d'une seule feuille ». Dans le Vaticanus, le Nouveau Testament manque à partir de Hébreux 9:14. Le manuscrit d'Alexandrie, lui, a perdu des parchemins au cours des douze siècles qui ont précédé son arrivée : il lui manque Matthieu jusqu'au chapitre 25, verset 6, environ deux chapitres de Jean et près de huit chapitres de la Seconde épître aux Corinthiens. Tischendorf ne cherche donc pas à montrer que les manuscrits se contredisent, mais que des chapitres y manquent, ce qui fait ressortir la valeur du Sinaïticus. La revue s'étonne que des manuscrits de cet âge soient aussi bien conservés.[269]
Le récit de la conception miraculeuse de Jésus bénéficie ainsi des meilleurs et des plus anciens manuscrits grecs : le Sinaïticus et le Vaticanus contiennent les deux chapitres, et l'Alexandrinus contient celui de Luc, celui de Matthieu étant manquant et non omis. Le dogme de l'« Immaculée Conception » concerne non pas Jésus mais Marie : les catholiques la disent exempte du péché d'Adam parce que sa mère l'aurait elle-même conçue de façon miraculeuse. Que les anciens manuscrits soient exempts des doctrines propres à la « Mère des prostituées » est présenté comme une preuve de leur pureté et du soin de Dieu pour leur conservation, même si l'un d'eux est resté caché à la « bibliothèque du Vatican ».[270]
Le canon du Nouveau Testament
Ce passage est un extrait de Fausset. Avant l'achèvement de l'Écriture, les « prophètes » de l'Église, qui parlaient sous inspiration et possédaient le don du « discernement des esprits », freinaient la transmission orale de l'erreur. Les livres du Nouveau Testament ont aussi paru sous leur surveillance inspirée, selon 1 Corinthiens 14:37. Le caractère canonique de chaque livre repose ainsi sur la double garantie de l'inspiration des auteurs et de celle des juges. La plupart des livres étaient en possession de l'Église des années avant la mort des principaux apôtres, et tous avant celle de Jean. Un livre faux introduit parmi les livres inspirés aurait été retiré aussitôt par l'autorité apostolique.[271]
La plus ancienne mention d'un recueil se trouve dans 2 Pierre 3:1-6, qui parle de « toutes les épîtres » de Paul comme d'une collection reçue dans les Églises au même titre que « les autres Écritures ». Le plus ancien témoignage non inspiré est le fragment anonyme attribué à Caius, prêtre romain, appelé « Canon du Nouveau Testament ». Il reconnaît tous les livres, sauf Éphésiens, Hébreux, Jacques, les deux épîtres de Pierre et peut-être la troisième de Jean. Il condamne comme faux le « Pasteur » d'Hermas, écrit à Rome entre 140 et 150. Le canon est donc, pour l'essentiel, reçu dans la première moitié du IIe siècle, alors que des contemporains de Jean vivaient encore. À la même époque, la version syriaque Peshito complète ce canon en y ajoutant Hébreux et Jacques. À la fin du IIe siècle, Clément d'Alexandrie cite le recueil de l'« Évangile » et celui de toutes les épîtres des « apôtres ». L'épître anonyme à Diognète, plus ancienne encore, mentionne la « Loi, les Prophètes, les Évangiles et les Apôtres ». Ignace d'Antioche, auditeur de Jean, nomme l'Évangile écrit « la chair de Jésus », Théophile d'Antioche et Irénée parlent des « saintes Écritures », et Tertullien emploie pour la première fois l'expression « Nouveau Testament ».[272]
Une chaîne continue de témoignages va donc des apôtres au IIIe siècle. Les citations des Pères, dont Origène cite au moins les deux tiers du Nouveau Testament, et les plus anciennes versions syriaque, latine et égyptienne prouvent que leurs Écritures étaient les mêmes que les nôtres. Eusèbe, vers l'an 330, mentionne les 27 livres, qu'il répartit entre les livres reconnus de tous et les livres discutés (Éphésiens, Jacques, Jude, 2 Pierre, 2 et 3 Jean, Apocalypse), finalement reçus par toutes les Églises. Une troisième catégorie, les écrits « faux » (le « Pasteur » d'Hermas, l'épître de Barnabé, les Actes de Paul), était rejetée par tous. Une note annonce que le Nouveau Testament avec les variantes de ces plus anciens manuscrits sera annoncé dans la revue dès qu'il sera prêt et demande de ne pas envoyer de commandes avant.[273]
