La Tour de Garde de Mai 1883
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| La Tour de Garde de Mai 1883 | |
|---|---|
| Revue | La Tour de Garde |
| Date | 1883 |
| Auteur(s) | John C. Sunderlin, John H. Paton, J. F. Smith, Lizzie Fenner Baker, Newman Hall |
| Année | 1883 |
| Langue | Anglais |
| Pays | États-Unis |
| Éditeur | Zion's Watch Tower |
Ce numéro mêle des appels à la fidélité et des textes de controverse. Les lecteurs sont pressés d'étudier davantage la Bible et de tenir bon dans les épreuves du « Jour du Seigneur ». Ils reçoivent un compte rendu du repas commémoratif tenu à Pittsburgh. Plusieurs articles répondent ensuite à des adversaires. Les uns sont des incroyants, les autres d'anciens compagnons de route.
La plus longue polémique vise le journal World's Hope, dirigé par John H. Paton. Le désaccord porte sur la mort de Jésus. Selon la revue, Jésus a payé à la place des hommes le prix de leur péché. Paton, lui, insiste sur la transformation morale de chaque croyant. Pour lui répondre, la revue réimprime un article qu'il avait écrit en 1879 et qui défendait la rançon. La revue l'oppose ainsi à ses propres écrits d'autrefois.
Le reste du numéro réunit des textes de plusieurs mains. Sunderlin rattache le télégraphe, le téléphone et le chemin de fer à des prophéties bibliques. Des articles repris d'autres journaux traitent de la formation du Nouveau Testament, du sens de la prescience divine et du tourment éternel. Des lettres de lecteurs, en Chine comme en Pennsylvanie, montrent comment la revue et ses brochures circulent.
Analyse
Croyances
La rançon : l'homme Jésus meurt à la place des hommes
La rançon est le sujet qui occupe le plus de place dans le numéro. Trois textes la défendent contre World's Hope.[1] L'adversaire n'est pas nommé. Le numéro le désigne pourtant clairement : l'article d'octobre 1879 réimprimé est signé J. H. P., et il est présenté comme l'œuvre de l'éditeur de World's Hope au temps où il était un « véritable compagnon de joug ».[2] Cet éditeur est donc John Paton. En 1878, Paton avait soutenu Russell contre Barbour sur la rançon, dans un article du Herald of the Morning de décembre.[3] Pour répondre à Paton, Russell reprend donc le propre texte de Paton.[4]
Le désaccord porte sur deux mots. World's Hope accepte que Jésus soit le « représentant » des hommes dans la mort, mais refuse qu'il soit leur « substitut ».[5] Barbour faisait déjà la même distinction en 1878 : selon Schulz et de Vienne, il écrivait que le Christ avait souffert « pour » le monde, mais pas « à la place » du monde.[6] La revue répond avec le dictionnaire de Webster : les deux mots veulent dire presque la même chose.[7] En septembre 1880, Russell disait pourtant employer rarement le mot « substitut », absent de la Bible anglaise, et lui préférer « achat » et « rançon ».[8] Face à World's Hope, il défend désormais ce mot.[9]
Le reproche principal vise une autre idée du salut. Pour World's Hope, le sang de la victime représente la mort de « l'inimitié en nous » : chaque pécheur se réconcilie avec Dieu en détruisant en lui l'hostilité.[10] La revue appelle cela un salut par la réforme morale. Pour elle, l'homme doit d'abord être racheté. Se réformer n'a de valeur qu'ensuite.[11] Barbour soutenait déjà que le Christ avait acheté le droit de relever les hommes de la tombe, et non de les racheter du péché.[12] Pour Russell, la rançon était la base de toute l'espérance humaine. L'attaquer revenait à ébranler le moyen que Dieu avait prévu pour réconcilier les pécheurs.[13] Voir aussi la page Rançon.
Une objection reste : si le Christ était un substitut, il n'aurait pas dû ressusciter. La revue répond en distinguant deux êtres. L'homme Jésus est mort, et c'est lui le substitut. Le Christ ressuscité est une créature spirituelle. Il ne peut pas reprendre sa nature humaine, sinon il reprendrait le prix payé.[14] Pendant trois jours, il a cessé d'exister.[15] George Stetson enseignait la même chose dès 1872. Pour lui, Jésus ne reprend pas la vie humaine qu'il a sacrifiée, sinon son sacrifice serait inutile. Après trois jours où il « n'est plus rien », il ressuscite dans une nature spirituelle et immortelle.[16] L'article de Paton ajoute une précision. La mort du Christ rachète la vie naturelle perdue en Adam. Il ne devient le second Adam, qui donne la vie spirituelle, qu'en devenant « esprit vivifiant ».[17] La réponse à l'objection et la doctrine de la rançon s'appuient ainsi l'une sur l'autre. Voir aussi la page Résurrection.
Une épreuve pour tous au lieu d'un tourment sans fin
Si la rançon est payée pour tous, chaque mort doit recevoir sa chance. Cette question préoccupe aussi les lecteurs. Le missionnaire de Chefoo écrit que plusieurs de ses amis ne savent pas comment accorder la miséricorde de Dieu avec la condamnation de tous ceux qui sont morts sans connaître le Christ.[18] Russell avait lui-même perdu la foi vers 1868, lors d'une discussion avec un incroyant sur la justice du tourment éternel.[19] Selon Crompton, la mort de Jésus ne garantit pas, chez Russell, la vie éternelle à tous. Elle garantit une seconde occasion, dans des conditions parfaites, de prouver son obéissance.[20]
Sunderlin s'attaque à un verset qui semble dire le contraire, Apocalypse 22:11. Il ne le réfute pas : il le place à une autre époque. La scène se passe après les noces de l'Agneau, au début du règne de mille ans, quand la malédiction est levée. Le verset dit alors que la même loi sert à juger, et non que l'injuste doit le rester.[21] Wills décrit ce procédé chez Russell : chaque verset est rangé dans l'âge auquel il convient, ce qui fait disparaître les contradictions.[22]
J. F. Smith applique la même méthode à la parabole des brebis et des boucs (Matthieu 25:31-46). Les nations y sont jugées sur leurs œuvres pendant le règne de mille ans. L'Église, elle, est jugée sur sa foi dans l'âge présent.[23] En octobre 1880, la revue lisait autrement la même parabole : les brebis étaient les chrétiens qui sortaient des Églises, et les boucs ceux qui y restaient.[24] Pour Smith, le châtiment « éternel » est une destruction définitive, la mort sans résurrection.[25] Dans Apocalypse 14:10-11, le « tourment » devient la gêne des Églises attachées à leurs traditions devant la vérité qui se révèle. La « fumée » devient la confusion qui grandit en elles.[26] Pour Lazare, Smith renvoie à Food for Thinking Christians. Il juge la lecture courante de la parabole si marquée par l'esprit de Satan qu'on s'étonne qu'elle soit presque partout acceptée.[27]
Le choix de la mariée avant le rétablissement du monde
Le lecteur des « Questions sur la substitution » demande pourquoi les hommes meurent encore si Jésus est mort à leur place. La réponse repose sur un ordre dans le plan de Dieu. Il faut d'abord choisir un « petit troupeau », la mariée. Ensuite seulement viennent les « temps de rétablissement » du monde.[28] Crompton résume ainsi l'enseignement de Russell : l'Évangile ne sert pas, dans l'âge présent, à convertir le monde, mais à choisir le petit troupeau.[29]
Le même délai explique pourquoi Dieu laisse régner le mal. Si le Christ régnait déjà, le petit troupeau ne pourrait être ni éprouvé ni sacrifié pour la vérité.[30] La revue avait donné en décembre 1882 une autre raison : toute la race humaine devait apprendre par expérience l'amertume du péché avant d'être ramenée en Éden.[31] Wills retrouve cette première raison chez Russell : les ressuscités compareront le mal qu'ils ont connu au règne du Christ.[32] Dans ce numéro, le mal sert surtout à éprouver l'Église.[33]
Le sacrifice demandé est précis. Il ne consiste pas à renoncer à l'ivrognerie ou au blasphème. Il consiste à abandonner des droits, des aises et un bien-être humains légitimes.[34] Schulz et de Vienne rapportent que Russell critiquait alors les chrétiens « consacrés » à la tempérance ou à leur Église. Pour lui, la seule consécration valable était de faire la volonté du Père.[35] La récompense est très haute : la mariée passe de la nature humaine à la nature divine et dépasse les anges, alors que le monde vise seulement la perfection humaine.[36] Penton rappelle qu'en décembre 1881, Russell écrivait déjà, à propos de Psaumes 82:6, que les engendrés de Dieu sont des « dieux ».[37]
Ce choix ne dépend pas d'un décret secret. Les élus sont ceux qui croient la vérité et en sont sanctifiés.[38] L'article repris de Our Rest donne à la prescience de Dieu un contenu limité : elle porte sur le plan annoncé par les prophéties, et non sur le sort de chaque personne.[39] Selon Wills, Russell accordait ainsi le calvinisme et la grâce offerte à tous : l'élection vaut pour l'âge présent, l'offre libre pour le règne de mille ans.[40]
Une course, une étude et un combat
Le « haut appel » cessera quand la mariée sera au complet.[41] En février 1883, la revue disait que Dieu n'acceptait plus de nouveaux candidats depuis octobre 1881. Le temps présent devait servir aux consacrés à finir leur course.[42] Schulz et de Vienne expliquent cette date : comme l'enlèvement attendu en 1881 n'a pas eu lieu, Russell a placé à ce moment la fermeture de la porte du haut appel.[43] Dans ce numéro, la couronne promise à un consacré peut être donnée à un autre s'il recule. Russell se demande même si les nombreux nouveaux venus ne remplacent pas ceux qui risquent de perdre la leur.[44] La menace pèse donc sur ceux qui sont déjà dans la course. D'où l'exigence de « Je fais une chose » : abandonner toute ambition de richesse, d'honneurs ou de charges.[45]
L'étude de la Bible est comparée à celle d'une science, à partir d'un manuel.[46] Cette comparaison était courante chez les protestants américains. Selon Theodore Dwight Bozeman, la Bible y était vue comme un magasin de faits que le théologien rassemble et classe, comme le naturaliste le fait de ses observations.[47] George Marsden montre que les prémillénaristes de la fin du XIXe siècle appliquaient cette méthode jugée scientifique à la prophétie.[48]
Ce travail laisse de la place à l'erreur. D'après Philippiens 3:15, un consacré qui s'appuie sur la rançon est sur la bonne voie, même s'il garde quelques petites erreurs. Il finira par comprendre.[49] Penton note que le mouvement restait alors assez ouvert : d'autres chrétiens, en particulier des protestants, pouvaient appartenir à l'Église du Christ et être sauvés.[50] La seule limite est la rançon elle-même. Ceux qui la contestent, comme World's Hope, sont appelés à se repentir.[51]
L'urgence vient du combat. Le jugement commence par la maison de Dieu (1 Pierre 4:17), et les erreurs s'y multiplient.[52] L'adversaire redouble d'attaques parce qu'il lui reste « peu de temps ».[53] Crompton rappelle que, pour Russell, la moisson de 1874 à 1914 servait à séparer le blé de l'ivraie dans l'Église.[54] Les erreurs qui troublent les lecteurs, et la rupture avec un ancien collaborateur, sont ainsi présentées comme ce tri annoncé.[55]