Le passage de l'enseignement oral à l'enseignement écrit a été progressif. On instruisait d'abord de vive voix, et la foi « venait de ce qu'on entendait » (Romains 10:17), avec toujours un appel à l'Ancien Testament (Actes 17:11). Pour que les instruits connaissent « la certitude » de ce qu'ils avaient appris (Luc 1:4) et pour se garder des dangers de la tradition orale (Jean 21:23-24), apôtres et évangélistes ont mis la parole par écrit, et les Églises l'ont reconnue publiquement du vivant des auteurs. La mort prochaine des apôtres, leur départ vers des pays lointains, leur emprisonnement et le besoin d'un critère pour juger les écrits hérétiques en leur absence rendaient un texte écrit nécessaire. La fin des miracles et de l'inspiration personnelle a coïncidé à peu près avec l'achèvement de la parole écrite. L'évêque Kaye observe que Justin Martyr, Théophile et d'autres affirment en termes généraux que les miracles continuent, sans citer un seul cas précis. Selon Wordsworth, les Pères apostoliques rappellent ce que les apôtres auraient été sans l'inspiration.[274]
Entre les écrits des apôtres et ceux des auteurs chrétiens suivants, il y a un fossé, au lieu d'un affaiblissement progressif de l'inspiration, et ce fossé prouve que les auteurs bibliques ont été guidés par une puissance divine extraordinaire. Leurs habitudes antérieures, car certains étaient illettrés et tous étaient des Juifs étroits d'esprit, montrent que seule une puissance divine pouvait les transformer en fondateurs d'une économie spirituelle universelle, étrangère à leurs préjugés juifs (Luc 24:25-49). Leur style est simple, sans rien d'offensant pour les esprits cultivés. Les épîtres de Barnabé et de Clément ou les Actes de Paul et de Thècle sont refusés non parce que l'Église ne pourrait pas se tromper, comme le voudrait Rome, mais parce que, preuves à l'appui, elle ne s'est pas trompée en les rejetant. Les chrétiens contemporains, qui pouvaient en vérifier l'authenticité et l'inspiration, ne les ont pas reçus ; l'exception de quelques citations ne change pas ce témoignage. Leur style les condamne aussi. Tertullien témoigne que l'auteur des Actes de Paul a été exclu de la fonction de presbytre par Jean pour l'avoir écrit. Le Nouveau Testament forme un ensemble organique complet, dont on ne pourrait retrancher un seul livre sans perte.[275]
Digne d'être pleinement accepté
Un périodique concurrent enseigne que le Nouveau Testament n'a pas l'autorité de l'Ancien. S'il est reçu comme Écriture sacrée, il doit lui être entièrement subordonné, et toute doctrine du Nouveau Testament que l'Ancien n'appuie pas par une déclaration semblable ne mérite ni acceptation ni foi. Cette position repose sur l'idée que les apôtres, à la différence des prophètes, n'étaient pas inspirés et jugeaient donc du vrai et du faux comme n'importe qui. La revue y voit l'enseignement même du judaïsme : si cela était vrai, l'Église chrétienne aurait marché dans les ténèbres depuis les apôtres, et le Juif que Paul dit aveuglé aurait été dans la lumière. Elle demande à être délivrée d'une telle « nouvelle lumière ».[276]
La première réponse est que, si l'on ne devait croire que l'Ancien Testament, la foi serait vaine : on n'y trouve rien sur les espérances célestes, ni couronne céleste, ni corps spirituel, ni promesse au « sacerdoce royal », ni mention de la « nouvelle créature ». Ses plus belles promesses sont terrestres, comme celle faite à Abraham (Genèse 13:14-15). La vie et l'immortalité n'ont été mises en lumière que par l'Évangile (2 Timothée 1:10). L'Ancien Testament ne donne de la « vocation céleste » que des ombres charnelles, que nul n'aurait comprises, pas plus que les prophètes, sans les clés fournies par l'Esprit saint à travers les apôtres.[277]
Paul dit avoir reçu des révélations particulières (2 Corinthiens 12:1-7 ; Galates 1:12 ; Éphésiens 3:3), revendique l'inspiration de ses écrits (1 Corinthiens 14:37) et signale lui-même les points qu'il ne donne pas « par ordre du Seigneur » (1 Corinthiens 7:6). L'Apocalypse s'ouvre sur une révélation que Dieu a donnée non aux prophètes mais à Jésus-Christ, ce qui serait superflu si l'Ancien Testament contenait toute l'information nécessaire. Pierre revendique lui aussi une inspiration, une puissance et une connaissance d'apôtre supérieures à celles des prophètes (1 Pierre 1:10-12).[278]