Les inventions modernes lues comme signes de la présence
Sunderlin lit dans le télégraphe et le téléphone des signes de la présence du Christ. Selon lui, la porte de l'invisible « est entrouverte, et nous regardons dans le domaine des choses invisibles ».[56] L'éclair de Matthieu 24:27 devient le télégraphe, qui porte de vrais messages de l'orient à l'occident.[57] En mai 1880, la revue voyait dans cet éclair la lumière de la vérité, visible pour les seuls obéissants.[58] En février 1881 puis en mai 1882, il désignait le courantélectrique, invisible dans le fil et connu seulement par ses effets.[59] Ici, l'éclair reçoit une date : Morse obtient du Congrès les fonds de son essai le 4 mars 1843, l'année même où Miller attendait le retour du Christ.[60]
Daniel 12:4 est appliqué aux voyages rapides et à l'essor des connaissances.[61] Schulz et de Vienne montrent que Russell et ses associés voyaient dans les transports rapides et le téléphone l'accomplissement de ce verset. Ils citent justement ce passage de Sunderlin comme l'exemple le plus net.[62] D'autres adventistes faisaient la même lecture. En février 1869, deux prédicateurs adventistes du New Hampshire lisaient déjà dans les chars de Nahum 2:3-4 les locomotives, leurs phares et le train nommé « Lightning Express ».[63] Le même verset de Daniel recevait ailleurs un autre sens. Dans Day Dawn, Paton rattachait l'essor des connaissances à la fin du pouvoir papal en 1798.[64]
Le rapprochement avec Miller sert aussi à expliquer son échec. Miller avait vu juste sur le moment, mais il attendait un Christ visible. La bonne compréhension n'était « pas encore due » à son époque.[65] Penton résume ce raisonnement : après chaque date manquée, les dirigeants du mouvement ont soutenu qu'il s'était produit « la mauvaise chose au bon moment ».[66] Selon Crompton, Russell reprochait aux adventistes d'avoir attendu le Christ tel qu'il était, et non tel qu'il est devenu.[67] Le numéro place vers 1844 le « premier pas » du second avènement.[68] Paton datait déjà ce premier pas de l'automne 1844, suivi de trente ans d'attente jusqu'en 1874.[69]
Les inventions entrent enfin dans la chronologie. Le téléphone est introduit à l'automne 1877. Le retour de la faveur à Israël commence au printemps 1878 avec le traité de Berlin. Comme l'année juive commence en octobre, les deux faits tombent la même année.[70] En juin 1880, la revue rattachait ce retour de faveur au traité anglo-turc de 1878.[71] Blandre rapporte que Russell voyait dès ses discours de 1877-1878 au congrès de Berlin les premiers signes de cette faveur : les Juifs y recevaient des droits civils et religieux dans l'Empire ottoman.[72] Zoe Knox note que Russell comprenait ce rétablissement d'Israël en Palestine au sens littéral.[73]
Sunderlin défend l'utilité pratique de cette étude en citant Guinness. Un tiers de la Bible est prophétique. Les prédicateurs qui délaissent la prophétie la jugent par préjugé ou par habitude.[74] Paton reprochait déjà à certains professeurs de théologie d'interdire aux futurs pasteurs l'étude des prophéties sur le retour du Christ.[75]
La Bible seule contre les credo et Babylone
La revue défend la fiabilité du Nouveau Testament contre les incrédules. Elle nie que le concile de Nicée ait fixé le canon. Elle attribue le récit des livres triés par miracle à un Synodikon publié par Jean Pappus, écrit au moins 544 ans après le concile.[76] Les historiens actuels confirment l'origine de cette légende : le Synodicon Vetus, publié par Pappus en 1601, puis diffusé par Voltaire, qui s'en moquait.[77] Aucun document du concile ne dit qu'il ait choisi les livres de la Bible.[78] En janvier 1880, la revue mettait plutôt en doute certaines parties du texte transmis, parce qu'il était passé par des canaux impurs.[79] En mai 1883, elle défend au contraire la présence de tous les livres du Nouveau Testament chez les auteurs chrétiens d'avant 325.[80]
Cette Bible sert d'autorité contre les credo. Un lecteur appelle les credo humains une « malédiction », pire que les plaies d'Égypte.[81] Storrs rejetait déjà toute règle d'invention humaine imposée comme condition de communion entre chrétiens.[82] Le luthérien G. N. H. Peters est traité en ami, mais il reste lié aux « chaînes de Babylone ».[83] Peters, pasteur luthérien, croyait à un règne futur de mille ans sur la terre, contrairement à la plupart des luthériens.[84] Penton explique cette double attitude : comme Storrs, Russell voyait dans les Églises la Babylone de l'Apocalypse, mais il admettait qu'un vrai chrétien puisse encore en faire partie.[85]
Dans l'article sur Nahum, la prophétie contre Babylone est appliquée à « l'Église romaine apostate ».[86] En avril 1881, la revue précisait que Babylone désignait toute l'Église nominale, et non Rome seule.[87] Chryssides note que la plupart des protestants assimilaient Babylone à l'Église catholique, alors que Russell la définissait comme « l'Église nominale ».[88] L'annonce que le pape assistera au couronnement du tsar reçoit pour seule réponse Ésaïe 8:12-16.[89] Léon XIII cherchait alors à rapprocher de Rome les chrétiens d'Orient. Son encyclique Grande munus du 30 septembre 1880 exprime ce souhait pour les peuples slaves.[90] En 1881, la revue tirait du même chapitre d'Ésaïe une autre leçon : les deux maisons qui trébuchent sur la pierre étaient l'Israël selon la chair et la chrétienté nominale.[91]
Organisation et histoire
Une frontière tracée face aux plus proches
La polémique la plus longue de ce numéro vise l'éditeur de World's Hope. Cet éditeur est John H. Paton, qui a fondé ce mensuel en 1882.[92] Paton n'est pas un adversaire extérieur. En 1878, il soutient Russell contre Nelson Barbour dans un article du Herald of the Morning. Selon Penton, la vraie cause de la rupture entre les trois hommes est déjà la question de la mort du Christ prise à la place des hommes.[93] Schulz et de Vienne font de Paton la principale voix théologique des premiers numéros de la revue.[94] Selon Wills, il écrit dans la revue jusqu'en 1881, puis se sépare de Russell à son tour sur la rançon.[95]
La rupture se fait par étapes publiques. En février 1883, la rédaction adresse à World's Hope six questions sur la rançon.[96] En avril 1883, faute de réponse, elle y répond elle-même et parle de « lâcheté morale ».[97] En mai, elle réimprime un article d'octobre 1879, écrit par ce même éditeur quand il était un « véritable compagnon de joug ». Le texte sert de preuve : Paton enseignait alors ce qu'il conteste aujourd'hui.[98] La rédaction fixe ses conditions à un rapprochement : un repentir et une correction claire de ce qu'il a mal exposé.[99] Pour Penton, Russell a pris la tête du groupe parce qu'il se sentait obligé de défendre la rançon, plus que par ambition.[100] En 1883, ce même point l'oppose à son second allié.
Paton n'est pas le seul ancien associé dans ce cas. Chryssides range A. D. Jones avec Barbour parmi les premiers associés de Russell qui ont contesté la rançon, ce qui a entraîné une scission.[101] En novembre 1881, la revue souhaitait encore « tous ses vœux » au Zion's Day Star que Jones venait de lancer à New York.[102] En février 1883, le Day Star reçoit les mêmes six questions que World's Hope.[103] Paton et Jones figuraient tous deux dans la liste des cinq collaborateurs réguliers du premier numéro, en juillet 1879.[104] Aucune instance ne prononce pourtant d'exclusion. Russell refusait à tout responsable, lui compris, un droit de discipline sur les autres croyants.[105] La séparation passe donc par l'argument imprimé et par l'appel au repentir.
La même limite s'applique à un ami de longue date. G. N. H. Peters, de Springfield (Ohio), partage l'attente d'un règne futur du Christ avec les saints. Il reste pourtant tenu dans les « chaînes de Babylone », parce qu'il demeure luthérien.[106] Peters est un pasteur luthérien, diplômé du Wittenberg College en 1850. Son attente d'un règne de mille ans sur la terre l'oppose déjà à la majorité des luthériens, qui n'y croient pas.[107] Ce désaccord avec sa propre Église ne suffit pas aux yeux de la rédaction. George Storrs avait déjà écrit que toute Église organisée par les hommes devient Babylone au moment même où elle s'organise.[108] Penton note que Russell, comme Storrs, voyait dans les Églises de la chrétienté « Babylone la Grande ».[109] En avril 1883, Russell se disait plus proche des prémillénaristes non adventistes que des autres groupes qui attendaient le retour du Christ.[110] Peters appartient justement à ce courant. La rédaction lui reproche seulement de rester dans son Église et de donner trop de poids aux « Pères » des cinq premiers siècles. Elle donne l'adresse de l'auteur, mais elle ne recommande pas son ouvrage.[111]
Vers le passé, la limite passe par William Miller. Miller est loué pour son caractère irréprochable. Après la déception de 1843-1844, il ne se décourage pas et croit que le Seigneur conduira son peuple vers une meilleure compréhension.[112] Ce portrait correspond à la lettre de 1845 où Miller écrit : « Je confesse mon erreur et reconnais ma déception ; pourtant je crois encore que le jour du Seigneur est proche, à la porte. »[113] Le réveil millérite est présenté comme le point de départ de l'étude qui a conduit aux parallèles entre l'âge juif et l'âge de l'Évangile. Miller se serait trompé sur la manière du retour, parce que cette connaissance « n'était pas encore due » à son époque.[114] Russell refusait d'être compté parmi les adventistes du second avènement.[115] Le groupe garde pourtant leur manière de traiter une prédiction manquée. Penton note que les dirigeants des Étudiants de la Bible, « comme les adventistes avant eux », ont toujours soutenu que « la mauvaise chose s'était produite au bon moment ».[116]
Une base commune : brochures, signatures et emprunts
Food for Thinking Christians et Tabernacle servent de référence commune. Les lecteurs qui ne les ont pas relues depuis six mois sont invités à le faire, surtout les chapitres 6 et 8 de la première, parce que beaucoup de leurs questions y trouvent une réponse.[117] Sur la manière du retour du Christ et sur la parabole du riche et de Lazare, la rédaction renvoie à des pages précises de Food au lieu de répondre elle-même.[118] Penton montre que ces deux écrits posent la base de toute la doctrine de Russell : Food expose déjà la rançon, la prédestination, la résurrection, la présence du Christ et le « plan des âges ».[119] En janvier 1883, les stocks de ces deux brochures étaient presque épuisés. La rédaction demandait alors de donner d'abord aux curieux le numéro d'octobre, puis de leur prêter Food, puis Tabernacle.[120] Les brochures servaient alors à toucher des inconnus. En mai, elles deviennent un texte que les lecteurs eux-mêmes doivent relire à intervalles réguliers.
Le numéro montre aussi qui écrit. J. C. Sunderlin signe l'article sur Apocalypse 22:11 et le texte sur la prophétie. Il prend aussi la parole à la célébration de Pittsburgh.[121] Cet ancien pasteur méthodiste a rejoint les rédacteurs en mars 1881.[122] Il a quitté son ministère et repris son métier de photographe.[123] J. F. Smith signe l'exposé sur le tourment éternel.[124] Les initiales J. H. P. reviennent seulement avec l'article réimprimé de 1879.[125]
Beaucoup de textes viennent d'ailleurs. L'exposé sur la prescience et l'article sur le pape et le tsar sont repris d'Our Rest.[126] Schulz et de Vienne identifient ce journal comme un organe de l'« Âge à venir », un courant voisin. En 1881, son rédacteur avait accepté d'expédier avec son journal une brochure du groupe de Russell, mais en y joignant une note critique.[127] Le poème « La Parole divine » vient du Guide to Holiness.[128] Le méthodiste Timothy Merritt avait fondé ce périodique en 1839 pour répandre l'idée qu'un chrétien peut être entièrement purifié du péché dès cette vie.[129] D'autres textes viennent de The Armory et de The Observer, ou citent H. Grattan Guinness, Newman Hall et Alexander Keith.[130] Keith est un pasteur de l'Église d'Écosse, connu pour ses livres sur les prophéties.[131] Dès son premier numéro, la revue précisait que son rédacteur n'approuvait pas chaque phrase des articles repris d'autres périodiques.[132] Les journaux américains du temps se reprenaient librement leurs articles et appelaient ces reprises des « sélections ».[133] La rédaction reprend donc des textes de méthodistes et de luthériens, mais elle refuse la communion avec ceux qui restent dans leur Église.
L'article repris de The Armory sur le concile de Nicée en donne un exemple. Il réfute l'idée que des évêques auraient choisi par un vote les livres du Nouveau Testament en 325, et il fait remonter le récit à un manuscrit grec publié par Pappus.[134] Les historiens confirment qu'aucun document du concile ne parle de fixer le canon. Ils situent l'origine de la légende dans le Synodicon Vetus, publié par Pappus en 1601, puis diffusé par Voltaire, qui s'en moquait.[135][136] L'argument final de l'article rejoint le refus de toute autorité d'Église. Les listes publiées plus tard par des conciles n'ajoutent rien à l'autorité des livres, pas plus qu'une assemblée de village qui publierait la liste des lois de l'État.[137]
Un réseau de lecteurs qui prêchent sans clergé
Les lettres du mois montrent d'où viennent les nouveaux venus. Un homme deRome (Pennsylvanie) enseigne la Bible en public depuis plus de vingt-cinq ans et lit les Écritures en hébreu, en grec et en latin. Il rompt avec les « credo humains » après avoir lu Food for Thinking Christians.[138] Son cas n'est pas isolé. En février 1883, un pasteur méthodiste d'Americus (Kansas), en poste depuis vingt-cinq ans, demande des exemplaires de Food et écrit : « Je veux la vérité, même si elle met "mon Église" en pièces. »[139] Le même mois, l'ancien pasteur méthodiste Samuel T. Tackabury annonce publiquement sa démission.[140] Schulz et de Vienne expliquent l'attrait de ces écrits pour des croyants élevés entre des Églises aux credo contradictoires : ils y trouvent enfin une doctrine qui s'accorde d'un bout à l'autre.[141] La plupart de ces lecteurs ne viennent pas de l'adventisme.[142]
Ces recrues ne deviennent pas un clergé. Les demandes de prédication arrivent de lieux où personne ne peut aller. Chaque enfant de Dieu est donc déclaré « témoin » et « porteur de lumière ».[143] La méthode jugée la plus efficace est la conversation privée, appuyée par des articles marqués à lire. Une lectrice de Virginie raconte qu'elle a d'abord parlé à quelques voisins ; ils sont devenus si nombreux qu'il a fallu une école, qui s'est remplie à son tour.[144] La consigne demande aussi d'agir par amour de la vérité et non dans un esprit de querelle.[145]
Ces prédicateurs gagnent leur vie. Paul fabriquait des tentes, et ce travail est présenté comme un service de Dieu au même titre que la prédication. Celui qui ne prend pas soin des siens a renié la foi, selon 1 Timothée 5:8. Le temps donné aux choses terrestres doit seulement rester limité au nécessaire.[146] En février 1882, la revue rangeait encore la consécration « à sa famille » parmi les consécrations qui ne conviennent pas à un disciple du Christ, à côté de la consécration « aux affaires ».[147] En mai 1883, nourrir sa famille fait partie de la seule chose que fait le chrétien. Ce modèle existait déjà dans le milieu. À Allegheny, G. D. Clowes, ancien pasteur méthodiste, prêchait tout en travaillant comme ouvrier ou inspecteur de l'acier. Schulz et de Vienne notent que les pasteurs de petites Églises avaient souvent un emploi profane.[148]
Le réseau dépasse déjà les États-Unis. Parmi les correspondants du mois figurent deux Indiens, dont un prédicateur, et un missionnaire indépendant de Chefoo, en Chine. Ce missionnaire veut recruter des abonnés parmi ses amis.[149] L'Annuaire publié par l'organisation en 1974 rapporte qu'en 1883 une autre missionnaire de Chefoo, Mlle Downing, de la mission presbytérienne, découvre elle aussi la revue et quitte son Église.[150] En janvier 1883, des lecteurs suédois et allemands avaient déjà donné de l'argent pour des fonds destinés à publier la revue dans leur langue.[151]
Le missionnaire de Chefoo précise qu'il ne se compte pas parmi les « pauvres du Seigneur », à qui la revue est offerte, puisque ses besoins sont couverts.[152] Selon Schulz et de Vienne, seuls le Herald of the Morning, cette revue et le Day Star offraient alors leur journal aux pauvres.[153] En février 1883, environ deux mille personnes figuraient sur cette liste. Chacune devait désormais redemander la revue chaque année par carte postale.[154] La remarque du missionnaire montre que cette règle était connue jusqu'en Chine.
L'actualité au service des dates
Le long passage sur le télégraphe, les trains et le téléphone s'achève sur la signature de J. C. Sunderlin.[155] Schulz et de Vienne citent ce passage comme le meilleur exemple de la façon dont le groupe lisait les inventions de son temps.[156] Les faits cités sont exacts. Morse envoie le premier télégramme sur la ligne de Washington à Baltimore le 24 mai 1844.[157] La Bell Telephone Company est fondée le 9 juillet 1877, et la première ligne commerciale ouvre la même année.[158]
La lecture des chemins de fer dans Nahum 2:3-4 vient du milieu adventiste dont le groupe se distingue par ailleurs. En février 1869, à East Jaffrey (New Hampshire), deux prédicateurs adventistes du second avènement voyaient déjà dans les « flambeaux » de Nahum les phares des locomotives et citaient le train « Lightning Express ».[159] La rédaction présente ces rapprochements avec prudence. Le lien entre ces inventions et la marche de Dieu ne peut pas être démontré, mais il serait plus facile de le croire que de le rejeter.[160] Les coïncidences de 1877 et 1878 sont proposées à « celui qui veille », « qu'elles soient significatives ou non ».[161] Le jugement final est laissé au lecteur.
Contenu
Vue depuis la Tour
L'étude de la Bible est comparée à celle d'une science : de même que l'étudiant en sciences lit assidûment ses manuels et met son savoir en pratique, le croyant doit consacrer sa réflexion la plus profonde à la Bible, « manuel » inspiré par le Créateur.[162] Les lecteurs de la revue sont jugés plus assidus que la plupart des chrétiens, mais les épreuves de foi propres au « Jour du Seigneur » seraient mieux supportées s'ils étudiaient la Parole et le plan de Dieu environ quatre fois plus.[163] Chaque erreur retenue est présentée comme une faiblesse dans l'édifice de la foi, qui aide l'adversaire à attaquer le croyant, tandis que chaque vérité fermement tenue est une force. La nourriture spirituelle joue ce rôle : de même que Dieu donne la force physique par la nourriture naturelle, il répond aux prières de force en fournissant l'aliment spirituel qu'il faut digérer à fond.[164]
Les lecteurs sont renvoyés aux brochures Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent ») et Tabernacle. Ceux qui ne les ont pas lues depuis six mois sont invités à les relire, surtout les chapitres 6 et 8 de la première, car de nombreuses questions des lecteurs y trouvent leur réponse.[165]
L'« armure complète » fournie par le Capitaine doit être revêtue pour servir. Le combat n'est pas contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances, selon Éphésiens 6:12. Tout effort pour voiler la vérité, qu'il vienne d'un agent volontaire ou d'un agent trompé, est attribué à l'adversaire invisible, qui cherche à freiner la marche sur le chemin étroit.[166] Dans ce « Jour du Seigneur », l'adversaire attaque plus violemment et multiplie les « soucis de cette vie » et les attraits terrestres afin d'occuper chaque instant et chaque talent du croyant.[167]
L'heure du jugement est venue et commence par la maison de Dieu, selon 1 Pierre 4:17. Les erreurs se multiplient dans l'Église, et l'adversaire cherche à passer pour un ange de lumière. Les « élus » tiendront pourtant : ils portent la ceinture de la vérité, la cuirasse de la justice du Christ, le casque du salut, le bouclier de la foi dans son sang et l'épée de l'Esprit, qui est la Parole de Dieu. Ils sont élus selon la préconnaissance de Dieu, par la sanctification de l'esprit et la foi en la vérité, d'après 1 Pierre 1:2 et 2 Thessaloniciens 2:13. Selon ce raisonnement, Dieu a prévu et arrangé que seraient appelés à cette haute vocation ceux qui, croyant la vérité, en seraient sanctifiés ; cela suppose de chercher la vérité comme un trésor caché.[168]
Conserver sa couronne et prêcher
Le croyant est exhorté à retenir ce qu'il a pour que nul ne prenne sa couronne. Une couronne est « réservée » jusqu'à la fin de la course à celui qui est sanctifié en Jésus-Christ ; celui qui recule la perd, et le Seigneur peut en trouver un autre pour la porter.[169] Le rédacteur s'interroge : tant de consacrés accèdent à une connaissance plus grande de la vérité et semblent prêts pour une couronne, que d'autres risquent peut-être de perdre la leur par les ruses de l'adversaire.[170]