L'action de l'Esprit sur les prophètes différait de son action sur l'Église de l'Évangile, au point que le plus humble chrétien peut mieux connaître le plan de Dieu que le plus grand prophète. Le moindre dans le royaume des cieux est plus grand que Jean-Baptiste (Matthieu 11:11). Les prophètes appartenaient à la maison charnelle, les chrétiens à la maison spirituelle : Moïse était fidèle comme serviteur dans toute sa maison, et le Christ comme Fils sur sa propre maison (Hébreux 3:5-6). Jésus dit à ses disciples qu'il leur est donné de connaître les mystères du royaume, que beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce qu'ils voient (Matthieu 13:11,17). Paul dit de même que le mystère, inconnu des autres âges, a été révélé aux saints apôtres et prophètes (« enseignants ») par l'Esprit (Éphésiens 3:2-10), et Pierre ajoute que les prophètes ont servi non eux-mêmes mais les chrétiens (1 Pierre 1:10-12). Rejeter ces témoignages obligerait à rejeter tous les enseignements de ces hommes, puisqu'un menteur ne mérite aucune confiance.[279]
La connaissance plus grande est donnée au plus humble membre de l'Église, mais elle vient directement des apôtres, dont les écrits fondent la foi chrétienne d'aujourd'hui. Dieu a établi dans l'Église divers membres, « premièrement des apôtres » (1 Corinthiens 12:28). L'Esprit a suscité des évangélistes, des pasteurs et des enseignants, mais il n'a jamais donné plus d'un chef, Jésus, ni plus que les douze apôtres originels. Ceux-ci suffisent et restent présents par leurs écrits, mieux compris aujourd'hui que par leurs premiers destinataires. Paul n'était pas des douze ni l'apôtre choisi à la place de Judas, désigné par les disciples avant la Pentecôte, mais il dit avoir été nommé apôtre, et ses enseignements le prouvent. Il avait reçu plus de révélations que tous les apôtres et connaissait du « mystère » de l'Évangile plus qu'il ne pouvait l'exprimer à l'Église de son temps, ayant appris des choses « qu'il n'est pas permis de dire ». Cette connaissance a nourri presque toute la « nourriture au temps convenable » fournie à l'Église depuis. Une écharde dans la chair lui a été laissée pour qu'il ne s'enorgueillisse pas (2 Corinthiens 12:7).[280]
Lecture biblique
Pour répondre à l'accusation que les apôtres ont mal cité et mal appliqué des prophéties, la revue propose une étude de plusieurs textes. Les prophéties accomplies en Jésus sont mêlées à d'autres sans rapport particulier avec lui, au point que chacun aurait pu passer à côté sans l'Esprit saint qui les a signalées aux apôtres. Les disciples eux-mêmes n'en ont vu la véritable application qu'après la résurrection (Jean 12:16). Dans Michée 5:2, le lieu de naissance (Bethléem) est mentionné de façon obscure, avec l'humiliation, mais sans lien apparent : les scribes et les grands prêtres connaissaient le lieu (Matthieu 2:4-6) sans voir que le juge d'Israël serait frappé « d'une verge sur la joue » (Matthieu 27:30).[281]
Dans Osée 11:1 (« J'ai appelé mon fils hors d'Égypte »), rien dans le contexte ne conduit à penser à Jésus ; le verset semble viser Israël, nation encore enfant. Une fois l'attention attirée, le nom Israël (« vainqueur ») convient à Jésus. La sortie d'Israël hors de l'Égypte littérale et celle de Jésus (Matthieu 2:20) sont des types de la sortie de l'Israël tout entier, l'Église, hors de l'antitype de l'Égypte, le monde. Jérémie 31:15, qui présente Rachel pleurant ses enfants, ne pouvait se comprendre qu'une fois accompli (Matthieu 2:17) : Rachel était la mère de Joseph et de Benjamin, et Bethléem se trouvait dans le territoire de Benjamin. On peut lire le Psaumes 22 comme parlant de David seul, et David l'a sans doute cru, mais Jéhovah a guidé ses paroles pour qu'il représente le Messie. La pierre rejetée par les bâtisseurs (Psaumes 118:22-26), que Jésus s'applique (Matthieu 21:42), est mêlée aux expériences de David. Dans Ésaïe 61, le prophète parle à la place du Christ (Luc 4:18) ; en Zacharie 11:12, le prophète est vendu pour trente pièces d'argent, sans que rien indique qu'il représente Jésus.[282]