Des lettres venues de lieux reculés montrent que la vérité est reconnue et nourrit les consacrés. Le rédacteur compte parmi ses correspondants du mois deux Indiens très intéressés, dont un prédicateur, et un missionnaire en Chine.[171] De nombreuses demandes de prédication arrivent, y compris d'endroits où personne ne peut aller. Ce besoin est présenté comme un appel adressé à ceux qui détiennent la vérité : donner gratuitement ce qu'ils ont reçu gratuitement. Chaque enfant de Dieu est un témoin, un porteur de lumière.[172]
Plusieurs façons de prêcher existent. La plus efficace est la conversation privée, appuyée par des articles bien choisis, marqués à lire et à étudier. Une lectrice de Virginie rapporte qu'elle a d'abord parlé en privé à quelques voisins ; ils sont devenus si nombreux qu'il a fallu une école, qui s'est elle-même remplie. Chacun est invité à profiter des petites occasions, en agissant par amour de la vérité et non dans un esprit de querelle.[173]
Lettres de lecteurs
Un missionnaire de Chefoo, en Chine, indépendant des sociétés missionnaires et éloigné des « ornières orthodoxes », a reçu un numéro de la revue par curiosité. Il souhaite s'abonner, mais ne se compte pas parmi les « pauvres du Seigneur » à qui la revue est offerte gratuitement, car ses besoins sont comblés depuis qu'il a renoncé à son salaire trois ans plus tôt. Il pense recruter quelques abonnés parmi ses amis en Chine, dont plusieurs cherchent à concilier la « miséricorde qui dure à toujours » avec la condamnation définitive de tous ceux qui sont morts sans connaître le Rédempteur.[174]
Un autre lecteur, de Rome (Pennsylvanie), étudie la Bible depuis des années et l'enseigne en public depuis plus d'un quart de siècle. Il se dit définitivement quitte des credo humains, qu'il juge « une malédiction sans atténuation », pire que n'importe quelle plaie d'Égypte. Il a découvert Food for Thinking Christians, qu'il décrit comme un régal pour son âme affamée, et demande d'autres écrits qui expliquent les Écritures.[175] Dans une seconde lettre adressée à « Frère Russell », il écrit apprendre à soixante ans ce qu'il aurait dû apprendre quarante ans plus tôt. Il a « dévoré » Food et Tabernacle. Étudiant de la Bible depuis plus de quarante ans et capable de lire les Écritures en hébreu, en grec et en latin, il dit avoir été aveuglé pendant des années par les credo des hommes.[176]
La Pâque
Comme annoncé dans le numéro précédent, l'anniversaire de l'immolation de l'agneau pascal, qui préfigurait la mort de l'Agneau de Dieu, a été célébré le samedi soir 21 avril par les saints de plusieurs endroits. Ceux qui étaient isolés ont communié en esprit.[177] L'assemblée de Pittsburgh réunit environ cent personnes, dont des frères venus de l'État de New York, de l'Illinois, du Missouri et de diverses régions de la Pennsylvanie.[178]
Le pain sans levain est rompu en pensant à son antitype, le vrai pain vivant descendu du ciel, Jésus pur et sans péché. Le vin évoque le sang du Christ versé pour le pardon des péchés, le sang de la nouvelle alliance, comparé au sang des taureaux et des boucs. Au-delà, le partage du pain et de la coupe représente le fait que l'Église, une fois justifiée par son sang, est admise à partager ses souffrances et sa mort, selon 1 Corinthiens 10:16-17 et l'expression « compléter ce qui manque aux souffrances du Christ ». Les participants se réjouissent de pouvoir sacrifier leur humanité justifiée avec la sienne et de devenir ainsi héritiers de la nature divine, cohéritiers de Jésus-Christ.[179]
Sunderlin, présent, rappelle la parole de Jésus au premier repas : « l'un de vous qui mange avec moi me trahira ». Il remarque que beaucoup de traîtres ont suivi depuis, demande « Seigneur, est-ce moi ? » et prie pour être préservé. Les participants se souviennent que tous les disciples abandonnèrent le Seigneur et que certains le renièrent, et ils prient « ne nous soumets pas à la tentation ». La communion terminée, on chante un cantique, puis on sort en pensant à Gethsémané, au prétoire de Pilate, aux soldats d'Hérode et au Calvaire.[180] Ce qui est célébré est la mise à mort de l'agneau qui précède la fête, et non la fête de la Pâque elle-même.[181]
« Que l'injuste soit encore injuste »
Par J. C. Sunderlin. Le verset d'Apocalypse 22:11 (« Que l'injuste soit encore injuste, que l'impur soit encore impur, que le juste pratique encore la justice, que le saint se sanctifie encore ») passe aux yeux de certains pour une preuve contre l'épreuve future du monde défendue par la revue. L'auteur a lui-même vu longtemps dans ce verset un argument sans réplique, alors que d'autres textes lui montraient qu'une épreuve future est un enseignement biblique : 1 Timothée 2:4, Ézéchiel 16:48-63, Matthieu 11:24, Matthieu 12:32, Éphésiens 2:7, Jean 11:9 et 1 Jean 3:8.[182]
Il lui paraît contraire au caractère de Dieu et à son comportement passé qu'il autorise l'injustice sans limite, puisque Dieu est « trop pur pour voir le mal ». Dieu ne « laisse » donc pas, selon lui, le mal polluer éternellement l'univers. Pour comprendre le verset, l'auteur remonte au début du chapitre et cherche les événements qui se déroulent au même moment.[183]
Le troisième verset annonce qu'il n'y aura plus de malédiction, c'est-à-dire que la mort adamique aura disparu ; on ne mourra plus alors que pour son propre péché, alors que tous meurent aujourd'hui à cause du péché d'Adam, d'après Romains 5:12 et Romains 5:19. La vérité de Dieu, « claire comme du cristal », coule alors librement depuis le trône, et les feuilles de l'arbre servent à la guérison des nations. Or les nations ne sont pas encore guéries et ne le seront pas quand le Christ prendra le royaume, selon Apocalypse 11:15 et Apocalypse 11:18. La scène se situe donc après la venue du Christ pour juger le monde, c'est-à-dire lui donner une épreuve.[184]
L'opinion répandue veut que l'état des méchants à la venue du Christ demeure éternellement le même. L'auteur la juge incompatible avec la promesse d'une absence de malédiction : une malédiction « indescriptiblement horrible » continuerait de peser sur l'humanité. À l'objection que ce passage décrit la cité de la Nouvelle Jérusalem, où seule la malédiction est absente, il répond par la suite du chapitre. Les versets 12 à 17 parlent de ceux qui ont droit à l'arbre de vie et entrent par les portes dans la cité, c'est-à-dire le royaume du Seigneur, qui finira par absorber tout ce qui existe, sauf l'élément « mort et séjour des morts » du verset 15. Ces « déchets » seront détruits dans la « seconde mort », d'après Apocalypse 20:14.[185]
L'explication proposée du verset 11 est la suivante. Pendant l'âge de l'Évangile, la Parole révélée de Dieu est la norme du jugement sur les actes, et les saints s'en servent pour se juger eux-mêmes. À l'inauguration de l'âge suivant, quand la malédiction sera levée, la même loi restera en vigueur comme norme. Celui qui est injuste selon cette norme sera déclaré injuste « encore », puisque la justice est un attribut de Dieu et qu'il ne peut y avoir d'autre norme. Cela ne signifie pas qu'il doive rester injuste : tant qu'il l'est, il sera jugé tel. De même, celui que la loi juge saint aujourd'hui le sera encore dans les âges à venir. Le verset 17, qui invite quiconque a soif à prendre gratuitement l'eau de la vie, est en vigueur en même temps que le verset 11. L'auteur le place après les noces de l'Agneau.[186]
Le royaume théocratique
G. N. H. Peters, de Springfield (Ohio), est présenté comme un ami de longue date, croyant à l'œuvre rédemptrice du Christ et au règne futur du Christ et des saints, ce qui lui a valu la perte de l'estime d'une partie de l'Église nominale. Il reste cependant lié à la secte luthérienne, c'est-à-dire aux « chaînes de Babylone », ce qui, selon le rédacteur, a freiné son développement dans la grâce et la connaissance de la Parole.[187]
Peters a consacré une grande partie des trente dernières années à un ouvrage d'eschatologie, The Theocratic Kingdom (« Le Royaume théocratique »). L'ouvrage traite du royaume de Dieu à venir du point de vue « prémillénariste » et rapporte des centaines d'opinions sur le sujet. L'auteur n'ignore pas les apôtres, mais donne plus de poids aux « Pères » des cinq premiers siècles que le rédacteur ne peut le reconnaître comme légitime. L'ouvrage comptera trois volumes d'environ 600 pages, à 5 dollars le volume, ou 3 dollars pour les souscriptions à l'avance. Le rédacteur ne le recommande pas davantage, mais indique l'adresse de l'auteur à ceux qui voudraient commander l'ouvrage ou son prospectus.[188]
Dieu sait ce qui est le mieux
Dieu seul perçoit la vraie valeur des choses et leurs résultats durables. Infiniment sage, fort et bon, il ne peut ni se tromper, ni échouer, ni négliger. Il ne retient rien de bon, quelque mépris qu'on en ait, et ne donne rien de nuisible, même à qui le réclame à grands cris.[189]
Deux comparaisons illustrent l'idée : la vigne, qui, si elle était sage, reconnaîtrait que le vigneron lui aurait refusé un bien en la taillant moins, et le champ de blé, qui ne demanderait pas à être épargné de la charrue et de la herse. Le temps présent est « notre temps de culture » en vue de la grande moisson. Les chrétiens sont des pèlerins : ils doivent juger les circonstances d'après ce qu'elles font pour les aider à rentrer chez eux, non pour les rendre confortables en chemin. Les buts plus nobles exigent plus de labeur, de combats et de sacrifices.[190] Le texte se termine par un poème de Newman Hall : le chemin facile de la plaine a peu de grandeur, alors que la montée pénible mène à un horizon vaste, et le sommet le plus proche de la tempête est le plus proche des étoiles.[191]
Était-ce une erreur ?