Une objection porte sur Matthieu, qui applique à Marie Ésaïe 7:14 (« une vierge concevra et enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d'Emmanuel », Matthieu 1:23), alors que la promesse avait eu un accomplissement typique à l'époque du prophète (Ésaïe 8:3). La revue répond que cet accomplissement partiel n'exclut pas l'application à Marie, de même que les trente pièces pesées pour Zacharie n'excluent pas la vente de Jésus par Judas. Jéhovah a souvent fait accomplir typiquement une prophétie pour détourner un temps l'attention de son véritable accomplissement. Dans ce cas, le prophète représente Jéhovah, la prophétesse la vierge Marie et leur enfant Jésus.[283]
Au reproche que Marie a appelé son fils Jésus et non Emmanuel, la revue oppose les noms d'Ésaïe 9:6 (« Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix ») : il faudrait aussi écarter cette prophétie, puisque l'enfant s'appelait Jésus, alors que Jésus porte beaucoup de noms et d'offices. Son nom a bien été « Emmanuel » (« Dieu avec nous »), et l'Église l'appelle ainsi depuis dix-huit cents ans. Dans le Millénium qui s'ouvre, quand la connaissance de lui remplira la terre, tous le reconnaîtront sous ses différents titres.[284]
Babylone sert de dernier exemple d'une prophétie à double accomplissement. Capitale du principal empire de la terre à l'époque de Jérémie, elle a été renversée comme annoncé. Pourtant, sans l'existence de la « Babylone la grande, la mère des prostituées », à laquelle s'appliquent les termes les plus durs prononcés contre la Babylone littérale, on s'étonnerait d'une description si frappante pour la chute banale d'une nation. Ceux qui ont vu s'accomplir la prophétie de Jérémie dans la chute de la ville n'ont pas vu que sa vraie portée concerne la Babylone mystique. Le chapitre 51 de Jérémie est rapproché de l'Apocalypse : le verset 6 de Apocalypse 18:4, le verset 7 de Apocalypse 17:4 et Apocalypse 14:8, le verset 8 de Apocalypse 14:8 et Apocalypse 18:2, Apocalypse 18:9, Apocalypse 18:11, Apocalypse 18:19, le verset 9 de Apocalypse 18:5, le verset 13 de Apocalypse 17:1 et Apocalypse 17:15, et les versets 48, 63 et 64 de Apocalypse 18:20-21. La conclusion est que le Nouveau Testament, comme l'Ancien, c'est-à-dire les écrits des apôtres comme ceux des prophètes, est digne d'être pleinement accepté comme divinement inspiré.[285]
Le don de guérison
Que des gens du monde, qui ne sont pas devenus de « nouvelles créatures » en Christ, doutent du pouvoir de Dieu de guérir sans moyen visible, ne surprend pas. Que des personnes « choisies par la sanctification de l'Esprit et la foi en la vérité » en doutent est jugé étrange. La revue dit ne douter ni du pouvoir ni de la volonté de Dieu, ni du fait qu'il guérit, sans remède visible, en réponse à la prière de ceux qu'il inspire de foi pour la demander. Tous pourraient être guéris de cette façon s'ils étaient ainsi inspirés. Être « inspiré de foi » signifie être animé de confiance par l'Esprit de Dieu. Cette foi est confiance en la parole de Dieu : « la foi vient de ce qu'on entend », et quand l'Esprit adresse la parole à quelqu'un, comme il le fait parfois, il lui inspire la foi.[286]
Pour obtenir cette inspiration de foi, il faut chercher à savoir si Dieu veut guérir. À l'enthousiaste qui invoque Marc 11:24 (« tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l'avez reçu, et vous le verrez s'accomplir »), la revue répond que les désirs doivent s'accorder avec l'Esprit et la parole de Dieu, afin d'avoir un fondement pour croire qu'on est en droit de recevoir. Devant un souverain terrestre, on chercherait d'abord comment présenter sa requête en accord avec ses lois ; c'est encore plus important devant le « Roi des rois ». Jacques dit : « Vous demandez et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal » (Jacques 4:3). Jésus voulait mettre ses auditeurs en garde contre une demande faite à la légère ; savoir que c'est la volonté de Dieu est un fondement suffisant pour croire.[287]