Un périodique concurrent soutenait que l'apôtre Paul a commis des erreurs et cité inexactement l'Ancien Testament. Le numéro de février y avait répondu en citant le psaume en question avec sa ponctuation correcte. Dans son dernier numéro, le concurrent traite l'argument à la légère et prétend le citer, mais il omet la phrase sur laquelle reposait toute la démonstration.[192] La revue se demande si cette omission est une méprise, un accident ou une façon de rendre la citation plus proche d'une fausse citation. Par charité, elle préfère croire à une méprise.[193]
La Parole divine
Ce poème de Lizzie Fenner Baker, repris de la revue Guide to Holiness, a pour épigraphe la parole de Jésus selon laquelle le ciel et la terre passeront, mais non ses paroles (Matthieu 24:35).[194] L'auteur dit sa fidélité à la Parole de Dieu, refuge « comme une tour » dans les temps difficiles. Ses promesses restent sûres tant que le ciel et la terre durent, et elles subsistent encore quand ils auront disparu. Dieu y est décrit comme celui qui ne peut mentir, qui envoie ses anges garder les siens et qui change leurs ténèbres en jour. L'auteur affirme avoir éprouvé chacune de ces paroles comme on éprouve l'or et n'avoir jamais vu sa prière sans secours. Il rappelle que les pleurs ne durent qu'une nuit et que la joie vient avec le matin, puis souhaite être libéré des liens de la terre et trouver en Dieu son tout.[195]
« Je fais une chose »
L'expérience humaine, comme la Parole de Dieu, montre qu'il faut concentrer ses forces sur une seule chose pour obtenir les meilleurs résultats. Jésus a dit qu'on ne peut servir deux maîtres (Matthieu 6:24), et Jacques qu'un homme irrésolu est inconstant dans toutes ses voies (Jacques 1:8).[196] Les hommes d'affaires les plus avisés appliquent ce principe : dans la fabrication des chaussures, des montres ou des pianos, le travail est divisé afin que chaque ouvrier se perfectionne dans une seule tâche. Un homme d'affaires qui réussit échoue souvent lorsqu'il se lance en politique, et celui qui vise à la fois la richesse et la politique manque probablement les deux buts.[197]
Ce principe s'applique d'autant plus aux choses spirituelles. Les paroles de Paul : « Je fais une chose : oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour le prix de l'appel céleste » (Philippiens 3:13-14), n'ont de poids que si l'on mesure ce qu'il avait laissé derrière lui. Les chrétiens étant invités à suivre son exemple (Philippiens 3:17), chacun doit comparer sa course à celle de l'apôtre.[198]
Paul avait reçu une instruction étendue auprès de Gamaliel, à une époque où elle était rare et coûteuse. Docteur de la Loi, membre du Sanhédrin et « maître en Israël », il occupait une place d'influence et de dignité parmi ses compatriotes. Sa citoyenneté romaine de naissance lui ouvrait en outre des perspectives de carrière dans l'État comme dans l'Église juive. On ne sait pas s'il avait hérité d'une fortune, mais le fait paraît vraisemblable : sa citoyenneté valait « une grande somme » (Actes 22:28).[199] Il a pourtant tout abandonné dès qu'il a aperçu le prix céleste de l'appel en Christ, et considéré ces avantages comme des rebuts. Le passage de Philippiens 3:7-15 est cité d'après la traduction du Diaglott.[200]
Rien n'indique que Paul ait jamais regretté son sacrifice. Il aurait même souhaité que ses possessions et ses espérances fussent plus grandes, pour que son sacrifice le soit aussi. Contrairement à la femme de Lot, il ne regardait pas en arrière. Beaucoup de chrétiens, au contraire, ont laissé très peu de choses mais se rappellent sans cesse ce qu'ils ont perdu, ce qui retarde l'achèvement de leur sacrifice et de leur course. Les lecteurs sont invités à oublier de même leurs anciennes espérances et ambitions terrestres, pour ne remplir leur esprit que des espérances « mises en réserve » devant eux.[201]
La « chose » que faisait Paul est précisée ensuite : Paul et les autres apôtres étaient des hommes comme les lecteurs, dont la vie quotidienne comprenait bien d'autres occupations que le ministère public. Elle est ainsi définie : « voyager, mais la seule chose qu'il faisait était, comme Jésus l'a exprimé, de faire la volonté de Dieu ». Les voyages, la prédication, la fabrication de tentes, les persécutions et la prison s'accordaient avec cette volonté. Pour la servir, Paul devait oublier tous les autres buts et maîtres.[202] Les ambitions de richesse, de luxe, de renommée, d'honneurs ou de charges doivent s'effacer devant la « gloire éternelle, dont le poids dépasse tout », et partager son attention revient à perdre le prix.[203]
À celui qui objecte qu'il doit consacrer son temps et ses forces à gagner son pain, le texte répond que Paul fabriquait des tentes pour vivre, et que ce travail était aussi un service de Dieu que la prédication. Avoir moins de temps et de talent pour annoncer les richesses du Christ ne change rien à la chose. Dieu connaît la situation de chacun et veut que l'on subvienne aux besoins de ceux dont il a confié la charge ; or « si quelqu'un n'a pas soin des siens, surtout de ceux de sa maison, il a renié la foi et il est pire qu'un infidèle » (1 Timothée 5:8).[204]
L'attention portée aux choses terrestres doit pourtant rester limitée au nécessaire. On risque de juger ses besoins avec trop de largesse, ce qui nourrit l'orgueil et le désir et ralentit la course. Les occupations indispensables de la vie peuvent aussi devenir un but qui entre en conflit avec l'objectif unique. Si un aliment diminue les forces nécessaires à cette tâche, il faut s'en priver. Si une grande simplicité dans le vêtement ou dans le langage glorifie mieux le Père, c'est elle qu'il faut choisir. C'est le sens de la parole de Jésus : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu » (Matthieu 6:33).[205]
Le texte relève enfin que Paul conclut que tous ceux qui sont parfaits en Christ doivent avoir cet état d'esprit, et que Dieu révélera aux autres ce qu'ils comprennent autrement (Philippiens 3:15). Selon cette interprétation, là où existe une consécration entière à la volonté de Dieu, fondée sur la rançon (verset 9), les consacrés sont sur la bonne voie. Ils peuvent tenir de petites erreurs, mais ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne comprennent la vérité.[206]
Confirmations de la vérité de la Bible
Les bénédictions prononcées sur les enfants d'Israël depuis le mont Garizim et les malédictions depuis le mont Ébal (Deutéronome 27:11-13 ; Josué 8:32-35) soulèvent une question : comment ces paroles pouvaient-elles être entendues d'une montagne à l'autre ? Un récit apporte une réponse. Le docteur Faunce raconte qu'il se tenait sur le Garizim, tandis que son compagnon de voyage, G. W. Gardner, aujourd'hui dans l'Iowa, se tenait sur l'Ébal. Tous deux lisaient tour à tour les bénédictions et les malédictions, et d'autres personnes, dans la vallée, répondaient « amen ». Chaque mot s'entendait distinctement, bien que les lecteurs fussent distants d'un mille.[207] Les deux sommets ont environ huit cents pieds de hauteur et sont séparés par une vallée verte et bien arrosée, large de cinq cents yards. Cette vallée est décrite comme un auditoire naturel, aménagé par le grand Architecte de la nature, d'où bénédictions et malédictions pouvaient s'entendre d'une falaise à l'autre.[208]
« Les choses invisibles de lui »
Le chrétien marche par la foi et non par la vue, mais le Père a prévu des béquilles pour les moments où la foi est faible ou boiteuse, car « comme un père a compassion de ses enfants, l'Éternel a compassion de ceux qui le craignent ».[209] Sous la dispensation juive, on combattait contre la chair et le sang. Pendant l'âge de l'Évangile, le combat principal est « contre les dominations de ces ténèbres, contre les esprits de méchanceté dans les lieux célestes » (Éphésiens 6:12), et il s'intensifie d'heure en heure. L'adversaire devient plus subtil et plus insaisissable, parce qu'il sait qu'il lui reste « peu de temps » (Apocalypse 12:12). Les vainqueurs doivent donc l'emporter « à cause du sang de l'Agneau et à cause de la parole de leur témoignage », sans aimer leur vie jusqu'à craindre de mourir.[210] Autrefois, Dieu se servait de moyens visibles pour communiquer avec les hommes et il a envoyé le Rédempteur sous forme humaine, avec « un corps préparé ». Aujourd'hui, les agents visibles ont peu de pouvoir, et n'en auraient aucun si l'invisible ne leur en communiquait.[211]
Certains n'ont foi qu'en ce qui se voit. Ils ne croient ni à un Dieu tout-puissant invisible et intelligent, ni à un Satan invisible, puissant et intelligent, alors que les choses invisibles de l'un et de l'autre se laissent voir par les choses créées. D'autres croient faiblement à l'invisible mais placent leur principal intérêt dans le matériel et le temporel. Le Père multiplie les appuis à la foi à mesure que le temps approche d'entrer dans la « maison non faite de main d'homme ».[212] Les chrétiens vivent déjà en grande partie dans l'invisible, car ils se trouvent au point de rencontre de deux domaines, le visible et l'invisible. Selon le texte, la porte de l'invisible « est entrouverte, et nous regardons dans le domaine des choses invisibles ». Il y a un peu plus d'un siècle seulement que des forces invisibles sont entrées dans l'usage courant, à part la vie qui anime les êtres vivants.[213]
La vapeur, qui entraîne les trains, est une puissance silencieuse et invisible : ce que l'on voit et entend, c'est son effet et son dernier soupir. L'électricité, que certains croient être le principe secret de la vie, sert de messager, de porte-voix pour converser à mille milles de distance et d'éclairage pour les rues et les maisons. Elle permet même aux personnes âgées ou infirmes d'écouter à domicile les offices d'une ville éloignée. Celui qui téléphone pour la première fois à un ami situé à cent milles ressent presque qu'il se tient à la porte du « pays inconnu ». Le lien entre ces inventions et la marche de Dieu ne peut être démontré, mais, selon le texte, tant d'indices le suggèrent qu'il est plus facile de le croire que de le rejeter.[214]
Une coïncidence est relevée avec la parole de Jésus : « Car, comme l'éclair part de l'orient et se montre jusqu'en occident, ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme » (Matthieu 24:27).[215] Miller, dont le texte loue le caractère irréprochable, avait vu vers 1843 un point prophétique important. Il pensait que le Christ apparaîtrait personnellement et visiblement à cette date, mettant fin aux affaires terrestres. Après la déception, il ne s'est pas découragé comme beaucoup de ses disciples, et il a cru que le Seigneur conduirait son peuple vers une meilleure compréhension.[216] Ce réveil a poussé de nombreux chrétiens à étudier la Parole avec soin. Il en est résulté la découverte de parallèles entre l'âge juif et l'âge de l'Évangile, et la conviction que le premier pas vers le second avènement a bien eu lieu vers cette date, mais autrement que Miller l'attendait.[217]
Selon le texte, Miller aurait mieux compris la manière du retour du Christ s'il avait connu le « plan des âges ». Il aurait su que la première leçon de Dieu au monde, qui consiste à faire connaître le caractère extrêmement coupable du péché, n'était pas terminée. Il aurait su aussi que la croix a accompli la réconciliation du monde avec Dieu, que Dieu « prend du milieu des nations un peuple pour son nom » et que le Christ reviendra recevoir ce peuple auprès de lui. Il n'aurait alors pas attendu un retour que l'on puisse signaler par « Il est ici » ou « Il est là ». Le texte précise que cette connaissance n'était pas encore due à l'époque de Miller et renvoie à Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »), pages 27 et 56 : « Pourquoi y aura-t-il un second avènement » et « Comment le Christ viendra-t-il ».[218]
Des événements notables sont ensuite rapprochés de la période d'attente. Miller commence à donner des conférences sur le second avènement en 1833 et fixe l'événement à l'automne 1843. En 1832, Morse conçoit le télégraphe électromagnétique lors d'une traversée de l'Atlantique, et en 1835 il le présente avec un demi-mille de fil enroulé dans une pièce. Le 4 mars 1843, il apprend que le Congrès a voté trente mille dollars pour un essai entre Washington et Baltimore, qui est réalisé et démontré au monde en 1844. La même année 1843 voit apparaître l'idée du câble télégraphique transatlantique, d'après l'American Cyclopedia (tome 11, p. 850). Quelques années plus tard, un véritable éclair porteur de messages allait d'« orient » en « occident » et inversement.[219]
Le texte rapproche aussi chemins de fer et prophétie de Nahum : « Les chars sont pleins d'acier étincelant au jour où il se prépare, et les cyprès sont agités. Les chars s'élancent dans les rues, se précipitent sur les places ; ils ont l'aspect des flambeaux, ils courent comme l'éclair » (Nahum 2:3-4). Ce passage vise Ninive, mais, comme la plupart des prophéties, il aurait un double sens, de même que la prophétie sur Babylone s'applique à la fois à l'ancienne ville et à l'Église romaine apostate. Aucun char de Ninive ni d'aucune époque ancienne ne répondrait aussi bien à la description que les locomotives et les wagons. Ceux-ci « s'élancent » dans les rues, se « heurtent » à leurs attelages, ressemblent à des torches la nuit et « courent comme l'éclair », au point qu'un train rapide est nommé « train éclair ».[220]
Les « cyprès agités » sont interprétés comme un symbole : l'arbre de vie désigne Jésus-Christ (Apocalypse 2:7 ; Jean 6:55), et le cyprès, arbre « magnifique » et toujours vert, représenterait le peuple du Seigneur, appelé ainsi en Ésaïe 14:8. Ces « cyprès » sont, d'après le texte, ceux qui sont « terriblement secoués » en ce moment, et ils sont invités à lire Ésaïe 61:3, sur les « arbres de justice ». De même, la prophétie de Daniel 12:4 selon laquelle, au temps de la fin, « plusieurs courront çà et là et la connaissance augmentera » trouve une illustration dans les transports modernes : du temps de Miller, un voyage de New York à l'Ohio et retour prenait aussi longtemps qu'un tour du monde aujourd'hui. Il y a dix ans, annoncer que l'on pourrait parler de vive voix, depuis New York, à des amis de Cleveland aurait passé pour une extravagance.[221]
Le téléphone, tel qu'il est aujourd'hui, a été introduit pratiquement à l'automne 1877. Le printemps 1878 marquait, selon la chronologie de la revue, le début de la faveur due à Israël, et le traité de Berlin l'a effectivement fait commencer. Le texte relève trois éléments pour « celui qui veille », qu'ils soient significatifs ou non. L'année juive commence en octobre. Deux événements notables ont eu lieu la même année, au moment qui marque la fin de l'âge selon la chronologie de la revue : l'introduction du téléphone électrique et le traité de Berlin.[222]
Ces téléphones, ces trains et ces inventions de la fin du siècle sont rapprochés de l'étude de la prophétie. Le texte qui suit sur la prophétie est signé J. C. Sunderlin.