Le lépreux fait une bonne prière quand il dit : « Seigneur, si tu le veux, tu peux me rendre pur » (Matthieu 8:2). Sa foi allait aussi loin que sa connaissance, et Jésus comble ce qui manque en répondant : « Je le veux ». Le malade qui souffre et désire la guérison, s'il fait confiance à la sagesse et à l'amour de Dieu, dit : « Si c'est sa volonté ; il sait mieux que moi quels maux… » (le texte se poursuit au numéro suivant).[288]
Le malade qui s'en remet à Dieu reconnaît que celui-ci, qui connaît sa nature mieux que lui-même et sait quelle influence il exercerait dans telle ou telle condition, décide seul. S'il est dans sa volonté de reprendre l'ennemi maintenant, le croyant dit « Amen ».[289]
Reste à savoir si Dieu veut que toutes les maladies, et la mort elle-même, disparaissent dès maintenant. La réponse est négative : maladies et mort sont la peine du péché, et cette peine doit s'exécuter (Genèse 3:16, Genèse 3:19). Tous les descendants d'Adam doivent mourir et découvrir, par les souffrances qu'il entraîne, combien le péché est gravement coupable. La demande de guérison « selon sa volonté » ne vaut donc que dans des cas exceptionnels, ceux où Jésus lui-même guérissait.[290]
Jésus était revêtu de la puissance de Dieu (Jean 5:30). Il s'en servait pour accomplir des miracles, attester sa mission divine et glorifier Dieu en accomplissant les Écritures (Matthieu 8:17). Ces miracles donnaient au monde l'assurance qu'à la « plénitude des temps » (Éphésiens 1:10), cette même puissance, manifestée dans les fils de Dieu (Romains 8:19) unis à lui, rétablirait l'humanité déchue dans un état parfait, sans péché et sans douleur.[291]
Les guérisons actuelles n'ont, selon la revue, pas d'autre but : attester la divinité et donner l'assurance que Dieu montrera « les richesses surabondantes de sa grâce dans les siècles à venir ». Cette divinité agit par les membres choisis du corps de Christ (Éphésiens 1:22-23). Il n'en résulte pas que chaque membre reçoive le pouvoir de guérir, ni que ce pouvoir soit la seule preuve d'appartenir au corps. Il suffit que le don de guérison subsiste dans le corps. Les textes invoqués sont Romains 12:4-6 (« nous avons plusieurs membres dans un seul corps, et tous les membres n'ont pas la même fonction ») et 1 Corinthiens 12:4, 1 Corinthiens 12:8-9 : à l'un l'Esprit donne la parole de sagesse, à un autre la parole de connaissance, à un autre la foi, à un autre les dons de guérison.[292]
À la question « ma prière de foi guérira-t-elle les malades, moi-même ou d'autres ? », la réponse est oui, si l'on appartient au membre à qui le don de guérison est accordé. Dans le cas contraire, le conseil est celui de Jacques : appeler les anciens de l'Église (la congrégation), qui prient sur le malade en l'oignant d'huile au nom du Seigneur ; « la prière de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le relèvera » (Jacques 5:14-15).[293]
Il faut cependant choisir les anciens avec discernement. Dans le corps physique, on n'utilise pas le pied pour faire le travail de la main ; de même, il faut faire venir les anciens qui ont le « don de guérison », et, si l'on n'en connaît aucun, autant n'en appeler aucun. Ceux qui ont la « parole de connaissance », la « parole de sagesse » ou le « discernement des esprits », bien que ces dons viennent du même Esprit, ne servent pas pour guérir, et on ne doit pas leur reprocher de ne pas posséder ce don.[294]
La revue estime que lorsque le Seigneur s'apprête à accomplir une œuvre surnaturelle par un membre du corps, il le lui fait savoir à l'avance (Amos 3:7). Elle rattache cette idée à Jean 16:13 : « l'Esprit de vérité vous annoncera les choses à venir ». L'Esprit de vérité ferait connaître non seulement les choses de l'âge à venir, mais aussi, aux membres par qui Dieu veut agir, qu'il va le faire. C'est ce que signifie être « inspiré de foi », et cette prière inspirée serait celle que Jacques appelle « la prière de la foi ».[295]