Les lecteurs qui étudient la prophétie y voient l'accomplissement d'au moins une prédiction : « Plusieurs courront çà et là et la connaissance augmentera » (Daniel 12:4). Ils y voient aussi celle de Daniel 12:10 : plusieurs seront purifiés, blanchis et éprouvés, les méchants agiront méchamment et n'y comprendront rien, mais les sages comprendront. Ces choses ont été « fermées et scellées jusqu'au temps de la fin ».[223]
L'étude de la prophétie est-elle pratique ?
L'auteur cite H. Grattan Guinness pour condamner l'idée populaire selon laquelle l'étude de la prophétie serait inutilisable en pratique. Cette idée est répandue par des allusions lancées de la chaire, de la tribune ou de la presse par des gens qui connaissent mal le sujet et ses effets. Un tiers de la Bible est de la prophétie, et le Christ a dit : « Sondez les Écritures », et non une partie d'entre elles seulement.[224] L'apôtre Pierre recommande de prêter attention à la « parole prophétique plus sûre » comme à une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour paraisse et que l'étoile du matin se lève (2 Pierre 1:19). L'auteur compare cette lampe à une bonne lanterne par nuit noire sur une route dangereuse : il serait déraisonnable de s'en passer.[225]
Noé, présenté comme un étudiant de la prophétie non encore accomplie, fut aussi un prédicateur de justice très actif. Les prophètes ont étudié leurs propres prédictions et celles des autres, surtout les prédictions chronologiques (1 Pierre 1:10). Daniel, qui étudiait la prophétie, fut à la fois un homme d'État pratique et un homme d'une sainteté singulière, rangé avec Noé et Job parmi les plus justes. Cette étude met l'esprit en accord avec les conseils de Dieu sur les affaires de la terre, elle révèle ce qui doit arriver, affaiblit l'emprise du présent et tourne l'esprit vers les choses invisibles et éternelles. Elle donne à l'espérance sa nourriture et stimule la foi et l'amour. Sans elle, aucun homme de Dieu ne peut être « accompli et préparé pour toute bonne œuvre » (2 Timothée 3:16-17).[226]
Selon l'auteur, la prophétie est délaissée parce qu'elle est trop pratique : peu de gens ont le courage d'affronter les railleries, l'opposition et le mépris qu'elle attire. Il estime impossible de mesurer le dommage causé à l'Église et au monde par ce délaissement général. Les jugements annoncés contre les puissances du mal sont déjà commencés, et ils doivent aboutir bientôt à l'incendie de « Babylone la grande », dont la lueur éclairera toute la chrétienté, avec la venue glorieuse du Roi des rois. Beaucoup de prédicateurs enseignent le contraire par préjugé ou par habitude, sans avoir examiné la question.[227]
Chaque ministre devrait donc étudier la Bible lui-même jusqu'à être sûr de la vérité sur ce sujet. Si presque aucune prophétie relative aux événements d'avant le second avènement ne reste inaccomplie, et si le jour du Christ est proche, toutes les chaires devraient en parler. L'auteur souhaite aux chrétiens de son temps l'esprit des Béréens, et rappelle que seul un effort sérieux « équipe » le chrétien, comme seul celui qui lutte selon les règles sera couronné (2 Timothée 2:5).[228]
Représentation et substitution
Le périodique concurrent World's Hope se plaint d'avoir été mal compris sur la rançon. La revue répond qu'il préfère crier à l'injustice plutôt que de répondre aux questions posées dans le numéro précédent sur la mort de Jésus comme rançon, et qu'il manque à l'exhortation de l'apôtre à rendre compte de son espérance avec douceur (1 Pierre 3:15).[229]
La revue relève avec satisfaction que son concurrent admet maintenant que Jésus fut le représentant de l'homme dans la mort. Elle cite sa phrase : « Si Jésus se tenait à la place du monde des hommes, tout le péché du monde devait peser sur lui », et aussi qu'il lui fallait « devenir le monde » pour porter le péché. Cette dernière expression lui paraît ambiguë, et elle lui demande de parler avec la « grande franchise » de Paul. Elle cite aussi Ésaïe 53:4-6, qu'elle juge tout à fait d'accord avec l'idée d'un Jésus rançon, substitut ou représentant, qui reçoit à notre place le salaire du péché, la mort.[230]
Le concurrent écrit pourtant : « Nous opposons la représentation à la substitution. » La revue déclare ne pas comprendre, puisque, selon le dictionnaire de Webster qu'elle propose comme référence commune, un représentant est un agent ou un substitut qui prend la place d'un autre, et la substitution est l'acte de mettre quelqu'un à la place d'un autre. Elle voit dans ces deux mots des synonymes presque parfaits. Elle demande qui pourrait démontrer que Dieu fut injuste en laissant Jésus devenir le substitut, la rançon ou le représentant de l'homme, et en mettant sur lui, volontaire, l'iniquité de tous.[231]
À l'objection que le Christ, s'il était substitut, n'aurait pas dû ressusciter, la revue distingue l'homme Jésus-Christ, qui est mort, du Christ devenu nouvelle créature, qui a été ressuscité et vit toujours. C'est l'homme qui a été substitué à l'humanité, comme le dit 1 Corinthiens 15:21 (traduction du Diaglott). Le concurrent reconnaît que Jésus a été ressuscité dans une condition bien supérieure ; la revue y voit exactement sa propre doctrine. Celui qui existait déjà sous forme spirituelle a pris la condition d'homme (Philippiens 2:7-8) pour goûter la mort pour tout homme. Au moment voulu, il a donné cette condition humaine, avec tous ses droits, en rançon pour tous, achetant ainsi pour chacun le droit à la perfection humaine. À la résurrection, il n'a pas repris la nature humaine : il a été « mis à mort quant à la chair, vivifié quant à l'esprit » (1 Pierre 3:18), et « semé corps animal, ressuscité corps spirituel » (1 Corinthiens 15:44). Ce n'est donc pas la créature spirituelle qui fut le substitut, mais l'homme Jésus-Christ, que le Père a ensuite exalté (Philippiens 2:8-9).[232]
Le passage de la condition spirituelle à la condition humaine faisait partie de l'« abaissement » lié au sacrifice, mais n'en était pas la mort : la vie n'a pas été abandonnée alors, elle a été transférée à l'enfant de Bethléem. Le sacrifice a eu lieu au Calvaire, où la vie a été entièrement donnée : Jésus est resté mort trois jours et son existence avait cessé. Il a donné « tout ce qu'il avait » (Matthieu 13:44). Après trois jours, il a reçu la vie comme nouvelle créature, en don de Dieu et en récompense de son obéissance. Il ne peut reprendre la nature humaine, car ce serait reprendre le prix avec lequel il a acheté l'humanité.[233]
La revue se dit prête à encourager la réforme de son concurrent, mais exige un repentir et une rectification claire de ce qu'il a mal exposé. Elle cite le numéro de janvier du World's Hope (p. 59), selon lequel le sang de la bête représentait la mort de la nature inférieure, c'est-à-dire de l'hostilité, de l'esprit charnel et de la volonté de la chair. Cette destruction est nommée « l'acte de réconciliation » : chaque pécheur se réconcilierait ainsi avec Dieu en détruisant en lui l'inimitié. La revue y voit un déni, ou au moins un oubli, de la parole de Paul : « Lorsque nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils » (Romains 5:10).[234]
Elle y voit une conception du salut comme réforme morale, où tout ce qui amène à se réformer sauve. Sa propre position est inverse : avant que la réforme ait une valeur, les hommes doivent être rachetés. Le péché d'Adam et la condamnation doivent être annulés par le sacrifice du substitut de l'homme, l'homme Jésus-Christ. L'évangile, la bonne nouvelle de cette rançon, est ensuite l'amour de Dieu qui conduit à la repentance (1 Corinthiens 15:3).[235]
Le numéro de décembre du concurrent est encore cité : la vraie mort de Jésus aurait été celle dont la mort physique n'était que l'ombre ; il serait « mort à la vie adamique » pour entrer dans la vie parfaite du second Adam ; le sang serait la preuve de la mort de « l'inimitié en nous ». La revue maintient l'interprétation de son numéro précédent, et l'invite à clarifier sa position en répondant clairement aux six questions du numéro de février.[236]
La revue réimprime enfin un article d'octobre 1879, écrit par l'éditeur du World's Hope à l'époque où il était un « véritable compagnon de joug » et un correspondant apprécié de la Tour de Garde. Elle y voit un exposé clair de sa propre doctrine, et exprime le vœu qu'il revienne à ce fondement.[237]
Expiation et résurrection
L'article de 1879, signé J. H. P. (John H. Paton), prend pour texte Romains 5:10. La mort du Christ y est présentée comme un trait marquant du plan de Dieu, et comme celui qui a été le plus combattu, car beaucoup cherchent à l'expliquer ou à l'adoucir pour plaire à l'esprit naturel. L'auteur n'interdit ni la recherche ni la comparaison des Écritures, ni l'usage de la raison. Mais il juge peu convenable à un chrétien d'ignorer ou de minimiser un fait biblique dont il ne voit pas la raison : mieux vaut dire « je ne comprends pas » que le nier. Il met en garde contre le désir morbide de nouveauté qui fonde une théorie sur un verset isolé.[238]
Il cite Romains 5:6-8 et demande comment la mort du Christ pourrait montrer l'amour de Dieu si elle ne répondait pas à un besoin du pécheur. Le verset 10 distingue la valeur de la mort et celle de la vie : « réconciliés par la mort de son Fils, … sauvés par sa vie ». Même si le salut par la vie est ailleurs appelé réconciliation, il reste vrai que l'on est réconcilié par la mort. Cette expiation ne concerne pas l'abattement du mur entre Juifs et païens, puisque le « c'est pourquoi » du verset 12 la relie à la condamnation de tous en Adam, à laquelle répond la justification de tous à la vie (Romains 5:12-18). L'auteur plaide que la mort du Christ, le juste, était nécessaire et procure aux hommes le relèvement de la mort.[239]
Sous le titre « L'expiation est la base de la résurrection », l'auteur distingue le relèvement de la mort et le don de l'immortalité : le premier est la base du second, qui en est le but. Il note qu'il est écrit que le Christ est mort pour nos péchés, non qu'il est ressuscité pour eux. Le péché du monde est celui d'Adam. Il cite 1 Corinthiens 1:17-18 et 1 Corinthiens 2:2 : si la mort du Christ ne faisait rien en elle-même, elle serait sans effet, et la croix renvoie à la mort, non à la vie qui suit. Paul a fait de la mort un point central de sa prédication.[240]
Jésus a donné sa vie lui-même ; après l'heure de la Pâque, dont il était l'antitype et qui devait s'accomplir à temps, il ne s'est plus protégé et s'est livré. Il a donné sa vie « en rançon pour plusieurs », « en rançon pour tous, ce dont le témoignage a été rendu en son temps ». Étant rachetés, les hommes ne s'appartiennent plus. La mort du Christ est de même nature que celle des hommes, que la sentence tient déjà pour morts avant leur mort : si un seul est mort pour tous, tous sont comptés pour morts (2 Corinthiens 5:14-15). Sa mort a satisfait la dette comme une rançon et lui a donné le droit de disposer de tous ceux pour qui il est mort. Ce rachat par la mort ne doit pas être confondu avec l'œuvre du second Adam, qui consiste à communiquer la vie spirituelle.[241]
Sous le titre « Le Christ n'est devenu le second Adam qu'en devenant un esprit vivifiant », l'article soutient que Jésus est l'antitype d'Adam comme chef d'une race nouvelle, mais qu'il est davantage : comme Adam était seigneur de la création terrestre, Jésus est mort et ressuscité pour être Seigneur des morts et des vivants (Romains 14:9 ; Psaumes 2:8). Il cite Hébreux 2:9 et Hébreux 2:14-15 : le Christ a pris la nature humaine pour goûter la mort pour tout homme, détruire celui qui avait le pouvoir de la mort, le diable, et délivrer ceux que la crainte de la mort tenait en esclavage. Ces captifs n'ont jamais eu de vie spirituelle et ne craignaient pas une mort spirituelle : le Christ a pris le naturel pour racheter le naturel, et possède le spirituel pour le communiquer. Il cite aussi Apocalypse 1:18, où le Christ dit avoir les clés de la mort et du séjour des morts. L'auteur reconnaît que les mots « mort » et « vie » sont parfois figurés, mais affirme que, quand il s'agit de la peine du péché et de la résurrection, la mort du Christ sert de clé.[242]
Le concile de Nicée et le canon des Écritures
Une idée courante chez les incrédules veut que le canon du Nouveau Testament ait été fixé par un vote des évêques réunis au concile de Nicée, en 325. Beaucoup en font un article de foi et s'en servent pour railler la crédulité des chrétiens. L'auteur, cité d'après The Armory, attribue cette erreur à des sceptres peu informés sur les sujets dont ils parlent.[243]
Il raconte avoir rencontré l'histoire à Marlboro (Massachusetts), dans un journal où un incrédule la plaçait sous l'autorité de Papias, évêque des premiers temps. Or Papias était mort depuis cent cinquante ans ou plus avant Nicée. L'incrédule a répondu qu'il s'agissait d'un autre Papias, « obscur évêque du quatrième siècle ». Un livre incrédule publié par un auteur anglais rapporte la scène : les livres inspirés auraient sauté sur la table de communion sous laquelle on les avait placés, tandis que les faux seraient restés dessous.[244] En réalité, ce récit figure dans un ouvrage intitulé Synodikon, imprimé d'après un vieux manuscrit grec découvert par le théologien allemand Jean Pappus. L'auteur et la date du manuscrit sont inconnus, mais il mentionne des événements de l'an 869 : il a donc été écrit au moins 544 ans après le concile. Le concile de Nicée n'a pas traité la question du canon.[245]
Pour montrer que le Nouveau Testament n'a pas été fabriqué par des prêtres, l'auteur rapporte une anecdote tirée de la biographie du missionnaire John Campbell, écrite par Robert Philip. Lors d'un dîner, on avait demandé si, en supposant tous les exemplaires du Nouveau Testament détruits à la fin du troisième siècle, on pourrait en retrouver le contenu dans les écrits des trois premiers siècles. Deux mois plus tard, le juge écossais Lord Hailes montre au pasteur W. Buchanan une table couverte de notes : il a retrouvé tout le Nouveau Testament dans ces écrits, à sept (ou onze) versets près. Il y voit une façon qu'a eue Dieu de cacher sa Parole, que ni l'empereur apostat Julien ni d'autres ennemis du Christ n'auraient pu détruire.[246]
L'auteur invoque ensuite l'Ante-Nicene Library (éditions T. & T. Clark, Édimbourg), soit une vingtaine de volumes et environ 12 000 pages qui contiennent presque tous les écrits conservés de quinze à vingt auteurs chrétiens antérieurs à 325. Ces auteurs citent les mêmes livres que les chrétiens de son époque, et de la même façon. Polycarpe, martyrisé en 155 ou 156 et disciple de l'apôtre Jean, cite près de quarante passages dans son épître aux Philippiens. Justin Martyr écrit vers 140. Chez Irénée, Clément, Tertullien et Origène, on compte 8 728 citations du Nouveau Testament, qui touchent tous les livres admis dans le canon.[247] Une note cite le chapitre 36 du traité de Tertullien Contre les hérétiques (vers 200) : les Églises apostoliques de Corinthe, de Philippes, de Thessalonique, d'Éphèse et de Rome conservent encore les écrits authentiques des apôtres, lus en public.[248]
L'auteur reprend les chiffres du docteur Alexander Keith (Demonstration of the Truth of the Christian Religion, chap. 6). Irénée cite 767 passages, de tous les livres sauf la troisième épître de Jean et l'épître de Jude. Clément en cite 389, Tertullien 1 802 (plus de trois mille avec les répétitions), et les œuvres conservées d'Origène en contiennent 5 765, sans aucun livre apocryphe. Si les écrits d'Origène avaient été entièrement conservés, le Nouveau Testament aurait pu être reconstitué à partir d'eux seuls.[249]
Les listes de livres que des conciles ont publiées plus tard comptent pour ces conciles, mais non pour les livres eux-mêmes. L'auteur compare cette situation à une assemblée de village qui publierait la liste des lois de l'État : la publication n'ajoute rien à leur autorité. Parler de prêtres qui auraient composé le Nouveau Testament à partir de livres douteux relève, selon lui, de la « crédulité sceptique » des incrédules.[250]
Questions sur la substitution
Un lecteur demande pourquoi les hommes continuent de mourir si Jésus est mort à leur place, et si ce fait ne contredit pas l'idée de substitution, puisqu'un Dieu juste ne peut retenir à la fois le pécheur et son substitut pour le même péché d'Adam.[251]
La réponse part de deux affirmations bibliques : Jésus est mort pour nos péchés comme représentant ou substitut, et il nous a « achetés ». Il a subi dans sa personne la peine que la loi brisée faisait peser sur les hommes, si bien que Dieu ne condamne plus (Romains 8:34). Mais les hommes dépendent désormais de celui qui les a achetés, le Fils, et non plus du Père. Si le diable, qui détient le pouvoir de la mort (Hébreux 2:14), n'est pas arrêté aussitôt, Jéhovah n'en est donc pas responsable. Le Christ a annoncé qu'il libérerait tous les hommes en son temps, et il a de bonnes raisons de différer, même quand elles échappent aux hommes. Il détient « les clés de la mort et du séjour des morts » (Apocalypse 1:18).[252]
Ce délai s'explique par un double dessein de Dieu : rétablir l'humanité dans la perfection qu'elle avait avant la mort, et choisir parmi les hommes un « petit troupeau », la mariée, qui changera de nature humaine en nature divine pour partager la gloire et l'œuvre du Christ, notamment la restauration du genre humain. Cette sélection doit précéder les « temps de rétablissement ». Si le Christ avait commencé à restaurer les hommes dès qu'il a reçu « toute puissance » (Matthieu 28:18), la mariée n'aurait pas pu être choisie.[253]
À la question de savoir pourquoi Jésus n'est pas venu plus tard, la réponse invoque la nature humaine des croyants : étant imparfaite et déjà condamnée en Adam, elle devait être rachetée pour devenir un sacrifice acceptable sur l'autel de Jéhovah, qui n'accepte aucune offrande avec défaut. La Rançon devait donc précéder l'appel adressé à l'Église de partager le sacrifice du Christ. Il fallait aussi que le mal règne pendant cette période. Si le Prince régnait déjà, récompensant le bien et punissant le mal, le petit troupeau ne pourrait être éprouvé et ne pourrait pas se sacrifier pour la vérité. Jésus lui-même n'aurait pas connu l'opprobre, la croix ni la mort si le mal n'avait pas régné. Pendant l'âge du Millénium, il ne sera plus possible de « vaincre le mal par le bien », car la domination du mal aura pris fin.[254]
Le sacrifice consiste à abandonner des droits, des privilèges, des aises et son bien-être humains, et non à cesser des mauvaises pratiques comme l'ivrognerie ou le blasphème. L'âge de l'Évangile est « l'année de grâce du Seigneur », où Dieu accepte tout sacrifice présenté comme il convient. Avant cet âge, un tel sacrifice n'était possible qu'en type, puisque la rançon n'était pas encore donnée. Même les disciples de Jésus n'ont été acceptés comme sacrifices qu'à la Pentecôte. Ceux qui acceptent aujourd'hui la rançon sont tenus pour libres de la condamnation et peuvent devenir des sacrifices acceptables. Quand la mariée, l'épouse de l'Agneau, sera au complet, l'appel à changer de nature par le sacrifice, le « haut appel » ou appel céleste, cessera.[255]
Les épreuves de l'âge suivant seront plus légères et la couronne, bien que très glorieuse, moins grande que celle du petit troupeau. Les hommes y viseront la perfection humaine, image terrestre de la gloire céleste, alors que l'Église vise la perfection divine. La gloire et la domination du premier Adam et de son épouse, qui placeront de nouveau l'homme « un peu inférieur aux anges » (Psaumes 8:5), n'éclaireront que faiblement la gloire supérieure du second Adam et de son épouse, qui l'emportent sur les anges, devant qui tout genou fléchira (Philippiens 2:9-10 ; Hébreux 1:4 ; 1 Corinthiens 6:3).[256]
Prescience et prédestination
Ces deux mots ont provoqué de nombreuses controverses. On les comprend généralement comme la sagesse illimitée que Dieu possédait avant le monde. L'auteur, cité d'après Our Rest, admet que Dieu savait tout de toute éternité, mais soutient que, dans l'Écriture, la prescience et la prédestination ne désignent pas cette sagesse infinie : elles renvoient au plan de rédemption annoncé dans la promesse, les types et les prophéties. La prescience porte sur ce qui a été prédit.[257]
Il s'appuie sur la parole de Pierre à la Pentecôte : Jésus a été livré « selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu » (Actes 2:23). Ce verset s'éclaire par le chapitre suivant, où Dieu a accompli ce qu'il avait annoncé par la bouche de tous ses prophètes, à savoir que le Christ souffrirait. Il cite aussi Luc 24:44 : tout ce qui est écrit de Jésus dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes doit s'accomplir. Jésus ne renvoie à aucun plan préétabli en dehors des Écritures. La connaissance précédant les plans, la prédestination et l'élection désignent le plan arrêté d'avance par lequel Dieu sauvera tous ceux qui, par l'Évangile, deviennent conformes à l'image de son Fils. Cette explication est proposée, dit l'auteur, « non dans un esprit dogmatique, mais comme solution possible » d'un sujet très mal compris.[258]
Qu'est-ce que cela signifie ?