Aucun individu ne constitue à lui seul un membre complet du corps de Christ : il n'y a pas autant de membres que d'individus. Tous ceux qui ont « la même fonction » forment un même membre, ceux qui en ont une autre en forment un autre. La promesse faite à deux personnes (ou plus) qui s'accordent pour demander une chose, selon la volonté de Dieu, prend ainsi son sens (Matthieu 18:19). Comme dans le corps naturel les muscles, tendons, nerfs et veines forment chacun un membre, plusieurs individus forment un seul membre du corps de Christ. Un individu peut parfois représenter un membre, mais il en faut plusieurs pour le constituer, et ils doivent donc s'unir dans leurs prières. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter si certains individus n'ont pas les qualités de ceux d'un autre membre : il faut plutôt se réjouir de la différence nécessaire entre les individus, entre les membres, et de l'unité de l'ensemble.[296]
Que peu de personnes aient le don de guérison n'est pas une cause de découragement, pas plus que de n'avoir que deux yeux. Il est heureux de savoir que le corps de Christ est en communication avec le trône de Dieu, qu'un membre actif a la « parole de sagesse », un autre la « parole de connaissance », et ainsi des autres dons, car « à chacun est donnée la manifestation de l'Esprit pour l'utilité de tous » (1 Corinthiens 12:7). Les dons des autres ne doivent pas être méprisés, ni l'envie de changer de membre entretenue, car l'Esprit distribue ses dons à chacun comme il veut. Les siens ne doivent pas non plus être dépréciés : « si le pied disait : Parce que je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps, ne serait-il pas du corps ? » Les dons de l'Esprit, dont celui de guérison, se manifestent encore dans le corps, mais chacun ne doit pas désirer ce don ni critiquer ceux qui ne l'ont pas, car « Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il l'a voulu » (1 Corinthiens 12:18).[297]
Cette diversité de dons répond à un besoin : Dieu a donné « les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs, pour le perfectionnement des saints, en vue de l'œuvre du ministère et de l'édification du corps de Christ » (Éphésiens 4:11-12). Telle est la tâche actuelle des membres, « jusqu'à ce que nous soyons tous parvenus à l'unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l'état d'homme fait, à la mesure de la stature parfaite de Christ » (Éphésiens 4:13).[298]
L'auteur, J. C. Sunderlin, regrette que certains doutent que le don de guérison appartienne encore à un membre du corps de Christ, et s'étonne que des individus de ce membre pensent que tous les autres membres pourraient ou devraient avoir la même fonction. Il rappelle que l'on désire avec trop d'empressement les dons les plus éminents, alors que Paul indique une voie bien plus excellente, au chapitre 13 de la première lettre aux Corinthiens.[299]
Une partie de vos difficultés
Celui qui ne peut pas assister à des réunions où l'on enseigne de façon précise la sainteté, et qui n'a personne à qui ouvrir son cœur sur son expérience religieuse, garde en lui ses désirs spirituels et ses problèmes. Lorsqu'il lit ou entend ce que d'autres vivent comme enseignement clair et victoire, il se sent languir. Cette solitude de l'âme peut pourtant produire à terme une expérience plus profonde et plus solide des choses divines.[300]
Il ne faut pas chercher à fuir sa situation. Un autre lieu ou un autre entourage peut sembler enchanteur, et l'on s'imagine y être saint plus facilement. Mais on emporte partout sa pauvre personne, et ces circonstances de piété facile pourraient causer une ruine complète. Dans la solitude, on est détourné de l'aide humaine pour être comme un petit enfant devant Dieu et apprendre directement de son Esprit. Le chercheur de sainteté isolé est exhorté à ne se laisser arrêter par rien, à remettre entièrement à Dieu sa personne et sa situation présente, à consacrer chaque heure à faire sa volonté telle qu'elle lui est révélée : Dieu peut alors changer ses désavantages apparents en un trône de triomphe. Ce texte est signé de Geo. D. Watson.[301]
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Illustrations du numéro
Références
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