Un quotidien récent annonce que le pape assistera au couronnement du tsar. Il y voit un événement religieux majeur du siècle et le signe d'un changement des préjugés entre l'Église romaine et l'Église grecque, comparable à ce que l'Alliance évangélique a accompli chez les protestants.[259]
L'extrait, repris de Our Rest, se demande s'il s'agit du premier pas ouvert vers la réunion des Églises grecque et catholique. À l'origine, l'Église était une, avec Constantinople comme résidence de l'empereur et centre du pouvoir religieux. Puis la rupture s'est produite, les évêques de Constantinople et de Rome se sont opposés, et Rome a gardé sa suprématie alors que Constantinople, passée aux mains des musulmans, devrait bientôt revenir à la Russie, dont le tsar est le chef de l'Église grecque. Compte tenu des changements de l'Église romaine depuis vingt-cinq ans et des épreuves récentes du tsar dans ses États, l'auteur juge possible une réunion qui unirait leurs forces pour rétablir l'ordre et contenir l'opposition qui monte dans toute l'Europe. La rédaction de la revue répond par un renvoi à Ésaïe 8:12-16.[260]
Le tourment éternel
Beaucoup de chrétiens, dans les Églises comme en dehors, ne peuvent admettre le tourment éternel. Ils raisonnent que si Dieu est la source de l'amour, il le montre mal en condamnant des milliers de personnes à une peine sans fin. Cette doctrine, longtemps tenue pour fondamentale, est aujourd'hui peu défendue en chaire. Certains passages de la Bible la semblent pourtant affirmer directement, et l'auteur en examine plusieurs.[261]
Le premier est Marc 9:43-50. L'enfer ou « Géhenne » désigne selon lui la vallée voisine de Jérusalem où l'on jetait les ordures et les corps non enterrés d'animaux et de criminels, que des feux consumaient sans cesse. La fin infamante des méchants est comparée à ce lieu de destruction. Le langage est figuré : un œil, une main ou un pied réels ne pourraient pas faire trébucher au point de compromettre le salut éternel. Le Christ s'adresse à ses disciples, non au monde. Ceux qui se sont engagés à le suivre devaient avoir l'œil sur sa gloire et sur la venue de son royaume. L'œil représente le dessein ou le but, comme dans les paroles sur l'œil « simple » ou « mauvais » (Matthieu 6:22-23 ; Matthieu 20:15).[262]
Beaucoup de personnes qui prétendent avoir l'œil sur la gloire de Dieu ont un œil bien plus grand pour les affaires, les lettres ou la renommée. Cet œil les fait trébucher et leur fera perdre le prix, la vie divine. Il vaudrait mieux l'arracher, afin d'avoir un œil simple pour la gloire de Dieu. Le Christ enseigne qu'il faut renoncer aux choses les plus estimées si elles gênent tant soit peu la marche. Paul a exprimé le même esprit en tenant tout pour une perte (Philippiens 3:8) et en invitant à rejeter tout fardeau pour courir (Hébreux 12:1).[263]
Le second passage est Matthieu 25:46, qui dépend du contexte. Le verset 31 situe la scène « quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire », donc à la venue du Christ, après l'exaltation de l'Église, quand le règne glorieux a commencé. Ceux qui ont souffert avec lui à l'âge présent siégeront alors avec lui sur son trône. Les brebis et les boucs représentent le monde et les nations, dont le jugement est alors venu. À l'âge actuel, l'Église est éprouvée sur la foi ; le monde le sera sur les œuvres (« en tant que vous avez fait » ou « n'avez pas fait »). La séparation en deux classes se fera pendant cet âge, et à sa fin tous auront connu la vérité et eu la possibilité d'obtenir la faveur, la place à droite, comme brebis. Les méchants volontaires, figurés par les boucs, iront à la destruction, symbolisée par le feu.[264]
Les mots « éternel » et « éternelle » de Matthieu 25:46 sont identiques dans l'original grec et expriment la durée à la fois de la récompense et du châtiment. La récompense est la vie, qui dure toujours. Le châtiment n'est pas décrit comme un tourment : seul le symbole du feu, qui représente la destruction, y est mentionné. D'autres passages disent que « le salaire du péché, c'est la mort » et que « l'âme qui pèche mourra ». Le châtiment est donc une destruction éternelle, une mort sans résurrection. Récompense et châtiment sont des opposés, la vie ou la mort, et l'épreuve terminée, ces deux états n'ont plus de fin.[265]
Le troisième passage est Apocalypse 14:10-11. L'Apocalypse est un livre de symboles, que Dieu a « signifiés » à Jean. Le feu rouge d'un chemin de fer n'est pas un danger en lui-même mais le signal d'un danger, et il en va de même des signaux de l'Apocalypse : la fumée, le bruit, le feu et l'eau sont des indicateurs, non des dangers. Le feu et le soufre signifient la destruction, car les vapeurs de soufre tuent et servent de désinfectant ; leur mention avec le feu prouve donc une destruction complète.[266]
« La fumée de leur tourment monte aux siècles des siècles » s'explique ainsi : tout ce qui gêne est un tourment. Les personnes attachées aux « traditions des anciens » sont aujourd'hui gênées par la vérité qui se dévoile, et il en va de même de tous les systèmes religieux. La confusion qui règne déjà dans ces systèmes et chez ces personnes, à cause de leur éloignement de la vérité, est bien figurée par une fumée de plus en plus épaisse. Ceux qui sortiront finalement de ces systèmes se souviendront toujours de la façon dont ils (la « Bête » et les autres) ont été tourmentés.[267]
La parabole du riche et de Lazare, rapportée en Luc 16:19-31, pourrait paraître concerner le sujet. Or Jésus parlait en paraboles « afin que, voyant, ils ne voient pas, et qu'en entendant ils ne comprennent pas ». Si le sens littéral avait été retenu, ses auditeurs l'auraient compris facilement et le Christ n'aurait pas eu à en expliquer même le petit nombre qu'il a expliquées. L'interprétation courante de cette parabole est jugée si imprégnée de l'esprit de Satan qu'on s'étonnerait de son acceptation presque universelle, si « le menteur dès le commencement » ne cherchait pas avant tout à séduire les élus. L'explication jugée juste se trouve dans Food for Thinking Christians (« Nourriture pour les chrétiens qui réfléchissent »), page 154. Les passages examinés sont, selon l'auteur, les plus forts cités en faveur du tourment éternel, et l'argumentation s'applique aux autres, de portée semblable. L'exposé est signé J. F. Smith.[268]
La bataille est chaude
Le combat entre le bien et le mal s'intensifie, et chaque enfant de Dieu est entouré de pièges, de tentations et de convoitises. Le texte cite un vers selon lequel le plus vil des ennemis a tué des milliers et des dizaines de milliers de victimes. Il ne faut pourtant pas désespérer : le « Chef de notre salut » a lui-même vaincu tous les ennemis et peut délivrer les siens. En lui, les croyants sont en sécurité et seront vainqueurs. Sans lui, ils mourront, mais avec lui ils ne périront jamais, et nul ne peut les arracher de la main du Père. Une strophe d'exhortation, tirée de The Observer, invite les « frères » à rester joyeux et sans crainte, aux frontières de leur pays.[269]
Voir aussi
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Illustrations du numéro
Références
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 481-485
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482-483
- ↑ PENTON M. James, Apocalypse Delayed, p. 32-34.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 481-482
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 1, p. 314-315. Original : « Christ suffered for the whole world, but not in place of the whole world. »
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ La Tour de Garde, septembre 1880, p. 1
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 1, op. cit., p. 314-315.
- ↑ MACMILLAN A. H., Faith on the March, p. 27-29. Original : « To him the ransom was the keystone, the great foundation of human hope. »
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ BLANDRE Bernard, La préhistoire des témoins de Jéhovah, p. 103-105.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 483
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 476
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 1, op. cit., p. 34-35.
- ↑ CROMPTON Robert, Counting the Days to Armageddon, p. 32-33. Original : « it guarantees that all shall have a second chance, under perfect conditions, to prove their obedience to the divine will. »
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 477
- ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 5 « The Plan of the Ages ».
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 486
- ↑ La Tour de garde de octobre 1880, p. 151.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 487
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 487
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 487
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 485
- ↑ CROMPTON Robert, Counting the Days to Armageddon, op. cit., p. 32-33.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 485
- ↑ La Tour de Garde, décembre 1882, p. 4
- ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 5 « The Plan of the Ages », section « Permission of Evil ».
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 485
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 485
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, p. 229-230.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 485-486
- ↑ PENTON M. James, Apocalypse Delayed, op. cit., p. 35-37.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 475
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 486
- ↑ WILLS Tony, A People for His Name, chap. 5 « The Plan of the Ages ».
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 485
- ↑ La Tour de Garde, février 1883, p. 5
- ↑ SCHULZ et DE VIENNE, Separate Identity, vol. 2, op. cit., p. 238-239.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 476
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 478-479
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 475
- ↑ BOZEMAN Theodore Dwight, Protestants in an Age of Science: The Baconian Ideal and Antebellum American Religious Thought, University of North Carolina Press, consulté en 2026.
- ↑ MARSDEN George M., Fundamentalism and American Culture, chap. « Dispensationalism and the Baconian Ideal », Oxford University Press, consulté en 2026.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 479
- ↑ PENTON M. James, Apocalypse Delayed, op. cit., p. 5-6.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 482
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 475
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 479
- ↑ CROMPTON Robert, Counting the Days to Armageddon, op. cit., p. 67-68.
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 475 et 482
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 479-480
- ↑ La Tour de Garde de Mai 1883, p. 480
- ↑ La Tour de Garde de mai 1880, p. 98.
- ↑ La Tour de Garde de février 1881, p. 5 ; La Tour de Garde de mai 1882, p. 4.
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